Théo Curin, le miraculé devenu star des bassins

Théo Curin, le miraculé devenu star des bassins

Vice-champion d’Europe et 4e aux jeux Paralympiques de Rio en 2016 (à 16 ans !) sur 200 mètres nage libre, 2e au championnat du monde l’année suivante sur 100 et 200 mètres, Théo Curin est une star des bassins.

Mais le jeune garçon est aussi un miraculé. Atteint d’une méningite foudroyante à 6 ans, il doit être amputé des quatre membres. Une rencontre va décider de son destin. Une rencontre mais également un tempérament hors du commun.

C’est son histoire
qu’ont choisi de raconter
les candidats de
l’EPJT au concours
Equipe Explore.

 

Chaque année, une équipe de l’Ecole publique de journalisme de Tours participe au prix Equipe Explore qui met en concurrence les quatorze écoles de journalisme reconnues par la profession. Merci aux organisateurs de ce prix de nous permettre de publier le travail des étudiants de l’EPJT.
Cette année, le CFJ l’a emporté devant l’ESJ et Lannion. Mais les représentants de l’EPJT se sont bien défendu. Découvrez-les…

l’esport en France, bloqué au niveau 1

l’esport en France, bloqué au niveau 1

L’esport français

Bloqué au niveau 1

À la Gamers Assembly 2019, à Poitiers, l’esport français s’est montre sous son plus beau jour. Photo : Margaux Dussaud/EPJT.

Des salles pleines à craquer, des spectateurs en délire, des récompenses à plusieurs centaines de milliers d’euros. En France, les compétitions d’esport attirent de plus en plus l’œil des médias et du grand public. Mais derrière les strass et les paillettes de ces événements, la réalité est infiniment plus complexe. Les équipes professionnelles ne sont pas rentables et peinent à trouver un modèle économique viable.

Par François Breton, Thomas Dullin, Margaux Dussaud

Gamers Assembly (GA), Poitiers, week-end de Pâques. Nous assistons à l’un des plus gros événements français d’esport. Après deux jours de compétition, les joueurs de l’équipe *aAa* affrontent ceux de ROG Esport en finale du tournoi League of Legends, un des jeux vidéos les plus populaires du monde qui réunit entre 80 et 100 millions de joueurs par mois.

Les deux équipes de cinq gamers font leur entrée sur l’immense scène. Des effets pyrotechniques se déclenchent. Les projecteurs de lumière s’agitent dans tous le sens. Le public acclament les athlètes. La partie commence.

À chaque début d’action, la pression monte. Les spectateurs tapent dans leurs mains, haussent la voix, crient de plus en plus fort. Ils retiennent leur souffle. L’adversaire est éliminé. Ils exultent. On se croirait presque dans la fanzone d’un match de coupe de monde de foot.

Au bout de trois manches, les ROG Esport gagnent la compétition. Ils repartent avec un trophée, une médaille chacun et un cash prize, une récompense financière, de 5 000 euros. Une somme qui reviendra directement aux joueurs, pas à la structure qui les emploie.

En France, une douzaine de sociétés ont fait de l’esport (prononcez i.sport) ou sport électronique, leur activité principale. Le décompte a été fait par le chercheur Nicolas Besombes, membre de France Esport, association défendant les intérêts des acteurs français du secteur.

Cette douzaine d’entreprises évoluent dans un milieu en pleine structuration et où la rentabilité n’est pas acquise. Des entreprises à la recherche du bon modèle économique qui garantira leur avenir dans un monde où tout peut s’écrouler du jour au lendemain.

Poitiers est devenue en vingt ans une place forte de l’esport français grâce à la Gamers Assembly. Photos : Margaux Dussaud/EPJT.

Le soleil tape fort à Poitiers en ce troisième samedi d’avril. Avec ces températures estivales, la tentation est forte de sortir faire un tour à vélo ou boire un verre en terrasse. Mais pour 25 000 passionnés de jeux vidéos, venus de partout en France, le programme sera tout autre : direction le parc des expositions de Grand Poitiers où se déroule durant trois jours la 20e édition de la Gamers Assembly (GA).

Dès l’arrivée à la gare, des grandes affiches publicitaires diffusent un message clair : ce week-end, l’esport, c’est à Poitiers que ça se passe. La ville est décorée de bleu et de blanc, les couleurs de la GA. Impossible de manquer les groupes de jeunes – et de moins jeunes – arrivés spécialement pour l’événement. Maillot de leur équipe esport favorite sur les épaules, casque de gamers autour du cou, l’euphorie se fait sentir.

Quelques arrêts de bus plus loin apparaissent les trois halls d’expositions à l’intérieur desquels vont s’affronter trois jours durant plus de 2 500 joueurs. Venus de France et d’ailleurs, amateurs et professionnels, tout juste adolescents ou déjà quadragénaires, ces athlètes partagent tous la même passion. Vingt-deux tournois sur 22 jeux différents sont organisés dans le week-end. Parmi les plus populaires, Fortnite, League of Legends (LOL), Counter-Strike (CS), FIFA, Rocket League, PlayerUnknown’s Battlegrounds (PUBG)…

Le samedi, c’est jour de qualification. Les 2 500 joueurs sont rassemblés dans les halls A et B du parc des expositions. À l’intérieur, la chaleur est étouffante.

Un ordinateur dans une chambre ne suffit pas à remplacer le chauffage. Mais plusieurs milliers de machines qui tournent au même moment, à plein régime, c’est largement suffisant pour faire monter le thermomètre d’un hangar de plusieurs milliers de mètres carrés. Dans cette fournaise, l’ambiance est studieuse, concentrée. Les gamers n’ont qu’un objectif en tête : réaliser une partie.

 parfaite pour accéder à l’étape suivante. Rien ne vient troubler leur attention

De temps en temps, une équipe entière sort la salle de sa torpeur en se levant, tel un seul homme, pour crier victoire. « C’est bon ça ! » hurlent certains joueurs. Quelques rangées plus loin, au contraire, les perdants pestent contre leur adversaire et contre eux-mêmes. C’est le lot de toute compétition sportive.

Au bout de cette journée de qualification intense, les meilleurs décrochent leur Graal : l’accession aux grandes finales qui se déroulent le dimanche et le lundi.

C’est au cours de ces finales complètement folles que se vit et se ressent la véritable ferveur de l’esport. La salle principale du parc des expositions se transforme en arène, avec des gradins pouvant accueillir plusieurs milliers de personnes.

Sur la scène, des ordinateurs disposés côte à côte, face au public. Lorsque les joueurs arrivent pour leur partie, on croirait voir des nageurs prêt à disputer la finale d’un 100 mètres nage libre aux jeux Olympiques. Déterminés, les regards concentrés, dans une salle chauffée à blanc par les cris des spectateurs, la chaleur étouffante, le bruit des enceintes saturées. Quelques projecteurs viennent sortir le lieu de la pénombre.

Dans les allées, difficile de savoir dans quel univers on vient d’atterrir. Des familles et des enfants aux yeux émerveillés, des machines toutes plus sophistiquées les unes que les autres, des joueurs, armes factices à la main, casque de réalité virtuelle sur les yeux, en train de livrer une bataille sans merci à leurs ennemis dans le jeu. Et, le plus impressionnant, les cosplayers. Ces fans de jeux vidéos se fabriquent sur mesure des costumes qui ressemblent comme deux

Une participante au concours de cosplay de la Gamers Assembly 2019. Photo : Margaux Dussaud/EPJT.

gouttes d’eau à celles de leurs héros préférés. Il n’est pas étonnant alors de voir passer des trolls, des sorcières démoniaques, des elfes, des guerriers en armure, des ninjas, des personnages de Mario…

Lorsque les grandes finales débutent, tout ce beau monde se retrouve devant la scène principale. Les plus prévoyants ont pris place depuis plusieurs heures déjà. Les retardataires tentent d’avoir un angle de vue correct sur les écrans géants qui retransmettent en direct les parties.

Dès les premiers affrontements, le public est en délire. On se croirait, pour l’ambiance, dans le virage ultra d’un stade de foot. Un beau mouvement dans le jeu, un superbe tir de sniper dans la tête, une stratégie rondement menée, il n’en faut pas plus pour que la salle exulte. Dans les gradins, on scande le noms de ses joueurs préférés, on tape des mains, on chambre, on tremble. Bref, on retrouve la même tension dans les yeux des spectateurs que dans ceux des joueurs.

Devant la scène principale, le public n’hésite pas à se lever et à crier pour saluer une belle action des joueurs. Photo : Margaux Dussaud/EPJT

Pour ces derniers l’enjeu est de taille. Un enjeu de prestige déjà : remporter la finale d’un tel événement, c’est l’assurance d’obtenir le respect du public et de ses adversaires. C’est aussi l’occasion de concrétiser des heures de travail et de jeu.

Et puis il y a, au bout du compte, pour les gagnants, la récompense financière. En constante augmentation à la Gamers Assembly, les cash prizes (l’ensemble des gains dédiés aux vainqueurs) atteignent des sommes folles. Près de 75 000 euros pour cette édition 2019.

Mais la France dans ce domaine semble bien petite face aux millions de dollars promis dans les plus gros tournois à l’étranger. Un million de dollars a par exemple été promis au prochain vainqueur de la coupe du monde de Fortnite.

Pour les joueurs professionnels, qui peinent, pour la plupart, à toucher un salaire fixe chaque mois, ces cash prizes représentent une belle opportunité de se mettre à l’abri financièrement. Mais remporter un tournoi d’une telle envergure reste un événement rare dans les carrières relativement courte des joueurs pro. Même les meilleurs ne peuvent pas compter sur cela pour gagner leur vie.

Lundi après-midi, la journée est pluvieuse. La GA se termine dans quelques heures. Sur

la scène principale se déroule la finale du jeu Hearthstone. Les deux joueurs qui s’affrontent appartiennent à la Team Vitality. Kalàxz affronte le Belge Maverick. Ce dernier s’incline après deux manches perdues et une gagnée face à son coéquipier.

L’ensemble de la partie est commenté par Torlk, vice-président d’ArmaTeam. La situation est particulière parce que Maverick est ancien joueur d’ArmaTeam qu’il a quitté en janvier dernier. Un départ qui a surpris les médias spécialisés.

La scène francophone pour Hearthstone est relativement petite, et les compétitions propres à ce jeu plutôt confidentielles comparées aux tournois de licences comme Fortnite ou Counter Strike. Par ailleurs, les structures professionnelles dédiées à Hearthstone sont peu nombreuses.

Maverick voulait se consacrer à plein temps à sa carrière professionnelle et arrêter de streamer (joueur en direct) sur Twitch (plateforme de streaming vidéo où les gamers se filment en train de jouer et diffusent leurs parties aux viewers, les téléspectateurs d’internet). Une manière de travailler qui ne correspondait pourtant ArmaTeam mais plutôt à Vitality.

Le départ de Maverick a provoqué un véritable maelström chez ArmaTeam. Tous les autres joueurs et streamers Hearthstone ont quitté la structure en mauvais termes. La belle histoire de cette équipe a viré au cauchemar.

Game over pour Armateam ? Avec le départ de ses joueurs dans un contexte tendu, l’équipe a vécu un début d’année 2019 compliqué.

C’est Torlk qui annonce le départ de la quasi totalité de sont équipe le 31 janvier 2019. La nouvelle fait rapidement le tour du petit monde du gaming et soulève toutes sortes d’interrogations. Armateam est une des équipes phare dans le milieu des tournois. Plus de 100 000 abonnés sur Twitch. Les joueurs et un beau palmarès en compétition notamment sur le jeu Hearthstone. 

La miniature de la vidéo explicative de Torlk. Photo : Youtube.

Dans une longue vidéo sur sa chaîne Youtube, Torlk explique que les joueurs ont choisi de partir à cause de désaccords sur la gestion d’Armateam. Il ajoute alors qu’Odemian, Felkeine, Tars, Oliech et Vinz, membres d’AT, joueurs sur Hearthstone, ont décidé leur départ sans vraiment en avertir les dirigeants. Lui dit avoir « reçu un coup couteau dans le dos ».

Sur Twitter, les joueurs cités confirment leur départ. Mais sans entrer dans les détails car ils sont tenus à un devoir de réserve jusqu’à la fin de leur contrat. Lequel ne se termine qu’un mois plus tard. Seuls Tars et Oliech, qui ne sont pas liés directement avec ArmaTeam, peuvent réellement s’expliquer.

Tous deux évoquent des désaccords avec la direction et des problèmes de gestions. Comme le fait de ne pas avoir été informés de décisions importantes par la direction alors qu’ils travaillent à distance. Ils précisent avoir averti la direction d’Armateam de leur volonté de départ, contrairement à ce qu’a avancé Torlk.

