Festivals : une aubaine pour les territoires

Festivals : une aubaine pour les territoires

Festivals

Une aubaine pour les territoires

Chaque année, Terres du Son réunit des milliers de personnes à Monts (37). L’édition 2019 leur a offert, entre autres, Last Train, Therapie Taxi, Angèle, Lou Doillon, Astéréotypie, Inspecteur Clouzot . Photos : Maxime Hillairaud et Laure Colmant

Pendant les confinements, librairies, théâtres et salles de musique ont dû fermer leurs portes. Cet été, nombre des festivals ont été annulés. Ce qui n’est pas sans conséquences sur la vie et sur l’économie des villes et régions concernées. Magazin republie cette semaine une enquête sur le poids des festivals en région. Leur survie est essentielle pour la vie culturelle mais aussi économique des territoires.

Par Eloïse BAJOU, Mathilde BIENVENU, Aiman KACEM, Ousmane YANSANE

Enquête publiée le 12 juillet 2019
Republiée le 27 novembre 2020

Ce soir de juillet, ils sont des milliers de festivaliers à être emportés par la techno de Kompromat, l’électro de la Fat White Family ou à goûter les mélodies acidulées et espiègles d’Angèle. Le festival Terres du son (TDS), qui se donne à Monts, à deux pas de Tours (37), transforme ces champs, d’habitude réservés aux vaches, en piste de danse éphémère. Chaque année, pendant trois jours, cet endroit bucolique devient l’épicentre des musiques actuelles en région Centre Val-de-Loire.

L’implantation d’un festival n’est jamais le fruit du hasard. Ces moments festifs, qui maillent l’ensemble du territoire, s’inscrivent toujours au sein d’une histoire locale et collective. Et les politiques territoriales ont toutes les raisons du monde de soutenir ces initiatives culturelles.

 

Photo LC

La plaine de la gloriette qui accueille le festival Aucard de Tours passe du calme bucolique au soirées frénétiques. Photo1:DR Photo2: Maxime Hillairaud

Pendant que les artistes majeurs font le show sur Gingko ou sur Biloba, les deux grandes scènes du festival, les guitares des artistes locaux vibrent sur la scène Propul’son-Région-Centre-Val-de-Loire.

 

La région a choisi en effet de subventionner à grande échelle la Fédération régionale des acteurs culturels et associatifs – musiques actuelles (Fraca-Ma). Cet important réseau d’acteurs culturels associatifs a pour mission de structurer la filière des musiques actuelles et de développer les festivals sur tout le territoire.

La Fraca-Ma est chargée du programme de soutien aux artistes « Propul’Son ». Ce dispositif offre à des musiciens du cru, triés sur le volet, un accompagnement professionnel d’un an et un accès aux scènes des plus gros festivals de la région. En effet, faire vivre son vivier de musiciens sur place est la garantie d’éviter la fuite des artistes vers la capitale.

Le Tourangeau Théo Anthoine, batteur de Thé Vanille, se souvient de leur concert à l’été 2016. Pour lui, un tel événement est une fabuleuse opportunité pour un groupe émergeant comme le sien : « Cela permet de jouer devant des gens qui ne nous auraient pas écoutés, mais aussi de rencontrer les professionnels de l’industrie musicale. »

Cette année, pas moins de treize groupes se produisent sur cette scène. Dont Ephèbe, qui s’est également produit sur les scènes d’Aucard et du Printemps de Bourges, véritable institution de la chanson française. Depuis plus de quarante ans, les professionnels s’y retrouvent au début de chaque saison pour y découvrir les talents émergents.

Playlist des artistes locaux sélectionnés pour la scène Propul’son.

Mais à Terres du son, il n’y a pas que la musique qui crée du lien.

La surprise, voilà ce qu’on peut lire sur le visage des artistes invités à Terres du son lorsqu’ils entrent dans l’espace VIP. Ici, pas de bling bling, tout le mobilier a entièrement été conçu par les étudiants du centre de formation des apprentis de Tours Nord. Les canapés, en bois, sont fabriqués à partir de matériel récupéré chez Emmaüs.

Julien Macou, responsable des partenariats pour le festival, s’en amuse : « Les artistes trouvent la déco un peu rustique. Mais ils sont toujours ravis d’apprendre que cela s’inscrit dans une démarche de développement durable et social. »

Au pied du château de Monts, la petite ville qui accueille le festival, se trouve l’écovillage. Cet espace en libre accès permet aux festivaliers ou aux visiteurs de rencontrer des associations écologistes, de manger un hamburger au chèvre de Sainte-Maure (une spécialité locale) ou d’assister à des conférences telles que Effet papillon et biodiversité (le 13 juillet) ou Reprendre le pouvoir par l’assiette (le 14).

TDS met ainsi à l’honneur le tissu local associatif et assure son côté éco-responsable. Il a à cœur d’attirer le public le plus large possible et d’infuser le territoire de culture populaire.

2017, Naïve New Beater en interview dans l’espace VIP
Photo LC

Une infusion locale qui se fait parfois au détriment de partenariats anciens. Cette année Terres du son a ainsi révoqué l’exclusivité de Kronenbourg sur son bar pour faire la part belle aux brasseurs du cru. « C’est une aberration économique », confie Julien Macou. Les partenariats avec des enseignes nationales offrent, en effet, des avantages substantiels comme le prêt de chapiteaux ou de pompes à bières. Des coûts que doit désormais absorber le festival. Mais « le lien local prime sur toutes nos décisions », poursuit Julien Macou.

Aucard, l’autre festival de musique actuelle de l’agglomération tourangelle,  a la même démarche.

Aucard, c’est un peu le festival historique de Tours. En 1986, à la veille de la première cohabitation droite-gauche, la station tourangelle Radio Béton reçoit une interdiction d’émettre. À cette décision ministérielle, perçue comme arbitraire, les membres de la radio renvoient une réponse qu’ils qualifient d’acte politique : la création d’un festival musical gratuit sur l’île Aucard, tout proche du centre-ville.

En 2019, le festival et la radio ont survécu à cinq présidents de la République, un déménagement et une inondation totale de leur nouveau site, le parc de la Gloriette. Aujourd’hui, il est la fierté des Tourangeaux et un rendez- vous annuel que beaucoup ne rateraient pour rien au monde.

Comme nombre d’autres festivals de musiques actuelles qui ont lieu en région, attire les étudiants et les classes que le géographe américain Richard Florida qualifie de « créatives ». Dans son ouvrage Cities and the creative class publié en 2005, il a démontré que
les territoires aux politiques culturelles dynamiques attirent les entrepreneurs, les artistes et les intellectuels.

En parallèle, les villes se battent pour être attractives et se différencier. Pour Dominique Sagot-Duvauroux, professeur d’économie à l’université d’Angers, avoir son propre festival est « une preuve de bonne santé économique ». En effet, préserver un vivier de musiciens dans sa région est la garantie d’éviter la fuite des artistes vers les grands centres urbains.

La ville de Monts a su tirer parti de l’emménagement de Terres du Son dans son fief. Chaque année, les élus locaux mettent à disposition le château du XVIe siècle et ses jardins aux festivaliers. Un soutien inestimable qui met les pleins feux sur une cité peu ou pas animée le reste de l’année. En échange de ce support matériel, les institutions locales demandent aux festivals de la communication à grande échelle pour promouvoir leur territoire.

« Une aide financière, qu’elle soit publique ou privée, n’est jamais neutre », affirme Dominique Sagot-Duvauroux. Lorsqu’une collectivité territoriale s’engage auprès d’un festival, elle s’attend à des retombées touristiques et économiques.

A Montlouis-sur-Loire (Indre-et-Loire), le festival Jazz en Touraine fait la fierté des habitants. Et de ses élus. L’ancien maire, Jean-Jacques Filleul, raconte comment, chaque année, plus de 130 bénévoles s’activent au mois de septembre, pendant les dix jours du festival. L’identité socio-culturelle d’un territoire ainsi célébré, les monuments et le patrimoine naturel en sortent grandi.

Mais ce sont surtout les traditions viticoles du village qui sont mises à l’honneur. Des dégustations sont organisées à la cave de l’espace des producteurs qui tire pour l’occasion une « cuvée spéciale festival ». Un plan marketing de choix pour l’AOC Montlouis-sur-Loire dont bénéficient à terme les habitants. Les festivals sont de formidables tremplins pour l’économie et le savoir-faire local.

Malheureusement, la manne publique n’est pas garantie. Pour l’édition 2019, seuls 5 % du budget de Terres du son sont issus des subventions publiques. Tous expliquent que les pouvoirs publics, bien que très réceptifs, ont tendance à se désengager financièrement ces dernières années.

Nombre de municipalités, pas forcément grandes, choisissent cependant de poursuivre leurs investissements en ayant pleinement conscience des avantages en terme d’attractivité. C’est le cas à Saint-Pierre-des-Corps (37), banlieue ouvrière et cheminote de Tours. La mairie communiste y mène une politique culturelle dynamique et ouverte à la création.

Hélène Aubineau, intermittente du spectacle originaire de la Rabaterie, un quartier populaire de la ville, y monte régulièrement des spectacles. « Encourager ce genre de projets, c’est gagnant-gagnant. Les mairies utilisent ces initiatives comme un faire-valoir lors des réunions de la métropole, et nos projets animent la ville », précise-t-elle  Comme d’autres artistes bohèmes, elle fait partie de la classe créative, des habitants de choix pour les villes régionales.

Dans le département voisin du Cher, lors du Printemps de Bourges, un « bus de l’emploi » jaune vif, stationné place Séraucourt, accroche le regard des festivaliers. Cette initiative de la chambre de commerce et d’industrie (CCI), propose aux visiteurs des job dating, des rencontres avec un réseau de 80 entrepreneurs qui recrutent.

Pour Aurore Bonnet, chargée de mission pour la CCI, « un événement de renommée nationale permet de promouvoir les entreprises et de rendre le département attractif ». Une occasion idéale, en effet, puisque le festival attire un public constitué, en grande partie, de jeunes actifs diplômés dans une région où ils sont en sous-effectifs sur le marché de l’emploi.

