Cosmétiques, l’effet placebio

Cosmétiques, l’effet placebio

Cosmétiques

L’effet placebio

Les cosmétiques biologiques sont de plus en plus présents dans les rayons des grandes surfaces.

De plus en plus de Français changent leurs habitudes en matière de beauté et se tournent vers des produits plus respectueux de l’environnement. Les industriels suivent le pas, les produits cosmétiques bio se propagent sur le marché. Mais les garanties d’obtenir un vrai produit naturel et bio sont minces.

Par Manon Bernard, Bastien David et Marie-Elisabeth Desmaisons (photos)
Illustrations : Adèle Martin/Académie Brassart-Delcourt.

auver la planète commence par des gestes simples. Vous le savez, on vous l’a déjà assez répété. C’est pourquoi vous mangez bio dans la mesure du possible, vous faites du vélo, vous vous démaquillez avec des cotons réutilisables… et vous utilisez des produits cosmétiques bio. Le matin, dans votre douche, vous avez un savon et un shampoing biologiques, le packaging est vert et ils sont labellisés. Pas de doute.

Devant votre miroir, vous vous maquillez à l’aide d’une crème de jour, d’un fond de teint ou d’un mascara où sont dessinées de petites fleurs fraîches, coiffées de l’en-tête « biologique ». Le soir, vous vous démaquillez, la conscience tranquille, à l’aide d’un démaquillant respectueux de la nature, emballé dans un plastique recyclable (c’est écrit dessus).

Mais attention, ne retournez JAMAIS ces produits. Vous vous rendriez alors compte que votre savon et votre shampoing ne contiennent que 20 % de produits bios, que votre crème de jour et votre fond de teint n’en contiennent que 30 %, et que votre démaquillant ne respecte pas autant la nature qu’il le proclame innocemment.

Malgré les labels en tout genre et les packagings vertueux, la cosmétique bio a encore du chemin à faire. Des laboratoires où naissent chaque jour de nouveaux produits aux étals des supermarchés, retour sur un processus de labellisation qui n’est pas aussi vert qu’il en a l’air.

Le processus de fabrication de Labo-hème est essentiellement manuel, jusqu’à l’étiquetage des produits.

Ouvert en 1994 et implanté à Vierzon depuis 2006, Labo-hème produit des savons biologiques et différents produits de beauté. Son directeur, Michel Pobeda, a obtenu la mention de l’association Nature et Progrès. Ses produits répondent à un cahier des charges élaboré par cette association.

Cette dernière impose au minimum 95 % de matières premières issues de l’agriculture biologique dans la substance totale. Pour Michel Pobeda, il n’est pas question de faire certifier ses cosmétiques par d’autres organismes. Il pointe du doigt les « normes paradoxales » qu’imposent les labels.

Ces labels, des structures privées, ont toute autorité pour décider qui sera estampillé « bio ». Ils sont même créés par les entreprises du secteur qui mettent en place leur cahier des charges, avec plus ou moins de bonne volonté. Exemple : le label Cosmébio a mis au point le sien en 2002. 

Michel Pobeda est le gérant de l’entreprise Labo-hème. Cette savonnerie de Vierzon est estampillée Nature & Progrès et fournit plusieurs sociétés. L’entreprise possède sa propre marque, Codina, ainsi qu’une boutique dans le XVe arrondissement parisien.

À la lecture du document, on découvre que seulement 20 % d’ingrédients issus de l’agriculture biologique sont requis pour qu’un produit soit labellisé par Cosmébio. Marine Pentecôte, chargée de communication du label se justifie : « Un shampoing, par exemple, contient au moins 80 % d’eau et c’est un ingrédient qui ne peut pas être biologique. » 

Sarah Goléo, chimiste de formation, a lancée en janvier 2020 sa gamme de cosmétiques, Odaloire. Elle dément que l’eau soit un problème. « Elle peut être remplacée par des hydrolats, c’est-à-dire de l’eau distillée et chargée de principes végétaux. Cette eau est certifiée biologique, mais elle coûte beaucoup plus cher. »

Ce qui est le plus inquiétant, c’est la création de ce type de labels par des entreprises privées.

Marine Pentecôte est chargée de la communication de Cosmébio au moment de l’enquête. Le label Cosmébio a été fondé en 2002, sous forme d’association, par des entreprises de la cosmétologie.​

C’est ce qu’explique Laurence Coiffard, experte en cosmétologie à l’université de Nantes : « Ce n’est forcément pas des considérations scientifiques qui ont présidé à placer les curseurs lors de l’élaboration du cahier des charges. Ce ne sont pas des scientifiques qui sont à l’origine de ces labels, ce sont des personnes issues du marketing. »

Ainsi, au conseil d’administration de Cosmébio, on retrouve – entre autres – Romain Ruth, directeur général de la marque Florame, ou Valérie Demars-Marcadet, vice-présidente et directrice du laboratoire Léa Nature. Celui-ci est l’un des plus puissants dans la filière du bio en France.

Ancienne ingénieure, chimiste de formation, Sarah Goléo a décidé de créer sa marque de cosmétiques biologiques. Odaloire, une gamme de crèmes fabriquées à partir d’ingrédients naturels et locaux, a ainsi vu le jour début 2020.

La présence d’un label bio sur un produit cosmétique ne garantit pas qu’il le soit effectivement.

A la question « peut-il y avoir des soucis de collusion ? », Marine Pentecôte botte en touche : « Nous sommes salariés de l’association, nous n’avons pas de lien avec les marques. » Et lorsqu’on insiste pour s’entretenir avec les gérants des marques en question, on se heurte à des portes sont closes.

Pour les petits producteurs, la question de la labellisation est un vrai dilemme. Certes, la visibilité qu’elle apporte n’est pas négligeable, mais cela implique aussi d’être associé à un cahier des charges plutôt léger. Le système est de plus assez verrouillé : il est très difficile pour eux d’obtenir une certification puis une labellisation. Une des raisons à cela, outre l’éthique : le prix.

Sarah Goléo s’est confrontée à ce processus. « La labellisation coûte 1 000 euros par produit chez Cosmébio. Tandis que chez Nature et Progrès, c’est environ 300 euros par laboratoire. Je n’ai pas envie de participer à ce genre de business. » Même son de cloche chez Flore Milliotte qui a créé la marque de savons bio Arbaurea à Saint-Amé, dans les Vosges. « Je n’ai pas poussé très loin au niveau de la procédure de labellisation. Le coût était trop important pour moi. »

Formée en tant qu’ingénieure en sciences et technologies de l’eau, Flore Milliotte a crée sa marque de cosmétique en 2013, Arbaurea. Elle souhaite produire des savons naturels et biologiques.

Ces mêmes petits producteurs vont jusqu’à boycotter ces labels, les accusant d’un certain entre-soi et de ne pas être assez contraignants dans leurs cahiers des charges. Aurélie Gasnier est productrice de cosmétiques naturels et bios à Tuffé, dans la Sarthe. Elle confie : « Le lobbying du bio est très présent, il ne faut pas l’oublier. Les grands industriels arrivent avec un chèque sur la table. Forcément, ils ont plus de pouvoir. Donc ils vont autoriser certains ingrédients ou des produits qui sont en opposition totale avec le bio et le naturel. En tant que petite productrice, je ne suis pas d’accord. Je préfère boycotter. »

Elle continue : « Il y a des grands labels qui ne collent pas à mon état d’esprit, par exemple Ecocert. Le cahier des charges est trop laxiste. Donc cela veut dire que je vais être sur le même label que quelqu’un qui sera à 20 %, alors que je veux être à 100 % de bio. Ça nous décrédibilise. »

De fait, la réglementation autour des produits cosmétiques biologiques est pour le moins poreuse. En Europe, il existe la norme ISO 16-128. Approuvée en 2017, elle fait des mécontents dans les milieux de la cosmétique.

Elle ne fait que déterminer un mode de calcul des doses d’ingrédients biologiques dans les produits, sans réellement fixer un seuil d’utilisation de certaines substances éventuellement nocives. De plus, elle ne dresse aucune liste de produits dangereux ou interdits. En France, il n’existe pas de législation pour encadrer la production de cosmétiques biologiques.

Seul le fait de mentionner le mot « bio » sur un produit commercialisé est régulé par l’Autorité de régulation professionnelle de la publicité (ARPP). Celle-ci  propose deux solutions. Soit le produit en question soit 100 % bio (ce qui en cosmétique est presque impossible). Soit il se revendique d’un organisme certificateur ou d’un cahier des charges au moins aussi contraignant.

Or la plupart des organismes certificateurs, sont, comme Cosmébio, peu regardants sur la composition des produits. Ainsi, beaucoup de producteurs peu scrupuleux utilisent cette faille pour pouvoir vendre leur produits avec un packaging « bio ».

Aurélie Gasnier a créé sa savonnerie artisanale en 2014, à Truffé. Elle crée sa marque La Nature de Lilie et s’installe dans le sous-sol de sa maison. Elle a choisi de produire des savon 100 % naturels et de privilégier les produits locaux. Elle refuse de se faire labelliser « bio » par de gros organismes.​

Michel Vialay, député LR des Yvelines, fait le même constat . Il a récemment présidé une mission d’enquête commune à l’Assemblée nationale sur les perturbateurs endocriniens dans les contenants plastiques, notamment ceux des cosmétiques. « L’étiquette “bio” est maintenant utilisée dans tous les sens. C’est devenu un argument de marketing. Est-ce qu’un produit avec 20 % de produits bio est bio ? Est-ce qu’il est sain d’avoir 20 %, 50 % ou 80 % de bio dans le produit ? De plus, la notion de “bio”, peut être remise en question quand vous avez des producteurs qui viennent d’un peu partout. »,  explique le député.

Michel Vialay est député LR de la 8e circonscription des Yvelines depuis juin 2017. Il a présidé une mission d’enquête commune à l’Assemblée nationale sur les perturbateurs endocriniens dans les contenants plastiques, notamment ceux des cosmétiques.​

Les produits bios se révèlent souvent moins efficaces que les autres et parfois même plus dangereux.

Mais le problème va encore plus loin : la certification des grandes marques pourraient être assimilée à de la publicité mensongère. L’efficacité chimique des produits est remise en question par Laurence Coiffard.

Pour elle, « les produits bios sont globalement pires que les autres. Il y a plus de risques d’avoir des allergies. Ils font partie des pires produits du marché. C’est pour cela qu’un dermatologue ne conseillera jamais un produit cosmétique bio. » Pour la chercheuse, les marques s’appuient sur un « marketing de la peur », qui pousse à mettre en avant des produits estampillés « sans » (parabène…), jusqu’à en faire disparaître les principaux agents chimiques actifs. 

Pis, comme l’a montré une étude d’UFC que choisir de juillet 2019, les crèmes solaires bios se révèlent peu efficaces contre les UVA, ce qui peut s’avérer dangereux pour la peau.

Laurence Coiffard est maîtresse de conférences en pharmacie à l’université de Nantes. Elle dirige notamment des recherches en dermocosmétologie. Spécialiste de la cosmétologie, elle a également créé le blog Regard sur les cosmétiques avec Céline Couteau.

Face à ce système, beaucoup de ces producteurs ont préféré se tourner vers Nature et Progrès, Natrue ou Slow Cosmétique. Nature et Progrès est une structure qui délivre des mentions et non des labellisations. Sa présidente, Eliane Anglaret, explique que la démarche est fondamentalement différente.

« Nous pratiquons un système participatif de garantie, si bien que nous fonctionnons avec un duo consommateur-producteur. Nous avons un cahier des charges. Nous avons aussi une charte qui draine une vision plus large de l’écologie et prend en compte le transport, la gestion des déchets, l’origine des semences et tous ces aspects plus larges. C’est toujours délicat de codifier ces choses, c’est un idéal vers lequel on tend. »

Nature et Progrès fait partie de l’IFOAM – Organics International, un organe de promotion de l’agriculture biologique. Lui aussi a mis en place un cahier des charges assez strict. Pour beaucoup de petits producteurs, ces mentions revendiquent un vrai « lien avec la terre », elles sont plus proches de leurs préoccupations.

Pour l’instant, cela reste complexe de produire quelque chose de totalement bio. « Dans beaucoup de domaines de la cosmétique, le 100 % bio est pour l’heure impossible, concède Eliane Anglaret. Par exemple le savon demande obligatoirement du soufre et de la potasse. Mais nous cherchons à expérimenter pour atteindre notre objectif. »

Eliane Anglaret est présidente de l’association Nature & Progrès. Celle-ci, née en 1964, prône une agriculture biologique et unn changement des modes de production. Elle appose une mention aux entreprises cosmétiques qui le demandent et qui respectent son cahier des charges.

Sur le marché des cosmétiques « bio », c’est deux salles deux ambiances. Comme l’exprime Michel Pobeda, directeur de Labo-hème : « Tant que les grands nous laissent une porte d’entrée pour vivre de nos produits et mener nos expérimentations, cela nous convient. Je ne veux juste pas être assimilé à eux. »

Les coulisses de l’enquête en BD

Marie-Elisabeth et Bastien au laboratoire Labo-hème

Manon et Bastien lors d’une interview avec le label Cosmébio

Micro trottoir d’Adèle et de Bastien sur la consommation de cosmétiques bios

La bande dessinée a été réalisée dans le cadre d’un partenariat entre l’Ecole publique de journalisme de Tours et l’Académie Brassart-Delcourt

Manon Bernard

@manon_bernard_
23 ans.
Étudiante en journalisme à l’EPJT.
Passionnée par les sujets de société notamment les mouvements sociaux, les questions de genre, d’égalité femmes-hommes et de santé.
Passée par Le Dauphiné Libéré, Lyon Capitale, L’Humanité et Ouest-France.
Se destine au journalisme web ou à la presse écrite.

Bastien David 

@BASTIENDavid17
23 ans.
Etudiant en journalisme à l’EPJT.
Passionné par l’histoire et la politique.
Passé par Sun Radio et Ouest-France.
Se destine à la presse écrite et web.

Marie-Elisabeth Desmaisons

@DesmaisonsMe
23 ans.
Etudiante en journalisme à l’EPJT.
Passionnée par la littérature, la culture moyen-orientale
et la sauvegarde du patrimoine.
Passée par Sud-Ouest, Ouest-France et RCF Touraine.
Se destine à la presse magazine et la radio.

Centre-Val de Loire  L’éclosion de l’écotourisme

Centre-Val de Loire
L’éclosion de l’écotourisme

L’éclosion de l’écotourisme

Chaque année, 400 000 touristes visitent le château royal d’Amboise. Gif : Lucas Bouguet/EPJT

Faut-il encore prendre l’avion ? Doit-on voyager autrement ou même peut-on encore voyager ? En ce début d’été, après la crise sanitaire, on parle beaucoup d’écotourisme. En Centre-Val-de-Loire, il se développe tranquillement. Mais pas facile de changer ses habitudes.

