Construire des mosquées en France, une entreprise difficile

Construire des mosquées en France, une entreprise difficile

La grande mosquée de Paris, dans le 5e arrondissement. Photo Cédric Sicot/CC

Lors de la votation du 29 novembre 2009,  les Suisses s’opposaient à la construction de minarets sur leur territoire. Un refus qui a plus à voir avec un fantasme à l’échelle européenne qu’avec la réalité : sur les 150 mosquées helvétiques, seules quatre possèdent un minaret. En Allemagne, Angela Merkel a promis que les minarets ne seraient pas plus haut que les clochers. A Rotterdam, la mosquée Essalam, en travaux depuis six ans, fait grincer des dents à cause de minarets hauts de 50 mètres et divise même la communauté musulmane. A Séville, le projet de mosquée a été déplacé vers un quartier loi du centre ville sous la pression des habitants. Faut-il rappeler aux Sévillans que la Giralda, emblème de leur ville, n’est autre qu’un minaret transformé en clocher ? Et en France, qu’en est-il ?

 

Par Matthieu Chaumet, Leïla Kaddour-Boudadi, Margot Perrier, Caroline Venaille

La communauté musulmane peine à réunir les fonds nécessaires à la réalisation de lieux de cultes. Il n’y a pas assez de mosquées en France et les salles de prières de fortune, limitées en places, ne satisfont plus les musulmans. La construction de lieux culte est donc devenue un besoin crucial. Des projets d’envergure se multiplient. Mais se pose alors le problème du financement.

photo mosquée

Des fidèles écoutent le prêche lors de la prière du vendredi. Mosquée du Val-Fourré à Mantes-La-Jolie. Photo : Lahcène ABIB

Le vendredi, jour de la prière, il n’est pas rare que les musulmans déroulent leur tapis sur le trottoir. Le manque d’espace est une antienne des responsables des musulmans de France. Quand, au sein d’une même ville, ils sont disséminés dans plusieurs lieux de culte, les fidèles appellent de leur vœu la construction d’un bâtiment unique, capable de tous les accueillir. « Ce n’est pas d’un déficit de salles de prières dont souffre l’islam, mais de l’absence de vraies mosquées, d’édifices adaptés », estime Raphaël Liogier, directeur de l’Observatoire du religieux.

Les fidèles doivent faire preuve de patience

Depuis les années quatre-vingt-dix, les projets de mosquée arrivent sur les bureaux des mairies. Trouver un terrain suffisamment grand, l’acheter, faire valider par la municipalité le projet architectural, obtenir le permis de construire sont autant d’étapes préliminaires à franchir. Le 6 novembre dernier, la mairie de Marseille a donné son feu vert à la construction de la grande mosquée après vingt ans de tractations. Mais, l’obstacle majeur reste le coût élevé de ces édifices. Les fidèles ne sont souvent pas en mesure de réunir une telle somme.

À Tours, par exemple, le budget global pour la future mosquée s’élève à 4 millions d’euros. L’État ne peut pas participer au projet. La loi de 1905 lui interdit de subventionner la construction d’édifices religieux. « Les municipalités participent en revanche à l’entretien des lieux de cultes, qu’il s’agisse d’une église, d’un temple, d’une synagogue ou d’une mosquée », explique Arlette Bosch, adjointe à l’action sociale et solidarités de la mairie de Tours. Quant au prêt bancaire, il n’est pas dans les usages islamiques. Reste l’auto-financement par les fidèles. L’Aumône publique, « Zakat », un des cinq piliers de l’islam, n’est pas suffisante. La Communauté islamique d’Indre-et-Loire (CIIL) n’a pu réunir que 500 000 euros.

