L’université entre ville et réserve

L’université entre ville et réserve

L’université

Entre ville et réserve

Un pont entre deux mondes, c’est le rôle que tente de jouer l’université Wilfrid-Laurier, de Brantford. En effet, l’inclusion des peuples amérindiens est une des principales problématiques à laquelle doivent répondre les institutions de la société canadienne. Mais ce n’est pas une mince affaire tant les deux communautés sont encore séparées.

Par Pablo Menguy, à Brantford (Canada)

Lorsqu’on se balade dans le centre-ville de Brantford, petite ville canadienne à une heure de Toronto, il est impossible de louper ce mur. C’est un beau mur coloré, orné de nombreux motifs traditionnels amérindiens, certains abstraits, d’autres moins : une tortue et des poissons, représentants officiels d’une ancienne prophétie amérindienne ; une main tendue, symbole de réconciliation. Un autre mur, encore plus grand, imposant, mais tout autant en couleur, se trouve dans la réserve amérindienne de Six-Nations, à vingt-cinq minutes de Brantford.

Deux murs, donc. L’un au cœur d’une petite ville blanche de province, non loin de l’université Wilfrid-Laurier. L’autre, au cœur d’une réserve amérindienne. Deux murs très proches, mais aussi très loin. Deux murs, deux mondes, mais les mêmes artistes. Ce sont des étudiants, des professeurs et des artistes chiliens qui ont imaginé, dessiné, puis mis en couleur ces deux fresques. Avec un nom à la clé : le projet TAG. Tout ce beau monde coordonné par un élément central, l’université Wilfrid-Laurier.

Mur peint lors du projet TAG dans la réserve de Six-Nations. Photo : Medardo Freire

« Grâce à ce projet, j’ai pu rencontrer beaucoup de jeunes Amérindiens. Aujourd’hui, on reste en contact. Ce genre d’activités, ça solidifie des relations, aucun doute là-dessus », s’enthousiasme Jay Ridehout, étudiante à Brantford. Elle se définit elle-même comme une settler (une installée), mot utilisé pour désigner les non-Amérindiens qui habitent sur les terres des premiers habitants du Canada.

Bonnie Whitlow est très fière de ce mur. Originaire de Six-Nations, cette employée de l’université joue aujourd’hui le rôle de lien entre la réserve amérindienne et Wilfrid-Laurier. Bonnie, elle est partout, tout le temps. Tantôt aidant un jeune de Six-Nations à remplir son dossier d’inscription à l’université, tantôt corrigeant les home-works (devoirs maison) d’un autre venu lui demander des conseils. « Certains élèves amérindiens ne se sentent pas en confiance en arrivant à l’université. Ils ont besoin d’aide, encore plus que les autres. » Le fossé est en effet souvent très vaste entre la culture amérindienne et celle de l’université.

Pour Heather, Mady et Ivory, rien de mieux que de déguster une soupe au centre lorsqu’il fait –15 °C dehors. Photo : Pablo Menguy/EPJT

Et tout ceci, Bonnie le fait sur son lieu de travail, à l’Indigenous Center (centre amérindien) de l’université. Elle en est même la responsable et ce depuis 2011, date de l’ouverture. Les cinq employés du centre proposent de l’accompagnement scolaire, de l’aide à l’organisation ou encore des séances pour lutter contre le stress scolaire. Si tout ce programme est en priorité destiné aux élèves amérindiens, tous les étudiants sont bienvenus. Que ce soit pour se faire aider ou tout simplement discuter avec le personnel.

Derrière ce premier objectif, celui de l’accompagnement, se cache une autre mission, plus complexe et plus floue. La mission de rapprocher deux mondes. Celui de la réserve amérindienne et celui des élèves canadiens qui n’ont souvent que des connaissances très limitées – voir aucune – sur la culture et l’histoire autochtone. Pour cela, le centre organise une multitude d’activités qui a toujours pour but de lier et de rapprocher ces élèves. Les deux murs peints sont pour le moment le plus gros projet mais beaucoup d’autres, plus petits, attirent aussi du monde.

Cette semaine, Samuel, 23 ans, fais partie des élèves qui s’occupent de la soupe à l’Indigenous Center  (pour activer les sous-titres, cliquer sur l’icône en bas à droite de la vidéo).

Les élèves ont par exemple la possibilité de participer à des récoltes traditionnelles de maïs, à des ateliers de fabrication de bijoux amérindiens. Ils peuvent aussi de déguster une soupe le mardi midi. Faire le pari du lien humain dans l’espoir de créer un lien social, plus global, voilà le travail de Bonnie et de ses collègues.

John, 25 ans, s’occupe également de la soupe pour la première fois (pour activer les sous-titres, cliquer sur l’icône en bas à droite de la vidéo).

« On est vraiment partis de loin avec certains élèves qui ne connaissaient rien à la culture amérindienne. Certains en avaient même peur. Une fille nous a raconté qu’elle venait seule à la soupe du mardi car ses amies pensaient que nous étions des sorcières », se désole Bonnie. Mais, aujourd’hui, les mentalités évoluent, constate-elle. Tant du côté des élèves amérindiens, qui hésitent moins à s’inscrire à l’université, que du côté des non-Amérindiens, qui montrent un plus grand intérêt pour l’histoire du Canada et de la culture autochtone.

Quand Bonnie est arrivée en 2011, seuls onze élèves de la réserve étaient inscrits sur le campus. « Avant 2011, avoir des élèves de la réserve, ce n’était vraiment pas une priorité pour l’université. La prise de conscience a commencé à s’opérer doucement au cours des années deux mille. C’est pour cela que l’université a ouvert l’’ndigenous Center et m’a engagée », témoigne Bonnie. En 2017, ils étaient 56 élèves de Six-Nations à être inscrits à Wilfrid-Laurier.

L’Indigenous Center n’est pas le seul programme mis en place par l’université pour répondre à ce besoin de reconnexion. Tous les élèves en première année au campus de Brantford ont pour obligation de prendre un cours d’introduction à l’histoire amérindienne. « L’ignorance de certains de ces élèves me choque beaucoup, témoigne Darren Thomas, professeur d’études amérindiennes. Le problème, c’est qu’au collège et au lycée, on ne leur enseigne quasiment pas ces questions, alors que c’est fondamental pour comprendre le pays aujourd’hui. » Lui-même est originaire de la réserve des Six-Nations.

D’où aussi l’importance de projets comme le mur pour apprendre de manière moins scolaire. Jay Ridehout, une étudiante qui a participé à TAG, se rappelle : « J’ai entendu beaucoup de jeunes dire qu’ils apprenaient des choses sur la colonisation pour la première fois. Le fait d’avoir participé aux peintures, d’avoir été immergé avec des Amérindiens, je pense que ça en a changé beaucoup. »

« L’université ne va pas assez loin dans son programme d’intégration. Les dirigeants pensent comme une entreprise, il leur faut de la rentabilité à court terme. A la fin de la journée, ce n’est pas une question de bonne volonté, mais de dollars. »

Darren Thomas, professeur d’études amérindiennes

S’il reconnaît que l’université a fait des progrès dans l’intégration de la communauté amérindienne, Darren reste critique. Pour lui, l’université n’en fait pas assez et ne pousse pas sa politique d’intégration assez loin. « C’est une entreprise. Quand elle investit dans des programmes d’aide à l’intégration, il faut qu’il y ait un retour sur investissement. Or, les programmes d’intégration comme les bourses se mesurent sur le long terme, explique Darren. A la fin de la journée, ce n’est pas une question de bonne intention mais de dollars », déplore-t-il.

Ces programmes d’aide financière sont en effet importants pour la communauté amérindienne. Pour elle, le prix élevé à payer pour entrer à l’université reste un obstacle majeur. Mais l’argent est loin d’être la seule barrière. La conquête des cœurs est aussi primordiale. « En 2004, quand Wilfrid-Laurier a lancé une politique timide pour attirer des élèves amérindiens, en ouvrant des cours sur la culture et l’histoire amérindienne par exemple, ça ne marchait pas bien. Ça n’a pas eu un gros succès », explique Gary Warrick.

La soupe du mardi peut aussi être l’occasion pour choisir la prochaine sortie parmi celles organisées par l’Indigenous Center. C’est ce que font Alex, Jessy, Madison et Megan. Photo : Pablo Menguy/EPJT

Ce professeur, qui enseigne depuis que le campus a ouvert ses portes en 1999, s’est vu confier le premier cours d’études amérindiennes en 2004. « Les élèves amérindiens avaient peur de venir à Brantford. Ils se sentaient seuls, peu en sécurité. Les familles se faisaient ensuite passer le mot à l’intérieur de la réserve comme quoi il ne fallait pas aller à l’université. C’était très handicapant pour nous. L’ouverture de l’Indigenous Center en 2011 a beaucoup rassuré », se rappelle Gary.

« Quand je suis rentrée à l’université, certaines personnes ont arrêté de me parler, car ils me considéraient comme une traître. »

Bonnie Whitlow, responsable de l’Indigenous Center

Pour les familles, laisser partir leur enfant à l’université a une portée symbolique très lourde, bien plus profonde que de « simples » études.  « Certaines d’entre elles considèrent qu’envoyer leur enfant à l’université est une trahison envers leur propre peuple. C’est parfois vu comme une abdication devant les personne qui nous ont envahi et ont détruit notre mode de viev», explique Bonnie.

Cela renvoie également au traumatisme de ces milliers d’enfants, enlevés de force à leur famille, pour être placés dans des institutions, les Residential Schools, afin d’être « civilisés ». Une politique d’assimilation forcée, qui a démarré au XIXe et qui a duré plus d’un siècle.

Quand elle est entrée à l’université Mac-Master, un établissement non loin de la réserve des Six-Nations, à la fin des années quatre-vingt-dix, Bonnie était la seule de sa famille à partir étudier dans une « université occidentale ». « Certaines personnes que je connaissais ont arrêté de me parler. Ils me considéraient comme une traître », raconte-t-elle, encore émue.

« Les hésitations viennent aussi du problème de la langue », explique Bonnie. L’apprentissage renvoie en effet à cette idée de destruction culturelle. Les parents se retrouvent dans un dilemme complexe : étudier à l’université en langue anglaise revient à accepter et à légitimer la présence « étrangère » sur les terres de leurs ancêtres. Une idée inconcevable pour certains, qui le vivent toujours comme une forme de colonisation.

« Quand on parle anglais, on adopte aussi certaines normes liées à la langue. Le langage forme notre façon de faire et de penser, continue Bonnie. Mais c’est une question sans fin, un cercle vicieux. Regardez, même moi là, je parle en anglais, donc d’un certain côté, j’aide à coloniser. Mais je m’appelle officiellement Kawennakon Bonnie Whitlow. Entrer à l’université ne m’a pas fait perdre mon nom amérindien. Au contraire, je le mets en avant. »

Chaque semaine, un nouveau groupe d’élèves se relaie pour faire la soupe du mardi.
Cette semaine, c’est au tour des étudiants en master de criminologie. Photo : Pablo Menguy/EPJT

Pour Bonnie comme pour les deux professeurs que nous avons rencontrés, envoyer son enfant à l’université n’est pas une trahison. C’est au contraire un moyen d’aider la communauté. « On cherche à montrer aux populations amérindiennes qu’étudier dans une université dite ”occidentale” est un moyen pour promouvoir la culture amérindienne et non pas de la dévaloriser », explique Gary Warrick.

Le professeur essaie toujours de trouver une balance dans la forme de ses cours entre le modèle amérindien et celui non-amérindien afin que tout le monde s’y retrouve. « Je privilégie les cours en cercle, où chacun parle et donne son avis, ce qui est plus proche de la pédagogie des natifs. J’essaie de promouvoir l’art et la parole. Même si, parfois, je suis obligé de faire des cours plus classiques quand les classes sont trop nombreuses », explique Gary.

