L’effet Brexit

L’effet Brexit

L’effet Brexit

International School of Paris

Depuis les résultats du référendum sur le Brexit, différents acteurs s’activent dans les pays européens. Alors que le gouvernement Français se mobilise pour attirer les entreprises à Paris, les écoles internationales se préparent à accueillir un certain nombre d’enfants d’expatriés susceptibles de poser leurs valises dans l’Hexagone.

Par Celina Ehrlich, Emmanuel Haddek et Mathilde Warda

En passant dans la très tranquille rue Cortambert, dans le 16e arrondissement de Paris, on ne la remarque presque pas. La moitié du bâtiment accolé à l’ambassade d’Indonésie est cachée derrière le portail métallique. Pourtant, l’International School of Paris (ISP) se veut synonyme d’ouverture.

L’établissement accueille chaque année des élèves de soixante nationalités différentes. C’est le troisième établissement ouvert par  l’ISP dans cet arrondissement de l’ouest parisien. Il a été inauguré en septembre 2018. Au moment de notre visite, les locaux ne sont pas tout à fait terminés. Au milieu des couloirs et des bureaux flambants neufs, des ouvriers s’affairent encore. Dans les salles de classes, pas un élève. « Le matin, tout le monde a cours de sport », nous rassure Stephine Scorso, la coordinatrice américaine.

Depuis sa création, l’école a un objectif : « Répondre aux besoins des expatriés qui ne trouvent pas toujours un enseignement adapté à leurs enfants. » Et pour cause, les enfants d’expatriés représentent deux tiers des effectifs. Ils sont fils ou fille de diplomates, de cadres d’ONG, de banquiers…

Un autre établissement international a, lui aussi, ouvert ses portes en région parisienne. À quelques kilomètres de l’Arche de la Défense, symbole de la puissance économique de la capitale, s’étend la commune de Courbevoie. La plupart des enfants de la ville fréquentent le lycée Lucie-Aubrac.

Une fois les portes passées, on est assailli par une odeur de neuf. Le grand plafond de verre laisse passer la lumière. La sonnerie de fin de cours retentit et déclenche quelques sourires. Chaque jour, la mélodie est différente. Aujourd’hui, un air japonais retentit dans les couloirs. Lycée international oblige. Les musiques sont choisies par le proviseur adjoint, Cédric Zumerle, au gré des événements : « Parfois, l’actualité prime, parfois c’est l’histoire. »

Que ce soit dans le 16e  ou à Courbevoie, les deux écoles sont confrontées à un même défi : le Brexit. Celui-ci sera effectif le 29 mars 2019. De grandes entreprises, telles que Bank of America, HSBC ou JP Morgan ont déjà annoncé des transferts de postes de Londres à Paris. Et depuis le référendum de juin 2016, le gouvernement français fait tout pour attirer ces entreprises qui souhaitent se délocaliser ou quitter le Royaume-Uni.

Mais il n’est pas le seul. Francfort, Dublin, Amsterdam déroulent également le tapis rouge. Dans cette course à l’attractivité, Paris semblait loin d’être favori il y a deux ans. Le travail conjoint d’acteurs publics et privés a permis à la capitale de s’imposer comme une ville de choix pour certaines banques et compagnies d’assurance. Le déménagement de l’Autorité bancaire européenne à Paris en mars en témoigne.

Rester ou pas, c’est la question que se posent beaucoup de travailleurs au Royaume-Uni. Et bien souvent, elle concerne des familles entières. Les entreprises, elles aussi, voient flou devant les aléas des négociations. En novembre dernier, tout le monde pensait que l’accord signé entre Theresa May et les vingt-sept de l’Union européenne allait aboutir au règlement du dossier du Brexit.

Mais poussée par le parlement, la Première ministre a décidé de recommencer des négociations. Depuis, la situation est incertaine. La perspective d’une sortie de l’Europe sans accord est de plus en plus plausible alors que le Royaume-Uni a demandé un report du Brexit jusqu’au 30 juin. 

En tout cas, les écoles internationales et les entreprises ont, elles, entamé le dialogue. L’ISP est en contact avec toutes les grandes banques. À l’automne dernier, les responsables de l’école se sont déplacés à Londres pour y rencontrer des dirigeants d’entreprises et présenter leurs formations.

Malgré cela, Courtney Knight, directrice des inscriptions, se défend de vouloir tirer profit du Brexit : « Nous sommes une organisation à but non lucratif, l’objectif n’est pas de faire de l’argent. » Si l’école communique avec beaucoup de sociétés, elle ne reçoit, selon elle, aucun fonds de leur part. Le Brexit est néanmoins un moyen pour l’International School of Paris de se faire connaître au-delà des frontières françaises : « Il faut qu’on parle de nous. »

Tout comme à l’ISP le personnel du lycée Lucie-Aubrac effectue tout un travail d’information en lien avec le Brexit : « Dans notre cas, l’idée d’une formation gratuite fait un peu peur, explique Valérie Ficara, la proviseure du lycée. Ces familles ne connaissent pas forcément le système éducatif français, elles pensent que la formation ne sera pas de qualité. Les gens sont dans l’attente. Les demandes anticipées ont néanmoins beaucoup augmenté. »

Visites de l’école, nombreux e-mails… les parents s’intéressent à l’établissement. Et le personnel apporte une attention toute particulière au suivi des ces potentiels rescapés : « Nous accompagnons les familles dès la première prise de contact. Nous essayons de les aider, précise Courtney Knight. Quand elles arriveront en France, elles seront encore  sans doute perdues. Il y a un manque d’information c’est certain. »

Avantage pour l’ISP : depuis sa création en 1964, tous les cours sont dispensés en anglais.  

