Ehpad, la sexualité oubliée

Ehpad, la sexualité oubliée

EHPAD

La sexualité oubliée

Les vieux baisent. Dans notre société jeuniste, le sujet est tabou. On refuse d’imaginer que nos aînés puissent avoir une vie sexuelle. En Ehpad, le manque d’intimité bloque les ardeurs. Enquête dans ces lieux où exprimer son désir est presque impossible.

Par Lorane Berna, Nathan Cocquempot, Lydia Menez Photos : Nathan Cocquempot, Lydia Menez/EPJT

L’histoire d’Agnès et Albert retranscrit tous les témoignages récoltés en Ehpad durant l’enquête.
Agnès et Albert sont mariés depuis soixante-sept ans, mais leur vie de couple s’est récemment dégradée. Agnès doit s’occuper de son mari atteint de la maladie d’Alzheimer. À 85 ans, elle est responsable de tout dans la maison. C’est elle qui fait les courses, la cuisine, le ménage et qui s’occupe au quotidien d’Albert.

Sa charge de travail est lourde, surtout pour une personne de son âge. Chaque jour, elle vit avec la peur de ne plus pouvoir assumer toutes ces tâches. Chaque jour, elle se demande combien de temps elle va encore pouvoir tenir.

Un matin, ce qu’elle redoutait arrive. Sûrement à cause de la fatigue accumulée, Agnès fait une mauvaise chute. Elle prend une décision : ils iront vivre en établissement d’accueil pour personnes âgées dépendantes. Leurs enfants les y encourageaient depuis quelques temps. Elle espérait pouvoir retarder au maximum cette échéance. Mais son état de santé et celui d’Albert ne leur permettent plus de rester chez eux.

Bonjour Ehpad, adieu intimité

Les premiers jours en Ehpad perturbent le couple. Agnès, qui avait l’habitude de s’occuper de tout, se retrouve totalement prise en charge par le personnel soignant. Ses journées sont vides entre les murs neutres et froids de sa chambre.

Elle essaye de se convaincre que c’était le meilleur choix à faire pour préserver sa santé et celle de son mari. Malgré tout, sa maison lui manque. L’odeur des lieux lui rappelle celle d’un hôpital. À cause de la pathologie de son mari et pour des questions de sécurité, le couple est logé dans deux chambres différentes. Un patient atteint de la maladie d’Alzheimer nécessite une vigilance accrue.

Les troubles du comportements peuvent être dangereux pour le malade ainsi que pour les gens qu’il côtoie. Selon le jargon d’Ehpad, Albert est GIR 2, soit le deuxième échelon de dépendance le plus élevé. Après avoir partagé le lit conjugal pendant plus de soixante ans, Agnès se sent bien seule dans son petit lit individuel.  

Dans les faits, les Ehpad s’organisent selon des logiques économiques à défaut de logiques humaines. Quand un couple comme Albert et Agnès arrive en établissement d’accueil, il est très souvent séparé par manque de lits doubles médicalisés. Ces lits coûtent très cher à la direction et rendent les soins techniquement plus difficiles à réaliser que dans un lit simple.

Avant leur arrivée en Ehpad, Agnès et Albert n’avait pas tiré un trait sur leur sexualité. Aujourd’hui, il leur est impossible de se retrouver. « Comment voulez-vous faire l’amour dans un lit de 90 centimètres, avec des barrières sur les côtés ? » s’interroge Annie de Vivie, fondatrice du site d’information pour personnes âgées AgeVillage.

Le sujet de la sexualité en Ehpad revient à parler d’abord de l’intimité. Selon une étude britannique réalisée en 2015, 54 % des hommes et 31 % des femmes âgés de plus de 70 ans se disent sexuellement actifs. En Ehpad, les chiffres tourneraient autour de 10 % d’actifs.

Cependant, aucun sondage national n’existe pour le moment. Il est sans doute compliqué d’évaluer précisément le nombre d’actifs sexuellement en établissement du fait du renouvellement permanent des résidents (la durée de vie moyenne en Ehpad est d’une année) et de la grande diversité des pathologies.

En France, le tabou lié à ce sujet est bien présent et freine sans aucun doute le projet d’une enquête nationale pour connaître l’étendue de cette question.

L’Ehpad est un lieu où on met en priorité la sécurisation du patient à défaut de sa liberté.

Les résidents, comme Agnès, qui souhaitent se retrouver pour exprimer leur désir doivent alors se cacher des soignants, en espérant ne pas se faire prendre dans le lit d’un autre.

Le besoin d’intimité n’est pas considéré comme une priorité dans ces endroits qui sont souvent pensés comme des hôpitaux plutôt que comme des lieux de vie. La prise en compte du désir est pourtant inscrite dans la charte de 2002 sur les droits des résidents en établissements d’accueil en France.

Annie de Vivie insiste : « Ils sont dans leur domicile et leur domicile est sacré. C’est leur logement, donc nous devons le respecter comme si on entrait dans leur maison. »

« Rien n’est étudié pour que les seniors aient une vie sexuelle »

À l’Ehpad Les Chantrelles, à Celles-sur-Belle (Deux-Sèvres), Inès Fergant, psychologue, admet « qu’en établissement, rien n’est étudié pour que les seniors aient une vie sexuelle. On a tellement l’habitude, qu’on a tendance à entrer trop vite dans les chambres, sans attendre la réponse après avoir frappé à la porte ».

Agnès dispose d’un verrou sur la porte de sa chambre mais n’ose pas le mettre. Il y a trop de passage, elle aurait peur d’entraver le travail des soignants. Gérard Ribes, sexologue et psychiatre, l’affirme : « En théorie, les établissements d’accueil ne sont pas des prisons : tout le monde est libre de faire ce qu’il veut quand il veut. Mais, dans les faits, ça ne se passe jamais comme ça ».

