Un business au poil

Un business au poil

La Turquie est le jardin d’Eden où la pelouse est une moustache ! Les imberbes en quête de poils sous le nez viennent à Istanbul, parfois même de l’étranger, s’en faire greffer une.

Par Solène Permanne

« Tu n’as pas la phobie des poils j’espère ! » lance Süle Olmez, la chirurgienne. « Frisés, lisses, épais, doux… », renchérit une infirmière. Ce matin-là, l’humeur est à la taquinerie à la clinique de greffes pilaires Ibrahimhairturkey. Ici, la moustache est une affaire de femmes. Les huit membres de l’équipe, exclusivement féminine, troquent jeans slims et escarpins contre blouses rouges et crocs roses. Et à 8h30, la salle d’opération a (pour l’instant) tout l’air d’un institut de beauté : maquillage, coiffure, potins… Un selfie directement posté sur Instagram et elles sont fin prêtes à accueillir un touriste un peu particulier…

L’équipe médicale est exclusivement féminine.

Mohammed B. a fait le voyage depuis le royaume d’Arabie Saoudite, pour celui des poils : Istanbul. Il en repartira avec une nouvelle moustache. Original, pas pour autant isolé. Il existe plus de 250 cabinets d’implantation pilaire à Istanbul. Au total, ils garniraient le crâne, la barbe ou la moustache de plus de 40.000 hommes chaque année, dont beaucoup d’étrangers. Un marché estimé à plus de 100 millions de dollars. Un véritable tourisme pilaire est en vogue dans la mégalopole turque.

La première étape du périple de Mohammed B. ne consiste donc pas à flâner dans les ruelles du Grand Bazar, à naviguer sur le Bosphore ou à découvrir la mythique Sainte-Sophie. Mais en une prise de sang. Une procédure obligatoire avant la chirurgie : « Il y a deux semaines, nous avons dû annuler une opération. Le patient souffrait du virus du sida. Le plus dur a été de le lui annoncer », raconte Chainaz, une infirmière.

Un homme sans moustache est comme une maison sans balcon

Mohammed B. arrive dans sa chambre d’opération, des résultats rassurants mais une mine déconcertée : « C’est un peu stressant ! » L’homme de 37 ans a pourtant l’habitude de l’odeur de désinfectant, des murs blancs et des lumières jaunâtres. Ce Syrien d’origine travaille lui-même dans une clinique en Arabie Saoudite, où il est réfugié. Son métier est d’ailleurs la raison qui l’a conduit à cette opération : « On vit dans un monde où l’apparence est importante. Je suis médecin et l’hôpital dans lequel je travaille propose ce genre de chirurgies, explique-t-il. En fait, je ressentais une pression. Au travail, tout le monde me disait “Pourquoi tu ne le fais pas ? » »

Il saute finalement le pas et choisit Istanbul pour l’addition peu salée de son menu maxi best of : cheveux supplément moustache. Il débourse 1500 euros pour le tout alors qu’on lui demande près de 10 000 euros en France pour une chirurgie effectuée avec la même technique, appelée « FUE » (Follicular Unit Extraction). « Sous anesthésie locale, on prélève une à une les unités folliculaires à l’arrière de la tête pour les greffer ensuite dans la zone concernée », explique la chirurgienne, qui entre justement en action.

Rasage, traçage au feutre des délimitations, anesthésie locale, puis opération… Un travail minutieux commence : tandis que Süle Olmez prélève les cheveux du patient, sa collègue Merve Gül les compte un à un et les range cent par cent avec dextérité et concentration. Pas question d’avoir un poil dans la main. Au total, l’opération dure sept heures. Les patients doivent ensuite attendre un an pour constater le résultat final, le temps que les poils repoussent.

Les patients d’Ibrahimhairturkey logent à l’hôtel Bosfora.

« C’est long, je suis déjà impatient de voir ma nouvelle tête ! », plaisante Ziad D. – opéré la veille – avant de croquer sa tartine grillée. L’hôtel Bosfora – bâtiment moderne et architecture design – a ouvert ses portes il y a un an. Voisins de 500 mètres, Ibrahimhairturkey et le Bosfora travaillent en partenariat. Cliniques et hôtels stambouliotes élaborent des packages pour les touristes comprenant chirurgie, logement et visites, et ce avec une prise en charge souvent dès l’aéroport. Un partenariat qui offre des avantages précieux pour les agents hôteliers : « Nous avons du monde toute l’année puisque les clients ne font pas spécialement ce genre d’opérations sur des périodes de vacances nationales », explique Dzenana Husejnagic, la manager du Bosfora.

Soliman le Moustachu

« Ces clients représentent 50 % de notre clientèle, poursuit-elle. La grosse majorité vient du Moyen-Orient, notamment du Qatar, d’Arabie Saoudite, d’Oman ou des Emirats-Arabes-Unis. » Le reflet sûrement du succès dans de nombreux pays arabes des séries turques dans lesquelles les acteurs apparaissent la chevelure brillante et la moustache soyeuse. La communication est donc désormais assurée aussi en langue arabe, via réseaux sociaux et brochures. Des services d’interprètes sont proposés.

