Coup de pinceau contre les préjugés

Régulièrement, Fatimata Galledou rejoint ses amis au parc pour créer ensemble une même toile.

Transformer les toiles en un moyen puissant de raconter l’histoire et la culture mauritaniennes, c’est la volonté de Fatimata Galledou. Dans un univers artistique pourtant marginalisé, elle a réussi à se faire une place.

Par Corentin Vallet (texte et photos)

Une petite pièce dans laquelle chaque centimètre de mur est occupé par des œuvres colorées. C’est ici, au cœur de son atelier à Nouakchott, que nous rencontrons Fatimata Galledou. À seulement 24 ans, elle est lune des figures montantes du renouveau artistique mauritanien.

Née à Zoueirate (nord), elle a grandi dans la capitale. Elle vit toujours aux côtés de sa famille d’origine kaedienne (sud). Artiste plasticienne, elle s’impose peu à peu dans un pays où cette forme d’expression peine encore à trouver sa place.

Une expérience inattendue

Sa première toile, Fatimata l’a réalisée en pleine nuit, le 30 septembre 2020 : une fenêtre depuis laquelle une femme observe le ciel, tandis que des oiseaux se posent au pied des arbres fanés. Un instant de beauté. « J’étais dans mon lit, prête à dormir, mais je la voyais à mes côtés. Je n’ai donc pas pu attendre le lendemain pour la terminer », raconte-t-elle.

Et pour cause, son goût pour la création remonte à bien plus tôt. Enfant, elle passait ses heures libres à dessiner tout ce qui l’entourait. Un souvenir reste gravé dans sa mémoire : le jour où son grand frère, Youssouf, décida de dresser son portrait. Elle confie s’être sentie à la fois intimidée et fascinée par le résultat inattendu de cette expérience.

L’atelier coloré de Fatimata Galledou se trouve au sein même de la maison familiale. Photo : Corentin Vallet/EPJT

Ses tableaux célèbrent la culture et le vécu des Mauritaniens. Dans Afarco, Fatimata montre sa quête de réussite. Migrant illustre un voyage sans retour où l’espoir de réussite se mêle à la tragédie. Maître coranique représente quant à lui l’ancrage de l’islam dans la société, avec un guide enseignant aux enfants du quartier.

Couleurs vives, formes audacieuses et textures qui interpellent. Tout nous rappelle les tenues traditionnelles du pays, un hommage évident à linfluence de sa mère, teinturière de profession. Cet écho à ses racines plaît à son public, notamment sur les réseaux sociaux où les créations suscitent de nombreux encouragements. Elles lui permettent parfois même de réaliser quelques ventes.

Une famille convaincue de son talent

Malgré les défis financiers, Fatimata réussit à tirer un revenu partiel de son art qu’elle combine avec d’autres activités. Elle confectionne seule des produits et du matériel qu’elle vend ensuite à d’autres artistes et, en plus de la peinture, elle s’illustre en tant que styliste et artisane : elle conçoit des robes à partir de voiles et fabrique des objets décoratifs.

Pour se consacrer pleinement à ses passions, Fatimata a fait le choix d’arrêter ses études, un sacrifice rendu possible par le soutien de sa famille, convaincue de son talent. « J’ai de la chance car j’ai des amis qui m’ont raconté que leurs parents vont même jusqu’à déchirer leurs dessins », confesse-t-elle.

Cependant, les obstacles auxquels elle fait face ne se limitent pas à l’aspect pécuniaire. En tant que femme artiste dans une société où les beaux-arts ne sont que peu valorisés, Fatimata doit surmonter le manque de reconnaissance. Ses admirateurs cherchent parfois à négocier le prix de ses œuvres, comme un symbole de la difficulté d’évoluer dans un marché naissant.

Fatimata Galledou s’est liée d’amitié avec d’autres jeunes artistes locaux. Photo : Corentin Vallet/EPJT

Fatimata s’engage aussi pour des causes qui lui tiennent à cœur. Elle met son savoir-faire au service de la solidarité et de la sensibilisation en créant des pièces uniques pour soutenir, entre autres, la campagne Octobre rose destinée à favoriser le dépistage du cancer du sein.

Dernièrement, elle a eu l’opportunité d’exposer à l’Institut français de Mauritanie grâce au soutien de l’artiste féministe Amy Sow. Cette dernière a inauguré Art Gallé en 2017, un centre de création protégé dans lequel Fatimata et ses amis se retrouvent régulièrement. « L’idée est avant tout de les coacher car aucune formation n’est envisageable pour l’instant. C’est ce qui explique la rareté des artistes », indique-t-elle.

Régulièrement, Fatimata rejoint son groupe au parc ou à la plage pour créer ensemble. Parmi eux, Habasa se confie : « Quand nous peignons en public, cela nous motive. Nous espérons que d’autres jeunes se joindront à nous, malgré certains blocages. »

Si elle se montre humble et réservée, Fatimata Galledou n’en reste pas moins animée par des rêves ambitieux : après l’ouverture d’un atelier-boutique, elle espère un jour voir ses créations présentées dans sa propre galerie. Mais elle sait que le chemin sera long…

À ceux qui souhaitent emprunter une voie similaire, elle adresse un message réaliste : patience et persévérance sont indispensables tant les obstacles sont nombreux en République islamique de Mauritanie.