Dominique Sagot-Duvauroux explique : « Des études prouvent que la population urbaine, mobile, qualifiée et connectée est attirée par des territoires aux dynamiques culturelles orientées sur les musiques actuelles. »

Avec les artistes, les scientifiques, les informaticiens et les ingénieurs constituent la classe créative décrite par Richard Florida. Selon lui, si les villes veulent attirer cette frange de la population, gage de développement économique et d’innovation, elles doivent s’adapter à leurs modes de vie et à leurs valeurs. Une municipalité, qui sait mettre en avant la tolérance et la diversité de sa population, s’assure une bonne image de marque.

La photo, reine à Perpignan

À Perpignan (66), la municipalité investit chaque année dans le festival Visa pour l’image. Depuis quarante ans, au mois de septembre, le festival accueille une trentaine de photojournalistes et expose leurs travaux dans douze lieux emblématiques de la ville. L’association Visa pour l’image a également créé le Centre international du photojournalisme. Autant d’initiatives qui ont offert à la ville son surnom de « capitale mondiale du photojournalisme » chez les amateurs. L’accès étant totalement gratuit, le budget de l’association gestionnaire repose entièrement sur les subventions publiques et les financements privés.

Dès 1989, la municipalité met à la disposition des organisateurs la totalité des salles d’exposition. Les équipes d’accrochage et de surveillance sont embauchées par la ville. « Un soutien essentiel », confime Jean-François Leroy, directeur et fondateur de Visa pour l’image qui admet avec sincérité que : « Sans le soutien de la mairie, Visa n’existerait plus. »

L’investissement de la municipalité s’explique par les retombées économiques considérables engendrées par celui-ci. En 2017, elles étaient estimées à environ 4 millions d’euros d’après « Visa pour l’image : quand Perpignan met le photojournalisme à l’honneur » dans L’Humanité du 20 août 2018. Pendant trois semaines, plus de 250 000 visiteurs investissent la ville. Au-delà des hôteliers et des restaurateurs, cela fait fonctionner l’ensemble des commerces.

Les festivals, espaces temporaires de liberté, sont alors de formidables outils marketing pour véhiculer les politiques culturelles mises en place par ces villes. « La culture ne doit pas être perçue comme une charge mais comme un investissement. La ville de Nantes a par exemple réussi sa conversion de ville post-industrielle grâce à la culture. Rien de tout ceci n’aurait été possible sans l’appui des collectivités locales », complète Dominique Sagot-Duvauroux.

Si Bourges ne partage pas aujourd’hui le funeste destin économique de sa rivale historique, Vierzon, les guitares hurlantes et les garçons aux cheveux longs sur les scènes de son Printemps y sont aussi peut-être un peu pour quelque chose.

Eloïse Bajou

@EloiseBajou
39 ans.
Etudiante en Année spéciale à l’EPJT.
Photographe et ex-professionelle de santé.
Passionnée par le photojournalisme et les sujets de société.
A affiné ses compétences en radio chez RFI, exerce son gout pour le factuel à l’AFP et développe ses compétences de terrain chez Rue 89 Bordeaux.
Aimerait se spécialiser dans les sujets police-justice.

Mathilde Bienvenu

@matbienvenu
34 ans.
Etudiante en Année spéciale à l’EPJT après dix ans en Australie où elle a fait beaucoup de radio.
Passée par Technikart, Libération, l’AFP
Passionnée de radio, bien sûr, et de politique

Aiman Kacem

@ehman83
26 ans
Étudiant en Année spéciale de journalisme à l’EPJT
Passé par Le Ravi, La Provence et Onze Mondial.
Passionné de sport, d’histoire et d’actualité internationale.
Se destine au journalisme de sport.

Ousmane Yansané

@YansaneOusmane6
28 ans
Étudiant en Année Spéciale de journalisme à l’EPJT
Passé par Le Soir Echos, Le 360.fr, Actumag.fr et Réforme.
Passionné de politique, de culture et d’actualité internationale.
Je me destine au journalisme politique spécialité Afrique de l’ouest.

La culture, un espoir pour la réinsertion

La culture, un espoir pour la réinsertion

Réinsertion,

la culture de l’espoir

Prisonniers préparant le concours Transmurailles, dans le cadre du Festival de la bande dessinée d’Angouleme. Photo : GEORGES GOBET/AF

La place de la culture dans le parcours de réinsertion est souvent reléguée au second rôle. Pourtant, les activités sont l’occasion de changer d’horizon, de faire des rencontres et d’acquérir de nouvelles compétences.

Par Flore Caron, Marine Jamet et Anne-Laure Thadée

Sans le dessin, Berthet Mahouahoua, alias Berthet One, serait peut-être encore derrière les barreaux. Ce quadragénaire a passé plusieurs années en prison pour braquage à main armée. Durant ses années de détention, il a remporté un prix au concours Transmurailles du festival d’Angoulême. Un événement qui a changé sa vie. En sortant, il a créé une association, Makadam. Il intervient auprès de jeunes de quartier et de détenus pour les faire dessiner. Il veut ainsi leur montrer qu’ils sont capables de prendre un autre chemin que celui de la délinquance, de la criminalité et leur faire prendre confiance en eux.

Berthet One, devant l’un de ses graff au bord du canal Saint-Denis. Photo : Marine Jamet/EPJT

Des associations comme Makadam, il en existe de nombreuses. Elles permettent aux détenus d’avoir un contact avec l’extérieur en rencontrant de nouvelles personnes. Et elles leur donnent surtout l’occasion de s’exprimer et d’étendre leurs horizons. En prison, les occasions sereines de dialogue sont rares. Makadam passe par le dessin, mais la palette de possibilités est vaste. L’art et la culture sont des langages universels.

L’association parisienne Le vent se lève propose par exemple à des détenus en liberté conditionnelle de monter leurs propres pièces de théâtre. Léa*, une étudiante tourangelle, anime des ateliers de danse et de sophrologie avec l’association Genepi.

L’association Lire pour en sortir amène les détenus vers la lecture. La présence de bénévoles est indispensable pour encadrer et guider les activités : ils proposent des discussions autour du livre aux détenus.

« On permet de poser des mots sur des sentiments, ce qui n’est pas toujours donné aux détenus, mais aussi d’exprimer ses idées, de se faire entendre et comprendre », explique Isaure De Lignerolles, responsable du programme de lecture de l’association.

Cette association organise également  des rencontres avec des auteurs. Tous ces acteurs culturels offrent une parenthèse dans le quotidien carcéral : une occasion pour les détenus de s’évader symboliquement.

Voyage à travers les pages, par Marine Caron

Le principal atout des activités culturelles est d’occuper les détenus, d’autant qu’ils peuvent passer jusqu’à vingt-deux heures par jour dans leur cellule. « Parfois, je commençais à dessiner et je relevais la tête sept heures plus tard, explique Berthet One. Je faisais tout pour sortirToutes les activités culturelles étaient bonnes à prendre. »

Les différents ateliers leur permettent de retrouver dignité, humanité et confiance en eux. « Pour une fois, on ne les prend pas pour des nuls », souligne Jean-Pierre Chrétien-Goni, directeur et fondateur du Vent se Lève. Cette association donne des cours de théâtre en prison. « C’est parfois la première fois qu’on les applaudit », poursuit-il.

Un graffiti sur le mur de la prison pour mineurs de Porcheville (78) : « La délivrance commence où l’ignorance fini » Photo : Art Osons!

Si elles n’ont pas pour objectif premier la réinsertion professionnelle, ces activités peuvent cependant apporter des clés pour préparer la sortie de prison. Elles peuvent ouvrir de nouvelles perspectives pour l’après. Grâce aux ateliers, les détenus sont amenés à développer de nouvelles facultés.

Ainsi, en plus de lire les livres du programme de Lire pour en sortir, les détenus doivent remplir une fiche de lecture. Pour Isaure de Lignerolles,

les prisonniers développent leurs capacités à rédiger, à hiérarchiser l’information grâce à cet exercice. « Cela les aide à mieux fonctionner dans la société civile, à rédiger un CV ou même à prendre un rendez-vous. »

Parfois, les ateliers peuvent les qualifier pour un éventuel futur métier. La sociologue Corinne Rostaing a écrit un article sur le processus de création culturelle en prison. « Ces activités leur apportent des connaissances et de la confiance en eux. Et tout ça, c’est positif », indique-t-elle.

C’est le soutien des animateurs et d’un surveillant qui a encouragé Berthet One à croire en lui et en ses capacités, avant de participer au concours Transmurailles du festival d’Angoulême.

Pourtant, les bénévoles et les surveillants ont parfois du mal à coopérer. « L’administration pénitentiaire fournit la sécurité, gère les détenus, trouve une salle et vérifie le matériel. C’est aux associations de faire le reste », explique Corinne Rostaing.

La qualité de la collaboration entre administration pénitentiaire et associations dépend de beaucoup de facteurs. La question de la sécurité est souvent soulevée. À Tours, par exemple, une bénévole du Genepi raconte qu’un surveillant beaucoup trop zélé aurait fait mettre une de ses amies en soutien-gorge dans le hall de la prison pour la faire passer au détecteur de métal.

« Au moment de faire le concert, les surveillants ont dit « vous pouvez entrer, mais sans les cordes de vos guitares » »

Joséphine Valverde, bénévole au Genepi

Les surveillants sont parfois hostiles aux interventions d’acteurs extérieurs car cela représente une charge de travail supplémentaire. Jean-Pierre Chrétien Goni raconte avoir été enfermé à clé dans une salle par l’un d’eux. « Dans la structure même du pénitentiaire, toute activité culturelle, ou autre, est un problème. Ça crée des déplacements et donc du travail car il peut y avoir des confrontations, souligne le comédien. Ce qui est le plus fluide, c’est de laisser les détenus dans les cellules… »

« On avait mis en place un atelier musique, raconte Joséphine Valverde, 24 ans, bénévole du Genepi à Tours. Les détenus étaient super contents de participer. Au moment du concert, les surveillants ont dit “Ok ! vous entrez, mais aucune corde.” On s’est donc retrouvé avec une guitare. Sans corde. »

Mais si certaines administrations ont la main lourde au sujet de la sécurité, d’autres sont au contraire plus conciliantes. À Draguignan, la directrice a laissé entrer un artiste qui sculpte du bois à la tronçonneuse.