Il va même plus loin : « Selon moi, les Ehpad­ sont­ des lieux­ de­ privation­ de liberté. Ils­ sont pensés­ pour­ permettre avant tout la sécurité du résident, non son intimité. »

Scrabble, tricot et viagra

Après plusieurs mois dans l’établissement, un incident a eu lieu. Alors qu’Agnès se masturbait sous sa douche, pensant être seule, une aide-soignante entre dans la salle d’eau sans prévenir. La jeune femme, gênée, ferme précipitamment la porte, laissant Agnès démunie. Cette situation pousse la résidente à discuter de ce manque de vie privée avec les équipes.
Dessin : Garance Naigre pour EPJT

Dans le bureau de la direction, Agnès résume son quotidien solitaire et son désir qui ne s’est pas éteint. Elle explique avoir le droit de se masturber sans avoir à surveiller sa porte.

Agnès avoue ne pas pouvoir se confier auprès de sa famille. « Je ne veux pas que mes enfants sachent que j’ai une vie sexuelle, j’aurais trop honte. »

Elle fait partie d’une génération née dans les années trente qui, d’ordinaire, ne parle pas aussi librement de sexualité. « Les femmes n’avaient pas le droit de toucher leur corps » si on en croit Marick Fèvre, autrice de Amours de vieillesse.

La directrice reste silencieuse face à de telles confidences. Elle n’imaginait pas qu’une résidente de 85 ans puisse encore avoir une vie sexuelle. « On considère les vieux comme assexués », s’indigne Francis Carrier, président de l’association Grey Pride, qui milite pour les droits des seniors LGBT.

Quelques jours après sa discussion avec Agnès, la direction a l’idée de proposer aux résidents de répondre à un questionnaire individuel. Comme cela a été fait à l’Ehpad Château-Louche, en 2017, à Annet-sur-Marne (Seine-et-Marne) : « Nous voulions avoir une vision de cette réalité et pouvoir ainsi agir efficacement contre ce tabou », explique Pauline Marolleau, chef du service administratif.

Une dizaine de questions ont donc été posées individuellement à Agnès et aux autres résidents de son Ehpad : « Avez-vous encore du désir ? », « des relations sexuelles ? » Le constat est sans appel. Plus de la moitié des résidents expriment un besoin de sexualité. Cela va de la simple caresse à l’acte sexuel.

L’équipe de direction réunit les soignants, la psychologue et le docteur pour réfléchir à des solutions pour améliorer le bien-être des résidents. Ce questionnaire a été un réel déclic dans la vie de l’établissement.  « Les résidents – seuls ou en couple – ont besoin qu’on se penche sur leur sexualité », confie Jamila Duchâtelet, directrice-adjointe du Château-Louche. Après avoir longuement discuté avec les équipes, des solutions ont été apportées pour permettre le respect de l’intimité.

Capture d’écran site Grey Pride

Agnès, dans sa résidence, se réjouit. Elle dispose maintenant d’une pancarte « ne pas déranger » qu’elle peut accrocher à la porte de sa chambre. Les résidents de l’Ehpad peuvent également demander du viagra et de la vaseline sans tabou.

Des actions qui paraissent anodines, mais qui transforment radicalement le quotidien.

Au Château-Louche, Jeanne, 93 ans, éprouve toujours du désir malgré sa maladie d’Alzheimer. Elle affirme sans hésitation : « Oui ! Je fais l’amour ! Je suis chez moi, je peux tout faire. »

Les soignants savent qui sont les personnes sexuellement actives et peuvent ainsi conseiller les résidents. Le petit ami de Jeanne, François (extérieur à l’établissement), apprécie cette ouverture d’esprit : « Quand j’avais des troubles de l’érection, je pouvais librement en discuter avec les soignants pour qu’ils me conseillent », confie-t-il.

Sophie Pelletier, aide-soignante, ajoute : « Il n’y a pas de tabou. Une résidente me dit souvent qu’elle a envie de faire l’amour, surtout lors de la toilette qui est un moment intime. »

À l’étranger, certains établissements n’hésitent pas à faire appel à des assistants sexuels pour leurs seniors. En Suisse ou au Canada, une personne âgée dépendante peut payer les services d’un travailleur du sexe. Jamila Duchâtelet temporise : « C’est une question trop lourde. La France n’est pas prête. Il faut déjà en finir avec le tabou sur la sexualité des seniors. » 

Lorane Berna

@LoraneBerna 25 ans Etudiante en deuxième année à l’EPJT Passée par Sud Ouest, Le Télégramme et C Lab Passionnée de sport et de cuisine Se destine à la radio

Nathan Cocquempot

@cocquempotN
22 ans
Étudiant en journalisme à l’EPJT.
Passé par La Voix du Nord et Sud Ouest.
S’intéresse à la vulgarisation économique et aux sujets de société.
Souhaite investiguer pour la télévision
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Lydia Menez

@MnzLydia
23 ans

Étudiante en journalisme à l’EPJT.
Passée par Twenty Magazine, ELLE et Ouest France.
Passionnée de rap et de culture urbaine.
S’intéresse à l’actualité au Moyen-Orient et aux questions de société.
Le cœur a ses raisons que l’âge ignore

Le cœur a ses raisons que l’âge ignore

Si l’amour n’a pas d’âge, le trouver non plus. Passé 60 ans, les seniors sont de plus en plus nombreux à le chercher ou à tenter de le retrouver. Mais, comme à tout âge, les nouvelles idylles ne vont pas sans difficultés.

Par Théo Caubel, Mathilde Errard et Lucie Martin,

« Je viens d’abord pour danser, mais c’est encore mieux si je tombe sur la bonne personne, s’il y a un flash, un coup de foudre », explique en souriant Claudette, sexagénaire divorcée. Comme une centaine d’autres retraités, elle vient régulièrement à la guinguette de Vallères, en Indre-et-Loire. On y fait la fête, on y danse et on y flirte.

Sur le parking de la salle des fêtes, la température ne dépasse pas les 10 °C. Mais à l’intérieur, il fait chaud. Les vitres sont embuées. La piste de danse est pleine et les danseurs sont en sueur. Ils sont une cinquantaine à tournoyer au son d’une valse ou à se déhancher sur un rock. Tout le monde s’est mis sur son 31 : les hommes ont revêtu leur plus belle chemise tandis que les femmes ont sorti leur robe à paillettes, à franges ou à volants. Avec, bien sûr, les escarpins de danse de salon.