Ce concept s’inscrit dans une stratégie plus large et encouragée par le gouvernement depuis 2010, celle du tourisme médical. « Nous appelons les touristes arabes les « clients à fort potentiel » car ils voyagent souvent en famille tandis que les Européens qui viennent pour une opération sont souvent seuls. Et si les touristes arabes ont apprécié l’hôtel, on sait qu’ils reviendront », se réjouit la manager.

L’hôtel peut aussi se targuer d’un autre avantage : sa proximité avec la clinique qui l’emporte largement sur sa situation dans le quartier peu touristique du Besiktas. « Si j’étais venu en vacances à Istanbul j’aurais plutôt choisi un hôtel à Sultanahmet », confie Ziad D, avant de partir pour une journée de visites dans le dit quartier, le plus touristique de la ville.

Reine moustache peut se rassurer, la pilosité a encore de beaux jours devant elle en Turquie. Elle est depuis longtemps symbole d’honneur et de virilité. Et régnait déjà sous l’empire Ottoman : de nombreux sultans l’arboraient, dont le célèbre Soliman le Magnifique. Un vieux dicton populaire affirme même qu’« un homme sans moustache est comme une maison sans balcon ».

« La moustache ajoute un charme supplémentaire, confirme Elif, étudiante en droit de 23 ans. Dans ma famille, mon frère, mon oncle, mon père et mon grand-père sont moustachus. Et mon petit-ami aussi ! Quand je l’ai rencontré, j’ai tout de suite pensé que ça lui donnait un air de Volkan Demirel. » Le dit footballeur turc a pourtant récemment, troqué sa moustache contre une barbe hipster… « C’est la tendance en ce moment, s’amuse Yunus, un barbier installé dans le quartier jeune et animé de Besiktas. Je crois que les nouvelles générations trouvent la moustache de plus en plus démodée. » Si la moustache est encore de rigueur à Istanbul, la barbe hipster pourrait donc bientôt lui couper l’herbe sous le nez…

La moustache fait l’homme

Outre l’aspect esthétique, la moustache a conservé un symbole dans l’imaginaire politique et religieux turc. Une tradition qui remonte à l’empire Ottoman, pendant la période de modernisation des « Tanzimat ». Partisans et adversaires des réformes étaient reconnaissables à leurs poils : barbes et moustaches pour les défenseurs des réformes, visage rasé pour les adversaires.

La moustache « Ulkucu »

La moustache typiquement portée par les nationalistes, notamment du parti MHP. Longue, elle se divise en son milieu et ses extrémités se prolongent sur les deux côtés de la bouche. Ses deux brins forment ainsi des sortes de « crocs » de loups, faisant directement référence à l’appellation courante au groupe d’ultras-nationalistes : les « Loups Gris ». D’autres voient en cette moustache le M de « Milliyetçi » (nationaliste). Pour d’autres, cette moustache, avec les deux sourcils, reproduiraient les trois croissants de lune présents sur le drapeau du parti MHP.

La « Badem biyik »

Ou moustache en amande, symbolise le religieux conservateur. Peignée et coupée à partir des ailes du nez, elle ne couvre pas la lèvre supérieure et ne tombe pas sur les côtés. Mince et stricte, elle est notamment portée par le président actuel Recep Tayyip Erdoğan et l’était également par son prédécesseur, le chef d’Etat Adbullah Gül. Dans l’Islam, la pilosité faciale fait partie de la beauté et de la plénitude de l’apparence masculine et se doit donc d’être bien taillée.

Le style morse

Une moustache épaisse et broussailleuse style « morse » symbolise les défenseurs de la pensée gauchiste. Elle couvre seulement la lèvre supérieure et serait inspirée de la moustache du défunt chef soviétique communiste Staline. Ce style est aussi l’apanage des kurdes. Leur moustache très fournie, parfois bien au-delà de la lèvre inférieure, revêtirait un aspect revendicatif. Elle est notamment portée par le leader kurde actuel Abdullah Öcalan. S. P.

Dans l’effervescence du Grand Bazar d’Istanbul

Dans l’effervescence du Grand Bazar d’Istanbul

Avec 90 millions de visiteurs annuels, le Bazar est un endroit incontournable pour les touristes du monde entier. Entre les lampes multicolores et étals de loukoums, plus de 20 000 hommes y travaillent chaque jour. Plongée dans la vraie vie des vendeurs du Bazar.

Par Marine Sanclemente

« Par ici Angelina Jolie », « j’ai des trésors aussi beaux que vos yeux », « laissez-moi vous faire acheter tout ce dont vous n’avez pas besoin ». Il est 9 heures, le Grand Bazar vient d’ouvrir ses portes et les vendeurs rivalisent déjà de techniques pour capter l’attention des clients. Avec près de 4 000 boutiques sous le même toit, difficile en effet de sortir du lot.