Le 20 février 2019, Felkeine, Odemian et Vinz prennent enfin la parole. Leur discours est le même que celui de Tars et Oliech. Manque de professionnalisme, gestion décevante, désaccords sur l’avenir d’Armateam…

La situation n’est pas récente. Dès son arrivée chez Armateam, Felkeine est déçu. Le salaire est moins élevé que prévu, les frais de déplacements pour les tournois auxquels il participe au nom de l’équipe sont à sa charge… Il évoque aussi le fait de s’être vu refuser la participation à des tournois importants sans explication.

Pourtant, quelques mois plus tôt, en novembre 2018, rien ne laissait présager ces événements. La structure Armateam semblait entre de bonnes mains, celles de Rémy Llewellyss Chanson.

À 39 ans, il est un des « papas » de l’esport français. L’expérience débute pour lui en 1998. Il joue au jeu de stratégie sur ordinateur Starcraft II. « Les débuts de l’esport en France, c’était des salles de jeux en réseau de différents quartiers qui s’affrontaient, raconte-t-il. Il y avait des tournois tous les deux ou trois mois. Lorsqu’une salle gagnait, cela lui donnait de la renommée. » 

Armateam, créé en 1997, est l’une des plus vieilles structures esport de France. Photo : François Breton/EPJT.

En 2003, après la sortie de Warcraft 3, un autre jeu de stratégie, les performances de Rémy Chanson lui permettent de devenir manager d’une équipe créée en 1997, Armateam. Un an après, celle-ci devient championne du monde et fait partie du top 3 des équipes françaises. La volonté de professionnaliser les joueurs grandit dans l’esprit du manager. Mais les débouchés sont quasi inexistants en France.

Les joueurs de niveau mondial sont obligés de partir à l’étranger pour poursuivre leur carrière.

Après une pause, Rémy Chanson revient à l’esport et entre chez Millenium, un club emblématique du milieu. Il devient directeur esportif. La discipline devient assez sérieuse pour que l’on puisse en vivre. « À partir de 2012-2013, nous sommes vraiment entrés dans une autre ère en France, celle de la professionnalisation des joueurs. Aujourd’hui il y a une quarantaine de joueurs qui vivent de la pratique de l’esport. En 2012, il n’y en avait qu’un seul. »

Sept ans plus tard, en 2017, Rémy Chanson quitte Millenium. Avec deux historiques de l’équipe, Jérémie « Torlk » Amzallag et Bertrand « BestMarmotte » FagnoniIl, il fait renaître de ses cendres l’Armateam. Il débauche aussi d’autres joueurs de chez Millenium. Il espère créer et faire prospérer ses propres équipes professionnelles. Mais pour cela il lui faut trouver un modèle économique viable.

« Aujourd’hui en France, aucun club d’esport ne gagne de l’argent, déplore-t-il. Les joueurs valent plus cher que ce qu’ils rapportent en contrat sponsoring. » L’argent généré par les joueurs en compétition est une goutte d’eau et ne revient pas à la structure. Il faut donc trouver d’autres moyens de financement. Armateam fait donc le choix de créer sa web TV sur Twitch. Toute la journée, les joueurs filment leurs parties en direct, commentent leurs actions, analysent les changements dans le jeu avec les mises à jour.

Entre 50 et 60 % des revenus d’ArmaTeam proviennent des revenus de la webTV, grâce à la publicité diffusée pendant les lives mais aussi grâce aux abonnements des spectateurs. Mais la force de l’entreprise, d’après son P-DG, c’est d’être parvenu à diversifier ses sources de revenu. C’est en tout cas ce qu’il nous affirme lors de notre rencontre en novembre 2018.

Armateam a organisé des événements physiques, comme les ArmaCup, et des compétitions en ligne. Pour Rémy Chanson, la structure pourrait également travailler avec des entreprises pour créer des événements entre collègues, participer aux team buildings (méthode d’entreprise permettant de renforcer les liens entre les membres d’une équipe de travail, à travers des activités).

Rémy Llewelyss Chanson, …, Odemian et Vinz avant le début d’une émission sur la webTV d’Armateam en novembre 2018. Photo : François Breton.

Une dimension événementielle dans laquelle ne se projetaient pas les joueurs d’Armateam. En novembre, la structure comptaient sept salariés répartis entre les joueurs, la direction et l’administration. Un effectif réduit qui nécessitait l’implication de tous dans l’organisation des événements. Aujourd’hui, le chapitre semble clos pour les anciens joueurs professionnels de la structure.

Le 26 février 2019, BestMarmotte, Vinz, Felkeine, Odemian, Tars et Oliech lancent la webTv Hearthstone dans une autre structure : Solary. Basée à Tours, dans le Centre Val-de-Loire, cette entreprise semble avoir trouvée le bon modèle économique pour financer ses équipes esport.

Un modèle qui fonctionne

À la Gamers Assembly 2019, Solary a fait concourir q’une partie de ses joueurs professionnels. Photo : Margaux Dussaud.

À 23 ans, Alexis « Chap » Barret est l’un des huit cofondateurs de l’entreprise. En octobre 2017, avec sept collègues, il décide de quitter la webTV Eclypsia au moment où sa direction veut changer sa stratégie éditoriale. Ils n’aiment pas le projet et décident de monter leur propre affaire, qui répond à leurs envies. Du statut de simples employés, ils passent à celui d’entrepreneurs. Avec leurs économies, les huit garçons achètent des locaux, au cœur d’une zone industrielle au nord de Tours. Des locaux qu’il faut entièrement rénover pour accueillir les douze personnes de l’équipe, streamers ou techniciens.

« Nous avons tout fait tout seuls. Nous sommes arrivés, Nous avons posé le plancher nous-même, construit des murs. Nous les avons peints aussi », s’exclame Chap. Un Lego géant qui a aussi mobilisé les proches des jeunes hommes.

Une seule grande pièce accueille tous les streamers de Solary.

Ils sont à moitié ou totalement professionnels. L’ambiance est conviviale. Tongues au pied, habillés en jogging et sweat floqué du logo Solary, ils se tapent dans la main pour se dire bonjour.

Sur une table, du pain, des sacs marqués au logo d’une célèbre marque de hamburgers, de la pâte à tartiner, des paquets de bonbons, des canettes de boisson énergisante… Il y a un billard et une table de ping-pong. C’est plus un lieu de vie qu’un lieu de travail.

L’ancien hangar a été divisé en plusieurs zones. Au fond, dans un coin du bâtiment, face à des faux murs en briques, on retrouve les streamersjoueurs de Fortnite. Au centre de la pièce, collé au mur bleu foncé, un canapé fait face à une grande télévision. Accroché au-dessus, la carte du jeu League of Legends. Autour, des projecteurs de lumières. C’est l’endroit où ont lieu les émissions en plateau.

Juste en face, c’est l’espace des monteurs, des graphistes et du community manager. Au centre du bâtiment, il y a une arène, un octogone délimité par de grandes cloisons noires. Les streamers-joueurs peuvent s’y affronter à plusieurs sur différents ordinateurs. À l’autre bout du bâtiment, on trouve la webTV Hearthstone, mise en place à l’arrivée des anciens joueurs d’Armateam dans les locaux.

Pour assurer la rentabilité de la structure, les Solary ont fait un choix. Côté streamers, chacun dispose de sa structure et est son propre employé. « Les rémunérations varient beaucoup d’un mois sur l’autre à cause des revenus provenant de Twitch, de Youtube, expose Chap. Et les charges salariales sur un CDI sont indécentes. C’est compliqué d’expliquer à un mec de 18 ans qu’il a généré 10 000 euros de revenus mais qu’il n’en touchera que 5 000 car l’autre moitié part à l’Etat. En auto-entreprise, ces jeunes voient combien ils gagnent, déclarent eux-même leurs revenus et ça leur revient moins cher en charges. » 

Pour les joueurs professionnels, la situation est différente. « Ils sont tous sous contrat avec Solary », résume Chap. Les revenus tirés des compétitions vont directement dans les poches des joueurs.

Alexis « Chap Barret », l’un des cofondateurs de Solary. Photo : Twitter

Malgré cette organisation, comme chez Armatem la partie esport de Solary n’est pas rentable. « Il y a très peu de retour sur investissement dans l’esport français aujourd’hui, poursuit le jeune homme. Il y a seulement le sponsoring et la vente de produits dérivés qui permettent de monétiser une équipe. »

Solary a quatre sponsors : Logitech et Acer, fabricants de matériels informatiques ; Hidemyass, une entreprise qui propose de surfer en toute discrétion sur le web et Sneak, une marque de boissons énergisantes. Grâce à ses partenaires, Solary s’est fait, par exemple, offrir un grand nombre d’ordinateurs surpuissants pour pouvoir jouer et streamer en même temps.

La structure s’appuie également sur la bonne santé financière des WebTv pour financer ses équipes professionnelles. Elle choisit soigneusement les jeux sur lesquelles elle veut concourir. « On se lance dans des jeux de niches mais qui ont leur public en France, comme Super Smash Bross Ultimate (SSBU, un jeu de combats, NDLR) ou Trackmania (un jeu de courses de voitures, NDLR). »

La structure est aussi présente sur FIFA, Hearthstone, League of Legends et Fortnite. Pour chacun de ces jeux, elle a recruté des joueurs talentueux, capables de faire des performances au niveau international. Gluttony, le joueur SSBU, est l’un des meilleurs en Europe et a fini troisième d’une compétition internationale réputée.

Côté Fortnite, la structure a recruté Kinstaar, l’un des meilleurs joueurs francophones. Il fait plusieurs podiums lors de différents événements organisés par Epic Games, l’éditeur du jeu. Pareil pour Trackmania, où les deux joueurs Solary, CarlJr et Bren sont, après huit journées de compétitions, respectivement à la première et troisième place du championnat mondial.

En tout, depuis la création de la structure, c’est environ plus de 445 000 euros de cash prizes qui ont été remportés par les joueurs.

Glutonny, le joueur Super Smash Bross Ultimate de Solary, lors de la Gamers Assembly 2019, où il a remporté le tournoi. Photo : Margaux Dussaud.

Grâce aux résultats de ses joueurs et aux différents streamers, l’entreprise solidifie son image esport. Une force qui lui permet de créer de nouveaux partenariats et développer les WebTV. Celles-ci devraient générer plus de revenus et donc, in fine, selon la logique des fondateurs, financer la partie esport de l’entreprise.

Ce business model est assez inédit dans le paysage français si on en croit Alexis Barret : « Soit on a un mécène derrière soi qui allonge des millions, soit on reste une petite structure et on ne paie pas ses joueurs. Nous, nous avons nos WebTV qui génèrent de l’argent toute l’année et nous pouvons continuer à développer notre image de joueurs pro. »

Les Solary se portent bien et ont la tête pleine de projets : développer la scène esport sur Super Smash Bross Ultimate, se lancer dans l’organisation d’événements voire ouvrir un bar dédié au sport électronique.

Ils sont aussi soutenu par les pouvoirs publics. En décembre dernier, les jeunes entrepreneurs ont remporté le prix Top Entreprise numérique d’Indre-et-Loire, organisé par Tours Métropole et la Chambre de commerce et d’industrie de Touraine.

Alexis Chap Barret a rencontré Denis Masséglia, député La République en marche (LRM) de Cholet (Maine-et-Loire). Ce dernier a lancé le 30 avril 2019, à l’Assemblée nationale, un groupe de travail sur l’esport. Il veut voir ce qui est fait en France dans ce domaine et les changements qui peuvent être apportés. L’esport suscite aussi l’intérêt du ministère de l’Économie depuis presque quatre ans.

Un futur incertain où tout est possible

Région parisienne, Ivry-sur-Seine, rue Barbès. Dans un énorme bâtiment fait de verre et d’acier, la Direction générale des entreprises, un organisme du ministère de l’Économie, s’est emparée du dossier de l’esport en 2015. À l’époque, Axelle Le Maire, alors secrétaire d’État chargée du Numérique et de l’Innovation, réfléchit à la loi pour une République numérique.

Les acteurs de l’esport vont à sa rencontre. Ils voient dans ce texte une opportunité de faire reconnaître l’esport par l’État français. L’écosystème esportif explique les difficultés qu’il rencontre pour exercer et se développer en France.

Deux parlementaires, Rudy Salles (député UDI) et Jérôme Durain (sénateur PS), sont alors chargés de faire un rapport sur la pratique compétitive des jeux vidéos en France. Ils auditionnent tous les acteurs du secteur : managers d’équipes, éditeurs de jeux vidéos, joueurs, organisateurs d’événements… Leur rapport sert de base à l’écriture des deux articles de la loi qui doivent concerner de l’esport : le 101 et le 102.