« La danse invite à la proximité, explique Claudette. Après, certains hommes nous invitent à boire un verre. Nous discutons… et plus si affinités. » Elle a vu de nombreux couples se faire et se défaire dans cette salle. Peu ont duré. « Ici, tout le monde se connaît à force de se côtoyer. Les gens sont catalogués. Nous savons qui est là pour la drague ou pour une aventure ou pour la danse », témoigne Jean-Claude, 75 ans.

« Le problème ? C’est trop frivole, explique une des participantes. Les hommes ne cherchent pas du sérieux. Ils veulent juste nous mettre dans leur lit. » Jean-Yves, 78 ans, est un ancien Don Juan et il ne le cache pas. Lorsqu’il a passé le cap de la soixantaine, il a fait le tour des thés dansants avec son camping-car. « Le tout premier était à Bordeaux, se souvient-il. J’ai rencontré une dame et aller hop, je me suis retrouvé dans son lit. Dès que ça marchait avec une femme, nous finissions la soirée ensemble, dans mon camping-car. » Un moyen pour lui de profiter enfin de la vie une fois à la retraite et de se sentir jeune, à nouveau.

« La danse invite à la proximité », raconte un des danseurs à la guinguette de Vallères. Photo : Lucie Martin/EPJT
De plus en plus de retraités ne s’interdisent plus de retrouver l’amour et de commencer une nouvelle histoire. En 2013, 57 % des plus de 70 ans estimaient qu’ils pouvaient encore refaire leur vie, selon un sondage Via Voice commandé par le ministère des Affaires sociales en charge des personnes âgées. Longtemps, on n’imaginait pas que nos aînés puissent retrouver l’amour. Aujourd’hui, la retraite peut être synonyme de renouveau. Les seniors en profitent pour multiplier leurs loisirs et faire de nouvelles rencontres, qu’ils soient en couple, célibataires endurcis, divorcés ou veufs.

C’est ainsi qu’Annie¹ s’est inscrite dans un club de randonnée en Indre-et-Loire où elle a rencontré Pierre¹, lui aussi retraité. Nous sommes en 2013. Chacun est marié de son côté, mais leurs couples battent de l’aile. Entre Pierre et sa deuxième femme, le courant ne passe plus et il souhaite divorcer. Annie, de son côté, ne reconnaît plus son mari, après quarante-sept ans de vie commune. « Quand il rentrait de ses déplacements professionnels, j’avais la boule au ventre. Il n’y avait plus rien. C’était mort entre nous. Et lorsqu’une personne remet de la joie dans une vie, ça fait du bien, dit-elle en regardant Pierre, assis à sa droite, à la table de leur salle à manger. On oublie qu’on a 65 ans. Je me suis dit qu’il fallait peut-être que je pense à moi. »

Le rapprochement n’est pas immédiat mais Pierre est un peu le pitre du club et il fait beaucoup rire Annie. « À force de boire des verres et de se raconter nos vies, nous nous sommes attachés. Nous pensions tous les deux que changer de vie était peut-être possible. » Cela fait deux ans qu’ils se connaissent. Elle décide de demander le divorce.

En dix ans, les divorces d’hommes et femmes âgés de 60 ans et plus ont augmenté de 75 %

De plus en plus de seniors comme Annie sautent le pas une fois à la retraite. Tantôt rêvé, tantôt redouté, le départ de la vie active est un défi à relever pour de nombreux couples et parfois la cause des divorces : les époux, qui se voyaient le matin et le soir après le travail, vivent ensemble pratiquement toute la journée ; les enfants ont quitté le domicile… le face à face peut s’avérer redoutable. En France, en 2014, 22 771 hommes et femmes âgés de 60 ans et plus ont divorcé, contre 12 958 en 2004.

Les enquêteurs de l’université de Padoue, en Italie, ont observé que la moitié des femmes souffrent d’un syndrome « du conjoint retraité ». En bref, elles vivent mal le passage à la retraite de leur conjoint. Ce phénomène toucherait davantage les femmes au foyer et celles qui travaillent à leur domicile. Elles voient dans l’inactivité de leur conjoint un empiétement sur leur espace personnel. De plus, le modèle de la famille a évolué. « À la base, je pensais être la femme d’un seul homme, explique Annie. Par rapport au modèle de mes parents, c’était important d’avoir un seul foyer uni, une famille, des petits-enfants… J’avais construit ça. »

 

La nouvelle génération des seniors est celle des baby-boomers, celle qui a vu et fait bouger les lignes, qui a connu l’émancipation sexuelle des années soixante et qui est aussi plus indépendante. Les femmes ont travaillé, elles dépendent moins financièrement de leur mari. « Avant, la logique était d’attendre que ça passe une fois à la retraite. Aujourd’hui, cette période arrive à l’après-midi de la vie : les seniors y voient un temps pour réaliser leurs envies. Untel va se mettre à la peinture, tel autre va divorcer. La majorité des hommes et des femmes qui ont travaillé savent qu’ils pourront s’en sortir financièrement avec une seule retraite », explique Serge Guérin, sociologue et spécialiste des seniors dans une interview donnée au Parisien.

Aujourd’hui, une femme retraitée de 60 ans a encore vingt-cinq ans à vivre en moyenne, le temps de retrouver l’amour ou un nouveau compagnon. Claudette n’a rencontré qu’une seule personne dans les thés dansants, une relation qui n’a duré que deux mois. Pour multiplier ses chances, elle s’est inscrite sur un site de rencontre, comme une personne de plus de 50 ans sur trois, selon une étude de l’institut Ipsos de 2015. Depuis cinq ans environ, ces sites spécialisés pour les seniors fleurissent sur la Toile, à grand renfort de publicités diffusées sur France 3 entre « Des chiffres et des lettres » et « Questions pour un champion ».

