Cosmétiques, l’effet placebio

Cosmétiques, l’effet placebio

Cosmétiques

L’effet placebio

Les cosmétiques biologiques sont de plus en plus présents dans les rayons des grandes surfaces.

De plus en plus de Français changent leurs habitudes en matière de beauté et se tournent vers des produits plus respectueux de l’environnement. Les industriels suivent le pas, les produits cosmétiques bio se propagent sur le marché. Mais les garanties d’obtenir un vrai produit naturel et bio sont minces.

Par Manon Bernard, Bastien David et Marie-Elisabeth Desmaisons (photos)
Illustrations : Adèle Martin/Académie Brassart-Delcourt.

auver la planète commence par des gestes simples. Vous le savez, on vous l’a déjà assez répété. C’est pourquoi vous mangez bio dans la mesure du possible, vous faites du vélo, vous vous démaquillez avec des cotons réutilisables… et vous utilisez des produits cosmétiques bio. Le matin, dans votre douche, vous avez un savon et un shampoing biologiques, le packaging est vert et ils sont labellisés. Pas de doute.

Devant votre miroir, vous vous maquillez à l’aide d’une crème de jour, d’un fond de teint ou d’un mascara où sont dessinées de petites fleurs fraîches, coiffées de l’en-tête « biologique ». Le soir, vous vous démaquillez, la conscience tranquille, à l’aide d’un démaquillant respectueux de la nature, emballé dans un plastique recyclable (c’est écrit dessus).

Mais attention, ne retournez JAMAIS ces produits. Vous vous rendriez alors compte que votre savon et votre shampoing ne contiennent que 20 % de produits bios, que votre crème de jour et votre fond de teint n’en contiennent que 30 %, et que votre démaquillant ne respecte pas autant la nature qu’il le proclame innocemment.

Malgré les labels en tout genre et les packagings vertueux, la cosmétique bio a encore du chemin à faire. Des laboratoires où naissent chaque jour de nouveaux produits aux étals des supermarchés, retour sur un processus de labellisation qui n’est pas aussi vert qu’il en a l’air.

Le processus de fabrication de Labo-hème est essentiellement manuel, jusqu’à l’étiquetage des produits.

Ouvert en 1994 et implanté à Vierzon depuis 2006, Labo-hème produit des savons biologiques et différents produits de beauté. Son directeur, Michel Pobeda, a obtenu la mention de l’association Nature et Progrès. Ses produits répondent à un cahier des charges élaboré par cette association.

Cette dernière impose au minimum 95 % de matières premières issues de l’agriculture biologique dans la substance totale. Pour Michel Pobeda, il n’est pas question de faire certifier ses cosmétiques par d’autres organismes. Il pointe du doigt les « normes paradoxales » qu’imposent les labels.

Ces labels, des structures privées, ont toute autorité pour décider qui sera estampillé « bio ». Ils sont même créés par les entreprises du secteur qui mettent en place leur cahier des charges, avec plus ou moins de bonne volonté. Exemple : le label Cosmébio a mis au point le sien en 2002. 

Michel Pobeda est le gérant de l’entreprise Labo-hème. Cette savonnerie de Vierzon est estampillée Nature & Progrès et fournit plusieurs sociétés. L’entreprise possède sa propre marque, Codina, ainsi qu’une boutique dans le XVe arrondissement parisien.

À la lecture du document, on découvre que seulement 20 % d’ingrédients issus de l’agriculture biologique sont requis pour qu’un produit soit labellisé par Cosmébio. Marine Pentecôte, chargée de communication du label se justifie : « Un shampoing, par exemple, contient au moins 80 % d’eau et c’est un ingrédient qui ne peut pas être biologique. » 

Sarah Goléo, chimiste de formation, a lancée en janvier 2020 sa gamme de cosmétiques, Odaloire. Elle dément que l’eau soit un problème. « Elle peut être remplacée par des hydrolats, c’est-à-dire de l’eau distillée et chargée de principes végétaux. Cette eau est certifiée biologique, mais elle coûte beaucoup plus cher. »

Ce qui est le plus inquiétant, c’est la création de ce type de labels par des entreprises privées.

Marine Pentecôte est chargée de la communication de Cosmébio au moment de l’enquête. Le label Cosmébio a été fondé en 2002, sous forme d’association, par des entreprises de la cosmétologie.​

C’est ce qu’explique Laurence Coiffard, experte en cosmétologie à l’université de Nantes : « Ce n’est forcément pas des considérations scientifiques qui ont présidé à placer les curseurs lors de l’élaboration du cahier des charges. Ce ne sont pas des scientifiques qui sont à l’origine de ces labels, ce sont des personnes issues du marketing. »

Ainsi, au conseil d’administration de Cosmébio, on retrouve – entre autres – Romain Ruth, directeur général de la marque Florame, ou Valérie Demars-Marcadet, vice-présidente et directrice du laboratoire Léa Nature. Celui-ci est l’un des plus puissants dans la filière du bio en France.

Ancienne ingénieure, chimiste de formation, Sarah Goléo a décidé de créer sa marque de cosmétiques biologiques. Odaloire, une gamme de crèmes fabriquées à partir d’ingrédients naturels et locaux, a ainsi vu le jour début 2020.

La présence d’un label bio sur un produit cosmétique ne garantit pas qu’il le soit effectivement.

A la question « peut-il y avoir des soucis de collusion ? », Marine Pentecôte botte en touche : « Nous sommes salariés de l’association, nous n’avons pas de lien avec les marques. » Et lorsqu’on insiste pour s’entretenir avec les gérants des marques en question, on se heurte à des portes sont closes.

Pour les petits producteurs, la question de la labellisation est un vrai dilemme. Certes, la visibilité qu’elle apporte n’est pas négligeable, mais cela implique aussi d’être associé à un cahier des charges plutôt léger. Le système est de plus assez verrouillé : il est très difficile pour eux d’obtenir une certification puis une labellisation. Une des raisons à cela, outre l’éthique : le prix.

Sarah Goléo s’est confrontée à ce processus. « La labellisation coûte 1 000 euros par produit chez Cosmébio. Tandis que chez Nature et Progrès, c’est environ 300 euros par laboratoire. Je n’ai pas envie de participer à ce genre de business. » Même son de cloche chez Flore Milliotte qui a créé la marque de savons bio Arbaurea à Saint-Amé, dans les Vosges. « Je n’ai pas poussé très loin au niveau de la procédure de labellisation. Le coût était trop important pour moi. »

Formée en tant qu’ingénieure en sciences et technologies de l’eau, Flore Milliotte a crée sa marque de cosmétique en 2013, Arbaurea. Elle souhaite produire des savons naturels et biologiques.

Ces mêmes petits producteurs vont jusqu’à boycotter ces labels, les accusant d’un certain entre-soi et de ne pas être assez contraignants dans leurs cahiers des charges. Aurélie Gasnier est productrice de cosmétiques naturels et bios à Tuffé, dans la Sarthe. Elle confie : « Le lobbying du bio est très présent, il ne faut pas l’oublier. Les grands industriels arrivent avec un chèque sur la table. Forcément, ils ont plus de pouvoir. Donc ils vont autoriser certains ingrédients ou des produits qui sont en opposition totale avec le bio et le naturel. En tant que petite productrice, je ne suis pas d’accord. Je préfère boycotter. »

Elle continue : « Il y a des grands labels qui ne collent pas à mon état d’esprit, par exemple Ecocert. Le cahier des charges est trop laxiste. Donc cela veut dire que je vais être sur le même label que quelqu’un qui sera à 20 %, alors que je veux être à 100 % de bio. Ça nous décrédibilise. »

De fait, la réglementation autour des produits cosmétiques biologiques est pour le moins poreuse. En Europe, il existe la norme ISO 16-128. Approuvée en 2017, elle fait des mécontents dans les milieux de la cosmétique.

Elle ne fait que déterminer un mode de calcul des doses d’ingrédients biologiques dans les produits, sans réellement fixer un seuil d’utilisation de certaines substances éventuellement nocives. De plus, elle ne dresse aucune liste de produits dangereux ou interdits. En France, il n’existe pas de législation pour encadrer la production de cosmétiques biologiques.

Seul le fait de mentionner le mot « bio » sur un produit commercialisé est régulé par l’Autorité de régulation professionnelle de la publicité (ARPP). Celle-ci  propose deux solutions. Soit le produit en question soit 100 % bio (ce qui en cosmétique est presque impossible). Soit il se revendique d’un organisme certificateur ou d’un cahier des charges au moins aussi contraignant.

Or la plupart des organismes certificateurs, sont, comme Cosmébio, peu regardants sur la composition des produits. Ainsi, beaucoup de producteurs peu scrupuleux utilisent cette faille pour pouvoir vendre leur produits avec un packaging « bio ».

Aurélie Gasnier a créé sa savonnerie artisanale en 2014, à Truffé. Elle crée sa marque La Nature de Lilie et s’installe dans le sous-sol de sa maison. Elle a choisi de produire des savon 100 % naturels et de privilégier les produits locaux. Elle refuse de se faire labelliser « bio » par de gros organismes.​

Michel Vialay, député LR des Yvelines, fait le même constat . Il a récemment présidé une mission d’enquête commune à l’Assemblée nationale sur les perturbateurs endocriniens dans les contenants plastiques, notamment ceux des cosmétiques. « L’étiquette “bio” est maintenant utilisée dans tous les sens. C’est devenu un argument de marketing. Est-ce qu’un produit avec 20 % de produits bio est bio ? Est-ce qu’il est sain d’avoir 20 %, 50 % ou 80 % de bio dans le produit ? De plus, la notion de “bio”, peut être remise en question quand vous avez des producteurs qui viennent d’un peu partout. »,  explique le député.

Michel Vialay est député LR de la 8e circonscription des Yvelines depuis juin 2017. Il a présidé une mission d’enquête commune à l’Assemblée nationale sur les perturbateurs endocriniens dans les contenants plastiques, notamment ceux des cosmétiques.​

Les produits bios se révèlent souvent moins efficaces que les autres et parfois même plus dangereux.

Mais le problème va encore plus loin : la certification des grandes marques pourraient être assimilée à de la publicité mensongère. L’efficacité chimique des produits est remise en question par Laurence Coiffard.

Pour elle, « les produits bios sont globalement pires que les autres. Il y a plus de risques d’avoir des allergies. Ils font partie des pires produits du marché. C’est pour cela qu’un dermatologue ne conseillera jamais un produit cosmétique bio. » Pour la chercheuse, les marques s’appuient sur un « marketing de la peur », qui pousse à mettre en avant des produits estampillés « sans » (parabène…), jusqu’à en faire disparaître les principaux agents chimiques actifs. 