Une heure après l’ouverture, Ramazan arrive enfin. Costume noir flambant neuf, mocassins à pompons roses et coiffure soignée, ce propriétaire d’une boutique de tapis semble avoir trouvé la clé du succès. « Les clients font confiance à mon visage d’ange, alors si je suis bien habillé en plus, tout est bon », s’amuse-t-il. À seulement 24 ans, il embauche déjà pas moins de trois vendeurs. « Cela me permet d’arriver et de partir quand je le souhaite, je sais qu’il y a toujours quelqu’un dans le magasin », raconte-t-il, installé dans son large fauteuil rococo. Pas de charge ni de taxe, il doit simplement payer la sécurité sociale de ses employés, s’élevant à 400 livres turques par mois, soit environ 130 euros, en plus de leur salaire.

Un restauration longue et trop chère

Une somme assez faible pour ce lieu qui brasse plusieurs millions de livres par jour. Mais depuis quelques temps, les affaires ne sont pas au beau fixe et les rues du plus grand marché couvert au monde sont encore vides. Faute aux attentats des derniers mois ou aux projets gouvernementaux ? Personne ne peut vraiment l’affirmer. Mais parmi les vendeurs, certains ont un avis bien tranché. « J’ai toujours soutenu les décisions du gouvernement de l’AKP (parti islamo-conservateur au pouvoir, NDLR) mais aujourd’hui, je suis extrêmement déçu », explique Emre, en nous montrant la rue vide devant sa boutique de vaisselle en céramique. Ce quadragénaire en colère fait référence au projet de rénovation initié par la municipalité en mai 2014 (voir encadré). Le Bazar subit actuellement une restauration complète qui doit prendre au moins dix ans et coûter plus de 40 millions de dollars selon les estimations. « Même si les travaux sont réalisés la nuit, cela perturbe beaucoup l’activité. Je ne peux pas me permettre de gagner aussi peu en haute saison, j’ai un loyer à payer », explique Burak, locataire d’une minuscule boutique de bijoux.

Un loyer, et pas des moindres. « Le Grand Bazar est l’un des plus anciens du monde et a toujours été très populaire. Cela explique logiquement pourquoi les loyers y sont beaucoup plus chers que dans les autres quartiers », démontre Cansel Turgut Yazıcı, directrice d’une agence immobilière située à proximité. Selon l’agence d’évaluation Eva Gayrimenkul Değerleme, la rue de Kalpakçılar, artère principale du marché, est en effet la rue la plus chère d’Istanbul. Le montant du mètre carré y avoisinerait les 3 500 dollars et les frais de location de boutiques auraient encore augmentés de 20% en 2015. Un tarif qui diffère selon l’emplacement au sein du marché. « Les boutiques placées dans les rues principales ou celles dans les coins coûtent plus cher car elles sont plus visibles, explique Ramazan. Un loyer peut aller de 5 000 à 15 000 livres par mois (de 1 670 à 4 700 euros) ». Lui a la chance d’être propriétaire et de ne pas payer de loyer exorbitant. Comme la majorité des jeunes qui sont ici, il a hérité la boutique de son père et de son oncle. Travaillant au Bazar depuis l’âge de 16 ans, « d’abord comme porteur de tapis, puis comme vendeur deux ans plus tard », Ramazan imagine bien faire ce métier toute sa vie.

Ce n’est pas le cas de Kenan, 28 ans, qui a reçu, en héritage, sept boutiques de famille. Malgré la tentation financière, « j’ai choisi de faire des études de médecine après mon service militaire pour prendre de la distance avec ce monde », confie-t-il. Il ne vient plus au Bazar qu’un seul jour par semaine et consacre le reste de son temps à la pharmacie qu’il vient d’acheter. Son cas n’est pas isolé et, loin des clichés, nombreux sont ceux qui ont fait de longues études, en Turquie ou à l’étranger. « J’ai fait une école de commerce en Angleterre où j’ai en plus appris le russe. Les connaissances linguistiques sont un atout de taille pour vendre ici, surtout avec certaines nationalités », se réjouit Emre

L’une des artères principales du Grand Bazar dans laquelle il est habituellement difficile de circuler.

Quand Aladin fait fortune

Les vendeurs sont unanimes : les Russes, Américains et Emirats sont leurs clients préférés. Si certains s’adonnent à l’art de la négociation pendant une journée, eux achètent sans même avoir demandé le prix à l’avance. « Je me doute que je ne fais pas une affaire, mais je ne vais pas perdre une heure pour négocier des chaussures alors qu’il y a tant de belles choses à voir dans la ville », s’amuse cette Américaine de 32 ans, escarpins vertigineux à la semelle rouge dans les mains.