C’est ce qui a poussé, Yvette, 65 ans, à s’inscrire sur Disons Demain, lancé par Meetic en mai 2017. « Je voulais élargir mon cercle d’amis car ce n’est pas évident de rencontrer des gens quand nous ne travaillons plus. J’avais pris le forfait de trois mois, fin août. Je me suis dit, “tiens, pourquoi pas essayer”. » Elle s’est vite rendue compte que le principe des sites de rencontre ne lui correspondait pas. « J’avais l’impression de faire mon marché parmi les profils. Certains hommes étaient très corrects, mais d’autres m’abordaient de cette façon : “Salut tu vas bien, tu me plais j’aimerais bien te rencontrer”, raconte-elle, désabusée. Dans ces cas-là, soit je ne répondais pas, soit je disais que j’habitais trop loin. » Le site était devenu un sujet de plaisanteries avec ses amis. À la fin de son abonnement, elle ne l’a pas renouvelé.

Les sites de rencontres : une mine d’or à exploiter

« Lancer un site spécialisé pour les seniors était indispensable », se souvient Stéphane Tondusson. Il a cofondé le site de rencontres Proximeety pour tout âge en 2011. « Nous recevions des messages de seniors qui tombaient sur des jeunes biens gentils, mais qui leur parlaient en langage SMS. La communication ne passaient pas. Les attentes des trentenaires ne sont pas les mêmes que celles des sexagénaires. » Quelques années après, l’équipe décide de lancer une branche pour les plus de 50 ans. En 2013, les plus de 50 ans représenteraient 9 millions de célibataires sur les 25 que compte la France, selon une étude d’Eurostat. Mais « le marché était encore sous-exploité car considéré comme moins glamour. C’est pourtant un marché qualitatif : les seniors sont relativement plus sérieux que les jeunes et remplissent mieux leur profil par exemple. » Aujourd’hui son site spécialisé pour les seniors compte plus de 50 000 inscrits.

Pour d’autres, l’expérience a été plus concluante, comme Guy, 78 ans, habitant près de Sanary-sur-Mer, ville côtière du Var. Sergio, son voisin, a joué les cupidons pour lui. Il raconte : « Un jour, Guy vient me voir en disant : ”J’en ai marre d’être seul.” Il fréquentait un club de bridge mais il n’y rencontrait que des personnes plus âgées, pas son âme sœur. » Sergio lui conseille de passer par Internet. Il l’aide à remplir son profil sur un site de rencontre. Guy joue le jeu : il se laisse prendre en photo dans son jardin et en faisant la cuisine. Les rendez-vous s’enchaînent mais les femmes rencontrées souhaitent un ami, un copain pour voyager et rien de plus. « Guy était encore en forme et affichait clairement que le sexe était le plus important pour lui », assure Sergio.

D’autres préfèrent frapper aux portes des agences matrimoniales pour être mis en relation avec des célibataires de leur âge et de leur région. Dans l’agence Unicis, le téléphone de Danièle Mereau, la responsable, n’arrêtent pas de sonner. Ici les plus de 60 ans représentent 20 à 25 % de la clientèle. « Je reçois pas mal d’appels de quadragénaires qui inscrivent leurs parents pour briser leur solitude. » Certains de ses clients n’assument pas le fait de passer par une agence pour trouver l’amour. Un monsieur lui a même confié que personne n’était au courant de sa démarche.

Les “jeunes” couples de seniors retrouvent une seconde jeunesse avec leur nouveau compagnon. Photo : Lucie Martin/EPJT
Dans l’établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) des Trois-Chemins, dans la Vienne, Cupidon a touché les cœurs de Simone et Maurice² qui ne pensaient plus retrouver l’amour.

Cette femme de 88 ans aux cheveux courts et blancs, a un coup de foudre pour Maurice, 85 ans. S’ensuivent quelques balades et discussions. Rapidement, ils tombent sous le charme l’un de l’autre. Ils passent du vouvoiement au tutoiement avant d’échanger leurs premiers baisers. « Au début, nous étions incrédules. Compte tenu de notre âge avancé, je ne pensais pas pouvoir être ému à ce point-là », se souvient Maurice. Une seconde jeunesse inattendue que ni l’un ni l’autre n’avait imaginée en arrivant à l’Ehpad. Quelques mois à peine avant son entrée dans la résidence, Maurice avait perdu sa femme avec qui il avait partagé toute sa vie et eu un enfant. Quant à Simone, elle gardait le souvenir d’un premier mari coureur de jupons et d’un second, violent et alcoolique. « Je n’ai jamais été aussi heureuse qu’aujourd’hui », déclare-t-elle avec émotion.

À 30 ans, le travail, l’achat d’une maison, les enfants font partie des projets d’une vie à deux. Mais passé 60 ans, quels sont les fondements d’un couple ? Simone et Maurice n’ont qu’un leitmotiv : vivre au jour le jour. Un seul couloir sépare leur chambre. Ils essaient de passer le plus de temps possible ensemble : du matin, lors de la lecture de la presse, au soir, devant le poste télévision. « L’avenir est limité. Nous ne pouvons pas faire de projets sur la durée, déplore-il. C’est assez limité comme perspective, mais les sentiments comblent ce vide. »

Au bord du lac de Chançay, en Indre-et-Loire, Daniel et Colette, la soixantaine, sont levés depuis 5 h 30 pour pêcher la truite. Elle est emmitouflée dans un coupe-vent noir et son bonnet est visé sur sa tête. Lui, bob vissé sur la tête, lunettes embuées par le temps humide, guette sa ligne et se protège du froid comme il peut. « Ce qui nous lie, ce sont nos activités », commence Colette, assise au bord d’une table de pique-nique. Elle détaille leur emploi du temps, chargé : « Nous allons randonner deux fois par semaine, nous tenons la billetterie du cinéma de notre commune tous les quinze jours, pour le comité des fêtes. Et toi, Daniel, tu es à la mairie », énumère-t-elle en regardant son compagnon dont le tabouret qui s’enfonce dans la boue.