Par Lucas Bouguet, Emilie Chesné, Marie Désévédavy
Bande dessinée : Ulysse Ogier/Brassart-Delcourt 

a Touraine est connue pour son patrimoine historique et naturel, notamment ses nombreux châteaux. Ce voyage commence dans les jardins de l’un d’entre eux. Depuis les terrasses du château d’Amboise, la vue sur la vallée est à couper le souffle. Au Sud, s’étend le lit de la Loire. À l’Est, les remparts surplombent la ville d’Amboise. À l’Ouest, le château qui abrite bien plus que deux siècles d’histoire. Faune et flore cohabitent dans les espaces verts qui entourent la royale demeure.

En septembre 2019, le parc de 1,5 hectare, déjà labellisé Jardins remarquables, a été inscrit aux refuges de la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO). Ce nouveau projet est né de l’envie des jardiniers du château de renforcer la protection des animaux présents sur le site. La LPO a alors réalisé une étude en vue de la labellisation, à la suite de quoi, elle s’est prononcée favorablement.

Hirondelles, merles ou encore rouges-gorges…, ce sont près de 82 espèces d’oiseaux qui habitent le site. Des perchoirs et une vingtaine de nids artificiels ont donc été installés afin de les préserver. Cette labellisation entraîne aussi le respect de consignes spécifiques. Par exemple, la taille des arbustes est réglementée afin de ne pas détruire des nids.

Fier de cette valorisation, le château incite ses visiteurs à profiter du calme et de la nature : des salons de jardins sont à disposition, les pique-niques sur les pelouses sont autorisés et des parcours pédagogiques vont être mis en place pour la rentrée de septembre. Ces derniers instruiront les touristes quant aux plantes et aux oiseaux du site.

Le jardin du château royal d’Amboise fait désormais parti des 33 000 refuges labellisés LPO. Lucas Bouguet/EPJT

En plus de faire découvrir son histoire et ses espaces naturels toute l’année, le château organise ponctuellement des événements de plus grande ampleur. Par exemple, en septembre 2019, pour la première fois, le château royal d’Amboise a accueilli un concert électronique sur ses terrasses. Près de 700 spectateurs y ont assisté. Les musiciens étaient installés sur une scène, face aux façades Nord et Est du château. Alors que c’est sur celles-ci que nichent les hirondelles qui vivent sur le site.

Des concerts, comme le Château machine, ne sont-ils pas de nature à déranger la tranquillité de la faune locale ? À cette question, Samuel Buchwalder, chargé de communication du château répond : « Il y a eu des études de bruit. Bien sûr que nous nous sommes posés la question. » 

Samuel BUCHWALDER, chargé de communication au château royal d’Amboise. 

La LPO estime, au contraire, que de tels événements dérangent la tranquillité des hirondelles. L’association s’est donc rapidement rendu compte que le château présente des manquements sur la gestion de la faune.

Après la tenue du concert, la LPO a cherché à trouver un compromis avec les gérants du château pour limiter l’impact des spectacles. Mais les conseils donnés en janvier 2020 par l’organisme n’ont pu être appliqués à cause du confinement national, lié à la Covid-19. Loin de s’en attrister, la LPO espère que la baisse de fréquentation du site patrimonial aura un impact positif sur le nombre de nids d’hirondelles occupés.

Avec sa labellisation LPO, l’attractivité du château d’Amboise a connu un rebond. Des ornithologues viennent observer les espèces rares qui vivent sur le site. Par exemple, en novembre dernier, ils ont eut la chance d’apercevoir et de photographier des Tichodromes échelettes.  

Ce que nous apprend l’histoire du château d’Amboise, c’est que la protection de la nature par les acteurs du tourisme comporte des limites : celles des enjeux économiques et politiques. Toute la difficulté pour les hommes et les femmes qui développent ce modèle est de rendre leur projet rentable tout en respectant la nature.

TICHODROME ECHELETTE  Vieillevigne ( Loire-Inf. ) 26 Octobre 1890. Dessin tiré du Bulletin de la Société des sciences naturelles de l’Ouest de la France

 

 

À trente minutes d’Amboise, Tours est la principale porte d’entrée des touristes internationaux dans la région. Son aéroport reçoit des subventions de la métropole pour développer des liaisons aériennes. Cette ambition est en complète opposition avec la promotion d’un tourisme plus vert dans la région.

Plutôt que de financer le tourisme de masse, Benoît Faucheux, en sa qualité de conseiller au service de la région Centre-Val-de-Loire, propose que le territoire se concentre principalement sur les touristes français. Il souhaiterait que les réseaux de transports nationaux et régionaux se développent plutôt que les lignes internationales. Tout en favorisant des mobilités plus douces, cela permettrait aux Français de (re)découvrir le patrimoine de l’Hexagone.

Pour les Parisiens, par exemple, il est possible de se rendre à Tours en train en moins de deux heures. Pour les plus courageux, une piste cyclable de 800 kilomètres, nommée La Loire à vélo, permet de traverser la région à vélo. Un modèle touristique plus respectueux de l’environnement est donc possible.

Benoît FAUCHEUX, conseiller régional (Les Verts) du Centre-Val-de-Loire.

C’est sur cette même voie que s’engage l’office du tourisme de Tours. Carole Archambault y est chargée du développement de l’écotourisme. Plusieurs collaborations ont alors été créées pour sensibiliser à cette alternative.

Par exemple, depuis 2016, cet office de tourisme est le seul de France à avoir un partenariat avec l’association Teragir, maison mère du label Clef verte. Ce label est considéré comme le premier en matière de tourisme durable. Il est attribué aux hébergements touristiques et aux restaurants. Le partenariat avec l’office de tourisme permet alors de sensibiliser et d’accompagner les hébergeurs de la région jusqu’à la labellisation.

Carole ARCHAMBAULT, chargée du développement de l’écotourisme à l’office de tourisme de Tours.

Pour aller plus loin dans cette démarche, l’office de tourisme a mis en place un instant Clef verte, en mars 2020. L’objectif de cet événement est de valoriser et de mettre en avant des hébergeurs respectueux de l’environnement et les bonnes pratiques des acteurs touristiques de la région. À cette occasion, la presse et les élus sont conviés pour porter la bonne parole du tourisme vert.

Sensible au respect de la nature, Carole Archambault veut aussi encourager les locaux à se tourner vers « une démarche verte, plus éco-responsable, dans un environnement moins énergivore ». De fait, elle a lancé, en 2018, une collaboration avec Grégoire Paquet, écoguide de l’association Val-de-Loire Écotourisme, basée à l’île Bouchard, au sud de Tours.

Trois sorties nature ont été mises en place. L’une pédestre, la deuxième à vélo et la troisième en bateau. Ces balades, animées par l’écoguide, alliaient contenus pédagogiques, géologiques et patrimoniaux. Mais en 2019, les sorties à pied et à vélo ont été annulées faute de participants. Elles n’ont donc pas été reconduites.

Seule l’activité bateau, qui a attiré plus d’une vingtaine de personnes, a été conservée pour l’année 2020. Six balades sont prévues entre le 13 juin et le 5 septembre. Cette escapade comprend une visite de la ville à pied, suivie d’une heure en bateau traditionnel sur la Loire, avant de terminer par un apéritif sur l’embarcation.

Les inscriptions sont limitées. En effet, les groupes de petite taille permettent de s’intégrer plus facilement à la nature, de l’observer sans la détériorer.

n mai, l’office de tourisme de Tours a aussi rejoint le réseau des Acteurs du tourisme durable (ATD). Sur son site internet, cet organisme, qui regroupe 109 membres, se définit comme le représentant français des acteurs du tourisme durable. Pour l’office de tourisme, faire partie de la famille ATD lui permet de mieux faire connaître ses actions écotouristiques.

Dans la forêt de Chinon, Grégoire Paquet privilégie l’éducation à l’environnement et sa protection à la rentabilité. Il y organise des week-ends brame du cerf entre le 15 septembre et le 15 octobre, période de reproduction de cet animal. Les participants sont accueillis le samedi à 14 heures et sont libérés le dimanche à 10 h 30.

Pour profiter de ces vingt heures en pleine nature, il faut débourser 179 euros par personne. L’originalité de cette activité, qui mêle découverte de la nature et pédagogie, attire : les réservations sont complètes depuis plus d’un an.

Grâce à la demande, Grégoire Paquet pourrait facilement augmenter le nombre de participants à chacune de ces sorties. Économiquement, cela serait beaucoup plus rentable pour son association Val-de-Loire Écotourisme. Mais l’écoguide martèle sa volonté de réduire l’empreinte de l’homme sur la nature.

« Tout le monde parle d’écologie. C’est un business vidé de son sens »

Grégoire Paquet 

Il restreint donc les groupes à quatre personnes. Et enfonce le clou : « Si demain un groupe de vingt personnes m’appelle pour me dire qu’il veut faire un week-end brame du cerf, je refuse. » C’est aussi le meilleur moyen, pour les touristes, de partager un moment totalement unique.

Grégoire Paquet est sceptique quant à l’évolution de l’écotourisme qui pourrait n’être, selon lui, qu’un effet de mode. « Tout le monde parle d’écologie. C’est un business vidé de son sens », se désole-t-il. De fait, l’écologie est parfois instrumentalisée à des fins marketing. Le tourisme n’échappe pas au greenwashing.

Grégoire Paquet, à la tête de l’association Val-de-Loire écotourisme.

Certains voyageurs essaient cependant de faire du tourisme vert par leurs propres moyens. Se lancer dans un voyage à pied ou à vélo est un bon moyen pour réduire son empreinte écologique. 

Anne-Laure Lemener, étudiante rennaise, s’est lancée dans l’expérience Saint-Jacques-de-Compostelle, du 1er mai au 16 juillet 2019. Ce voyage de plus de deux mois l’a changée. Pour la première fois, elle a pris son temps tant dans ses échanges avec les autres que dans ses déplacements. « Ça m’a montré qu’un pays se visite autrement qu’à travers ses grandes villes, que les rencontres sont d’autant plus profondes », raconte-t-elle.

Olivia Kölher – connue sur les réseaux sociaux comme leptitreporter – est une photographe-reporter globe-trotteuse française. Lors de ses voyages, dont plusieurs au sein de la tribu Massaï, en Tanzanie, elle s’inscrit dans une démarche engagée et responsable. Toutefois, la jeune femme reconnaît ne pas être écologique à 100 %, du fait de ses modes de transport. « Le but, c’est de faire de son mieux, mais sans forcément être parfait. Il ne faut pas culpabiliser si on ne peut pas tout bien faire ni tout le temps », concède-t-elle.

Des déchets jonchent parfois les bords des chemins empruntés par les touristes. Emilie Chesné/EPJT 

Mais tous ceux qui arpentent les sentiers naturels ne sont pas sensibles à l’environnement. Les chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle en sont un bon exemple. En 2018, ils ont vu leur fréquentation augmenter de 20 %. Ce pèlerinage millénaire devenu à la mode a un impact négatif sur les paysages traversés : ils subissent le même sort que les bords d’autoroutes.

Lors de son périple, Anne-Laure Lemener a été très surprise de constater qu’en Espagne, sur la voie du Nord qui relie Hendaye (côté français) à Gijón (côté espagnol), «on peut s’amuser à compter les canettes de coca cola dans les fossés et celles qui flottent au bord de la mer. Sans oublier les papiers de barres énergétiques ».  

es voyageurs sont ambivalents dans leur démarche écotouristique. Grégoire Paquet se souvient de ces touristes qui un jour ont visité Disneyland Paris et qui, le lendemain, participaient à son weekend brame du cerf. Sans aucune logique évidente. Ce n’est pas parce qu’il réserve un écogîte que le touriste partage les valeurs des acteurs du tourisme vert. Il est juste curieux et attiré par la découverte d’expériences différentes.

Du coup, le souhait des acteurs du tourisme de limiter l’empreinte écologique de leurs activités et de leurs prestations ne s’accorde pas toujours avec les envies des voyageurs. En 2016, quand le couple Perronin a réaménagé une maison troglodyte de viticulteurs pour en faire un gîte, il s’est clairement inscrit dans une démarche écologique. Tous les matériaux ont été choisis en ce sens : chaux, liège, panneaux solaires… En ouvrant Le Point de vue Léonard, il pensait sa démarche claire.

Pourtant, quelle ne fut pas sa surprise de voir que certains de leurs clients prenaient leur voiture pour aller visiter le château d’Amboise pourtant situé à 500 mètres de leur gîte. Franck Perronin a dû se rendre à l’évidence : ses clients étaient davantage attirés par le côté insolite de la maison troglodyte que par l’écologie. Il lui a fallu pas mal de patience et de pédagogie pour convaincre ses pensionnaires de consommer local et de se déplacer à pied ou à vélo.

Anne-Laure LEMENER, étudiante rennaise, a effectué son premier pèlerinage en 2019. 

Franck Perronin nous montre une reproduction du Château royal d’Amboise dessiné par Léonard de Vinci. Lucas Bouguet/EPJT

Pour certains, découvrir l’écotourisme, c’est l’adopter. Pour d’autres, l’expérimenter ne signifie pas pour autant l’embrasser définitivement. La Touraine est un lieu propice pour ce genre d’expérience. C’est en août 2019, qu’Anne-Sophie et Guillaume, du blog Voyageurs français, ont participé à un week-end nature écotouristique, organisé par l’office de tourisme de Tours. Accompagnés de Grégoire Paquet, les deux blogueurs ont visité, pendant deux jours, la région, à vélo.

Depuis, le couple admet être désormais plus attentifs au label Clef verte. Ils reconnaissent cependant que ce séjour n’a pas changé radicalement leur manière de voyager. Les travers du tourisme de masse reprennent progressivement le dessus.

Parmi tous les obstacles pour adopter une démarche plus verte quand on voyage, le principal est financier. Pour Mallaury Bordier, pourtant étudiante en licence d’écotourisme à Saumur, les hébergements dits écotouristiques restent encore trop chers. « C’est destiné à une population plus aisée », regrette-t-elle. Elle ne pourrait pas s’offrir un week-end au Point de vue Leonard à Amboise : le prix de la semaine oscille entre 700 euros et 900 euros, pour un gîte pour six personnes. Franck Perronin justifie ses prix par sa clientèle française et internationale, qu’il qualifie de « bobo »

A Chédigny, petit village d’Indre-et-Loire de 560 âmes, fleurir les rues ne répondait à aucun but lucratif. L’initiative de planter rosiers et vivaces était avant tout locale et destinée aux Chédignois. Les habitants ne parlent pas d’ailleurs pas d’« écotourisme » même s’ils le pratique, comme M. Jourdain avec la prose, sans le savoir.