Depuis février 2018, la juriste Chloé Borie travaille comme chargée de mission esport pour la Direction générale des entreprises. « Je m’occupe des aspects juridiques et économiques du secteur, explique la jeune femme. J’analyse les besoins réglementaires des acteurs de l’esport français. Pour l’aspect économique, je réfléchis à comment rendre la France plus attractive et comment aider les entreprises du domaine à se développer. »

Pour pouvoir employer des joueurs professionnels sous le contrat prévu par la loi, les structures esport doivent demander un agrément. L’une des tâches de Chloé Borie est de contrôler ces demandes. Aujourd’hui, seules huit structures ont reçu l’agrément. Un petit chiffre qui s’explique par le faible nombre d’équipes professionnelles en France, mais aussi par l’intérêt moyen que portent les structures au contrat de joueur pro.

« Recourir à un CDD pour employer un joueur quand on est une petite structure avec peu de trésorerie, nous savons que c’est compliqué », remarque la juriste. Le contrat proposé s’adresse aussi à des joueurs qui vivent de la compétition.

Or, ils sont peu en France. La plupart restent semi-professionnels ou amateurs dans des structures non-professionnelles. Denis Masséglia s’intéresse lui aussi au sujet. Il est déjà président du groupe de travail Jeux vidéo à l’Assemblée nationale. Ancien joueur de World of Warcraft, il veut faire rayonner l’esport français à travers le monde. S’il a déjà rencontré une partie de l’équipe Solary, il veut aller plus loin. Il a constitué un groupe de travail à l’Assemblée.

En juin, il veut produire un rapport sur les mesures de la loi pour une République numérique. Il sera présenté à la Commission économique de l’Assemblée et permettra d’ajuster les mesures déjà prises. « Ce qu’a fait Axelle Lemaire est une première étape, estime le député. Cela a permis de mettre l’esport français sur le devant de la scène. Mais cela n’englobe pas toutes ses spécificités. »

Dans son rapport, le député du Mainte-et-Loire veut explorer deux axes de l’esport : le professionnel et l’amateur. « En France, il y a 2 millions de joueurs. La moitié d’entre eux jouent en compétition. Là-dessus, il n’y a strictement rien dans la loi, déplore-t-il. Il faudra voir si la partie amateur a besoin d’aides pour se structurer. » Pour le déterminer, il compte auditionner de nombreux acteurs du secteur.

Julien Brochet, directeur de l’ESWC. Photo François Breton/EPJT

À côté des équipes professionnelles, la France compte d’autres entreprises reconnues dans l’esport mondial. Comme l’ESWC, l’Esport World Convention, un des plus gros organisateurs de compétitions. Fondée en 2003, elle a organisé pendant de nombreuses années la coupe du monde de jeux vidéo. Elle a ainsi accueilli en France les gamers du monde entier.

En 2016, l’ESWC est rachetée par la société Webedia, un géant du Web qui possède, entre autres, les sites jeuxvidéos.com et Allociné. Aujourd’hui, l’ESWC organise la Paris Games Week dont la dernière édition, en octobre 2018, a accueilli plus de 300 000 visiteurs au parc des expositions de la porte de Versailles. L’entreprise occupe le coin d’un open space au premier étage du siège de Webedia, à Levallois-Perret. 

Quatre salariés, dont  Julien Brochet, le directeur, viennent de rentrer de Casablanca au Maroc. Un événement à peine terminé, ils travaillent déjà au suivant.

Depuis son rachat par Webedia, l’ESWC cherche à s’implanter à l’international. Mais multiplier les rendez-vous n’est pas chose facile. Plusieurs paramètres sont à prendre en compte. Il y a ceux liés à l’événementiel : « Trouver une date, un lieu, un contenu à proposer. Ensuite, il faut ajouter les contraintes de l’esport. Il faut choisir le bon jeu, respecter le calendrier des éditeurs de jeux, s’assurer de la disponibilité des équipes », énumère Julien Brochet.

Organiser un tournoi coûte aussi très cher. Il faut compter « au minimum quelques dizaines voire centaines de milliers d’euros même pour un petit tournoi à 30 personnes », détaille Julien Brochet. Quelle que soit la taille de l’événement, il faudra connecter les ordinateurs, gérer la retransmission sur Internet et prévoir des traductions en plusieurs langues pour toucher un maximum de spectateurs en ligne. Les nouvelles technologies sont onéreuses. Pour l’ESWC, qui organise des événements à 200 000 personnes, les coûts atteignent le million d’euros.

Des dépenses pour des retours faibles. Pour Julien Brochet, la situation est tout à fait normale : « Le marché de l’esport est nouveau. C’est donc normal que nous ne fassions pas encore de bénéfices. Ce n’est pas grave tant qu’on sait que derrière d’autres compétitions viendront. C’est similaire à un club de football qui investit dans un joueur. Il mise sur ses performances pour que cela lui rapporte. »

« Les éditeurs ont été clairs : le jour où l’esport rapporte de l’argent, ils reprennent la main »

Emmanuel Martin

Les incertitudes ne sont pas que financières. L’une des principale tient à la propriété intellectuelle. En effet, les jeux vidéos appartiennent à des éditeurs qui sont les seuls à décider de leur utilisation. Si certains laissent les organisateurs d’événements faire ce qu’ils souhaitent, d’autres verrouillent leur utilisation.

Ainsi, Riot Games, éditeur de League of Legends, a mis en place ses propres tournois et championnats. L’entreprise a créé un circuit international très compétitif constitué de plusieurs championnats et divisions. Elle récupère la majeure partie des revenus ainsi générés .

« Les éditeurs ont été clairs : le jour où l’esport rapporte de l’argent, ils reprennent la main », affirme Emmanuel Martin, délégué général du Syndicat des éditeurs de logiciels de loisirs (Sell).

Le syndicat, qui regroupe plusieurs éditeurs influents (Activision Blizzard, Electronic Arts, Nitendo, Ubisoft…), s’est véritablement intéressé à la question de l’esport en 2015, lors de l’élaboration de la loi pour une République numérique. Il a notamment bataillé  sur le problème du flou juridique qui entourait les compétions de jeux vidéos.

Le retour des éditeurs met-il en péril l’écosystème esportif ? Pas pour Julien Brochet. L’ESWC « s’y est déjà préparée » et compte s’allier avec eux pour créer des événements. Du côté des équipes, « sur les nouveaux jeux, c’est au petit bonheur la chance », confie Alexis « Chap » Barret, de Solary. Pour elles, il sera primordial d’anticiper et d’avoir toutes les cartes en main avant de se lancer dans la compétition sur un jeu.

Conclusion, si la loi pour une République numérique a permis la reconnaissance de la discipline par les pouvoirs publics, des points sont à modifier.

« Il y a des choses à améliorer, bien sûr », reconnaît Chloé Borie à la DGE. Elle a donc lancé les Assises de l’esport, des ateliers pour échanger sur les différents problèmes qui touchent joueurs et organisateurs. Le ministère des Sports y participe ainsi que les différents acteurs de l’écosystème des sports électroniques français. Le but : faire émerger de nouvelles idées pour pouvoir proposer des nouveaux règlements d’ici septembre 2019. Et ainsi développer et fortifier l’esport français.

François Breton

@fanchbreton
20 ans.
Licence pro à l’EPJT, spécialité radio
Aime les faits-divers et la justice
Passé par France Inter, Europe 1, France Bleu Loire Océan et FB Drôme-Ardèche
Bientôt pigiste à France Bleu Drôme Ardèche

Thomas Dullin

@ThomasDullin
24 ans.
En licence pro de journalisme à l’EPJT, spécialité radio.
Passionné par les musiques actuelles, le sport, l’humour.
Passé par RCF Côtes d’Armor, France Bleu Orléans, Gascogne, Gard-Lozère.
Bientôt reporter à RTL.

Margaux Dussaud

21 ans.
En licence pro radio à l’EPJT
A fait ses débuts au Parisien et à France Bleu Orléans
Actuellement à RCF Touraine
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Formés pour un but

Formés pour un but

Formés pour un but

L’entraînement est le moment où les joueurs doivent montrer leurs progrès aux coachs

Joueur de football professionnel. Un métier qui fait rêver plus d’un adolescent. Mais pour ce choix d’orientation, le passage par un centre de formation est quasi-obligatoire. Les aspirants Mbappé devront y surmonter de nombreux obstacles :  isolement, pression constante, rigueur des entraînements…

Par Alice Blain, Victor Fièvre, Suzanne Rublon
Photos : Alice Blain, Suzanne Rublon/EPJT

Dans les couloirs qui mènent aux chambres des apprentis footballeurs, de la musique résonne. « On écoute du zouk love », crie l’un des pensionnaires à travers la porte. Situé à Arthon, à 15 kilomètres de Châteauroux, le centre de formation du club de La Berrichonne est plutôt animé.

Baptiste Canelhas, 18 ans, se repose dans la chambre qu’il partage avec un de ses coéquipiers. L’attaquant de l’équipe réserve s’est vu attribuer le titre de meilleur jeune du mois. Ce prix récompense les comportements exemplaires. L’ensemble des membres du centre, – cuisiniers, joueurs ou entraîneurs – a voté pour décerner ce titre. Le but ? Encourager les joueurs à respecter ceux qui les entourent.

La chambre du garçon, qui suit quelques cours à la fac, est un modèle de propreté. Rien ne dépasse, hormis un banc de musculation, installé là en plus des infrastructures du club, preuve de la détermination du jeune homme. Peu de source d’amusement pour lui : « Si j’ai du temps libre, je fais la sieste. Moi, je prends du plaisir grâce au football. C’est comme ça que j’ai décidé de vivre mon adolescence. » Quand ils ne dorment pas, les apprentis footballeurs se retrouvent pour jouer au foot, sur console cette fois.

Les chambres, à l’image de celle de Baptiste Canhelas, sont impeccables. L’exigence est le maitre mot des encadrants. Des inspections régulières sont effectuées, avec sanctions en cas de désordre. Même rigueur au centre de formation du Tours FC. « J’inspecte les dortoirs et si c’est mal rangé, je dépose un post-it. Quand un joueur en accumule trois, il est privé de match », explique Bastien Boutet, le responsable pédagogique.

C’est la proportion des joueurs sortant de centre de formation sans signer de contrat pro.

 

L’exigence des encadrants est justifiée : la concurrence est âpre pour réussir. « Il y a plus de chance de devenir énarque que footballeur. » Par cette formule, Abdel Bouhazama, directeur du centre de formation d’Angers SCO, illustre bien l’adversité à laquelle sont confrontés les apprentis footballeurs. Selon la Fédération française de football (FFF), en 2016, 84 % des joueurs sortaient de centre de formation sans avoir signé un contrat professionnel.

Les faibles perspectives de succès pourraient installer une ambiance délétère entre les joueurs. Pas du tout : « Ils sont tous soudés », assure Alain Larvaron, directeur du centre de formation du club de Tours. « On est une bande de potes », confirme Nassim El-Hamine, joueur du club tourangeau. L’intégration passe autant par le terrain que par l’internat.

Les externes s’exposent parfois à une mise à l’écart. C’est ce qu’a vécu Victor Bodoignet. Cet étudiant en architecture a quitté le centre de formation du Tours FC en 2017, au bout de trois ans. « En plus de ne pas être titulaire, je dormais chez mes parents, ce qui a favorisé mon isolement », regrette-t-il. Dans les centres, tout doit tourner autour du ballon rond.

Dans les couloirs trône la devise « Passion et formation riment avec ambition ». À côté sont exposés les portraits d’anciens pensionnaires du centre devenus professionnels : Benjamin Nivet, Flavien Tait, de bons joueurs de Ligue 1 ou encore Florent Malouda, ex-international français. Le nom de ce dernier, arrivé à Châteauroux en 1995, n’évoque pas grand chose pour les jeunes du centre. Les plus vieux sont nés en 2000. Mais ils doivent tout de même connaître le club dans lequel ils signent : « Avant leur entrée dans le centre, on leur fait passer un test avec des questions sur l’histoire du foot et de La Berrichonne », explique Armindo Ferreira, directeur de la formation.

Le centre de formation de La Berrichonne est situé à Arthon, à 15 kilomètres de Châteauroux, dans un ancien hôtel. Photo : La Berrichonne de Châteauroux

La plupart des jeunes ont atterri dans ces centres un peu par hasard. « Il n’y a plus vraiment d’attachement au maillot », confirme Alain Larvaron, directeur de la formation au Tours FC. Baptiste Canhelas, fait encore exception. Lui se considère comme un « enfant de la Berrichonne », car il est originaire du département. Beaucoup de ses coéquipiers arrivent de la région parisienne et n’avaient, jusque-là, aucun lien avec le club de l’Indre. Et sans doute une connaissance très vague de sa localisation.

