Let me be a Queen

Let me be a Queen

Let me be a queen

 

Robes improbables, danses enflammées et joutes verbales : les drag queens australiennes assurent le show. Une frivolité méticuleusement travaillée qui déguise un activisme politiquement incorrect, dans un pays qui vient tout juste de légaliser le mariage pour tous. 

Par Sophie LAMBERTS, à Melbourne (texte et photos)

Du haut de ses stilettos vert taille 48, Pollyfilla ne passe pas inaperçue. Postée à l’entré du 86, l’un des plus célèbre cabaret bar de Melbourne, elle jase avec qui veut bien l’écouter – des hommes pour la plupart –, entrecoupant ses anecdotes d’éclats de rire tonitruants. Plus que dix minutes avant le show, le temps d’avaler un Martini et quelques bouffées de cigarette et Pollyfilla a déjà disparu en coulisses.

Chaque soir, du lundi au samedi, c’est la même rengaine au 86, Smith Street, artère principale du quartier gay de Melbourne. Un troupeau hétéroclite – costumes extravagants, uniforme jean-basket, cuir de la tête au pied, robes scintillantes… – patiente bruyamment devant une porte rouge décrépie, papiers d’identité à la main. « Dix dollars », exige un intimidant gaillard, avant d’apposer un tampon sur l’avant-bras des clients. Tous sont venus pour assister au show de leur drag queen favorite.

Que le show commence

Ici, dans l’intimité de ce cabaret bar, on peut être qui l’on veut. Un homme avec quatre couches de mascara. Une femme avec les cheveux gominés.

Soi-même, enfin. « Soyez fiers de vous ! » s’égosille l’animateur sur la scène, enveloppé d’un drapeau arc-en-ciel, symbole de la communauté LGBT. Il y a quelques heures seulement, le gouvernement conservateur de Malcom Turnbull s’est engagé à adopter une loi en faveur du mariage gay d’ici la fin de l’année 2017, après un plébiscite par voie postale agité. Même si le « oui » s’est fait timide – seulement 61,6 % des votes –, le soulagement se lit sur tout les visages.

Les lumières s’éteignent, la musique s’interrompt, le public se paralyse, fébrile. Roulement de tambours, la queen entre sur scène. Robe brodée de sequins, Pollyfilla chauffe la salle avec quelques railleries à l’encontre du Premier ministre. « Cher Malcom, les Australiens ont parlé et ont dit OUI. Donc va faire ton putain de boulot et légifère ça en droit sans plus tarder. En te remerciant et… avec tout mon amour. » En mémoire de sa première marche pour l’égalité à Melbourne, lors de laquelle elle avait interprété « You’re The Voice » de John Farnham  – hymne à la protestation de la fin des années quatre-vingt –, Pollyfilla entonne :

You’re the voice, try and understand it / Tu es la voix, tente de le comprendre
Make the noise and make it clear / Dis quelque chose, fais en sorte que ce soit clair
We’re not gonna sit in silence / Nous ne nous assoirons pas en silence
We’re not gonna live with fear / Nous ne vivrons pas dans la peur
This time, we know we all can stand together / Cette fois-ci, nous savons que nous pouvons tous être ensemble
With the power to be powerful / Avec le pouvoir d’être puissants
Believing we can make it better / Croyant que nous pouvons améliorer les choses

Le geste de la main est précis, les mouvements des lèvres parfaitement calqués sur les paroles – le drag est avant tout l’art du play-back –, le regard dramatique. Les performances de Pollyfilla mettent toujours l’accent sur l’exagération des traits féminins. La femme est parodiée à l’extrême, à la fois grotesque, extravagante, provocatrice et puissante.

Pollyfilla est drag queen depuis les années quatre-vingt-dix. Elle a remporté une dizaine de compétitions de drag.

Derrière le rideau

Applaudissements. Pollyfilla disparaît derrière le rideau rouge carmin, à grandes enjambées assurées. Une prouesse technique du haut de ces talons vertigineux : « Des années de pratique assidue », avoue la queen en poudrant son visage devant un miroir crasseux. Dans la vie de tous les jours, Pollyfilla s’appelle Colin. Et a un pénis.