L’eau : l’élément qui fait de Chédigny le village qu’il est aujourd’hui. Lucas Bouguet/EPJT

Il y a vingt-et-un ans, Chédigny n’avait pas le même visage. C’est après un séjour à Grignan (Drôme) que Pierre Louault, maire de 1977 à 2017, a eu l’idée de fleurir sa ville. La démarche a conquis ses concitoyens. Et l’actuel maire, Pascal Dugué, a pérennisé cette initiative.

Les labellisations Villes et villages fleuris, sa fleur d’or et le Festival des roses attirent bien au-delà de l’Hexagone. À en croire la mairie, pas moins de 15 000 touristes visitent le village chaque année. Cet afflux est une manne pour la commune qui peut ainsi financer de nombreuses infrastructures comme un bar communal dont l’ouverture est prévue pour 2021.

Obnubilés par la fragrance des roses, les visiteurs ne font pas toujours attention où ils mettent les pieds et écrasent parfois les plantes qui couvrent les rues de Chédigny. Certains se permettent de cueillir des fleurs, ce qui dégrade des bordures et des parterres. Par conséquent, Pascal Dugué soutient la proposition de loi de Simon Jolivet, maître de conférences en droit à l’université de Poitiers. Il souhaite redonner plus de pouvoir aux maires pour la préservation des espaces verts.

Bande dessinée : Ulysse Ogier/Académie Brassart-Delcourt.

Comme à Chédigny, il n’est pas forcément nécessaire de dépenser une fortune pour faire de l’écotourisme. Accueil Paysan propose ainsi une expérience écotouristique à ceux qui le souhaitent sans avoir un gros budget. Fondée en 1987, cette association loi 1901 est avant tout sociale. Agriculteurs, paysans et producteurs de toute la France accueillent chez eux des touristes afin de leur offrir un cadre de séjour différent. 

En Centre-Val-de-Loire, ils sont une cinquantaine d’adhérents – hôtes et de clients réguliers – à militer en faveur d’un tourisme durable, équitable et solidaire. Jean Seigneur est le propriétaire du gîte de la Pissonière, situé dans l’Indre. Ce désormais retraité a réaménagé une ancienne étable pour y accueillir les touristes. Pour lui, l’accueil à la ferme sert à « maintenir le lien entre urbains et ruraux ». C’est pour cette raison qu’il a rejoint l’association. En ce sens, ses tarifs sont donc accessibles : environ 350 euros pour une semaine dans le gîte ; 35 euros la nuit pour la chambre d’hôte.

Lucas Bouguet

@Lucaas_bgt
22 ans
Étudiant en journalisme à l’EPJT
S’intéresse aux récits migratoires et aux mouvements de luttes sociales
Souhaite tendre le micro pour la radio.

Emilie Chesné

@emiliechesne
21 ans.
Étudiante en journalisme à l’EPJT
Passionnée par les technologies et les nouvelles écritures journalistiques
Passée par La Nouvelle République du Centre-Ouest
Se destine au webjournalisme.

Marie Désévédavy

@mariedsvy
23 ans
Étudiante en journalisme à l’EPJT
Passionnée par l’Amérique latine, les thématiques migratoires, sociétales et internationales
Passée par Ouest-France, Irish Daily Mirror et La Nouvelle République du Centre-Ouest
Se destine à la presse écrite ou à la télévision.

Ulysse Ogier

20 ans
Travaille comme auteur avec plusieurs projets de BD notamment historiques. Aimerait se spécialiser dans le décor et la colorisation en bande dessinée, où dans l’illustration.

IA médicale, la France à la traîne

IA médicale, la France à la traîne

IA médicale, la France à la traîne

L’intelligence artificielle (IA) bouleverse nos sociétés. En santé notamment. La Chine et les Etats-Unis investissent déjà massivement pour s’emparer de ce marché colossal. A contrario, la France reste sur la réserve et débat des enjeux éthiques.

Par Oumy Diallo, Anaïs Draux et Amaury Lelu

Atteint de diabète, John développe des troubles de la vision. Une déficience de la rétine liée à son taux de sucre dans le sang. Depuis avril 2018, aux Etats-unis, la maladie de John peut être détectée grâce à l’intelligence artificielle (IA) du robot IDx-DR. Présent dans les centres médicaux, celui-ci propose un diagnostic sans recourir à un professionnel de santé. Ce progrès médical repose sur un algorithme, une série de calculs utilisée pour résoudre un problème.

Pour reconnaître une tumeur, la machine doit apprendre. Ce qu’elle fait gêce au deep learning, ou apprentissage profond. Pour l’entraîner, on a enregistré dans son ordinateur, un très grand nombres d’images de tumeurs. Par comparaison, et grâce à son algorithme, elle devient capable de proposer un diagnostic.

Résultat, à l’issue d’une étude d’ampleur menée par l’université américaine de radiologie et le réseau d’imagerie médicale du New Jersey (NJIN), le taux de réussite de la machine s’élève à 84 % pour le cancer du sein contre 75,8 % pour un radiologue. L’IA s’avère donc plus performante que le cerveau humain pour certains diagnostics.

Sources : Maddyness ; Usine nouvelle ; étude du NEJM (lien en anglais)

En France, les centres anticancer accueilleront bientôt l’intelligence artificielle développée par la start-up Cardiologs. Une technologie qui utilise les algorithmes de Therapixel pour mieux interpréter une mammographie. On s’attend donc à des diagnostics plus fiables et une prise en charge des patients plus rapide.

Autre exemple, le délai d’attente pour un rendez-vous en ophtalmologie varie entre 77 et 100 jours, selon la note publiée par l’Institut Montaigne en janvier 2019. Automatisé par l’IA, le dépistage des pathologies rétiniennes pourrait aider à réduire les délais.

Le savoir-faire français est indéniable mais les investissements de l’Etat se font encore attendre. Suite au rapport remis à Emmanuel Macron par le mathématicien et député Cédric Villani, en mars 2018, un plan intelligence artificielle de 1, 5 milliard d’euros a été déployé en 2018. Autant dire une broutille, dans un contexte de concurrence exacerbée entre les Etats-Unis et la Chine.

En Europe,  on est guère plus rapide. Le 12 février 2019, le parlement européen adopte une résolution appelant à la mise en place d’un marché communautaire de l’IA. L’objectif est de permettre à l’Union européenne « de rivaliser avec les investissements de masse effectués par les tiers, notamment les Etats-Unis et la Chine ».

Le rapport préconise également la création d’une agence réglementaire européenne de l’IA et de la prise de décision algorithmique. Le parlement estime que l’Union européenne doit jouer un « rôle de chef de file sur la scène internationale » d’une IA éthique, sûre et de pointe. En Europe, la protection des données personnelles est garantie depuis 2016, par le Règlement général sur la protection des données (RGPD). Des précautions salutaires mais qui freinent l’implantation de l’IA

Selon un rapport du cabinet d’analyse de données américain, CB Insights, sur les tendances en intelligence artificielle, 15,2 milliards de dollars (13,7 milliards d’euros) ont été investis dans le monde en 2017 dans des start-up spécialisées dans l’IA.

Près de la moitié de cette somme provient de la Chine. Celle-ci entend devenir, d’ici 2030, le leader mondial d’une industrie qui représente 150 milliards de dollars (136 milliards d’euros). Profitant d’une base de données gigantesque grâce à sa population de 1 417 913 092 d’habitants (2019) et d’une réglementation peu contraignante sur la protection des donnés, la Chine semble invincible.

Malgré des dérives observées quant à l’utilisation des données personnelles, plus de 130 entreprises chinoises ont investi dans la médecine connectée. Le risque est de se retrouver dans une situation semblable à celle de l’après Seconde Guerre mondiale lorsque le soft power américain s’est imposé à la faveur du plan Marshall et de subir ainsi une domination culturelle chinoise.

Dans le domaine de la santé, en France, l’IA est un processus très long qui débute par l’apparition du numérique et notamment la dématérialisation des dossiers médicaux.

Si les technologies du machine learning ou du deep learning  ne sont pas encore utilisées dans les CHU, la robotisation vient en aide aux patients depuis une dizaine d’années. C’est le cas au CHU de Tours avec le Robot Da Vinci Xi. Sous le contrôle du chirurgien, qui manie des joysticks, les interventions sont beaucoup plus fines et précises. Une révolution telle qu’une personne à qui l’on retire un rein peut sortir le lendemain. Alors que ce n’était guère possible avant dix jours auparavant.

Une révolution telle qu’une personne à qui l’on retire un rein peut sortir le lendemain, contre dix jours traditionnellement

Néphrologue et directrice de l’Espace de réflexion éthique de la région Centre-Val-de-Loire (ERERC), Béatrice Birmelé occupe un petit bureau au sein du CHU de Tours. Avec une chargée de mission, elle accompagne dans la réflexion éthique les établissements sanitaires, médico-sociaux et de formation.

Malgré l’obligation pour ces organismes de se former, le temps manque, et les connaissances des professionnels de santé sont lacunaires. « En médecine, l’IA représente six heures de cours dans le cursus entier. Les étudiants ne sont pas préparés », déplore Béatrice Birmelé.

L’enjeu principal de l’IA est de comprendre comment la technique va modifier la relation entre les soignants et les patients. « Le médecin de demain devra aussi être un technicien. L’essentiel de son travail sera l’accompagnement du patient avec l’outil IA », prévient Béatrice Birmelé.

Mais l’IA en santé n’est pas la priorité. C’est Sylvain Brochard, conseiller du président du conseil régional de la région Centre-Val-de-Loire, qui le dit tout nettement. Il met en avant  les freins culturels ainsi qu’une réticence des médecins à remettre en question leur démarche. Selon Béatrice Birmelé, une trentaine de personnes seulement étaient présentes au colloque sur l’éthique médicale organisé à Tours début octobre 2018 : « Nous avons passé la plupart du temps à expliquer ce que représente l’IA. »

Une réticence compréhensible de la part de l’opinion publique au vu de l’opacité qui entoure le fonctionnement des algorithmes. En effet, les données appartiennent aux hébergeurs et aux fabricants,  qui peuvent en disposer comme bon leur semble.

De plus, aujourd’hui, à quelques exceptions près, les bases de données ne sont pas sécurisées et des hackers peuvent facilement infiltrer les systèmes. Il est donc difficile de savoir quels sont les risques pour le milieu hospitalier.

Le libre arbitre à l’heure de l’IA

En cas d’erreur médicale, qui du professionnel ou de la machine sera mis en cause ? Et le médecin pourra-t-il contester librement la décision d’un algorithme ? Tant que l’intelligence artificielle n’est pas régie par un régime juridique spécifique, le régime de droit commun lui est appliqué, alors qu’il est totalement inadapté.

Aux États-Unis, un médicament connecté est autorisé depuis 2017 par la Food and Drug Administration (FDA), l’équivalent américain de l’Agence nationale de sécurité du médicament. Les patients atteints de troubles psychiatriques ingèrent une capsule qui envoie un signal Bluetooth à une application mobile. Les médecins sont donc informés lors de la prise du traitement. S’ils ne se soignent pas, les malades assurés pourraient être moins bien remboursés.

De son côté, la compagnie d’assurance John Hancock Financial a décidé de réduire ses tarifs et d’offrir des bons d’achats aux clients qui acceptent de porter un bracelet connecté pour mesurer leur activité physique. Une surveillance rapprochée et un libre arbitre qui disparaît pour le malade.

i-Donea™ permet au patient de ne pas oublier de prendre ses médicaments. Mais il permet également à de nombreuses personnes de surveiller ce patient…

Concernant la surveillance médicale, la France est, elle aussi, tentée. Depuis juin, le pilulier automatique i-Donea est en expérimentation en Ariège. Installée au domicile, le distributeur de médicaments intelligent donne au patient les médicaments prévus à l’heure à laquelle il doit les prendre. Un système destiné au personnes âgées et qui permet au personnel de santé et à l’entourage de suivre le traitement à distance.

Bien sûr, en cas de perte d’autonomie, la solution semble pertinente. Mais remplace-t-elle pour autant l’infirmière qui passe à domicile, délivre les médicaments et discute avec le patient ? Le risque est fort d’un perte de contact humain et d’autonomie décisionnelle. Pourra-t-on conserver son libre arbitre à l’ère de la santé connectée ?

« Une des visées majeures de l’industrie du numérique consiste à faire main basse sur le domaine de la santé, envisagé, avec ceux de la voiture autonome, de la maison connectée et de l’éducation ; comme les plus décisifs et pour lesquels elle entend se doter de tous les moyens nécessaires afin d’asseoir, à terme, une domination sans partage »

Eric Sadin, p. 111

Le philosophe Eric Sadin, s’élève contre l’hégémonie du numérique et les risques qu’il représente pour les sociétés démocratiques. Selon lui, la dissémination de capteurs dans notre quotidien constitue un réel danger pour nos libertés individuelles et notre libre arbitre. Elle nous met surtout à la merci des entreprises privées qui collectent des informations sur nos habitudes à des fins commerciales.

Il y a toutes les traces que nous laissons sur Internet. Mais, demain, une balance connectée pourrait, par exemple, nous proposer des compléments alimentaires. Ou communiquer nos « mauvaises habitudes alimentaires » aux sociétés d’assurance qui pourraient décider de ne plus nous couvrir…

Dans son livre L’intelligence artificielle ou l’enjeu du siècle – Anatomie d’un antihumanisme radical (L’échappée, 2018), le philosophe, met en garde contre la perte de liberté et la normalisation des comportements. Il dénonce le « pouvoir injonctif » de cette technologie qui, à terme, conduira à l’asservissement de l’humanité.

Il déplore aussi que, lorsque on évoque l’éthique en IA, on s’arrête généralement à la question des données personnelles : « Il serait temps de cultiver une éthique de la responsabilité pleinement soucieuse de défendre le droit à l’autodétermination de chacun et celui de la société tout entière. » Pour lui, c’est donc notre modèle de société dans son ensemble qui est en jeu.

Oumy Diallo

@DialloOumy4
28 ans
Etudiante à l’EPJT en Année spéciale de journalisme (spécialité presse magazine)
Passionnée par la culture, linternational et les questions de société.
Passée par France télévisions, Grand Seigneur, Arrêt sur Images et TV5 Monde.

Anaïs Draux

@AnaisDraux
23 ans.
Etudiante à l’EPJT en Année spéciale de journalisme (spécialité presse magazine)
Passionnée par la culture artistique et les sujets de société.
Est passé par 37 ° et Néon
Aimerait se lancer dans le journalisme multimédia

Amaury Lelu

@amaurylelu
23 ans.
Etudiant à l’EPJT en Année spéciale de journalisme (spécialité presse magazine).
Passé par Le Berry républicain, La Nouvelle République et Trax Magazine
Amateur de musiques électroniques.