« Il est difficile pour les entreprises de parler ouvertement des relocalisations, notamment vis-à-vis de leurs employés. »

Carine Delfrayssi

Devant les derniers soubresauts des négociations du Brexit, les familles voient toujours aussi flou. Les responsables des deux écoles ressentent cette tension. « Beaucoup pourraient potentiellement arriver en France, explique Courtney Knight. Nous sentons chez elles une certaine inquiétude. » Même son de cloche au lycée international de Courbevoie. Les dirigeants constatent une demande d’inscriptions en hausse par rapport aux années précédentes. Mais les élèves concernés ne sont pas encore présents au lycée : « Beaucoup de familles vont ou sont en train de déménager », explique Valérie Ficara, la proviseure.

Le Brexit est un processus lent et les effets de celui-ci sur les salariés travaillant en Angleterre sont difficiles à prévoir. Selon Edouard Fernandez-Bollo, secrétaire général de l’Autorité de contrôle prudentiel et de résolution (ACPR), une institution intégrée à la Banque de France, une cinquantaine de dossiers de relocalisation sont en cours. Lors d’une conférence organisée par l’ACPR le 23 novembre, il précisait que « les demandes d’agréments se sont accélérées cet été ».

Mais pour beaucoup de sociétés, le sujet est encore tabou. « Il est difficile pour elles de parler ouvertement des relocalisations, notamment vis-à-vis de leurs employés », confirme Carine Delfrayssi, directrice des affaires juridiques et européennes à Paris Europlace. Cette association créée il y a vingt-cinq ans regroupe des entreprises telles que JP Morgan, Total ou Lafarge et vise à valoriser la place financière de Paris. A l’entendre, son activité s’est intensifiée depuis le début du Brexit.

Pour elle, un des avantages de Paris réside dans son écosystème. La ville concentre les principaux acteurs de la finance et de l’économie française, mais aussi la plupart des grandes écoles, des écoles internationales et a une vie culturelle intense. Ce cadre apparaît plus propice à l’intégration des conjoints des expatriés dans la vie active que celui offert par les villes concurrentes.

Les sociétés de gestion implantées à Londres s’intéressent à la présence de personnels qualifiés et à la politique d’immigration du pays, explique en substance Carine Delfrayssi. Elle souligne aussi qu’en France « beaucoup de choses ont été faites. Le taux d’imposition a été réduit par exemple ». La loi de finance de 2018 prévoit un abaissement du taux normal d’imposition des sociétés à 25 %, d’ici 2022, contre 33 % aujourd’hui.

Le gouvernement Français ne se cache donc pas de vouloir utiliser le Brexit comme un tremplin pour renforcer la place de Paris au niveau européen et cela passe aussi par l’éducation. Le discours du Premier ministre prononcé le 7 juillet 2017 à la Monnaie de Paris en témoigne. Il y annonçait des mesures pour renforcer l’attractivité de Paris. L’une d’elles concernait l’ouverture de trois lycées internationaux en Ile-de-France d’ici 2022. Le lycée Lucie-Aubrac en fait partie.

L’État veut également transformer les établissements français en créant des parcours scolaires plus diversifiés, comme les bacs binationaux ou les sections internationales. Pour l’ISP, la donne ne change pas véritablement : « L’école fonctionne comme elle a toujours fonctionné depuis cinquante-cinq ans », selon Courtney Knight. Pour elle, le Brexit aura plus d’impact sur les établissements publics qui vont devoir renforcer et faire évoluer leur offre internationale.

De nouvelles écoles à venir

Malgré les objectifs clairs du Premier ministre, à Courbevoie, Valérie Ficara se défend de diriger un lycée destiné aux réfugiés du Brexit : « La plupart des élèves sont tout simplement des habitants de la commune. » D’ailleurs, à première vue, les salles de classe ne se distinguent pas de celles d’un lycée public, à l’exception des grands écrans qui remplacent les tableaux à craie ou au marqueur. Le centre de documentation et d’information (CDI) n’est pas encore rempli, mais les ordinateurs dernier cri sautent aux yeux. Juste à côté, une dernière nouveauté technique, le box média, permet aux élèves de réaliser des projets multimédias. Il s’agit d’un petit cube, dans lequel quatre élèves au maximum peuvent s’installer pour travailler.

Quand les élèves sortent des salles, le hall perd de sa démesure et les langues se mélangent : « Ils peuvent être britanniques, français ou avoir vécu plusieurs années à l’étranger », explique la proviseure. L’école apporte une attention toute particulière au niveau d’anglais des élèves. D’ailleurs, pour entrer en section internationale à Lucie-Aubrac, tous sont obligés de passer de rigoureux tests d’admission.

La ville de Courbevoie, déjà dotée d’un lycée international, va voir son offre en matière d’éducation augmentée. À la rentrée 2019, elle accueillera l’École européenne Paris La Défense. Ces établissements donnent la priorité aux enfants des fonctionnaires européens, c’est la deuxième gérée par la Commission européenne en France. Le second degré siègera au lycée Lucie-Aubrac en attendant la construction de nouveaux locaux pour les enfants de la maternelle au lycée, dans quatre ou cinq ans. Mais là encore, tant que le Brexit n’est pas effectif, impossible de savoir si ces écoles internationales auront du succès.

Contrairement à Valérie Ficara, les élus de la région Ile-de-France, veulent faire  de Lucie-Aubrac un lycée haut de gamme et pas vraiment comme les autres. Dans un article sur l’établissement paru dans Le Parisien le lendemain de son ouverture, Valérie Pécresse, présidente (LR) de la région déclarait : « De plus en plus d’entreprises internationales vont s’installer ici, et nous devons faire correspondre offre de formation et offre d’emploi. »

Patrick Devedjian, président du département, lui aussi présent lors de l’inauguration, n’a pas non plus caché ses objectifs : « Ce quartier développe l’économie des Hauts-de-Seine et de la région Île-de-France. Il est indispensable pour nous d’avoir des écoles qui ont pour priorité le bilinguisme de ses élèves. »

Entre les élus et le personnel du lycée, les voix sont donc un peu discordantes. Pour Valérie Ficara, avant d’être international, l’établissement est avant tout « polyvalent et technologique avec des séries générales ainsi que l’ouverture prochaine d’un BTS et d’une classe préparatoire ». Viennent ensuite les sections internationales, avec l’ouverture cette année d’une section anglais britannique. Là, la cheffe d’établissement le reconnaît : « La mise en place de cette section était prévue mais il est vrai que son ouverture a encouragé les demandes d’inscriptions en lien avec le Brexit. »

Celina Janine Ehrlich

@
22 ans.
Étudiante allemande en Erasmus.
En licence European Studies Major, dans laquelle elle étudie la littérature française et les médias.