Ils se sont rencontrés dans le club de randonnée de Notre-Dame-d’Oé, il y a sept ans. « Des points communs ? réfléchit Daniel. Pas vraiment. Nous serions presque opposés dans pas mal de domaines. Mais comme on dit, les opposés s’attirent et nous sommes complémentaires. Je suis plus calme et toi, tu as tout le temps besoin de bouger et de faire une bricole à la maison. » Colette réplique : « Quand nous serons morts, nous aurons le temps de dormir. » « Nous sommes à la retraite, donc il ne nous reste plus que les loisirs pour nous occuper », résume-t-il.

Ils ont décidé de vivre ensemble la majeure partie de l’année dans la grande maison de Daniel. Mais Colette préfère garder son appartement à côté car elle s’y sent mieux. « C’est aussi une sécurité, car ma maison sera la propriété de mes enfants si je décède, explique Daniel. Et elle se retrouverait sans logement. »
Les souvenirs accumulés sur les murs et dans les meubles des maisons sont parfois impossibles à quitter. Certaines femmes, comme Colette, veulent garder leur toit pour rester indépendante. Vincent Caradec, sociologue à l’université de Lille, a observé ce besoin d’indépendance chez certains seniors dans son livre, Vieillir après la retraite, approche sociologique du vieillissement (2004). Ces nouveaux couples ont le « désir de préserver leur autonomie, une certaine liberté, surtout les femmes. Elles veulent garder leurs activités quotidiennes qui ont rythmé leur vie pendant longtemps, comme leurs habitudes dans un quartier, le médecin, le voisinage, etc. ».  

Françoise, 61 ans et Pascal, 68 ans, se sont rencontrés à la guinguette de Vallères. C’est d’un commun accord qu’ils ont décidé de vivre un jour chez l’un, un jour chez l’autre. Et parfois, ils restent chacun de leur côté. Ils préfèrent partager des activités qu’ils aiment plutôt que les tâches quotidiennes comme les courses, le ménage, qui peuvent rapidement être ennuyeuses. Claudette ne dira pas le contraire, elle cherche un homme uniquement « pour faire des voyages, sortir ensemble », pas plus. Elle a fréquenté un danseur, rencontré lui aussi à la guinguette de Vallères. Deux mois après, elle rompait : son désir d’indépendance était plus fort. « Je n’aime pas trop qu’on empiète sur ma vie, affirme-t-elle. Il était trop présent. Je ne voulais pas qu’il me voit dans mon pyjama trop moche », avoue-t-elle dans un éclat de rire.

Quant à la sexualité au sein du couple, si elle n’a pas la même place à 60 ans qu’à 20 ans, elle existe néanmoins et reste importante. Dans son cabinet à Chambray-lès-Tours, la sexologue Patricia Bourget constate que les plus de 60 ans s’interrogent de plus en plus. Certains viennent la voir après des années de relations. D’autres viennent de se rencontrer. Ils veulent mettre des mots sur leur vie sexuelle. « La génération des gens vieillissants est différente que celle de nos aînés, analyse-t-elle. Leur sexualité n’est pas aussi taboue qu’il y a quelques décennies. »

Si le désir traverse les âges, la sexualité des seniors évolue. « Les corps sont vieillissants. Ils vont être moins fougueux. Ils vont avoir une sexualité moins pénétrante. La sensualité sera plus importante, comme les caresses. Ils se donnent plus de temps », indique-t-elle.

La place du « faire l’amour » dans l’amour diminue. « C’est descendu dans mes priorités, ressent Pierre. Nous sommes plus câlins, plus tactiles que les jeunes en couple, complète Annie. C’est ça qui est important à notre âge. » Lorsque les corps vieillissent, le rapport sexuel peut aussi devenir impossible. Est-ce l’amour platonique pour autant ? Maurice ne cache pas sa frustration de ne pas pouvoir prouver ses sentiments à Simone par ce biais. « Si le corps ne suit peut-être plus, c’est une grande satisfaction de savoir que le cœur, lui, reste toujours aussi jeune », se réconforte-il.

La pêche est une des nombreuses activités que Colette et Daniel, en couple depuis six ans, aiment partager. Photo : Lucie Martin/EPJT
Ces nouvelles idylles ne sont pas toujours faciles à faire accepter par l’entourage. À commencer par les enfants. Qu’ils aient 20 ou 40 ans, ils peuvent avoir du mal à se faire à l’idée que l’un de leurs parents fréquente une autre personne. Cela peut être encore plus difficile à vivre lorsque l’autre membre du couple est décédé. Maurice, à l’Ehpad aux Trois-Moutiers, est dans cette situation. Sa fille ne comprend pas. « Évoquer ma relation avec Simone est interdit. D’ailleurs, elle ne l’a rencontrée qu’une fois et, depuis, elle ne veut plus avoir affaire à elle. » Au contraire, pour la fille de Simone, c’est un vrai bonheur : « Je la savais déjà en sécurité là-bas mais de savoir que, en plus, elle a une relation qui lui apporte beaucoup de douceur me rend heureuse pour elle. »

Quant à Annie, ses relations avec ses deux filles se sont dégradées suite à son divorce et à son installation avec Pierre. L’aînée a mis un an avant d’accepter de le rencontrer. La seconde, elle, n’a jamais. « J’ai toujours été très fusionnelle avec mes enfants. Nous n’avons jamais eu le moindre mot avant cette histoire-là », regrette Annie. Même son petit-fils, avec qui elle est très proche, a été surpris que ses grands-parents puissent se séparer : «  Mais mamie, on ne divorce pas à 65 ans, merde », a-t-il envoyé par SMS. Si la plupart des membres de sa famille a accepté cette nouvelle relation, elle évite d’aborder le sujet. « Je ne vais plus à la dispute, explique-t-elle. Ça fait trop mal. J’espère que le temps passera dessus mais j’essaie de leur faire comprendre qu’il ne m’en reste plus beaucoup. »