« Certains sont réticents à se déclarer comme amérindiens. Ils ont peur d’être mal vus ou d’être dévalorisés. »

Margaret Neveau, Indigenous Center

« On a aussi passé beaucoup de temps à répertorier les élèves amérindiens qui n’habitaient pas dans la réserve. Même si les choses évoluent, certains sont réticents à se déclarer amérindiens. Ils ont peur d’être dévalorisés ou d’être mal vus », explique Margaret Neveau, responsable de la relation avec les élèves à l’Indigenous Center. Elle soulève ici un autre problème fondamental, ancré dans l’histoire du pays et dans celle de la ville de Brantford tout particulièrement : le racisme envers la communauté amérindienne.

Façade de l’Indigenous Center. Photo: Pablo Menguy/EPJT

« Historiquement, les relations entre la ville et la communauté native sont terribles », explique Bonnie. Selon elle, le racisme est encore prégnant à Brantford. « Dans les années quatre-vingt-dix, le gouvernement a voulu mettre plus de moyens dans les réserves. Mais il s’y est mal pris. L’État a baissé les taxes et a distribué des subventions. Mais cela a surtout augmenté des trafics en tout genre. La consommation d’alcool dans les réserves a également augmenté », déplore-t-elle.

En dehors des cours donnés aux étudiants, les membres de l’Indigenous Center organisent des réunions pour mieux faire connaître l’histoire de la ville et de la culture amérindienne. Car, pour eux, le rôle de l’université ne s’arrête pas à apprendre aux élèves. L’objectif est de se servir de l’influence et de la légitimité de l’université pour toucher les habitants, les convaincre. Recréer, ou créer tout simplement, du lien social. Et ce, grâce au savoir.

Faire découvrir la culture amérindienne aux habitants de Brantford grâce à la légitimité de l’université, une autre mission vaste et complexe

Le centre organise par exemple des conférences ouvertes sur le rôle des Residential Schools. Si la dernière a fermé en 1996, c’est encore aujourd’hui un lourd traumatisme pour les populations amérindiennes qui demandent réparation. « Après les conférences, des gens viennent me voir en me disant qu’ils n’étaient absolument pas au courant, et me demandent ce qu’ils peuvent faire pour aider », se réjouit Bonnie.

Certains choisissent de venir à l’Indigenous Center uniquement pour se sentir à l’aise et travailler.
C’est par exemple le cas de Krystene.  Photo: Pablo Menguy/EPJT

Pour Gary Warrick, le campus de l’université, dont les bâtiments sont répartis dans le centre de Brantford, joue aussi un rôle protecteur. Cette configuration incite les jeunes Amérindiens à se rendre en ville. Ce qui était loin d’aller de soi il y a encore quelques années. « L’enceinte du campus est réconfortante pour eux, ils se sentent plus en sécurité. Avant, ils avaient parfois peur de se mélanger avec les habitants, tellement la défiance de la population était grande », analyse le professeur.

Pour lui, outre le campus, l’Indigenous Center joue encore davantage ce rôle de protecteur et ce pas uniquement pour les Amérindiens : « Il est intéressant de noter que de nombreux élèves issus d’autres minorités, comme les élèves noirs, aiment venir ici, ils s’y sentent bien .» Et il ajoute en souriant, « Noirs, Blancs, Amérindiens, de Brantford ou de la réserve, créer des liens parmi tout ce beau monde, c’est peut-être ça, finalement, le but final de l’université ».

Pablo Menguy

@Pablo_Menguy
22 ans
Etudiant en licence professionnelles presse écrite, en mobilité au Canada en 2018-2019. Passionné par l’actualité internationale et les questions sociétales. Passé par LeMonde.fr, La Croix, L’Obs et L’Orient le Jour

Bransterdam légalise le cannabis avant l’heure

Bransterdam légalise le cannabis avant l’heure

Bransterdam légalise le cannabis avant l'heure

Le cannabis est en voie de légalisation au Canada. Les commerces indépendants fleurissent. Même s’ils sont encore illégaux, ces « cannabis lounges » proposent aux particuliers de venir fumer leur marijuana personnelle tout en créant des liens sociaux. À Brantford, Branden General a ouvert son entreprise il y a maintenant deux ans et se réjouit de la future légalisation.

Par Laura BANNIER, à Brantford (Canada)

Les fenêtres du bâtiment aux murs rose éclatants sont obstruées, la lumière paraît éteinte. Rien n’indique que le café Bransterdam est en service si ce n’est le panneau « Open » qui clignote discrètement derrière l’une des fenêtres en bois. Une odeur forte de cannabis s’échappe lorsqu’un client pousse la lourde porte pour sortir. A l’intérieur, un petit groupe est rassemblé autour d’un bar. Les trois employés s’occupent à divertir les clients pendant que le patron se cache dans ses bureaux.

Une vingtaine de minutes plus tard, l’imposant Branden General sort de son antre, salue ses clients et s’assoit à une table à l’écart pour rouler son joint. Une casquette noire estampillée Bransterdam sur la tête, Branden se fait discret. Cela fait maintenant deux ans qu’il est aux commandes de ce « cannabis lounge », un bar où les clients ne boivent pas, mais fument du cannabis. Pour y entrer il faut avoir 19 ans et apporter sa consommation personnelle. « Notre communauté avait besoin de ce café, nous avions besoin d’avoir une alternative à l’alcool car beaucoup de personnes veulent juste passer du temps avec leurs amis sans forcément finir bourrées », affirme le patron. Et d’ajouter que le voisinage serait même ravi que son commerce soit venu remplacer le précédent bar. « Les voisins nous adorent, ils me l’ont dit. Ils seraient même triste si nous partions. Car, ici, il n’y a jamais de problème de bagarre. »

L’attrait du gain

Avec la légalisation qui s’annonce, le business est florissant et les entreprises se multiplient. « Il y a deux ans, on était le seul cannabis lounge de Brantford, explique-t-il. Le cannabis c’est une industrie qui coûte des milliards. On voulait juste être en avance. Aujourd’hui, il y a un autre café en bas de la rue, Herbology et j’ai entendu dire qu’il y en avait un autre à l’ouest de la ville. » Si l’entrée est gratuite, le cannabis qui y circule est, lui, payant. Afin de développer son activité, Branden a ouvert une cuisine. Après avoir montré sa carte d’identité, on peut déguster des brownies au cannabis, des hot-dogs ou encore des sodas infusés, préparés avec soin par quelques un des cinq employés. « Nous sommes actuellement en train de mettre à jour notre menu, ajoute Branden. Nous privilégions les circuits courts et travaillons avec des producteurs locaux. »

Le cannabis utilisé dans les recettes est récupéré par les employés dans les usines thérapeutiques. Ces dernières font pousser du cannabis à destination des patients, mais sont autorisées à vendre leur surplus.

Roulant son joint, Branden salue les clients qui se succèdent pour acheter quelques grammes. La porte de Bransterdam reste rarement fermée plus de cinq minutes d’affilées. Lorsqu’il a ouvert, son propriétaire était plutôt discret sur son activité, mais il en est rapidement devenu fier. « C’est vrai, au début, on a surtout lancé le bar pour gagner de l’argent. Mais après avoir rencontré tous ces clients qui m’ont raconté leur histoire, je me suis rendu compte que le cannabis avait une vraie utilité, au delà du plaisir récréatif », confie Branden. Il se souvient particulièrement de ce soldat rentré d’Afghanistan souffrant d’addiction. « Le cannabis l’aidait à soulager ses douleurs chroniques mais lui a aussi permis de se passer des opioïdes qu’il consommait », explique-t-il.

 

Devenu activiste, il défend fièrement son business. « Le cannabis a aidé tellement de gens que je pense qu’on fait une bonne chose avec notre café et je veux me battre pour cette cause », affirme-t-il.

Une légalisation plus qu’attendue

Branden a tiré sa première taffe à l’âge de 14 ans. Depuis, le cannabis a toujours fait partie de son quotidien. Né dans la réserve indienne des Six Nations de la Grande Rivière, il est venu s’installer à Brantford pour faire ses études. Après avoir obtenu son diplôme de marketing, il décroche un emploi d’agent de sécurité. « C’était vraiment un travail ennuyeux. J’étais tout le temps tout seul », se souvient-il. Il a tout laissé tomber pour ouvrir le Bransterdam. Lui et son partenaire Kyle ont choisi de nommer l’endroit en fonction de leurs deux héritages : « Bran » pour Brantford, et « sterdam » pour Amsterdam, la ville d’origine des ancêtres de Kyle.

L’usage récréatif étant encore illégal, le patron préfère fermer les yeux et considère que tous ses clients fréquentent Bransterdam pour des raisons thérapeutiques. Certains sont atteints de douleurs chroniques, d’autres d’anxiété, mais tous ont en commun une ordonnance du médecin qui leur donne le droit de consommer. L’alcool et tous les autres types de drogues restent cependant interdits dans l’établissement. Il souhaite que son café soit un endroit où les patients puissent suivre leur traitement de manière sécurisée.

Programmée pour le 1er juillet 2018, la légalisation du cannabis pour usage récréatif réjouit Branden. « Je suis content car il est temps », grogne-t-il. Pourtant, son activité de revendeur est illégale aujourd’hui et continuera de l’être après la légalisation. Les autorités locales tolèrent son activité. « Si on avait fait un référendum, le cannabis serait légal dans ce pays depuis au moins quinze ans », ajoute Branden.

Le légalisation, c’est aussi plus de clients pour Bransterdam. « Plus de gens vont venir car ils seront plus à l’aise », assure le patron. Pourtant, cette nouvelle loi lui donne aussi la boule au ventre. « J’ai peur que le gouvernement essaye de tout fermer. Ce n’est pas juste et c’est contre nos droits, revendique-t-il. Je n’aime pas que le gouvernement essaye de tout contrôler afin d’avoir un monopole. » Pour lui, les Canadiens devraient avoir le droit de créer leur business et de choisir où ils achètent leur cannabis. En Ontario, le cannabis sera vendu dans des magasins contrôlés par l’Etat comme l’alcool l’est aujourd’hui. Et la consommation sera interdite en public. 

La plupart de son temps, Branden le passe dans son café à gérer la paperasse. Après avoir passé la première année à répondre aux questions des clients et à former ses employés, il se contente maintenant d’observer et de faire les comptes. « Je m’assure aussi qu’il n’y ai aucun problème, que ce soit avec mes employés ou mes clients », ajoute-t-il.

Les deux jours de repos qu’il s’offre par semaine sont consacrés à sa famille. « Ma famille supporte mon entreprise et n’a jamais jugé mon activité », affirme-t-il. Pour autant, il ne laisserait pas ses fils de 15 et 17 ans mettre les pieds dans le café. En Ontario, il sera possible d’acheter du cannabis à l’âge de 19 ans. Branden souhaite suivre cette règle et la porte d’entrée est d’ailleurs déjà estampillée d’un signe « 19 et plus, carte d’identité demandée ».

Attendre 19 ans, ce n’est pas uniquement une question de loi, c’est aussi parce qu’il s’inquiète des effets négatifs du cannabis sur le cerveau des adolescents. « Je me suis assis avec mes enfants et je leur ai expliqué que les études montraient des effets négatifs sur les jeunes cerveaux. Je préférerais qu’ils ne fument pas mais je ne suis pas toujours là pour vérifier, je leur fais confiance », explique le père.