 

Emmanuel Haddek

@EmmanuelHaddek
19 ans
En deuxième année de journalisme à l’EPJ Tours.
Passé par Ouest-France. Intéressé par les sujets culture, société et politique.
Se destine à la presse écrite ou à la radio.

 

Mathilde Warda

@MathildeWarda
20 ans
En deuxième année de journalisme à l’EPJT
Passée par Sud Ouest.
Intéressée par les questions internationales et passionnée de sports d’extérieurs.
Se destine à la radio.

 

TAP, la mauvaise réputation

TAP, la mauvaise réputation

Cela fait une an et demi que les temps d’activités périscolaires font parler d’eux et agitent la planète école. Si certaines municipalités ont choisi de jouer le jeu et de les mettre en place dès septembre 2013, ils ne sont obligatoires que depuis la dernière rentrée. Pour certains militants, leur mise en place est catastrophique. Pour d’autres, le bilan est plutôt positif. A quelques semaines de la fin de l’année scolaire, il était temps de voir, sur le terrain, de quoi il retournait.

Par Florian CADU, Nadi DRIAMINA, et Célia MASCRE (textes et photos)

La récréation n’a jamais été aussi longue. Entre marelle et partie de cache-cache, les enfants de l’école primaire de Savigny-sur-Braye (Loir-et-Cher) se défoulent. Et ça dure depuis quarante minutes. A proximité, une forêt où les plus aventuriers s’engouffrent sans surveillance. Dans l’école maternelle d’à côté, les petits font la sieste. Le témoignage d’Anne Allet, la directrice, est déconcertant. Officiellement, c’est l’heure des TAP, temps d’activités périscolaires. Intégrés dans la réforme des rythmes scolaires, obligatoires depuis la rentrée 2014. La plupart des écoles les ont placés sur quatre jours, entre 15 h 30 et 16 h 15. Leur objectif ? Alléger la semaine et favoriser la découverte. Problème : à Savigny, il n’y a pas d’animateurs.

C’est loin d’être une exception. Pour Céline Fabre, enseignante et figure du militantisme contre la réforme, c’est même le problème majeur de la mise en place de ces activités. En cause : le salaire, à un taux horaire légèrement supérieur au Smic. En considérant qu’il travaille moins d’une heure par jour à raison de quatre fois par semaine, un animateur gagne moins de 150 euros brut par mois. Une situation plus que précaire, donc. D’autant que les ateliers, souvent placés en plein après-midi (vers 15 heures), bloquent leur journée. Difficile de s’organiser et de cumuler plusieurs jobs, pour les étudiants comme pour les professionnels. Pour peu que la commmune soit excentrée, comme à Savigny, la prestation n’est plus du tout rentable. Si certaines communes sont sauvées par la présence d’un centre de loisirs à proximité, d’autres se retrouvent sans encadrant.

Animateurs sans contrat

Pour pallier ce manque d’attractivité, les communes, même celles où il y a de l’argent, n’exigent aucun dipome. En découlent des situations aberrantes, comme celle d’Amélie, 24 ans, qui travaille dans l’illégalité la plus totale, sans contrat ni assurance. C’est dans l’école d’une petite ville de 10 000 habitants en Indre-et-Loire qu’elle intervient. « Après m’être inscrite à des cours de théâtre en début d’année scolaire, Grégoire, un animateur, m’a proposé de l’accompagner dans les écoles. C’est comme ça que je suis devenue animatrice théâtre. Alors que je commence à peine à prendre des cours. On ne m’a jamais demandé quoi que ce soit et je n’ai jamais vu une directrice d’école ou un membre de la mairie. Pour l’argent, c’est Grégoire qui me paye. Et parfois, lorsqu’il est absent, je me retrouve toute seule à animer. » Pourtant un budget confortable a été alloué par la commune. Si les diplômes ne sont pas garants du savoir-faire et ne doivent pas être le seul critère de recrutement, la situation est dangereuse pour les enfants comme pour Amélie. Les parents, inquiets quant aux compétences des personnes qui encadrent leurs enfants, seraient atterrés s’ils découvraient cette situation.

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La ville de Tours, elle, n’a pas ce genre de préoccupation. Elle collabore aujourd’hui avec plus de 50 associations (échecs, cirque, lecture…) grâce à un appel d’offre lancé chaque été. A chaque séance, pour une vingtaine d’enfants, on compte deux animateurs. Il faut dire que la mairie a décidé de se lancer dans l’aventure dès la rentrée 2013, comme le permettait la nouvelle loi. Ce choix explique en partie la bonne organisation des ateliers. Mais cela n’a pas empêché que cette mise en place se soit accompagné de problèmes économiques.

C’est d’ailleurs un reproche qu’adresse l’ensemble des mairies au gouvernement : le manque de moyens. L’Etat n’alloue que 50 euros par enfant et par an, pour un coût réel estimé à 224 euros. Les difficultés touchent davantage les villes de petite taille avec un pouvoir économique plus modeste. Ces dernières se retrouvent fréquemment avec un budget limité et peinent à répondre aux besoins matériels et humains des écoles. « L’Éducation nationale a rédigé un projet beau sur le papier mais a omis d’y inclure les moyens financiers, s’indigne Aude Colmant, animatrice théâtre à Tours. Les mairies, complètement esseulées, tentent de mettre en place des activités sans argent ni directives précises. C’est un non-sens total. » C’est oublier la loi de décentralisation qui veut que l’échelon municipal soit le plus indépendant possible et qui ne permet pas à l’Etat d’intervenir outre mesure.