Ces nouvelles relations sous-entendent une activité sexuelle. « Toute sa vie, la mère restera une madone aux yeux de son enfant. Il y a un blocage. On ne pense pas que nos parents peuvent faire l’amour », analyse la sexologue Patricia Bourget. Les histoires dans les Ehpad sont révélatrices de cet état d’esprit. À Tours, une cadre de santé raconte que la fille d’un patient n’a pas accepté que son père ait une liaison avec une résidente. « Monsieur est tombé plusieurs fois du lit de madame », se souvient-elle. En temps normal l’établissement aurait dû prévenir la famille, « mais pour protéger la vie personnelle du patient, nous ne lui avons rien dit. »
Dans tous les Ehpad, les équipes soignantes font attention à respecter l’intimité des couples au sein de leur établissement. « Frapper, attendre quelques secondes, puis entrer » sont les règles de base. Elles sont inscrites dans la loi relative à l’adaptation de la société au vieillissement (loi ASV), votée en décembre 2015 : « Les maisons de retraite médicalisées (…) sont à la fois, des lieux de soins et de vie. [Ils] doivent être conçus de manière à mieux intégrer les souhaits de vie privée des résidents, leur intimité et leur vie sexuelle. »

L’Ehpad Varennes de Loire (CCAS), à Tours, avait envisagé de mettre en place des pancartes « ne pas déranger » comme dans les hôtels car un couple formé dans l’établissement s’était fait surprendre à plusieurs reprises. Aujourd’hui, il n’existe pas de formation en interne sur la sexualité mais les soignants peuvent en parler avec le psychologue de l’établissement.

Les écoles d’aides-soignantes abordent maintenant le sujet avec leurs élèves. Margaux est agent de services hospitaliers (ASH) dans l’établissement. Pendant son Bac pro ASSP (accompagnement soins et services de la personne), une à deux heures par semaine étaient consacrées à la sexualité chez les personnes âgées. Mais sa collègue Claire, qui a suivi  sa formation il y a dix-sept ans; se souvient : « On y consacrait tout juste qu’un après-midi… »

Prévention des infections sexuellement transmissibles, pour les seniors aussi

Les seniors se protègent peu. Selon l’enquête VIH Seniors réalisée par Opinion Way pour le laboratoire Janssen en 2014, plus d’un tiers des Français de 50 à 70 ans, qui a eu plusieurs partenaires ces dernières années, n’a jamais mis de préservatifs. Ce chiffre est de 12 % chez les 18-49 ans. En France la prévention cible principalement les jeunes. Pourtant, la sensibilisation est nécessaire. En 2016, un hétérosexuel sur trois avait 50 ans ou plus lorsqu’il découvrait sa séropositivité. Une tendance stable depuis plusieurs années.

La France n’est pas le seul pays concerné par ce phénomène. Aux Etats-Unis, Safer sex 4 seniors s’est emparé du problème. Ce collectif indépendant d’auteurs, d’éducateurs et de chercheurs a lancé une campagne de sensibilisation en mars 2012. Son message : « Il y a pleins de manières de le faire, mais il n’y a qu’une manière de se protéger : le préservatif. »

Safe Sex for Seniors Public Service Announcement from Melanie Davis on Vimeo.

À l’Ehpad des Trois-Chemins, aux Trois-Moutiers, tous les lundis soirs, des petits groupes de parole sont organisés. La sexualité des personnes âgées y est abordée avec tout le personnel. « Ce sont des questions qui continuent d’interroger, voire de heurter nos équipes les plus jeunes, confie Corinne Guérin, cadre de santé. Les histoires entre les résidents, cela ne nous regardent pas, sauf lorsqu’il y a des troubles. Il faut savoir si chaque personne est bien consentante. En ce moment, nous avons un cas délicat : un monsieur alterne entre deux dames. Ils ont tous les trois des troubles différents. Mais en tant que cadre de santé, je ne me vois pas intervenir et décider à leur place. Pourquoi ne ressentiraient-ils plus de désir sexuel en cas de démence ? »

Malgré ces difficultés, certains couples prouvent que ces nouveaux départs après 60 ans sont durables. C’est le cas de Jean, 89 ans, et Léonie³, 83 ans, venus faire quelques pas de danse au bal de Joué-lès-Tours, un jeudi après-midi. Leur histoire a commencé ici, en 2000. Au départ, ils vivaient sous le même toit. Mais aujourd’hui, ils alternent entre deux résidences. La raison ? La pension de réversion. Léonie et Jean sont tous les deux veufs et reçoivent cette somme d’argent qui correspond à une partie de la retraite que touchaient leurs conjoints décédés. En vivant en concubinage, ils pensaient voir leur pension diminuer. « Je ne pouvais pas me permettre de perdre cette somme. C’est une grande partie de mes revenus », affirme-t-elle. La perte ou la diminution de cette pension concerne aussi les couples qui se remarient. Dans Vieillir après la retraite, approche sociologique du vieillissement, le sociologue Vincent Caradec a observé des cas pratiquement similaires. Parmi les seniors veufs qu’il a interrogés, certains affirmaient qu’ils ne pouvaient pas se remarier à cause de la pension de réversion. Dans ces cas-là, en effet, la plupart des régimes de retraite suppriment le versement.

Malgré cet obstacle financier pour les veufs, les seniors sont de plus en plus nombreux à se passer la bague au doigt. En dix ans, le nombre de mariages des plus de 60 ans a augmenté de 63 % selon l’Insee. Ils étaient 13 173 à se marier en 2014 en France, contre 8 300 en 2004. Alors, si l’amour n’a pas d’âge, longue vie aux jeunes mariés.

Les mariages de plus de 60 ans en 2017 en Indre-et-Loire

(1) (2) (3) Les prénoms ont été modifiés.

Théo Caubel

@TheoCaubel
20 ans.
En licence professionnelle à l’EPJT option journalisme radio.
Passé par France Bleu, RCF, Le Courrier de l’Ouest, L’Obs.
Mordu d’actualité. S’intéresse aux nouvelles écritures journalistiques.
Se destine à la radio.