« J’ai commencé le drag en 1996. J’avais 20 ans. J’ai toujours aimé jouer devant un public et faire rire les gens. En grandissant, j’ai fait beaucoup de théâtre, de comédies musicales et de cirque. J’ai tout de suite aimé le théâtre de rue en particulier – tout ce maquillage, ces perruques, ces chaussures à plate-forme et ces tissus pailletés… »

Pour Colin, le drag est avant tout un art. Il fabrique tous ses costumes à la main, dans l’atelier d’artiste qu’il a aménagé dans son appartement. « Le drag, c’est comme avoir une toile vierge face à soi. Il n’y a pas de règles. Je peux être une starlette glamour des années quarante Je peux être un extraterrestre. Je peux même être Marie-Antoinette. »

« Je suis un homme en robe, je ne peux pas me prendre trop au sérieux »

Pollyfilla

Pollyfilla est un personnage burlesque, glamour et « un peu stupide ». « Je suis un homme en robe, je ne peux pas me prendre trop au sérieux », avoue-t-elle, la voix soudainement plus grave, masculine. Se créer un personnage hors norme – une « créature » – est un exutoire, voire une catharsis : « Le drag m’a aidé à faire mon coming-out. On ne peut pas être une queen et rester caché dans le placard. Ça n’a pas de sens. Les placards sont pour les robes. »    

Un nouveau show démarre dans quelques minutes, le temps pour les spectateurs de commander un verre au bar ou de flirter avec son voisin de table. Personne n’a idée de ce qui se trame derrière l’imposant rideau rouge.

La plupart des queens se maquillent et s’habillent en coulisses. Pollyfilla, elle, arrive au cabaret déjà prête.

Les queens se bousculent en coulisses.

Le public du bar cabaret le 86 est hétéroclite : jeunes, vieux, habitués, étrangers, gays, lesbiennes, hétérosexuels…

Une odeur de maquillage envahit les coulisses, étroite pièce encombrée de tissus, de boîtes de chaussures et de produit démaquillant. Des hommes à peine vêtus se bousculent dans des bodys rembourrés, perruque à la main. Se travestir est un travail de longue haleine. « Des jours de couture et de répétition, deux heures de maquillage, une heure pour rembourrer son corps de mousse, “tucker” son pénis et enfiler un costume », explique Karen from Finance (alias Richard), acolyte vaudevillesque de Pollyfilla. Le « tucking » est une pratique utilisée par des personnes assignées garçons à la naissance afin de dissimuler leur sexe, le plus souvent avec du ruban adhésif. « Ce n’est pas agréable mais il faut souffrir pour être belle ! »

Ni genre, ni maître

Etre belle, mais pas seulement. « Chaque manifestation pour les droits de la communautés LGBT est menée par une drag queen, brandissant le drapeau multicolore en tête de cortège. C’est presque une tradition. Les émeutes de Stonewall en 1969 ont été impulsées par un groupe de drag queens et c’est aujourd’hui considéré comme le mouvement le plus important de la libéralisation homosexuelle », explique Ricky Beirao, à l’origine de l’exposition What A Drag!, qui revient sur l’histoire de la communauté drag queen depuis les années soixante.

« Il n’y avait pas de tutoriels sur YouTube pour apprendre à se maquiller ni eBay pour acheter des perruques. »

Ricky Beirao

Le drag a toujours été un acte politique, bien qu’intrinsèquement lié au monde de la nuit. Se travestir questionne la notion traditionnelle de genre et combat les discriminations. Ricky Beirao, lui même drag queen depuis ses 20 ans, explique : « Dans les années soixante, l’homosexualité et le travestisme étaient illégaux en Australie. Les drag queens organisaient des soirées secrètes directement chez elles, souvent attaquées par les flics. » Il faudra attendre 1981 pour que l’homosexualité soit légalisée et les années quatre-vingt-dix pour  que la culture drag soit reconnue par la société, notamment grâce au film Priscilla, folle du désert. Un véritable succès.