Un démantèlement sans fin

Un démantèlement sans fin

Nucléaire

Un démantèlement sans fin

Le réacteur A de la centrale de Chooz (Ardennes) est en cours de démantèlement. Les combustibles ont été placés dans la piscine de refroidissement afin de procéder à leur décontamination. Photo : Olivier Touron/Sipa Corporate

Le nucléaire occupe une place importante dans le mix énergétique de la France. Dans les années soixante-dix, les réacteurs ont poussé comme des champignons. Presque cinquante ans plus tard ils sont arrivés en fin de vie. La question de leur déconstruction se pose.

Par Isabelle Hautefeuille, Clélie Louiset et Léa Tramontin

Le réacteur à eau pressurisée (EPR) de Flamanville a dû reporter à nouveau son ouverture. Initialement prévue pour 2012, elle n’est maintenant prévu qu’à l’été 2022. En effet, début 2018, des soudures ont été estimées non conformes, pas assez sécurisées selon l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN).

Huit soudures ont été jugées particulièrement inquiétantes. Situées dans l’enceinte de confinement, il est quasiment impossible de les réparer sans tout détruire. EDF souhaitait poursuivre les travaux. Selon l’entreprise, le matériel atteint un niveau de qualité tel qu’une rupture pouvait être exclue par principe. Et elle envisageait de ne procéder à la réparation qu’après l’ouverture de la centrale. Mais l’ASN en a décidé autrement et a exigé la réparation des soudures.

L’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) a, de son côté, « conclu qu’EDF devrait, plutôt que rechercher à justifier une acceptabilité en l’état, procéder à la remise en conformité des soudures concernées ». Ces travaux, indispensables pour éliminer tout risque d’accident, vont engendrer un énième retard sur le calendrier de mise en service et un alourdissement conséquent de la facture.

L’État prévoyait de ramener à 50 % la part du nucléaire dans l’énergie (promesse de la présidentielle) et annonçait la fermeture de centrales, certaines étant devenues de toute façon trop anciennes. EDF comptait sur le déploiement des EPR pour remplacer progressivement les réacteurs de générations précédentes qui devaient être démantelés. Mais encore fallait-il que l’EPR ait fait ses preuves…

Cette histoire de soudure est donc mal tombée, au moment où le gouvernement, tiraillé entre son pôle pro-nucléaire et celui antinucléaire, devait rendre ses arbitrages sur la Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE). Les soudures défectueuses, le retard et le coût pharaonique de Flamanville ne plaidaient pas en faveur de cette technologie.

Pourtant, une une fuite dans Le Journal du Dimanche révélait qu’un des scénarios possible du PPE était de construire quatre nouveaux EPR.

Cette solution a finalement été mise de côté par le président de la République en novembre 2018. Celui-ci a tout de même proposé à EDF de définir un plan concernant de nouvelles constructions pour 2021. Un décision en demi-mesure.

Réacteur pressurisé européen (EPR)

Le but de cette technologie est de limiter les risques d’accident et de réduire les doses de radiation susceptibles d’affecter les travailleurs sur le site.

Au sein du gouvernement, deux courants, l’un anti l’autre pro nucléaire se fait face. Dessin : GIL

En matière d’énergie, les choix sont souvent déterminés par des considérations économiques, loin des ambitions affichées dans le domaine du développement durable. La possibilité de construire de nouveaux EPR après 2021 est une ouverture à la continuité du nucléaire, dénoncent les ONG écologistes.

Celles-ci pointent du doigt la communauté d’intérêt entre les différents défenseurs de l’atome. EDF a le monopole dans le secteur et l’État est actionnaire de cette dernière à près de 84 %. De nombreux hauts fonctionnaires passent du gouvernement à la direction d’EDF, Orano (anciennement Areva) et vice versa.

Exemple flagrant : Édouard Philippe. L’actuel Premier ministre a été directeur des relations extérieures du groupe Orano de 2007 à 2010. Cofondateur et directeur scientifique de l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri), Michel Colombier a travaillé au sein du cabinet du ministre de l’Énergie en 1992. À sa sortie, il a reçu des propositions d’embauche chez EDF-GDF.

« En France, le lobby nucléaire, c’est l’État ! »

Corinne Lepage

En 2014, Corinne Lepage, ancienne ministre de l’Environnement, dénonçait déjà : « En France, le lobby nucléaire, c’est l’État ! » Elle soutenait alors que celui-ci défendait EDF et sa politique nucléaire. Une proximité qui laisse peu de place à l’esprit critique et à la remise en question des politiques énergétiques.

Ces relations incestueuses ont suscité une défiance qui tend à se généraliser à cause du manque de transparence. Celle-ci remonte au début des années soixante, quand l’État décide de posséder la bombe nucléaire. Dès lors, une culture du secret s’installe autour du mystérieux atome. Elle est telle qu’aujourd’hui encore, même la hauteur du grillage qui entoure l’EPR de Flamanville est classée « secret défense ». Les décisions sont prises au sommet, sans réel débat public.

Depuis quelques années, cependant, la communauté d’intérêt autour du nucléaire semble se lézarder. Selon Dominique Boutin, expert à l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), en faveur du démantèlement et partisan du réseau Sortir du nucléaire : « Il y a une fissure entre les anciens acteurs du nucléaire et les plus modernes. »

58 réacteurs en fonctionnement

Plus de secret ou plus de transparence de leur part ? L’avenir nous le dira. En attendant, en plus des difficultés que rencontre l’EPR, EDF et l’État français vont se trouver confrontés à un chantier colossal : le démantèlement des vieux réacteurs. En France, le parc nucléaire se compose de 58 réacteurs en fonctionnement.

Construits pour durer entre vingt-cinq et quarante ans, ils sont nombreux à approcher cette limite ou à la dépasser. Les centrales de Fessenheim (Haut-Rhin) et du Bugey (Ain), respectivement 42 et 46 ans, sont toujours en activité. « Le démantèlement des centrales nucléaires est devenu inévitable. Si l’on attend encore, on se retrouvera avec trop de chantiers en même temps », constate Michel Colombier.

À l’heure actuelle, 9 réacteurs sont en cours de démantèlement. Un processus en trois étapes qui s’étale sur des dizaines d’années. Après la mise à l’arrêt de la centrale, EDF doit procéder au retrait du combustible. Celui-ci sera conservé deux ans en piscine de refroidissement pour contenir la radioactivité qui émane des matériaux.

La première phase se termine avec la vidange des circuits. La deuxième comprend la déconstruction des locaux qui n’ont pas été en contact avec la radioactivité et des éléments proches du bloc réacteur. Ces derniers auront été préalablement décontaminés et seront ensuite stockés sur place ou sur des sites spécialisés tel que celui de La Hague (Manche). La troisième phase est plus délicate car elle est effectuée sur les parties les plus radioactives : elle consiste à déconstruire le bloc réacteur.

La centrale de Marcoule, avec son réacteur à uranium naturel graphite gaz (UNGG), a été la première, en 1956. Ont suivi les centrales de Chinon (Indre-et-Loire), Saint-Laurent-des-Eaux (Loir-et-cher) et Bugey (Ain), respectivement en 1963, 1969 et 1972. Le réacteur à eau lourde de Brenillis et le réacteur à neutron rapide de Creys-Malville (Isère) ont produit leurs premiers kilowattheures en 1967 et en 1986. 

De plus, à partir de 1969, la France a privilégié la filière des réacteurs à eau pressurisée (REP). Parmi les réacteurs arrêtés en cours de démantèlement, seul celui de Chooz A (Ardennes), qui appartient à la filière REP, est représentatif du parc nucléaire actuel. Les autres relèvent des filières antérieures 

Les réacteurs en cours de déconstruction ont donc été mis en service entre 1956 et 1986 et ne font pas appel aux mêmes technologies. Car en vingt ans, celles-ci ont évidemment évolué. On est donc face à un véritable casse-tête.

Ce que confirme Dominique Boutin : « Le problème, c’est qu’à chaque fois que l’on doit en démanteler un, on recommence tout à zéro. » Chaque chantier est particulier et aucun mode d’emploi n’a été prévu quant à la destruction des réacteurs.

Chargé du démantèlement du réacteur A de la centrale de Chooz, Sébastien Albertini nuance : « Il existe un tronc commun entre toutes ces centrales, comme les cuves, qui sont génériques. Mais chaque filière a ses différences. Le démantèlement ne sera pas le même si on utilise de l’eau ou du sodium comme liquide de refroidissement. »

Aux spécificités de chaque centrale, s’ajoute la méconnaissance qu’en ont les salariés. Une grande partie des opérations de démantèlements sont effectuées par des sous-traitants, certes spécialisés, mais qui ne connaissent pas aussi bien les centrales que les salariés de l’entreprise. « Une centrale nucléaire, ce n’est pas un meuble IKEA », s’insurge Michel Colombier, qui déplore qu’on ne fasse pas davantage appel aux personnes qui ont construit les sites ou y ont travaillé.

Malgré cette délégation, EDF reste le premier responsable de la sûreté des installations. Après la mise à l’arrêt de la centrale et le déchargement du combustible, il attend plusieurs années avant d’intervenir. Ce délai doit permettre de protéger les travailleurs qui se « surnomment eux-mêmes “La chair à neutrons” », raconte Dominique Boutin.

La radioactivité partiellement dissipée, le démantèlement peut débuter. Pour autant, certaines filières, parmi les premières construites, sont restées dans le même état depuis le jour où elles ont cessé de fonctionner. Entre autres, les chantiers de déconstruction de la filière UNGG ont été repoussés par EDF au XXIIe siècle. Une opération qui pourrait se révéler ardue sans les connaissances des ouvriers et des concepteurs de cette filière.

Uranium naturel graphite gaz (UNGG)

Cette technologie se développe en France dans les années cinquante. Elle est abandonnée en 1969 suite à un début de fusion du coeur du réacteur A1de Saint Laurent des eaux (Loir-et-cher).

Réacteur à eau pressurisée (REP)

Initialement développée aux États-Unis, elle présente des avantages en matière de compacité, de coût ou encore de sûreté. Elle compose aujourd’hui l’intégralité du parc français en fonctionnement.

En attendant, EDF se fait la main sur des chantiers à l’international, notamment en Espagne. En 2018, la société française a ainsi remporté l’appel d’offres pour le démantèlement de la centrale de Vandellos, en Catalogne.

« Avec ce contrat, EDF aspire à devenir un acteur de référence sur le marché émergent du démantèlement », déclare Sylvain Granger, directeur des Projets Déconstruction-Déchets d’EDF. Outre un apport de compétences et une notoriété dans le milieu, l’intérêt de s’implanter à l’étranger est financier. Le coût total de la déconstruction et de la gestion des déchets est aujourd’hui estimé à 60 milliards d’euros par l’entreprise.

Deux des réacteurs de la centrale de Chinon sont en cours de démantèlement. La « boule » visible en arrière plan a été transformée en musée. Photo : Clélie Louiset/EPJT

Une somme colossale qu’elle ne peut débourser à cause de sa dette (33 milliards d’euros en février 2018). Selon Dominique Boutin : « L’État devra sûrement finir par prendre en charge ce coût et il se servira dans les impôts. »

À ce jour, seule la centrale de Chooz A semble en bonne voie pour disparaître. Sébastien Albertini se félicite de l’avancée de ce chantier qui « devrait finir cinq ans avant la date initialement prévue », soit en 2022, après quinze ans de travaux. Il est devenu la vitrine du démantèlement pour l’entreprise, car aucun défaut grave n’a été relevé par les associations anti-nucléaires.

Mais ce constat encourageant peine à faire oublier l’arrêt des opérations sur le site de Brennilis suite à l’annulation du décret de démantèlement par le Conseil d’État en 2007. La centrale a ainsi vu s’accumuler les problèmes administratifs, techniques et financiers qui ont repoussé à 2038 la fin des opérations et entaché la si belle vitrine de Chooz A.

A la centrale de Chooz, les combustibles sont  conservés dans une piscine le temps de leur décontamination. Photo : Olivier Touron/Sipa Corporate

Mais EDF et l’État français font face à une difficulté encore plus importante : la gestion des déchets. « Les scientifiques ont clairement expliqué qu’il n’était pas possible de détruire les déchets nucléaires », explique Guillaume Cochard, chargé de la communication à l’Agence pour la gestion des déchets radioactifs (Andra).

Fin 2017, 1 620 000 mètres cubes de déchets étaient comptabilisés en France selon l’Andra. Tous ne sont pas issus des centrales. Toutefois, l’industrie électronucléaire en produit plus de la moitié (58,8 %). Elle est suivie par la recherche (27,7 %). L’industrie militaire (9,4 %) et l’industrie médicale (0,6 %) en génèrent aussi du fait de la fabrication d’armes et de la pratique de la radiographie. Les déchets restants sont dégagés par un ensemble d’autres industries (3,6 %).

Autrement dit, en soixante années d’exploitation nucléaire, la France a accumulé l’équivalent de 648 piscines olympiques de détritus radioactifs.

Les déchets n’ont pas tous le même niveau de radioactivité. Une nomenclature dressée par l’Andra les divise en 5 catégories selon leur période radioactive allant de déchets à très faible activité (TFA) à déchet à haute activité (HA).

Les déchets à très faible activité (TFA)

Ils proviennent majoritairement de gravats ou de ferrailles très faiblement contaminés. 

Les déchets à haute activité (HA)

Ils sont des résidus hautement radioactifs provenant de la dissolution chimique des combustibles usés. Ces déchets sont incorporés dans du verre puis conditionnés dans des conteneurs en acier inoxydable. 

Une spécificité française : tous les déchets en provenance d’une zone nucléaire sont considérés comme étant potentiellement contaminés. Les pays étrangers, à l’inverse, ont instauré un seuil en deçà duquel un déchet, même provenant d’un site nucléaire, n’est pas intoxiqué.

Des chiffres à prendre avec des pincettes donc puisque parmi ces déchets, 90 % sont considérés comme étant « à vie courte». Autrement dit, l’ensemble de ces déchets, qui ne contiennent que 0,1 % de la radioactivité totale, cesseront d’être radioactifs en l’espace de quelques siècles.

Les déchets de faible et moyenne activité sont stockés sur les deux sites appelés « de surface ». Le centre de stockage de la Manche (CSM) est rempli depuis 1993. Depuis, les déchets sont acheminés jusqu’au centre de stockage de l’Andra dans l’Aube. Ils sont entreposés de manière sécurisée jusqu’à ce qu’ils perdent leur radioactivité.

Les déchets de haute activité doivent être stockés dans des piscines de traitement pour que leur radioactivité baisse, avant d’envisager de les stocker de façon pérenne. Ces piscines se trouvent sur divers sites : l’usine de traitement Areva de La Hague (Manche), le site de Marcoule ou celui de Cadarache. Ces derniers ne proposent cependant pas de solutions durables au conditionnement des matériaux radioactifs.

En 1991, les recherches menées par l’Andra ont abouti au choix du stockage géologique profond. S’est ensuivi la création du laboratoire de recherche souterrain de Bure (Meuse), un site à plus de 25 milliards d’euros qui fait l’objet de protestations virulentes de la part des habitants de la région et des associations écologistes.