Des employés conquis

Les quatre employés ont une vingtaine d’années. Chacun arbore joyeusement un joint au bout des doigts. Ils papotent avec les habitués. Branden souhaite conserver un environnement chaleureux dans son bar et privilégie avant tout le contact avec les clients. Miranda* vient ici tous les jours depuis trois mois. Elle a découvert le café grâce à sa cousine. « J’adore cet endroit car il y a une super ambiance, explique la jeune femme. Je me suis fait beaucoup d’amis, c’est comme ma deuxième famille. »

« Branden est super, il a réussi à créer un environnement de travail qui ne donne pas envie de rentrer à la maison. L’entrée est gratuite donc, la plupart du temps, tous mes potes se retrouvent ici et on traîne ensemble »

Rupert Skull, 28 ans, employé à Bransterdam

Rupert Skull, 28 ans, travaille à Bransterdam depuis deux ans. Branden l’a chargé de la gestion des animations. « On a des groupe qui viennent jouer. Je m’occupe de planifier les concerts, de faire les réglages sons et je planifie aussi des musiques qu’on passe pendant la journée, » explique le jeune homme originaire de Brantford.
Il apprécie particulièrement le fait que Branden soit flexible et compréhensible quant à ses autres obligations professionnelles. Son collègue, Mark Ciotti, qui a rejoint la bande en février, approuve ses dires sur l’ambiance de travail. L’employé de 32 ans originaire d’Hamilton, en Ontario, il est chargé du nettoyage du bar et de « rendre les clients heureux ». Il apprécie la discrétion de son patron. « Je ne vois Branden que rarement. Il ne nous dérange pas. Il paye tout le monde à l’heure. C’est un type bien », résume-t-il. Il travaille quelques jours par semaine, quand on a besoin de lui. Mais ces jours-là, il fait bien ses dix heures.  De son côté, Branden est satisfait de ses employés. Plus les mois passent, plus la communautés s’agrandit et cela fait sourire le patron.

Un café porté par sa communauté

Branden General se repose sur ses clients afin de développer son activité. « Au début, c’était notre idée. Mais maintenant, c’est une communauté de gens qui nous disent ce qui va, ce qui va pas », explique-t-il. Sur le coin du bar repose une feuille intitulée « Faites un vœux ». Le patron attend des habitués un retour afin d’adapter son offre.

Branden se complait dans son bureau et en sort rarement pour papoter avec les clients. « Je ne veux pas être au bar à parler aux gens car j’ai envie qu’ils créent une communauté solide eux mêmes », assure-t-il. Au début, peu de clients osaient pousser la porte de Bransterdam. Aujourd’hui ils entrent volontiers, ne serait-ce que pour se renseigner. Une pétition a même récemment fait le tour des habitués afin de demander la légalisation des « cannabis lounges ». 

« On est une communauté, et ça commence juste autour de ce bar », affirme-t-il. Là où une dizaine de personnes sont accoudées, des amitiés sont nées. Des clients qui se croisaient tous les jours dans la rue sans se connaître se sont finalement rencontrés et ont commencé à se parler en fumant ensemble. Afin d’attirer des clients, Branden organise des évènements. Les mardis soirs, la petite scène du café est réservée aux comédiens. Le jeudi, c’est les groupes de musique qui se succèdent.
Ces événements sont gratuits et permettent aux clients de se retrouver pour une occasion différente. Branden encourage même ses employés à y prendre part. Rupert Skull, guitariste, se produit alors sur la scène de Bransterdam de temps à autres.

Pour Branden, il devrait y avoir un « cannabis lounge » dans chaque partie de la ville. Son café évolue en même temps que ses clients. « On a rajouté un billard car les clients adoraient ça, explique-t-il. La plupart des posters qui sont affichés aux murs nous ont été donné par nos habitués. »

La légalisation étant toute proche, Branden General garde un œil sur les législations, mais aussi sur les recherches. « Avec la légalisation, plus de recherches vont être financées et on va être capable d’en savoir plus sur les effets à long-terme », espère-t-il. L’homme d’affaires a lui-même pensé à conduire ses propres recherches. Ces dernières commencent dans son café, en recueillant les témoignages de ses clients.

* Le prénom a été changé afin de conserver l’anonymat de la cliente.

Laura Bannier

@LauraBannier
21 ans
Etudiante en licence professionnelle presse écrite de l’EPJT
en mobilité au Canada.
A fait un tour aux rédactions de Ouest-France, Le Penthièvre,
La Nouvelle République, RCF et TVSud.
Fan de sport, de photo et de voyage.
Se destine à la presse écrite et en ligne,
tout en espérant rester au Canada.

Amer anniversaire pour les Autochtones

Amer anniversaire pour les Autochtones

Amer anniversaire

En 2017, le Canada a fêté son 150e anniversaire. De Montréal à Vancouver en passant par Ottawa, le pays a célébré sa naissance à travers des milliers d’événements. Mais du côté des communautés autochtones, la fondation de la nation canadienne est plutôt synonyme de génocide culturel et de vol des terres. Dans la réserve indienne des Six Nations, l’ambiance est tendue et les inégalités persistent.

Par Laura BANNIER, à Brantford

Au premier abord, on se croit dans une ville canadienne comme toutes les autres. On trouve un Tim Hortons, célèbre chaîne de café, une banque, RBC Royal, une station de police, des écoles… Mais, quand on se promène dans le centre-ville, on se rend compte que les bâtiments sont neufs, comme s’ils venaient de sortir de terre. Autour, des champs à perte de vue, les maisons se font rares et les passants plus encore.

Cette ville toute neuve, située au sud de l’Ontario, à une heure de Toronto, est en fait la plus grande réserve indienne du Canada. Les Six Nations de la Grande Rivière est une communauté autochtone composée de six tribus. Elle regroupe 26 000 personnes. La moitié d’entre elles ont fait le choix de vivre dans la réserve. La ville la plus proche, Brantford, est située à vingt-cinq minutes de route.

L’aspect neuf qui déroute le visiteur s’explique par les récents investissements du gouvernement de Justin Trudeau pour les communautés autochtones. Durant sa campagne, en 2015, le Premier ministre a multiplié les promesses à l’égard des premières nations (autre appellation des Autochtones). Parmi celles-ci, un meilleur accès à une éducation de qualité, de nouvelles usines de traitement d’eau et des logements. Les réserves ont alors bénéficié de financements qui leur ont permis de moderniser leurs centres urbains.

Si à l’arrivée des colons européens, les Autochtones sont présents sur tout le territoire, aujourd’hui, leurs réserves ne représentent plus que 2 % du pays. Les Six Nations n’ont pas toujours habité les terres qui leur ont été assignées. au XVIIe siècle, elles ne sont que cinq. Toutes d’origine Iroquoise et venant de l’Etat de New York. Elles se sont réunies pour réduire leurs querelles et unir leurs forces.

Au début du XVIIIe siècle, les Tuscaroras fuient leurs terres en Caroline du Nord colonisées par les Anglais et demandent à rejoindre le groupe. Dès lors, la communauté regroupe les tribus suivantes : Mohawk, Cayuga, Onondaga, Oneida, Seneca et, bien sûr, Tuscarora. En 1784-1785, la communauté entreprend un voyage jusqu’à la Grande Rivière.  Elle signe avec les colons le décret « Haldiman Proclamation ». La communauté des Six Nations devient alors propriétaire de 3 844 kilomètres carrés de terre. Aujourd’hui, d’après le conseil, seulement 194 kilomètres carrés sont encore en leur possession.

 

Des inégalités qui persistent

Dans les écoles de la réserve, les enseignants mettent l’accent sur l’apprentissage de l’histoire. La vraie. Pas celle édulcorée telle qu’enseignée dans les écoles ontariennes. Celle-ci omet trop souvent le génocide culturel dont les populations autochtones se disent avoir été victimes.

De 1820 à 1996, les enfants autochtones sont envoyés dans les écoles résidentielles. Ce système d’éducation publique à destination des Amérindiens avait pour but d’évangéliser et d’assimiler les enfants. Cette pratique de séparation a souvent été décrite comme le fait de vouloir « tuer l’indien dans l’enfant ».

À deux pas du centre-ville, se trouve l’école Polytechnique. Cet établissement regroupe un lycée et une université. Plusieurs programmes sont proposés sur le campus, de l’éducation à l’étude des langues indigènes. L’odeur de la peinture emplit encore le bâtiment. Sur les murs des longs couloirs qui mènent à la bibliothèque, des œuvres d’art indigènes sont affichées.

Une fois passé l’accueil, en longeant le couloir principal, on arrive au Centre pour les connaissances autochtones. Cette pièce dédiée à la culture des Six Nations fait partie intégrante de l’école. Taylor Gibson y est chercheur. Cet homme de 30 ans a passé son enfance dans la réserve des Six Nations. « Grandir ici dans les années quatre-vingt-dix n’a pas été facile. On devait aller dehors pour aller aux toilettes car il n’y avait pas d’eau courante. Les routes étaient vieilles et sales. On devait dormir tous ensemble l’hiver car il faisait trop froid », se souvient-il. Des souvenirs douloureux.

Taylor Gibson est chercheur au Centre pour les connaissances autochtones, où sont exposée des ceintures à base de coquillages. Ici, il tient la ceinture de l’amitié. Le blanc représente un fleuve, et les deux traits bleus représentent deux canoës, celui des colons et celui des Premières Nations. Cette ceinture est un symbole de respect et d’un futur commun.
Pourtant, à quelques kilomètres de là, la ville de Brantford était, elle, parfaitement équipée. Pour Taylor Gibson, l’histoire du Canada n’est pas assez expliquée et les professeurs pas assez compétents. Il faudrait des enseignants issus de communautés autochtones afin qu’ils puissent exprimer leur point de vue.

La réalité évoquée par l’universitaire perdure aujourd’hui. Ici, dans certaines maisons, il n’y a toujours pas l’eau courante. Les inégalités n’ont pas disparu. Le gouvernement de Justin Trudeau fait pourtant des efforts pour répondre aux demandes des communautés indigènes. Une Commission de la vérité et de la réconciliation (Truth and Reconciliation Commission) a été créée pour tenter de remédier aux problèmes des Premières Nations. En décembre 2015, elle a publié un document intitulé 94 appels à l’action. On peut y lire des suggestions pour lutter contre les inégalités dans plusieurs domaines : santé, éducation, chômage… Pour Taylor, beaucoup de choses restent à changer. « Les indigènes sont fatigués de vivre comme ça. On veut être sur un pied d’égalité », revendique-t-il.

A quelques rues de Polytechnique, dans un café,  un groupe de femmes discute joyeusement. Ici aussi l’art indigène s’affiche fièrement sur les murs. La lumière tamisée crée une atmosphère calme. L’odeur de café fraîchement moulu chatouille les narines. Au fond de la salle, une énorme fresque. Candy Martin, propriétaire des lieux explique : « Dans la réserve, certains hommes ont occupé un terrain pendant plusieurs mois afin de protester contre Canada 150e. Ce tableau les représente. »

Face cette commémoration, les communautés indigènes ont fondé leur propre mouvement, Résistance 150e. Les activistes se sont organisés sur Twitter et le pic des manifestations a été atteint le 1er juillet 2017, lors de la fête nationale.

Le mouvement a servi aux peuples indigènes à réclamer ce qui leur a été volé pendant la colonisation : leurs terres, leur culture, leurs traditions. Sur Twitter, c’est à travers le hashtag #Resistance150 que les Autochtones ont déballé les problèmes auxquels ils doivent faire face dans les réserves.

« Canada 150e est une baffe au visage de notre peuple. C’est comme célébrer le génocide de tout une culture », assure Taylor Martin, la fille de Candy.