L’apprentissage du football se déroule souvent loin du domicile, les joueurs quittent leur famille avec l’objectif de devenir footballeur professionnel. Les centres de formation doivent néanmoins leur assurer un « double projet ». En plus de la réussite sportive, ils doivent leur offrir une formation scolaire.

Dans la majorité des clubs, les adolescents sont scolarisés dans des établissements classiques. « Quand les cours sont donnés au centre, les joueurs restent en permanence au club. Cela peut entraîner une souffrance psychologique. Le pire, c’est quand le joueur est blessé, qu’il voit ses coéquipiers aller s’entraîner sans lui et qu’il stagne au centre, sans contacts extérieurs », explique Abdel Bouhazama, directeur de la formation au club d’Angers SCO. Il a connu cette situation quand il travaillait à l’AS Saint-Etienne.

« Pour les profs, les footeux, ce sont ceux qui sont toujours fatigués, qui ne participent pas, qui viennent les mains dans les poches… »

Bastien Boutet, Tours FC

Les cours à l’extérieur permettent aux adolescents d’être en contact avec des personnes extérieures au monde du football, de sortir de leur bulle sportive. « On est tout le temps ensemble au lycée, relativise Lucas Delage, du Tours FC, au sujet de ses camarades du centre. On n’a pas la même mentalité que les autres élèves. »

Certains disent pâtir de ces différences et ont le sentiment d’être stigmatisés. Bastien Boutet qui s’occupe, entre autres, des relations entre le personnel éducatif et les jeunes du Tours FC, le constate : « Pour les profs, les footeux, ce sont ceux qui sont toujours fatigués, qui ne participent pas, qui viennent les mains dans les poches. Les professeurs ont beaucoup d’exigence avec eux et ne laissent rien passer. »

Ceux qui ont des difficultés à suivre les cours classiques passent un CAP métiers du football

Malgré tout, les jeunes sportifs ont besoin d’être soutenus par le corps enseignant. Cela passe par une meilleure compréhension de leurs réalités. Certains clubs, comme Angers SCO, ont donc décidé de faire visiter leurs infrastructures aux CPE, aux proviseurs et aux professeurs. « Ils peuvent alors se rendre compte du quotidien et de l’environnement d’un jeune en centre de formation », précise Abdel Bouhazama.

Un environnement qui peut se révéler pesant pour ceux qui ne sont pas scolarisés à l’extérieur. Steven Tsoukadozi, grand et svelte défenseur central de 18 ans à La Berrichonne de Châteauroux. fait partie des rares jeunes du club à être scolarisés au centre de formation. « J’avais trop de difficultés à suivre les cours traditionnels », explique-t-il. Il regrette de ne plus être en contact avec d’autres gens de son âge. « Ici, on voit les mêmes personnes et nos discussions tournent souvent autour du football. »

Rayan Aït-Nouri, défenseur gauche de 17 ans, suit lui aussi des cours au sein de son club, Angers SCO, où il a signé un contrat professionnel. Le jeune espoir, pisté par des clubs étrangers comme la Juventus de Turin ou le RB Leipzig, ne peut aller au lycée puisque les entraînements avec le groupe professionnel accaparent une bonne partie de son temps.

Plutôt que de suivre des cours comme les gens de son âge, il a le droit à des modules personnalisés comme média training, gestion du patrimoine ou anglais. « Nous lui apprenons à s’exprimer devant les médias, à gérer ses dépenses, ses recettes, ses charges, détaille Abdel Bouhazama. Pour qu’il reste connecté avec la réalité. »

Il n’aura cependant pas de diplômes, au contraire de ses coéquipiers lycéens. Les taux de réussite au baccalauréat général des centres de formation sont très bons : 87 % pour le Tours FC en 2018, 100 % pour Angers SCO et La Berrichonne sur les trois et quatre dernières années. Plusieurs facteurs expliquent ces chiffres. Pour Bastien Boutet, c’est dû au fait que « les jeunes ont des avantages, comme des horaires aménagés, une dispense d’EPS. Une heure trente est également dédiée à l’étude chaque jour ».

Les centres de formation d’Angers et de Châteauroux ont un taux de réussite au bac plus élevé que les lycées français. Source : Éducation nationale

Que ce soit l’exigence de réussite scolaire et sportive ou encore la vie en communauté et l’éloignement de la famille, les entraîneurs s’accordent tous pour affirmer que cela endurcit les jeunes mentalement. Les encadrants sportifs et scolaires endossent le rôle de la famille.

Abdel Bouhazama le constate : « Je vois les jeunes plus souvent que leurs parents. » Une relation qui n’implique pas beaucoup de familiarité. La distance entre les jeunes et le coach est bien réelle. Etienne Lefay, ancien pensionnaire d’Angers SCO, se souvient que les jeunes « avaient assez peur du coach Abdel. Quand tu n’as que 17 ans et qu’il te crie dessus, tu perds souvent tes moyens ». C’est pour cela que, même à distance, la présence de la famille reste essentielle.

A Chateauroux, le constat est le même et la relation avec la famille est entretenue soigneusement. « On s’appelle tous les jours », reconnaît en souriant Steven Tsoukadozi.

Afin de favoriser la réussite des jeunes, les centres offrent un encadrement et un cadre de vie privilégié. Les joueurs sont constamment entourés par du personnel éducatif, médical et des surveillants. Des privilèges qui les coupent quelque peu de la réalité. Ce n’est qu’à l’issue de la formation qu’ils en prennent conscience. Yero Diop, 27 ans, passé par le centre de formation du Havre, ex-joueur du FC Nantes et actuel propriétaire de salons de coiffure, l’a constaté : « Au centre, nous sommes très entourés par les coachs, les médecins… Mais après la carrière, il ne reste plus que la famille et les amis. »

Les jeunes côtoient tous les jours des professionnels, sans vraiment échanger avec eux. À Châteauroux, les apprentis footballeurs ont, dès 9 heures, un cours de musculation intensif. Ils se rassemblent dans les vestiaires, avec serrage de mains de rigueur pour chaque personne croisée.

Certains joueurs professionnels sont déjà présents dans la salle et s’entraînent de leur côté. « On les croise souvent mais ils ne nous conseillent pas trop… » reconnaît Mbemba Sylla, costaud défenseur central des U19 de Châteauroux. Devenir comme eux, signer un contrat, c’est ce à quoi il aspire, avec forcément une belle somme à la clé.

L’argent est présent très tôt, ce qui peut entraîner un décalage avec leurs camarades aux études plus classiques. Mais ce salaire n’a rien à voir avec ce qu’ils peuvent percevoir s’ils réussissent une carrière professionnelle. Salariés du club, ils gagnent minimum 300 euros par mois, selon les contrats établis par la FFF et leur niveau. Une somme qu’ils doivent alors apprendre à gérer.

« Tous les mois, je rapporte mon bulletin de paye à la secrétaire qui me donne des conseils », raconte Mbemba Sylla. D’autres, comme Steven Tsoukadozi, se préoccupent peu de ce qu’ils touchent : « Je ne sais pas vraiment quoi faire de mon argent donc je n’y touche pas. » Elodie Giraudon, sa responsable pédagogique, tente de rapprocher le plus possible ses cours d’écogestion de ce qui attend les apprentis footballeurs : contrats, droits, devoirs, pièges à éviter, etc.

Les apprentis footballeurs seront amenés à gagner beaucoup plus d’argent s’ils deviennent professionnels. Source : Recrutementfoot.com et Footmercato.net

Pour aider les centres à pallier la rupture avec la vie réelle, l’organisme Fondaction du football a été créé à l’initiative de la FFF. Le déclic ? L’attitude des Bleus lors de la Coupe du monde 2010 en Afrique du Sud. Devant les caméras du monde entier, les joueurs français avaient refusé de sortir du bus pour aller à l’entraînement. Leur attitude avait alors été condamnée par de nombreux politiques.

Guillaume Naslin, secrétaire général du Fondaction, relativise : « Ils étaient coupés des réalités. A 20 ou 25 ans, ils n’avaient vécu qu’avec une cohorte de coéquipiers, à huis clos. » Depuis, les leçons ont été tirées et des actions ont été mises en place pour lutter contre la rupture avec les réalités de la vie.

Exemple, les apprentis du centre de formation du PSG ont rencontré des élèves de l’Opéra de Paris. L’objectif ? « Échanger avec des jeunes au quotidien similaire, même si la discipline est encore plus importante à l’opéra », détaille Guillaume Naslin.

Ceux du SCO ont visité une usine de brioches industrielles, un partenaire du club. La Berrichonne de Châteauroux a emmené ses jeunes à l’ouverture d’un supermarché, tôt le matin, afin qu’ils découvrent la réalité du monde du travail.

Les jeunes footballeurs castellroussins ont assisté à l’ouverture d’un supermarché, aux aurores.

Le corps de ces sportifs de haut niveau est leur outil de travail. Au quotidien, l’équipe médicale est présente pour leur enseigner les bonnes pratiques. Lors des entraînements, le préparateur physique les aide à bien s’échauffer. Les joueurs consultent les kinés avant de jouer, pour un suivi de leurs ennuis physiques.

Les équipes médicales doivent aussi déceler les blessures qui sont dissimulées. Certains jeunes les minimisent afin d’assurer leur sélection le week-end. « Ils ne veulent pas montrer leurs faiblesses au coach », souligne Élodie Giraudon.

D’autres, en revanche, conscients de l’importance de leur physique, craignent beaucoup la rechute. Ce fut le cas de ce jeune joueur de Châteauroux qui craignait de retourner sur les terrains après une entorse. « On a été obligé de faire une radiographie pour lui prouver qu’il n’avait rien », explique Armindo Ferreira, son directeur.

« Tous n’ont pas le niveau »

Alain Larvaron, Tours FC

Les joueurs se confient difficilement à leurs entraîneurs car ce sont eux qui les jugent au niveau sportif, principale préoccupation des joueurs. Ils préfèrent parler aux autres encadrants. À Châteauroux, Élodie Giraudon est la seule femme de l’équipe pédagogique qu’ils côtoient.

Les jeunes discutent plus facilement avec elle. Ces présences féminines dans des milieux quasi-exclusivement masculin apportent « un côté maternel ». Avec elles, ils abordent plus facilement les questions sentimentales.

En entrant au centre de formation, l’objectif de ces jeunes est bien sûr de devenir joueur professionnel. Mais dans certains clubs, les coachs recrutent volontairement trop de jeunes joueurs afin d’avoir des équipes complètes, en sachant qu’ils ne feront pas tous carrière.

« Tous n’ont pas le niveau. On oriente les exercices en fonction des deux ou trois joueurs qui ont le potentiel », confirme Alain Larvaron du Tours FC, qui n’hésite pas à parler de remplissage. Victor Bodoignet l’avait ressenti : « Ils m’appelaient juste pour les entrainements. Je ne faisais pas partie de leur projet. » 

Les soins sont essentiels avant chaque début de match, afin de prévenir des blessures.

Baptiste Mantaux, coach des U18 (moins de 18 ans) de Châteauroux, ajoute : « On se doit d’avoir des effectifs importants en cas de blessures. » Les membres des équipes médicales ont eux aussi un rôle important. Romain Marteau, kiné dans l’équipe de réserve de Reims, le souligne : « Je ne suis pas le coach, pas le copain. Il faut être entre les deux tout, en restant pro mais sympa. »

Quand ils ne deviennent pas professionnels, les apprentis footballeurs suivent généralement les pas de ceux qui les ont encadrés durant leur formation. Ainsi, Bastien Boutet, formé au Tours FC, est devenu entraîneur grâce aux liens qu’il avait noués dans son club d’origine. Les centres organisent des cursus pour devenir coach. Ils peuvent également proposer à leurs joueurs un CAP métiers du football.

La majorité de ceux qui continuent à jouer après le centre le font au niveau amateur. Des partenariats existent entre les collectivités locales et les clubs non-professionnels. « Les joueurs sont employés à la mairie, en tant que commerciaux ou comptables au club », explique Abdel Bouhazama.

Pour ces joueurs, les divisions inférieures sont surtout un moyen de rebondir. « Je joue à Saumur, en National 3. Mais je n’abandonne pas mon rêve de devenir professionnel, reconnaît Nikola Stojanovic, 21 ans, formé au SCO. Même si mon club formateur m’a lâché sans vraiment d’explications. »

Toute la journée, les apprentis footballeurs n’attendent qu’une chose : pratiquer leur passion. À 15 h 30, Baptiste Mantaux emmène les joueurs dans un minibus. Vingt minutes de trajet, direction l’entraînement, à Châteauroux. Dans les vestiaires, les jeunes retrouvent leurs camarades scolarisés hors du centre de formation, dans les lycées de la ville.