Les bénévoles de Lire pour en sortir négocient avec l’administration pénitentiaire pour que les détenus puissent garder leurs livres en cellule, alors que ceux-ci sont rarement autorisés à conserver des biens lors de leur incarcération.

L’association Lire pour en sortir propose également des rencontres avec les auteurs. Photo : Lire pour en sortir

En revanche, à Tours, pour lire, ils doivent être dans la bibliothèque. Les conditions ne sont ni confortables ni adaptées au public : les sièges sont de petites chauffeuses en vinyle orange et vert et la majorité des ouvrages sont des livres pour enfants. Les journaux présents sont censurés, selon une bénévole.

Parfois, c’est aussi un problème de communication. « Les surveillants souffrent beaucoup de voir ce qui est fait pour les détenus quand rien n’est fait pour eux, remarque Corinne Rostaing, après avoir suivi un atelier organisé par le musée du Louvre. Par exemple, ils ne sont pas invités aux spectacles, ne reçoivent pas les catalogues des expositions. Ils ne sont pas informés de ce qui se fait dans leurs propres établissements », poursuit-elle.

Mais c’est avant tout la question financière qui se pose. Dans sa thèse L’action culturelle dans les prisons françaises : formes et enjeux, Florine Siganos indique qu’il peut paraître dérisoire, voire indécent, d’aborder la question de la culture en prison quand le débat s’impose en premier lieu sur les conditions de détention (surpopulation, hygiène, besoins élémentaires, etc). Ces nombreux problèmes restent à résoudre pour l’administration pénitentiaire, parent pauvre du ministère de la Justice.

La politique culturelle en prison, un patchwork

En théorie, les activités culturelles en prison sont obligatoires depuis 1986. Robert Badinter et Jack Lang, alors respectivement ministres de la Justice et de la Culture, signent un premier protocole qui officialise la politique d’intervention culturelle en prison. En pratique, c’est un véritable patchwork : les situations varient beaucoup entre les établissements et les détenus n’ont pas tous accès aux mêmes activités.

Beaucoup d’actions dépendent de la volonté individuelle des directeurs pénitentiaires, et des fonds qui sont susceptibles d’être débloqués pour leur création. Les zones rurales, plus éloignées des cercles culturels, sont souvent lésées. La thèse de Florine Siganos démontre qu’en trente ans la situation s’est améliorée, mais il reste encore beaucoup à faire, dans les faits et les mentalités.

Les associations œuvrent en prison mais d’autres poursuivent leur mission au-delà des murs, jusqu’après la sortie du détenu. Certaines, comme Makadam, font même les deux. Elles permettent d’accompagner l’ex-prisonnier dans sa reprise de contact avec l’extérieur.

La priorité, c’est le logement

Nombre de détenus, quand ils sortent, sont isolés, sans logement ni travail. Les travailleurs sociaux sont souvent débordés et n’ont pas toujours le temps de suivre chaque personne comme ils le voudraient. La priorité, c’est le logement. Mais sortir de prison nécessite également un accompagnement humain, un soutien.

C’est en cela que les associations sont essentielles. Les bénévoles les aident certes dans leurs démarches administratives mais ils leur apportent avant tout de l’humain, du temps passé à découvrir de nouvelles activités, des nouveaux cercles de fréquentations. Et parfois même, de belles rencontres, comme Berthet One, qui a rencontré le dessinateur Plantu suite à sa victoire au concours du festival de BD d’Angoulême.

De nouvelles perspectives, en somme, pour ne pas repartir en prison. Wake up Café, située en région parisienne, est l’une d’elles. Il suffit de pousser la porte de leurs locaux pour palper l’ambiance. Les éclats de rire ne se font pas rares dans ces locaux à l’allure chaleureuse.

« Nous sommes dans une société où l’identité par le travail est la plus forte. Les gens pensent que quand on n’a pas de travail, on n’est rien »

Sylvie Rouxel

Tous les jours, les « wakers » – c’est le nom donné aux détenus en liberté conditionnelle et ex-détenus partagent ici leurs journées avec les membres de l’association.

Plusieurs ateliers et sorties leur sont proposées : sculpture, peinture, sorties au musée, etc. À 11 heures, c’est l’heure de la préparation du repas. Et tout le monde met la main à la pâte. Cuisiner pour vingt personnes mobilise une main d’œuvre importante et chacun le fait avec entrain et bonne volonté.

Pendant le repas, un petit toast est porté à Moussa, l’un des wakers. Il vient d’obtenir sa carte d’identité et un CDI. L’association l’a aidé dans ses différentes démarches. La fierté se lit dans les yeux de Clotilde Gilbert, la directrice de l’association.

Cet endroit permet aux détenus de ne pas être seuls et surtout de changer de cercle de fréquentations. Les wakers eux-même avouent que le fait de passer tout leur temps dans l’environnement qui étaient le leur avant la prison les aurait incité à rechuter.

Et surtout, ici, ils sont considérés comme des personnes, pas comme des détenus. La stigmatisation est très forte pour les ex-détenus dans la vie de tous les jours. Wake up Café leur permet de croire en eux.

Hors de prison, le problème est le même qu’entre les murs : les institutions n’ont pas toutes les mêmes moyens et la culture n’est pas la priorité. « Nous sommes dans une société où l’identité par le travail est la plus forte. Les gens pensent que quand on n’a pas de travail, on n’est rien », explique Sylvie Rouxel, docteure en sociologie.

Le travail des sociologues se heurte au manque de données statistiques.Il n’y a pas d’étude qui prouve que la culture serait fondamentale dans le processus de réinsertion. Le suivi des anciens détenus est interdit.

« Il n’y a aucune donnée de la part de l’administration pénitentiaire elle-même. On a l’impression que leur travail se limite à la porte de sortie de la prison », explique Corinne Rostaing. Des témoignages épars ne suffisent pas à faire état d’une généralité. Les budgets, assez maigres, sont souvent redirigés, malgré la volonté affichée de certains directeurs de prison.

Améliorer la qualité des réinsertions nécessiterait un suivi de l’entrée en prison jusqu’après la sortie. Un détenu livré à lui-même aura tendance à retourner dans l’univers qu’il connaît. L’objectif est de lui ouvrir de nouvelles portes. Certes les activités culturelles ne donnent pas forcément un métier clé en main. Mais la reconnaissance est déjà un grand pas.

(*) Ce prénom a été modifié

Flore Caron

@FloreCaron
24 ans
Passée par l’Année Spéciale de Journalisme à l’EPJT, mention presse magazine
Passionnée de musique
Rêve de radio
S’intéresse aux questions sociétales et à la culture

Marine Jamet

@MarineJm
21 ans
Passée par l’Année Spéciale de Journalisme à l’EPJT, mention presse magazine
Réalise une licence Data Infonum à San Diego (États-Unis)
Passionnée de littérature
Se destine à la presse jeunesse ou aux sujets de société

Anne-Laure Thadée

29 ans
Passée par l’Année spéciale de journalisme à l’EPJT,
mention presse magazine
Docteure en sciences exactes et leurs applications.
Spécialisée dans les sciences de la vie
et de la terre, environnement, espace, santé,
Journalisme scientifique.
Collabore à Science&Vie

Éthique et pornographie, l’alliance improbable

Éthique et pornographie, l’alliance improbable

Ethique et porno

L'alliance improbable

Illustration : Manon Rougier

Le Festival du film de fesse se tient à Paris jusqu’au 30 juin. Il prône un cinéma érotique beau, esthétique, intelligent et pourquoi pas drôle. A ces termes, le porno féministe ajoute l’éthique : respect de l’égalité homme/femme, conditions de travail décentes, etc.  Mais dans ces conditions, difficile de faire sa place dans l’industrie du X.

Par Elodie Cerqueira, Léo Le Calvez et Ana Rougier

Le soleil n’est pas encore levé à Budapest (Hongrie). Julia* mange des bonbons et boit un verre d’eau. C’est son petit-déjeuner. « Pas de nourriture pour le sexe anal. » La jeune femme, dans un anglais approximatif, explique que le sucre lui apporte l’énergie nécessaire pour assurer des heures de sodomies sans déféquer.

Dans son documentaire Pornocratie (2016), Ovidie, réalisatrice et auteure, dénonce cette industrie à la dérive dans ses pratiques et ses modes de diffusion. On y apprend également que les actrices ingèrent des vasodilatateurs, des décontractants musculaires et des anesthésiants. Elles restent ainsi corvéables à merci pour le réalisateur.

Le grand public, friand de ces tubes accessibles gratuitement, diffusés sur les plateformes Youporn, Pornhub, XHamster et bien d’autres, n’est pas toujours conscient des conditions de travail souvent inhumaines auxquelles sont soumises les actrices. À contre-courant, des réalisatrices et des actrices militent pour une pornographie respectueuse, à tous les niveaux, de la chaîne de production.

Le porno féministe est né dans les années quatre-vingt aux États-Unis. En France, il fait son apparition vingt ans plus tard. Ovidie, Éloïse Delsart de son vrai nom, en est la figure de proue. Elle est reconnue aujourd’hui pour ses 15 films pornographiques, ses publications et ses quatre documentaires. Le dernier, Là où les putains n’existent pas, diffusé sur Arte le 6 février 2018, a même été nommé pour le prix Albert-Londres le 17 septembre 2018.

Comme elle, d’autres réalisatrices brisent la chorégraphie du porno traditionnel – fellation, pénétration vaginale, pénétration anale, éjaculation faciale – et se veulent militantes.

Conditions de travail éthiques

Anoushka, réalisatrice française, défend « un porno respectueux des femmes et des hommes, qui les met sur le même pied d’égalité ». Elle s’attache particulièrement au bien-être de ses acteurs et leur offre des conditions de travail éthiques.

Elle respecte notamment la durée légale du travail. Personne ne fait des tournages de vingt heures sur le set. Les acteurs sont tous payés au même prix, entre 300 et 400 euros la scène pour un court-métrage.

La réalisatrice est à l’écoute de leurs attentes, de leurs envies et ne transige pas sur le consentement. « Mes acteurs et actrices sont libres. Je veux qu’il y ait du lâcher prise et ne pas couper toutes les cinq minutes. Je crée de la complicité, je discute avant de faire les scènes pour que les acteurs se détendent. C’est une vraie expérience humaine », explique-t-elle. Son deuxième long métrage Blow Away est sorti en avant-première le 19 février 2019, au cinéma le Brady (Paris) puis diffusé sur Canal+ en mars.