L’Etat français encadre le mécénat étranger

Salah Merabti, président de la CIIL, n’hésite pas à solliciter la générosité des autres mosquées de France. Pour convaincre, il se déplace, la maquette du projet sous le bras. Ce responsable se démène aussi pour récolter des dons de l’étranger : « Nous envoyons des lettres, des plaquettes et faisons diffuser des spots publicitaires dans les télévisions du monde arabe. » L’Algérie a également apporté son soutien en remettant au CIIL une enveloppe de 450 000 euros. Mais le mécénat inquiète les pouvoirs publics. Pour se prémunir de toute ingérence étrangère, ils limitent à 15 % du budget global ce type de financement sous la vigilance du Conseil Français du Culte Musulman (CFCM).

À Tours, les fidèles n’ont plus qu’à s’armer de patience : il manque 3 millions d’euros.

En Indre-et-Loire, un projet revu à la baisse

La Communauté islamique d’Indre-et-Loire (CIIL) a déposé un dossier de construction de mosquée. Les premiers travaux ont débuté, mais l’agent manque. Initialement, ce projet de mosquée incluait une partie culturelle (bibliothèque, salle de classe…). Faute de moyen, la communauté islamique d’Indre-et-Loire s’est recentrée sur le lieux cultuel. Le budget prévisionnel est passé de 7 millions d’euros à 4 millions. Le président de la Communauté islamique d’Indre-et-Loire, Salah Merabti, n’abandonne pas. Il sait que ce projet mettra du temps à voir le jour.

http://www.dailymotion.com/video/xb7kxs_ou-les-musulmans-de-tours-prientils_news

Des mosquées trop peu nombreuses et trop petites

Selon le CFCM, quelque 2 125 mosquées ou salles de prière sont répartis sur du pays. Mais il n’existe de données chiffrées sur leur surface (lieu de culte et annexes) que pour 1 612 d’entre elles, soit environ les trois quarts. Seules 65, c’est-à-dire 4 %, ont une surface totale supérieure à 1 000 mètres carrés et 86 % n’atteignent pas les 500 mètres carrés. En fait la catégorie des très petites surfaces de moins de 100 mètres carrés compte à elle seule 643 lieux de culte soit 40% du total. L’actuelle mosquée de Tours est dans la moyenne. Cette ancienne menuiserie transformée en lieu de culte est bien trop petite pour accueillir les huit cents fidèles de l’agglomération tourangelle.

Union et désunion

L’islam est la deuxième religion de France. Les musulmans, majoritairement maghrébins, se sont implantés au gré des migrations. Cette population est estimée entre 3,5  et 7 millions. Tous ne sont pas pratiquants.

Photo : David Monniaux

En 2003, sous l’impulsion de Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, le Conseil français du culte musulman voit le jour. L’objectif était de constituer une entité regroupant toutes les composantes de l’islam de France. Parmi celles-ci, cinq courants principaux se distinguent :

  • Le Rassemblement des musulmans de France essentiellement, composé de Franco-marocains. Son vice-président, Mohammed Moussaoui, a été élu à la tête du CFCM en 2008 avec 43 % des suffrages.
  • La Grande Mosquée de Paris qui représente majoritairement les Franco-Algériens. Son recteur, Dalil Boubakeur, ancien président du CFCM, avait été nommé par le président de la République Jacques Chirac en 2003. Il ne s’est pas présenté à sa propre succession, la Grande Mosquée de Paris ayant boycotté le scrutin.
  • L’Union des organisations islamiques de France (UOIF) dont la liste a recueilli 30 % des votes à l’élection de 2008. Cette organisation revendique son indépendance vis-à-vis des pays étrangers.
  • Le Comité de coordination des musulmans turcs de France.
  • La Fédération française des associations islamiques d’Afrique, des Comores et des Antilles.

Loin d’avoir permis aux musulmans de parler d’une même voix, le CFCM cristallise les divisions entre musulmans originaires du Maroc ou d’Algérie, comme l’explique Raphaël Liogier, directeur de l’Observatoire du religieux.

L’Etat, la loi et les lieux de prière

La religion est, en France, une affaire privée. C’est ce que stipule la loi de 1905 dite de séparation des églises et de l’Etat. Mais entre l’esprit et la lettre, il existe des interstices dans lesquels n’hésitent pas à se glisser les associations religieuses.