Une fois leurs shorts noirs et leurs maillots rouges enfilés, débute le rituel d’avant match, avec serrage de mains obligatoire à chaque personne présente aux abords du terrain. Pour les blessés : passage par le cabinet de Richard Hernaez, le kiné. 

La politesse et le respect sont des valeurs inculqués aux jeunes footballeurs.

Une fois les soins terminés, ils rejoignent les autres sur le terrain. « Tu m’as ramené des poireaux ? » demande le soigneur à un vieil homme au bord du terrain. Près de vingt ans que ce retraité suit toutes les équipes de La Berrichonne. Il n’a pas de légumes pour le staff aujourd’hui, mais a repéré des joueurs. « Celui-là̀, on va bientôt en entendre parler », assure-t-il, en désignant un dribbleur castelroussin. 

L’échauffement débute au coucher du soleil. Une partie du groupe commence par courir autour du terrain tandis que les gardiens répètent les exercices techniques. Le match commence et les lumières s’allument. Ils joueront jusqu’à la nuit noire, sous les cris de leurs coachs. Les « Suivez ! Ça vient ! Emmène ! » se succèdent. La séance se termine avec des étirements. La minorité des pensionnaires de La Berrichonne rejoint ensuite le centre de formation, à Arthon, 

Les autres retournent à leur vie d’interne au lycée. Ils gardent un pied dans la vie sans le football, pour que le choc ne soit pas trop violent lorsque les crampons ne seront plus des outils de travail. Le diplôme, à la manière des protèges tibias, leur évitera des déconvenues devant la violence de l’entrée dans la vie active.

Alice Blain

@al_blain
Étudiante en journalisme en deuxième année à l’EPJT.
Passée par Le Parisien et Le Midi Libre à Montpellier.
Passionnée de culture.
Se destine à la télévision ou au web pour réaliser des documentaires.

Victor Fièvre

@victor_fievre.
20 ans.
Étudiant en journalisme en deuxième année à l’EPJT.
Passé par Sud-Ouest La Rochelle et Angers télé.
Passionné de sport et de musique.
Parle de rap sur Interlude.

Suzanne Rublon.

@suzannerublon.
20 ans.
Etudiante en journalisme en deuxième année à l’EPJT.
Passée par L’Est Républicain Besançon et Ouest-France Rennes.
Passionnée de photographie et de culture.
Se destine à la radio. 

Le sport amateur sur la touche

Le sport amateur sur la touche

Le sport amateur sur la touche

Pour le club de rugby de Tours, il est de plus en plus difficile d’équilibrer le budget. Photo : Tanguy Homery/EPJT

À cinq ans des jeux Olympiques et Paralympiques de Paris, le sport amateur français s’essouffle. Financements en baisse, contrats supprimés, les petits clubs sont dans le rouge. L’Agence nationale du sport, mise en place à partir d’avril 2019, ambitionne de résoudre les problèmes.

Par Paul Abran, Tanguy Homery et Chloé Rebaudo

En entrant dans le gymnase, le froid est saisissant. Sur les deux courts du club de tennis de Montlouis-sur-Loire (Indre-et-Loire), une quinzaine de jeunes joueurs s’entraînent sans répit pour se réchauffer. Clément, leur coach, passe d’un groupe à l’autre pour les conseiller. Régulièrement, les balles viennent s’écraser avec fracas contre la vitre du bureau du président.

Serge Stocker observe avec attention les joueurs auxquels il tient : « En un an, on a gagné six adhérents. C’est énorme dans le contexte actuel. » Car, depuis quelques années, les finances du club fonctionnent à flux tendu. Auparavant aidé par l’État et le département, « aujourd’hui il n’y a plus rien ». Heureusement, les bénévoles répondent encore présent pour faire fonctionner la structure.

« Je n’ai rien à envier à mes autres potes entraîneurs », assure Clément pour qui la bonne ambiance entre les adhérents est une motivation importante. « Le président est derrière moi, il me soutient dans tous les projets que je veux entreprendre. » Si le président semble réussir à garder la tête hors de l’eau, il craint que le bénévolat ne puisse garantir la stabilité du club. « Revenez dans dix ans quand ça aura explosé. »

Un budget qui s’essouffle

Les adhérents du club d’athlétisme A3T à Tours profitent d’une piste quasi-neuve et de nombreux entraîneurs. Photo : Chloé Rebaudo/EPJT

Voté en lecture définitive le 20 décembre 2018 à l’Assemblée nationale, le projet de loi de finances (PLF) qui prévoit le budget de l’État pour 2019 fait polémique. Entre 2018 et 2019, l’enveloppe consacrée à la « promotion du sport pour le plus grand nombre » a baissé de 30 %. Le gouvernement espère tout de même atteindre 3 millions de pratiquants supplémentaires d’ici 2022.

Moins de budget mais plus de pratiquants, les acteurs du mouvement sportif s’interrogent. L’économiste du sport Jean-François Bourg, notamment, s’inquiète de l’avenir du sport amateur : « Je ne comprends pas le désengagement de l’État alors que le sport est le premier mouvement social en France. » Le budget de l’État diminue, les contrats aidés sont progressivement supprimés depuis 2016 et les collectivités territoriales sont encouragées à faire des économies. Résultat, le sport amateur souffre.

Au ministère des Sports, la baisse du budget alloué au sport pour tous s’explique par un transfert de fonds non utilisés en 2018 dû à une surévaluation des cotisations salariales prévues pour les arbitres. Toutefois, elle n’a pas empêché d’augmenter la part consacrée au «développement du sport de haut niveau ». Celle-ci augmente de 10 % par rapport à 2018, passant de 209 à 230 millions d’euros.

Serge Stocker, président, et clément Debackere, entraîneur de l’AS Montlouis Tennis, lors de l’entraînement des plus jeunes. Photo ; Tanguy Homery/EPJT.

Une augmentation qui permettrait de mieux organiser les jeux Olympiques de Paris en 2024. Au-delà du résultat sportif de la France aux JO, le Comité national sportif et olympique (CNOSF) mise sur l’héritage de l’événement. « Nous souhaitons faire de la France une nation de culture sportive », explique Bernard Amsalem, vice-président du CNOSF.

Pour cela, il s’appuie sur les chiffres du baromètre national des pratiques sportives publié par le ministère des Sports le 17 janvier 2019. D’après l’enquête menée à l’été 2018, 52 % des Français ont une pratique sportive régulière quand un quart de la population souhaite exercer une nouvelle activité.

Grâce à ses bons résultats, l’A3T est un club qui se porte bien. Une exception dans un contexte de financements en baisse pour le sport amateur. Photo : Chloé Rebaudo/EPJT

Pour y arriver, l’engagement financier de l’État doit concerner l’ensemble de la population et pas seulement le sport d’élite. C’est pourquoi le CNOSF a lancé une pétition contre la baisse des moyens dans le sport français le 21 septembre 2018. Après deux baisses budgétaires consécutives et la suppression de 1 600 postes techniques au sein du ministère des Sports, la démission de la ministre Laura Flessel, le 4 septembre, a été l’événement de trop.

Régis Juanico, député et vice-président du groupe de travail « Organisation des Jeux olympiques et paralympiques de Paris en 2024 » à l’Assemblée nationale, tempère dans un tweet cité par 20 minutes :

Et malgré les rumeurs concernant la situation fiscale de l’ex ministre, il confirmera sa position au journal, le 5 septembre 2018. « Je maintiens que sa démission est liée à des raisons de moyens. Elle était prise en tenaille entre des objectifs extrêmement ambitieux fixés par le président de la République (augmentation du nombre de pratiquants, 80 médailles aux JO) et la faiblesse des moyens mis à sa disposition. »

Pour les petits clubs, les jeux Olympiques semblent loin tandis que les besoins financiers sont urgents. Eric Thomas, président de l’Association française de football amateur (Affa), affirme qu’en France, 4 000 clubs de football ont été contraints de mettre la clé sous la porte ces quatre dernières années, faute de moyens. La situation des petites structures, il la connaît bien lui qui fut président du club de football de Montlouis-sur-Loire, près de Tours.

Au Comité d’organisation des jeux Olympiques (Cojo), le président et ancien champion olympique Tony Estanguet tente de rassurer les acteurs du mouvement associatif sportif. Il partage l’inquiétude des clubs quant au désengagement de l’État mais assure tout de même que les JO auront un héritage propice au développement du sport pour tous. Avec, notamment, de nouvelles infrastructures et une demande de pratique accrue à l’issue de l’événement. Mais, pour le moment, les clubs doivent se serrer les coudes et trouver des solutions à court terme pour ne pas finir dans le rouge.

Garder la tête hors de l’eau

Situé sur les bords du Cher à Tours, le TAC a besoin d’un budget conséquent pour assurer son fonctionnement. Photo : Tanguy Homery/EPJT

La part des fonds que reçoivent les clubs est de plus en plus réduite. Quatre acteurs se partagent le financement du sport amateur. Les collectivités territoriales en sont les principaux financeurs avec 13 milliards d’euros versés aux clubs chaque année.

En comparaison, l’État a une part bien moindre puisqu’il donne environ 850 millions d’euros, ce qui représente un peu moins de 1 % du PIB français.

Les entreprises privées, elles, investissent entre 3,5 et 3,7 milliards d’euros. Quant aux fédérations, leurs budgets dépendaient du Centre national pour le développement du sport (CNDS), une entité publique rattachée au ministère des Sports. Une entité qui a disparu.

Quel que soit le sport, l’entretien du matériel est un véritable problème financier. Photos : Paul Abran/EPJT

Ces subventions ne sont pas suffisantes et les clubs doivent s’en remettre aux cotisations des adhérents pour équilibrer leur budget. Des cotisations qui représentent parfois la moitié de leur budget.

À l’AS Montlouis tennis (Indre-et-Loire) cette année, 27 000 euros proviennent des inscriptions. Les six nouveaux joueurs inscrits cette saison ce sont 1 000 euros supplémentaires, de quoi réjouir Serge Stocker, le président. D’autant que la structure a perdu ses financements liés au CDOS (comité départemental olympique et sportif) et au CNDS.

Pour continuer de proposer des entraînements aux adhérents, la structure de Montlouis s’est associée à trois autres clubs afin de partager le salaire d’un entraîneur (30 000 euros l’année). Ils ont ainsi formé le Gevet ou Groupement d’employeurs du Vouvrillon et de l’est tourangeau.

Mais faute de moyens, seuls deux clubs font encore partie de ce groupement : Montlouis-sur-Loire et Saint-Martin-le-Beau. Le premier, qui compte le plus grand nombre d’adhérents, prend désormais en charge 87 % du salaire de l’entraîneur. Et en fin de saison, le constat est souvent le même. Les comptes sont tout juste à l’équilibre, avec un manque de 500 euros.

Pour soutenir les associations, la région Indre-et-Loire a mis en place un dispositif d’aide. Le Cap’Asso a pour objectif de soutenir sur trois ans un projet, sportif ou non. Jusqu’en décembre 2018, pouvaient s’ajouter les aides du CNDS, régressives sur quatre ans.

Pour en bénéficier, il fallait répondre à divers critères sociaux établis par l’administration publique tels que : être dans un territoire en développement ou dans des quartiers prioritaires de la ville (QPV)… Mais les critères pouvaient changer tous les ans.

Les moyens du CNDS provenaient notamment de différentes taxes sur la Française des jeux (FDJ) ou sur les droits payés par les chaînes télévisées pour obtenir les retransmissions d’évènements sportifs (taxe Buffet).

L’Andes regroupe les élus en charge des sports de l’Hexagone et d’Outre-mer. Elle leur permet d’échanger sur les politiques sportives des villes et de représenter les intérêts des collectivités locales auprès de l’Etat et du mouvement sportif.

Plusieurs acteurs ont suggéré de modifier ce système de prélèvement afin que davantage d’argent revienne au sport amateur. L’Association nationale des élus en charge du sport (Andes) et le CNOSF veulent déplafonner ces taxes.

En effet, actuellement, la taxe sur la FDJ s’élève à 1,8 % sur chaque achat. « Or, sur chaque acte, seulement 1 % est redistribué au sport pour tous, le reste allant à l’État », s’insurge Bernard Amsalem. Lui souhaite que l’intégralité de la taxe revienne au sport amateur.

Mais seuls 10 % des clubs sollicitaient le CNDS. Le ministère des Sports a donc décidé de supprimer ce service à compter du 31 décembre 2018 pour laisser place à l’Agence nationale du sport.