L’actrice Romy Alizée a participé à cette production. À la fois photographe, modèle érotique, escort et performeuse, cette trentenaire a déjà tourné dans d’autres productions féministes et trouve dans ce genre alternatif la liberté et le respect qui lui permettent de mener sereinement sa carrière dans l’univers du X.

Cette approche du métier est partagée par toutes les réalisatrices militantes. Dans son livre, Féminismes et pornographie (éd. La Musardine, 2017), David Courbet livre les propos recueillis le 10 février 2017 auprès de la réalisatrice pro-sexe Lucie Blush : « Ma priorité est le confort des acteurs et de l’équipe (…) Les acteurs ont le temps de se

Les fesses à l’honneur

La 6e édition du Festival du film de fesses (FFF) a été créé par Anastasia Rachman et Maud Bambou. Sur leur site, les deux femmes expliquent leur but : « Le Festival du film de fesses est né de l’envie de dessiner la sexualité simplement, librement, au-dessus ou en dessous d’un besoin primaire.  Il y a plusieurs révolutions sexuelles : celle qui a voulu mettre du sexe partout, et une autre, la nôtre, celle qui pense que le sexe n’est pas forcément transgressif, mais qu’il peut être beau, intelligent et drôle. » Pour elles, il s’agit avant tout de cinéma. Elles espèrent un festival pétillant et mutin, baigné de fantasmes et de confessions, qui viendra titiller les limites du genre. On est loin des standards de l’industrie du porno.

Au programme cette année, Des classiques, comme L’Empire de la passion, Barbarella, Under The Skin. Egalement, une Nuit Pleine Lune se tiendra le samedi, un dimanche Hors les Fesses, un atelier de broderies où l’on pourra personnaliser t-shirts et tote bags, un atelier de sculpture, unconcours de t-shirt mouillé, des lectures érotiques…

connaître, ils lisent toujours le scénario avant le tournage et j’adapte toujours ma vue à leurs envies. J’aime filmer les moments spontanés (…) Peu importe si elle a les cheveux dans les yeux ou s’il n’éjacule pas. Il n’y a aucune pression par rapport à l’orgasme. J’aime voir le vrai. »

L’actrice Yumie Koï (à gauche) discute des conditions de tournage avec une spectatrice (à droite). Elle a un rôle secondaire dans le film. Photo : Elodie Cerqueira/EPJT

James (à gauche) est un acteur londonien. Pierre (à droite) amorce sa carrière de performeur. Elodie Cerqueira/EPJT

Outre le respect des conditions de travail, les réalisatrices revendiquent également une diversité des genres, des corps et des sexualités, reflets de la société, sans langue de bois. « Une femme noire m’a contactée car elle a des difficultés à s’insérer dans le porno mainstream. Elle découvre qu’elle ne rentre pas dans les critères de Dorcel. Elle se tourne donc vers le porno féministe. Je cherche des gens non hétéro-genrés », raconte Anoushka.

Les films de la réalisatrice sont disponibles sur Internet, sous forme de packs. Ces derniers comprennent une fiction pornographique et l’interview des acteurs sur leurs ressentis pendant le tournage. Son porno fait main se distingue des autres. Il est à la fois esthétique, respectueux, léger et sa démarche se veut profondément militante. Animée par les mêmes motivations, la Française Emilie Jouvet réalise le film-documentaire My Body, my Rules.

Des femmes âgées, handicapées, noires, rondes, maigres mettent en scène leur corps et leur sexualité avec réalisme. Elle remporte le prix du jury au festival LGBT+ Chéries-Chéris en novembre 2017. Elle porte ainsi les couleurs des revendications de cette communauté qui ne trouve pas sa place dans le porno traditionnel.

Image de la femme réhabilitée

Dans le porno des tubes, l’image de la femme est sérieusement écorchée. Le sociologue Mathieu Trachman, dans son livre Le Travail pornographique : enquête sur la production de fantasmes, (éd. La Découverte, 2013) raconte qu’il a assisté à un tournage en Espagne et décrit la scène entre deux acteurs hongrois expérimentés, Debby et Alexandre ainsi que Sophie, actrice française depuis moins d’un an.

« [Ils] sont focalisés sur son vagin et restent pour une part indifférents à ses réactions. Sophie est moins sujet qu’objet dans la relation sexuelle. (…) Sophie réagit cependant, d’abord en poussant quelques gémissements de plaisir puis en disant qu’elle a mal : ils n’arrivent pas à la faire éjaculer, son vagin est trop irrité. » C’est précisément ce type de situation que les pornographes féministes dénoncent et souhaitent voir disparaître.

En effet, dans le porno féministe, la femme prend le contrôle de son image et de sa jouissance. Il ne s’agit pas de feindre l’orgasme, il s’agit avant tout de prendre du plaisir, les acteurs et actrices n’ont pas à se sentir contraints de jouir. Le 21 novembre 2018, au micro de Monsieur Poulpe, dans l’émission Crac Crac  de Canal+, Anoushka défend l’importance du réalisme : « Je ne dis pas à mes acteurs qu’il faut avoir une éjaculation féminine ou masculine. Je leur dis surtout lâchez prise, prenez du plaisir ! »

Romy Alizée est une travailleuse du sexe libérée.  Photo : Ana Rougier/EPJT

Concernant cette défense de la représentation des femmes dans la pornographie, Anoushka marche dans les pas de la pionnière du genre, Ovidie. L’ex-actrice passe derrière la caméra dès les années deux mille. En 2017, via son documentaire À quoi rêvent les jeunes filles , elle s’interroge sur la pornographie et son impact sur la liberté sexuelle des femmes. Car au-delà de l’image, c’est cela que les féministes pro-sexe défendent.

Selon David Courbet, « ces militantes sont du moins de l’avis que le monde du porno n’est pas forcément synonyme d’asservissement voire de maltraitances mais peut représenter au contraire un instrument de libération ». Les actrices, à l’instar de Romy Alizée, revendique leur droit à l’orgasme et au respect de leur liberté. Cette travailleuse du sexe assume pleinement son appétence pour la pornographie.

Revendication artistique

Féministe, éthique, libérée, la pornographie alternative ne s’arrête pas là. Elle revendique aussi une portée artistique. Elle est aux antipodes des décors glauques des chambres d’hôtel dépourvues de charme et des huis-clos dans de grandes villas louées le temps d’un tournage. Ou pire, la cuisine d’une ménagère où la scène se déroule autour de l’évier, comme on peut le voir dans le porno amateur sur des plateformes gratuites telles que Jackie et Michel.

Les réalisatrices, comme la Suédoise Erika Lust, laissent place à une esthétique originale issue de leurs fantasmes. Elles pointent le viseur de leur caméra sur des détails et des visages pendant plusieurs minutes, donne le temps au spectateur de fantasmer, de s’immerger dans l’ambiance et de vivre l’instant.

Les performeurs sont libres d’agir comme ils le sentent et ainsi de proposer plus qu’une simple scène de sexe. Par ailleurs, elles s’appliquent à proposer un vrai scénario, avec une intrigue, des textes travaillés. Exit le plombier qui vient dépanner la pauvre mais non farouche bimbo désemparée devant son problème de tuyauterie douteux.

« Je me souviens de mon premier film… J’avais piqué la VHS à mon père et j’avais profité d’un mercredi après-midi pour regarder le merveilleux Empire des sens d’Oshima. Ce film fut pour moi une réelle claque ! »

Anoushka, réalisatrice

Pendant l’avant première du film Blow Away, la salle est plongée dans une ambiance feutrée. À l’écran, s’enchaînent des scènes de sexe pendant une heure et demi. Ici, pas d’hôtel anonyme ni de canapé dépliable. Les acteurs s’embrassent dans un jardin verdoyant à côté d’un lac ou dans un van parqué en pleine nature. Le film prend des allures de colonie de vacances. Le cadrage laisse place à la lumière et se sert de l’environnement naturel pour mettre en valeur les orgies.

Anoushka a une formation cinématographique. Elle écrit sur son site notasexpert.com  : « Je me souviens de mon premier film… J’avais piqué la VHS à mon père et j’avais profité d’un mercredi après-midi pour regarder le merveilleux Empire des sens d’Oshima. Ce film fut pour moi une réelle claque. Cette cérémonie sacrificielle est autant fascinante que dérangeante. Cette passion qui unit les deux amants, la puissance dévorante du sexe, son obsession jusqu’à atteindre la spirale infernale a été pour moi le début de mon appétence pour le porno de qualité. »

Fin 2009, la réalisatrice Mia Engberg a bénéficié d’une subvention de 50 000 euros de l’Institut suédois du film (équivalent local du Centre national du cinéma) pour financer ses 13 courts-métrages pornographiques intitulés Dirty Diaries. Même si cette situation relève de l’exceptionnel, les acteurs, qu’ils soient comédiens ou réalisateurs, défendent la valeur ajoutée artistique de leurs productions qui prennent le contre-pied du porno classique.

Interrogée par le magazine Capital au mois de décembre, la journaliste et écrivaine spécialisée dans les questions de sexualité, Camille Emmanuelle, était cependant sceptique concernant les subventions accordées à cet art : « Ces productions pornographiques éthiques restent une goutte d’eau dans l’océan de porno. » En France, l’heure n’est pas encore au biberonnage des courts-métrages comme ceux d’Anoushka.

Porno : mission éducation

Néanmoins, malgré toutes ces revendications il en reste une bien moins facile à maîtriser : l’accessibilité des sites web. Si les réalisatrices féministes ne permettent pas l’accès gratuit à leurs productions, pour les plateformes mainstream il suffit de cocher « over 18 » pour accéder aux contenus. Les parents démunis face à ce fléau s’inquiètent.

Aussi cinq mères anglaises réalisent leur propre porno : Mums make porn  (les mères font du porno). Ces mères d’adolescents, scandalisées par la pornographie foisonnante et disponible sur le Web, proposent un porno que leurs enfants pourraient visionner. Elles ne sont pas actrices mais participent à la création accompagnée de professionnels. En effet, selon une étude réalisée par Ipsos2, un adolescent sur cinq regarde des vidéos pornographiques au moins une fois par semaine.