Loi du 9 décembre 1905 concernant la séparation des Églises et de l’État. Archives nationales.

« L’État ne subventionne, ne salarie ni ne reconnaît aucun culte », le texte de 1905 est très clair. Les mouvements religieux, quels qu’ils soient, n’ont donc, concernant leurs lieux de culte, aucun financement à attendre de sa part. Les collectivités locales, en revanche, donnent parfois un coup de pouce, sans pour autant détourner la texte. Notamment en louant pour des sommes modiques des locaux aux communautés religieuses quand elles sont réunies en association. Ces baux emphytéotiques sont de longue durée, quatre-vingt-dix-neuf ans, et renouvelables.

Mais ces aides se révèlent souvent insuffisantes pour que les communautés puissent bénéficier de lieux de prières dignes de ce nom. Selon l’historienne Jacqueline Lalouette, spécialiste de la laïcité et membre de l’Institut universitaire de France, il y a « une inégalité historique entre les cultes. Les religions qui existaient avant la loi de séparation bénéficient d’un patrimoine immobilier. Ce n’est pas le cas de celles implantées en France récemment comme l’Islam ».

Il existe néanmoins des « outils pour la construction de mosquées, comme la Fondation pour les œuvres de l’islam en France », précise-t-elle. Cette institution, créée en 2005 et rattachée au Conseil français du culte musulman (CFCM), permet de récolter légalement les donations provenant de l’étranger.

Du cultuel au culturel

Si le financement du cultuel est interdit par la loi de 1905, celui des activités culturelles d’une religion ne l’est pas. Les communes peuvent ainsi apporter leur soutien financier à des actions, des lieux (bibliothèques par exemple) à condition qu’ils soient ouverts à tous. Les projets récents de construction de mosquée distinguent donc les budgets cultuel et culturel.

Laïcité et liberté de culte

Raphaël Liogier, directeur de l’Observatoire du religieux et professeur des universités à l’institut d’études politiques d’Aix-en-Provence, a écrit Une laïcité « légitime », la France et ses religions d’État, publié chez Médicis Entrelas en mars 2006.

Il expose deux conceptions de la laïcité en France.

L’islam en France en 2009

Ils sont 5,8 % à se déclarer de confession musulmane en France. Majoritairement présents en région parisienne et  lyonnaise, ils vivent plutôt dans la moitié est du pays. Cette population est nettement plus jeune que la moyenne nationale : 35 % des musulmans ont entre 15-24 ans alors que cette catégorie d’âge ne représente que 16 % de la totalité de la population. C’est ce que révèle un sondage de l’Ifop réalisé en août 2009.


Dans cette étude, il apparaît également que les musulmans sont plus pratiquants que les membres de la communauté catholique. Cependant il n’apparaît pas qu’il y ait une forte progression de leur nombre. Le problème des lieux pour accueillir les fidèles n’est pas nouveau et n’est pas la conséquence d’une augmentation sensible du nombre de musulmans pratiquants.

La fréquentation de la mosquée pour la prière du vendredi rassemble de plus en plus de fidèles. Ce qui pose avec plus d’acuité encore le problème des lieux de culte. L’Eglise catholique dispose d’un grand nombre d’église, qui se vident petit à petit. Pour les musulmans, c’est tout l’inverse.

Concernant la fréquentation des mosquées, l’augmentation a été constante ces vingt dernières années tout en restant légère. Elle passe de 16 % à 23 %. Il n’y a pas eu d’accroissement sensible. Par rapport à il y a vingt ans, le sondage permet de constater que la pratique de la prière quotidienne s’est maintenue à un niveau équivalent. Pourtant, sur ces deux décennies, il existe deux périodes distinctes: Un recul entre 1989 et 1994, qui montre une baisse sensible de la pratique et une progression de 1994 à 2007, d’abord légère puis plus soutenue à partir de 2001.

Source L’institut de sondage de l’opinion publique (IFOP), août 2009