La jeune fille se dit atteinte d’un « trouble intergénérationnel ». Elle remue lentement son thé tout en expliquant à mi-voix : « Ma mère n’a jamais pu me transmettre les coutumes et les traditions autochtones car sa mère n’en avait pas le droit. J’ai besoin de retrouver la culture qui a été volée à mon peuple. » C’est l’une des raisons qui l’a poussée à s’inscrire à un cours sur les traditions. Tous les jeudi soirs, elle s’y rend avec sa mère. Une femme âgée, membres des Six Nations, y transmet son savoir. « Ce cours me permet de guérir et de retrouver mes racines », confie la jeune fille.
Magaret Neveau a grandi dans une réserve au nord de l’Ontario. Elle a emménagé dans celle des Six Nations en décembre 2017 après avoir vécu dans la ville de Brantford pendant quelques années. Pour elle, le mouvement Résistance 150e n’a pas donné la parole aux Autochtones. « Résistance 150e a permis à tout le monde de s’engager dans le mouvement. Les Autochtones n’étaient pas seuls car beaucoup d’alliés les ont rejoints », explique-t-elle. Pour elle, le mouvement n’aurait dû accueillir que des personnes issues de communautés indigènes. Mais des Canadiens de toute origine ethnique ont participé.
L’anniversaire du Canada a propulsé la thématique de la réconciliation sur le devant de la scène. La discussion, qui avait été engagée par les 94 appels à l’action, a cependant été vite écartée par les célébrations de Canada 150e. Pour Rachel Simon, conseillère des élèves indigènes à l’université Wilfrid-Laurier à Brantford, la réconciliation est nécessaire. Mais elle doit venir des personnes non-Autochtones : « Je m’imagine un futur dans lequel je suis assise sur le porche de ma maison dans ma réserve. Je raconte à mes petits-enfants l’histoire de ma jeunesse, le racisme dont j’étais victime, les inégalités. Et dans ce futur, mes petits-enfants seront émerveillés car la vie qu’ils connaissent n’a rien à voir avec tout ça.

Candy Martin, la propriétaire du café, ne croit pas, elle, à la réconciliation : « Ils ne peuvent pas se réconcilier avec nous s’ils ne nous rendent pas notre terre. Nous sommes des êtres humains, nous habitons ici », s’énerve-t-elle. Sa fille est moins négative. « Je ne pense pas que cela soit possible dans un futur proche. Cela doit commencer par des conversations que certaines personnes ne veulent pas avoir », explique Taylor. Au Centre des connaissances autochtones, le chercheur Taylor Gibson est, lui, plutôt optimiste : « La première étape est la compréhension. Nous devons mieux expliquer notre histoire à l’ensemble des Canadiens », sourit-il.

Pour lui comme pour beaucoup d’autres, une réconciliation est possible mais la route reste encore longue.

@LauraBannier
21 ans
Etudiante en licence professionnelle presse écrite de l’EPJT
en mobilité au Canada.
A fait un tour aux rédactions de Ouest-France, Le Penthièvre,
La Nouvelle République, RCF et TVSud.
Fan de sport, de photo et de voyage.
Se destine à la presse écrite et en ligne,
tout en espérant rester au Canada.

Corey Fleischer efface la haine

Corey Fleischer efface la haine

Depuis plusieurs années, Corey Fleischer s’est donné comme mission d’effacer les tags haineux à Montréal et dans le monde. (Photo : DR)

« Un, deux, trois quatre… cinq et six. Nous sommes venus ici pour en effacer six ! » Corey Fleischer compte les croix gammées taguées sur un mur en bois en face d’une école, aux abords d’un chemin de terre peu fréquenté. Il prend quelques photos, s’en va en direction de son camion et en ressort armé d’un pistolet haute pression. Depuis plusieurs années, il parcourt Montréal pour effacer gratuitement tous les tags haineux de la ville afin « d’en éradiquer la haine ». En moins de cinq minutes, les six croix gammées sont effacées. Trente minutes plus tard, il effacera une insulte homophobe taguée sur une poubelle du parking d’un centre commercial.

Par Aubin LARATTE

À 36 ans, Corey Fleischer a enfin trouvé sa voie. Après un parcours sinueux. Il suit d’abord des études en Women’s studies (le rôle des femmes dans la société), qui ne l’emballent pas et qu’il termine le plus vite possible. Puis il crée une entreprise de nettoyage à haute pression. « Je lavais surtout des bâtiments et des véhicules », explique-t-il. Il n’aime pas ça, mais continue : « Il faut bien manger, payer le loyer… Vivre quoi. » http://www.youtube.com/watch?v=3D3y7E7rFxs

« J’ai effacé cette croix gammée »

Un jour, il se balade dans le centre-ville de Montréal et voit une croix gammée sur un bloc de béton. « Je suis juif, mais pas tellement pratiquant », explique-t-il. Il ne va à la synagogue que lors de grands événements familiaux. Mais ce graffiti le marque : pendant plusieurs jours, il y pense jour et nuit. « Un jour, je travaillais chez un client, raconte-t-il. Je me suis dit que je ne pouvais pas rester sans rien faire. Donc, je suis parti sans avoir terminé mon boulot, je suis retourné devant ce bloc de béton et j’ai effacé cette croix gammée. » C’est le début d’une longue série. L’envie d’effacer tous les tags haineux le prend. « Le sentiment est indescriptible, confie-t-il. Tu en effaces un et tu as envie d’en effacer plein d’autres. » Ce qu’il fait. D’abord sur son temps libre. Progressivement, son temps libre mord sur son temps de travail. Ses parents le prennent alors pour un fou. Son père ne comprend toujours pas pourquoi son fils gaspille son argent et son temps. Qu’importe. Corey Fleischer commence à être connu. On l’informe de la présence de croix gammées, d’insultes homophobes, xénophobes, ou islamophobes aux quatre coins de la ville. Toutes passent au Kärcher. Il crée un mouvement mondial, Erasing Hate, pour que les gens à travers le monde fasse de même. Avec l’espoir de supprimer de l’espace public la haine.

Corey Fleischer fait face à tout type de tag haineux, dont ceux de nationalistes québécois. (Photo : DR)

Une extrême-droite préoccupante au Québec

Car c’est un fait : la haine se déverse plus facilement aujourd’hui. Sur Internet, les insultes deviennent torrents. Les populistes progressent partout en Occident. Au Québec, les groupuscules d’extrême-droite rassemblent désormais des centaines de personnes lors de manifestations. Herman Deparice-Okomba est directeur du Centre de prévention de la radicalisation menant vers la violence de Montréal. Il s’occupe aussi de la radicalisation à l’extrême-droite, une, « extrême-droite devenue préoccupante ». Quelques mois avant l’attaque d’une mosquée à Québec par un militant de cette mouvance, attaque qui a fait cinq morts, Herman avait alerté les autorités. « Avant, il s’agissait d’un discours de couloir, analyse-t-il. Depuis un an, au fil de la progression de Trump, ce discours de haine sort et s’impose dans l’espace public. »

« Les politiciens ont décidé de nous diviser pour récupérer des voix »

Haroun Zenouni

L’attentat de Québec a été comme un choc pour la communauté musulmane québécoise. « Il était facile, pour tout musulman, de se reconnaître dans ceux qui sont morts », explique Haroun Bouazzi, président de l’Association des musulmans et des arabes pour la laïcité au Québec. Environ 3 % de la population est musulmane au Québec. Moins de 20 % vont régulièrement à la mosquée. « Nous, notre crainte, c’est d’être mal perçus, dit-il. Comme tout le monde, nous lisons les sondages. » Pour lui, les partis politiques classiques du Québec sont responsables de la montée de l’extrême-droite. Le Parti québécois en tête. « Au lieu de nous réunir, les politiciens ont décidé de nous diviser pour récupérer des voix », poursuit-il. Il pointe plusieurs débats qui ont eu lieu ces dernières années, notamment celui d’une charte de la laïcité proposée par le Parti québécois ou le débat autour du burkini au Québec quand il faisait rage en France. Lors d’un rassemblement à Montréal, au lendemain de l’attentat de Québec, une intervenante à la tribune avait fait siffler les politiques qu’elle considérait comme les principaux responsables de la situation.

Les juifs, eux, sont installés depuis plusieurs siècles au Québec. « On ne souffre pas de racisme comme d’autres », reconnaît David Ouellette, vice-président du Centre consultatif des relations juives et israéliennes à Montréal. Ces dernières années, le nombre de juifs migrants de l’Europe, et notamment de France, pour s’installer au Québec est en augmentation. « Aujourd’hui, ce dont on s’inquiète, c’est la diabolisation de l’état d’Israël, explique-t-il. Il y a un antisionisme lié au conflit israélo-palestinien. » Concernant les croix gammées que Corey Feischer efface quotidiennement à Montréal, David Ouellette a sa théorie : « Leurs auteurs ne sont pas antisémites, il s’agit plus d’une provocation adolescente qu’autre chose. »

La langue, premier argument de racisme ?

Dans la communauté LGBT (lesbiennes, gay, bi et trans), on ressent aussi cette montée de l’extrême-droite et de la haine. Marie-Pier Boivers, directrice générale du Conseil québécois LGBT s’inquiète de la montée de la haine, « mais elle n’est pour le moment pas dirigée vers nous, expose-t-elle. C’est malheureux, mais elle est davantage tournée vers les musulmans ». La communauté observe malgré tout la haine qui se déverse toujours plus facilement grâce à Internet. « Depuis l’attentat d’Orlando, on voit quand même un changement. On sent que la haine à notre encontre monte graduellement. On se sent comme dans un autre monde : je n’ai pas peur, mais je suis en colère… Et il y a quand même une part de déni. »

Guy Lachapelle, professeur de sciences politiques à l’université Concordia, spécialiste de la politique québécoise, réfute une montée de l’extrême-droite semblable à ce qu’on peut voir en Europe. « La question des minorités est même un argument de campagne pour les partis politiques, explique-t-il. Le seul point de rejet qu’on peut retrouver assez largement au Québec, c’est la langue. » Le Québec, et ses 9 millions d’habitants, se trouve au cœur d’un pays qui s’étend sur quatre fuseaux horaires et qui compte 35 millions d’habitants. Le français, sa langue officielle, est alors considéré par beaucoup en danger. « Le problème, selon les Québécois, ce n’est pas les étrangers. Ce sont ceux qui sont ici et qui essaient de s’intégrer sans parler français, explique Guy Lachapelle. C’est là qu’est la survie du pays. »

En attendant, l’anglophone Corey Fleischer a, lui, pour projet de payer, avec sa fondation, des gens à travers le monde pour qu’ils effacent à leur tour les graffitis haineux.

Au Québec, les non-francophones survivent

Au Québec, les non-francophones survivent

« Ici, c’est le Québec. Tu parles français ou tu dégages ! » C’est par ces mots que Travis Fisher a été accueilli à Québec, il y a de cela cinq ans. Il faisait ses courses dans une épicerie. « Je ne comprenais pas le prix car la caissière me le disait en français, explique-t-il. Quand je lui ai dit pour la deuxième fois que je ne parlais pas français, c’est ce qu’elle m’a répondu. En anglais. » Un accueil digne des hivers ici. Glacial. Bienvenue au Québec, province du Canada. Seule langue officielle : le français. Pourtant, parmi les 8 millions d’habitants que compte la province, plus de 5 % ne le parlent pas un mot de la langue (Statistiques Canada, 2011). Quelque 450 000 personnes sont dans cette situation. Et pour eux, la vie est tout sauf facile.