« Je pense que beaucoup de gens, en particulier les jeunes drag queens, n’ont pas idée des obstacles socioculturels ou même techniques que la communauté a dû affronter. Il n’y avait pas de tutoriels sur YouTube pour apprendre à se maquiller ni eBay pour acheter des perruques. Tout devait être fait secrètement ou via des femmes », raconte Ricky Beirao. « Aujourd’hui, les jeunes queens misent tout sur l’esthétique et le message, plutôt que sur la comédie. Ce n’est plus la même chose », ajoute-t-il, une pointe de regret dans la voix.

La nouvelle génération de queens questionne la notion de genre en mêlant allures masculine et féminine.

Pas la même chose, mais toujours aussi politisé et créatif. « Avec le débat autour du mariage gay, l’activisme drag a atteint son paroxysme », affirme Alex Xand, jeune artiste de 23 ans. Alex Xand, alias Alexander, se produit depuis un peu plus d’un an au 86, aux côtés de Pollyfilla et des autres. « C’est bien simple, je suis née queen ! » chantonne le jeune artiste en appliquant une étrange pâte blanche sur sa peau brune. Son show aura lieu dans quelques minutes. « Ce soir, je sors le grand jeu », dévoile-t-il mystérieusement.

Alex Xand et sa fameuse barbe, quelques minutes avant de la couper sur scène

« Chaque femme s’habille d’une façon qui lui ressemble, pas comme son sexe le détermine. »

Alex Xand

Alex Xand entre en scène, vêtu d’une simple tunique blanche, le pas gracieux. Ce soir, pas de fanfaronnade, de paillette ou de déhanché digne d’une pop star. La queen tond religieusement, sous le regard médusé du public, sa longue barbe ébène. Les shows d’Alex Xand racontent une histoire. Son histoire. « Je traite de la honte d’être différent et de la confusion des genres. C’est une sorte de thérapie qui m’aide à surmonter mes propres démons », avoue-t-il en rinçant son visage à l’eau claire, en coulisses.

Le jeune artiste refuse de rester sagement dans une case, considérant le genre attribué à la naissance en fonction du sexe réducteur. « Contrairement aux traditionnelles drag queens, je ne caricature pas la femme ni n’essaye de lui ressembler. Je ne sais même pas ce que s’habiller comme une femme signifie. Chaque femme s’habille d’une façon qui lui ressemble, pas comme son sexe le détermine », explique-t-il. Lui utilise le pronom neutre « they » (« eux » en français, mais pourrait aussi se traduire par « ille »).

Alex Xand et ses spectacles, tantôt poétiques, tantôt trash, où masculinité et féminité fusionnent, sont loin du standard classique de la drag queen. « Mon genre n’est pas la conséquence de mon sexe biologique mais le résultat de ce que je crée, sur scène et dans ma vie de tous les jours », précise-t-il. La nouvelle génération de queens se réclame du mouvement « queer », qui signifie tordu en anglais. Ce courant de pensée militant remet en cause la catégorisation de l’identité de genre (homme ou femme) et de l’orientation sexuelle (hétérosexuel-le ou homosexuel-le). Etre queer, c’est lutter contre toute forme de patriarcat, d’homophobie, de transphobie ou de racisme.

Si la plupart des personnes utilisent le « them » singulier en anglais, la langue française n’offre pas les mêmes facilités. 

Jusqu’à tard dans la nuit, les queens – traditionnelles et nouvelle génération – assurent le show. « C’est un dragathon ici », plaisante Pollyfilla, figure mythique du cabaret bar.

L’envers de la scène

Sous le verni – impeccable, toujours – se cache une réalité pas si commode, entre drag bashing et homophobie. En août 2017, la queen Ivy Leaguee (Luke Karakia) est tabassée dans le quartier gay de Sydney après avoir défendu un homosexuel attaqué par une bande de jeunes.  L’histoire fait la une des journaux nationaux. « Ils hurlaient des insultes homophobes en pleine rue. PD, tafioles… toutes les insultes que vous pouvez imaginer », raconte Ivy Leaguee au téléphone. « Ils m’ont arraché ma perruque, attaqué physiquement. J’ai répondu par les coups, mais toujours avec mes talons aux pieds ! »

L’Australie reste un pays très divisé sur les questions sociales, entre un bush conservateur et largement chrétien et des grandes villes plus progressistes. Le débat autour du mariage gay a été marqué pas de nombreuses campagnes homophobes aux airs de manif pour tous. Des affiches « arrêter les tapettes », « le mariage gay : une tragédie pour la famille » ou comparant les homosexuels ou trans’ à des pédophiles ont été distribuées dans plusieurs banlieues.