Cette facilité d’accès est dangereuse pour des ados en pleine construction identitaire et sexuelle. Par leur approche éthique de la pornographie et donc de la sexualité, les réalisatrices féministes peuvent être de véritables médiatrices.

Des cours de pornographie à l’école, cela pourrait effrayer plus d’un parent. Conscientes de cette difficulté, des réalisatrices ont mis en place des outils à visée éducative. En plus de tourner des films, Erika Lust a crée avec son mari Pablo Dobner, responsable marketing d’Erika Lust production, une plateforme nommée  The Porn Conversation .

Sur le site, des guides de conversation peuvent être téléchargés par les parents. Ils permettent de parler de pornographie avec leurs enfants. Le guide se décline en plusieurs chapitres : « Commencer la conversation », « Que doit-on dire ? »

En 2018, des étudiantes bruxelloises ont fondé la plateforme C’est pas pour moi, c’est pour un ami . Sur le site, les jeunes peuvent trouver des vidéos qui dé-construisent certains mythes liés à la sexualité telle que « la taille, ça compte » ou encore « si on n’aime pas, c’est grave ? ».

Et les curieux peuvent adresser leurs questions à un professionnel de santé en ligne. Décomplexée, cette éducation à la pornographie permet notamment de mettre en avant les désirs de chacun sans hiérarchie, de remettre de l’émotion et des sentiments dans la sexualité.

Les qualités de la pornographie féministe sont nombreuses. Mais la qualité ça se paye ! Traitement équitable des acteurs, originalité des lieux de tournages, liberté artistique, tout cela requiert un investissement financier important. De fait, ce genre alternatif, coûteux, peine à séduire le grand public. Pour un consommateur lambda visionnant de la pornographie

féministe à hauteur d’une fois par semaine, cela équivaudrait à un budget d’environ 30 euros par mois. Un prix qui n’est pas à la portée de toutes les bourses. Robin d’Angélo, journaliste et auteur du livre Judy, Lola, Sofia et moi avoue être un grand consommateur de porno. Le trentenaire admet volontiers que ce nouveau genre réunit de nombreux atouts en terme de qualité mais avoue, comme la majorité des consommateurs, « ne pas être prêt à payer pour se branler ».

(1) Prénom d’emprunt
(2) Enquête Ipsos réalisée par le Fonds actions addictions, la Fondation pour l’innovation politique et la Fondation Gabriel-Péri, juin 2018.

Elodie Cerqueira

@Elody_Cerqueira
43 ans
Etudiante en Année spéciale de journalisme à l’EPJT.
En reconversion professionnelle
Débute à l’AFP, Le Monde, Le Moniteur
Souhaite vivre de sa passion du journalisme et de l’écriture dans la presse écrite professionnelle ou magazine

Ana Rougier

@AnaRougier
23 ans
Etudiante en Année Spéciale de journalisme à l’EPJT
Mordue d’image, de son et de narration.
Fait ses armes à L’Age de faire, Mars actu et Néon
Souhaite travailler sur les questions d’écologie ou sociétales (quartiers populaires et terrains hostiles) dans la presse écrite nationale ou magazine.

Léo Le Calvez

20 ans
Etudiant en Année Spéciale de journalisme à l’EPJT.
Fait ses armes à Lyon Capitale, La Provence et Le Ravi
Intéressé par l’investigation.
Se destine à la télévision.

Mr Jazz délaisse les femmes

Mr Jazz délaisse les femmes

Mr Jazz délaisse les femmes

Le monde du jazz peine à ouvrir ses portes aux femmes. Déjà rares dans ce milieu d’hommes, elles le sont encore plus derrière les instruments. Après plus d’un siècle d’exclusion, un changement semble enfin s’amorcer.

Par Léna Kehaili, Marine Langlois, Dorian Le Jeune
Illustration : Arjuna Désiré/Ecole Brassart-Delcourt

Les instruments se font entendre de l’extérieur du 8, rue Jules-Simon, dans le centre de Tours. Un peu de guitare, de saxophone, de piano ou encore de la batterie. Pourtant, à l’intérieur des salles, les instructions affichées sont bien respectées : « Il est strictement interdit de jouer fenêtres ouvertes, sous peine de sanction. » Mais réunissez plusieurs musiciens entre ces murs et même les vitres ne pourront contenir le son.

L’école Jazz à Tours propose, depuis plus de trente-cinq ans, des formations de jazz, de musiques actuelles amplifiées et des cours amateurs. Photo : Dorian Le Jeune/EPJT

L’École Jazz à Tours partage actuellement ses locaux avec le Conservatoire de musique. Vers 13 heures, les couloirs sont déserts, la plupart des étudiants étant en pause déjeuner. Derrière la porte de la salle Miles-Davis, Antoine Polin commence son atelier avec des étudiants en première année du parcours Musicien interprète des musiques actuelles. « On ne sait pas ce qu’on va faire, c’est toujours la surprise », raconte Remy, le bassiste. Aujourd’hui, au programme : Rythm-A-Ning de Thélonious Monk.

Une jeune femme, Yohna, se détache du groupe. Unique présence féminine dans cette classe, elle est aussi la seule musicienne de sa promo. Violoniste, elle est aujourd’hui entourée d’un bassiste, d’un batteur, d’un claviériste, d’un guitariste et d’Antoine Polin, également à la guitare.

Cet exemple n’est pas un cas à part mais plutôt le reflet d’une triste réalité : dans le monde du jazz, les femmes sont rares derrière les instruments. À Jazz à Tours, entre 2013 et 2014, 17 % des musiciens en formation étaient des femmes.

La voix pour seule voie

Photo : Dorian Le Jeune/EPJT

Dans un milieu où il est déjà difficile de se faire un nom, seules les chanteuses semblent avoir une chance de faire carrière. Les instrumentistes, elles, atteignent rarement la notoriété. Mais qu’elles chantent ou jouent, les musiciennes sont exclues de ce milieu. Les hommes auraient l’habitude de créer entre eux, sans se préoccuper du potentiel des artistes féminines.

« Les musiciens répètent souvent qu’ils jouent “entre potes”. De ce que j’entends, 99 % d’entre eux tiennent ce discours : “C’est malheureux mais, moi, je ne peux rien y faire” », déplore Raphaëlle Tchamitchian, journaliste à Citizen Jazz. Devenue un raisonnement naturel pour beaucoup, la logique de l’entre-soi se répercute sur les opportunités professionnelles.

Françoise Dupas est directrice du Petit Faucheux à Tours, l’une des six scènes de musiques actuelles (Smac) françaises spécialisées en jazz. Pour elle, la solution à la faible présence des femmes pourrait simplement être un meilleur accompagnement. « Elles sont nombreuses dans les écoles mais, plus on monte dans le niveau des études, plus on les perd. Au niveau professionnel, c’est encore plus fermé. Il faudrait les aider et les accompagner davantage dans leurs études et leur entrée dans le monde professionnel. »

Il faudrait. Mais pour l’instant, que ce soit chez les disquaires ou sur scène, les musiciennes sont largement minoritaires. Le 17 octobre 2017, les Victoires du jazz récompensaient six artistes et huit professionnels. Parmi les lauréats, aucune femme. La raison ? Le jury avait décidé de n’en nommer aucune. Les réactions n’ont pas manqué. « Comment se fait-il qu’il n’y ait aucune femme parmi les nommés de 2017 ? Est-ce une provocation ? » s’offusquait la contrebassiste Joëlle Léandre dans une lettre ouverte.

À son corps défendant, le comité de sélection des Victoires du jazz n’avait pas grand choix. Dans ce monde, les notoriétés se comptent en effet sur les doigts d’une main – ou peut-être deux, si vous vous y connaissez.

La situation actuelle n’est que l’écho d’une inégalité que le jazz connaît depuis sa naissance, il y a plus d’un siècle. Marie Buscatto résume en quelques mots un principe que l’on retrouve dans bon nombre d’arts : « Historiquement, la femme, c’est plutôt la muse que la créatrice. » Le jazz ne fait pas exception. Lorsque nous pensons à de grands noms féminins du jazz, certains nous viennent très vite à l’esprit : Ella Fitzgerald, Billie Holiday, Sarah Vaughan ou Dinah Washington appartiennent au panthéon.

Mais elles ont plus encore en commun : toutes sont restées célèbres pour leur voix. Alors que de grandes instrumentistes, il y en a eu, « mais on ne les retient pas, comme si les manuels les effaçaient », regrette Yohna. Mary Lou Williams, Carla Bley, Eliane Elias ou encore Melba Liston sont-ils des noms qui parlent autant ?

Les stéréotypes perdurent. Léa, 26 ans, saxophoniste et flûtiste, a terminé ses études à Jazz à Tours. Qu’elle joue de sa flûte traversière ou de son saxophone alto, elle entend un peu trop souvent les mêmes idées reçues : « Quand on écoute les yeux fermés, on ne peut pas savoir si c’est un ou une instrumentiste qui joue. Ce qui n’empêche pas d’entendre des choses comme “t’as un son de femme ! » Pour moi, c’est aussi ces expressions-là qu’il faut bannir. »

Montrer que c’est possible

Photo : Léna Kehaili/EPJT

Le jazz ne se débarrasse pas facilement de ses barricades machistes. Si tout le monde doit faire ses preuves pour intégrer le milieu, il semble que les femmes doivent redoubler d’efforts. Malgré un talent égal, la carrière apparaît bien différente. Non pas que les femmes soient bannies du milieu, mais leur insertion n’est pas évidente tant les places sont chères.

Malgré les embûches, la route n’est pas totalement impraticable. Depuis plusieurs années, des femmes instrumentistes commencent à occuper, elles aussi, le devant de la scène française. Parmi elles : la batteuse Anne Paceo, la contrebassiste Joëlle Léandre ou encore la trompettiste Airelle Besson. Cette dernière a d’ailleurs vu son album « Prélude » être récompensé d’une Victoire du jazz et du prix Django Reinhardt du meilleur musicien français de l’année.