Cet enfouissement de déchets doit avoir une durée de vie de cent ans environ. L’installation souterraine protégée devra être scellée autour de 2130. Les opposants au projet pointent « l’insécurité géologique » du lieu. Ils craignent la manière dont pourrait réagir le site argileux et ses conséquences.

Depuis 2007, un plan national de gestion des matières radioactives « dresse le bilan des modes de gestion existants des matières et des déchets radioactifs », selon l’ASN. Ce plan détermine aussi les objectifs à atteindre en termes de stockage de déchet. Pour la première fois, il va être soumis à l’avis du plus grand nombre. Un débat public national s’est ouvert le 17 avril afin de mobiliser le public sur ces questions, qui relèvent de l’intérêt général.

En Allemagne, l’accident de Fukushima en mars 2011 a créé une prise de conscience au sein de la population. Un séisme, suivi d’un tsunami, sur la côte Pacifique du Tohoku au Japon, a engendré une fusion de trois réacteurs de la centrale suite à l’arrêt du système de refroidissement principal. Les répercussions environnementales et sanitaires de cet accident ont effrayé les Allemands.

Le gouvernement d’Angela Merkel a donc décidé d’abandonner progressivement cette énergie pour limiter les risques et d’en arrêter  définitivement la production d’ici à 2022.

Mais la part d’énergies renouvelables du mix électrique du pays ne représentait alors que  19 %. Si fin 2018, elle s’élève à 40,3 %, force est de constater que les éoliennes et les panneaux photovoltaïques, qui dépendent de la météo, constituent une ressource aléatoire.

Pour pallier cet inconvénient, l’Allemagne a donc conservé 9 réacteurs nucléaires mais surtout remis en route ses centrales à charbon. Avec la pollution de l’air aux particules fines que cela engendre. Les émissions de CO2 sont reparties à la hausse dès 2011, illustrant combien il est difficile de se passer de l’énergie nucléaire, énergie que certains jugent non polluantes.

L’Allemagne n’est pas le seul pays à avoir développé sa production d’énergies renouvelables de façon exponentielle. Le Portugal a été pendant très longtemps tributaire de l’énergie de ses voisins. Mais depuis les années quatre-vingt-dix, il développe son autonomie énergétique.

La construction d’une centrale nucléaire semblait inappropriée au vu de la taille du pays. Le gouvernement s’est donc penché sur la question des énergies renouvelables. Cela a mené à la création du statut de producteur indépendant. Les citoyens qui installent des éoliennes ou des panneaux photovoltaïques chez eux peuvent ainsi bénéficier d’un tarif de rachat obligatoire qui leur assure que leur surplus d’énergie sera racheté pendant vingt ans à un prix constant.

En avril 2018, les énergies renouvelables représentaient 60 % du mix électrique, dont 27 % pour l’hydraulique. À Alto Rabagão, au nord du pays, une centrale solaire flottante est installée sur un barrage hydroélectrique. Ce projet ambitieux doit permettre au Portugal de bénéficier d’une énergie entièrement renouvelable d’ici à 2040.

Et chez nous ? Michel Colombier constate : « La France dispose des technologies nécessaires au développement des énergies renouvelables, mais le gouvernement n’en a pas la volonté. »

En 2019, EDF continue de construire des centrales nucléaires avec l’accord du gouvernement, afin de compenser la perte de ses anciens réacteurs. C’est ainsi que doit être mis en service l’EPR de Flamanville.

L’enjeu est évidemment politique. Pour le moment, et même si l’Etat a abandonné les recherches sur la quatrième générations de réacteur (celle après l’EPR), pour lui, comme pour EDF, le démantèlement ne concerne que les anciens réacteurs et ne remet pas en cause la politique d’énergie nucléaire de la France. Alors que, pour beaucoup, qui dit démantèlement dit fin du nucléaire. Nous n’y sommes pas.

Isabelle Hautefeuille

@HautefeuilleI
23 ans.
Etudiante en Année spéciale de journalisme à l’EPJT.
Passée par Brain Magazine et Le Figaro.
S’intéresse à la culture et aux relations internationales.

Clélie Louiset

@LClelie
21 ans.
Etudiante en Année spéciale de journalisme à l’EPJT.
Passée par Vocable, Okapi et Le Progrès de Fécamp. En poste à Terres d’Ariège.
Passionnée par la culture et la presse jeunesse.

Léa Tramontin

@tramontinlea
20 ans.
Etudiante en Année spéciale de journalisme à l’EPJT.
Fait ses armes à Néon, La Provence puis France 3 Marseille.
Intéressée par les sujets de société et l’audiovisuel.

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De Barcelone à Paris

Du rififi dans le tourisme

Standardisation des commerces, muséification des lieux de vie, exclusion des populations locales, le tourisme de masse fait des ravages dans de nombreuses capitales. A Barcelone, il est même devenu un des enjeux de la campagne municipale. A Paris, ce n’est pas encore le cas. Pour l’instant.

Par Daryl RAMADIER (texte et photos), à Barcelone

Sur les Ramblas, trois touristes manquent de se faire harponner par un taxi. Les malheureux n’ont pas vu le véhicule arriver, trop concentrés sur leurs photos de l’entrée du Mercat de la Boqueria. Cet hangar de 2 583 mètres carrés, surplombé d’un toit métallique, est le marché le plus célèbre de Barcelone. Les langues qui se côtoient dans les allées – français, anglais, allemand, espagnol, chinois, etc. – témoignent de sa réputation internationale.

Il faut être patient pour se frayer un chemin à travers le célèbre marché de la Boqueria.

À l’intérieur, les premiers pas séduisent autant qu’ils découragent. Ils séduisent par la magie des étals débordants de fruits éclatants de couleurs et parfaitement bien ordonnés,  les jus de fruits et les chocolats qui attisent la gourmandise. Découragent, car il faut bien de la patience et de la débrouillardise pour s’en approcher. C’est la cohue. L’accident le plus fréquent : heurter un touriste posté devant un étalage qu’il est en train de photographier. Tout attire les regards et les mains.

Sur le stand d’œufs de Belén, un panneau avertit les curieux : « No tocar / Don’t touch » (« Ne pas toucher »). Des précautions que l’on emploie généralement dans un musée. « Mais c’est comme un musée ici ! Un musée tactile…, tempête la commerçante. Les gens touchent à tout, n’achètent rien. »

Sur la gauche, une jeune fille interpelle sa mère : « Je cherche la sortie, c’est là non ? On voit rien avec tout ce monde ! » La sortie est bien là et l’adolescente poursuit sur les Ramblas.

 S’y succèdent kiosques et boutiques où s’empilent mugs, cartes postales et maillots du FC Barcelone. On y trouve même de petites statues de taureau, dans une ville anticorrida.

Au début des années deux mille dix, une partie du conseil de la ville estimait que « l’offre commerciale des Ramblas n’est pas attractive : les établissements sont beaucoup trop homogènes et ont peu de personnalité ». Difficile de ne pas s’en apercevoir.

Pour prendre un peu d’air, direction le nord et le parc Güell, sur les hauteurs de la ville. Là encore, il va falloir s’armer de patience : on a beau être un jeudi de mi-janvier, plusieurs dizaines de personnes font la queue afin de pouvoir entrer. À l’intérieur, de nouvelles longues minutes d’attente devant les monuments, le temps que chaque visiteur puisse faire ses selfies.

Armé de ses tracts, Rodrigo se rend chaque jour à la rencontre des touristes du parc Güell, qu’il veut préserver.

Autrefois gratuit, le parc Güell est devenu en partie payant en 2013, dans un souci de préservation des lieux. En 2017, ils étaient encore 3,1 millions à s’y rendre. Bien moins qu’auparavant, mais le chiffre reste tout de même élevé. Les habitants de certaines zones de la ville peuvent y accéder gratuitement à condition de de détenir une carte spéciale.

Ce qui agace le Barcelonais Rodrigo Arroyo : « Il s’agit d’un espace public. C’est chez moi. Ce sont mes impôts qui paient ça… Et je ne peux même pas y entrer comme je le veux. »

Fondateur de la plateforme Defensem el Park Güell, Rodrigo milite pour le retour à la gratuité pour tous. Chaque jour, il se rend sur les lieux et distribue des tracts, dialogue avec les touristes. Il leur explique qu’ils ne devraient pas avoir à payer.

Lorsqu’on l’écoute, il enchaîne sur un autre problème, lui aussi provoqué par le tourisme : son quartier se vide de ses habitants du fait de l’augmentation des prix du logement et du nombre de ceux réservés aux touristes. « La quasi-totalité des gens approuvent ce que je dis », assure-t-il. Son combat ne fait pas l’unanimité. Certains l’accusent de « jouer aux révolutionnaire ». Rodrigo Arroyo, lui, ne se décourage pas. Il reviendra demain et les jours suivants.

Un parc à thème

Ces scènes illustrent quelques uns des problèmes posés par la surfréquentation de Barcelone, l’une des villes les plus prisées d’Europe : 30 millions de visiteurs par an, pour seulement 1,6 million d’habitants. Climat doux (18,4 °C de moyenne), situation géographique favorable (entre la plage et la montagne), transports (avion, train, métro, bus), attractions culturelles (œuvres de Gaudí) et sportives (FC Barcelone) : rien ne manque.

Alors qu’il y ouvrait son premier hôtel, en 1971, l’homme d’affaires José Meliá Sinisterra décrivait Barcelone comme « la ville des bras ouverts ». Presque cinquante ans plus tard, elle dégage toujours une image positive de buen rollo, de bonne ambiance.

Barcelone est habité de dizaines (et dizaines) de boutiques de souvenirs,
toutes similaires les unes aux autres.

Mais la vitrine de la capitale catalane cache une double réalité. Le terme « disneylandisé », rendu populaire par la géographe Sylvie Brunel, lui est fréquemment accolé. En 2005, une étude menée par l’université de Pau et des Pays de l’Adour soulignait déjà la transformation du cœur de la ville « en parc à thème : la muséification, la réification de l’espace public y tuent peu à peu l’ambiance qui avait suffi à faire son charme et qui repose la plupart du temps sur l’usage de l’espace par les habitants ».

Les promoteurs de l’industrie touristique parlent de la « marque » Barcelone, brillante à leurs yeux ; moins à ceux des autochtones. « Les acteurs locaux deviennent des prestataires au service du touriste. Les habitants sont obligés d’évacuer les lieux du fait du coût de la vie, des embouteillages pour aller au travail, des nuisances », explique le sociologue Rodolphe Christin qui travaille sur le tourisme de masse.

En juin 2017, les Barcelonais désignent le tourisme comme étant leur principal problème. Quelques semaines plus tard, un bus touristique est attaqué par des activistes qui crèvent ses pneus et taguent : « Le tourisme tue les quartiers ». Les répercussions de cet événement incite la presse étrangère à s’intéresser au phénomène. Le très britannique journal The Guardian, titre en août 2018 : « Comment le tourisme est en train de tuer Barcelone. »

« Le tourisme est aujourd’hui un élément du paysage urbain. Cela peut même être l’aspect le plus visible de certaines zones… »

Joan Ramon Resina, professeur à Stanford

Lors de la dernière enquête municipale, le tourisme était considéré comme le problème numéro 2 de la ville, derrière l’accès au logement. Des liens existent entre les deux. Dévoilant ces résultats, le premier adjoint au maire de Barcelone, Gerardo Pisarello, rappelle la relation entre l’accès au logement et la gentrification de certaines zones (notamment) à cause du tourisme. Confirmant ainsi ce que dénonçait Rodrigo Arroyo au parc Güel.

Dans les quartiers où se concentrent les visiteurs, commerces et habitations touristiques (hôtels, Airbnb) ont remplacé les logements. L’inflation achève de chasser les résidents locaux, repoussés en périphérie. « Le touriste est aujourd’hui un élément du paysage urbain. Cela peut même être l’aspect le plus visible de certaines zones de Barcelone d’où la population autochtone a été expulsée », écrit Joan Ramon Resina, professeur à l’université Stanford (Etats-Unis) dans l’ouvrage Destinació BCN, història del turisme a la ciutat.

La queue s’allonge devant le parc Güell, visité chaque année par plusieurs millions de personnes.

À cela, les tenants du marché touristique opposent les bénéfices économiques et leur volonté de les réinvestir pour améliorer la convivialité. D’après l’Organisation mondiale du tourisme, l’activité touristique représente 10 % du PIB mondial et emploie une personne sur dix sur la planète – emplois indirects inclus.

À Barcelone, elle rapporterait 20 millions d’euros par jour à la ville, pour 12 à 14 % du PIB et entre 90 000 et 140 000 emplois. « Mais les emplois créés sont souvent précaires, les salaires peu élevés, les conditions de travail difficilement supportables », rétorque le sociologue Rodolphe Christin.

S’en prendre au tourisme n’est pas chose aisée. En particulier en Espagne où il a une réputation de bienfaiteur. Dans Bienvenido Mr. Turismo, l’historienne Alicia Fuentes Vaga rappelle qu’à la fin du franquisme, le boom du tourisme a été « interprété comme une voie vers la modernisation et l’ouverture internationale ». Etre en faveur du tourisme, c’est être progressiste. Et même auparavant, le régime franquiste l’a utilisé pour essayer de donner une image de pays libre et tolérant.

Le développement hypertrophié du tourisme a été le produit d’une volonté commune, d’une alliance entre pouvoirs publics et entreprises privées. Aujourd’hui, Barcelone en paie les conséquences. La défiance envers le tourisme grandit. En 2012, 71,8 % des habitants estimaient que la ville devait attirer plus de touristes. Ils ne sont plus que 35,2 % à le penser.

« C’est comme un musée ici ! » Les commerçants aimeraient bien vendre leurs produits. La plupart des touristes se contentent de photos.

Villes en perte d’identité

Le cas barcelonais n’est pas unique. À Montmartre, le « village » parisien n’est plus qu’un mythe ; les artistes ont été remplacés par les boutiques de souvenirs. Sur les marches du Sacré-Cœur, il faut être vigilant pour ne pas se cogner aux autres. Les miniatures de la tour Eiffel sont à Paris ce que les maillots de Messi sont à Barcelone. La capitale catalane abrite les mêmes enseignes que les Champs-Élysées, la plus belle avenue du monde parée des logos Apple, Chanel, McDonald’s, Nike, Zara et autres.

En cinq ans, la capitale française a perdu 20 000 logements, transformés en meublés touristiques. Des quartiers entiers se vident de leurs résidents comme l’île Saint-Louis, dans le 4e arrondissement. Mêmes problèmes, mêmes conséquences. Et, pourtant, pas les mêmes protestations : les manifestations contre le tourisme de masse ne s’exportent pas d’Espagne en France.