Mais en matière de marchandises, le plus rentable est incontestablement le marché des tapis. Installé dans sa réserve à une dizaine de minutes du Bazar, Ramazan nous montre sa collection. « Ceux là sont en soie, ce sont les plus chers. J’ai également une pièce antique d’une grande rareté », dit-il avec fierté. Le jeune homme raconte que grandir dans ce milieu en Turquie est une source de respect : « Les tapis sont vraiment durs à vendre, tu es souvent considéré comme un commerçant très doué si tu vends bien. »

D’un client à l’autre, le prix varie selon sa volonté. « Il n’y a aucun prix fixe, tu dis ce que tu veux et ça peut aller jusqu’à 30 fois le prix d’achat avec certains. C’est pour cette raison que c’est un métier qui rapporte », ajoute Ramazan. Quand le salaire moyen en Turquie se situe entre 1500 et 1800 livres turques, lui gagne en moyenne 10 000 livres par mois en basse saison. Concernant la haute saison, il ne dira rien. « Les vendeurs ne peuvent pas dévoiler ce qu’ils gagnent par rapport au gouvernement. Il peut nous faire payer plus de taxes s’il connaît le montant exact », explique-t-il.

Ramazan pose dans sa réserve où sont stockés plus de 800 tapis.

La fin de journée approchant, on peut se demander si la Turquie est un pays doté d’êtres féminins, leur présence parmi les commerçants du Bazar étant inexistante. Lorsque l’on pose la question à deux vendeurs, la réponse coule de source : « Il n’y a pas de femmes ici car elles sont trop sensibles et fragiles pour travailler dans ce milieu masculin ». « D’autant plus qu’une femme ne peut pas travailler de 9 heures à 19 heures », renchérit tout naturellement le second, assis sur son tabouret.

Pour Ramazan, cela semble inenvisageable d’embaucher une vendeuse. Non pas par conviction personnelle, mais à cause du regard des autres vendeurs, notamment des plus âgés. Si l’on peut penser au premier abord que cela est en lien avec le quartier, très conservateur, la réponse n’est pas là. Au Bazar aux épices, seulement & kilomètre plus loin, des femmes sont aux premières loges depuis près d’un an. « Je ne suis pas convaincu que cela sera le cas au Grand Bazar, même dans dix ans, constate Ramazan. C’est dommage car une femme convaincante pourrait vous faire acheter n’importe quoi… Même un tapis hors de prix ! »

Le quartier de Fatih compte plusieurs siècles d’histoire

La rénovation du Bazar s’inscrit dans un cadre plus large. Le maire de la municipalité de Fatih, centre touristique de la ville, veut redonner au quartier son lustre d’autrefois. Un projet qui n’est pas au goût de tous les Stambouliotes.

« Nous espérons que des bienfaiteurs du monde entier investiront dans la restauration des sites historiques de notre merveilleux quartier », avait déclaré Mustafa Demir, maire de Fatih (AKP), à l’occasion du lancement d’un nouveau projet en mai 2014. Selon ce plan de rénovation, plus de 83 millions de dollars seront affectés au ravalement de 4 500 bâtiments présents dans ce district de la ville. Les premiers travaux ont commencé en avril avec la rénovation des toits du Bazar, usés par le temps et grandement abimés par le tournage du film James Bond en 2011.

Après trois visites à la municipalité et des dizaines de mails et d’appels téléphoniques, impossible de trouver quelqu’un qui acceptera de parler de ce projet. « Je suis navrée mais j’ai des consignes à respecter, je ne réponds pas aux journalistes étrangers », nous confie une secrétaire à l’accueil, dans un anglais très approximatif.

Une absence de réponse qui n’étonne pas Nilgün Kural, guide depuis -cinqvingt ans à Istanbul. « Il est normal que des rénovations soient faites sur des monuments qui ont plusieurs siècles. En revanche, certaines devraient être interdites car il s’agit simplement d’une destruction du patrimoine. Le maire en est conscient et ne va sûrement pas s’en vanter », déplore-t-elle. En cause, l’implantation de marques internationales et la construction de restaurants branchés et d’hôtels dans les caravansérails situés aux extrémités du Bazar. Construit en 1461 par Mehmed II et élargi au XVIe siècle sous les ordres de Soliman le Magnifique, le Bazar est l’un des symboles du succès commercial et de la puissance ottomane. Au fil des siècles, il a survécu aux tremblements de terre, incendies et attentats, mais le maire ne semble pas satisfait de la situation.

« Pourquoi les touristes viendraient-ils visiter des touristes ?

« Actuellement, l’endroit est désert après 19 heures. En ouvrant des hôtels, nous allons l’animer, tout en préservant bien évidemment sa structure actuelle et son esprit », affirmait Mustafa Demir lors d’une interview accordée au journal Hürriyet, le 4 mars dernier. Il semblerait pourtant que certaines des 3 825 échoppes actuelles seraient entièrement refaites, ou obligées de fermer car elles ne correspondraient plus aux attentes du lieu. « J’ai dû abandonner mon magasin de sacs à main car le gouvernement veut installer des boutiques de luxe, Chanel notamment. Nous avons donc reçu un délai pour mettre fin à la vente de contrefaçons », explique Ahmet. Si certains n’hésiteront pas à passer outre l’interdiction, lui dit avoir obéi pour éviter les problèmes. Les commerçants ne sont pas les seuls à être inquiets. Nombreux sont les Stambouliotes qui craignent la gentrification du centre-ville, synonyme d’éloignement pour tous ceux qui ne peuvent pas faire face à la hausse  vertigineuse des prix des loyers.