Par Aubin LARATTE (texte et photos)

Ganesh Koraginala a quitté l’Inde pour Montréal à 20 ans. Pour ses études. Quinze ans plus tard, il ne comprend le français « que si on (lui) parle lentement ». Mais lui ne le parle pas. Même chose pour sa femme, Mamatha Dindi, elle aussi originaire d’Inde. Elle est arrivée il y a trois ans avec l’anglais comme seul bagage.

À Montréal, 58 % de la population est bilingue. « Si tu es chanceux, tu peux tomber sur quelqu’un qui parle anglais », explique Ganesh. Les relations du couple avec les francophones sont très limitées et aucun n’est ami avec eux. Le père de famille, commercial, travaille exclusivement en anglais. Mamatha travaillait dans l’éducation en Inde. Elle ne peut pas travailler ici sans parler français. « Dans ce milieu, on recherche souvent des bilingues anglais-français, explique-t-elle. Les opportunités pour moi sont très réduites. » En attendant, elle s’occupe de leur fille, née ici il y a dix-neuf mois. D’ici quelques années, elle fréquentera l’école et suivra ses cours en français, comme l’y oblige la loi.

Le français en danger ?

En quinze ans, Ganesh aurait pu apprendre le français. « J’ai eu quelques cours, explique-t-il. Au fil du temps, je n’ai été entouré que de gens parlant anglais. Mes cours étaient en anglais. Mes amis parlaient anglais. Je faisais mes courses en anglais… J’ai perdu le peu de français que j’avais. Et, depuis, je vis ici en ne parlant qu’anglais. »

À Montréal, il n’est pas rare d’entendre « bonjour, hi » (prononcez aïe) ou « suivant, next » dans les magasins. « Il suffit que l’on commence à parler anglais et les gens en face de nous se mettent à parler anglais », explique Mamatha. Quelques fois, c’est pour les francophones que la situation se durcit : impossible de trouver un interlocuteur en français.

À Montréal, il est particulièrement facile de vivre tout en parlant anglais.

Parce qu’on peut y vivre en ne parlant qu’anglais, Montréal est pour certains le symbole d’une menace. Celle de la disparition du français au profit de l’anglais. C’est le credo du Mouvement québec français (MQF), une organisation qui défend et promeut l’utilisation du français dans la province. Éric Bouchard en est le directeur : « On n’a plus besoin de convaincre quand on dit que Montréal s’anglicise : ça s’entend, ça se voit. Notre crainte, aujourd’hui, c’est que le français devienne ici une langue parmi d’autres, voire devienne minoritaire. » « Montréal est le nœud de notre travail, c’est ici qu’on travaille en majorité, admet Jean-Pierre Leblanc, porte-parole de l’Office québécois de la langue française (OQLF). En vérité, la situation du français au Québec est bonne. »

Des revendications anglophones

L’OQLF est né des revendications nationalistes québécoise au début des années soixante, pendant la Révolution tranquille. Il a alors pour mission d’accompagner le développement du français. Ce qu’il fait toujours aujourd’hui en proposant des appellations : le « black friday » devient le « vendredi fou », le « selfie » est remplacé par l’« égoportrait » et le « week-end » par la « fin de semaine ».

Avec l’instauration de la Charte de la langue française en 1977, l’OQLF reçoit une nouvelle mission : celle de faire en sorte que ce texte, aussi connu sous le nom de la loi 101, soit respecté à tous les niveaux.

« Le français doit être la langue commune dans l’espace public »

Éric Bouchard (MQF)

Aujourd’hui, l’existence de l’OQLF est remise en question. Une pétition, lancée au début de l’année 2016, pour demander sa fermeture compte plus de 21 000 signatures. C’est la revendication de l’association ironiquement appelée Office québécois de la langue anglaise (OQLA). « L’office n’est rien, il ne sert à rien, c’est une perte d’argent », explique Harold Staviss, avocat, membre de l’OQLA et activiste en faveur de « plus d’anglais » au Québec et surtout à Montréal. « Il faut que Montréal s’adapte à sa population dont une partie parle anglais. Il faut donc que la présence de l’anglais soit en conséquence », défend-il. Harold Staviss fait notamment pression sur les commerçants pour que leurs enseignes et leurs publicités soient en anglais. Si la loi oblige à une prédominance du français, elle n’interdit pas la présence de l’anglais. Récemment, l’avocat a lancé une pétition demandant que les panneaux routiers soient bilingues.


L’isolement dans les campagnes

Plus au nord, à trois heures de Montréal, Québec, la capitale-nationale. Les non-francophones y ont le blues. Ici, ils ne représentent que 0,4 % de la population (dont 7 % ne parlent pas du tout anglais). Seulement trois habitants sur dix sont bilingues. Cela crée inévitablement des problèmes. Mary McGraw, 35 ans, originaire de Chicago, s’est installée à Québec en juillet dernier avec son mari, bilingue, et son fils. « Ça peut être difficile quelques fois. On se sent rapidement isolée et seule », admet-elle. Jenny Dee a quitté l’Alberta pour suivre son mari militaire. En dehors de « je ne comprends pas », elle ne connaît pas un mot de français. Dans les premiers mois de son arrivée, craignant de se confronter aux locaux, elle est restée cloîtrée à l’intérieur de la caserne militaire « où tout le monde parle anglais ».

Il y a six ans, Thrish Tarmann a quitté l’Arizona avec son fils et son mari dans l’espoir d’une vie moins chère. Mère au foyer, elle parle toujours difficilement le français. « Quelques fois, j’ai l’impression qu’on me regarde de travers juste pour ça, confie-t-elle. J’ai mis beaucoup de temps à me faire des amis. » Du temps, et même plusieurs années, c’est aussi ce qu’il a fallu à Sandra Escalera pour pour tisser des liens. Originaire du Mexique, elle venue s’installer à Québec en 2010. « Les francophones détestent avoir des barrières linguistiques », expose-t-elle.

« Les choses simples deviennent de grands défis »

Travis Fisher a mal vécu l’épisode de l’épicerie. Il dresse le bilan de ses cinq années passées à Québec : « Ici, les anglophones sont regardés de haut par les francophones. On dit généralement que les Québecois sont accueillants : ce n’est pas le cas lorsque l’on n’est pas francophones. » Un anglophone confie : « On fait face à des mythes persistants. Le principal est celui qui voudrait que nous ayons de grosses fortunes. Cela fait qu’on est généralement mal perçus alors qu’on ne demande qu’à être intégrés. »

Au quotidien, ne pas parler français est un lourd handicap. « Quand tu n’es pas fluide (sic) en français, les choses simples deviennent de grands défis », explique Ariana Bond. Elle est arrivée il y a moins de deux ans des États-Unis pour vivre avec son conjoint. « Même si je parle bien français, maintenant, je ne peux pas expliquer un problème médical. Beaucoup de médecins sont bilingues, mais rarement les infirmières », explique-t-elle. Rebba Plante est arrivée en 2013 avec son mari et ses quatre enfants : « C’est mon mari qui est obligé de s’occuper de payer les factures, de faire réparer la voiture, d’organiser les travaux dans la maison et toutes les autres petites choses du quotidien. »

La majorité des personnes interrogées ne travaillent pas. Quand elle est arrivée, Jenny Dee venait de terminer des études en relations publiques. Elle a mis plusieurs semaines pour trouver un emploi. Plusieurs fois, elle a candidaté à des postes. À chaque fois, le même problème : la langue. « Quand on m’appelait, je ne parlais pas suffisamment français pour décrocher le poste », explique-t-elle. C’est finalement lors d’un cours de français qu’on lui parlera d’une entreprise qui recrute et qui n’attache pas d’importance au français. « J’ai candidaté et dès la semaine suivante je travaillais », se rappelle-t-elle.

À Québec, 0,7 % de la population ne parle pas français.

Des services publics inaccessibles

Ne pas savoir parler français, c’est aussi ne pas pouvoir accéder à tous les services. Ou alors difficilement. La Charte de la langue française oblige l’accès à tous les services en français sans exception, publics ou privés. « Si vous arrivez dans une boutique, que la personne en face de vous ne parle pas français, alors il est dans l’obligation d’aller chercher quelqu’un qui vous parlera et vous servira en français », explique le porte-parole de l’OQLF. Si ce n’est pas le cas, il est possible de porter plainte et l’entreprise risque des sanctions. Pour l’anglais, cela n’existe pas.

Nous, anglophones, nous voulons vivre au Québec. Nous acceptons de nous intégrer dans un Québec français, mais nous refusons d’être assimilés »

Sylvia Martin-Laforge

« Lors de la naissance de mon deuxième fils, à l’hôpital, je ne pouvais communiquer avec le personnel soignant sans mon mari car personne ne parlait anglais, explique Trish Tarmann. C’était frustrant. » Sandra Escalera a dû s’y prendre à deux fois pour inscrire son fils à l’école car personne ne parlait anglais. « Vous savez, à partir du moment où l’on ne parle pas français, c’est difficile d’accéder aux services auxquels on a pourtant droit », déplore-t-elle.

C’est pour cette raison que certains demandent la mise en place d’un bureau des affaires anglophones. C’est l’idée portée par le groupe de pression Quebec Community Groups Network (QCGN). Il rassemble 51 collectifs anglophones du Québec. « Ce serait un endroit où les anglophones du Québec pourrait avoir un interlocuteur, explique sa directrice, Sylvia Martin-Laforge. Ce que nous voulons, c’est avoir une représentation à l’intérieur du gouvernement provincial qui pourrait accueillir nos idées et avec qui on pourrait entretenir un dialogue. » Jusqu’à maintenant, le gouvernement s’y refuse.

Les non-francophones, les mal-aimés du Québec

La communauté non-francophone, et encore davantage la communauté anglophone car elle est mal perçue, vivent mal leur situation. Un sondage réalisé en 2014 révélait que 51 % des anglophones avaient envisagé quitté le Québec durant l’année passée. Ils étaient 11 % parmi les francophones. « Nous, anglophones, nous voulons vivre au Québec. Nous acceptons de nous intégrer dans un Québec français, mais nous refusons d’être assimilés, explique Sylvia Martin-Laforge. Nos jeunes veulent rester au Québec. Ils n’ont pas les mêmes préoccupations que leurs parents. Ils sont prêts et acceptent de travailler avec des francophones. »

« La clef pour vivre ici, c’est d’essayer de parler français : si les gens voient que vous essayez, que vous ne baissez pas les bras, alors vous voyez que ce n’est pas un lieu sans espoir, sourit Jenny Dee. Quand je vois certains non-francophones qui ont appris le français en deux ans, je me dis que dans deux ans je serai québécoise autant que je le suis dans mon cœur aujourd’hui. »

« Apprendre le français, c’est devenir québécois »

Diane Proulx ferme la porte derrière elle. Nous sommes mercredi. Il est 13 h 30. La professeure fait sonner une petite cloche en argent. Assis autour de tables disposées en U face à elle, la quinzaine d’étudiants se tait d’un coup. « Nous allons donc commencer, sourit Diane Proulx. Nous finirons à 16 heures. » Chaque jour, du lundi au vendredi, les étudiants suivent six heures de cours et d’ateliers de français. Élèves du bloc trois, ceux-là cumulent déjà plus de 300 heures de français.

Si pays d’origine, couleurs de peau et langues maternelles diffèrent, tous ont un point commun. Tous sont déjà titulaires d’un diplôme, c’est-à-dire qu’ils sont prêts à travailler immédiatement et qu’il ne leur manque que le français. Claudia Bolas, 32 ans, originaire du Brésil, a obtenu la résidence permanente en 2016 après s’être mariée avec un Canadien : « Moi, si je veux parler français, ce n’est pas pour avoir juste un travail. Je pourrais en avoir un en ne parlant qu’anglais, explique-t-elle. Je veux un bon travail. » Cette motivation est généralement la première des étudiants.