Conséquence : les mairies ne partent pas toutes sur un pied d’égalité face aux TAP. « Actuellement en France, certains enfants font du poney pendant que d’autres s’ennuient sur un banc », dénonce Céline Fabre. Un rééquilibre des aides réparties en fonction des besoins de chaque commune pourrait être une piste à explorer.

Parfois, cependant, ce sont les communes qui trainent des pieds. On ne peut pas dire que Marseille soit une petite commune qui manque de moyens. Pourtant, les TAP ne sont mis en place dans ses 445 écoles que depuis le 9 janvier. Les quatre premiers mois de l’année ont été chaotiques. Occupations d’écoles, manifestations, grèves des cantines, actions en justice… Ne sachant jamais à quoi s’attendre, les parents s’exaspéraient de subir les conséquences d’un fiasco organisationnel. Pourtant, dans l’optique de la mise en place obligatoire des TAP, 2 millions d’euros d’aide de l’Etat sont directement tombés dans les poches de la municipalité en octobre 2014. Pour se dédouaner, la cité phocéenne évoque encore et toujours l’absence d’animateurs et d’argent. Un comble, quand on sait que les activités n’ont lieu que le vendredi après-midi sur toute la ville. Une organisation qui empêche automatiquement le roulement des animateurs. Ici, l’échec est clairement dû à la mauvaise volonté des édiles. Dès l’annonce de la loi, le maire UMP Jean-Claude Gaudin a refusé en bloc de l’appliquer.

Car même dans des villages à faible budget, les TAP peuvent fonctionner. À Lescheraines (Savoie, 750 habitants) par exemple, où le maire Albert Darvey fait preuve d’une grande implication : « Le recrutement des animateurs et la réalisation du planning réclament beaucoup d’investissement financier et personnel de la part des responsables de la ville et de l’école. Mais les TAP sont maintenant un succès : dans la seule école du village, la totalité ou presque des enfants se sont inscrits. » « La clé, c’est de travailler en bonne intelligence avec l’Éducation nationale et les parents d’élève », renchérit Patrick Frère, responsable du pôle jeunesse de Chambray-lès-Tours, ville moyenne d’Indre-et-Loire.

Locaux inadaptés

Autre souci récurent : la logistique. Les communes jouissent rarement de locaux appropriés pour le déroulement des activités comme le sport. Dans le cadre d’un atelier sur une heure, quand le local se trouve à 15 minutes de marche ou nécessite un trajet en bus, on frise le ridicule. Là, si on compte le temps que mettent les enfants à se changer, l’activité sportive ou culturelle peut ne durer que vingt minutes. C’est ce que vit Aude Colmant, qui dans le meilleur des cas, propose trente minutes d’activités. Bilan : chez les enfants comme chez les animateurs, frustration et fatigue sont au rendez-vous.

La solution à ces maux ? Utiliser salles de classe, self et cours de récré, comme c’est le cas à Lescheraines ou Chambray-lès-Tours. Encore faut-il que les responsables d’école, et en particulier les professeurs des écoles, jouent le jeu et donnent leur accord pour transformer leurs salles de cours en espaces de divertissement. Si leur aval n’a rien d’indispensable, ils peuvent constituer un véritable frein à la mise en place des TAP. « Quelques enseignants, positionnés d’emblée contre la réforme, n’ont pas été très fairplay au début », avoue Armelle Smaïli, membre de l’Association de parents d’élèves de Rabelais écoles et collège à Tours. Les animateurs déplorent également un manque de contact et de collaboration. « Les projets d’activités seraient bien plus intéressants si les instituteurs étaient impliqués », estime Mohamed Bellahcene, directeur artistique de l’association Gavroche Théâtre, qui anime des ateliers dans trois écoles de Chambray-lès-Tours.
TAP En région tourangelle
« Cela favoriserait les projets sur le long terme et on pourrait réaliser, par exemple, un vrai spectacle à la fin de l’année. » Les principaux concernés se défendent en évoquant un projet pensé sans les consulter. Le décret, rédigé au niveau national, n’a pourtant jamais exclu la participation des enseignants. Au niveau local, la mise en place des TAP devait s’accompagner de comités de consultation avec les enseignants et les parents d’élève, ce qui n’a pas toujours été fait. À Tours, des enseignants participent effectivement à ces activités en tant qu’animateurs. Une solution efficace qui pourrait se généraliser dans le reste de la France si les acteurs faisaient preuve de bonne volonté.

Les handicapés exclus

Reste des discriminations fustigées par certains enseignants et parents d’élèves. Dans une petite ville du Nord-Pas-de-Calais, les enfants de chômeurs en sont carrément évincés : « Il n’y a pas assez de place pour tout le monde, donc nous privilégions ceux dont les parents travaillent », explique un ancien animateur. Au sud de Tours, ce sont les parents, sans emploi, qui insistent pour venir chercher leurs enfants à 15 h 30. Les TAP leur ont été mal expliqués : ils ne comprennent pas ces changements d’horaires et ces nouveaux visages. Un manque de pédagogie et de communication de la part de la mairie. « Ces parents ont certainement peur de mettre leurs enfants avec des inconnus pour des activités non-scolaires dont ils ne comprennent ni les tenants ni les aboutissants », explique Pascal Brun, vice-président de la Fédération des conseils de parents d’élève d’Indre et Loire (FCPE 37). En outre, des dizaines de témoignages recueillis par le Défenseur des droits indiquent que deux enfants handicapés sur trois n’auraient pas accès à ces activités périscolaires. « Les AVS (auxiliaire de vie scolaire) des enfants en situation de handicap ne sont présents que lors des temps de cours. Ensuite, ces enfants restent seuls pour les TAP. Du coup, soit ils en sont exclus, ce qui engendre des frais de garderie pour les parents, soit ils regardent leurs camarades pendant une heure », rapporte Céline Fabre. L’exclusion des enfants en situation de handicap est inhérente au système scolaire français lui-même. Même si les TAP renforcent cet isolement, combien d’enfants handicapés ne sont aujourd’hui pas scolarisés ?