Mathilde Errard

@Mathilde_Errard
21 ans.
En licence pro radio à l’EPJT.
J’aime avant tout le terrain, tendre un micro et plonger l’auditeur dans un petit univers radiophonique le temps d’un reportage. Passionnée par l’actualité internationale, en particulier le monde arabe. Passée par France culture, France bleu Périgord, Sud-Ouest et la réalisation-présentation d’une émission de « Secrets d’info » sur France inter.

Lucie Martin

@Lucie_Mart
22 ans.

En licence pro TV à l’EPJT.
Passionnée de voyages et de photographie.
Passée par TV Sud et 8 Mont Blanc. Envisage de parcourir le monde avec sa caméra pour réaliser des documentaires

Ces anciens qui restent entre eux

Ces anciens qui restent entre eux

Photo : Gianluca Carmicella (Creative Commons)

En France, ils sont de plus en plus nombreux ces retraités, issus de minorités fragilisées, qui cherchent refuge auprès des leurs pour passer le reste de leur vie. Ils souhaitent assumer ouvertement leur sexualité, partager une philosophie ou encore être aidé dans la pratique de leur religion. C’est ainsi que se multiplient les maisons de retraite communautaires.

Par Toinon Debenne et Lucie Martinez

« Je rigole souvent avec mes amis quand on délire sur ce que serait une maison de retraite LGBT. Trois pédés, deux lesbiennes, une folle transgenre, il y a tout pour faire l’ébauche d’un blockbuster au cinéma. » Dans un éditorial datant de 2009 pour Minorités, le webzine qu’il a fondé, Didier Lestrade (également fondateur de la fameuse revue gay Têtu) se fait des films. Nous sourions car son scénario a finalement quitté le domaine de la fiction.

Les seniors représentent près d’un tiers de la population française, soit près de 20 millions. Photo : Horia Varlan (Creative Commons)

Des maisons de retraite pour gays sont aujourd’hui sérieusement envisagées par les associations AIDES, SOS Homophobie et LGBT. Les détails sont donnés dans le rapport sur le vieillissement des personnes âgées lesbiennes, gays, bisexuelles et transexuelles, remis en novembre dernier à la ministre chargée des Personnes âgées et de l’autonomie de l’époque, Michèle Delaunay. « Il existe une demande réelle et récurrente », peut-on y lire. Michael Bouvard, membre de SOS Homophobie, nous explique : « Les homosexuels ont un vécu de clandestinité. En fin de vie, ils cherchent un endroit où ils pourraient être eux-mêmes. » Un endroit « plus que gay friendly », précise-t-il. Entendez que les hétéros y sont les bienvenus mais qu’ils n’y mettront probablement pas les pieds. Michael Bouvard est conscient des risques. Mais « il s’agit en quelque sorte d’une ghettoïsation en réponse aux discriminations ». Ces maisons sont une réponse particulière à une situation particulière. Car il est vrai qu’avec l’âge, les LGBT en ont marre de se cacher.

La protection des personnes âgées LGBT était déjà évoquée en 2012 dans le plan d’action contre l’homophobie de Najat Vallaud Belkacem, ministre des Droits des femmes. Une conférence LGBT-Île-de-France avait lieu la même année. En janvier 2013, le rapport sur l’adaptation de la société au vieillissement de sa population, était publié par le gérontologue Luc Broussy. Mais ce n’est que récemment que les premiers projets ont vue le jour. Très timidement : les pouvoirs publics restent frileuses devant les demandes de subventions. Le plus abouti est privé : le village-retraite basé à Sallèles dans l’Aude, présenté en juillet 2013 au maire comme un lieu ouvert à tous les retraités, et qui a finalement orienté son offre vers les personnes homosexuelles.

Chibanis, les délaissés des trente glorieuses

Mais celles-ci ne sont pas les seules à appeler de leur vœux une vieillesse communautaire. Et à avoir du mal à faire valoir leur besoin de maisons de retraite communautaires. Ainsi, les « chibanis » (« vieux » en arabe algérien) en ont vu passer des rapports les concernant. Celui sur les immigrés vieillissants, en 2002, celui sur la condition sociale des travailleurs immigrés âgés, le rapport Jacquat-Bachelay, en 2013… Sans qu’aucune solution ne soit trouvée pour ces hommes, accueillis en masse dans les années cinquante à soixante-dix en France et maintenant devenus vieux. Et seuls. Par exemple, le projet d’Hanifa Chérifi, membre du Haut Conseil à l’intégration, est au point mort.

Les anciens travailleurs maghrébins se retrouvent seuls. Photo : Neil Moralee (Creative Commons)

Autant dire que lorsqu’il s’agit en plus de retraités musulmans, les chances de créer un établissement communautaire sont encore plus minces. Nous rendons visite à l’avocat parisien Me Chems-Eddine Hafiz. « L’islam suscite des réticences », lance-t-il. C’est en partie ainsi qu’il explique les refus et silences des mairies d’Île-de-France qu’il a sollicitées pour son projet. Depuis 2009, il tente de donner naissance à une maison de retraite médicalisée pour musulmans. « Les contraintes de la religion sont nombreuses : cinq prières quotidiennes vers la Mecque, les ablutions, le ramadan… Un tel établissement aurait un intérêt pratique. Il permettrait aussi que ces personnes vivent leurs dernières années dans un bain culturel qui est le leur. Je pense que c’est nécessaire pour des gens aussi vulnérables. » Me Hafiz est allé faire part de ses envies au président de la République de l’époque, au ministre de l’Intérieur, aux conseillers du Premier ministre. « On m’a dit, vas-y, va-y. On m’a encouragé. » Mais à ce jour, aucune maison de retraite musulmane n’est encore sortie de terre.