D’après une étude du Centre du genre australien, plus de la moitié des trans’ – quel que soit leur identité de genre et leur degré de transition – ont été victimes d’incidents transphobes au cours de leur vie. Près de 80 % des personnes interrogées déclarent ne jamais avoir reporté l’incident auprès d’une instance, souvent « par peur de ne pas être pris au sérieux ». C’est le cas d’Imogen Loxley, 26 ans.

« Le drag reste un sport masculin »

Imogen Loxley

« Quand je suis entrée dans le bar, habillée en queen, ils ont commencé à toucher mes parties génitales, arracher mes vêtements et verser de l’alcool sur moi en riant », raconte Imogen, le regard fixé sur sa tasse de thé. La jeune femme n’a jamais signalé cet incident à la police cet épisode traumatisant qui l’a contrainte à suivre une psychothérapie pendant quelques mois.

Avec ses ongles interminables, sa chevelure savamment lissée et sa peau dorée à l’autobronzant, Imogen a tout d’une Kim Kardashian, le goût pour les lumières en moins. « Pas de photo, désolée. Je ne suis pas encore à l’aise devant l’objectif », prévient-elle d’emblée, l’air gêné. Il y a encore deux ans, Imogen s’appelait Lucas. « Chaque jour était un combat contre moi-même et les autres. L’idée de ne plus être en vie était la seule chose qui me réconfortait. Être Lucas était une tâche dégradante », se souvient-elle. La jeune Australienne parle de Lucas comme s’il était un autre, un étranger.

La transition d’Imogen, de son enfance jusqu’à ses premiers pas en tant que drag queen. Photos personnelles d’Imogen.

Imogen commence à s’habiller en femme et à se maquiller à l’âge de 20 ans. Faire du drag lui apparait alors comme une solution relativement simple et rapide à ce mal être insoutenable. « Pour la première fois de ma vie, je me suis sentie moi-même en queen », raconte Imogen. Mais très vite, retirer la perruque et le rembourrage dans le soutien-gorge devient source d’anxiété. « J’étais toujours la dernière à partir. Je restais seule pour danser dans les coulisses, devant le miroir, confie la jeune femme. Ça m’est arrivé de pleurer en me démaquillant, j’avais l’impression de tuer celle que j’étais au fond. » Imogen abandonne donc le drag et débute un traitement hormonal et une chirurgie de réattribution sexuelle. « Je ne voulais plus que les gens me voient comme un personnage, une caricature ou une queen. Je voulais qu’ils me considèrent comme une femme, une vraie. » 

La transphobie est aussi présente dans le milieux du drag, parfois de manière inconsciente. Même « RuPaul’s Drag Race », émission de téléréalité culte, qui met en scène des drag queens, a fait un faux pas en 2014 en proposant un défi licencieux. Dans l’épisode nommé « Female or Shemale », les queens devaient deviner si les parties du corps qui leur étaient montré à l’écran appartenaient à une « femme biologique » (femme) ou une « femme psychologique » (shemale).

Le problème de ce petit jeu est qu’une queen n’est pas une « femme psychologique ». Une drag queen est une drag queen. Elle rentre à la maison après son show, enlève sa perruque, se démaquille et reste un homme. Les femmes trans’ n’ont pas cette option. « Mettre les drag queens qui se transforment pour de l’argent et par passion dans le même sac que les femmes trans’ est offensant. Une femme trans’ est une vraie femme », souligne Imogen Loxley. « Beaucoup de membres de la communauté n’acceptent pas que des femmes ou femmes trans deviennent des queens. Le drag reste un sport masculin. Je crois qu’ils se sentent menacés en quelque sorte », ajoute-t-elle.