« Comment faire quelque chose de sérieux avec un animateur pour quarante enfants ? »

Aude Colmant

Concernant l’intérêt pédagogique des activités, un seul regret : l’impossibilité de mettre en place une activité sur le long terme. Dans la plupart des écoles, les TAP sont en effet divisés en cycles de cinq semaines pour donner aux enfants accès à toutes les activités. « Comment voulez-vous réaliser quelque chose de sérieux avec une heure d’activité par semaine ? Surtout quand il n’y a qu’un seul animateur pour une quarantaine d’enfants, comme cela se voit parfois », s’étrangle Aude Colmant, qui intervient dans des écoles situés dans des quartiers défavorisés. Reste que les principaux concernés, ravis la plupart du temps, peuvent s’épanouir et être plus attentifs aux cours élémentaires du lendemain. Car à 15 heures, dans les salles de classe et gymnases d’Indre-et-Loire, ce sont bien de larges sourires qui se dessinent sur les visages des petits et des animateurs. Des sourires qu’on retrouve une heure plus tard chez les parents, à la sortie de certaines écoles. Leur enfant ne deviendra peut-être pas le prochain Georges Brassens ou le futur Picasso, mais il aura appris quelques accords de guitare et saura manier le pinceau. Si les mairies ne les laissent pas dans la cour de récréation.
« Ne faisons pas les choses à moitié. L’école toute la journée, du temps en plus. » Campagne de publicité du ministère de l’Education allemand

Allemagne, quand le cancre devient bon élève

Après avoir constaté l’échec de son système scolaire, l’Allemagne s’est lancé dans des réformes. Entre temps, les médias français se sont empressés de déclarer la fin du « modèle allemand ». Pourtant, en quelques année, l’Allemagne est remonté dans le classement Pisa et le taux d’échec scolaire a diminué. Une remise en question qui pourrait servir de modèle à la France.

Plus d’après-midi à la maison avec maman, la télé et Internet. Le modèle allemand, célèbre pour son école uniquement le matin, a vécu. A l’origine de cette révolution, un traumatisme. En 2000, l’Allemagne se découvre mauvaise élève. Elle est classée en dessous de la moyenne au Pisa, une enquête internationale sur les acquis des élèves. Un choc qui sert de catalyseur aux réformes. Le gouvernement Schröder décide de changer la philosophie du système éducatif pour faire de l’école un lieu de vie et pas seulement d’apprentissage.

C’est ainsi qu’est née la Ganztagsschule ou l’école « toute la journée ». Elle est ouverte jusqu’à 16 ou 17 heures, trois fois par semaine au minimum. Les cours sont dispensés matin et après-midi. Les élèves bénéficient de l’aide aux devoirs, de soutien individuel, d’activités sportives et culturelles et de cours d’allemand pour les enfants d’immigrés.

Mais les réformes se heurtent au fédéralisme allemand. Alors qu’en France, les changements s’appliquent à l’ensemble du territoire, en Allemagne, les länder sont libres de les adopter ou non. En 2002, peu d’entre eux ont accepté l’aide de l’État pour embaucher de nouveaux enseignants, mettre en place des dispositifs et aménager de nouveaux locaux. En 2013, seul 12 % des élèves de Bavière bénéficient de l’école toute la journée, contre 70à 80 % en Saxe, en Brandebourg et en Westphalie.

Chorale ou foot, arts plastiques ou photo, souvent c’est l’élève qui décide de l’activité qu’il souhaite découvrir dans la journée. Les intervenants sont des éducateurs extérieurs ou des profs de sport, de théâtre, de musique. Ces activités sont à la charge des familles mais les plus modestes peuvent bénéficier du soutien financier de l’État. Dans les campagnes, il est plus difficile de trouver des intervenants. Alors, les parents viennent au secours des communes. Ils se rendent à l’école pour jouer à des jeux de société, bricoler ou inculquer le goût de la lecture. L’église, catholique ou protestante, dispense,elle, des cours aux élèves en difficulté et met à disposition des locaux.

Sociologues et psychologues sont satisfaits : moins de stress, plus de bien-être et de créativité. Appliqué différemment d’un land à l’autre, la Ganztagsschule prouve son efficacité. En 2013, l’Allemagne se place au dessus de la moyenne dans le rapport Pisa, le nombre d’élèves en difficulté est passé d’un quart à un cinquième.

Dans une école parisienne, un atelier de danse. Photo L. Colmant

« Les TAP ne sont pas des temps de garderie »

La réforme scolaire vise à réduire la fatigue des enfants et à favoriser leur apprentissage : des journées moins chargées, un emploi du temps plus étalé dans la semaine. Mais le choix d’accorder un week-end complet aux enfants serait négatif, si on en croit René Clarisse. Entretien avec un chronopsychologue à contre-courant.