À ses débuts, Airelle Besson était bien seule. Elle commence la trompette à 7 ans et le violon deux ans plus tard. Déjà, dans sa classe, elle est l’unique fille. Elle n’en a pas encore conscience, mais lorsqu’elle intègre le conservatoire public du 10e arrondissement de Paris à 11 ans, elle entre dans un monde d’hommes. Que ce soit lors de stages ou dans les big bands dans lesquels elle joue, là encore, il est rare qu’une autre étudiante soit présente. « C’était quelque chose de normal. Être la seule fille était devenu naturel », estime-t-elle.

La trompettiste Airelle Besson fait partie de ces rares femmes devenues une référence
sur la scène jazz française. Photo : Patrick Zachmann/Magnum Photos

L’omniprésence masculine décourage les femmes à s’imposer dans le milieu. C’est le constat que fait la pianiste Macha Gharibian, diplômée de l’École normale de musique de Paris : « Dans les écoles que j’ai faites, il y avait très peu d’instrumentistes femmes. »

Durant toutes ces années passées aux côtés d’hommes, Airelle Besson ne s’est jamais sentie explicitement discriminée. « On m’a souvent dit que, quand je suis là [dans un orchestre], ça change un peu l’ambiance et les hommes se tiennent à carreau. » Et c’est encore plus vrai depuis qu’elle est cheffe d’orchestre.

Cette mise à distance des musiciennes est une conséquence du machisme – conscient ou non – de générations de musiciens pour qui la plupart des instruments doivent être placés entre les mains d’hommes uniquement. Un schéma qui perdure mais que les nouvelles venues semblent pouvoir briser. En effet, les jazzwomen s’inscrivent dans une démarche de transmission de leur passion. Leur présence-même sur la scène actuelle est la démonstration qu’il est possible, pour les jeunes filles, d’être connues et reconnues pour leur art. Puissent-elles en prendre de la graine.

Cette notion d’exemplarité est essentielle et les musiciennes en ont conscience. Airelle Besson a d’ailleurs compris le sens de cette démarche : « C’est en ayant des modèles que les jeunes peuvent voir que c’est possible, affirme-t-elle. Il y a de plus en plus de filles qui viennent nous écouter. Peut-être que la parité de notre quartet attire. Quand on voit des musiciennes, ça donne peut-être plus envie, on voit que c’est possible. » La riche carrière d’Airelle Besson et le succès qu’elle connaît depuis plusieurs années font d’elle un des exemples à suivre pour la nouvelle génération d’instrumentistes. La quantité de lettres qu’elle reçoit de jeunes filles admiratives le montre. Peut-être, elles aussi, seront les modèles de futures amoureuses du jazz.

Selon Léa, la jeune flûtiste et saxophoniste, le rôle des femmes instrumentistes « c’est déjà d’être présentes, pour faire changer les choses ». Beaucoup des femmes que nous avons interrogées supposent que la multiplication de modèles féminins pourrait faire évoluer les ambitions des musiciennes. Les instrumentistes sont présentes pourtant, mais elles ne bénéficient pas de la même médiatisation que les hommes. Si on n’en parle pas, on ne les voit pas et on les écoute encore moins. Difficile donc d’avoir des modèles si on ne les connaît pas…

Une envie de changement

Elia Guerin, étudiante à Jazz à Tours. Photo : Marine Langlois/EPJT

Pour remédier à l’absence des femmes, des initiatives commencent à voir le jour. Du côté des instrumentistes, la parole se libère petit à petit. « Ce qui a changé, c’est la facilité à pouvoir en parler, le fait que, maintenant, c’est devenu un sujet, affirme la journaliste Raphaëlle Tchamitchian. Les femmes qui ont témoigné ont découvert que leurs expériences étaient partagées par d’autres et que c’était un phénomène social et non individuel. »

Octobre 2017, scandale Weinstein et début du mouvement #MeToo. Les langues se délient. Des musiciennes de jazz du monde entier fondent le collectif We have voice. C’est écrit noir sur blanc dans leur code : « Aucune tolérance pour le harcèlement. » En France, la pianiste Macha Gharibian ou encore la journaliste Katia Touré font partie du millier de signataires.

La salle tourangelle Le Petit Faucheux essaie de programmer plus de femmes.
Sur son programme du premier semestre 2019, la pianiste Eve Risser.

Mais le changement ne peut pas venir seulement des musiciens, tous les maillons de la chaîne doivent y mettre du leur. « C’est une responsabilité partagée : celle des directeurs de lieux, des programmateurs, des musiciens, des écoles, des enseignants…, assure Françoise Dupas, directrice du Petit Faucheux. Les efforts et la prise de conscience doivent être collectifs. Sinon, la situation ne changera pas. »

Dans sa salle de concert tourangelle, seulement 11 % des artistes programmés sont des musiciennes. C’est pour cette raison que Françoise Dupas essaie de faire bouger les choses. Attention, cela ne veut pas dire qu’elle va instaurer des politiques de quotas, elle ne les porte pas dans son cœur. « La question du genre est importante et nous allons l’intégrer dans notre projet. Mais nous n’allons pas programmer des femmes parce qu’elles sont des femmes », garantit-elle.

Même si Le Petit Faucheux ne s’impose rien, des actions pour remédier au manque de parité sont quand même mises en place. Cela commence par la couverture du programme du premier semestre 2019, qui représente la pianiste Eve Risser. Au-delà du papier, tous les deux ans, un artiste est choisi pour être partenaire de la salle de concert. La liste des heureux élus était pour l’instant bien masculine mais « l’année prochaine, ce sera une femme », affirme la directrice.

Son programmateur, Renaud Baillet, semble avoir pris les demandes de sa supérieure en compte. « Parfois, si j’ai un bon projet porté pour une femme et un bon projet porté par un homme, je vais plutôt aller vers celui porté par la femme. » Il ne s’agit pas de discrimination positive mais d’une prise de conscience de la responsabilité des salles dans le problème du manque de musiciennes.

Le Petit Faucheux est adhérent de l’association Jazzé Croisé (AJC), un collectif de 73 diffuseurs de jazz. L’AJC vient justement de lancer une étude sur la place des femmes dans le secteur qui sera diffusée en mai 2019. Les acteurs semblent avoir bel et bien conscience de l’existence d’un problème. Certes, l’association ne s’attend pas à une bonne nouvelle. « Nous ne sommes pas naïfs, les résultats risquent d’être mauvais », déclare Antoine Bos, le délégué général. Mais, suffiront-ils à provoquer un réel électrochoc ?

Yohna, dans la salle Miles-Davis de Jazz à Tours, joue avec ses camarades, sans se préoccuper de tout cela. Avec son violon, elle essaie de se faire une place dans le monde du jazz. Certes, le chemin ne va sûrement pas être simple mais elle adore la liberté d’improviser que ce genre lui permet. « Ce qui importe, c’est la musique », affirme-t-elle. Airelle Besson la rejoint sur cette idée : « L’important n’est pas le genre. C’est le son. » Après tout, la musique est avant tout une histoire de passion.

Léna Kehaili

@Lena_Kehaili
22 ans
En première année de journalisme à l’EPJT.
Passée par Les Dernières Nouvelles d’Alsace.
Se destine à la télévision, pour être rédactrice et JRI.
Passionnée par 
les sujets culturels et 
les questions de société.

Marine Langlois

@MarineLanglois
21 ans
En première année de journalisme à l’EPJT.
Passée par Ouest France.
Se destine à la presse écrite.
Intéressée par les questions sociétales
et culturelles mais surtout, passionnée de cinéma.

Dorian Le Jeune

@DorianLeJeune
23 ans
Passé par Le Journal d’Elbeuf
pendant deux ans. Se dirige vers
la presse écrite, notamment
pour du grand reportage et du long-format
pour traiter de sujets de société, culturels et politiques.

Antoinette Roze : le don de soi

Antoinette Roze : le don de soi

Photo Irina Lafitte/EPJT

Des monuments historiques aux palais des familles royales, les tissus des Soieries Jean Roze ornent les meubles de quelques unes des plus belles demeures du monde depuis le XVIIe siècle. Sa dirigeante, Antoinette Roze, douzième du nom, a voué sa vie à l’excellence.

Par Irina LAFITTE

C’est jour d’inventaire aux Soieries Jean Roze. Pesée de la soie, métrage des tissus, comptage des bobines. Depuis son bureau attenant aux ateliers, Antoinette Roze travaille au son des machines Jacquard. Celles-là même qui ont fait sa réputation dans le monde entier.

 

C’est au XVIIe siècle que son ancêtre, Jehan Baptiste Roze, fonde la maison. Profitant d’un mariage avantageux avec la fille d’un soyeux local, il lance une entreprise de tissage de soieries d’ameublement. Douze générations plus tard, c’est Antoinette, première femme à ce poste, qui est aux manettes de cette petite firme de douze salariés. Un regard résolu derrière ses lunettes à écailles rouges, les cheveux châtain coupés courts, elle est vêtue élégamment de matières soigneusement choisies. Le tout renvoie l’image d’une femme déterminée. « J’aime agir. Diriger une entreprise me correspond bien », lance-t-elle sans hésiter.

 

Née en 1959 à Tours d’une mère alsacienne et d’un père tourangeau, Antoinette est la deuxième de quatre enfants. Dès son plus jeune âge, elle vient passer ses après-midi dans l’entreprise familiale. Son premier argent de poche, elle le gagne en attachant des écheveaux. Plus tard, elle passe ses vacances à travailler dans l’atelier aux côtés des ouvrières. Une période formatrice pour celle qui poursuit en parallèle des études d’économie puis de science politique à Strasbourg. Elle est d’ailleurs la seule de la fratrie à s’intéresser autant au patrimoine familial. Un goût certain pour l’ancien cultivé lors de chantiers de fouilles archéologiques auxquels elle participe alors régulièrement. « Les vacances à la mer, c’était pas le truc de nos parents », se souvient en riant Antoinette Roze.