Pis, comme l’a montré une étude d’UFC que choisir de juillet 2019, les crèmes solaires bios se révèlent peu efficaces contre les UVA, ce qui peut s’avérer dangereux pour la peau.

Laurence Coiffard est maîtresse de conférences en pharmacie à l’université de Nantes. Elle dirige notamment des recherches en dermocosmétologie. Spécialiste de la cosmétologie, elle a également créé le blog Regard sur les cosmétiques avec Céline Couteau.

Face à ce système, beaucoup de ces producteurs ont préféré se tourner vers Nature et Progrès, Natrue ou Slow Cosmétique. Nature et Progrès est une structure qui délivre des mentions et non des labellisations. Sa présidente, Eliane Anglaret, explique que la démarche est fondamentalement différente.

« Nous pratiquons un système participatif de garantie, si bien que nous fonctionnons avec un duo consommateur-producteur. Nous avons un cahier des charges. Nous avons aussi une charte qui draine une vision plus large de l’écologie et prend en compte le transport, la gestion des déchets, l’origine des semences et tous ces aspects plus larges. C’est toujours délicat de codifier ces choses, c’est un idéal vers lequel on tend. »

Nature et Progrès fait partie de l’IFOAM – Organics International, un organe de promotion de l’agriculture biologique. Lui aussi a mis en place un cahier des charges assez strict. Pour beaucoup de petits producteurs, ces mentions revendiquent un vrai « lien avec la terre », elles sont plus proches de leurs préoccupations.

Pour l’instant, cela reste complexe de produire quelque chose de totalement bio. « Dans beaucoup de domaines de la cosmétique, le 100 % bio est pour l’heure impossible, concède Eliane Anglaret. Par exemple le savon demande obligatoirement du soufre et de la potasse. Mais nous cherchons à expérimenter pour atteindre notre objectif. »

Eliane Anglaret est présidente de l’association Nature & Progrès. Celle-ci, née en 1964, prône une agriculture biologique et unn changement des modes de production. Elle appose une mention aux entreprises cosmétiques qui le demandent et qui respectent son cahier des charges.

Sur le marché des cosmétiques « bio », c’est deux salles deux ambiances. Comme l’exprime Michel Pobeda, directeur de Labo-hème : « Tant que les grands nous laissent une porte d’entrée pour vivre de nos produits et mener nos expérimentations, cela nous convient. Je ne veux juste pas être assimilé à eux. »

Les coulisses de l’enquête en BD

Marie-Elisabeth et Bastien au laboratoire Labo-hème

Manon et Bastien lors d’une interview avec le label Cosmébio

Micro trottoir d’Adèle et de Bastien sur la consommation de cosmétiques bios

La bande dessinée a été réalisée dans le cadre d’un partenariat entre l’Ecole publique de journalisme de Tours et l’Académie Brassart-Delcourt

Manon Bernard

@manon_bernard_
23 ans.
Étudiante en journalisme à l’EPJT.
Passionnée par les sujets de société notamment les mouvements sociaux, les questions de genre, d’égalité femmes-hommes et de santé.
Passée par Le Dauphiné Libéré, Lyon Capitale, L’Humanité et Ouest-France.
Se destine au journalisme web ou à la presse écrite.

Bastien David 

@BASTIENDavid17
23 ans.
Etudiant en journalisme à l’EPJT.
Passionné par l’histoire et la politique.
Passé par Sun Radio et Ouest-France.
Se destine à la presse écrite et web.

Marie-Elisabeth Desmaisons

@DesmaisonsMe
23 ans.
Etudiante en journalisme à l’EPJT.
Passionnée par la littérature, la culture moyen-orientale
et la sauvegarde du patrimoine.
Passée par Sud-Ouest, Ouest-France et RCF Touraine.
Se destine à la presse magazine et la radio.

IA médicale, la France à la traîne

IA médicale, la France à la traîne

IA médicale, la France à la traîne

L’intelligence artificielle (IA) bouleverse nos sociétés. En santé notamment. La Chine et les Etats-Unis investissent déjà massivement pour s’emparer de ce marché colossal. A contrario, la France reste sur la réserve et débat des enjeux éthiques.

Par Oumy Diallo, Anaïs Draux et Amaury Lelu

Atteint de diabète, John développe des troubles de la vision. Une déficience de la rétine liée à son taux de sucre dans le sang. Depuis avril 2018, aux Etats-unis, la maladie de John peut être détectée grâce à l’intelligence artificielle (IA) du robot IDx-DR. Présent dans les centres médicaux, celui-ci propose un diagnostic sans recourir à un professionnel de santé. Ce progrès médical repose sur un algorithme, une série de calculs utilisée pour résoudre un problème.

Pour reconnaître une tumeur, la machine doit apprendre. Ce qu’elle fait gêce au deep learning, ou apprentissage profond. Pour l’entraîner, on a enregistré dans son ordinateur, un très grand nombres d’images de tumeurs. Par comparaison, et grâce à son algorithme, elle devient capable de proposer un diagnostic.

Résultat, à l’issue d’une étude d’ampleur menée par l’université américaine de radiologie et le réseau d’imagerie médicale du New Jersey (NJIN), le taux de réussite de la machine s’élève à 84 % pour le cancer du sein contre 75,8 % pour un radiologue. L’IA s’avère donc plus performante que le cerveau humain pour certains diagnostics.

Sources : Maddyness ; Usine nouvelle ; étude du NEJM (lien en anglais)

En France, les centres anticancer accueilleront bientôt l’intelligence artificielle développée par la start-up Cardiologs. Une technologie qui utilise les algorithmes de Therapixel pour mieux interpréter une mammographie. On s’attend donc à des diagnostics plus fiables et une prise en charge des patients plus rapide.

Autre exemple, le délai d’attente pour un rendez-vous en ophtalmologie varie entre 77 et 100 jours, selon la note publiée par l’Institut Montaigne en janvier 2019. Automatisé par l’IA, le dépistage des pathologies rétiniennes pourrait aider à réduire les délais.

Le savoir-faire français est indéniable mais les investissements de l’Etat se font encore attendre. Suite au rapport remis à Emmanuel Macron par le mathématicien et député Cédric Villani, en mars 2018, un plan intelligence artificielle de 1, 5 milliard d’euros a été déployé en 2018. Autant dire une broutille, dans un contexte de concurrence exacerbée entre les Etats-Unis et la Chine.

En Europe,  on est guère plus rapide. Le 12 février 2019, le parlement européen adopte une résolution appelant à la mise en place d’un marché communautaire de l’IA. L’objectif est de permettre à l’Union européenne « de rivaliser avec les investissements de masse effectués par les tiers, notamment les Etats-Unis et la Chine ».

Le rapport préconise également la création d’une agence réglementaire européenne de l’IA et de la prise de décision algorithmique. Le parlement estime que l’Union européenne doit jouer un « rôle de chef de file sur la scène internationale » d’une IA éthique, sûre et de pointe. En Europe, la protection des données personnelles est garantie depuis 2016, par le Règlement général sur la protection des données (RGPD). Des précautions salutaires mais qui freinent l’implantation de l’IA

Selon un rapport du cabinet d’analyse de données américain, CB Insights, sur les tendances en intelligence artificielle, 15,2 milliards de dollars (13,7 milliards d’euros) ont été investis dans le monde en 2017 dans des start-up spécialisées dans l’IA.

Près de la moitié de cette somme provient de la Chine. Celle-ci entend devenir, d’ici 2030, le leader mondial d’une industrie qui représente 150 milliards de dollars (136 milliards d’euros). Profitant d’une base de données gigantesque grâce à sa population de 1 417 913 092 d’habitants (2019) et d’une réglementation peu contraignante sur la protection des donnés, la Chine semble invincible.

Malgré des dérives observées quant à l’utilisation des données personnelles, plus de 130 entreprises chinoises ont investi dans la médecine connectée. Le risque est de se retrouver dans une situation semblable à celle de l’après Seconde Guerre mondiale lorsque le soft power américain s’est imposé à la faveur du plan Marshall et de subir ainsi une domination culturelle chinoise.

Dans le domaine de la santé, en France, l’IA est un processus très long qui débute par l’apparition du numérique et notamment la dématérialisation des dossiers médicaux.

Si les technologies du machine learning ou du deep learning  ne sont pas encore utilisées dans les CHU, la robotisation vient en aide aux patients depuis une dizaine d’années. C’est le cas au CHU de Tours avec le Robot Da Vinci Xi. Sous le contrôle du chirurgien, qui manie des joysticks, les interventions sont beaucoup plus fines et précises. Une révolution telle qu’une personne à qui l’on retire un rein peut sortir le lendemain. Alors que ce n’était guère possible avant dix jours auparavant.

Une révolution telle qu’une personne à qui l’on retire un rein peut sortir le lendemain, contre dix jours traditionnellement

Néphrologue et directrice de l’Espace de réflexion éthique de la région Centre-Val-de-Loire (ERERC), Béatrice Birmelé occupe un petit bureau au sein du CHU de Tours. Avec une chargée de mission, elle accompagne dans la réflexion éthique les établissements sanitaires, médico-sociaux et de formation.

Malgré l’obligation pour ces organismes de se former, le temps manque, et les connaissances des professionnels de santé sont lacunaires. « En médecine, l’IA représente six heures de cours dans le cursus entier. Les étudiants ne sont pas préparés », déplore Béatrice Birmelé.

L’enjeu principal de l’IA est de comprendre comment la technique va modifier la relation entre les soignants et les patients. « Le médecin de demain devra aussi être un technicien. L’essentiel de son travail sera l’accompagnement du patient avec l’outil IA », prévient Béatrice Birmelé.

Mais l’IA en santé n’est pas la priorité. C’est Sylvain Brochard, conseiller du président du conseil régional de la région Centre-Val-de-Loire, qui le dit tout nettement. Il met en avant  les freins culturels ainsi qu’une réticence des médecins à remettre en question leur démarche. Selon Béatrice Birmelé, une trentaine de personnes seulement étaient présentes au colloque sur l’éthique médicale organisé à Tours début octobre 2018 : « Nous avons passé la plupart du temps à expliquer ce que représente l’IA. »

Une réticence compréhensible de la part de l’opinion publique au vu de l’opacité qui entoure le fonctionnement des algorithmes. En effet, les données appartiennent aux hébergeurs et aux fabricants,  qui peuvent en disposer comme bon leur semble.

De plus, aujourd’hui, à quelques exceptions près, les bases de données ne sont pas sécurisées et des hackers peuvent facilement infiltrer les systèmes. Il est donc difficile de savoir quels sont les risques pour le milieu hospitalier.

Le libre arbitre à l’heure de l’IA

En cas d’erreur médicale, qui du professionnel ou de la machine sera mis en cause ? Et le médecin pourra-t-il contester librement la décision d’un algorithme ? Tant que l’intelligence artificielle n’est pas régie par un régime juridique spécifique, le régime de droit commun lui est appliqué, alors qu’il est totalement inadapté.