L’agence qui va tout sauver

Photo : Chloé Rebaudo/EPJT

La nouvelle agence devait être mise en place en mars. Mais son lancement a finalement été repoussé au 15 avril. Elle doit placer tous les financeurs du sport au même niveau : État, fédérations et collectivités territoriales. Ces trois entités devront décider, avec les financeurs privés, la répartition des moyens alloués au sport.

Pour sa première année de fonctionnement, l’agence est censée bénéficier d’un budget de 350 millions d’euros. « C’est bien pour démarrer », estime Bernard Amsalem qui participe à la création de l’agence.

Le budget de l’agence provient en grande partie des fonds qui étaient alloués au CNDS. « L’agence aura deux piliers : un bras sur le haut niveau, qui va disposer de 90 millions et un bras sur le développement [les financements en direction du sport amateur, NDLR] qui va disposer à peu près de 260 millions », détaille le président du CNOSF, Denis Masseglia.

Ces planches ont été réalisées dans le cadre d’un partenariat entre l’Ecole publique de journalisme de Tours et l’Académie Brassart-Delcourt, à Paris.

Si les bienfaits de l’agence sont régulièrement mis en avant par le ministère des Sports et le CNOSF, les délais posent questions. « 2019 sera une année de transition, prévient Denis Masseglia, on ne peut pas transformer un système vieux de soixante ans en une seule année. »

Cette transition interroge sur les moyens dont pourront disposer les clubs en 2019 : la suppression du CNDS étant déjà effective, d’où proviendront les moyens financiers ? Une critique que le président du CNOSF ne souhaite pas entendre : « Il y avait 10 % des clubs qui émargeaient au CNDS et d’un coup le CNDS devient la solution miracle. »

« Le CNDS avait l’avantage de contrôler les crédits », explique Régis Juanico. Les clubs devaient répondre à des critères sociaux pour toucher des fonds publics. Pour le député encarté à Génération.s, « les luttes sociales de l’Etat, ce sont des questions qui ne sont pas gérées par les fédérations ».

Une critique que ne peut accepter Bernard Amsalem, ancien président de la Fédération française d’athlétisme : « Nous avons été les premiers à mettre en place des actions dans les quartiers sensibles ». Et de citer le dispositif Urban athlé.

Peu importe les difficultés rencontrées, un but procure toujours la même joie aux amateurs. Photo : Chloé Rebaudo/EPJT

Mais, sur le terrain, les dirigeants de club se plaignent des fédérations. Guy Bessay, président d’un club d’athlétisme à Tours, regrette le prix trop élevé des licences. En plus de la cotisation qui revient aux clubs, les adhérents doivent payer 60 euros pour financer la FFA.

Le Comité national olympique et sportif français (CNOSF), association loi de 1901, est à la fois le représentant du mouvement sportif français auprès des pouvoirs publics, en particulier du ministère chargé des sports, et le représentant en France du Comité international olympique. (Wikipedia)

Problème : « Les plus jeunes payent alors que la fédération ne fait rien pour eux, elle ne leur organise pas de compétitions. »

Au club de tennis de Montlouis-sur-Loire, on critique la déconnexion de la fédération par rapport au terrain. « Si un jeune veut jouer au niveau européen, tous les frais sont à la charge de la famille » affirme Serge Stocker.

Éric Thomas, le président de l’Affa, explique cette situation par un manque de démocratie au sein des fédérations « toutes puissantes ». Selon lui, il faudrait que les représentants des clubs amateurs aient leur mot à dire dans les décisions nationales.

Une proposition de loi déposée le 23 janvier 2019 par les députés Aude Amadou et Pierre-Alain Raphan va dans ce sens : limite du nombre de mandats, mise en place du vote en ligne, transparence des décisions… La proposition de loi souhaite « rapprocher les adhérents de la vie démocratique fédérale » et « renforcer la transparence et l’éthique des dirigeants ».

Bernard Amsalem, auteur d’un rapport sur le sujet pour le ministère des Sports, propose que les fédérations ne soient plus des associations mais des sociétés coopératives d’intérêt collectif. « Aujourd’hui, plusieurs fédérations sont intéressées par ce statut car il permettrait d’associer les usagers à la gouvernance. »

Les lycéens de la section sport du lycée Grandmont de Tours s’entraînent plusieurs fois par semaine. Peu à peu, ils se spécialisent dans certaines disciplines.

L’Association Française de Football Amateur (AFFA) a pour objectifs de défendre le football amateur notamment en proposant des initiatives pour améliorer le jeu et l’esprit sportif, imaginer une gouvernance plus démocratique du football, organiser une meilleure représentation du foot d’en bas pour obtenir les moyens nécessaires à notre action de service public…

Dans les prochaines semaines, les débats autour de l’agence nationale du sport seront nombreux. Maintenant qu’une date de lancement a été fixée au 15 avril, c’est le fonctionnement précis de l’agence qui doit être déterminé. Et pour le moment, peu d’informations ont été communiquées à ce propos.

Même André Bahon, ancien responsable du CNDS en Indre-et-Loire et futur fonctionnaire de l’agence, affirme n’être « pas plus informé que la presse ». Pas de doute : les clubs vont encore devoir patienter.

Paul Abran

@abran_paul
21 ans
En première année de journalisme à l’EPJT.
Passé par Le Parisien et L’Equipe. Rédacteur pour Badzine (média web d’actualité sur le badminton). Se destine au journalisme de sport.

Tanguy Homery

@tanguy_homery
21 ans
En première année de journalisme à l’EPJT.
Stage à France Culture et à DataGueule, passé par différentes radios locales bretonnes. Se destine au journalisme radio. Sa prédilection : les sujets de société.

Chloé Rebaudo

@RebaudoChloe
22 ans
En première année de journalisme à l’EPJT. Passée par Europe 1 Sports et AFP Sports, rédactrice pour We Sport FR. Souhaite commenter les arrêts pleine lucarne.

Poker : le dessous des cartes

Poker : le dessous des cartes

Poker : le dessous des cartes

Non le poker n’est pas fini ! Depuis plusieurs années, les joueurs utilisent des outils mathématiques et technologiques pour améliorer leurs performances et déceler les secrets d’un poker infaillible. Le hasard est toujours là mais il s’appréhende de façon plus scientifique. L’analyse du comportement des adversaires est reléguée au second plan. L’époque des légendes Doyle Brunson ou Phil Hellmuth serait-elle révolue ?

Par Naïla Derroisné, Albin Mouton et Maxime Taldir

Je sais jouer au poker

Je continue la lecture

Je veux apprendre à jouer


Table finale du Main Event des World Series of Poker 2003. Le tournoi le plus important de l’année. Sur 839 joueurs, il n’en reste  que deux pour remporter le prestigieux bracelet de champion et les 2 500 000 dollars de gains. D’un côté de la table, Chris Moneymaker. Ce comptable américain de 27 ans s’est qualifié grâce à un tournoi sur Internet à 39 dollars quelques mois auparavant. Polo noir sur les épaules, casquette et lunettes de soleil aux verres teintés, l’Américain est M. Tout-le-monde, juste arrivé dans un milieu qu’il ne connaît qu’à travers son expérience en ligne. Face à lui, Ihsan « Sam » Farha. Le Libanais, joueur professionnel depuis plus de dix ans, a, lui, payé les 10 000 dollars d’entrée au tournoi. Costume noir, chemise ouverte et bijoux en or, « il joue le rôle parfait du pro typique de Las Vegas », commente Moneymaker après le tournoi.
En un contre un, ou heads-up, Sam Farha accuse un retard de près de 2 millions de jetons sur Chris Moneymaker après un énorme bluff de l’Américain lors de la main précédente. Les deux regardent leurs cartes : cinq de carreau et quatre de pique pour Moneymaker contre valet de cœur et dix de carreau pour Sam Farha. Avant le flop, Sam Farha a 64 % de chance de victoire. 
Après des heures de jeu, le Libanais ne sait pas encore qu’il est sur le point de disputer sa dernière main. Frustré de s’être laissé berné de la sorte par un joueur non professionnel, il prend les devants avec son valet-dix et mise 100 000 jetons de son tapis. Son adversaire le suit rapidement avec son quatre et son cinq. Le flop tombe et trois cartes apparaissent : valet de pique, cinq de carreau et quatre de trèfle. Top paire pour Farha. Moneymaker touche deux paires.
C’est désormais l’Américain qui a 76 % de chance de remporter cette main. Il check, lentement, pour laisser son adversaire miser 175 000. Avec le même calme, il annonce une relance à 300 000.

Sam Farha, qui rumine toujours le coup d’avant, part à tapis. Immédiatement, Chris Moneymaker le suit, montre ses cartes, se lève, jette sa casquette et ses lunettes. Sam Farha retourne ses cartes d’un geste de dépit. Alors que la turn est posée (un huit de carreau sans incidence sur le jeu), l’Américain ne tient plus en place, à quelques secondes de réaliser le rêve de tout joueur de poker. La river tombe : un cinq. Moneymaker remporte la main avec full aux cinq par les quatre. L’Américain explose de joie et entraîne la salle avec lui. Les commentateurs n’en reviennent pas : « Ça va au-delà d’un conte de fées, c’est inimaginable. »

Quand il lève les bras, Chris Moneymaker n‘imagine pas qu’il vient de révolutionner un jeu vieux de plusieurs siècles. Pour la première fois, un joueur qui arrive d’Internet gagne le plus grand tournoi du monde. Cet événement est diffusé à la télévision et marque le début de l’air médiatique du poker.

Mais tout commence vraiment l’année précédente, en 2002. Le World Poker Tour (WPT), surnommé « la NBA du poker » par certains, est diffusé pour la première fois à la télévision, aux États-Unis. Il s’agit d’une série de tournois de poker à travers le monde, à plusieurs milliers de dollars l’entrée. Lors de la première diffusion, des millions de téléspectateurs américains découvrent avec engouement ce jeu et s’y intéressent de près. Il faut attendre 2005 pour que le WPT arrive sur le petit écran en France, sur Canal+. Une idée du chanteur Patrick Bruel, vainqueur d’un bracelet aux WSOP 1998. Il commente l’émission. Les abonnés de la chaîne cryptée approuvent.