« Le français, c’est compliqué »

Diane Proulx sort d’un carton des manuels de français. Elle les distribue à chaque élève. « Prenez le livre à la page 66, lisez le texte et discutez du contenu entre-vous », enjoint-elle. Elle enseigne le français ici depuis 1979. « J’ai commencé à enseigner avant que la plupart de mes étudiants ne naissent », sourit-elle. Objet du texte ? L’engelure, fréquent lorsque les températures sont très basses. Comme au Québec. Alors que Sergio et Sandra se préparent pour une présentation orale, une conversation se crée autour du texte entre les élèves.

Hillary Paquette, au premier plan, arrive de Boston. Elle a rejoint son mari. À sa gauche, Yarina était journaliste au Venezuela. Derrière, Sergio et Adriano arrivent respectivement de Colombie et d’Espagne.

« C’est quoi les joues ? », demande Yarina, originaire du Venezuela où elle était journaliste. « C’est cette partie du visage », explique la professeure montrant ses joues. « Et le menton, c’est quoi ? », demande-t-elle auprès de la classe. Mélina, originaire de Roumanie, arrivée il y a quelques mois pour rejoindre son conjoint, le montre avec son index. Ici, la seule langue autorisée est le français. Tout autre langue est bannie. « Si quelqu’un ne comprend pas un mot, alors je lui explique avec d’autres mots ou je lui mime. Mais il n’y a jamais de traduction », commente Diane Proulx. Engourdir ? Elle se tourne vers la classe : « Je suis assise sur le canapé, mon pied est sous moi. Je me lève, mon pied est… » « Engourdit ! » lance les étudiants en chœur.

Adriano est surpris en train de dormir sur son manuel. Il arrive d’Espagne. « Le français, c’est quand même compliqué, sourit-il. L’accent aigu, les petits mots comme “en” ou “y”, tout ça n’existe pas en espagnol. » Victor, venu du Salvador, chemise rayée boutonnée jusqu’au cou, approuve : « Il y a beaucoup de règles et beaucoup d’exceptions. En plus, nous, on n’a qu’une seule langue alors qu’en français on doit en apprendre trois : l’écrit, l’oral et le Québécois. »

« Pour réussir, il faut vraiment être motivé et profiter d’être au Québec pour parler français autant que possible », assure Diane Proulx. Pas toujours évident. Quelques semaines après le début de la session, une Chinoise a quitté ce cours pour apprendre l’anglais. Deux autres ont tout simplement abandonné.

Des cours offerts gratuitement

La professeure annonce la pause. Quinze minutes. Adriano en profite pour faire corriger sa lettre de motivation. Sergio récite à voix basse le texte qu’il a prévu pour son exposé. « Je dois présenter une émission de télévision en français et donner envie aux élèves de la regarder », explique-t-il. Cet architecte, arrivé de la Colombie au Québec il y a quatre mois, avait déjà appris le français tout seul lors de la construction de son projet d’immigration. Il profite de ce cours pour asseoir ses bases et améliorer son niveau.

Six immigrants sur dix qui ne parlent pas français ne suivent aucun cours bien que ceux-ci soient offerts par le gouvernement du Québec. Incompréhensible pour Jalal, 46 ans, venu d’Iran : « Le français, ce n’est pas seulement une langue, philosophe-t-il. C’est une fenêtre pour acquérir une culture en dehors de celle de Montréal. » « Ces personnes-là ne peuvent pas habiter au Québec. Apprendre le français, c’est devenir Québécois », tranche un autre élève. Hillary Paquette a épousé un Québécois. Elle arrive de Boston. Elle connaît plusieurs personnes qui ne cherchent pas à apprendre le français. « J’essaie de leur faire comprendre que c’est important, explique-t-elle. C’est important pour s’intégrer et pour connaître l’histoire du Québec. » Tous sont d’accord : tant qu’ils ne parleront pas français, ils ne pourront pas se sentir pleinement Québécois.

« Le français doit être la langue commune dans l’espace public »

Éric Bouchard est directeur général du Mouvement Québec français (MQF). L’association, créée en 1972, veut faire du français la langue commune de la province. Ce jour-là, il fait du lobbyisme aux abords de l’assemblée annuelle de la Fédération des travailleurs du Québec (FTQ) au palais des congrès de Montréal.

 

Pas de pancarte, pas de slogan, en costume cravate… C’est comme cela que le MQF parvient à se faire entendre ?

Eric Bouchard. Nous avons arrêté les opérations coups de poing il y a quelques années. C’était des opérations que l’on préparait durant des semaines, elles étaient coûteuses et ne duraient finalement que quelques secondes. Parfois, elles étaient mal perçues par la population et c’était finalement contre-productif. Nous avons constaté que la formation était plus puissante et demandait moins d’efforts. Nous voulons maintenant de la pédagogie : en sensibilisant une personne, en la rendant intelligente sur le sujet, celle-ci va en sensibiliser d’autres, et le nombre de personnes sensibilisées va s’accroître. C’est ce qui s’est passé avec la problématique du réchauffement climatique.

Abandonner l’anglais au profit du français, c’est le programme du MQF ?

E. B. Pas vraiment. Nous, ce que nous voulons, c’est que le français devienne la langue commune dans l’espace public au Québec. Pour les Français, cette question ne se pose pas. En France, bien que vous pouvez avoir des publicités en anglais, l’état met tout son poids vers le français. Tout se fait en français. Ici, il y a un certain bilinguisme, ce n’est pas clair.

On entend généralement « bonjour, hi » dans les commerces du centre-ville. Y êtes-vous opposé ?

E. B. Totalement. On n’en veut pas ! Dans les années quatre-vingt, Montréal c’était unilingue français. On ne disait pas « bonjour hi ». On disait « bonjour ». Les affiches étaient intégralement en français. Ça allait très bien. Il n’y a pas eu d’écroulement économique, les touristes ne sont pas moins venus… Tout le monde peut comprendre « bonjour » comme moi je comprends « hello » ou « hola ».

Le Mouvement du Québec français (MQF) use du lobbyisme pour se faire entendre.

Donc il faudrait interdire aux gens de dire « hi » et même de parler anglais ?

E. B. Non plus. Nous ne voulons pas aller dans l’interdiction. Nous ne voulons pas interdire des comportements individuels. Les gens font ce qu’ils veulent. Ce que nous, nous voulons, c’est que l’Etat s’occupe davantage du français. Il doit mettre tout son poids sur le français par ses lois, ses politiques publiques, ses examens, avec un financement sur un réseau en français beaucoup plus important qu’aujourd’hui. D’une manière naturelle, les individus que nous croiseront diront « bonjour » et non « hi ». L’Etat doit tout faire pour que les gens, sans qu’ils s’en aperçoivent, usent de la langue française dans l’espace public.

C’était pourtant la volonté de la Charte de la langue française ou loi 101. Elle ne fonctionne pas ?

E. B. Le système judiciaire canadien a interprété de façon restrictive chacun des articles de la loi 101. L’objectif de la charte était que la langue française soit la langue commune du Québec, la langue de l’Etat, la langue de la justice, de l’administration (assemblée, municipalités, entreprises publiques, etc., NDLR). La Cour suprême du Canada, qui réfléchit en terme de bilinguisme car le Canada est bilingue, a sabordé la charte en disant tel article n’est pas constitutionnel, celui là non plus, etc. Le premier qui a sauté, c’est la langue de la justice qui pouvait finalement être bilingue et non unilingue comme nous l’avions pensé. L’unilinguisme en matière d’affichage a sauté en 1988. Un paquet d’autres jugements ont fait sauter d’autres articles comme l’obligation de travailler en français.

Dans la majorité des cas, on est servi en français. C’est une situation plus difficile pour les non-francophones. Que craignez-vous ?

E. B. On ne peut pas dire que d’ici cent ans le français ne se parlera plus, mais à la place d’être une langue nationale peut-être ne sera-t-il qu’une des langues que l’on parle ici. Dans les quinze dernières années, il n’y a jamais eu un tel recul de l’utilisation du français à la maison. Les artistes se mettent à leur tour à produire en anglais car il y a plus d’opportunités qui s’ouvrent et que le marché québécois est trop petit pour eux. Il y a un risque que le français devienne minoritaire ou même disparaisse.

Des réfugiés comme à la maison

Des réfugiés comme à la maison

En pleine crise migratoire internationale, le projet « Comme à la maison » (CALM), a été lancé par Singa Québec en mars 2016 à Montréal. La plateforme met en relation les réfugiés et les particuliers. L’association a pour objectif de créer un lien entre les migrants et les sociétés d’accueils.

Par Camille Sellier

« Je me sens comme chez moi », affirme Adel Sakkal, sourire aux lèvres et bière à la main. A Montréal, un mercredi de mai, le réfugié syrien de 28 ans et l’équipe de Singa Québec sont réunis dans le jardin de Philippe Angers et Caroline Therriault pour faire le bilan de ce premier mois de cohabitation. Ce couple de Québécois d’une trentaine d’années héberge depuis le mois d’avril Adel grâce au projet Comme à la maison (Calm), lancé par l’association. L’idée ? Une plateforme d’hébergement pour les particuliers et les réfugiés afin de favoriser leur inclusion socio-professionnelle.

Singa est née en France. La plateforme que les médias ont surnommé le « Airbnb des réfugiés », a été lancée en juin 2015. En septembre dernier alors que la crise migratoire était au cœur de l’actualité, le projet a suscité l’engouement. Quelque 210 réfugiés auraient été accueillis par des familles affirmait l’association en février 2016.

A Montréal, Singa Québec a été créé en novembre 2015. Le projet Calm a été mis en place en mars dernier. Adel fait partie des premiers réfugiés à avoir rejoint le programme. « Avec Philippe et Caroline c’est un match total, ils postent des photos sur Facebook, ils sortent ensemble. C’est typiquement ce qu’on recherchait en créant la plateforme. Qu’ils deviennent potes », explique Yann Berhault, co-directeur de l’association québécoise.

En quelques semaines, le trio a rapidement tissé des liens. « Ça s’est fait très simplement, souligne Philippe. Les premiers jours, c’était important pour nous qu’il se sente à l’aise dans les espaces de vie commune. Adel a repris des études, moi aussi, donc on passe des soirées à étudier ensemble. On va boire des bières, on cuisine ensemble… » Adel lui coupe la parole. « On cuisine de la poutine syrienne (plat typique québécois, NDLR) », ironise le réfugié. Eclats de rire. Et regards complices entre les deux hommes.