Aux États-Unis, un médicament connecté est autorisé depuis 2017 par la Food and Drug Administration (FDA), l’équivalent américain de l’Agence nationale de sécurité du médicament. Les patients atteints de troubles psychiatriques ingèrent une capsule qui envoie un signal Bluetooth à une application mobile. Les médecins sont donc informés lors de la prise du traitement. S’ils ne se soignent pas, les malades assurés pourraient être moins bien remboursés.

De son côté, la compagnie d’assurance John Hancock Financial a décidé de réduire ses tarifs et d’offrir des bons d’achats aux clients qui acceptent de porter un bracelet connecté pour mesurer leur activité physique. Une surveillance rapprochée et un libre arbitre qui disparaît pour le malade.

i-Donea™ permet au patient de ne pas oublier de prendre ses médicaments. Mais il permet également à de nombreuses personnes de surveiller ce patient…

Concernant la surveillance médicale, la France est, elle aussi, tentée. Depuis juin, le pilulier automatique i-Donea est en expérimentation en Ariège. Installée au domicile, le distributeur de médicaments intelligent donne au patient les médicaments prévus à l’heure à laquelle il doit les prendre. Un système destiné au personnes âgées et qui permet au personnel de santé et à l’entourage de suivre le traitement à distance.

Bien sûr, en cas de perte d’autonomie, la solution semble pertinente. Mais remplace-t-elle pour autant l’infirmière qui passe à domicile, délivre les médicaments et discute avec le patient ? Le risque est fort d’un perte de contact humain et d’autonomie décisionnelle. Pourra-t-on conserver son libre arbitre à l’ère de la santé connectée ?

« Une des visées majeures de l’industrie du numérique consiste à faire main basse sur le domaine de la santé, envisagé, avec ceux de la voiture autonome, de la maison connectée et de l’éducation ; comme les plus décisifs et pour lesquels elle entend se doter de tous les moyens nécessaires afin d’asseoir, à terme, une domination sans partage »

Eric Sadin, p. 111

Le philosophe Eric Sadin, s’élève contre l’hégémonie du numérique et les risques qu’il représente pour les sociétés démocratiques. Selon lui, la dissémination de capteurs dans notre quotidien constitue un réel danger pour nos libertés individuelles et notre libre arbitre. Elle nous met surtout à la merci des entreprises privées qui collectent des informations sur nos habitudes à des fins commerciales.

Il y a toutes les traces que nous laissons sur Internet. Mais, demain, une balance connectée pourrait, par exemple, nous proposer des compléments alimentaires. Ou communiquer nos « mauvaises habitudes alimentaires » aux sociétés d’assurance qui pourraient décider de ne plus nous couvrir…

Dans son livre L’intelligence artificielle ou l’enjeu du siècle – Anatomie d’un antihumanisme radical (L’échappée, 2018), le philosophe, met en garde contre la perte de liberté et la normalisation des comportements. Il dénonce le « pouvoir injonctif » de cette technologie qui, à terme, conduira à l’asservissement de l’humanité.

Il déplore aussi que, lorsque on évoque l’éthique en IA, on s’arrête généralement à la question des données personnelles : « Il serait temps de cultiver une éthique de la responsabilité pleinement soucieuse de défendre le droit à l’autodétermination de chacun et celui de la société tout entière. » Pour lui, c’est donc notre modèle de société dans son ensemble qui est en jeu.

Oumy Diallo

@DialloOumy4
28 ans
Etudiante à l’EPJT en Année spéciale de journalisme (spécialité presse magazine)
Passionnée par la culture, linternational et les questions de société.
Passée par France télévisions, Grand Seigneur, Arrêt sur Images et TV5 Monde.

Anaïs Draux

@AnaisDraux
23 ans.
Etudiante à l’EPJT en Année spéciale de journalisme (spécialité presse magazine)
Passionnée par la culture artistique et les sujets de société.
Est passé par 37 ° et Néon
Aimerait se lancer dans le journalisme multimédia

Amaury Lelu

@amaurylelu
23 ans.
Etudiant à l’EPJT en Année spéciale de journalisme (spécialité presse magazine).
Passé par Le Berry républicain, La Nouvelle République et Trax Magazine
Amateur de musiques électroniques.

Information génétiquement modifiée

Information génétiquement modifiée

Information
génétiquement modifiée

 Poisons pour les uns, remède pour les autres, les OGM font l’objet de nombreuses études scientifiques et autant de débats médiatiques. L’affaire Séralini a montré, dès 2012, qu’entre les arguments des chercheurs, des firmes et des médias, il est impossible de bénéficier d’une information fiable.

Guilhem DEDOYARD, Simon PHILIPPE et Laurène ROCHETEAU

Oui, les OGM sont des poisons ! » En 2012, L’Obs titre sa une sur la toxicité des organismes génétiquement modifiés (OGM). Le journal s’appuie sur l’étude de Gilles-Eric Séralini, professeur de biologie à l’université de Caen. Pour la première fois, un scientifique français établit un lien clair entre OGM, herbicide et apparition de tumeurs.

Mais immédiatement après la publication de cette étude, la communauté scientifique questionne sa validité. Erreurs de protocole et pressions financières participent à remettre en cause la légitimité de ces recherches.

Devant le tollé provoqué, le gouvernement français et l’Union européenne décident de financer eux-mêmes des programmes de recherche. En décembre 2018, Le Monde publie les résultats de l’étude GMO90+, menée par le Pr Bernard Salles de l’Institut national de la recherche agronomique (Inra). Ses travaux prouvent l’innocuité du maïs transgénique sur une période de six mois.

Le Monde décrit cette nouvelle étude comme « l’épilogue de l’affaire Séralini ». Un raccourci qui contredit les explications du pilote du projet. « L’expérimentation que nous avons menée ne posait pas la question de la cancérogenèse à deux ans, contrairement à l’étude du Pr Séralini », déclare Bernard Salles. Une nouvelle étude européenne, G-TwYST, dont les résultats ont été publiés le 13 février 2019, démontre également l’innocuité du maïs transgénique, cette fois sur une période de deux ans.

Mais la neutralité de son pilote, le Pr Pablo Steinberg, de l’université de Hanovre en Allemagne, reste encore à prouver. Au-delà du débat scientifique, la communication autour de ce sujet mérite aussi d’être remise en question. Les détails scientifiques sont techniques et les médias tendent à aller au plus simple, ce qui peut nuire au message transmis. L’inexactitude journalistique n’est pas le seul élément à nuire à la réputation des OGM. De toutes parts, un jeu d’influence brouille les explications scientifiques. Du côté pour comme du côté contre, l’intervention des lobbies empêche le développement de plantes transgéniques utiles.

Reparti pour un Round

La firme américaine Monsanto possède une majorité de brevets d’OGM et d’herbicides. Photo : Guilhem Dedoyard/EPJT

Comme toujours l’information est le nerf de la guerre. Dans ce débat deux grands camps s’opposent. Dans l’un, l’innocuité des OGM est prouvée et donc cette technologie est sans risques. Pour l’autre camp, le génie génétique est un désastre éthique et sanitaire. L’affaire Séralini cristallise les débats entre ces deux camps.

La notoriété de Gilles-Eric Séralini est due à son étude controversée de 2012. Mais il ne faut pas oublier que ce chercheur est un expert de la question des OGM. « Tout ne s’est pas arrêté en 2012 », nous a-t-il confié lors d’une interview. En effet, il a travaillé avant et après 2012 sur la question des OGM mais aussi sur celle des herbicides. Séparer OGM et herbicide serait un abus. « Parmi les OGM que nous importons, 80 % sont modifiés pour pouvoir contenir du RoundUp », a expliqué le Pr Séralini. Un fait simple. Ainsi parler des OGM destinés à l’agriculture c’est en partie parler du RoundUp de Bayer-Monsanto et de son très médiatique composant, le glyphosate.

Après la diffusion du « Envoyé Spécial : spécial glyphosate », de nombreuses voix se sont élevées pour critiquer l’émission qui avait donné la parole à un scientifique controversé, le Pr Séralini. Cependant, même s’il est dans une position bancale vis-à-vis de son étude de 2012, le reste de son travail, notamment sur le RoundUp, reste de très bonne qualité. Le Pr Salles, chargé de l’étude française GMO90+, s’est servi de ses travaux pour une étude portant sur les OGM et admet que « mis à part l’étude de 2012, ses autres travaux sont corrects ».

Des conclusions hâtives

C’est ici que le problème commence à se poser : une information incomplète ou tronquée change notre vision des choses. Léo Grasset, vulgarisateur scientifique et youtubeur de la chaine Dirty Biology, est par exemple tombé dans ce piège après l’émission. Il a tweeté : « Un ramassis de pseudo-science, de manipulation et écrit avec un mec dont la crédibilité scientifique est indétectable. »

Un message assassin qui fait suite à l’une de ses vidéos sur le sujet. Mais ici, l’erreur qu’il fait est l’une de celles qu’il dénonce : aller trop vite aux conclusions. La crédibilité scientifique du Pr Séralini peut être mise en doute sur son étude de 2012. En revanche le rôle de Monsanto dans l’emballement médiatique qui a suivi est, lui, avéré depuis la révélation des Monsanto Papers. « Envoyé spécial » a donc contacté légitimement le Pr Séralini.

Le RoundUp de Monsanto est toujours commercialisé.

Pour comprendre à quel point la rigueur scientifique est effacée lors de la transmission de l’information et pourquoi cette perte est grave, l’épisode d’« Envoyé spécial » sur le glyphosate reste un bon exemple. Lors de notre entretien avec le Pr Séralini, ce dernier nous a expliqué en quoi l’équipe de journalistes s’était trompée. « Parler du glyphosate et non du RoundUp est déjà un leurre médiatique en soi. Nous avons eu des désaccords avec “Envoyé spécial” car ils voulaient tout axer sur le glyphosate, ce qui me semble incomplet. »

Le glyphosate n’est qu’une petite partie du problème. Le Centre international de la recherche sur le cancer (Circ) a classé le glyphosate comme cancérogène probable pour l’homme en 2015. Une conclusion que ne partage pas l’Agence sanitaire américaine (FDA).

L’équipe du Pr Séralini a, en revanche, démontré en 2017 la présence d’arsenic et de dérivés de pétrole dans le RoundUp. Ces produits sont, contrairement au glyphosate, des cancérogènes avérés. L’arsenic expliquerait aussi les symptômes de Dewayne Johnson, le jardinier américain qui a réussi à faire condamner Monsanto devant les tribunaux de San Francisco pour non information sur la dangerosité du RoundUp.