Recueilli par Nadi DRIAMINA

René Clarisse, chronopsychologue
Quel est le rôle des TAP dans le développement de l’enfant ?
René Clarisse. Les activités périscolaires sont complémentaires des temps scolaires. Elles permettent de sensibiliser les enfants à des activités d’éveil et de l’ouverture. Ces temps peuvent être aussi l’occasion d’échanges pour préserver la mixité sociale et culturelle. Ils participent au développement harmonieux de l’enfant. Il va de soi que la qualité de l’encadrement est déterminante. Les TAP ne sont pas des temps de garderie. Les aménagements doivent donc préserver l’égal accès à l’éducation pour tous les enfants pour que ces temps ne deviennent pas le creuset des inégalités.
Les TAP ont généralement lieu vers 15 h 30, pour les élèves de primaire comme pour ceux de maternelle. Une même directive pour deux cycles, est-ce cohérent avec le biorythme des enfants ?
R. C. Les capacités d’apprentissage de l’enfant ne sont pas au même niveau tout au long de la journée. Ce n’est pas l’horaire des TAP, mais la charge cognitive demandée à l’enfant qui doit être prise en compte. Par exemple, les débuts de matinée et d’après-midi sont moins favorables à l’apprentissage. Avant 9 h 30, les activités ne doivent pas être exigeantes. Entre 9 h 30 et 11 h 30, le niveau d’apprentissage progresse. Ensuite, tous les enfants ont besoin d’une heure et demie, voire deux heures de pause. Le respect du sommeil, surtout des plus petits, est très important. Couper la sieste en deux, c’est une erreur. Le temps après la sieste ou la pause méridienne pour les enfants de primaire doit être réservé à des activités calmes, aux contenus plus ludiques. Le sport est à bannir. Les performances des enfants de 6 à 11 ans progressent à nouveau après 14 h 30 – 15 heures. On peut y placer autant les activités périscolaires que les cours.

Les mairies sont-elles seules décisionnaires là-dessus ? La réforme permet-elle ces ajustements ?
R. C. La réforme permet de positionner les TAP sur des jours différents, une heure par jour, ou de les rassembler sur une même journée. Mais si on les place le vendredi après-midi, par exemple, les parents peuvent se dire que ce sont des activités hors école et récupérer leurs enfants le midi. Or, le samedi matin à l’école serait plus bénéfique pour les enfants car cela éviterait la désynchronisation des rythmes veille-sommeil. Plus le week-end est allongé, plus la désynchronisation se répercute sur la santé et la fatigue de l’enfant. À partir du CE1, l’école sur quatre jours et demi, avec le mercredi libre et le samedi matin travaillé, est plus adaptée.

Dans ce cas, les deux ruptures de rythme, le mercredi et le dimanche, ne provoqueraient-elles pas plus de désynchronisation que dans le cas d’une seule rupture prolongée le week-end ?
R. C. Une seule journée d’interruption ne provoque pas de désynchronisation. Avec le mercredi sans école, les enfants se couchent le mardi soir à un horaire proche de celui des autres jours où il y a classe le lendemain. En revanche, lorsque le week-end est de deux jours, on observe un coucher beaucoup plus tardif amorcé dès le vendredi soir et qui se poursuit le samedi soir.

L’école le samedi peut-elle avoir des conséquences pour les enfants de couples divorcés ? Cela les prive d’un week-end complet avec le parent qui n’a pas la garde la semaine…
R. C. Ma position est celle d’un chronopsychologue : il faut avant tout respecter les besoins vitaux de l’enfant, c’est-à-dire sa rythmicité et régularité journalière biologique et psychologique. Cela ne dispense pas de réflexions complémentaires auxquelles d’autres chercheurs sont évidemment conviés. Attention à ne pas confondre débat de société et conclusions scientifiques.

Atelier cuisine dans une maternelle. Photo DR

Une école en pointe

Chambray-les-Tours, ville moyenne d’Indre-et-Loire, fait figure de bon élève dans l’application des TAP, temps d’activités périscolaires. La bonne entente entre la mairie et les parents, ainsi qu’une organisation optimale, ont permis de proposer aux enfants de l’école primaire des activités adaptées et originales.

 

Les TAP  se déroulent tous les jours de la semaine (hormis le mercredi), de 15 h 15 à 16 h 15. Pendant un trimestre, chaque jour de la semaine est dédié à une activité particulière, qui diffère selon les classes. Par exemple, les élèves de CM2 pratiquent la capoeira tous les vendredis. Les activités changent au bout d’un semestre. Sur cette carte interactive, un plan de la récréation.

Photos : Plan : Google Earth – Découverte sportive : Mairie de Carvin – Capoeira : Dmitrijs Rassohins copokids.lv – Hip-hop : Valery Bychkov http://www.tumentoday.ru – Activité manuelle : http://funny-kids.net

Manque de moyens

C’est une exception dans le paysage français. Face à la pénurie d’animateurs, le maire de Combs-la-Ville (Seine-et-Marne) Guy Geoffroy a décidé d’annuler les TAP en accord avec l’inspecteur de l’Éducation nationale. Alors même que le maire en était un fervent défenseur. « J’ai refusé de tomber dans la facilité, se défend-il. Un animateur pour quarante enfants, comme on voit souvent dans d’autres écoles, c’était inconcevable pour moi. » Il a opté pour une organisation atypique : les activités du centre de loisirs de la commune remplacent les TAP. Les enfants sont donc pris en charge par le centre aux frais de la ville. Pour ceux qui n’y sont pas inscrits, deux autres solutions gratuites pour les parents : l’étude surveillée ou la garderie. Un cas de figure qui montre que les obstacles inhérents aux TAP peuvent être dépassés.

Autisme : en finir avec l’exclusion scolaire

Autisme : en finir avec l’exclusion scolaire

Nouveauté du troisième plan autisme, des classes spécialisées ouvrent dès la maternelle. Une prise en charge précoce pour offrir une place à ces enfants, à l’école comme dans la société. Pour de nombreux parents, c’est un combat quotidien. Car si la tendance est à l’intégration, la scolarisation en milieu ordinaire est loin d’être une évidence. 

Dossier réalisé par Lina BENSENOUCI, Justine CANTREL et Nathalie SIMONET-PICARD.

Photo : Nathalie Simonet-Picard

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La galère des parents d’autistes

La galère des parents d’autistes

Méthode comportementaliste, le PECS (Picture Exchange Communication System) aide l’enfant à communiquer grâce aux images.