La première explication tient en l’identité forte qu’essaie de conserver Barcelone, conglomérat de quartiers. Il n’est pas rare d’y voir « Defensem el barri » (« Défendre le quartier ») tagué sur les murs. L’activisme de proximité est un vecteur de mobilisation et de socialisation.

La violence de la crise de 2008 n’a fait qu’accentuer ce phénomène. Le vice-président de la Fédération des associations de voisins et voisines de Barcelone (FAVB), Albert Recio, explique qu’il y a « des collectifs de voisins dans tous les quartiers, avec des conseils de participation et des interlocuteurs auprès de la mairie. Chacun s’empare de ses problèmes ».

Le combat contre le tourisme de masse, des partis politiques en ont fait un enjeu majeur de leur existence. En 2015, Barcelona En Comú a remporté les élections municipales avec un programme axé sur le droit au logement. Le mot « tourisme » y apparaît quarante-cinq fois.

« Barcelone ne peut pas vivre sans tourisme ni seulement du tourisme, lit-on. La mauvaise gestion et les intérêts de certains lobbys causent des conflits associés au tourisme : augmentation des prix, problèmes de coexistence, destruction du tissu social et économique des quartiers, saturation du paysage urbain. »

« Le tourisme tue les quartiers »

À sa gauche, la CUP – formation anticapitaliste – va encore plus loin. Son discours, voué à déconstruire « les mythes du tourisme », touche aussi le Barcelone à l’imaginaire révolutionnaire, où un substrat anarchique est encore présent. Doit-on y voir un lien avec la lutte pour l’indépendance de la Catalogne ? « Aucunement», répond l’anthropologue Andrés Antebi, de l’Observatoire de la vie quotidienne de Barcelone (OVQ) qui a mené des recherches sur l’antitourisme. « Depuis qu’ils se concentrent sur l’indépendantisme, ils nous laissent tomber », soupire même Rodrigo Arroyo, à l’ombre des arbres du Parc Güell.

« A Paris, l’effet est moins dévastateur. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne faut pas être vigilant »

Ian Brossat, adjoint à la maire de Paris

Autre élément qui caractérise les différences Paris-Barcelone : la brutalité du phénomène. En Catalogne, l’offre d’habitations touristiques et le prix des logements a explosé. En vingt ans, le nombre de touristes qui y passent la nuit est passé de 3 à 9 millions. La dynamique urbaine de Paris permet de recevoir plus, avec moins d’impact.

« Barcelone est plus petite, plus dense. Il y a un combat pour l’espace entre touristes et résidents », estime Andrés Antebi. « Paris a gardé un commerce de proximité, l’effet dévastateur du tourisme est moins flagrant. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne faut pas être vigilant », ajoute Ian Brossat, adjoint à la mairie de Paris en charge du logement.

Les grandes villes s’unissent 

Auteur du livre Airbnb, la livre ubérisée, il croit aussi que « Paris a des éléments stabilisateurs. La ville a plus de 20 % de logements sociaux, alors que Barcelone doit être à 1,5 %. Une partie de la population peut continuer à vivre à Paris. On a moins tardé à réguler ce phénomène ».

Barcelone s’en est d’ailleurs inspiré : les promoteurs doivent désormais inclure 30 % de logements sociaux dans leurs nouveaux édifices. Une illustration de la collaboration des deux villes, qui veulent agir ensemble sur la redistribution de la fiscalité touristique et faire condamner les plateformes qui ne retirent pas leurs annonces illégales. À Paris, un propriétaire-loueur hors-la-loi peut écoper d’une amende allant jusqu’à 50 000 euros.

« Nous coopérons avec Paris et d’autres villes européennes, confirme Agustí Colom, conseiller municipal de Barcelone en charge du tourisme. En ce moment nous travaillons avec la commission européenne pour qu’elle prenne en compte notre réalité et nos mesures sur les questions de régulation touristique. Cette coopération est très importante, elle permet de partager des expériences et des réflexions, faire des propositions. »

Agustí Colom, conseiller municipal de Barcelone en charge du tourisme

Car le premier combat est législatif : pour qu’une ville puisse agir sur le secteur touristique, elle doit généralement s’en remettre à l’étage supérieur, aux instances du pays. Voire de l’Europe. « Chaque fois que nous voulons modifier les règles, il faut convaincre les parlementaires, regrette Ian Brossat. C’est un travail de conviction face à un lobbying puissant, qui s’exerce même auprès de la Commission européenne pour remettre en cause les législations nationales. »

 

La défiance croissante envers le tourisme de masse, résumée en quelques chiffres.

Près de 40 % des Barcelonais mettent en avant aujourd’hui la gestion du secteur du tourisme par la mairie. Verre à moitié vide, ou à moitié plein. « Il y a du positif, souligne Daniel Pardo, représentant de l’Assemblée des quartiers pour un tourisme durable (ABTS). Pour la première fois, an a une mairie qui ne suis pas le diktat des lobbys. C’est important de rompre avec le discours du “tout est bon dans le tourisme”. »

Puis il se reprend et aborde le négatif : « Des mesures pas assez restrictives, une soumission croissante aux lobbys. Ils ont commencé en soulevant des conflits et ils terminent en cédant. » « Comme nous partons de très loin, il va nous falloir du temps pour tout accomplir, rétorque Agustí Colom, dans son bureau de la mairie de Barcelone. Les résultats ne se verront pas avant quelques années. »

Mais l’équipe municipale actuelle risque de ne pas les voir. Quarante pour cent de Barcelonais qui font confiance ce sont aussi 60 % qui n’accordent pas leur confiance à la maire actuelle. Car les problématiques liées au tourisme et au logement sont centrales dans la campagne électorale pour ces municipales. Manuel Valls ne s’y est pas trompé qui a porté le fer sur ce thème contre Ada Colau, l’actuelle maire de la ville. « Le tourisme n’est pas l’ennemi de la ville […], Barcelone a besoin d’un tourisme de qualité, déclarait-il déjà en septembre 2018. Les déclarations qui criminalisent le tourisme sont négatives pour beaucoup de secteurs. »

Barcelone et Paris ne sont pas des cas isolés. La plupart des grandes villes européennes souffrent des mêmes maux. À Venise, une contribution de débarquement (taxe pour entrer dans la ville) devrait bientôt être mise en place afin de freiner l’afflux des touristes et ses coûts (nettoyage, sécurité). À Amsterdam, la mairie est aussi passée à l’action : augmentation des taxes touristiques, restriction des locations Airbnb.

« La vision du tourisme est en train de changer. Le fait qu’il y ait de plus en plus de mouvements de contestation en est le signe », remarque Rodolphe Christin. Quand ce sociologue publiait son Manuel de l’antitourisme, il y a quelques années, peu nombreux étaient les journalistes à s’y intéresser. « Mais depuis sa réédition, les sollicitations sont beaucoup plus nombreuses. »

Tout semble pourtant indiquer que le nombre de touristes n’est pas prêt de diminuer. L’industrie est passée au low-cost, s’est ubérisée, de pair avec le développement du « city break » – aller dans une ville pour peu de temps, y faire un maximum d’activités. L’accès aux quatre coins du monde est désormais possible en quelques clics. L’expansion des classes moyennes (Chine, Inde) ouvre de nouveaux horizons au secteur.

« Touriste, rentre chez toi ! »

De plus en plus de touristes, de plus en plus de protestations. Et de solutions essayées : taxes, quotas, responsabilisation des acteurs du secteur, chasse aux habitations illégales, entre autres exemples. Pour les adversaires de l’industrie touristique, la décroissance n’est plus une option, c’est une nécessité. 

« Le danger qui guette la réflexion antitouristique est qu’elle soit traitée comme une forme de xénophobie, prévient Rodolphe Christin. Le terme “tourismophobie” est utilisé pour disqualifier la critique alors que c’est bien le système touristique qu’il faut analyser. Et ne pas oublier qu’on est toujours le touriste de quelqu’un d’autre. »

Daryl Ramadier

@DarylRamadier
22 ans
En licence presse écrite à l’EPJT. Erasmus à Barcelone
Passé par le Midi Libre, La Nouvelle République,
s’intéresse à l’histoire, à la politique
et à la littérature.
Se destine à la presse écrite et web.

 

Zoos, parcs d’attractions modernes

Zoos, parcs d’attractions modernes

Zoos

Modernes attractions

Au zoo de la Flèche, les visiteurs peuvent dormir dans les lodges près de Yabu, le lion albinos. Photo : Mélina Rivière/EPJT.

De l’établissement hôtelier à la tyrolienne au dessus des cages, les zoos sont devenus de véritables parcs d’attraction. Une métamorphose bien loin de leurs missions principales : la protection et la conservation des espèces animales.

Par Perrine Basset, Mélina Rivière (photos) et Théo Touchais

L’année 2017 a été excellente à tous les niveaux pour Beauval Nature, tant au niveau financier que pour ses activités. Dans le rapport d’activité de 2017 de son association, Rodolphe Delord, directeur du zoo situé à Saint-Aignan-sur-Cher, dans le Loir-et-Cher, célèbre ses succès. Il en oublierait presque les deux petites lignes, plus bas, où il est écrit que le total des dépenses réalisées est inférieur à ce qui était prévu. Et pour cause, des projets en recherche et conservation « n’ont finalement pas été concrétisés et sont donc reportés ».

Les pandas géants, prêtés à l’établissement par l’État chinois, sont l’attraction majeure du zooparc de Beauval.

Malgré une communication tout azimut, les zoos sont des forteresses impénétrables pour les journalistes. Aucune information n’est divulguée sans avoir été dûment contrôlée. Tout est calibré au millimètre. Rien ne dépasse. Lors de notre visite à Beauval, le personnel de l’accueil avait dessiné sur son carnet un triangle avec un point d’exclamation : « Attention ! journalistes, pas d’accès aux coulisses. »

Beauval a résolument tourné ses projecteurs vers ses trois pandas pour attirer le chaland. Pour augmenter sa notoriété, le zoo de la Flèche, près du Mans, a su, lui, profiter de la série télévisée « Une saison au zoo ». Diffusée sur France 4 depuis 2014, celle-ci est à l’origine d’une explosion, celui du nombre de visites. Depuis 2015, près de 400 000 visiteurs viennent au zoo, chaque année. Comme Florence, venue exprès de la Somme : « Je regarde souvent l’émission et c’est bien mieux en vrai », s’enthousiasme-t-elle. Elle finit par avouer que, sans la série, « je ne serais probablement jamais venue ».

Dans cette course au développement où chaque zoo tente de se démarquer, les animaux sont-ils toujours la priorité ?

A la Flèche, le public découvre ce qu’il voit chaque semaine à la télévision : la soigneuse et son spectacle d’otaries, les facétieux singes Saïmiri et les aras multicolores.

L’association Beauval Nature n’est pas la seule à avoir réduit ses investissements dans la protection des animaux. Le ZooSafari de Thoiry, situé dans les Yvelines, vante la mise en place de ses nouvelles attractions.

« Ces deux dernières années, les nouveautés n’étaient pas animalières [il s’agit de l’installation d’une tyrolienne et de filets suspendus, NDLR] comme on peut l’attendre des parcs zoologiques », explique Matthieu Descombes, responsable pédagogique nature du lieu.

Mais pour s’envoler au dessus des lions, 6 euros sont nécessaires, en plus du billet d’entrée adulte à 29 euros. Et si vous voulez en plus faire un tour de camion de brousse, il vous en coûtera encore 8 euros.

« Le but est de se diversifier  pour ne pas ressembler aux autres parcs. Les clients viennent aussi à Thoiry pour être acteurs de leur visite. »

Mathieu Descombes

Le Zoo de la Flèche s’est lancé dans la construction de lodges : des chalets, à l’intérieur du zoo, dans les enclos des animaux. Depuis 2012, il y a investi 2,3 millions d’euros pour attirer des clients et prolonger leurs séjours. Le zoo joue à fond la relation de proximité avec l’animal. La grande baie vitrée de l’Arctic Lodge donne directement sur la piscine de l’ours polaire, Taïko, une des vedette de l’émission « Une saison au zoo ».

Venus visiter le zoo pour la première fois, Nicolas et Laurène ont été tentés par les lodges. Un soir de novembre, ils ont pu dormir auprès des lions. « Une expérience exceptionnelle » qui a impressionné leur enfant de 10 ans. Mais pour dormir près des animaux, une famille de quatre personne devra débourser 99 euros par enfant et 255 euros pour les deux adultes. Soit un total de 453 euros, pour une nuit et deux jours.

Depuis l’arrivée des pandas, Beauval s’est mis à l’heure de l’Asie y compris, pour ses hôtels d’inspirations chinoises.

Beauval a préféré miser sur des hôtels qui fleurissent tout autour du zoo depuis 2008. Qu’ils se nomment Les Jardins, Les Hameaux ou encore Les Pagodes de Beauval… chaque établissement se tourne vers une région du monde.

Après le bien-être des animaux, le plus grand zoo de France se préoccupe du bien-être de ses visiteurs : hammam, sauna et cabines de soins leur sont proposés dans le spa. Mais le succès économique de ces hôtels est aussi dû aux séminaires qui représentent près de 25 % du chiffre d’affaires de l’hôtellerie.

Piliers du paysage touristique français, les zoos enregistrent des records de fréquentation. Depuis 2014, le zoo de la Flèche, on l’a vu, a doublé son nombre de visiteurs. En 2017, le ZooParc de Beauval, premier parc français, a presque atteint le million et demi de visiteurs.

Ils semblent vivre un âge d’or. Mais ils flirtent de plus en plus avec le parc d’attraction. Ce que critiquent nombre d’associations de protection des animaux.

Pour Franck Schrafstetter, président de l’association Code animal et opposé à la captivité des animaux, cette modernisation se fait au détriment des espèces : « On a tous les codes du parc de loisir et non plus du parc zoologique », déplore-t-il.

« La modernisation est un leurre pour continuer à attirer des gens. La tyrolienne va gêner les animaux : elle fait du bruit et le public risque de crier »

Nikita Bachelard

Face à ces critiques naissantes, les accusés se défendent. En ce qui concerne les lodges, le zoo de La Flèche considère que les espèces ne sont pas affectées par la proximité avec l’homme. « On travaille avec de nombreux éthologues qui observent le comportement des animaux. Dès l’ouverture des premiers lodges, on a eu des naissances de loups blancs. Ce qui est un signe de bien-être », précise Sandra Vivien. Même si les animaux sont largement exposés à la vue des locataires, ils ont toujours la possibilité de se mettre à l’abri des regards derrière des arbres, des rochers ou des buissons.