Pour Bernard Salles, le problème ne vient pas des OGM mais du fait « qu’ils apportent des pesticides ». En effet, certains OGM sont créés pour résister à un herbicide associé. C’est le cas des OGM dit RoundUp Ready. La firme Monsanto, qui détient une grande part des brevets OGM et herbicides, a des pratiques controversées, qui nuisent à l’image des OGM.

Lobbies à tout prix

Du côté pour comme du côté contre, les études sur les OGM subissent des pressions, principalement financières. Photo : Simon Philippe/EPJT

Monsanto mène une politique commerciale très agressive concernant le RoundUp. La mobilisation de la firme dans la défense de ses produits passe avant tout par un très fort lobbying. Un lobby est défini comme un groupement défendant des intérêts en exerçant des pressions sur les milieux influents.

Pour Guy Kastler, référent OGM à la Confédération paysanne, il faut faire une différence entre « l’action menée publiquement et l’action d’influence cachée ». Le Pr Séralini est l’une des principales cibles de ces stratégies depuis la publication de son étude de 2012. « Nous comptons parmi nos adversaires certains scientifiques travaillant pour Monsanto de façon déguisée ou non », a-t-il, à raison, dénoncé en 2012 devant des parlementaires.

En 2017, dans le cadre des Monsanto Papers, Le Monde a révélé que le rédacteur en chef de la revue Food and Chemical Toxicology, Wallace Hayes, avait été engagé comme consultant par la firme américaine Monsanto un mois avant la publication de l’étude Séralini. Monsanto lui a demandé en septembre 2012 la rétractation de l’étude. Hayes a alors signalé ne pouvoir le faire sans soutiens scientifiques officiels. L’entreprise les lui a alors fournis et l’étude a été rétractée en 2013.

Information ou communication ?

A ce problème, il faut ajouter les « procédés de communication » révélés par Le Monde dans les Monsanto Papers en juin 2017. La firme a en effet largement financé et encouragé une campagne de discrédit à l’encontre du Circ et de ses conclusions de 2015. Le Monde s’appuie aussi sur le New York Times qui a mis en évidence le travail de ghostwriting de Monsanto.

Cette pratique, qui consiste à utiliser des experts pour faire publier en leur nom des articles rédigés par des entreprises, est souvent utilisée dans le domaine pharmaceutique. Ainsi, le scientifique Henry Miller, rédacteur pour Forbes, a signé en son nom propre un article scientifique après avoir demandé un « brouillon de qualité » aux équipes de Monsanto qui souhaitaient un article de sa part. Selon les calculs du journaliste de France 2 Tristan Waleckx pour « Envoyé Spécial », cela représente 85 % du texte. Une pratique légale, mais éthiquement très discutable.

Une étude de l’INRA révèle que 40 % des études sur les OGM sont biaisées par des conflits d’intérêts financiers.

Ces faits ont provoqué, dans l’opinion publique, une importante méfiance qui a finalement gagné les autorités politiques. Le 29 septembre 2017, les députés européens ont retiré aux lobbyistes du géant américain de l’agrochimie leur droit d’accès au parlement.

Six mois plus tard, une « commission Monsanto » sur les biais dus au lobbying dans le processus de validation des pesticides dans l’UE a aussi été mise en place. L’étude G-TwYST, dirigée par Pablo Steinberg, était attendue. Le protocole suivi sur deux ans, dont un an de toxicologie générale, est pour l’heure le plus proche de celui du Pr Séralini en 2012. Les conclusions sur l’absence de nocivité, validée par les pairs le 13 février 2019, sont donc d’importance.

Le doute persiste

Néanmoins, Pablo Steinberg est mis en cause par des détracteurs, Gilles-Eric Séralini au premier rang. Dans sa déclaration publique d’intérêt, le Pr Steinberg souligne avoir travaillé pour l’International Life Sciences Institute (Ilsi) et pour BfR. L’Ilsi est un lobby déclaré. Le Bfr, l’Institut fédéral d’évaluation des risques, a récemment été épinglé dans une enquête commandée par le groupe Verts au parlement et menée par Stefan Weber, spécialiste du plagiat, et le biochimiste Helmut Burtscher-Schaden.

Les auteurs du rapport d’évaluation de renouvellement (Renewal Assessment Report) ont plagié a plus de 50 % le rapport d’homologation de la Glyphosate Task Force (GTF), dont fait partie Monsanto. Ainsi, si la reconnaissance par les pairs accorde une certaine crédibilité à l’étude, les liens que Pablo Steinberg assume avec l’industrie nourrisse la méfiance et donnent des arguments aux anti-OGM.

Car les lobbies pro-OGM ne sont pas les seuls à exercer des pressions. Les opposants aux organismes transgéniques cherchent à affirmer leur toxicité à tout prix. Le Pr Séralini a lui-même subi ce lobby anti-OGM alors qu’il travaillait sur son étude de 2012. Il a expliqué devant des parlementaires avoir reçu des crédits pour financer ses recherches par des enseignes de la grande distribution comme Auchan et Carrefour.

Auchan expérimentait à l’époque son premier magasin de produits bio qui aurait pu profiter de la publication de cette étude. Le Pr Séralini a alors expliqué que « sans publication, [il] devai[t] rembourser les crédits ». Il s’est d’ailleurs assuré d’une considérable médiatisation de son étude de 2012. À commencer par l’interview exclusive qu’il a accordé au Nouvel Observateur le 20 septembre 2012, juste après la publication de ses résultats. Une exclusivité qui a débouché sur la une, « Oui, les OGM sont des poisons ! » accompagnée de photos de rats atteints de tumeurs qui ont marqué l’opinion.

Son confrère Bernard Salles le constate : le Pr Séralini « est un très bon communiquant. Il avait tout prévu, il avait préparé un livre ». En effet, Tous Cobayes ! OGM, pesticides, produits chimiques, paraît chez Flammarion le 26 septembre 2012, le même jour qu’un documentaire du même nom sur les travaux du professeur.

Ce dernier assure aussi la défense de son étude et se félicite d’avoir « intenté et gagné sept procès en diffamation contre une certaine presse et les lobbies ». Le Figaro et Jean Claude Jaillette, journaliste à Marianne, en ont fait les frais.

Les OGM au microscope

La différence doit être faite entre les OGM utiles et ceux créés pour engendrer un profit. Photo : Simon Philippe/EPJT

« Je ne suis pas contre tous les OGM, en particulier ceux qui permettent de produire de l’insuline ou des hormones de croissances et dont nous avons besoin. » Malgré les résultats de son étude de 2012, le Pr Séralini reconnaît l’utilité de certains organismes transgéniques.

Une opinion partagée par Bernard Salles, pilote de l’étude GMO90+ : « Des plantes résistantes à la sécheresse, aux sels, on en aura bien besoin dans pas longtemps. » Le « golden rice » est un exemple d’OGM qui aurait pu combler des manques nutritionnels. Une équipe scientifique de Zurich a mis au point une variété de riz qui permettrait de soigner les carences en vitamine A. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) recense environ 500 000 cas de cécité infantile par an à cause de ce manque.

D’un côté, les industriels voient dans cette production un outil pour démontrer que les OGM peuvent être des technologies utiles et lucratives. De l’autre, les associations pensent que ce riz doré n’est qu’un cheval de Troie destiné à faire entrer, sans régulation, les OGM dans notre alimentation.

Dès le début, Greenpeace mène une campagne de grande envergure contre cette nouvelle biotechnologie. Mais l’ONG avance des arguments qui fluctuent au fil des débats. En 2001, selon Greenpeace, le « golden rice » ne contenait pas assez de β-carotène pour permettre à notre corps de concevoir de la vitamine A.

« La plupart du temps, lorsque l’on parle des OGM, on parle de ceux qui se retrouvent dans nos assiettes »

Pr Séralini

En 2018, bien après que l’équipe d’Ingo Potrykus a remédié à ce problème, c’est à l’inverse la dose trop importante de β-carotène contenu dans l’OGM qui est mis en cause par l’ONG : « Des doses élevées de β-carotène peuvent avoir des effets dangereux sur la santé. »

Au-delà des effets sur la santé, Greenpeace craint que la commercialisation du riz doré n’ouvre la porte à d’autres OGM alimentaires. « La plupart du temps, lorsque l’on parle des OGM, on parle de ceux qui se retrouvent dans nos assiettes » explique le Pr Séralini. Mais les organismes transgéniques ne sont pas tous alimentaires. Certains types d’OGM peuvent même être utilisés à des fins pharmaceutiques.

Depuis près de trente ans, le laboratoire de recherches « Biomolécules et biotechnologies végétales » de l’université de Tours travaille sur une molécule anticancéreuse, la vindoline. En l’extrayant de la plante pour l’introduire dans de la levure de boulanger, les chercheurs peuvent fabriquer cette molécule en plus grande quantité tout en s’affranchissant de la plante d’origine. Une technique qui reste assez naturelle pour être considérée comme une biotechnologie, mais qui n’en est pas moins de la manipulation génétique.

Le débat sur les OGM reste ouvert. Leur danger n’est pas prouvé. À l’image de GMO90+, les récentes études tendent à indiquer que les OGM sont inoffensifs. Cependant, cela n’est valable que si l’on parle de la technologie, pas de ses applications. Si l’on considère les OGM comme des outils nécessairement couplés à des herbicides, alors l’utilisation devient dangereuse.

C’est donc à un problème de définition que les OGM sont confrontés. Les plantes RoundUp Ready sont des OGM qui résistent au RoundUp et donc permettent son utilisation en grandes quantités. Le « golden rice » est aussi un OGM. Mais ce dernier pourrait sauver des vies là où les RoundUp Ready par association avec le désherbant deviennent néfastes.

Les OGM ne sont donc pas tous comparables, car selon leurs constructions, leur impact est différent. De la même manière, on ne peut condamner ou glorifier les biotechnologies.

Pour avoir un avis juste de la question, le cas par cas est essentiel. Un point de vue partagé par les scientifiques. « Je pense qu’il faut continuer à discuter des OGM et se poser la question de leur intérêt », explique ainsi le Pr Bernard Salles.

A l’université de pharmacie de Tours, une équipe de recherche manipule les gènes de plante pour produire en grande quantité des molécules anticancéreuses.

De toute part, les protagonistes abusent de procédés de communication. Il est donc difficile de démêler le vrai du faux. Toute preuve du danger ou de l’innocuité des plantes transgéniques serait appuyée par un discours scientifique complexe. Comme le signale Emmanuel Guiderdoni, chercheur au Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement : « Pour insuffler une peur il faut dix secondes, pour expliquer pourquoi il n’y a pas de risques, il faut dix minutes et des mots compliqués. »

La définition même d’un OGM fait encore l’objet de confusions. La distinction doit être faite entre une biotechnologie utile et une biotechnologie créée pour un profit économique. Le débat sur les OGM est donc plus complexe qu’une simple opposition « pour » ou « contre ».