Cette démocratisation allume l’étincelle qui fait exploser le poker, tant en terme d’audiences télévisées qu’en terme du niveau de jeu qui augmente. Ce que l’on pensait n’être qu’un jeu réservé à une minorité de passionnés devient un phénomène mondial. De nombreux sites fleurissent sur la Toile, comme Full Tilt Poker aux Etats-Unis, Pokerstars ou encore Winamax en France. Entre 2002 et 2005 de nouvelles figures du poker font leur apparition : Tom Dwan, Gus Hansen, Patrik Antonius… À l’époque, ces jeunes joueurs agressifs développent leur jeu sur Internet. Ils deviennent les nouvelles machines à gagner du circuit.
Cette période marque la naissance d’une génération de joueurs sur Internet. Mais ce qui change d’une génération à une autre c’est, avant tout, le degré d’approfondissement dans l’étude du jeu. Car le poker évolue constamment. Chercheurs et joueurs tentent d’aller toujours plus loin dans l’utilisation des mathématiques et des probabilités au poker. Cela est comparable au domaine de la science. Chaque nouvelle découverte permet aux chercheurs suivants de pousser la réflexion encore plus loin. « Les plus grands cerveaux du monde s’y sont penchés, pour mathématiser le jeu », explique Simon Sanches, joueur de poker et plus connu sur Internet sous le pseudo « Pe4nuts ».
Finalement la génération actuelle reprend ce qui a déjà été fait et l’approfondit. Il y a trente ans, relancer une grosse somme d’argent avant le flop était main courante. Si le montant de la grosse blinde était de 2 000, la relance aurait tourné autour de 6 000 ou 8 000. Aujourd’hui, si le montant de la grosse blinde est de 2 000, la relance sera de 4 000. Actuellement, les joueurs réfléchissent aussi aux positions des joueurs sur la table (voir ci-contre), à l’éventail de mains gagnantes, aux fréquences de mises ou encore au temps de réflexion des joueurs… Tout est calculé de la manière la plus précise possible afin que les joueurs puissent maîtriser n’importe quelle main face à n’importe quel adversaire.
Il serait envisageable de considérer que ces nouveaux jeunes, qui ont fait leurs preuves sur Internet, constituent la « nouvelle génération » de joueurs de poker, mais ce n’est pas réellement le cas. Bruno Fitoussi, dans le monde du poker depuis plus de vingt ans, a suffisamment d’expérience pour l’affirmer. « J’entendais déjà ce terme de “nouvelle génération” il y a quatre ou cinq ans. Aujourd’hui on me parle encore d’une “jeune génération”. »
Il n’en demeure pas moins que la génération actuelle impose son style. Les joueurs en ligne utilisent aussi les nouvelles technologies pour améliorer leurs performances sur Internet. Pour prendre la meilleure décision, ils utilisent des logiciels de simulation appelés « solvers ». Le principe est simple : on entre tous les paramètres de la main dans le logiciel. Il analyse et calcule la meilleure décision théorique à prendre grâce au pourcentage de victoire à chaque étape du jeu. C’est de ce principe très théorique, appelé « Game Theory Optimal » ou GTO (meilleure décision théorique en français), que les joueurs tentent de se rapprocher.
Un joueur français, Alexandre Luneau, 30 ans, fait l’unanimité quant à ce style de jeu. « Il n’y a pas mieux en terme technique et mathématique en France que lui, explique Kevin Noblat, alias Harper, journaliste spécialiste du poker. Nous avons commencé à jouer ensemble, à Londres en 2007. Moi j’avais mon ordinateur et une bière. Lui avait son ordinateur, un cahier et un stylo. À chaque main, il prenait des notes. Après il s’enfermait pendant plusieurs heures pour revoir ses mains. Lui n’a pas besoin de solvers. Il pourrait presque les créer ».
Dans le documentaire Dans la tête d’un joueur de poker diffusé sur RMC Découverte en 2016, Alexandre Luneau, ancien membre du Team Winamax, explique sa vision du poker : « J’approche vraiment le poker comme un problème scientifique et j’essaie de le résoudre. L’essence de ce jeu est mathématique. » On le voit passer des examens approfondis. Son activité cérébrale est ensuite analysée par des scientifiques. Résultat : ils considèrent qu’Alexandre Luneau fait partie de ceux dont la mémoire est « excellente ». « Le cerveau d’Alex fait donc moins d’efforts que la moyenne pour mémoriser les cartes et les statistiques du jeu », commente la voix off. Servane Barrault, maître de conférences en psychologie à l’université de Tours et auteure d’une thèse dans laquelle elle parle des joueurs de poker, confirme que pour atteindre l’excellence il faut posséder certaines compétences intellectuelles, « des capacités de bases en logique et en raisonnement » notamment.
Pour les joueurs online qui n’ont pas ces capacités naturelles, les logiciels d’aide à la décision viennent combler ce manque. Pour Bruno Fitoussi, ces moyens technologiques peuvent être comparés à un exosquelette pour un soldat du futur : « Il va être capable de soulever des masses incroyables et d’envoyer des grenades à 500 mètres. Mais ce n’est pas parce qu’il est plus doué, c’est uniquement parce qu’il possède cet exosquelette, explique-t-il. C’est la même chose pour les joueurs online. Ils se munissent de moyens technologiques pour gagner plus mais ils n’ont rien découvert et ne jouent pas mieux que les anciens. »
Ces logiciels d’aide à la décision, majoritairement utilisés par de jeunes joueurs, soulèvent aussi des questions déontologiques et éthiques. Serait-ce comparable à de la triche ? Ou à du dopage ? Si certains joueurs en ligne les utilisent, beaucoup n’y ont pas forcément accès (les logiciels sont payants et parfois très chers) et peuvent trouver cela déloyal. Les chances de remporter une partie de poker sont donc biaisées par ces logiciels. Mais, pour le moment, rien ne les interdit. Et Bruno Fitoussi d’ajouter : « On peut comparer ça avec le poker en live et les joueurs qui portent des lunettes de soleil. Ce n’est de la triche qu’à partir du moment où les lunettes sont interdites pour tout le monde. »
Triche ou non, chances de gagner biaisées ou pas, la seule condition pour réellement être performant sur le jeu en ligne, c’est la rigueur. Sur le sujet, Bruno Fitoussi cite en exemple le Français Benjamin Pollak, 34 ans, troisième du dernier Main Event des WSOP. « Il fait partie de ces jeunes qui sont passés de grandes prépas ou écoles d’ingénieurs au monde du poker, explique-t-il. Ils ont l’esprit mathématique et savent ce qu’est la rigueur. » 
Mais pour l’atteindre, pas la peine d’être surdiplômé ou d’avoir des compétences hors-normes, selon Simon Sanches. « Les mathématiques ne devraient pas être une barrière. On peut bien gagner sa vie au poker sans diplôme. Il suffit juste de se souvenir de certains schémas que l’on applique ensuite. Comme aux échecs. » Pour comprendre ces schémas, il propose sur son site internet, Kill Tilt, des vidéos explicatives sur le poker, tant sur les aspects les plus simples que les plus complexes. « Nous donnons tout simplement des cours auxquels les gens assistent », résume-t-il. Et des vidéos comme celles-là, il y en a des milliers d’heures sur le Net, diffusées par des joueurs professionnels (Daniel Negreanu, YoH Viral), des marques (Winamax, Pokerstars) ou des communautés de joueurs. De quoi potentiellement faire d’un joueur très mauvais, mais motivé et rigoureux, un futur champion du monde.
Les jeunes « joueurs-mathématiciens » originaires d’Internet font parfois grincer des dents l’ancienne génération. Beaucoup ont été dépassés par les évènements. « C’est toujours plus facile quand on a un bon bagage technique de s’adapter au live, explique Gaëlle Baumann, joueuse professionnelle du team Winamax et dixième du Main Event des WSOP en 2012. Par contre, l’inverse n’est pas tout le temps vrai. C’est plus difficile, pour des joueurs qui ont toujours joué dans des tournois live, de se convertir au jeu sur Internet. »

D’autant que les joueurs actuels ont des manières de jouer au poker en live différentes. « C’est vrai que les jeunes joueurs à table sont moins ludiques, moins rigolos, regrette Bruno Fitoussi. Fedor Holz, qui n’a que 24 ans, par exemple, ne prononce pas un mot derrière ses lunettes ». « C’est juste une autre forme d’acting, (jeu d’acteur NDLR) justifie Harper, dans le « RMC Poker Show », l’émission hebdomadaire qu’il anime à la radio avec Daniel Riolo et Moundir. Avant les joueurs discutaient entre eux. Ils parlaient… Par ailleurs, maintenant, c’est le temps de réflexion que les joueurs vont interpréter et non plus les tics comportementaux. »

Gaëlle Baumann, connue pour son visage impassible, ajoute : « La nouvelle génération apporte moins d’importance aux expressions corporelles, les “tells”, mais elle va plutôt se concentrer sur la technique pure avec une approche plus stratégique, plus mathématique. »

L’ambiance d’un poker live et celle d’un poker en ligne ne sont donc pas du tout les mêmes. Pour se rendre compte de l’atmosphère qui règne autour des tables, les vraies, celles des tournois live, rien de mieux que d’assister à l’un d’entre eux. Que ce soit à Las Vegas ou bien, à plus petite échelle, dans de petites villes de province en France, l’environnement est le même.
Le bruit des jetons qui glissent entre les doigts, la tension autour des tables ou l’euphorie des gagnants et la déception des perdants restent des constantes.
Lorsqu’il s’agit de vivre un tournoi, ces émotions sont les mêmes, que l’on soit amateur ou professionnel. Jordan Rusque a 26 ans, il est informaticien et vit près d’Orléans. En novembre 2017, il a remporté l’étape de Blois du Winamax Poker Tour, un tournoi live où tous les joueurs se sont qualifiés gratuitement sur Internet. Lorsque Jordan était étudiant, il affrontait ses adversaires sur Internet. Aujourd’hui, il ne joue presque plus. Son travail ne lui laisse pas beaucoup de temps. Mais, concède-t-il, le poker est beaucoup plus intéressant en live que sur Internet. « C’est plus sympa de jouer en face de ses adversaires. Voir la tête qu’ils ont. J’essaye de lire leur visage. Et si je n’y parviens pas, je m’oblige moi-même à faire une “poker face” pour ne pas laisser paraître mes émotions… Ce n’est pas évident ! [rires] »
Cette ambiance, c’est aussi ce que viennent chercher certains « jeunes joueurs » professionnels issus d’Internet. Dans le documentaire Nosebleed réalisé par Victor Saumont en 2014, Alexandre Luneau raconte que « la seule chose cool dans les tournois live, c’est la sensation d’adrénaline et de tension qui peut se créer dans des tables finales. C’est vraiment extraordinaire. C’est ce que je viens chercher ici, les frissons qu’on ressent à une table finale ».

Il y a également un autre aspect que les joueurs issus du Web recherchent dans les tournois live : la gloire et la reconnaissance de leurs pairs. Pour l’atteindre, une des solutions est de décrocher un des fameux bracelets des World Series of Poker. Mais cette sacralisation du bracelet, Alexandre Luneau en a fait les frais lors des WSOP en 2014. Venu pour tout gagner, il a échoué deux fois en table finale. « À partir du moment où je n’ai pas de bracelet, je suis déçu… Mais on ne peut pas gagner à chaque fois. Ce n’est pas grave, j’en aurai deux l’année prochaine ! [rires] », ajoute-t-il, face caméra.   

Pour les anciens joueurs qui ont gloire et bracelets, il est donc aujourd’hui nécessaire de s’adapter à la technique des petits nouveaux du Net. Si certains, comme Phil Hellmuth (recordman du nombre de titres aux WSOP avec quatorze bracelets), ont toujours été radicalement opposés aux nouvelles techniques provenant d’Internet, d’autres comme Daniel Negreanu (plus grand vainqueur de gains de l’histoire avec plus de 35 000 000 dollars) ont su se remettre en question. « Il maîtrise déjà tout et, pourtant, il continue à faire l’effort de travailler avec des logiciels. C’est un vrai professionnel et un exemple à prendre », admet Kevin Noblat.
Pour Simon Sanches, ancien joueur professionnel, le rejet de la nouvelle génération est un problème de fierté : « Si on demande à un marchand de chevaux ce qu’il pense des voitures, il va être un peu aigri. Là, c’est pareil. L’ancienne génération va dire qu’Internet a dénaturé le poker. Que ça a tué l’esprit du jeu. En fait, ils ont juste été dépassés techniquement et ça les a touché dans leur ego. » Même analyse pour Daniel Negreanu, qui répond directement à Phil Hellmuth sur son blog : « Tu prends cet ego, tu l’avales et tu réalises qu’au lieu de combattre la vérité, tu devrais apprendre de cette nouvelle génération qui a passé un nombre incalculable d’heures à analyser les moindres paramètres du jeu. Ils savent des choses qu’on ne connaissait pas il y a des années. Donc, pourquoi ne pas apprendre d’eux ? »
Mais il ne faut pas se leurrer, tout n’est pas si simple ni si théorique. Pour le Dr Kyle Siler, auteur d’une étude appelée Social and Psychological challenges of poker (Défis sociaux et psychologiques du poker), « même si un joueur base toute sa stratégie autour des mathématiques, il aura toujours à faire face à la frustration, l’ennui, la malchance, les hauts et les bas ». Pour ce qui est de la malchance, autrement dit la variance ou encore le hasard, les mathématiques ne peuvent rien contre ça. Bruno Fitoussi le confirme : « Là, tout roule pour Fedor Holz, mais la chance va tourner. Des joueurs comme lui, il y en a eu et il y en aura encore. » Car à force de travailler, on oublierait presque que le poker repose sur une partie non négligeable de chance. « Sur un tournoi à 1 000 joueurs, ça peut être le moins bon qui gagne parce qu’il va bénéficier de cette part de hasard. Et ça fait partie du charme du jeu », explique Kevin Noblat. Mais ce genre de situation ne peut s’appliquer qu’à court terme, sur un seul tournoi.
Dans son étude, Kyle Siler théorise le facteur chance : « Parfois, certains joueurs jouent très mal mais ils ont de la chance et gagnent beaucoup d’argent sur un tournoi. » Mais de manière générale, ce n’est pas le cas des professionnels. Eux doivent avoir des résultats sur le long terme. Ils doivent apprendre à « gérer la chance et à la comprendre. Cela doit faire partie de leurs compétences, ajoute Kyle Siler. C’est une des choses que nous apprend le poker : être honnête avec soi-même vis-à-vis de chaque situation rencontrée et savoir séparer la partie chance, sur laquelle aucun joueur n’a d’emprise, de la gestion humaine de cette chance. »
Cette gestion de la chance, ou de la malchance, et tous les préceptes de jeu acquis en jouant des milliers de mains, ne sert parfois à rien face au hasard. Parfois, une main peut être jouée de la meilleure des manières possibles, selon le principe GTO en ligne ou sur une lecture du jeu de son adversaire en live, « les résultats ne correspondent pas à la qualité de jeu proposée par un joueur », comme l’explique, Kyle Siler, fataliste.
La fin de parcours du Belge Davidi Kitai dans l’une des épreuves des World Series of Poker 2016, immortalisée par les caméras du programme « Dans la tête d’un pro », illustre parfaitement ce moment où l’on pense avoir toute l’emprise sur une main, mais où le hasard en décide autrement. Avec as et valet de trèfle, Davidi Kitai se retrouve face à un joueur expérimenté qu’il connaît : Dan Smith, un Américain. Davidi Kitai, membre du Team Pro Winamax, suit une première relance  de 21 000 avant le flop. Après le flop composé d’un huit et d’un quatre de cœur ainsi que d’un valet de pique, Dan Smith mise 16 000. Une mise jugée « petite » par Davidi Kitai, qui évalue minutieusement toutes les mains que représentent ce montant. 
Il en déduit que son adversaire a très peu de chance d’avoir un jeu plus fort que le sien. Dan Smith suit et dévoile un as de cœur et une dame de trèfle. Avec une main moins forte au début, le Belge est désormais en position de force face à son adversaire. La turn et la river tombent : un neuf et une dame. Davidi Kitai perd le coup et une grosse partie de ses jetons. Il commente sur la vidéo : « Même si ce coup a fait particulièrement mal, j’essaie d’oublier. Je reste concentré sur le moment présent. Ça arrive, c’est le poker. Je n’ai aucun regret sur la manière dont j’ai joué ce coup. » 
Pas encore éliminé du tournoi mais désormais avec un tapis très faible, Kitai se couche ou part à tapis systématiquement. Une stratégie qui fonctionne jusqu’à une nouvelle main couronnée de malchance. Avec as de carreau et roi de cœur, Davidi Kitai mise tous ses jetons, mais il est à nouveau suivi… par Dan Smith, avec valet de trèfle et dame de cœur. Le flop est favorable au Belge qui touche une paire d’as. Mais dans le même temps, deux trèfles sortent pour l’Américain. De nouveau, la turn et la river tombent : un sept et un as de trèfle. Davidi Kitai perd à nouveau le coup à cause d’une river malencontreuse et se fait éliminer du tournoi.
Ces deux coups très similaires et rapprochés dans le temps prouvent que rien ne doit être pris pour acquis au poker. On peut être un très bon joueur de live et savoir lire ses adversaires tout en connaissant parfaitement les bases mathématiques développées en ligne. À la fin, peu importe : tout se joue à la river. Phil Hellmuth peut donc souffler. La génération actuelle, les « young stupid kids » comme il les appelle, n’a pas tué l’esprit du jeu.
Sources : Les montants des gains des joueurs sont tirés des bases de données pokerdb.thehendonmob.com et wsop.com au 20 janvier 2018.