Une situation jugée ridicule par Marie Jégo, correspondante pour Le Monde en Turquie : « Pourquoi les touristes viendraient-ils visiter des touristes ? », interroge-t-elle. Et si l’on parle de redonner au quartier de Fatih son lustre d’antan, « il ne faut pas oublier qu’il n’a jamais été un quartier très riche ni étincelant », précise la guide et de conclure : « Il s’agit simplement d’un paradoxe : on a un gouvernement qui se dit conservateur de l’héritage ottoman. Mais en réalité, ils détruisent tout. » M. S.

Sinef Gönül Arslan, dans la cour d’écran

Sinef Gönül Arslan, dans la cour d’écran

Sinef Gönül Arslan était coordinatrice de projet, à Istanbul, pour le film franco-turc Mustang, en course pour l’Oscar. Elle a également reçu un prix au festival d’Izmir, pour un court-métrage. Actrice, réalisatrice et productrice a fait de la caméra, son arme pacifique pour mettre en avant ses revendications sociales.

Par Solène Permane

« Le voile intégral, j’ai refusé de le porter pour le film Yanersalen. On m’a contactée pour un rôle, j’ai lu le script et dans une scène, je devais porter l’habit traditionnel de l’Islam. Alors j’ai refusé », raconte Sinef Gönül Arslan. Bien dans ses baskets et son jean retroussé, à 35 ans, elle revêt les costumes d’actrice, réalisatrice et productrice de films, en Turquie. En décembre, elle a reçu une récompense au festival de cinéma d’Izmir pour un court-métrage. Une consécration. Elevée dans une famille musulmane conservatrice, le scénario de sa vie ne la menait pourtant pas au cinéma. « Quand j’avais cinq ans, ma mère m’a inscrite dans une école coranique. On m’a enfilé le hijab, il faisait quarante degrés. J’ai dit à mon père : ‘J’ai chaud et je ne veux plus y retourner’. » Sinef Gönül Arslan n’y remettra jamais les pieds. Ce même déterminisme la conduira à prendre la caméra, bien des années plus tard.

Enfant, elle rêve d’être journaliste, horrifiée par le sort qui leur est réservé dans son pays et qu’elle veut dénoncer. Puis, le décor change. Après le lycée, l’adolescente intègre une faculté de politique. Option propagande. « J’étais envoyée par le groupe marxiste-islamiste Anti-Kapitalist Müslümanlar (Musulmans anticapitalistes, NDLR) dans lequel j’étais membre, raconte-t-elle avec une once de regret. Je devais répandre leurs idées auprès de mes camarades de classe. » Un professeur remarque son petit jeu, lui demande de l’arrêter ou de quitter l’université. Elle reste, car « ce n’avait pas été facile d’y entrer, je ne pouvais pas laisser passer cette chance. »

Un poisson dans « un monde de requins »

Après quelques mois d’études, vient l’entracte. « J’ai fait une pause pour réfléchir sérieusement à ce que je voulais faire. J’ai compris que c’était de travailler dans le cinéma », continue Sinef Gönül Arslan, toujours marquée par le premier film qu’elle a vu sur grand écran. Elle a 6 ans, dans une petite ville du sud de la Turquie, à Iskenderun, où elle grandit. Il n’y a qu’une salle de cinéma, seulement une projection : Spiderman. « J’avais l’impression que l’araignée allait venir sur moi, j’étais terrifiée. Je me cachais sous le siège et mon frère répétait : ’Tu me fais honte !’ » Elle est alors bien loin d’imaginer que quelques années plus tard, elle tisserait sa toile dans le monde du cinéma.

Diplômée en communication et cinéma à l’université de Marmara, désormais, Sinef Gönül Arslan nage dans le grand bain. Un poisson dans « un monde de requins », comme elle l’appelle. Le cinéma turc a fêté ses cent ans l’an dernier et écaille de plus en plus les productions hollywoodiennes puisque les Turcs plébiscitent davantage les réalisations locales. « Mais malgré son développement, c’est un milieu dur, un milieu d’hommes ici, en Turquie », regrette Sinef Gönül Arslan. « A force de côtoyer les équipes masculines, Sinef s’est créée une carapace, commente son collègue Engin. Sa persévérance et son courage ont payé. D’habitude en coulisses, sur les tournages, les femmes sont maquilleuses ou costumières, pas derrière la caméra. »

« Je n’ai jamais supporté la soumission aux hommes »