Aujourd’hui, la communauté drag s’ouvre doucement à d’autres artistes, quel que soit leur genre. Le cabaret bar le 86 accueille désormais des shows de drag kings et de femmes drag queens ; tandis que l’émission « Rupaul’s Drag Race » reçoit, pour la première fois en dix ans d’existence, une candidate trans’. Imogen pense reprendre bientôt le drag, aux côtés d’Alex Xand, de Pollyfilla et des autres. Malgré quelques incidents transphobes, sa passion ne l’a pas quittée : « Le drag est avant tout un art accessible à tous. C’est tellement grisant de se déguiser en quelqu’un d’autre, le temps d’une soirée… Ou plus. Vous devriez essayer ! »

Depuis le reportage, la loi légalisant le mariage entre homosexuels  a été votée par le Parlement et signée par le gouverneur général en tant que représentant de la reine. Plusieurs mariages gay ont déjà eu lieu dans le pays. 

Crystal meth : Fumer jusqu’à s’en briser

Crystal meth : Fumer jusqu’à s’en briser

Crystal meth

Fumer jusqu’à s’en briser
Dix pour cent de la production mondiale de crystal meth proviendrait de l’Australie.

Il se fume, s’injecte ou se sniffe. Et procure pour quelques heures l’illusion du bonheur. En Australie, le crystal meth ravage les villes huppées, comme les villages ruraux, emportant au passage des vies de famille, des vies tout court.

Par Sophie Lamberts, à Sydney (texte et photos)

C’est un jeu risqué, hein ? » Sauf qu’ici, il n’y a pas de gagnant. Le crystal meth est une drogue qui prend tout. Santé, famille, argent : Stef, qui a souhaité n’être identifiée que par son prénom, y laisse un peu plus chaque jour. « C’est devenu ma priorité, un besoin vital. »

Ice, crystal meth, tina, speed… La drogue a plusieurs noms. Mais sa véritable appellation est méthamphétamine. Il s’agit d’une drogue de synthèse fabriquée à partir d’un décongestionnant nasal que l’on retrouve dans les cachets d’Humex ou de Nurofen. « La drogue de Breaking Bad », plaisante Stef, le regard ailleurs. Le crystal meth est d’ailleurs surnommée « bathtub drug », littéralement, une drogue que l’on peut fabriquer dans sa baignoire.

Ses ongles rongés tapotent infatigablement la table de la cuisine, là où elle a fumé quelques cristaux la veille. « Un point d’ice et tu tiens deux ou trois jours sans dormir ni manger. » Le crystal meth est trois fois et demie plus puissant que la cocaïne. Et, surtout, bon marché. « C’est plus économique d’acheter de l’ice parce que c’est plus fort », explique Stef. Un « point » de crystal meth, qui correspond à un dixième de gramme, coûte seulement 40 dollars australiens (environ 25 euros) dans certaines villes rurales, soit l’équivalent d’un demi-réservoir d’essence.

Stef a basculé « d’une vie normale, des parents aimants et un école privée » à 0,2 gramme de cristaux par jour. Tout commence en 2003, lors d’une soirée arrosée. Une pipe en verre circule de bouche en bouche. Les autres ont l’air de s’amuser, elle aspire l’épaisse fumée blanche, « pour faire comme les autres ». Elle a alors 17 ans. « Depuis, je n’ai jamais cessé de fumer. »

À 32 ans – elle en paraît dix de plus –, la jeune femme est ce qu’on appelle une toxicomane fonctionnelle. Autour d’elle, personne ne sait, ou presque. Nous respecterons donc son anonymat. Elle maintient à bout de bras l’illusion : mariée, mère de deux garçons, un emploi à plein temps dans une agence immobilière… Elle vit dans une banlieue populaire de Sydney, dans l’un de ces nombreux pavillons en briques rouges.

Stef est bien loin du cliché tenace de la junkie à la peau défoncée que l’on croise dans la rue. Au contraire, la jeune femme est plutôt du genre bimbo : chevelure teintée, visage poudrée, lèvres nacrées, peau tatouée… Un masque qui cache une vie d’addiction à ce que certains qualifient de « drogue la plus dangereuse du monde ». Seuls son regard éreinté et ses joues creusées laissent entrevoir que la jeune femme a tout vu, tout fait, tout vécu.