Guilhem Dedoyard

@DedoyardGuilhem
21 ans.
En première année de journalisme à l’EPJT.
Collaborateur spécialisé d’émission à Europe 1
pendant un an. Se destine plutôt à la radio.
S’intéresse à la politique, à l’économie et à l’international.

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@SimonPHlLlPPE
20 ans.
En première année de journalisme à l’EPJT.
Formation de biologiste.
Se destine à
la presse scientifique.

Laurène Rocheteau

@laurene_rcht
21 ans.
En première année de journalisme à l’EPJT.
Se dirige vers la radio.
Intéressée par les questions culturelles et
de société

Cinq frustrations et légumes par jour

Cinq frustrations et légumes par jour

Cinq frustrations et légumes par jour

Communément appelée « la maladie du manger sain », l’orthorexie est un nouveau trouble du comportement alimentaire qui s’est développé en réaction aux différents scandales sanitaires. L’orthorexique essaie de contrôler son alimentation et ainsi son corps. Une précaution qui vire à l’obsession. Quitte à s’en rendre malade.

Par Clotilde COSTIL, Laura HUBERT, Virginie ZILIANI

Dans la vie, c’est Imane Sqalli. Mais, sur le Net, on l’appelle « Cave and Coconut », « grotte et noix de coco » en français. Un nom de blogueuse en accord avec un mode de vie quasi préhistorique ; le régime paléolithique.

En un mot, manger « paléo » revient à exclure les aliments qui n’étaient pas consommés par les hommes du Paléolithique, soient les produits laitiers, les céréales, les légumineuses, le sucre et, bien sûr, tous les produits transformés.

 Pourtant, cette quadragénaire parisienne branchée n’a rien d’une « femme des cavernes ». Avec près de cinq mille abonnés sur Instagram, Imane Sqalli tient son Smartphone comme le prolongement de sa main et soigne ses publications à la perfection. Son credo ? Les cookies paléo-vegan.

Une hérésie pour certains qui considèrent encore ce biscuit comme représentatif de la malbouffe. Un défi pour Imane qui souhaite développer une alimentation gourmande mais avant tout saine. Après plusieurs années de tests culinaires, elle est parvenue, il y a un an, à mettre au point une recette à base de noix et de fruits, qu’elle commercialise sous la marque « Cave and coconut ».

Installée depuis peu dans un petit atelier du 11e arrondissement de Paris, cette toute nouvelle entrepreneuse court après les rendez-vous avec de nouveaux clients, « paléo ou non ». Aidée d’un associé, elle assure pourtant seule la fabrication de ces gâteaux censés « apporter une clarté mentale » grâce aux nombreux superaliments qui les composent. Sur la paillasse en inox de sa cuisine, que des produits naturels et biologiques, entreposés dans des pots en verre. Certains occupent souvent le garde-manger du consommateur lambda : cacao en poudre, noisettes, noix de cajou… D’autres, comme le maca, les graines de chia ou les baies de goji, sont moins classiques mais ravissent les partisans d’une alimentation vertueuse.

Dans le brouhaha des fours en marche, Imane Sqalli mitraille ses préparations tout juste sorties du four pour une publication prochaine sur son compte Instagram. L’objectif est de proposer des coffrets de cookies « spécial fêtes » à l’approche de Noël. Sur un fond blanc, la blogueuse fait le focus sur les éclats de noisettes et de macadamia. Coloré et gourmand, le cliché récoltera plus de 700 « likes ». Après quelques appels, elle finalise un placement de produits avec une marque de jus bio. Puis, il est temps de gagner l’épicerie de quartier pour quelques courses de dernière minute. A deux pas de Bastille, métro Oberkampf, Imane vient régulièrement se fournir dans cette boutique adepte du « manger sain ». Ici, que des produits locaux, bio, « sans », destinés à satisfaire pléthore de régimes alimentaires.

Diplômée d’une grande école de commerce, la fondatrice de Cave and Coconut n’était pourtant en rien prédestinée à vivre au rythme de ce régime exclusif [Les régimes d’exclusion empêchent ou diminuent fortement la consommation d’un ou de plusieurs aliments, NDLR]. « J’ai perdu ma maman d’un cancer. J’étais tellement malheureuse que j’ai moi-même développé une maladie auto-immune avec une progression fulgurante », explique-t-elle. La seule issue qui s’offre alors à elle : ingurgiter chaque jour des doses médicamenteuses importantes, dont des antidépresseurs, sans certitude de pouvoir un jour guérir.

Dans un état quasi végétatif, Imane se réfugie dans la lecture et découvre un témoignage surprenant. Un jeune homme, diagnostiqué dépressif à l’adolescence, a soigné sa maladie en retirant le gluten de son alimentation. Lassée du discours médical classique, Imane est séduite par cette méthode qu’elle finit par adopter. « Et pourquoi pas moi ? »

Le défi est lancé. « J’enlève le gluten, je repars travailler en vingt-quatre heures », raconte-t-elle, convaincue. Et elle ne s’arrête pas là. Essai après essai, c’est le lactose, puis le sucre, puis les céréales qu’elle retire de son alimentation. « Je dis souvent que la détoxification, c’est comme quand on entre dans une maison sale. On commence par nettoyer par terre, puis le plafond. Eh bien ça, c’était le gluten. Ensuite, les produits laitiers : les murs. Puis les fonds de tiroir : c’est le sucre. »

« A chaque fois que j’enlève quelque chose de mon alimentation, je me sens mieux » Imane Sqalli

Détoxifier, purifier, nettoyer son corps de l’intérieur, comme l’on désinfecte sa maison de fond en comble. Serait-ce donc ça l’orthorexie, communément appelée « obsession du manger sain » ? Quoi qu’il en soit, le régime paléolithique a été classifié par la British Dietetic Association parmi les cinq pires régimes pratiqués par les célébrités en 2015, affirmant qu’il est « mal équilibré, chronophage et vecteur d’isolement social ».

D’après Pierre-Antoine Bourreau, nutritionniste à Tours, un « orthorexique va être excessif dans ses choix, il va avoir une alimentation trop monomorphe et diminuer la palette de ce qu’il ingère par des restrictions ». Et chez certains adeptes de l’alimentation « sans », ces privations peuvent aller très loin car elles leur donnent une sensation de déculpabilisation : « A chaque fois que j’enlève quelque chose de mon alimentation, je me sens mieux », affirme la créatrice de Cave and Coconut.

Comme elle, Émeline Matuzac, instagrameuse, est adepte d’une alimentation « healthy ». Agée d’une vingtaine d’années, elle a décidé de soigner sa spondylarthrite ankylosante en arrêtant de consommer le gluten et le lactose. Et ce, sans avis médical. « Je m’inspire beaucoup d’Instagram. Ça me donne des idées et je les adapte », rapporte la jeune femme décrite comme « food and sport addict » dans sa bio.

Ainsi, petit-déjeuners, déjeuners puis dîners font à chaque fois l’objet de quelques minutes de mise en scène et de prise de vue pour Émeline. « C’en est presque devenu un toc de manger en photographiant mes plats. Si mon assiette n’est pas jolie, je prends moins de plaisir à la manger », admet-elle. Prenons le porridge, chouchou culinaire des instagrameuses. Quelques tranches de bananes alignées par-ci, des flocons d’avoine par là et une touche de couleur avec le coulis rouge qui accompagne ce bol de vitamines pour commencer la journée. Ce petit-déjeuner va alors rejoindre la longue liste de recettes créatives et appétissantes regroupées sous le même mot-clé : « healthy » ou « sain ».  

Instagram favoriserait le développement de certains TCA

Bien qu’elle en soit la première utilisatrice, la jeune femme admet les travers d’Instagram. Celui-ci est reconnu comme l’un des réseaux sociaux qui favorise le plus les troubles du comportement alimentaire (TCA), surtout l’orthorexie selon une étude de l’University College de Londres. Mais pour être envahis par les posts alimentaires ou sportifs, il faut avoir un penchant pour ces pratiques. « Les algorithmes d’Instagram fonctionnent de telle manière qu’ils enregistrent le temps durant lequel vous regardez un contenu et ils vont vous proposer des contenus similaires », pointe Romain Rissoan, auteur de Réseaux sociaux – Comprendre et maîtriser ces nouveaux outils de communication (Éditions ENI, 2016). Ces outils peuvent donc transformer un simple attrait envers ces modes de vie, en véritable obsession : les posts envahissent progressivement le fil « explorer » et le cercle vicieux commence.

Au règne de l’image (et des corps) parfaite, « c’est un peu la course à qui mangera le mieux, à qui sera la plus jolie », reconnaît Émeline. Et Pierre-Antoine Bourreau de constater : « Les modes vont plus vite à cause des réseaux sociaux. Par exemple depuis les années soixante-dix quand j’ai débuté, j’ai pu rencontrer des gens avec des régimes alimentaires à la marge, qui se diffusaient par le bouche à oreille. Ça n’allait pas aussi vite que le système actuel. » Un jour coupe-faim, l’autre ultraprotéiné, à base de drainants ou de brûleurs de graisses… les régimes aussi suivent les modes. Depuis dix ans environ, l’apparence physique n’est plus le seul facteur qui pousse à ces cures alimentaires. L’inquiétude face à la santé entre désormais principalement en jeu. « Devant un monde qu’on ne peut plus contrôler, avec la pollution, les perturbateurs endocriniens, les pesticides, on redoute ce que l’on va manger », analyse le nutritionniste. Néanmoins, la définition du « manger sain » n’est pas comprise de la même manière par tout le monde : « Supprimer des aliments peut provoquer des carences, c’est une certitude. Manger sain, ça veut avant tout dire manger de tout en quantité raisonnable. »

De jeunes individus, passés par la maladie, en sont aujourd’hui bien conscients. Du haut de ses 20 ans, Anaïs Ravier a surmonté l’orthorexie. Aujourd’hui, elle est étudiante en pharmacologie-biologie à Bath, en Angleterre. À 16 ans, cette Valbonnaise (Alpes-Maritimes) s’est mise à contrôler tout ce qu’elle mangeait : en pleine puberté,  elle était devenue la plus grande de sa classe. Elle se sentait aussi « la plus lourde ».

Sur Instagram, les comptes de filles à la plage ne faisaient qu’augmenter ses complexes : « Elles sont bronzées, vegan et toutes fines ». L’image, qu’elle juge parfaite. À laquelle elle voulait ressembler. En 2014, avec une amie, elle a créé un compte Instagram pour les vegans « Pineapplestories » – traduisez « Les histoires d’ananas ». « Ça me donnait une échappatoire, c’était une manière de me prendre en main, de contrôler mon humeur et de me donner de la valeur aux yeux des gens. » Pour se valoriser encore plus face au regard de ses followers, Anaïs perd du poids, passant de 61 à 58 kilos pour 1,65 mètre. Les pluies de likes et de commentaires élogieux affluent et lui redonnent confiance : « Tout le monde me disait que j’avais l’air super, que j’étais fine. Mes followers me demandaient des conseils et admiraient mes recettes de cuisine. » C’est là que commence le cercle vicieux.