Cette réalité énerve Sinef Gönül Arslan. L’amélioration des droits de la femme est l’une des revendications sociales qui l’a conduite au cinéma. « J’ai vu des amies d’enfance se marier tour à tour, très jeunes. Pour moi, tout était possible, sauf ça. » Récemment, la jeune femme était coordinatrice de projet pour le film Mustang, une coproduction franco-turque en course pour l’Oscar. C’est l’histoire de cinq sœurs confrontées à la difficulté d’être fille en Turquie. « Une véritable ode à l’émancipation féminine, commente-t-elle. Je n’ai jamais supporté la soumission aux hommes, au travail comme dans ma vie privée. D’ailleurs, mon père m’a toujours traitée comme un petit garçon. »

Le bagage de son passé l’aide à avancer. « Mes grands-parents sont des réfugiés géorgiens qui ont fui le conflit et se sont installés en Turquie, ça m’inspire beaucoup », raconte Sinef Gönül Arslan, qui porte un intérêt majeur pour les minorités. Les conditions de vie difficiles pour les transsexuelles d’Istanbul la conduisent à jouer son premier rôle, dans Teslimiyet, en 2010. Mais un commentaire désobligeant sur un site Internet concernant sa « piètre prestation » la pousse, par la suite, à rester derrière la caméra. Son arme pacifique.

La trentenaire travaille actuellement sur la relecture d’un script, dont le sujet est tabou en Turquie : la guerre civile opposant le gouvernement aux forces kurdes, à l’Est du pays. Quand d’autres réalisateurs ne rêvent que de paillettes hollywoodiennes, Sinef Gönül Arslan, elle, n’est pas prête de quitter ses terres. « On peut faire passer beaucoup de messages à travers les films, et en Turquie, il y en a tellement à faire passer ! » Elle n’aura peut-être pas assez de ses dix prochaines années qu’elle souhaite encore consacrer au cinéma pour dénoncer tout ce qu’elle voudrait. « Mais je ne peux pas continuer comme ça éternellement. Avec mon travail, je vis à cent à l’heure », confie-t-elle.

Ses lunettes de soleil rondes à la John Lennon, qu’elle retire puis remet machinalement, cachent ses yeux marron en amande, cernés de noir. Le cinéma est le seul remède capable d’apaiser son hyperactivité diagnostiquée dans son enfance. Le seul moyen aussi, pour l’instant, par lequel elle livre ses revendications. Le story-board de son avenir n’est pas encore tracé. Mais la passionnée de lecture prendra peut-être la plume lorsqu’elle lâchera la camera. Car face à la Turquie conservatrice d’Erdoğan, qu’elle considère « pleine de problèmes et d’incertitudes », Sinef Gönül Arslan gardera toujours le même objectif : ne pas se voiler la face. 

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Mustang court après l’Oscar

Mustang galope derrière l’Oscar

Mustang galope derrière l’Oscar

La première réalisation de la Franco-Turque Deniz Gamze Ergüven est en lice pour recevoir la fameuse statuette, le 28 février, à Hollywood. Le succès de Mustang en France l’a conduit à représenter l’Hexagone dans la catégorie « meilleur film étranger ». Laissant derrière lui, une Turquie divisée.

Par Solène Permanne

« Mustang raconte le quotidien révolté de cinq sœurs en rébellion, condamnées au mariage forcé dans la Turquie rurale », explique Sinef Gönül Arslan, qui était la coordinatrice de projet, à Istanbul, pour ce premier film de Deniz Gamze Ergüven. « Toutes deux représentent un même cinéma, rempli de revendications sociales et de messages fort pour l’égalité des droits », observe Gülsenem, experte en cinéma turque.

Découvert cette année à la Quinzaine des réalisateurs, Mustang est sorti dans les salles françaises, le 17 juin, dans la foulée du festival de Cannes. Et il a été bien accueilli : plus de 200 000 entrées après trois semaines de projection. Dans cette course au succès, le film représentera l’Hexagone aux Oscars dans la catégorie « meilleur film étranger ».

« Le film doit gêner une partie de la population »

Sa nomination, sous le drapeau tricolore, avait déclenché la polémique. Car si cette production est majoritairement française par son financement, la langue parlée, le casting ou encore les lieux de tournages sont autant d’aspects qui auraient pu en faire un candidat turc. « La Turquie a fait le choix, avant la France, d’un autre film, explique Gülsenem. Celui-ci aurait sûrement dérangé le président turc conservateur Erdoğan. Comme il doit gêner une partie de la population », complète la spécialiste.

A la sortie de Mustang dans les salles turques -au même moment que sa commercialisation française en DVD-, la réalisatrice franco-turque Deniz Gamze Ergüven s’est confrontée à sa terre familiale, mais pas à un terrain conquis. « La réception était beaucoup moins assurée qu’en France », poursuit Gülsenem.

Le contexte d’abord, était difficile. Sa sortie est intervenue entre les attentats commis à Ankara le 10 octobre et les élections législatives tendues du 1er novembre, en Turquie. « Au-delà de ça, il était surtout confronté à l’opinion de la population turque, pas uniforme », poursuit Gülsenem Gün. « Mustang est très fort et malheureusement représentatif de ce qu’il peut encore se passer dans des régions plus reculées de la Turquie, où les gens n’ont sûrement pas tous apprécié le film, comme moi je l’ai apprécié », commente Tüvana, 25 ans, à la sortie d’un cinéma, à Istanbul.