Cette double vie à la Dr Jekyll and Mr Hyde n’étonne pas Joshua Rosenthal, psychologue dans un centre de désintoxication bien caché, à l’Est de Sydney. « Certains addicts sont de véritables illusionnistes. Je suis absolument certain que j’ai déjà eu des clients sous l’emprise de drogues en pleine consultation sans même le remarquer, alors que c’est mon métier ! »

Chaque jour, trois personnes meurent d’overdose en Australie, contre moins d’un décès par jour en France

Ils seraient 1,3 million d’Australiens, soit près de 7 % de la population, à avoir déjà consommé du crystal meth au moins une fois dans leur vie. Pourtant, tous ne deviennent pas accro. « Contrairement à ce que l’on entend souvent, on ne devient pas addict dès la première fois. Certaines personnes sont plus vulnérables à l’addiction que d’autres. Dans 40 à 60 % des cas, l’addiction est génétique », explique Joshua Rosenthal.

Chez Stef, pas d’antécédent familial, mais l’annonce d’un cancer du sein qui l’a entraîné dans la spirale infernale de l’addiction. « L’ice m’a aidée à surmonter la chimio. On se sent invincible, surhumain, au dessus de tout, même de la maladie. »  Elle évoque plus qu’elle ne raconte, gardant malgré tout une certaine pudeur. Le cancer aujourd’hui derrière elle, Stef réapprend lentement à accepter son corps.

Le crystal meth ne discrimine pas. Sa consommation n’a pas d’âge, de genre, de couleur, d’orientation sexuelle ou milieu social. « Je travaille avec de nombreux businessmen, avocats, journalistes. Des personnes sous pression », confie Joshua Rosenthal, lui-même ancien addict.
En dix ans de métier, le psychologue a vu la consommation de crystal meth grimper en Australie. «C’est une drogue très accessible et bon marché. Le pays est éloigné des marchés sources de la cocaïne et de l’héroïne. Mais ses régions voisines d’Asie de l’Est et du Sud-Est sont considérées parmi les plus grandes producteurs d’amphétamines dans le monde», explique Joshua Rosenthal. La Chine possède le plus grand nombre de laboratoires de crystal meth clandestins dans la région Asie Pacifique et est la source de la plupart de ces substances en Australie, selon l’Australian Strategic Policy Institute.
Joshua Rosenthal est psychologue dans un centre de désintoxication depuis plus de dix ans. Il est lui-même passé par la case addiction dans sa jeunesse.

 

Du businessman de Sydney au mineur d’Australie occidentale en passant par l’enfant indigène qui se prostitue, personne n’est à l’abri

La drogue ravage le pays. Le nombre des consommateurs a triplé au cours des cinq dernières années. Le crystal meth s’immisce désormais dans le cœur rural de l’Australie, là où Stef a passé son enfance. Le gouvernement parle d’une «épidémie» sans précédent.
La méthamphétamine est généralement fumée sous sa forme cristalline.

« C’est l’après qui est dur », avoue Stef. L’après, c’est la descente aux enfers : psychose, hallucinations, agressivité, insomnie, paranoïa… À la fin du  « rush », les consommateurs se retrouvent déprimés et, surtout, en manque. Les personnes accro au crystal meth peuvent faire preuve d’une très grande agressivité voire de brutalité. Elles peuvent avoir des difficultés pour raisonner, pour avoir un jugement rationnel ainsi que pour éprouver de l’empathie.
Bon marché, facile d’accès — en deux clics, le consommateur peut commander sa dose sur Craiglist, un site de petites annonces — et extrêmement addictive, le crystal meth est aussi un moyen d’atteindre un état d’euphorie difficilement concevable. « C’est le plus beau sentiment que j’ai jamais ressenti dans ma vie. »

Stef raconte ces nuits sans fin, ces hallucinations parfois, cette confiance en soi qu’elle n’a jamais vraiment eu au lycée, ce sexe, « indescriptible ». La consommation de crystal meth est en effet associée à la multiplication de rapports sexuels et de partenaires, ainsi qu’à une augmentation des rapports sexuels non protégés. Selon une étude américaine, 81 % des consommatrices de crystal meth n’utilisent pas ou pas systématiquement de préservatif pendant l’acte ; 17 % d’entre-elles sont porteuses d’une maladie sexuellement transmissible.