Pour garder l’image d’une « personne saine », les écarts sont interdits, sinon la jeune femme aux cheveux roux flamboyants culpabilise : « Quand j’étais en terminale, on me demandait “comment tu arrives à avoir un compte Instagram, manger un truc différent tous les jours, cuisiner toi-même, avoir des bonnes notes et faire du sport cinq ou six fois par semaine ?” Je ne pouvais pas les décevoir. »

Sortir au restaurant : trop stressant

À force de faire du sport, Anaïs a repris du poids. Même si ce n’est pas de la graisse, mais bien du muscle, voir le poids sur sa balance augmenter la fait paniquer. « J’ai commencé à m’imposer plus de règles pour perdre le poids que j’avais gagné. Il y a des moments où je jeûnais deux fois par semaine et je m’imposais 300 calories par jour. » Elle a éliminé toute source de graisse, jugeant toutes les matières grasses mauvaises, saturées ou non.

Cette logique de « bons aliments » et de « mauvais aliments », elle l’a puisée sur d’autres comptes Instagram, dits « healthy ». Une fois sortie de sa cuisine, où compter chaque calorie la rassure, manger à l’extérieur devient très stressant  : « Au restaurant avec des amis, si je commandais une salade et qu’il y avait trop d’huile dessus, j’avais presque envie de pleurer. » Elle voulait toujours garder le contrôle sur son alimentation.

À l’été 2017, à l’occasion d’un stage, elle emménage à Paris chez sa tante : « C’était elle ou mon cousin qui cuisinaient. Je n’avais pas le contrôle sur ce que je mangeais, mais je n’avais pas d’autre choix. » Le temps d’adaptation fut très éprouvant au début, mais au fur et à mesure, de ne plus avoir le contrôle l’a fait relativiser : « Je n’ai pas pris de poids pour autant, j’étais tellement plus heureuse de cette façon. »  Elle a pris du recul  : « On ne réalise pas que derrière un post Instagram, il y a 300 essais, ou que la photo est retouchée. Dans ma tête, les autres étaient parfaits. Et moi non. » Aujourd’hui, elle ne passe quasiment plus de temps sur Instagram et mange quand elle a faim, sans abuser ni de la restriction alimentaire ni du sport.

L’orthorexique se perd dans une époque où il y a un problème avec la qualité de la nourriture  : « Chez quelqu’un qui a déjà une fragilité, les émissions télévisées sur les dessous de l’industrie alimentaire peut déclencher une pathologie orthorexique. L’orthorexie est une peur : un manque de confiance envers la société, un manque de confiance en soi et aux autres », affirme Barbara Hubert, psychanalyste.

L’orthorexie est un trouble du comportement alimentaire « complexe à diagnostiquer » selon la psychanalyste. Cette maladie, récente, n’apparaît pas encore dans le DSM V (manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux) ni dans la CIM 10 (classification internationale des maladies, publiée par l’OMS).

L’orthorexie a d’ailleurs un point commun avec les autres troubles alimentaires comme la boulimie ou l’anorexie, celui de vouloir garder le contrôle sur ce qui est ingéré et plus généralement celui de vouloir garder le contrôle sur son corps.

L’alimentation saine comme revendication identitaire

Geneviève Brechon, maître de conférences en psychologie clinique et psychopathologique à l’université de Tours, explique que l’orthorexie est une pathologie qui touche le corps. Elle se déclenche à l’adolescence, surtout chez les jeunes filles mais aussi, dans une moindre mesure chez les jeunes hommes : « Au moment de la puberté, et donc de la sexualité féminine, l’orthorexie traduit, entre autres, un refus de la sexualité. » Pour l’adolescent, sous prétexte de « manger sain », l’orthorexie constitue une revendication identitaire, pour se différencier des autres. Celle-ci est d’autant plus forte avec les réseaux sociaux, dans lesquels il y a un phénomène de regroupement entre personnes qui souffrent de troubles alimentaires. C’est une façon de former une communauté dans une société très individualiste.

Les personnes orthorexiques cherchent la perfection qui vient souvent du contexte familial : « Les parents les décrivent comme autonomes, bonnes élèves. Donc il y a cette idée de garder l’image idéalisée que leurs parents ont d’elles. » Cette recherche d’un idéal est aussi synonyme de contraintes, comme le souligne Patrick Denoux, professeur de psychologie interculturelle : « Les punitions que s’inflige un orthorexique ainsi que les récompenses qu’il s’octroie consolident une très forte estime de soi, confinant au sentiment de supériorité et allant d’une irrépressible inclinaison pédagogique jusqu’au prophétisme diététique sectaire. »

L’orthorexique veut devenir la personne « à suivre » sur les réseaux sociaux, celui qui prodiguera les bons conseils d’hygiène de vie. Il se « sacrifie » pour devenir un modèle pour les autres. L’objectif étant de devenir son propre mentor : « Les nombreuses injonctions contradictoires des uns et des autres se résorbent dans la décision de devenir son propre diététicien, en se réappropriant son corps » affirme le professeur.

Pour ce faire, l’individu veut aussi contrôler ce qu’il ingère. Ce contrôle est moins possible aujourd’hui avec la multitude d’intermédiaires entre le consommateur et le producteur. Certains rêvent d’un retour à un lien direct au produit.

Le marketing s’est emparé de la tendance     

Pour respecter les injonctions qu’il s’est lui-même fixé, l’orthorexique bénéficie d’un panel d’options instaurées par l’industrie agroalimentaire. Progressivement, les produits étiquetés « sans gluten », « sans lactose », « sans sucre » se sont développés en masse dans les rayons des supermarchés. Dans les allées diététiques, la couleur verte est de mise. Le message est simple : ce que le client ingère est naturel, plus sain et possède des attributs quasi médicinaux. Les mentions « sans » deviennent, à elles seules, de véritables arguments de vente.  Si les aliments « sans gluten » et « sans lactose » existent depuis une cinquantaine d’années, leur essor auprès du grand public date seulement d’une décennie. D’après le cabinet d’études IRI France, les ventes de produits « sans gluten » ont bondi de 42 % en 2014. Initialement, ce marché de niche regroupait des marques inconnues du grand public et donc plus difficiles à trouver, comme Allergo ou Schär. Désormais, la grande distribution propose des mets sans la protéine de la discorde, accessibles à tous les publics.

« Aujourd’hui, les Français ne sont plus dans une recherche de plaisir mais d’évitement. Ils choisissent les produits parce qu’il n’y a pas de conservateurs, de colorants, parce que c’est végan… Et les marques l’ont bien compris », analyse Béatrice de Reynal, nutritionniste chez Nutrimarketing. L’étiquetage alimentaire a contribué à renforcer la psychose autour de l’industrie et à modifier le rapport à la nourriture. Il y a six ans, l’Union européenne instaurait un règlement concernant la protection des consommateurs.

L’article 21 prévoit ainsi « l’étiquetage de certaines substances ou certains produits provoquant des allergies ou intolérances ». Suite à cette modification, les allergènes ont pris une place importante sur l’emballage des produits. En jouant sur la peur des additifs chimiques, les marques ont modifié leur packaging pour élargir leur clientèle initiale, intolérantes à ces composants, à des consommateurs sensible à ce qu’ils mangent.

« Avec ce règlement, on étiquette ce qui fait mal, comme le sel, le sucre, les graisses saturées. Outre-Atlantique, ils ont toujours été dans ce modèle là puisqu’ils n’ont jamais mangé pour se faire plaisir, mais pour combler des besoins énergétiques », complète la nutritionniste.

Mais les produits « sans » sont-ils réellement plus sains pour la santé ? « Non, répond Béatrice de Reynal. Si vous voulez faire du pain sans gluten, par exemple, vous êtes obligés de mettre des additifs, donc des ingrédients assez médiocres comme de l’amidon de riz. » Le magazine 60 millions de consommateurs révélait en 2016 que les produits « sans gluten » contiennent moins de fibres et de protéines que leurs homologues complets. « Faute de gluten, qui donne de l’élasticité à la pâte et de la texture au produit fini, [les industriels] incorporent des additifs de type épaississants et émulsifiants », détaillait le magazine. S’ils se revendiquent plus naturels, ces aliments sont en réalité le résultat de manipulations chimiques, bien loin de la promesse salutaire de l’emballage.

Instagram prend les armes

Alors que le culte de l’apparence et des poses impeccables règne sur les réseaux sociaux, certaines font le choix de dénoncer les coulisses des « bonnes » photos et de prôner l’acceptation de soi. C’est le cas de Louise Aubery, 20 ans, étudiante de Sciences Po Paris et suivie par plus de 105 000 abonnés. La Parisienne, cheveux châtain clair et yeux bleus, prône depuis deux ans le « body positivity » à travers son compte Instagram. « Cela permet aux jeunes filles d’être moins dures envers elles-mêmes et de se concentrer sur leur bien-être plutôt que juste sur leur apparence », estime-t-elle. L’objectif est d’assumer son corps tel qu’il est pour mettre en lumière l’impossible perfection vantée par les bloggeuses. Sur le réseau social, Louise Aubery dévoile son parcours pour arriver à la « meilleure version d’elle-même », sans occulter son ventre ballonné ou sa cellulite.

Paradoxalement, c’est en suivant des comptes instagram de bloggeuses anglo-saxonnes qu’elle s’est libérée de ses préjugés. « J’ai pu apprendre beaucoup, notamment qu’il ne fallait pas avoir peur de manger plus, que le cardio n’était pas la solution et que se muscler ne signifiait pas ne plus être féminine », ajoute-t-elle. Armée de son clavier, elle partage, non sans humour, son évolution vers son bien-être. En novembre dernier, elle levait fièrement ses tartines pour dépouiller le pain des clichés les plus tenaces. « L’excès de poids vient d’un EXCÈS tout court. Que ce soit un excès de lipides, un excès de protéines, même un excès de légumes. C’est ça qui vous fera prendre du poids, pas les glucides », clamait-elle.

De son propre aveu, son compte est destiné à aider le plus de personnes possible à trouver un équilibre dans leur vie. Faute « d’avoir pu se donner soi-même des conseils il y a deux ans », elle prodigue des astuces pour que ses followers ne culpabilisent plus lors de la préparation de repas. « Oui, on doit être conscient des portions dont on a besoin. Oui, on doit s’assurer de manger équilibré en protéines, glucides, et lipides. Mais est-ce que cela signifie qu’on doit considérer l’alimentation comme quelque chose de purement fonctionnel ? » interroge-t-elle dans un de ses posts autour du nombre de calories d’amandes qui doit être ingéré. Son mantra est simple : il faut écouter son corps et se faire plaisir.