Si les avis sont partagés, beaucoup de Turcs attendent avec impatience les résultats des Oscars. Mustang représentera-t-il une victoire événementielle pour la Turquie, ou bien se contentera-t-il de n’être qu’un perdant français ? Réponse le 28 février.

Ece EGE, l’enfant turque de la mode

Ece EGE, l’enfant turque de la mode

Créatrice de la marque Dice Kayek, Ece Ege a fait de sa passion pour l’art un métier. Aujourd’hui reconnue pour ses collections dans le monde entier, elle n’oublie pas pour autant sa première source d’inspiration, la ville d’Istanbul.

par Marine Sanclemente

À 2856 kilomètres du Saint-Germain-des-Près qu’elle aime tant, nous retrouvons Ece Ege dans le quartier d’affaires de Levent. Le « Manhattan d’Istanbul » comme l’appellent les Turcs. Port de tête altier et chevelure impeccablement brushée, Ece Ege est élégamment assise sur le canapé de son luxueux appartement. Le calme règne.

Pourtant, à quelques kilomètres seulement, la 6e édition de la Fashion Week stambouliote bat son plein. Celle qui se revendique comme la pionnière de la mode turque ne semble étonnamment pas très concernée. « Alors, que s’est il passé ? J’ai reçu plein d’invitations mais j’avais prévenu que je ne serai pas présente. » Pour Ece Ege, Istanbul n’a pas vocation à devenir une capitale de la mode et ne sera jamais à la hauteur de villes comme Paris, Milan, Londres, ou encore New York. « On fait des Fashion Week partout maintenant, c’est ridicule. Qui va aller en Ethiopie ou au Kenya pour acheter des vêtements Haute Couture ? »

Si Ece Ege tient à être considérée comme une « vraie parisienne », c’est à Bursa, une ville du Nord-ouest de l’Anatolie qu’elle est née, en 1963. Entre montagnes et volcans, la styliste raconte y avoir eu une enfance de privilégiée. « Nous allions skier chaque week-end l’hiver et dès le retour des beaux jours, tous nos amis et voisins venaient dans notre maison de vacances pour s’amuser et se baigner. » Des années heureuses, accompagnées d’un parcours scolaire brillant.

« Il faut être une working-girl à 100%. C’est impossible de concilier un métier qui vous prend 28 heures sur 24 avec une vie de famille »

Jean François Soler, l’attaché de presse d’Ece Ege

Passionnée d’art depuis toute jeune, Ece Ege souhaite poursuivre dans cette voie pour ses études. La mode est encore loin, ce qui la fait vibrer, c’est la gemmologie. « Je passais déjà mon temps libre à dessiner des bijoux ». Ne parvenant pas à intégrer un cursus spécialisé, elle se tourne vers le stylisme et s’envole alors pour Paris, grâce au soutien de ses parents. « Ma maman a passé les premiers mois avec moi à Paris, le temps que je m’habitue à ma nouvelle vie, raconte-t-elle. C’était une mère très protectrice. »

L’empire Dice Kayek

En 1987, l’étudiante turque est diplômée de la prestigieuse école de mode Esmod. Plus déterminée que jamais, elle décide de rester dans son nouveau pays pour lancer sa marque à Paris. « Je savais qu’il fallait que je reste dans la capitale si je voulais faire de la mode mon métier. Tout se passe à Paris, et ce encore aujourd’hui ».

Cinq ans plus tard, elle fonde avec Dilara Akay, une camarade de classe, Dice Kayek, une société. « Tout est une question d’équipe dans les affaires, je ne ferai rien toute seule », affirme-t-elle. Elles commencent les collections et produisent alors uniquement des chemisiers en popeline. « Petit à petit, c’est devenu un métier sérieux. »

Quelques mois plus tard, son associée quitte le navire et Ayse Ege, la sœur d’Ece, rejoint l’équipe. Dans ce milieu impitoyable, nombreux sont ceux qui décrochent. « Il faut être une working-girl à 100%. C’est impossible de concilier un métier qui vous prend 28 heures sur 24 avec une vie de famille », confie Jean François Soler, l’attaché de presse d’Ece Ege. Sans mari ni enfants, les déplacements professionnels à l’étranger font aussi partie du quotidien de la styliste. Une chance pour elle, et surtout un moyen de trouver son inspiration. « Dès que je suis dans un café ou en terrasse dans une ville différente, je scanne tout le monde malgré moi, c’est inexplicable. » Les gens qui passent, leur caractère, l’air du temps…

Istanbul, une ville à part

Mais ce qu’elle aime par-dessus tout, c’est raconter Istanbul. « Une ville qui mérite d’être vue autrement », précise Ayse Ege. En 2009, lassée de créer des collections commerciales, « pas du tout excitantes », la créatrice prend le risque de se lancer dans la Haute Couture. Ece Ege rêve alors d’un projet spécial, exclusif, où chaque pièce représenterait une caractéristique d’Istanbul. La collection Istanbul Contrast était née. Sa passion pour l’art prend alors le dessus : elle veut faire de ses créations des pièces de musée, qui seront exposées mais jamais portées ni vendues.