Trouver une prise une prise en charge, lorsqu’on a un enfant autiste, ressemble à un parcours du combattant. Et comme si cela n’était pas assez compliqué, il faut choisir un type d’accompagnement sur lequel, de toute façon, les avis divergent. Faute de solution satisfaisante, les parents se rabattent sur des pis-aller.

Par Marie CHEVILLARD, Pauline MAREIX et Jules XÉNARD
Photos : CRA Tours

« Ne vous faites pas d’illusion, votre fils ne pourra jamais parler. » Les premiers psychiatres qui ont suivi Nicolas n’étaient pas très encourageants. Et pourtant, il parle ce gaillard de maintenant 23 ans. Cela, il le doit sans doute à sa mère, Josiane Sicard. Très vite, celle-ci a compris que « quelque chose n’allait pas » chez son fils. A force d’insistance, elle a obtenu qu’un diagnostic soit posé assez tôt. Pour elle, la galère a commencé lorsqu’elle a dû choisir et trouver une prise en charge. Mais pour la majorité des parents, le parcours du combattant débute beaucoup plus tôt. Comme Josiane, ils prennent conscience assez rapidement que leur enfant est différent. Mais de consultation en consultation, de médecin en psychiatre, d’inquiétude en angoisse, le mot « autisme » tarde à être prononcé. Or, le diagnostic devrait intervenir dès 18 mois. Lassaâd Djerbi raconte que son fils Raphaël « ne captait pas le regard. Il avait son propre langage. À 3 ans, son pédopsychiatre pensait que le problème allait se débloquer à l’école ». Mais l’école n’y a rien fait. Et Raphaël a fini par être déclaré autiste, à 6 ans. Un peu tard.

On estime qu’une personne sur 150 est atteinte d’autisme ou d’autres troubles envahissants du développement (TED) : Asperger, infantile, atypique… Au total, cela représenterait entre 440 000 et 600 000 Français. D’après le Plan autisme 2013-2017, présenté en mai 2013 par Marie-Arlette Carlotti, alors ministre déléguée en charge des Personnes handicapées, seuls 75 000 d’entre eux sont pris en charge dans le secteur médico-social, en 2010. « La situation est catastrophique malgré les avancées des dernières années », déplore le collectif de parents EgaliTED. Et pas question de les faire scolariser dans les écoles de la République. La plupart refusent, faute d’encadrement adéquat. Début février, le Conseil de l’Europe a d’ailleurs reproché à la France de ne pas respecter le droit de ces enfants à être scolarisés dans des établissement ordinaires.

Les frères ennemis de l’accompagnement

Après le diagnostic, la question se pose de la prise en charge et du suivi des enfants. Deux grands courants s’empoignent. Le premier, basé sur la psychanalyse, analyse tout par ce prisme et mise sur l’écoute des enfants. Le problème, c’est que certains praticiens vont  jusqu’à incriminer une défaillance de la mère pendant et après la grossesse. À l’opposé, les méthodes comportementales s’intéressent peu aux causes pour se consacrer essentiellement à l’apprentissage et à l’éducation. Auparavant dominante en France, l’approche « psy » est aujourd’hui remise en cause par la plupart des parents. Et le dernier Plan autisme la désavoue pour promouvoir, sans ambiguïté, le comportementalisme.

Psychanalyste à Paris, Hélène Deltombe défend son approche : « Il y a effectivement eu une théorie universelle et fausse selon laquelle tout était dû à la mère. Mais c’était une dérive. Résumer l’approche psychanalytique à cela est un gros cliché. » Un point de vue qu’entend Catherine Barthélémy, professeure et chercheuse au CHRU de Tours, qui travaille pourtant à l’aide de méthodes comportementales : « Certaines pratiques psychanalytiques peuvent être très compréhensives. »

Au CRA de Tours (Indre-et-Loire), c’est la méthode PECS qui est privilégiée auprès des enfants.

Alors que choisir ? Les parents désorientés devraient pouvoir se tourner vers les centres ressources autisme (CRA) qui ont pour mission de diagnostiquer, d’informer et d’accompagner. Mais ces structures engorgées ne peuvent que rarement les accueillir. Quant aux professionnels de santé de proximité, non seulement ils n’ont pas été formés aux techniques de diagnostic, mais ils ont tendance à orienter vers les hôpitaux de jour. Lesquels ne sont pas spécialisés en TED. C’est pour améliorer cet accueil et rendre les conseils plus pertinents qu’une des mesures du Plan autisme 2013-2017 prévoit de former les professionnels des secteurs social et médico-social.

Pas de place à l’école

Lorsque vient le temps de la scolarisation, d’autres difficultés se font jour. Les autistes les plus légers doivent normalement être accueillis en milieu scolaire ordinaire – dans des Clis (classes d’intégration scolaire) dont les effectifs sont réduits – et bénéficier d’auxiliaires de vie scolaire. Un droit garanti par la loi Handicap de 2005. Dans la réalité, il faut bien reconnaître que les Clis sont peu nombreuses, qu’elles manquent de place et que de nombreux établissements refusent encore trop souvent les enfants autistes. Et plus l’enfant grandit, plus il est difficile de le scolariser. « Le collège, c’est là où ça s’est compliqué, car on exige des enfants qu’ils aient les bons comportements sociaux », souligne une maman. Si bien que certains parents, les mères la plupart du temps, sont contraints d’abandonner leur travail pour faire l’école à la maison.

Pour les cas les plus lourds, pas question d’école. Il faut envisager une structure dédiée. Mais pas n’importe laquelle. Il y a deux ans, pour éviter que les enfants ne soient accueillis dans des instituts médico-éducatifs (IME) – qui devraient être réservés aux plus gravement atteints – des associations de parents recommandaient la création de nouveaux services d’éducation spéciale et de soins à domicile (Sessad). Ceux-ci présentent l’avantage d’intervenir dans l’environnement habituel de l’enfant.