Une adaptation difficile

Originaire d’Alep, Adel a rejoint le Canada en décembre 2015 pour fuir la guerre. La promesse électorale faite en octobre dernier par Justin Trudeau, Premier ministre canadien, d’accueillir 25 000 réfugiés syriens d’ici la fin de l’année 2016 a accéléré son arrivée. Au Canada, les réfugiés syriens sont soit pris en charge par le parrainage public, c’est-à-dire l’Etat, soit par du parrainage privé : un organisme – ou un individu – assume les coûts et les obligations de l’installation de réfugiés. Adel, lui, a été accueilli par Joseph Ayuses, son « sponsor » comme il l’appelle. « Au début c’était vraiment un choc. J’avais l’impression d’être sur une autre planète. Mais Joseph m’a aidé pour faire les démarches administratives et j’ai habité chez lui pendant cinq mois. »

Début janvier, le réfugié a trouvé du travail dans une usine de fromage. Un travail qu’il espère provisoire car avec son master d’ingénieur en agro-alimentaire, il souhaite trouver un meilleur emploi. « Je veux absolument changer de travail car c’est vraiment dur. Mais je n’ai pas le choix, il me faut de l’expérience canadienne. Pour mon CV c’est important, explique Adel. Je fais beaucoup de sacrifices pour obtenir cette expérience. Je veux reprendre des études à l’université à Montréal pour pouvoir trouver par la suite un travail dans mon domaine. »

Après la barrière de la langue, trouver un travail qui correspond à leur niveau d’étude est un des principaux obstacles rencontrés par les réfugiés. « La plupart des jeunes Syriens sont prêts à faire n’importe quel travail ici pour survivre. La plupart ont des masters mais deviennent vendeurs de pizza ou barman. Le gouvernement fait beaucoup de choses pour nous mais après notre arrivée, on se demande “qu’est-ce que je peux faire maintenant ?” Nous ne savons pas comment nous y prendre, reconnaît le jeune homme. Beaucoup d’organismes disent qu’ils vont nous aider mais ce qui est important pour moi, ce n’est pas qu’on me donne un bout de pain mais qu’on me donne des idées. »

L’attente de la rencontre

Un sentiment d’isolement ressenti par la plupart des réfugiés à leur arrivée, comme l’explique Jasmine Van Deventer, co-directrice de Singa Québec. Susciter les interactions, des échange entre les réfugiés et la société canadienne, c’est la philosophie même de l’association. Pour cela, Singa propose plusieurs activités au-delà de son programme d’hébergement : l’inclusion socio-professionnelle, les projets artistiques, culturels et sportifs, les cours de français, de théâtre et de yoga (voir encadré ci-dessous). Une démarche qui se veut complémentaire des organismes d’accueils traditionnels administratifs ou juridiques. « Pour l’apprentissage de la langue par exemple, c’est nécessaire. Apprendre la grammaire c’est bien, mais il faut aussi un cadre ludique où les gens puissent rigoler et échanger. Il faut cette dimension ajoutée, explique la directrice. Rencontrer des gens, des Québécois, c’est l’attente la plus importante dans le discours des réfugiés. »

DSC_0829

Adel Sakkal est hébergé depuis un mois chez Philippe Angers et Caroline Therriault à Montréal.

Le sentiment de solidarité

Une rencontre et une cohabitation réussie pour Adel et ses hôtes montréalais. Le jeune homme attend désormais que sa mère et sa sœur, restées à Alep, puisse venir le rejoindre. « J’espère que je vais construire ma vie avant qu’elles arrivent et en même temps j’espère qu’elles vont pouvoir quitter la Syrie rapidement car la situation est vraiment difficile. Il n’y a plus d’universités, plus de médicaments, les prix des produits ont été multiplié par douze », regrette Adel. Lorsqu’il évoque son pays, le Syrien perd son sourire. Et son visage se ferme. « Se réveiller chaque jour en remerciant le seigneur car on est encore en vie, ce n’est pas une vie normale, ajoute-t-il. Mais je suis vraiment content de l’accueil que j’ai reçu au Canada et je veux faire quelque chose pour aider les autres en retour. » En mars 2016, le Haut-Commissaire des Nations unies pour les réfugiés, Filippo Grandi, a reconnu que l’implication des citoyens eux-mêmes contribuerait à accroître le sentiment de solidarité au sein même de la terre d’accueil. Il a salué le modèle canadien, qui allie le parrainage privé à la prise en charge par l’État et souhaite qu’il soit imité ailleurs dans le monde.

Singa : l’initiative citoyenne française exportée au Québec

Singa, « prêter » en bambara, la langue nationale du Mali, est un mouvement citoyen dont le but est de créer un lien entre les réfugiés et les sociétés d’accueils. A l’origine du projet, Guillaume Capelle et Nathanaël Moll, deux Français diplômés en relation internationale qui souhaitaient monter une structure pour changer l’image des réfugiés et faciliter leur intégration.

L’association française, qui ne cesse de se développer depuis sa création en 2012, s’est exportée à l’étranger. Elle s’est implantée en Allemagne, au Maroc, en Australie et, en novembre dernier, au Canada. «  Le Québec est la terre d’immigration par excellence, explique Yann Berhault, un Français co-directeur de l’antenne québécoise. Le milieu social est très développé ici, il y a de multiples collaborations possibles. »

Le jeune entrepreneur a rejoint, avec Nabil El Qamçaoui, le projet porté par Jasmine Van Deventer au Québec. Les deux hommes sont issus de la même formation que les fondateurs français. Mais les trois co-directeurs l’affirment, les deux associations travaillent indépendamment. « Financièrement comme dans la gouvernance, affirme Jasmine Van Deventer. Mais bien sûr, nous collaborons avec Singa France. Nous avons des liens très resserrés avec eux car ils ont quatre ans d’expérience. Ils ont mis en place beaucoup de choses en France. Nous échangeons des idées. »

Afin que les réfugiés puissent tisser des liens, Singa Québec a déjà lancé quatre programmes : les échanges linguistiques et culturels, CALM et Singa Famille qui consiste à jumeler des familles de réfugiés avec des familles québécoises. Dans la même démarche d’intégration socio-professionnelle, l’association travaille sur un nouveau projet : Singa 360. L’objectif ? Une porte d’entrée dans l’entreprenariat pour les réfugiés avec des ateliers accompagnés de professionnels, du mentorat et de l’entraide.

« L’entreprenariat est une bonne idée car les réfugiés arrivent dans une société nouvelle. Ils remarquent des manquements, des dysfonctionnements que la société québécoise ne peut pas voir. Ils peuvent y apporter quelque chose », souligne Yann Berhault. L’association se lance progressivement. Elle compte une trentaine de bénévoles et une quinzaine de réfugiés ont participé aux différents programmes. L’organisme à but non lucratif (OBNL), qui fonctionne pour le moment avec des dons privés, est à la recherche de plus de visibilité afin de créer encore plus de solidarité au sein de la communauté. C. S.

Mona Greenbaum, la lutte d’une mère engagée

Mona Greenbaum, la lutte d’une mère engagée

Co-fondatrice de la Coalition des familles LGBT, Mona Greenbaum en a fait, en l’espace de quelques années, l’association la plus importante pour les familles homoparentales au Québec. A l’origine de son engagement, son propre combat pour avoir des enfants avec sa compagne. Depuis dix-huit ans, la mère de famille n’a jamais cessé de militer pour la reconnaissance légale et sociale des familles LGBT dans la province canadienne.

Par Camille Sellier

« C’était une bataille pour nos familles », répète Mona Greenbaum avec son accent anglophone. Assise derrière une table dans son bureau de Montréal, la présidente de la Coalition des familles LGBT raconte la bataille juridique qu’elle a menée pour la reconnaissance des droits des familles homoparentales au Québec. « Il y a certains détails de ma vie familiale que je ne préfère pas évoquer », annonce-t-elle. Dès les premières minutes, le ton est donné. Derrière une apparence calme et posée, Mona Greenbaum laisse transparaître une certaine autorité. Mais surtout une grande détermination. Cette ténacité, elle l’a mis au service de la cause LGBT depuis dix-huit ans.

Et pourtant, cet engagement associatif est venu sur le tard. Le déclic ? Les difficultés rencontrées lorsqu’elle a eu le désir de fonder une famille avec sa compagne Nicole, à l’âge de trente-cinq ans. « On présumait que c’était très facile de fonder une famille car en tant que québécoise, on avait jamais connu la discrimination. J’ai toujours été chanceuse », souligne-t-elle. A dix-huit ans, elle fait son coming out. Sa famille, ses amis, tous acceptent la nouvelle facilement. Mais lors de leur premier rendez-vous dans une clinique de fertilité [clinique qui offre des services pour aider les parents à concevoir des enfants], les deux femmes déchantent vite. Seules les personnes mariées sont acceptées. Nous sommes au milieu des années 1990 et au Québec, le mariage est encore réservé aux couples de sexe opposé. « La deuxième mauvaise surprise a été d’apprendre que Nicole ne serait pas reconnue comme deuxième parent ».

Dans un premier temps, Mona et Nicole décident de prendre des renseignements aux Etats-Unis. « J’ai trouvé une clinique de fertilité ouverte aux lesbiennes depuis les années 1970. Dans certains Etats comme en Californie ou dans le Massachussetts, j’ai pu récolter de nombreuses informations et j’ai commencé à avoir une expertise sur le sujet. » L’idée germe alors de créer un groupe afin de pouvoir aider les autres couples lesbiens qui souhaitent fonder une famille. « Mais je ne pensais absolument pas créer un organisme communautaire qui deviendrait par la suite mon travail à temps plein. J’en avais déjà un et je gagnais très bien ma vie. » Biochimiste de formation, Mona Greenbaum est à l’époque directrice d’un laboratoire de recherche scientifique à l’hôpital de Montréal. En 1998, elle reçoit un don de sperme d’une clinique de fertilité de San Francisco. L’insémination artificielle réussie, elle tombe enceinte.

« Notre cas a poussé le gouvernement dans la bonne direction »

Pendant sa grossesse, elle fait la rencontre d’une avocate afin d’entamer des procédures pour que Nicole puisse acquérir des droits parentaux. « Elle nous a annoncé que ça n’avait jamais été fait au Québec et que les démarches allaient être très compliquées. En termes de parentalité, pour les couples homosexuels, il n’y avait absolument rien de mis en place ». Il n’en faut pas plus pour que les deux femmes décident de travailler pour changer les lois et de s’investir à temps plein pour faire bouger les choses. Six semaines après la naissance de Léo, leur premier enfant, elles créent l’Association des mères lesbiennes (AML). « Notre cas a poussé le gouvernement dans la bonne direction, affirme Mona Greenbaum. Mais nous n’étions pas seules, nous étions en contact avec plusieurs organismes. On avait un certain côté politique, on multipliait les entrevues avec les médias. » Le gouvernement suggère alors de travailler sur la reconnaissance des couples homosexuels. Pour les associations, ce n’est pas suffisant. « Nous voulions que nos enfants aient leur deux parents légalement reconnus et surtout qu’ils bénéficient des mêmes protections que les autres enfants », explique-t-elle. Soutenue par des syndicats et des organismes de la société civile, la mère de famille participe aux commissions parlementaires. La bataille juridique va durer cinq ans.

Un moment clé

Une période charnière pour Mona Greenbaum qui tombe enceinte, suite à une nouvelle insémination artificielle, de son deuxième enfant, en 2000. Six mois seulement après la naissance de Léo. La jeune maman mène de front sa nouvelle vie familiale et son engagement. Elle profite de son congé maternité pour se consacrer à temps plein à son combat législatif. « C’était une période très stressante avec un énorme travail. C’était éprouvant. On se battait pour nos familles donc notre vie personnelle était engagée », se souvient-elle. En 2001, elle quitte définitivement son poste à l’hôpital de Montréal. En 2002, la loi est adoptée à l’unanimité. Les couples homosexuels obtiennent une égalité juridique et un accès à différentes façons de fonder une famille. « C’était une grande victoire. On était le seul endroit au monde où tous les partis conservateurs ont aussi adopté cette loi », ajoute-elle fièrement.

Au fil des années, l’Association des mères lesbiennes gagne en visibilité et devient un groupe de défense des droits. En 2005, l’association devient la Coalition des Familles Homoparentales puis en 2014 la Coalition des familles LGBT. Un changement de nom s’imposait afin de ne pas exclure les parents transgenres. Une évolution au sein de l’association expliquée en partie par l’impact de la modification de la loi selon Mona Greenbaum. « Ça nous a permis de faire changer les mentalités. Ce n’est pas le cas partout au Canada. Pendant des années, j’étais impliquée au niveau fédéral et j’ai rencontré beaucoup plus d’opposition », affirme-t-elle.