Une tête bien faite et un caractère bien trempé la propulsent à la tête de l’entreprise familiale à seulement 26 ans. « Mes parents ne m’ont pas forcée. J’ai juste demandé à pouvoir finir mes études avant de venir aider mon père, qui commençait à fatiguer. » Pendant trois ans, elle travaille à ses côtés et tâche d’apprendre tout ce qu’il sait. « Quand il est mort, j’ai dit aux employés : si on peut faire notre travail sans lui, c’est qu’il a réussi à nous transmettre tout ce qu’il savait. »

 

« Nous, on pense en générations. Je ne me sens pas propriétaire, juste dépositaire »

Sa mère, Françoise, l’a épaulée pendant cette transition parfois difficile. « Il lui a fallu s’imposer face aux salariés, passer d’ouvrière à patronne n’a pas dû être facile, devine-t-elle, même si, comme mon époux, elle n’est pas très bavarde sur ses sentiments. » Mais celle qui est décrite comme une battante par son entourage reprend les rênes sans toutefois oser occuper toute la place laissée par son père. Elle renomme l’entreprise Soieries Jean Roze et laisse même les adresses courriel au nom de son père. « Elle lui voue une grande admiration », reconnaît Françoise Roze. « On était très proches, on avait le même caractère », reconnaît la chef d’entreprise. En évoquant ce sujet, son frère aîné, Jean-François Roze, se souvient : « Mon père n’était jamais à la maison. Il a été “mangé” par l’entreprise. Antoinette aussi lui a donné sa vie. »

Comme son père, elle n’hésite pas à mettre la main à la pâte : « Je suis devenue assez redoutable au niveau technique », glisse-t-elle sans fausse modestie. Mais ses qualités artistiques ne sont pas en reste et elle sait faire preuve de goût. « L’entreprise fabrique plutôt qu’elle ne créé, mais on présente parfois des collections comme vitrines du savoir-faire. »

« Mélange de tradition et d’audace »

Dans son bureau, pas de photos de famille ni d’arbre généalogique. Pour tout héritage, des échantillons d’étoffe sont accrochés sur les murs gris. Damas, brocatelle, gourgouran ou canetille ont fait les belles heures de la soierie tourangelle. Antoinette Roze, elle, se désole de la tendance actuelle au contemporain en France : « Tous ces intérieurs noirs et blancs, ces sols en béton… Ce n’est même pas confortable ! »

Même si la France reste l’un de ses plus gros marchés, les clients britanniques, au premier rang desquels la famille royale, apprécient et font confiance à la griffe Jean Roze depuis parfois plusieurs générations. La Russie et les pays du Golfe figurent aussi parmi ses clients réguliers. Il reste cependant essentiel de s’ouvrir de nouveaux marchés.

Un défi qui n’entame pas la détermination de la dirigeante. Récemment, Antoinette Roze a jeté son dévolu sur les États-Unis, le pays « où tout est possible ». Depuis 2012, elle a lancé la collection Roze d’Anjou en partenariat avec la designer de textile franco-américaine Anne Corbière. Grâce à cette collaboration fructueuse, ses productions sont exposées dans une boutique à New York. « Elle mélange tradition et audace à la perfection », confie, admirative, la créatrice.

Quand elle ne travaille pas, Antoinette Roze aime se déconnecter entièrement. Pas le genre à parler travail le week-end. « Maintenant que j’ai passé un certain âge, ça devient pesant. Je n’ai plus la même résistance physique, comme une sorte de saturation. » Ainsi, tous les lundi soirs, elle se rend aux répétitions de l’ensemble vocal Erik-Satie. Depuis près de quarante ans, cette passionnée à la voix de soprano s’exerce sur un répertoire allant de la Renaissance à la musique savante du XXe siècle.

Ces voyages incessants dans le temps n’effraient pas la Tourangelle. A 58 ans, elle contemple le temps qui passe avec détachement. « Notre rapport au temps n’est pas celui des simples mortels. Nous, on pense en générations. Je ne me sens pas propriétaire, juste dépositaire. » Avec un tel credo, on comprend comment Antoinette Roze a su garder les pieds sur terre et assurer la survie de son entreprise.

 

Dans les archives des Soiries Jean Roze, des échantillons pour un musée ?
Photo Soieries Jean Roze
Même si, là aussi, les temps sont durs : « Sur le marché mondial, on se heurte à une concurrence phénoménale dans le textile », avoue-t-elle dépitée. Elle désespère des élus sourds à ses alertes. « Ils ont l’impression qu’on est comme un château, dans le paysage ad vitam æternam. Or, mon concurrent Le Manach a fermé en 2009. Nous pouvons nous aussi disparaître. »

Disparaître sans avoir pu transmettre son savoir est la hantise de cette passionnée. Alors elle se démène pour faire reconnaître le patrimoine qu’incarne son entreprise. Elle préside l’association Tours, cité de la soie, grâce à laquelle elle constitue patiemment, au fil des ventes aux enchères, une collection d’étoffes rares issues de soieries, de préférence tourangelles. Son but : constituer une collection en vue de voir un jour un musée vivant de la soie ouvrir ses portes à Tours.

Parfois son optimisme laisse la place à un fatalisme amer : « Si on disparaît, les gens auront ce qu’ils méritent, assène-t-elle, je n’ai plus la force de lutter contre ça. »

Une succession incertaine

Sa volonté de transmission pourrait bien se heurter à une autre difficulté, celle de sa propre succession. Célibataire et sans enfants, Antoinette Roze n’a pas d’héritier assuré. La sujet se révèle épineux. D’ailleurs, elle le balaie d’un revers de main : « C’est une question qu’on posait souvent à mon père et qu’on me pose souvent. Ça m’énerve. C’est mon problème, pas celui des autres. » Le chiffre treize sera-t-il fatal aux Roze ? Ce qui est sûr, c’est qu’aucun candidat de la famille ne s’est déclaré, ce qui ouvre la voie à un successeur extérieur. Mais comment le trouver quand l’entreprise ne dégage presque plus de bénéfice depuis des années ?

Jean-François Roze ne cache pas son pessimisme : « Je souhaite que la maison soit rachetée, c’est ce qu’il peut lui arriver de mieux. On ne peut pas engager la vie d’une famille sur cette entreprise. » Consciente de l’enjeu, sa sœur cadette prévient : « Aujourd’hui, on ne peut pas se permettre de se tromper. » Elle se donne sept ans pour faire son choix et former son successeur. Peut-être une femme aussi. Là encore, elle se remémore son père qui « croyait beaucoup dans la qualité du travail des femmes ». Une chose est sûre, les compétences primeront.

Mais après plus de trente ans à la tête des Soieries, difficile pour Antoinette Roze d’imaginer sa vie sans. « J’aimerais avoir plus de temps pour moi, pour voyager et apprendre des langues, soupire-t-elle, avant de se reprendre : Mais je m’occuperai d’abord des archives de l’entreprise, la transmission doit être faite. » Une chose est sûre, une page de l’histoire tourangelle se tournera à la succession d’Antoinette Roze.

Video Centre Val de Loire TV

Irina Laffite

@IraLafitte
28 ans.
Fétichiste du papier. J’aime l’économie, le métal et l’équitation.
Passée par Sud Ouest et Grand Prix. Cette ancienne étudiante en Année spéciale effectue son année de licence au Canada.

« J’ai toujours été une meneuse »

« J’ai toujours été une meneuse »

Organiste et musicologue avant d’être réalisatrice, Coline Serreau a toujours barboté dans la musique. Elle a créé en 2003 la chorale du Delta, véritable synthèse de tous ses combats. Partage des richesses, philosophie du Tao, culture pour tous : son chœur, c’est tout cela.

 

Par Alice Kachaner
photos : Nathanael Charbonnier/News Pictures

Elle est de tous les combats. Féministe, le premier film qui a fait parler d’elle – Mais qu’est-ce qu’elles veulent ? – donnait la parole aux femmes. Elle n’a eu de cesse ensuite de questionner notre société : Pourquoi pas, sur le couple, Romuald et Juliette sur les rapport de classe, La Crise, La Belle Verte… Ce qu’on connaît moins d’elle, c’est qu’elle a aussi mis en scène des opéras, dont un magistral Barbier de Séville à Bastille. Et si aujourd’hui son film emblématique, Trois hommes et un couffin se donne dans un théâtre parisien, c’est dans sa passion pour la musique qu’elle s’investit

On vous connaît pour vos films, vos mises en scène à l’opéra ou au théâtre, moins pour votre passion pour la musique vocale. Comment est né le projet de fonder un chœur amateur ?

Coline Serreau. Je suis musicienne de formation. Ce n’est pas la première fois que je dirige une chorale. J’en avais déjà fondé une quand j’étais toute jeune avec mon professeur d’orgue, Micheline Lagache. En 2003, j’ai donné un stage au Théâtre du Rond-Point pour des acteurs. Mais avant de les faire jouer, je les faisais chanter. Ils étaient tellement contents qu’on a continué. On se retrouvait rue du Delta à Paris pour répéter. C’est comme ça qu’est née la chorale du Delta. C’est un endroit très ouvert, il n’y a pas de conditions de recrutement. Les effectifs se renouvellent fréquemment. En revanche, seuls ceux qui connaissent bien les œuvres participent aux concerts. Le but, c’est vraiment de monter un chœur de très haut niveau pour proposer au public un spectacle de qualité.

Comment y parvenez vous ?

C. S. On chante chaque semaine pendant trois heures sans pause et quand on a des concerts, il y a des répétitions supplémentaires. L’été, nous avons notre grande tournée dans la Drôme pendant quatre à cinq semaines. C’est là que le travail de fond se fait. Avec deux concerts chaque soir, on peut chanter jusqu’à sept heures par jour ! Je les pousse pour que, petit à petit, le niveau monte. Je ne vais pas nous lancer des fleurs, mais on peut dire qu’on est très bon depuis six ans. On joue des œuvres de plus en plus difficiles, comme La Guerre de Janequin, des extraits de La Messe en si de Bach. En ce moment, on s’attaque aux grands motets de Mondonville.

Vous avez la réputation d’être intransigeante sur les plateaux de cinéma. Avez-vous la même exigence avec ces choristes amateurs qu’à l’égard de comédiens professionnels comme Vincent Lindon, Patrick Timsit ou Zabou Breitman ?