Naïla Derroisné

@nailader
21 ans.
En licence pro radio
à l’EPJT.
Passée par Radio France, Europe 1 et Réunion Première Radio. J’ai aussi travaillé pour RCF Touraine. J’aime les longs-formats radio et j’envisage de partir en Amérique Latine.

Albin Mouton

@Albin_Mouton Âge : 22 ans Licence TV @EPJTours Administrateur pour @FrenchAFC, coach formé par @Arsenal, passé par @TF1 et @VosgesTV. Je souhaite réaliser des documentaires pour la TV et le Web.

Maxime Taldir

20 ans.
@maximetaldir
En licence pro
radio à l’EPJT.
Passé par Le Courrier de l’Ouest, France Bleu Breizh Izel et Sud Ouest.
Lauréat de la bourse
RMC Sport 2018.
Souhaite parler de sport à la radio..

La Remontada des ultras

La Remontada des ultras

La remontada des ultras

Ça y est ! la Coupe du monde de football 2018 a commencé et la France vient de gagner son premier match contre l’Australie. Pour le plus grand bonheur des amoureux du ballon rond. L’occasion de revenir sur des histoires autour de ce sport.  Et notamment celle des supporters du PSG. Ils partent à la reconquête de leur territoire : la tribune. Bannis du Parc des Princes pendant six ans, les ultras ont signé leur retour l’année dernière. Mais à la moindre incartade, tout peut s’arrêter.

Par Alice Kachaner (texte et photos)

Mika regarde son téléphone pour connaître le score. Du haut de la tribune du Roazhon Park, à Rennes, où sont réunis les ultras parisiens, drapeaux, écharpes et voiles télescopiques obstruent la vue. Rien que du bleu et du rouge. Le PSG mène 2 buts à 1 face à Rennes.

Mika, la quarantaine, est vice-président du CUP (le Collectif ultra paris), l’association qui rassemble toutes les mouvances de supporters du PSG et qui a été autorisée, il y a tout juste un an, à retrouver ses quartiers au Parc des Princes, virage d’Auteuil. Alors qu’ils n’étaient qu’une centaine l’année dernière, le CUP rassemble aujourd’hui 2 800 membres, tous unis par leur passion pour le club parisien.

Mika a l’habitude d’aller au stade sans voir le match. Il le regardera en replay, plus tard, en rentrant chez lui. Ici, l’objectif, c’est de mettre l’ambiance et de soutenir son équipe, « partout et toujours » précise-t-il. Perchés sur des grillages, les chefs de chœur, qu’on appelle « capos », s’égosillent dans leur mégaphone. Amidou motive ses troupes : « On lâche rien les gars, c’est bien ! ». Ils chanteront sans interruption pendant quatre-vingt-dix minutes, sans compter les arrêts de jeu. « Chanter me donne des frissons, contre le Celtic à Glasgow, j’en avais les larmes aux yeux », se rappelle David, un supporter de longue date. Aujourd’hui, à 40 ans, il aimerait arrêter, prendre sa retraite de supporter, pour profiter davantage de sa famille, mais il n’y parvient pas. « Il dit ça toutes les semaines ! », confirme son fils, un brin ironique.

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Ils sont nombreux, comme David, à faire des sacrifices pour sentir ce frisson inexplicable qui les prend aux tripes. Être ultra, prend du temps et de l’argent. Entre les matchs à domicile, ceux de l’équipe masculine, ceux de l’équipe féminine, les déplacements en France, à l’étranger et les permanences durant lesquelles on fabrique les banderoles, un supporter ultra dépense en moyenne 400 euros par mois.

«  Pour Paris, je perds la raison »

Dans le car qui mène les supporters à Rennes, Francky et Romain sirotent leur pack de bières en faisant des selfies. Originaires du Cateau-Cambrésis (Hauts-de-France), ils sont partis à 6h45 ce matin et ne seront de retour chez eux que le lendemain, à l’aube. Quelques sièges plus loin, une bande de potes se moque gentiment de Boris. Il a dû négocier avec son épouse pour partir à Madrid, le 14 février dernier. « Je ne peux pas tous les faire, sinon, quand je rentre, je trouve sur la table les papiers du divorce ! » plaisante-t-il, une gourde de whisky-coca à la main. Yannick aussi essaye de trouver un équilibre entre sa passion pour la tribune et sa vie personnelle. Il travaille en salle des marchés et préfère rester discret : « Les collègues ne comprennent pas pourquoi on fait des kilomètres pour chanter comme des débiles. »

Au fond de l’autocar, l’ambiance est moins aux confidences. Au rythme d’un tambour, on révise les classiques du répertoire : «  Pour Paris, je perds la raison », « Les Marseillais, c’est des PD et leurs ultras des enculés ». Ces chants font partie de l’histoire du club et du folklore. L’alcool et les pétards circulent. Un coin chicha a également été improvisé. On entrouvre les issues de secours pour laisser s’échapper les vapeurs de tabac parfumé à la menthe.
Ici, les supporters oublient leur quotidien, leurs problèmes et même les règles principales de sécurité. « Arrêtez de sauter les gars ! » tempête Laurent, chauffeur et co-gérant de la société d’autocars ATEV. Il accompagne les ultras parisiens depuis plus d’un an. Ses avertissements ne suffisent pas à calmer le jeu.

Quelques minutes plus tard, il s’arrêtera sur le bord de la route pour les forcer de s’asseoir. Son associé refuse d’assurer les déplacements de supporters. Laurent, lui, aime le foot. Alors il se montre compréhensif même s’il préférerait que les gars n’enfument pas son véhicule.

« Siamo tutti antifasciti (nous sommes tous antifascistes)», martèle un groupe de supporters à l’arrière du car. Mika ne manque pas de leur rappeler que le collectif est désormais apolitique. Le CUP prétend tourner la page des affrontements entre les franges radicales d’extrême-gauche et d’extrême-droite qui ont marqué l’histoire des supporters du club.

Mika veut croire que les rivalités entre les tribunes de Boulogne et Auteuil sont dépassées. Les ultras sont désormais tous réunis sous une même bannière, mais il sait à quel point cette union est fragile et qu’au moindre écart de conduite, tout peut s’arrêter. « Les ultras du PSG sont attendus au tournant » regrette-t-il. Comme beaucoup, il n’a pas oublié le plan Leproux. En 2010, suite au décès de Yann Lorence, un membre de la tribune de Boulogne
battu à mort par des membres de la tribune d’Auteuil, les dirigeants du PSG ont mis fin aux regroupements de supporters et rendu obligatoire le placement aléatoire. Les groupes les plus violents ont été dissous et de nombreux individus se sont vus interdits de stade, parfois injustement.

Les nombreux procès gagnés par l’Adajis, l’association qui défend les droits des supporters du PSG, en témoignent. « Après ces mesures, l’ambiance du Parc des Princes est devenue soporifique, mais ces règles étaient nécessaires pour la sécurité de tous, celle du public et des joueurs », se rappelle Denis Troch, ancien entraîneur du PSG. Il faudra attendre octobre 2016 pour que l’enceinte sportive retrouve son panache d’antan, date d’un accord conclu entre le CUP, la préfecture de Paris et Nasser Al-Khelaïfi, le président qatari du club. Depuis, la politique est un sujet tabou chez les ultras. La tribune d’Auteuil accueillerait toutes les sensibilités, de l’extrême-droite à l’extrême-gauche. Mais on préfère ne pas en parler.

Des déplacements sous surveillance

A l’entrée de Rennes, un convoi de la police nationale vient à la rencontre des cars de supporters. Quatre motards et un fourgon ouvrent la voie aux 300 ultras qui font le déplacement en terres bretonnes. Sous les huées des passagers, le cortège sera escorté jusqu’à l’entrée du Roazhon Park. Cela fait partie des compromis auxquels les supporters ont dû consentir. Warren, un membre du groupe Nautecia, s’agace de ce cérémonial : « Bientôt ils nous mettront des puces derrière l’oreille pour nous surveiller. »

Les ultras regrettent les conditions de déplacement coercitives. Certains, comme Baptiste, parviennent néanmoins à s’en affranchir en partie. Il est venu à Rennes par ses propres moyens, pour profiter de la ville, manger une crêpe et boire des bières entre copains. Les services de sécurité du stade ont manqué ne pas le laisser entrer. Il lui a fallu négocier et montrer patte blanche. La raison ? En tant qu’ultra du PSG, il a signé une charte dans laquelle il s’est engagé à ne pas se rendre en centre-ville lors des déplacements de son équipe. Les mains accrochées au grillage qui le sépare des autres spectateurs, Baptiste s’insurge: « Ils nous traitent comme des animaux. »

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Les ultras pâtissent d’une image stéréotypée, souvent assimilée au hooliganisme. « Bien sûr, il y a un aspect bestial, bourrin, mais il faut aller au-delà », admet Yannick, accompagné de ses deux garçons, Thomas, 7 ans, et Romain, 9 ans. Tous deux portent un maillot du PSG qui leur arrive aux pieds. Ensemble, ils vont voir le match Paris-Nantes depuis le virage d’Auteuil. Comme son père l’a fait avant lui, Yannick veut inculquer à ses enfants les valeurs de la tribune : celles de la tolérance, de la solidarité mais aussi un sentiment d’appartenance. « Chez nous, il y a de tout, des mecs qui bossent à l’usine, des cadres, des intérimaires, beaucoup d’imbéciles aussi ! Côtoyer des gens différents est une vraie force », poursuit-il. Pendant la rencontre, il manœuvrera avec fierté la grande voile télescopique aux couleurs de son collectif. Derrière lui, des supporters en furie qu’il aime comparer à une famille. Une famille recomposée, une famille comme les autres, avec ses heures sombres, ses heures de gloire et un avenir à inventer.

Alice Kachaner

@AKachaner
30 ans
Année spéciale à l’EPJT
J’aime la radio, la presse écrite et la photo.
Passée par Radio France, Nice Matin et le service éco du Figaro.
Passion cachée pour les faits divers, le thé vert et la gym suédoise.