Le regard des autres

« Infatigable », « une force tranquille », « courageuse » dans la communauté LGBT, le travail qu’accomplit Mona Greenbaum est salué. L’association qui compte aujourd’hui 2400 membres, est considérée comme la plus grosse association des familles LGBT au Québec. « Avant que je tombe enceinte, on s’interrogeait beaucoup sur la vie future de nos enfants dans une société où certains préjugés persistent. C’était notre seule réticence. Quelle sera la vie d’un enfant qui doit dire « j’ai deux mamans »? »,explique-t-elle. Une inquiétude qui l’a conduite vers un nouvel objectif, celui d’éradiquer l’homophobie dans les écoles. « Nos enfants n’ont jamais été des cibles dans le milieu scolaire mais ils sont plus sensibles aux propos homophobes, ça les touche. Eux n’ont jamais subi de harcèlement, ce n’est pas le cas de tous les enfants. C’est donc nécessaire que les professeurs soient outillés pour répondre à des gestes ou à des propos homophobes. » Pour Mona Greenbaum, vie familiale et vie professionnelle sont étroitement liées. Organisation de groupe de discussion, de conférence, de formation pour la sensibilisation… la militante multiplie les activités. Et son combat pour la reconnaissance légale et sociale des parents LGBT n’est pas prêt de s’arrêter.

Alex Dorval, une vie dans la mousse

Alex Dorval, une vie dans la mousse

En à peine deux ans, Alex Dorval est passé de « pas grand-chose » à gérant de l’établissement le plus symbolique de la Mauricie. Présent dans tous les guides touristiques Le Temps d’une pinte est le lieu qui a placé Trois-Rivières sur la carte mondiale de la bière. Alex, lui, au départ avait juste une idée et a su bénéficier d’un contexte très favorable.

 

Par Thomas Rideau

Sur les bords du Lac Saint-Pierre, dans le Centre-du-Québec à la fin des années deux mille, Alex vivote. A peine la vingtaine, tout juste diplômé après un Cégep [équivalent d’un baccalauréat professionnel], il traîne à Trois-Rivières avec ses instruments de musique. Il joue, souvent seul. Chez lui ou ailleurs. Il aime la cold wave, les Cure et tous ces groupes anglais des années quatre-vingt,

Bref, Alex Dorval aime la bière et la musique, comme la quasi-totalité des gens de son âge. Quand il joue pour ses proches et ses amis lors de « concerts à emporter », la bière coule à flots et rempli son rôle de ciment social. Des liens se créent. Sans le savoir, Alex Dorval rencontre ses futurs associés, notamment Laurent Lagagnière aujourd’hui cuisinier au Temps d’une Pinte.

Parce que dans ces années deux mille, a lieu « une révolution, pas juste un effet de mode », précise-t-il : c’est la naissances des microbrasseries. En quinze ans, elles émergent partout : à Jonquière, Longueuil, Victoriaville, Shawinigan… « On en avait un peu marre de la budweiser j’imagine » sourit Alex Dorval.

Pau à peu, « les soirées de créations musicales se sont transformées en dégustations de boissons houblonnées. Avec mes amis, on commandait des bières du Québec, mais aussi du monde entier, c’est là, avec le temps, que je me suis rendu compte que je ne m’y connaissais pas trop mal », se souvient Alex.

Son quotidien se résume encore à d’interminables séances d’écoute quasi scientifique de cold wave et d’alternative. Il lit aussi beaucoup, sur la bière évidemment, sur sa fabrication. Les coureurs des Boires, sur la route des grands crus, est son livre de chevet.

Mais voilà, aimer la bière et savoir gratter des accords ne suffisent pas à vivre. Alex n’en est que trop conscient : « Je ne savais pas trop quoi faire de ma vie à ce moment précis. C’est joli d’écrire son quotidien. De vivre un peu en marge. Mais… Il est arrivé un moment où j’ai voulu arrêter de flotter. Je me suis pris en mains et je me suis mis à écrire mon propre destin. »

Savoir s’entourer

Il faut dire qu’il a su trouver un projet et surtout convaincre les personnes de le suivre. C’est d’abord en retournant au Cégep, pour prendre un cours qu’il rencontre un futur associé. Son ancien professeur en « démarrage d’entreprise », Alain Rivard se souvient de lui comme d’un étudiant passionné et au savoir encyclopédique sur la bière : « J’ai d’abord été son tuteur pendant toute une session, il m’envoyait ses plans marketing : ils étaient incroyablement fouillés, il y avait tout, la totalité de son projet… mais c’était illisible, il partait dans tous les sens, il fallait canaliser tout ça.

Quelques mois plus tard, le Cégep de Trois-Rivières appelle Alain Rivard pour le remettre en contactavec Alex Dorval. Tenace, le jeune homme a avancé dans son projet. « J’ai embarqué avec lui finalement. Je l’ai aidé à monter son établissement. On s’est vu de nombreuses fois, et forcément une relation amicale s’est développée. »

Finalement, les deux compagnons vont réussir à amasser 1,4 million de dollars canadiens (920 000 euros). Au moment du lancement du projet, Alex Dorval propose à Alain Rivard une place d’associé. L’ancien professeur accepte et met dès lors son expertise financière au service de l’établissement.

Une chose ressort lorsqu’on parle aux associés du Temps d’une pinte : la culture de la bière quasi surnaturelle d’Alex Dorval. Gustavo Navares, le longiligne maitre-brasseur argentin, recruté par le biais du réseau « Montrealers » et désormais associé, s’en amuse : « Il s’y connait mieux que la plupart des brasseurs que j’ai fréquentés. Et pourtant, il n’a jamais touché à un kit de brassage de sa vie. Il me pousse à faire des choses avec le brassage que je n’aurais jamais eu l’idée de réaliser. C’est ça Alex, un côté artistique fort, au service de nos créations, contrebalancé par un bon sens des affaires. »

Ce sens des affaires justement, c’est une surprise pour à peu près tout le monde. « Je suis autodidacte. J’ai lu un peu mais j’ai surtout appris sur le tas le métier de restaurateur, de gérant, de brasseur et finalement de manager », murmure Alex, bonnet vissé sur la tête.

Le matin à 9 heures, le Temps d’une Pinte se réveille doucement. L’aspect boisé et chaleureux de l’établissement tranche avec les flocons qui s’abattent dans la rue derrière les vitres. « Je crois que les gens aiment bien l’agencement de l’endroit, souvent, ils disent que c’est authentique, mais je crois que ça ne veut rien dire », sourit le jeune patron le nez dans son café (torréfié sur place). Si Alex met surtout en avant la collaboration comme la clé de la réussite du projet, Alain Rivard est plus tranchant. « C’est un gars brillant. De toute l’équipe, c’est lui qui voit le plus loin. Il sait apprendre en regardant et se cale sur les professionnels qu’il a pu côtoyer dans le passé. » Moins humble que le jeune entrepreneur, le directeur financier précise même qu’« Alex a eu l’intelligence de bien s’entourer ».

La musique n’est pas oubliée

Depuis que son établissement est en ouvert, dire qu’Alex Dorval est une personne engagée s’apparente à un joli euphémisme. Il est logiquement membre de plusieurs associations de restaurateurs comme la «Table d’agrotourisme gourmand ou siège au conseil d’administration de la SDC de Trois-Rivières (société développement commercial). Avec ces différentes activités, il fait preuve d’un joli opportunisme pragmatique. Il a aussi créé le label MIAM (le meilleur de l’industrie de l’agro en Mauricie) qu’il n’hésite d’ailleurs pas à décerner à certains des plats proposés au Temps d’une Pinte.

Mais il s’engage également au niveau culturel. Son passé de musicien ne le quitte pas. Son établissement est toujours en pointe pour organiser ou accueillir des événements. Notamment lors du Festival international de poésie de Trois-Rivières, Le Temps d’une Pinte, partenaire, a mis en place des rencontres entre poètes et spectateurs. Il accueille également plusieurs concerts pour le Festival de blues de Trois-Rivières et participe à la mise en place de l’important Festivoix, le festival de musique de la région.

Dès qu’il le peut, Alex Dorval invite des formations musicales à venir se produire dans son établissement (« à peu près dix par an »). Il essaie de donner le plus possible de « temps de micro » à de jeunes groupes dans lesquels il se reconnaît et avec qui il aurait très bien pu collaborer il y a à peine quelques années.

C’est ainsi que s’est créé un lieu de dégustation pour une clientèle aisée et finalement peu estudiantine dans cette ville où le premier employeur est pourtant l’université. Mais qu’importe : Alex a parfaitement ciblé un public salarié plutôt aisé. Le genre d’endroit où la chroniqueuse culture Patricia Powers de Radio-Canada vient souvent déguster le « meilleur tartare du Québec » accompagné d’une wastringue, la bière préférée d’Alex Dorval.

Après avoir joué les Cure partout en Mauricie et sillonné la région, le jeune homme est finalement devenu le symbole de celle-ci avec son établissement.

 

La science au service des microbrasseries

C’est en 1986 qu’a ouvert la première microbrasserie du Québec : Le Lion d’Or, à Sherbrooke. Si leur nombre a longtemps stagné autour de trois puis de quatre, leur offre a explosé ces cinq dernières années. Un phénomène sans doute pas étranger aux progrès techniques réalisés dans le domaine du brassage.

« Lorsque nous avons ouvert en 1996, nous étions des Gaulois. Il n’y avait que quatre microbrasseries au Québec », se souvient Pierre Lafontaine, le gérant de « l’autre » microbrasserie de Trois-Rivières, le Gambrinus. Et depuis, que de chemin parcouru… Il est dur de savoir d’où est partie cette mode ou « cette révolution ! » comme le reprend sans faillir Frederick Tremblay, président de l’association des microbrasseurs du Québec.

Une offre houblonnée améliorée.

Christophe Bourracher, président de l’association Sherbroue (anglicisme et jeu de mot entre la ville de Sherbrooke et la mousse) explique que le succès des microbrasseries est largement lié à la qualité des produits proposés et au changement d’habitudes des consommateurs : « Il y a eu un effet boule de neige, explique-t-il. On a commencé par brasser nos propres bières et, soudain, les bières bouteilles industriels n’étaient plus seules sur le marché. Les gens ont apprécié, l’offre et la demande se sont affolées et nous voilà désormais rendus avec 150 microbrasseurs. »

Il y a un aspect scientifique non négligeable dans l’émergence de ces établissements. Sherbroue, comme une dizaine d’autres associations québécoises, a pour mission de « créer la bière parfaite ». Les membres sont souvent des étudiants ou d’anciens étudiants en génie ou en chimie. « On fait des essais, on tente des évolutions au niveau des recettes, il y a toujours des données à faire fluctuer au niveau chimique », précise Christophe Bourracher. Pour lui, c’est dans la qualité de ces nouvelles bières que réside le succès des microbrasseries.

C’est à Sherbrooke justement que la première microbrasserie du Québec a ouvert. Et dès son apparition, un professeur de biologie de l’université locale, Michel Gauthier, a été chargé d’optimiser le goût de la bière.

« C’est vrai que la science joue un rôle dans l’essor des microbrasseries, rebondit Gustavo Navares, le brasseur du Temps d’une Pinte. Par exemple, grâce à la technologie, on peut modifier la température, l’air, le taux d’azote et ça nous permet de brasser comme en Europe et d’offrir de nouvelles saveurs aux amateurs. » Science, recherche et nouvelles demandes sont les ingrédients de la recette du succès de ces nouveaux établissements.  T. R.