« Quand j’ai vu cette collection pour la première fois, j’ai été stupéfié, raconte Franck, le directeur artistique de la marque. Il fallait absolument que tout le monde puisse voir ces pièces incroyables ». Tenant absolument à être au cœur des évènements de la Fashion Week, les deux sœurs voulaient un endroit d’exception, à la hauteur de la collection. « J’ai appelé le directeur du Ritz, Ömer Açar. Il est turc alors j’ai pensé qu’il pourrait nous aider. Nous n’avions rien à perdre », s’amuse Ayse Ege. Enthousiasmé par le projet, il leur laisse le Ritz Bar à disposition gracieusement pendant une semaine.

« Se sentir apprécié vous permet de ne pas céder dans ce milieu très difficile »

Ece Ege

Un lieu mythique, une scénographie magique et des invités de qualité : « C’était plus profond, plus intellectuel. Mes créations étaient admirées autrement et cela m’a donné personnellement beaucoup de plaisir », se remémore Ece Ege. Après le Ritz, tout va très vite pour Dice Kayek. Les expositions s’enchaînent : musée des Arts décoratifs de Paris, Amsterdam Museum, Victorian Albert Museum de Londres… Et surtout, le musée d’art contemporain Istanbul Modern, tant espéré pour celle qui a tiré son inspiration de la ville.

En 2013, c’est la consécration. Ece Ege remporte le Jameel Price, qui récompense les artistes contemporains s’inspirant de la culture islamique. « Nous étions plus de 400 artistes en compétition, c’était complètement inattendu. » Un signe de reconnaissance dont elle est extrêmement fière, et qui lui donne le courage de tenir. « Se sentir apprécié vous permet de ne pas céder dans ce milieu très difficile ». Depuis, les pièces tournent dans le monde entier. Prochain arrêt au Qatar pour le dernier voyage de la collection.

Pour Inès Leonarduzzi, consultante mode, le succès de cette collection est indissociable des origines de la créatrice. « Elle souffle un air nouveau dans le monde de la mode et bénéficie indéniablement de l’image exotique que la Turquie peut avoir à l’étranger. » Un sujet délicat qu’Ece Ege prend très à cœur. Elle affirme que sa culture n’est pas un atout, ni un argument marketing. « Ma nationalité m’a aidée pour ce prix. C’est tout. »

L’enseignement de la mode en Turquie

Après Beyrouth, Pékin et Tokyo, la prestigieuse école de mode Esmod s’est implantée à Istanbul depuis septembre 2011. Un choix pas anodin.

Si beaucoup ont tendance à l’oublier, la Turquie a toujours eu une culture très riche au niveau de l’artisanat et du textile. Que ce soit à Byzance ou Selçuk, plusieurs civilisations ont laissé de grandes richesses sur les terres, sans parler de l’héritage de l’Empire Ottoman.
« Il faut tirer les avantages de ces richesses naturelles et les développer. L’ouverture d’Esmod en Turquie permet de former des étudiants ayant la capacité de répondre aux besoins des professionnels du textile de ce pays », explique Nadine Massoud Bernheim, la directrice. Jusqu’à lors, aucune école ne formait au stylisme et à la création en Turquie. « C’est pour cette simple raison que je suis partie m’installer à Paris, je n’avais pas d’avenir dans mon pays », renchérit Ece Ege. Et elle n’est pas la seule dans ce cas.

Hakaan Tildirim, Gönül Paksoy, Bora Aksu, Hüseyin Caglayan… Ces créateurs turcs, devenus célèbres pour leurs collections, ont tous étudiés à Londres, Paris ou New York. Nombreux d’ailleurs sont ceux qui se déplaceront pour enseigner aux étudiants stambouliotes les techniques de création et les processus de réalisation. Pour Anne Viallon, directrice du réseau International de l’école, il est essentiel de rappeler que les cours délivrés sont exactement les mêmes que ceux enseignés dans les 21 autres Esmod autour du globe. « Nous encourageons d’ailleurs les étudiants étrangers à venir à Istanbul car la multi-culturalité fait la force ». Un espoir auquel Ece Ege, nommée directrice artistique de l’école, ne croît pas. « Un jeune qui démarre en Turquie n’a aucune chance s’il n’est pas soutenu par un grand nom ou si son meilleur ami est le fils d’une personne publique, déplore-t-elle. Malheureusement vous n’êtes plus jugé sur votre talent dans ce secteur très fermé aujourd’hui. Le coup de crayon et la créativité comptent pour un dixième. Le réseau, les copinages et l’argent font le reste. »

M. S.