Pourtant, son rapport à la nourriture n’a pas été exempt de toute culpabilité. Elle explique avoir succombé à l’orthorexie à ses débuts. « Je ne pensais qu’à être la plus “fit” possible. Tout ce que je mangeais, tout ce que je faisais devait y contribuer. Cela  devenait une obsession. Mais je ne m’en rendais pas compte », avoue l’instagrammeuse. Sa page, parsemée de posts avant/après, rappelle que la balance ou les images de corps parfaits ne peuvent conditionner un mode de vie indéfiniment. « Je pèse maintenant 57 kilos [pour 1,68 mètre], et je suis plus heureuse que jamais », conclue-t-elle, sur un de ses posts.

Doit-on réellement craindre ce qu’il y a dans nos assiettes ?

Il est midi. Au milieu du buffet à volonté d’un restaurant, au menu de la cantine scolaire ou pêle-mêle dans notre frigo, un choix multiple d’aliments qui attisent nos papilles. Des œufs, de la viande hachée, de bons légumes frais, des tartelettes sucrées. Autant de sympathiques produits qui, en apparence, ne peuvent que satisfaire notre estomac affamé. Pourtant, ces dernières décennies, chacun de ces mets a fait l’objet d’un scandale alimentaire sans précédent. Nul besoin de rappeler la psychose qui a entouré la crise du lait contaminé à la salmonelle chez Lactalis, de la viande de cheval ou encore des œufs contaminés au Fipronil ces derniers mois. Salmonelle ou E. Coli sont devenus les bêtes noires des industriels mais aussi des consommateurs, devenus, au fil des années, bien plus vigilants. Face à cette menace constante qui fait trembler les consommateurs, doit-on manger La peur au ventre [livre de Patrick Denoux, ed. JC Lattès, Essais et documents, 2014] ?

En 2016, 79 % des Français jugeaient probable que les aliments nuisent à leur santé. Un chiffre qui donne le tournis quand on sait que le repas gastronomique français est inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco. Dans une société mondialisée où l’on peut se nourrir sans savoir comment a été élevé/cultivé puis préparé nos aliments, le consommateur n’est plus tout à fait maître de ce qu’il ingurgite. 

 

« A partir du moment où le risque que l’on perçoit est extérieur à nous, on le ressent beaucoup plus grand », explique Patricia Gurviez, professeur à Agro Paris Tech. Cette spécialiste du comportement alimentaire est chaque jour confrontée à la contradiction d’une société qui redouble d’effort pour réduire les risques sanitaires. « Je rencontre des agriculteurs qui se plaignent de normes à n’en plus finir dans un pays hyperprotecteur et aussi de consommateurs dépassés qui ne savent plus quoi manger de peur d’être empoisonnés. » D’après elle, le contrôle et l’injonction permanente ne sont pas la solution pour une alimentation plus saine et, par définition, plus appréciée. « Le fait qu’on ait mis en place des contrôles pour autre chose favorise la fraude sous prétexte que l’on veuille surprotéger le consommateur (sur demande du consommateur). A un moment, il faudrait peut-être que ce soit le consommateur qui se prenne en main et soit un peu responsable. » Apprendre soi-même à sélectionner des produits de qualité, en plus petite quantité et issus de productions locales, serait-ce le remède miracle pour apaiser nos peurs ? En soi, rien de bien compliqué, si ce n’est suivre le bon sens.

Clotilde Costil

22 ans
@ClotildeCostil
En licence pro presse écrite et en ligne à l’epjt. Passée par La Vie, Ça m’intéresse et le journal La Croix. Intéressée par le journalisme social, elle se destine à la presse magazine ou à la presse quotidienne nationale.

Laura Hubert

21 ans
@Laura_Hbrt
En licence pro presse écrite et en ligne à l’EPJT
Passée par Le Monde (service société), La Croix et L’Étudiant,
Souhaite travailler en quotidien ou en magazine.

Virginie Ziliani

20 ans.
@VirginieZiliani
En licence pro presse écrite et en ligne à l’EPJT.
Passée par Nice Matin et France 3 Côte d’Azur. Se destine à la presse magazine d’actualité.

Quand l’étudiant infirmier souffre à l’hôpital

Quand l’étudiant infirmier souffre à l’hôpital

Quand l’étudiant infirmier souffre à l’hôpital

Photo istock

Harcèlement, humiliation, exclusion… La majorité des élèves infirmiers affirme avoir subi des violences pendant un stage. Pourtant, peu de moyens sont mis en place pour mettre fin au calvaire de ces étudiants.

 

Par Axel Nadeau

Pendant mon stage je rentrais en pleurs, il m’est arrivé de vomir. » Ainsi témoigne Luc, 21 ans, étudiant infirmier à Corbeil-Essonnes. Lors de sa deuxième année d’étude, il subit des humiliations répétées de la part de son infirmière référente. Il se souvient du jour où elle l’a accusé d’avoir volontairement fermé la perfusion d’un malade. Aujourd’hui encore, il reste  persuadé du contraire : « Ça ne pouvait être qu’elle puisque le patient était quasiment inconscient », affirme-t-il.

Les cas d’humiliations sur les stagiaires sont fréquents dans le monde hospitalier. Aujourd’hui professionnelle, Julia garde de mauvais souvenirs de ses stages, surtout de celui à la clinique Saint-Gatien de Tours. A l’époque, elle s’occupe d’une patiente qui ne peut pas se tenir debout. Elle choisit de lui faire la toilette au lit, contrairement à ce que son infirmière référente lui demande. « Elle m’a dit que j’étais une merde, que je ne valais rien, que je ne serai jamais diplômée », se souvient Julia. Pourtant, un chirurgien de l’hôpital lui assurera qu’elle avait agi comme il fallait.

Des élèves infirmiers ont très mal vécu leurs stages dans certains services de la clinique Saint-Gatien à Tours. Ils s’y sont parfois sentis exclus, dévalorisés, rabaissés. Certains parlent même de violence psychologiques.
Des exemples de violences observés pendant ses stages, Julia n’en manque pas. Les patients eux-mêmes en sont témoins et parfois victimes. Une infirmière qu’elle suit en stage à la clinique Saint-Gatien doit, pour préparer une intervention, épiler la verge d’un patient. Celui-ci a une érection. L’infirmière appuie alors sur la sonnette d’urgence pour inviter son équipe dans la chambre. « Elle se moquait : “Vous avez vu ce que je fais au monsieur”, se souvient Julia. Je suis restée silencieuse, choquée. Le patient, lui, pleurait. »

« L’humanité c’est notre cœur de métier »

Publié en 2017, Omerta à l’hôpital (ed. Michalon) du Dr. Valérie Auslender réunit 130 témoignages d’élèves victimes de maltraitances en milieu hospitalier. On y découvre qu’en 2015, sur un groupe de 3 500 étudiants infirmiers, 7 % affirment avoir pensé à mettre fin à leurs jours sur le lieu de leur stage.

Ces chiffres n’étonnent pas Sébastien Bocquet-Vial, psychologue, en charge des étudiants à l’Institut de formation en soins infirmiers (IFSI) d’Amboise. Il a déjà eu affaire à de nombreux cas de maltraitance sur les stagiaires. « C’est un raz-de-marée assez violent, on vient toucher au propre de l’individu », s’exclame-t-il.

Une formatrice à l’IFSI d’Amboise, qui souhaite rester anonyme, qualifie l’hôpital de « milieu impitoyable ». Elle reconnaît que les situations décrites dans Omerta à l’hôpital sont vécues par tous les professionnels. Mais pour elle, ce contexte de harcèlement est incompatible avec l’essence même de la profession. « L’humanité, c’est notre cœur de métier, s’insurge-t-elle. Qu’une infirmière soit maltraitante envers un stagiaire, ça me révolte ! » C’est cette humanité qui a poussé cette formatrice à devenir infirmière et c’est, selon elle, ce qui forge encore et toujours les vocations. D’ailleurs, à l’IFSI d’Amboise, les inscriptions ne diminuent pas.
Si certains formateurs soutiennent leurs étudiants face à ces violences, d’autres nient la réalité du harcèlement. C’est le cas du formateur référent de Luc. Averti par son élève de ce qu’il subit en stage, il reporte la faute sur Luc et lui reproche un comportement d’adolescent. « L’équipe de L’IFSI va essayer de noyer le poisson, déplore-t-il. Certains étudiants ont été virés pour insubordination car ils crient tout haut ce que tout le monde pense tout bas et l’IFSI considère que nous avons un devoir de réserve. » « Sous prétexte qu’il n’y a pas assez de lieux de stage, on envoie au casse-pipe des étudiants », fulmine la formatrice. C’était le cas d’un établissement dans lequel elle travaillait et qu’elle a quitté.
Même si les maltraitances contre les stagiaires sont connues de l’Institut régional de formation sanitaire et sociale de la Croix-rouges, on continue d’envoyer les étudiants dans les services fautifs. Photo cfasms.
« Les lieux maltraitants sont connus », reconnaît Céline, 22 ans, étudiante à l’Institut de formation Croix-rouge de Tours. Elle s’est déjà « emportée », selon ses propres termes, contre une formatrice qui lui soutenait que l’école ne pouvait pas se permettre de perdre des lieux de stage. Il reste toujours la possibilité d’échanger son stage contre celui d’un autre élève. Mais personne ne veut aller dans un service réputé violent. « On ne peut simplement pas refuser, ajoute Céline, ou alors on loupe notre année. »

Les stagiaires font fusibles

Si ces maltraitances ne peuvent être justifiées, les professionnels concernés cherchent néanmoins à les expliquer. Selon Dominique Gosnet, directeur de l’IFSI d’Amboise, l’hôpital est en pleine mutation. On constate une diminution de la bientraitance liée à une réduction d’effectifs et à la recherche du bénéfice dans les hôpitaux. « Les infirmières sont surbookées, explique le directeur de l’établissement, et il devient difficile d’encadrer les étudiants. » Le personnel infirmier peut avoir tendance à décharger cette pression sur les stagiaires. « Comme ils doivent garder une certaine tenue face au patient, les collègues font fusibles, atteste Sébastien Bocquet-Vial. C’est très facile avec les stagiaires, ils peuvent devenir des larbins. »

 