Quant à la tyrolienne, Matthieu Descombes réplique que « les lions n’en ont rien à faire qu’on passe au-dessus de leurs têtes, ils continuent de faire la sieste ». Il justifie cette installation en expliquant qu’elle a été réfléchie en fonction du terrain et de l’espèce : « On a choisi de mettre l’attraction au-dessus des lions. On ne l’aurait pas fait avec des hyènes. Ce sont des animaux plus discrets et peureux. »

En réalité, dans l’histoire des zoos, on a pu observer une évolution similaire. Les premiers zoos, créés plusieurs milliers d’années avant Jésus Christ, avaient pour but « de rassembler des animaux exotiques pour donner l’image de terres d’ailleurs », explique Éric Baratay, maître de conférences en histoire à l’université Lyon III.

Au XIXe siècle, les zoos privés sont alors très nombreux. La question de la clientèle devient primordiale. C’est ainsi qu’on voit apparaître les premiers « parcs d’attraction » : « Au zoo de Manchester, il y avait une patinoire, une salle de bal, des hôtels, des restaurants », poursuit l’historien.

Ils abandonneront ce modèle dans les années quarante, cédant aux critiques des associations. Ils redorent leur image en axant leur communication sur l’intérêt scientifique de leurs conservation. Aujourd’hui, l’opinion publique est moins critique, une aubaine pour les parcs zoologiques : « Tout en cultivant le secret, ils se sentent finalement libres pour revenir à ce genre d’attractions », argumente l’historien.

Pour autant, tous les zoos ne participent pas à cette course à l’attraction. Pour François Gay, petit-fils du créateur du BioParc de Doué-la Fontaine (Maine-et-Loire) et co-directeur du parc, l’objectif a toujours été de mettre en valeur la nature : « On n’a jamais cherché à faire du zoo spectacle. On n’est pas là pour dire que l’on est les plus grands et les plus forts ».

Au Bioparc, la préservation de la biodiversité est essentielle. Ici, pas d’hôtel ni de tyrolienne. « On a été les premiers en France, dans les années soixante-dix, à présenter des lions dans des enclos végétalisés, des singes sur des îles plutôt que dans des enclos », raconte François Gay.

Si les zoos sont en ce moment « sur une voie royale », Éric Baratay pense qu’ils ne pourront pas jouer éternellement de leur rôle dans la conservation. « Leur protection est une goutte d’eau dans l’océan. Lorsque cet argument-là sera épuisé, il faudra trouver d’autres solutions ». Et l’historien de s’interroger « La solution de remplacement est sans doute déjà là, avec le côté parc l’attraction… »

Perrine Basset

@PerrineBst
20 ans
En deuxième année de journalisme à l’EPJT.
Passée par Ouest-France, Radio Campus Tours et Bayard Presse.
Se destine à la presse écrite, magazine et nationale.

Mélina Rivière

@riviere_melina
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Théo Touchais

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19 ans
En deuxième année de journalisme à l’EPJT.
Passé par Ouest-France, Radio-Campus et La Nouvelle République.
S’intéresse aux sujets internationaux, culturels et sociétaux.
Se destine à la télévision.

La femme chocolat

La femme chocolat

La femme chocolat

L’Angevine Anne-Françoise Benoit est classée parmi les meilleurs chocolatiers de France. Dotée d’un caractère bien trempé, elle tient d’une main de fer une entreprise qu’elle a su développer et faire prospérer avec le soutien de sa sœur, Véronique.

Par Bénédicte Galtier

Son téléphone vibre. Sans attendre, elle glisse sa main dans la poche de son pantalon et saisit son mobile à la coque orangée, l’une de ses couleurs préférées. « C’est mon fournisseur. Et mon comptable m’attend », prévient la chocolatière. Tailleur noir, tee-shirt beige agrémentés d’une écharpe orange – le coloris choisi aussi pour sa boutique –, la voici en pleine discussion sur un devis pour quarante ballotins à réaliser, dans l’heure, pour un client.

Pas question de rêvasser quand les commandes sont telles et les enjeux financiers si grands. « Nous réalisons 50 % de notre chiffre d’affaires entre mi-décembre et mi-janvier », explique Anne-Françoise Benoit. « À côté, Pâques, c’est de la rigolade », poursuit cette énergique brune au teint pâle et au regard bleu très franc.

Pourtant, Pâques, on y est . Et le rythme est trépident. Comme lors de chaque périodes de rush, elle s’est levée à 2 h 30. Au milieu de la matinée, elle a déjà assuré une grande partie de sa journée dans son laboratoire des Ponts-de-Cé, au sud d’Angers. On y prépare les soixante-dix variétés de chocolats proposés à la vente. L’après-midi, elle la passe dans sa boutique.

  • 9 mai 1968 : Naissance à Angers
  • 1992 : Maîtrise de sciences économiques à Paris 1 Panthéon-Sorbonne
  • 1997 : Reprise de l’entreprise familiale, les chocolats Benoit
  • 2003 : Award jeune talent du club des croqueurs de chocolat
  • 2010 : Prix des douze meilleurs chocolatiers au salon du chocolat
  • 2014 : Première femme à recevoir l’award de la meilleure chocolatière
  • 2016 : Award «Gold » de l ‘Academy of Chocolate of London
« Nombreux sont ceux qui croient encore que je ne produis pas et que je suis simple gestionnaire de l’entreprise », confie-t-elle sans une once d’amertume, si ce n’est celle du chocolat qu’elle teste régulièrement en bouche. Sans doute la reconnaissance de la profession a-t-elle suffi à la distraire du qu’en-dira-t-on. À 49 ans, elle est à la tête d’une véritable pépite qu’elle a, petit à petit, reprise et fait fructifier à Paris, à Dubaï ou au Japon. Là-bas, ce sont les caramandes® qui font fureur. Ces fines feuilles triangulaires d’amandes effilées et caramélisées au beurre salé sont recouvertes de cacao. C’est la spécialité de la maison.
Avant de s’envoler pour Tokyo, la chocolatière prévoit déjà de faire de la veille chez les concurrents. « Un bon professionnel doit combiner régularité et innovation. Anne-Françoise possède ces deux qualités», souligne Alain Blanchon, le responsable du Guide des croqueurs de chocolat. L’innovation, on la trouve dans les saveurs sans cesse renouvelées qu’elle propose. Mais aussi dans « une boîte de bouchées connectée qui relate l’histoire de l’entreprise », note Sylvain Bertoldi, auteur d’un article sur l’histoire du chocolat à Angers.

Une fonceuse au sacré caractère

Volontaire et déterminée, la femme d’affaires a un « sacré caractère » si on en croit les dires, unanimes, de son entourage. Exigence et autorité font également partie de son tempérament. Ses quinze salariés le savent. Ses fournisseurs aussi. « Nous avons une image à tenir. Son exigence répond à celle des clients angevins », nuance Claire Biraud, son assistante commerciale, chargée des réseaux sociaux.

Si la chocolatière bannit l’esprit brigade et les « oui chef ! » de son laboratoire, elle avoue trouver la gestion de l’humain « bien compliquée » et considère qu’elle « pêche peut-être » sur le management. « C’est son caractère bien trempé, sa grande résistance physique et son sens de l’humour qui lui ont permis de réussir », analyse sa sœur Véronique Taverne, ancienne critique d’art, elle aussi reconvertie dans le chocolat. Elle a ainsi créé une succursale de Benoit chocolats dans le Marais, à Paris où elle nous reçoit.

Cadette d’une famille de trois enfants, Anne-Françoise Benoit n’a que 7 ans quand ses parents, Gilbert et Marie-Françoise, décident de se lancer dans l’aventure du chocolat et des dragées. En 1975, l’idée semble saugrenue et bien peu croient au succès de l’entreprise. « Tout le monde nous prenait pour des fous », se souvient sa mère.

A l’adolescence, Anne-Françoise Benoit se promet de fuir le « rythme infernal » parental. Elle obtient une maîtrise de sciences économiques et se spécialise dans la gestion des ressources humaines. Elle souhaite « diriger ». Sa carrière de DRH semble d’ailleurs toute tracée lorsqu’elle décroche un poste chez Axa. Pourtant, quand ses parents, proches de la retraite, annoncent qu’ils vont mettre en vente l’entreprise, tout bascule. Là, c’est viscéral, elle lâche son poste, trop administratif à son goût, et revient en Anjou.

Personne ne lui fait de cadeau

À moins de 30 ans, la voici à la tête de l’entreprise familiale. Femme, jeune, sans les diplômes adaptés, elle sait qu’elle cumule les difficultés pour se lancer. Et personne ne lui fait de cadeau. À commencer par les banques qui ne lui accordent pas le prêt bancaire artisan. Elle doit emprunter plus cher et plus longtemps. Il lui en faut bien plus pour altérer sa motivation. Si elle dispose d’une sacrée expérience acquise depuis l’enfance, en aidant ses parents, elle sait que cela ne suffira pas. Alors elle s’octroie du temps pour faire des stages chez Gaston Le Nôtre, Valrhona et chez son frère, devenu chocolatier à Lille.

Chaque lundi matin, c’est en tête-à-tête avec son père qu’elle apprend tous les rouages de la gestion de l’entreprise et de la confection de la ganache. La société tourne avec le personnel en place. Mais plus Anne-Françoise Benoit se forme et plus son palais s’affine. Un jour, alors qu’elle goûte la production élaborée par son responsable d’atelier, elle lui reproche un manque de saveur. La remarque agace sérieusement l’intéressé qui l’invite à faire elle-même les chocolats si ceux-ci ne lui conviennent pas. « Il ne le savait pas mais il m’a finalement rendu un précieux service ce jour-là. »

Elle s’essaie, tente, retente et se lance. Son responsable de production parti, elle prend le relais et part en quête des meilleurs cacaos. Il lui faut travailler le fondant de l’enrobé, améliorer la texture et sublimer encore les saveurs. Un vrai métier qu’elle perfectionne au fil des ans tout en combattant le machisme persistant des représentants. « L’homme au labo, la femme aux rubans, m’avait lancé l’un d’eux. Il s’est fait recevoir », commente-t-elle. Encore aujourd’hui elle s’irrite dès qu’on lui demande de « lui passer le patron ».

Elle considère avoir dû combattre sa « double discrimination », celle d’être une femme dans un univers éminemment masculin et celle de ne pas disposer des diplômes reconnus par les métiers de bouche. Depuis, elle a fait des émules et la profession se féminise. « Longtemps, nous n’avons connu que des épouses », reconnaît Alain Blanchon.

Les temps changent. L’Angevine a montré la voie à de jeunes chocolatières talentueuses à l’instar de Maureen Colombier, qui officie dans l’Hérault. Mieux, elle est devenue un exemple à suivre en décrochant la première l’award (le prix) de la meilleure chocolatière, en 2014. « En découvrant Anne-Françoise Benoit dans une revue spécialisée, je me suis dit : c’est possible », se remémore Fabienne Poix-Daude, qui a obtenu l’award 2018. Pas étonnant alors que chez ces trois professionnelles, les femmes soient nombreuses en boutique ou au laboratoire. La solidarité combative sans doute.

La discrétion de l’Angevine n’a d’égal que son courage. Et c’est grâce à sa détermination qu’elle s’est hissée toujours plus haut, en décrochant de nombreux prix. « Je me suis faite toute seule », résume-t-elle. Célibataire sans enfant, elle entend « profiter de la vie en dehors des gros rushes de l’année ». Une façon de gérer la pression. Car la reconnaissance s’accompagne du stress d’être désormais « jugée par tous et tout le temps ». Sauf par les siens. Son tandem avec Véronique est une aide précieuse. « J’arrondis les angles. Elle est le chêne, je suis le roseau », conclut sa grande sœur.
Remerciements à la photographe qui nous permet l’utilisation de ses images.

Pour découvrir les boutiques Benoit Chocolats et leur page Facebook

 

Bénédicte Galtier

@bene_galtier
41 ans.
Étudiante en année spéciale de journalisme.
Passionnée par l’action publique locale, le management, l’innovation, les relations internationales hispanophones. A travaillé auparavant en tant que chargée de communication interne dans le public et le privé. Passée par le magazine Management et le service Monde de La Croix.

 

Information génétiquement modifiée

Information génétiquement modifiée

Information
génétiquement modifiée

 Poisons pour les uns, remède pour les autres, les OGM font l’objet de nombreuses études scientifiques et autant de débats médiatiques. L’affaire Séralini a montré, dès 2012, qu’entre les arguments des chercheurs, des firmes et des médias, il est impossible de bénéficier d’une information fiable.

Guilhem DEDOYARD, Simon PHILIPPE et Laurène ROCHETEAU

Oui, les OGM sont des poisons ! » En 2012, L’Obs titre sa une sur la toxicité des organismes génétiquement modifiés (OGM). Le journal s’appuie sur l’étude de Gilles-Eric Séralini, professeur de biologie à l’université de Caen. Pour la première fois, un scientifique français établit un lien clair entre OGM, herbicide et apparition de tumeurs.

Mais immédiatement après la publication de cette étude, la communauté scientifique questionne sa validité. Erreurs de protocole et pressions financières participent à remettre en cause la légitimité de ces recherches.

Devant le tollé provoqué, le gouvernement français et l’Union européenne décident de financer eux-mêmes des programmes de recherche. En décembre 2018, Le Monde publie les résultats de l’étude GMO90+, menée par le Pr Bernard Salles de l’Institut national de la recherche agronomique (Inra). Ses travaux prouvent l’innocuité du maïs transgénique sur une période de six mois.

Le Monde décrit cette nouvelle étude comme « l’épilogue de l’affaire Séralini ». Un raccourci qui contredit les explications du pilote du projet. « L’expérimentation que nous avons menée ne posait pas la question de la cancérogenèse à deux ans, contrairement à l’étude du Pr Séralini », déclare Bernard Salles. Une nouvelle étude européenne, G-TwYST, dont les résultats ont été publiés le 13 février 2019, démontre également l’innocuité du maïs transgénique, cette fois sur une période de deux ans.

Mais la neutralité de son pilote, le Pr Pablo Steinberg, de l’université de Hanovre en Allemagne, reste encore à prouver. Au-delà du débat scientifique, la communication autour de ce sujet mérite aussi d’être remise en question. Les détails scientifiques sont techniques et les médias tendent à aller au plus simple, ce qui peut nuire au message transmis. L’inexactitude journalistique n’est pas le seul élément à nuire à la réputation des OGM. De toutes parts, un jeu d’influence brouille les explications scientifiques. Du côté pour comme du côté contre, l’intervention des lobbies empêche le développement de plantes transgéniques utiles.

Reparti pour un Round

La firme américaine Monsanto possède une majorité de brevets d’OGM et d’herbicides. Photo : Guilhem Dedoyard/EPJT

Comme toujours l’information est le nerf de la guerre. Dans ce débat deux grands camps s’opposent. Dans l’un, l’innocuité des OGM est prouvée et donc cette technologie est sans risques. Pour l’autre camp, le génie génétique est un désastre éthique et sanitaire. L’affaire Séralini cristallise les débats entre ces deux camps.