C. S. Je travaille avec eux de la même manière qu’avec des professionnels. Quand il n’y a pas de rigueur, ils s’embêtent. Ils ne sont ni harcelés, ni boostés, ni critiqués. Ça ne tiendrait pas à coups de cravache. Ça ne tient que par le plaisir. Celui de chanter, mais aussi celui de voir les églises bourrées, les gens debout qui applaudissent. J’ai la même intransigeance avec les comédiens. Dans le travail artistique, il y a toujours un côté artisanal. Vous ne pouvez pas fabriquer une chaise qui soit bancale. L’artisanat, c’est la base de l’art. Après, ce qui fait la différence, c’est la beauté de l’interprétation, le talent. Ça, on l’a ou on ne l’a pas. Mais on ne peut pas prétendre avoir du talent, si on n’a pas d’abord un très bon niveau technique.

 

Le Barbier de Séville, à l’opéra Bastille en avril 2008. Rosine se plaint d’être enfermée mais affirme qu’elle s’en sortira. Photo LC
Dans son Barbier de Séville, Coline Serreau place l’action dans une ville qui a été occupée pendant quatre cents ans par les musulmans qui y ont laissé une forte empreinte. « Pour que cette histoire nous parle aujourd’hui, expliquait-elle dans ses notes de mise en scène, j’ai voulu qu’elle se passe dans un monde où l’enfermement de la moitié de l’humanité est encore la règle. » On reconnaît bien une des préoccupation de la metteuse en scène. Et aussi une des qualités de son travail : cette volonté d’avoir une vision claire de ce que veut dire une œuvre, musicale ou pas. Elle sait ce qu’elle veut, ce qui lui permet de tansmettre aux chanteurs un grand sens du rythme et de l’histoire racontée.
C’est quoi être un bon chef ?

C. S. Un bon chef, c’est quelqu’un qui a de l’autorité, qui peut être exigeant mais qui n’a aucune volonté de pouvoir ou de puissance. A la minute où la répétition s’arrête, les choristes peuvent me taper dans le dos. Je ne suis plus rien et c’est pareil sur un plateau de cinéma. Ce qui m’intéresse, c’est de réunir des gens et de leur insuffler l’envie de se dépasser. Il faut avoir une vision extrêmement claire, précise et profonde de ce qu’on veut dire avec un texte ou une œuvre musicale. Cette conception, il faut ensuite être capable de la transmettre, car ce n’est pas moi qui joue ou qui chante, ce sont eux. Depuis que je suis petite, j’ai toujours été une meneuse. Mais plus le temps passe, et plus je m’aperçois que pour bien mener les gens, il ne faut pratiquement rien faire ! (Elle éclate de rire.) Cette idée se rapproche de la philosophie du Tao. Plus on laisse les choses s’exercer en toute liberté, plus elles se font, et bien.

N’est-ce pas contradictoire avec la rigueur que vous décrivez ? Vincent Lindon raconte que pour le tournage de La Crise, il lui fallait connaître son texte par cœur et à la virgule près. Cela laisse peu de marges de liberté…

 

C. S. Non, au contraire, rigueur et liberté ne sont pas incompatibles. La parole d’un acteur, c’est comme de la musique : il y a le rythme, la mélodie, les accents, les intonations. Le don de Vincent, c’est sa présence. Mais sur le plan de la parole, il lui arrive parfois d’être faux. Un comédien peut ressentir mon exigence comme un manque de liberté, mais si ce que j’entends n’est pas juste, je ne peux pas laisser passer. Je travaille en ce moment en Allemagne et au Canada pour deux mises en scène. Je peux vous dire que ça n’a rien à voir. Ils ont une diction impeccable, ils connaissent leur texte par cœur, ils ont le rythme. Les acteurs français ne sont pas assez entraînés. Ils n’ont pas ce sens de l’artisanat car ils jouent trop peu. Ils sont surtout entraînés à exprimer leur nombril. En France, je ne fais pas de la direction d’acteur, mais de la formation professionnelle ! La seule qui a un vrai entraînement, c’est Muriel Robin. Cette actrice est un Stradivarius. Elle travaille comme une bête et est dans l’artisanat pur.

La chorale du Delta est entièrement gratuite et repose sur une économie du don, de l’entraide. Pas de billet d’entrée, juste un chapeau qui passe à la fin du concert. Les habitants des villages qui vous accueillent apportent également de quoi nourrir les choristes. Est-ce qu’on peut parler de troc culturel ?

C. S. La chorale du Delta est une sorte de laboratoire. Le modèle ne peut pas être généralisé car je travaille avec des amateurs, c’est-à-dire des gens qui ne vivent pas de leur pratique artistique. Je voulais expérimenter une forme de spectacle vivant où le public juge lui-même ce qu’il doit payer. Nous ne sommes pas subventionnés et n’avons pas l’impératif de faire du pognon. Le public vient s’il veut et paye ce qu’il veut. Certains mettent des billets de 50 euros dans le chapeau, d’autres des pièces de 2, mais c’est leur problème, pas le mien. Pour moi, c’est la plus belle forme de reconnaissance artistique. Ceux qui n’ont pas beaucoup d’argent sont financés par ceux qui en ont un peu plus. Si vous faites payer les places 10 ou 15 euros, vous éliminez forcément quelqu’un. Grâce à ce fonctionnement, nos concerts accueillent tout le monde : des familles, des bourgeois, des campeurs, des touristes, pleins de gosses aussi. Ça permet de former des oreilles à la musique ! Du côté du chœur, tout est gratuit aussi. Les choristes viennent répéter gratuitement et quand ils partent en tournée, tout est gratuit. Je rappelle que le moindre stage de chant coûte au moins 800 euros la semaine. Ici, ils sont logés, nourris. L’argent du public sert à financer la bouffe sur place, les salles où on répète. C’est une économie qui génère juste assez de profits pour que ça existe.

 

« Notre système est complètement perverti. On ne subventionne plus le théâtre, mais une
mafia de gens qui s’entendent entre eux »

Les tournées ont lieu en Touraine et dans la Drôme où vous possédez des maisons. Cette économie repose donc également sur l’argent que vous avez pu gagner avec vos films à succès…

C. S. Oui, bien sûr. Quand on est riche, il faut partager. Il se trouve que je suis devenue riche tout à fait par hasard. Mais j’étais très très pauvre au début. Si ma maison est vide, ça m’emmerde. Alors j’en ai fait un lieu culturel.

S’adresser au plus grand nombre. C’est votre conception de la culture populaire ?

C. S. Je n’aime pas trop le mot « populaire », il fait penser à « populace ». C’est comme si on méprisait le peuple. La culture, pour moi, c’est l’excellence pour tous, c’est tout. Mais si vous voulez parler à tout le monde, il faut beaucoup travailler. Au Havre, il y a un espace culturel qui s’appelle Le Volcan. Vous demandez à la boulangère, à l’épicière, au chauffeur de bus… ils n’y vont pas. Il n’y a pas d’offre culturelle pour eux. Après, il ne reste plus que TF1, c’est une honte.

A qui la faute ?

C. S. Notre système est complètement perverti. Maintenant, on ne subventionne plus l’agriculture, mais la pétrochimie. On ne subventionne plus la santé de gens, mais l’industrie du médicament. Idem du côté de la culture. On ne subventionne plus le théâtre, mais une mafia de gens qui s’entendent entre eux, qui travaillent pour eux, dans un circuit complètement fermé. La culture subventionnée n’offre aucun lien avec le public. On vit dans une société extrêmement clivée, elle l’était moins il y a vingt ans. Avec mes films et mes pièces, j’ai réussi à regrouper tout le monde. Mais c’est un travail qui est compliqué : il faut rester subversif sans heurter personne. Cela demande beaucoup de réflexion. Certains viennent me dire que je fais des films commerciaux. Je me fiche de leurs critiques. On verra dans dix ans où ils en seront.

Démocratiser c’est vulgariser ? Pour parler à tout le monde, faut-il faire des compromis sur le plan esthétique ?

C. S. Non jamais, au contraire. Vous avez vu le nombre de visiteurs au musée du Louvre ? Vinci, il a pactisé avec qui quand il a peint La Joconde ? (Rires.) Pour Trois hommes et un couffin, on m’a presque interdit de mettre du Schubert. On m’a dit : « Si vous n’enlevez pas Schubert, on vous enlève vingt salles pour la diffusion du film. » J’ai résisté : « Non, on enlèvera 20 salles, mais on gardera Schubert. » Je risquais qu’on se ramasse, mais ça m’était égal. Regardez le succès du film, le peuple adore Schubert apparemment ! (Le film a attiré plus de 10 millions de spectateurs à sa sortie en France en 1985, NDLR.)

Etes-vous fâchée avec le cinéma français ?

C. S. Je ne sais pas si je suis fâchée, peut-être que ça reviendra… Beaucoup de gens me disent : « On vous attend. » (Elle s’arrête, songeuse.) Mais honnêtement, ils me font un peu chier dans le cinéma ! Le cinéma, c’est trop organisé. Il faut absolument faire des entrées en masse dès la première semaine, sinon vous disparaissez. Les critiques sont des ordures qui vous dégomment tout de suite.

 

Vous savez, un film, c’est trois ans d’une vie. J’ai tellement de choses à faire pendant trois ans. Je peins, j’écris, je dessine, je fais des photos, des expos. En ce moment, je mets en scène une adaptation de Trois hommes et un couffin au Canada, et je remonte ma pièce Lapin Lapin au Schiller-Theater à Berlin. Je travaille aussi sur des projets de séries. Cette forme m’intéresse énormément sur le plan narratif. Je voudrais raconter des vies, des sagas. C’est ça que la jeunesse a envie de voir. Les salles de cinéma, aujourd’hui, c’est un peu choux-fleurs et sonotones ! Les jeunes regardent des séries et c’est à eux qu’il faut parler.
Trois hommes et un couffin, au Théâtre du Gymnase, 38, boulevard Bonne-Nouvelle 75010 Paris.
Du 11 au 18 septembre, à 20h. Tél: 01 42 46 79 79
Interview réalisée en décembre 2017

Remerciements à Nathanaël Charbonnier/News Pictures pour le prêt des photos de Coline Serreau.

Alice Kachaner

@AKachaner
30 ans
Année spéciale à l’EPJT
J’aime la radio, la presse écrite et la photo.
Passée par Radio France, Nice Matin et le service éco du Figaro.
Passion cachée pour les faits divers, le thé vert et la gym suédoise.