Dans les hôpitaux, la réduction des effectifs et la recherche du bénéfice dans les hôpitaux mènent à une hausse de la maltraitance, des patients, mais aussi des travailleurs. Photo Istock
Parfois, lorsque l’élève parvient à se confier aux formateurs, il est déjà trop tard. Nombreux sont ceux qui abandonnent. « Tous les infirmiers ont déjà subi des violences en stage », soutient Tony, ancien de l’IFSI Croix Rouge de Tours. Lui a abandonné sa formation après avoir vécu des expériences trop difficiles. Aujourd’hui il suit un cursus de carrières sociales. « Ces pressions t’obligent à faire des choses qui vont à l’encontre de tes valeurs », explique-t-il. Il garde en mémoire le souvenir d’une infirmière qui chronométrait les toilettes faites aux patients. Si Tony mettait trop de temps, elle disait « c’est zéro » et partait en riant. Difficile de travailler dans ces conditions sans devenir soi-même maltraitant.
David, un de ses camarade de classe, a également abandonné ses études à cause de stages difficiles. « C’est un jeu un peu noir, certains comportements sont pervers », regrette-t-il. Les infirmières lui demandaient de répéter des gestes plusieurs fois sans jamais lui expliquer ce qu’il ne faisait pas correctement. Elles l’observaient simplement et restaient silencieuses. Si David demandait ce qui n’allait pas, elles répondaient : « Démerde-toi. »

Luc souhaitait devenir infirmier depuis l’école primaire. Ses stages l’ont poussé à arrêter sa formation. Puis, alors qu’il était en service civique, il rencontre une équipe de femmes qui lui font croire à nouveau en ses capacités. Aujourd’hui il a commencé sa troisième année. « Si ça se reproduit, je serai capable de dire les choses », assure-t-il. Son stage de début d’année s’est très bien passé. On lui a même certifié qu’il avait beaucoup de potentiel.

Certains prénoms ont été changés à la demande des intéressés.

Axel Nadeau

nadeau.axel@gmail.com
24 ans
Etudiant en année spéciale journalisme à l’EPJT.
Passé par la Ferarock et divers webzines musicaux.
Bientôt en stage chez Society et 37 degrés.
Intéressé par les questions sociétales et culturelles.
Passionné de multimédia, se destine à la presse écrite.

Soldat à vif

Soldat à vif

Soldat à vif

On l’a aperçu lors de la Cérémonie des Césars début mars, au côté de Robin Campillo. Élu président d’Act Up-Paris en septembre dernier, Rémy Hamai partage son temps entre son métier d’ingénieur et le militantisme. Et n’hésite pas à mettre sa vie de côté pour privilégier son combat.

 

Par Thomas DESROCHES

« En 2018, j’aimerais rencontrer quelqu’un. » Entouré de ses amis pour les fêtes de fin d’année, Rémy Hamai fait part de son souhait le plus cher. « Mais toi tu es marié à Act Up », rétorque l’un de ses proches. Les mots sont durs, pourtant, il sourit. Difficile de vivre comme un jeune homme de 23 ans lorsque tant de responsabilités pèsent sur vos épaules. De l’association Act Up-Paris, Rémy Hamai ne connaissait pas grand-chose. Des opérations phares seulement, comme le préservatif sur l’obélisque de la Concorde en 1993. Après trois ans d’activisme, les choses ont pourtant considérablement changé. S’il n’était qu’un simple militant à son arrivée, il est aujourd’hui devenu le président de l’association de lutte contre le sida.

Le silence règne dans les locaux du mouvement. Les affiches noires frappées du triangle rose, symbole emblématique, recouvrent les murs. « Colère = Action » ou « Silence = Mort », les slogans coups de poing ne manquent pas. Ils attirent l’œil et marquent l’esprit. Au bout du couloir, le calme laisse place à l’agitation. Une poignée de personnes sort d’une salle de réunion. Parmi elles, le jeune leader.

Silhouette élancée, veste à capuche grise, il n’hésite pas à répondre aux dernières sollicitations avant de s’installer dans un petit bureau. Malgré son sourire, la fatigue se lit sur son visage. D’une voix hésitante, il revient sur son élection à la tête d’Act Up : « Mon investissement était devenu si important que ce rôle s’est présenté comme une évidence. »

D’abord membre du groupe de gestion, il a rapidement su maîtriser les thématiques de l’association et les questions médicales. Un militant présent sur tous les fronts. Le jour de l’élection, personne ne souhaite succéder à Mikaël Zenouda, l’ancien président. Dans un désir de faire perdurer le mouvement, Rémy Hamai décide de se présenter. Un mandat qui intervient à un moment crucial.

 

« Le sida, ce n’est pas que du cinéma »

Trois ans après son redressement judiciaire, l’association connaît une véritable résurrection grâce au film 120 battements par minute. Grand vainqueur de la quarante-troisième cérémonie des César avec six récompenses, dont celle du meilleur film, le long-métrage de Robin Campillo permet à une jeune génération de s’engager dans la lutte.

Les réunions hebdomadaires ont vu leur effectif quadrupler. Le président se doit d’accueillir les nouveaux bénévoles et de les ramener à la réalité. L’urgence, telle qu’elle est montrée dans le film, a changé. Aujourd’hui on vit plus longtemps avec le sida. Mais l’activiste tient à faire savoir que beaucoup de pathologies finissent par se greffer au VIH et que les traitements ont de nombreux effets secondaires. Il rappelle que le sida, ce n’est pas que du cinéma.

Né dans les Hauts-de-Seine, dans la commune d’Antony, Rémy Hamai a toujours été un élève consciencieux et doué pour les matières scientifiques. Après une classe préparatoire, il rejoint une école d’ingénieurs en bâtiment et travaux publics. C’est au début de ses études supérieures que Rémy découvre son attirance pour les garçons. Après un rapport sexuel, il décide de se faire dépister et apprend que ses résultats sont positifs au VIH. Une annonce qui marquera le début d’une bataille sans merci contre le virus.

Le jeune homme décide alors de se tourner vers des associations lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres (LGBT). Il s’intéresse à la lutte pour les droits des personnes homosexuelles et prend conscience du poids des discriminations qui s’abat sur la communauté. Actif au sein du groupe militant de son université, il rejoint par la suite CAELIF, une structure qui rassemble toutes les associations étudiantes LGBT d’Ile-de-France. Cybèle Vigneron, la présidente du collectif, se souvient d’un garçon engagé et attaché aux problèmes de prévention. « Il nous reprochait de ne pas assez nous attarder sur la question du VIH », se rappelle-t-elle.

Un an après l’annonce de sa séropositivité, il rejoint les rangs d’Act-Up Paris. Un pas qui aurait été impossible à franchir quelques mois auparavant. Pour le jeune homme, rejoindre une association de malades et se confronter à la réalité demande beaucoup de recul. Ouverte au public, la réunion hebdomadaire du jeudi soir lui a permis de s’investir dans la lutte contre le sida. Un engagement qu’il qualifie de « besoin », afin d’apprendre à vivre avec la maladie et d’accepter le mal qui partage dorénavant sa vie.

« Quand je suis arrivé à Act Up, j’étais en colère, déclare-t-il. Mais cette colère m’a donné l’énergie de me battre. » Très vite, Rémy Hamai est séduit par la virulence des mots qui reflètent le quotidien des bénévoles. Comme beaucoup d’autres, ce combat est devenu une seconde vie. Il jongle entre son métier, ingénieur dans un bureau d’études, et les innombrables heures passées dans les bureaux de l’association. L’activiste considère le mouvement comme un véritable accélérateur professionnel. Tout ce qu’il fait au travail, il l’a appris ici. Mais cet engagement total ne se fait pas sans contrainte. La frontière entre la vie privée et la vie associative est de plus en plus mince. Il l’admet sans réserve : l’association prend beaucoup de place.

Une vie entre parenthèses

Rencontré durant le mois de mai, Mikaïl s’est rapidement lié d’amitié avec le jeune homme. Il le décrit comme un garçon souriant, joyeux et attentif. Dès leur première rencontre, Rémy Hamai a annoncé sa séropositivité. Mais ils ne parlent pas du sida. En soirée, on tente d’oublier ActUp, même si le sujet finit souvent par réapparaître. « Ça serait difficile d’avoir une histoire avec lui, déclare Mikaïl. Je ne vois pas Rémy vivre une relation normale, vu ce qu’il fait. »

Quand on aborde le sujet de sa famille, le jeune homme se referme. Il expédie le sujet. Ses parents connaissent son engagement mais ne le comprennent pas. Les relations sont devenues compliquées et le dialogue est inexistant. Revenir à son rôle de président suffit pour que le jeune homme reprenne de l’assurance. Être le porte-parole d’une telle association est une responsabilité que peu de bénévoles peuvent endosser. Il faut avoir l’énergie, le temps mais aussi la possibilité de s’ « outer » (révéler publiquement son orientation sexuelle) médiatiquement. En tant qu’homosexuel mais aussi en tant que séropositif. Une tâche compliquée pour le militant qui est encore dans une phase d’acceptation.

Sida et migrants, même combat

Trésorier de l’association depuis trois ans, David estime que le jeune homme tient bien son rôle malgré quelques à-coups. Un tel investissement entraîne parfois des conflits au sein du groupe. Si Rémy Hamai admet qu’il doute beaucoup de lui-même, les nombreux combats laissent peu de place aux remises en question. Il n’oublie pas que la lutte contre le sida est aussi une lutte pour les minorités car sans droits, celles-ci sont laissées à la merci du VIH. Se battre pour les travailleurs du sexe, pour les prisonniers, pour les transsexuels, la liste est longue et le militant peine à reprendre son souffle.

Soldat à vif

Le président se préoccupe également du sort des migrants, qu’il considère victimes d’« une nouvelle épidémie ». Dans une grande précarité, ces personnes sont davantage exposées au sida. Il explique que « 38 % des contaminations annuelles en France sont portées par des migrants. Il faut changer les choses ». Des victoires, il y en a et elles lui donnent espoir. Depuis le 1er janvier 2018, l’interdiction des soins funéraires pour les personnes séropositives est enfin levée.

Pour trouver l’âme sœur et vivre comme « tout le monde », il devra s’affranchir de son engagement selon Mikaïl. Une chose est sûre : Rémy Hamai ne tournera pas le dos à Act Up. « Ici, j’ai appris à crier et à me débattre verbalement », insiste-t-il. Privilégier les mots, le débat. C’est comme cela qu’il compte venir à bout de la mission qui lui a été confiée. Ce virus, le jeune homme continuera à l’affronter, même si ce combat se fait au prix d’une vie ordinaire.

 

Photo ouverture : Xavier Héraud – Photos des manifestations : La meute

Thomas Desroches

@ThomDsrs
23 ans.
Après une licence d’anglais,
j’ai intégré l’Anne Spéciale Journalisme,
mention presse magazine.
Passé par La Nouvelle République et Grazia.
Passionné par la culture et les sujets sociétaux,
je me destine à la presse magazine