La notoriété de Gilles-Eric Séralini est due à son étude controversée de 2012. Mais il ne faut pas oublier que ce chercheur est un expert de la question des OGM. « Tout ne s’est pas arrêté en 2012 », nous a-t-il confié lors d’une interview. En effet, il a travaillé avant et après 2012 sur la question des OGM mais aussi sur celle des herbicides. Séparer OGM et herbicide serait un abus. « Parmi les OGM que nous importons, 80 % sont modifiés pour pouvoir contenir du RoundUp », a expliqué le Pr Séralini. Un fait simple. Ainsi parler des OGM destinés à l’agriculture c’est en partie parler du RoundUp de Bayer-Monsanto et de son très médiatique composant, le glyphosate.

Après la diffusion du « Envoyé Spécial : spécial glyphosate », de nombreuses voix se sont élevées pour critiquer l’émission qui avait donné la parole à un scientifique controversé, le Pr Séralini. Cependant, même s’il est dans une position bancale vis-à-vis de son étude de 2012, le reste de son travail, notamment sur le RoundUp, reste de très bonne qualité. Le Pr Salles, chargé de l’étude française GMO90+, s’est servi de ses travaux pour une étude portant sur les OGM et admet que « mis à part l’étude de 2012, ses autres travaux sont corrects ».

Des conclusions hâtives

C’est ici que le problème commence à se poser : une information incomplète ou tronquée change notre vision des choses. Léo Grasset, vulgarisateur scientifique et youtubeur de la chaine Dirty Biology, est par exemple tombé dans ce piège après l’émission. Il a tweeté : « Un ramassis de pseudo-science, de manipulation et écrit avec un mec dont la crédibilité scientifique est indétectable. »

Un message assassin qui fait suite à l’une de ses vidéos sur le sujet. Mais ici, l’erreur qu’il fait est l’une de celles qu’il dénonce : aller trop vite aux conclusions. La crédibilité scientifique du Pr Séralini peut être mise en doute sur son étude de 2012. En revanche le rôle de Monsanto dans l’emballement médiatique qui a suivi est, lui, avéré depuis la révélation des Monsanto Papers. « Envoyé spécial » a donc contacté légitimement le Pr Séralini.

Le RoundUp de Monsanto est toujours commercialisé.

Pour comprendre à quel point la rigueur scientifique est effacée lors de la transmission de l’information et pourquoi cette perte est grave, l’épisode d’« Envoyé spécial » sur le glyphosate reste un bon exemple. Lors de notre entretien avec le Pr Séralini, ce dernier nous a expliqué en quoi l’équipe de journalistes s’était trompée. « Parler du glyphosate et non du RoundUp est déjà un leurre médiatique en soi. Nous avons eu des désaccords avec “Envoyé spécial” car ils voulaient tout axer sur le glyphosate, ce qui me semble incomplet. »

Le glyphosate n’est qu’une petite partie du problème. Le Centre international de la recherche sur le cancer (Circ) a classé le glyphosate comme cancérogène probable pour l’homme en 2015. Une conclusion que ne partage pas l’Agence sanitaire américaine (FDA).

L’équipe du Pr Séralini a, en revanche, démontré en 2017 la présence d’arsenic et de dérivés de pétrole dans le RoundUp. Ces produits sont, contrairement au glyphosate, des cancérogènes avérés. L’arsenic expliquerait aussi les symptômes de Dewayne Johnson, le jardinier américain qui a réussi à faire condamner Monsanto devant les tribunaux de San Francisco pour non information sur la dangerosité du RoundUp.

Pour Bernard Salles, le problème ne vient pas des OGM mais du fait « qu’ils apportent des pesticides ». En effet, certains OGM sont créés pour résister à un herbicide associé. C’est le cas des OGM dit RoundUp Ready. La firme Monsanto, qui détient une grande part des brevets OGM et herbicides, a des pratiques controversées, qui nuisent à l’image des OGM.

Lobbies à tout prix

Du côté pour comme du côté contre, les études sur les OGM subissent des pressions, principalement financières. Photo : Simon Philippe/EPJT

Monsanto mène une politique commerciale très agressive concernant le RoundUp. La mobilisation de la firme dans la défense de ses produits passe avant tout par un très fort lobbying. Un lobby est défini comme un groupement défendant des intérêts en exerçant des pressions sur les milieux influents.

Pour Guy Kastler, référent OGM à la Confédération paysanne, il faut faire une différence entre « l’action menée publiquement et l’action d’influence cachée ». Le Pr Séralini est l’une des principales cibles de ces stratégies depuis la publication de son étude de 2012. « Nous comptons parmi nos adversaires certains scientifiques travaillant pour Monsanto de façon déguisée ou non », a-t-il, à raison, dénoncé en 2012 devant des parlementaires.

En 2017, dans le cadre des Monsanto Papers, Le Monde a révélé que le rédacteur en chef de la revue Food and Chemical Toxicology, Wallace Hayes, avait été engagé comme consultant par la firme américaine Monsanto un mois avant la publication de l’étude Séralini. Monsanto lui a demandé en septembre 2012 la rétractation de l’étude. Hayes a alors signalé ne pouvoir le faire sans soutiens scientifiques officiels. L’entreprise les lui a alors fournis et l’étude a été rétractée en 2013.

Information ou communication ?

A ce problème, il faut ajouter les « procédés de communication » révélés par Le Monde dans les Monsanto Papers en juin 2017. La firme a en effet largement financé et encouragé une campagne de discrédit à l’encontre du Circ et de ses conclusions de 2015. Le Monde s’appuie aussi sur le New York Times qui a mis en évidence le travail de ghostwriting de Monsanto.

Cette pratique, qui consiste à utiliser des experts pour faire publier en leur nom des articles rédigés par des entreprises, est souvent utilisée dans le domaine pharmaceutique. Ainsi, le scientifique Henry Miller, rédacteur pour Forbes, a signé en son nom propre un article scientifique après avoir demandé un « brouillon de qualité » aux équipes de Monsanto qui souhaitaient un article de sa part. Selon les calculs du journaliste de France 2 Tristan Waleckx pour « Envoyé Spécial », cela représente 85 % du texte. Une pratique légale, mais éthiquement très discutable.

Une étude de l’INRA révèle que 40 % des études sur les OGM sont biaisées par des conflits d’intérêts financiers.

Ces faits ont provoqué, dans l’opinion publique, une importante méfiance qui a finalement gagné les autorités politiques. Le 29 septembre 2017, les députés européens ont retiré aux lobbyistes du géant américain de l’agrochimie leur droit d’accès au parlement.

Six mois plus tard, une « commission Monsanto » sur les biais dus au lobbying dans le processus de validation des pesticides dans l’UE a aussi été mise en place. L’étude G-TwYST, dirigée par Pablo Steinberg, était attendue. Le protocole suivi sur deux ans, dont un an de toxicologie générale, est pour l’heure le plus proche de celui du Pr Séralini en 2012. Les conclusions sur l’absence de nocivité, validée par les pairs le 13 février 2019, sont donc d’importance.

Le doute persiste

Néanmoins, Pablo Steinberg est mis en cause par des détracteurs, Gilles-Eric Séralini au premier rang. Dans sa déclaration publique d’intérêt, le Pr Steinberg souligne avoir travaillé pour l’International Life Sciences Institute (Ilsi) et pour BfR. L’Ilsi est un lobby déclaré. Le Bfr, l’Institut fédéral d’évaluation des risques, a récemment été épinglé dans une enquête commandée par le groupe Verts au parlement et menée par Stefan Weber, spécialiste du plagiat, et le biochimiste Helmut Burtscher-Schaden.

Les auteurs du rapport d’évaluation de renouvellement (Renewal Assessment Report) ont plagié a plus de 50 % le rapport d’homologation de la Glyphosate Task Force (GTF), dont fait partie Monsanto. Ainsi, si la reconnaissance par les pairs accorde une certaine crédibilité à l’étude, les liens que Pablo Steinberg assume avec l’industrie nourrisse la méfiance et donnent des arguments aux anti-OGM.

Car les lobbies pro-OGM ne sont pas les seuls à exercer des pressions. Les opposants aux organismes transgéniques cherchent à affirmer leur toxicité à tout prix. Le Pr Séralini a lui-même subi ce lobby anti-OGM alors qu’il travaillait sur son étude de 2012. Il a expliqué devant des parlementaires avoir reçu des crédits pour financer ses recherches par des enseignes de la grande distribution comme Auchan et Carrefour.

Auchan expérimentait à l’époque son premier magasin de produits bio qui aurait pu profiter de la publication de cette étude. Le Pr Séralini a alors expliqué que « sans publication, [il] devai[t] rembourser les crédits ». Il s’est d’ailleurs assuré d’une considérable médiatisation de son étude de 2012. À commencer par l’interview exclusive qu’il a accordé au Nouvel Observateur le 20 septembre 2012, juste après la publication de ses résultats. Une exclusivité qui a débouché sur la une, « Oui, les OGM sont des poisons ! » accompagnée de photos de rats atteints de tumeurs qui ont marqué l’opinion.

Son confrère Bernard Salles le constate : le Pr Séralini « est un très bon communiquant. Il avait tout prévu, il avait préparé un livre ». En effet, Tous Cobayes ! OGM, pesticides, produits chimiques, paraît chez Flammarion le 26 septembre 2012, le même jour qu’un documentaire du même nom sur les travaux du professeur.

Ce dernier assure aussi la défense de son étude et se félicite d’avoir « intenté et gagné sept procès en diffamation contre une certaine presse et les lobbies ». Le Figaro et Jean Claude Jaillette, journaliste à Marianne, en ont fait les frais.

Les OGM au microscope

La différence doit être faite entre les OGM utiles et ceux créés pour engendrer un profit. Photo : Simon Philippe/EPJT

« Je ne suis pas contre tous les OGM, en particulier ceux qui permettent de produire de l’insuline ou des hormones de croissances et dont nous avons besoin. » Malgré les résultats de son étude de 2012, le Pr Séralini reconnaît l’utilité de certains organismes transgéniques.

Une opinion partagée par Bernard Salles, pilote de l’étude GMO90+ : « Des plantes résistantes à la sécheresse, aux sels, on en aura bien besoin dans pas longtemps. » Le « golden rice » est un exemple d’OGM qui aurait pu combler des manques nutritionnels. Une équipe scientifique de Zurich a mis au point une variété de riz qui permettrait de soigner les carences en vitamine A. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) recense environ 500 000 cas de cécité infantile par an à cause de ce manque.

D’un côté, les industriels voient dans cette production un outil pour démontrer que les OGM peuvent être des technologies utiles et lucratives. De l’autre, les associations pensent que ce riz doré n’est qu’un cheval de Troie destiné à faire entrer, sans régulation, les OGM dans notre alimentation.

Dès le début, Greenpeace mène une campagne de grande envergure contre cette nouvelle biotechnologie. Mais l’ONG avance des arguments qui fluctuent au fil des débats. En 2001, selon Greenpeace, le « golden rice » ne contenait pas assez de β-carotène pour permettre à notre corps de concevoir de la vitamine A.

« La plupart du temps, lorsque l’on parle des OGM, on parle de ceux qui se retrouvent dans nos assiettes »

Pr Séralini

En 2018, bien après que l’équipe d’Ingo Potrykus a remédié à ce problème, c’est à l’inverse la dose trop importante de β-carotène contenu dans l’OGM qui est mis en cause par l’ONG : « Des doses élevées de β-carotène peuvent avoir des effets dangereux sur la santé. »

Au-delà des effets sur la santé, Greenpeace craint que la commercialisation du riz doré n’ouvre la porte à d’autres OGM alimentaires. « La plupart du temps, lorsque l’on parle des OGM, on parle de ceux qui se retrouvent dans nos assiettes » explique le Pr Séralini. Mais les organismes transgéniques ne sont pas tous alimentaires. Certains types d’OGM peuvent même être utilisés à des fins pharmaceutiques.

Depuis près de trente ans, le laboratoire de recherches « Biomolécules et biotechnologies végétales » de l’université de Tours travaille sur une molécule anticancéreuse, la vindoline. En l’extrayant de la plante pour l’introduire dans de la levure de boulanger, les chercheurs peuvent fabriquer cette molécule en plus grande quantité tout en s’affranchissant de la plante d’origine. Une technique qui reste assez naturelle pour être considérée comme une biotechnologie, mais qui n’en est pas moins de la manipulation génétique.

Le débat sur les OGM reste ouvert. Leur danger n’est pas prouvé. À l’image de GMO90+, les récentes études tendent à indiquer que les OGM sont inoffensifs. Cependant, cela n’est valable que si l’on parle de la technologie, pas de ses applications. Si l’on considère les OGM comme des outils nécessairement couplés à des herbicides, alors l’utilisation devient dangereuse.

C’est donc à un problème de définition que les OGM sont confrontés. Les plantes RoundUp Ready sont des OGM qui résistent au RoundUp et donc permettent son utilisation en grandes quantités. Le « golden rice » est aussi un OGM. Mais ce dernier pourrait sauver des vies là où les RoundUp Ready par association avec le désherbant deviennent néfastes.

Les OGM ne sont donc pas tous comparables, car selon leurs constructions, leur impact est différent. De la même manière, on ne peut condamner ou glorifier les biotechnologies.

Pour avoir un avis juste de la question, le cas par cas est essentiel. Un point de vue partagé par les scientifiques. « Je pense qu’il faut continuer à discuter des OGM et se poser la question de leur intérêt », explique ainsi le Pr Bernard Salles.

A l’université de pharmacie de Tours, une équipe de recherche manipule les gènes de plante pour produire en grande quantité des molécules anticancéreuses.

De toute part, les protagonistes abusent de procédés de communication. Il est donc difficile de démêler le vrai du faux. Toute preuve du danger ou de l’innocuité des plantes transgéniques serait appuyée par un discours scientifique complexe. Comme le signale Emmanuel Guiderdoni, chercheur au Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement : « Pour insuffler une peur il faut dix secondes, pour expliquer pourquoi il n’y a pas de risques, il faut dix minutes et des mots compliqués. »

La définition même d’un OGM fait encore l’objet de confusions. La distinction doit être faite entre une biotechnologie utile et une biotechnologie créée pour un profit économique. Le débat sur les OGM est donc plus complexe qu’une simple opposition « pour » ou « contre ».

Guilhem Dedoyard

@DedoyardGuilhem
21 ans.
En première année de journalisme à l’EPJT.
Collaborateur spécialisé d’émission à Europe 1
pendant un an. Se destine plutôt à la radio.
S’intéresse à la politique, à l’économie et à l’international.

Simon Philippe

@SimonPHlLlPPE
20 ans.
En première année de journalisme à l’EPJT.
Formation de biologiste.
Se destine à
la presse scientifique.

Laurène Rocheteau

@laurene_rcht
21 ans.
En première année de journalisme à l’EPJT.
Se dirige vers la radio.
Intéressée par les questions culturelles et
de société