La recommandation récente des méthodes comportementales par les autorités sanitaires est un soulagement pour les parents qui espèrent que la France rattrape peu à peu son retard sur le reste du monde. Mais en attendant que les mesures du Plan autisme se concrétisent, ils continuent de s’épuiser en essayant de trouver des solutions de prise en charge adaptées. « L’avenir n’est pas rose, soupire Josiane Sicard. Il est vrai que le Plan est une arme qu’on peut utiliser pour contester, pour se battre. C’est une avancée, mais sur le terrain, pour des raisons économiques, la situation reste catastrophique. »

Pour aller plus loin

• Les recommandations de la Haute Autorité de santé, mars 2012.
• Le documentaire Autisme : soignants divisés, parents déboussolés (20 min.).
• Un nouveau traitement contre l’autisme, RTL.fr, 7 février 2014
• Le Cerveau d’Hugo, documentaire de Sophie Révil, diffusé en 2012 sur France 2.

Quand les parents s’improvisent enseignants

Cela fait trois jours que Nathalie* prépare Martin à notre venue. Celle-ci est annoncée sur le planning de la journée car bousculer les habitudes des enfants autistes n’est pas recommandé. Deux chaises de bois côte à côte, cahier et livre parfaitement droits : comme chaque matin, tout est prêt pour que Martin, 15 ans, commence à travailler avec l’aide de sa maman. Sur la table est posé un minuteur, le « timer », qui matérialise le temps de travail qu’il reste avant la fin de la séance. Un repère indispensable.

Avant, Martin étudiait au collège. Mais il pouvait lui arriver de cracher lorsqu’il était stressé. Raison pour laquelle, contre la volonté de sa mère, il a été exclu de la Clis qu’il fréquentait. Depuis quelques mois, Martin partage donc sa journée entre les cours du Cned et la scolarisation en IME. Il est 10 h 30, le timer est enclenché pour quinze minutes. Martin doit légender une peinture de la Renaissance italienne avec son titre, le nom de l’artiste – Giuseppe Arcimboldo – ainsi que la date. Sa maman lui demande donc d’inscrire « le nom de l’artiste ». Il s’exécute mais sans écrire le prénom, car Martin respecte les instructions à la lettre. « Il faut donc être très précis dans les consignes », souligne Nathalie. Le timer sonne. Grâce au planning affiché sur le mur de la cuisine, Martin sait qu’il doit maintenant se rendre chez l’orthophoniste. M. C.

(*)  Les prénoms ont été modifiés.

“Les parents confrontés à l’autisme ont besoin de formation”

Le Plan autisme, présenté en mai 2013, prévoit une réorganisation du diagnostic dans chaque région. Benoît Bellanger en détaille le contenu. De nouvelles places vont être ouvertes et les familles devront être mieux accompagnées.

Par Prénom Nom

L’un des grands axes du Plan autisme est de soutenir et d’informer les familles, souvent déboussolées par le handicap de leur enfant. Qu’est-il prévu ?

Benoît Bellanger. Nous sommes en train de réfléchir avec les différents partenaires, notamment les associations, aux besoins qui sont les plus criants. Ce qui ressort pour le moment, c’est que les familles ont besoin de formation, notamment les jeunes parents qui sont confrontés pour la première fois à l’autisme : qu’est-ce que l’autisme ? Où peut-on trouver des aides ? etc. Il faut aussi créer des places d’accueil temporaire, d’accueil de jour, pour donner des moments de répit aux parents. Par ailleurs, si l’aide qu’on leur apporte est déjà plus ou moins en place, on a peut-être des choses à développer par rapport à la famille élargie : la fratrie, les grands-parents, etc.

Chaque région compte désormais un centre ressources autisme. Mais plusieurs mois d’attente sont nécessaires pour obtenir un rendez-vous.

B. B. Effectivement, ces CRA ont des délais d’attente relativement longs. Le ministère réfléchit à leur réforme. Tout l’enjeu est de mieux organiser le diagnostic via un réseau de repérage, de diagnostic et d’interventions précoces en trois niveaux. Le premier sera chargé de la détection et sera assuré par les médecins généralistes, les pédiatres, le secteur libéral, tous les acteurs de la prise en charge de la toute petite enfance. Le deuxième sera constitué d’une équipe relai spécialisée dans le diagnostic, qui doit se mettre en place dans chaque département. Elle pourra être constituée d’équipes venant de la psychiatrie ou du secteur médico-social. Les CRA constitueront le troisième niveau, d’expertise. Il s’agira également d’introduire un peu plus de démocratie dans les CRA, notamment en mettant en place des comités d’usagers.

La scolarisation des enfants autistes en école ordinaire est insuffisante. Que prévoyez-vous ?

B. B. Mais cette intégration existe déjà. Ils étaient autour de 550 enfants autistes à être scolarisés dans la région Centre à la rentrée 2013. Des unités d’enseignement seront mises en place en maternelle. Leur mission est de scolariser de très jeunes enfants dans des classes de maternelle avec une prise en charge médico-sociale. L’objectif national, c’est une unité par département [700 places sur toute la France, NDLR]. Dans notre région, nous allons en créer une première à la rentrée 2014.

Les associations dénoncent régulièrement le manque de places. Combien vont être créées dans la région ?

B. B. Il y a des moyens qui ont déjà été réservés en 2012 pour créer 51 places pour enfants autistes. Les moyens du troisième plan autisme s’y ajouteront. Le nombre de places que nous créerons dépendra de ces crédits complémentaires. Une de nos priorités sera, en outre, de créer des services d’éducation spéciale et de soins à domicile (Sessad) spécialisés dans la prise en charge de l’autisme, notamment dans les territoires qui en sont dépourvus. Recueilli par J. X.