Fumer ou s’injecter du crystal meth libère plus de dopamine – le neurotransmetteur du plaisir – que n’importe quelle activité : six fois plus que le sexe et douze fois plus que les petits plaisirs du quotidien (manger, faire du sport, écouter de la musique…) Le crystal meth diffuse très rapidement de la dopamine dans le système de récompense du cerveau, ce qui entraîne une euphorie intense, appelée « rush », très recherché par les consommateurs. Cet état ne dure que quelques minutes.

« Ils bougent plus vite, parlent plus vite, leur cœur bat plus vite et ils voient et perçoivent les choses autour d’eux d’une manière totalement différente », explique Joshua Rosenthal. Dans certains cas, la crise cardiaque n’est pas loin. Un cœur sous  méthamphétamine peut atteindre les 210 battements par minute, contre 60 à 80 battements par minute en moyenne.

 

Consommer régulièrement de la méthamphétamine change la manière dont le cerveau fonctionne, réduit les fonctions motrices et endommage la capacité de mémorisation. Des études récentes réalisées chez des consommateurs réguliers ont révélé des changements fonctionnels et structurels dans les zones du cerveau associées aux émotions et à la mémoire.

Stef ne paraît pas vraiment croire à tous ces effets secondaires, à court ou à long terme. « C’est des conneries tout ça », lâche-t-elle en se tortillant sur la chaise en bois de la cuisine. La jeune femme a perdu 25 kilos ces dernières années, un peu à cause de la chimio, beaucoup parce qu’elle n’a tout simplement plus faim. « L’ice meth coupe drastiquement l’appétit. Cest pourquoi les pilules amaigrissantes contenaient de l’amphétamine il y a quelques décennies », explique Joshua Rosenthal.

« Faut que j’y aille », lâche Stef, en jetant un dernier coup d’œil à son Smartphone et en écourtant abruptement la conversation. Quelques semaines plus tard, elle appelle, en détresse. Pour financer son addiction, Stef avoue avoir commencé à dealer. Ses propos sont décousus, ses mots brouillons, son ton insouciant. « J’ai emménagé avec ma meilleure amie, qui m’aide à garder les enfants, après que ma relation avec mon mari ait éclaté. Il m’a accusé d’agression. C’est même allé jusqu’au tribunal. Je dois continuer à couvrir mon habitude… Alors je vends un peu, mais qu’à des amis. Et seulement de petites quantités, juste un point ou deux, peut-être trois… Je vends 50 dollars chacun. Ça nous fait vivre joliment. Ça ne me dérange pas de vendre pour donner quelques sourires. »

Le crystal meth peut être fumé, sniffé, injecté, avalé ou pris par voie intra-anale.
Arrêter ? « Jamais ! » Stef n’imagine pas son existence sans ses quelques grammes de cristaux journaliers. Joshua Rosenthal explique : « La plus grosse peur de mes clients est ce qu’ils vont faire de leur temps libre et à quoi leur vie va ressembler sans la drogue. Ils manquent de repères. »

Le gouvernement australien ne cesse d’investir dans de nouveaux centres de réhabilitation. Une solution pour certains, mais pas tous. « Les accros, particulièrement les femmes, ont honte de leur addiction. Peu d’entre-elles décident de se faire aider, parce qu’elles ont peur du regard des autres. L’ice est une drogue qui stigmatise », explique le psychologue qui parle d’une « épidémie d’addictions » dans le pays, plutôt que d’une épidémie de méthamphétamines.

En Europe, la cocaïne du pauvre se propage lentement, mais sûrement. La grande majorité de la production provient de la République tchèque qui exporte 12 tonnes de cristaux chaque année à destination du marché européen. À sa frontière, l’Allemagne se bat à coup de contrôles routiers. Les pays nordiques voient leur consommation dangereusement augmenter. Et la France résiste, à bout de bras.