Les Babayagas, elles, sont parvenues à leurs fins. Elles ont ouvert leur foyer, rue de la convention à Montreuil, le temps et la médiatisation aidant. Mais si l’association fondée en 1999 a abouti à un bâtiment de quatre étages en dur, en 2012, pour 21 vieilles femmes féministes, c’est avant tout parce que Thérèse Clerc, la première d’entre elles, s’est fait violence pour adoucir son discours. Les panneaux affichent un positif « vieillir joyeuse ». Pas grand chose à voir avec le fond de la pensée de Thérèse Clerc : « Je ne vois pas pourquoi on nous obligerait à accueillir des mecs. Ils n’ont qu’à se construire eux aussi des immeubles. » Sans précaution, les 4 millions d’aides publiques à la construction n’auraient pas été versés. « Michèle Delaunay me l’avait dit, “ tu comprends, il faudra mettre de l’eau dans ton vin ”. Nous avons aussi ici, quatre studios réservés à des étudiants, ce qui nous permet de bénéficier du régime des logements sociaux. »

Respecter la mixité même en trichant, ça aide. Mais si le repli  sur sa communauté est un désir chez  les personnes âgées, le  chemin vers les nouvelles formes de communautarisme est tortueux.

Alzheimer, l’ennemi du Coran

C’est en 2009 que l’avocat franco-algérien, Chems-Eddine Hafiz se lance son projet : fonder des maisons de retraite médicalisée réservée aux musulmans. Il crée le fond social des musulmans de France. Il espère recevoir des dons pour financer ce projet hors du commun. Le placement des anciens en institution est mal vu par la communauté, mais Me Hafiz rappelle que tout le monde n’a pas de famille. C’est notamment le cas des chibanis, « ces travailleurs, que la France a accueilli pour soutenir sa croissance dans les années cinquante à soixante-dix. » Beaucoup sont restés et vivent isolés dans les foyers de travailleurs migrants. Or, lorsque la maladie guette, que la dépendance s’installe, l’assistance est indispensable.

Les contraintes de la religion

Un des arguments principaux de Me Hafiz est la pratique de la religion. Comment, alors que la mémoire fait défaut, que le malade est désorienté, se rappeler des prières et des rites ? « Imaginez quelqu’un qui pratique sa religion depuis l’âge de 13 ou 14 ans, qui fait ses prières quotidiennes, observe le Ramadan et les rituels, du matin jusqu’à la tombée de la nuit. Avec la maladie, il ne sait plus s’il a fait ses ablutions ou si sa dernière prière était celle de l’après-midi ou du soir. C’est vraiment terrible. » Dans son projet, les soignants, eux-mêmes musulmans, pourraient aider les patients.

Quelque 3 millions d’euros seraient nécessaires pour l’équipement de base d’une structure de 120 places.

Pour aller plus loin

En Belgique aussi
Europe : Des maisons de retraite pour musulmans européens

 

« Les maisons communautaires sont discriminatoires, mais nécessaires »

Depuis le début des années deux mille, les populations vulnérables souhaitent vieillir avec leurs semblables. Leur intégration dans les établissements classiques est souvent difficile. Alors les structures communautaires se présentent comme une solution.

 

Photo FNAPEPA

Claudy Jarry a 49 ans. Il est ingénieur de formation et directeur régionale adjoint de la Croix-rouge du sud-est. L’entre soi chez les anciens,  est une question familière pour le président de la Fédération nationale des associations de directeurs d’établissements et de services pour les personnes âgées

Pourquoi les maisons de retraite communautaires se développent-t-elles ?

Tout simplement parce que des personnes en ont besoin. C’est pour cela que des professionnels travaillent autour de la thématique de la vieillesse communautaire. La question se pose par exemple pour les personnes âgées en milieu carcéral car la population de plus de 60 ans représente une part importante des prisonniers. C’est également le cas pour les immigrés, majoritairement maghrébins, arrivés en France dans les années soixante pour travailler, et qui sont maintenant à la retraite. Les séropositifs sont également concernés : avec l’évolution des thérapies, ils vivent plus longtemps et ont besoin de soins particuliers. Le vieillissement communautaire est un véritable enjeu. Ces gens veulent se retrouver entre eux car cela leur offre une forme de protection et d’aide pratique.

Pensez-vous que l’Etat doit prendre sa part dans la construction de tels lieux ?

Pour l’heure, la réponse des institutions n’est pas à une approche communautaire. Je ne suis d’ailleurs pas sûr que la loi autoriserait ces structures. En effet ce sont des maisons de retraite exclusives. Seul un certain type de population y est accepté. L’entrée est refusée aux autres. Elles sont donc clairement discriminatoires. De plus nous aspirons tous à l’intégration et ce genre d’endroit apparaît comme moralement peu souhaitable. Mais, le pragmatisme doit l’emporter. Ces maisons sont une réponse à certaines difficultés. Les politiques publiques doivent veiller au respect de la personne et par conséquent proposer des établissements adaptés à chacun.

Vous avez connaissance d’exemples où l’intégration n’a pas fonctionné dans une maison de retraite classique ?

A côté de Béziers, on a tenté d’insérer un détenu dans un de ces établissment. Ça a été un véritable échec. Cette personne n’était absolument pas intégrée. Les autres pensionnaires avait peur de lui. On peut constater ce genre de phénomène partout, mais c’est d’autant plus difficile lorsqu’il s’agit d’un groupe d’âge avancé. Chacun a ses habitudes, sa vision des choses… Peut-être que si deux ou trois autres personnes qui avaient vécu en prison comme lui, l’avait rejoint, il se serait senti moins isolé. Une autre expérience a été menée à Perpignan : une structure pour personnes âgées pauvres a été installée dans le parc d’une maison de retraite. Mais les autres résidents et leurs familles ont été difficiles à convaincre. Ces gens qui vivent des situations particulières ressentent avec violence l’exclusion et préfèrent donc cultiver l’entre soi. Le marché de la vieillesse devra s’adapter à l’émergence de ces populations.

Quelles alternatives peut-on trouver à ces lieux de vie communautaires ?

Imaginez un couple homosexuel vivant dans une maison de retraite classique. Le regard des autres peut-être très dur. Il faut donc inciter les directeurs de ces
structures à faire un travail de communication à l’égard des résidents et de leurs proches, pour permettre l’intégration de tous. Il faut aussi mieux former le personnel soignant : il est important de s’adapter aux besoins spécifiques. Enfin un champ d’intimité doit être respecté.