Les écoles esport

Les écoles esport

Étudiants en esport

les bêta-testeurs

Les étudiants de la Paris Gaming School en plein cours de montage. Photo : Nathan Filiol/EPJT

Les jeux vidéo sont une passion pour de nombreux jeunes qui souhaitent en faire leur métier. Pour répondre à la demande, les formations post-bac, spécialisées dans l’esport, fleurissent. Les étudiants des premières promotions dressent le bilan entre espoir et désillusion.

Par Noémie Baudouin, Lucie Diat et Nathan Filiol
Bande dessinée : Serena Ramakers et Hugo Sedletzki/Académie Brassart-Delcourt

Salle sombre, écrans lumineux, casques sur les oreilles, regards fixes, main droite sur la souris, main gauche sur le clavier multicolore. Le bruit des cliquetis inonde la salle. La chaleur dégagée par les ordinateurs ferait presque oublier la fraîcheur du mois de novembre. L’ambiance est studieuse. Silencieux, les deux jeunes joueurs en formation enchaînent les parties de tir, concentrés et imperturbables.

À l’étage supérieur de la Paris Gaming School (PGS), cachée dans une impasse de Montreuil, un open-space regroupe le reste de la promotion qui compte une quarantaine d’étudiants.

Parmi eux, Noémie Fleurigeon, 21 ans, passionnée de jeux vidéo et de réseaux sociaux. La jeune femme, timide en apparence, assume avec confiance ses ambitions : « J’aime jouer aux jeux vidéo. Mais ce que je veux vraiment, c’est manager une équipe. »

Noémie et Patrick ont des projets différents mais se retrouvent autour de leur passion pour l’esport. Photo : Nathan Filiol/EPJT

Pendant qu’elle suit un cours de montage vidéo, certains de ses camarades jouent. D’autres travaillent. Des rires s’échappent ici et là. L’atmosphère est détendue. « Ici, s’amuse la jeune femme, c’est une ambiance familiale. »

Si l’emploi du temps n’était pas projeté au tableau, il serait difficile de deviner que l’on se trouve dans une école. La PGS propose une formation post-bac dans l’esport. À partir de septembre et pendant neuf mois, elle forme ses jeunes recrues à des professions liées au sport électronique.

« Le milieu manque considérablement de personnes formées. C’est le moment de se lancer », explique Patrick Moreau. Après avoir traversé la France depuis Nice pour intégrer le cursus parisien, ce jeune étudiant souriant espère bien réussir dans ce domaine qui le passionne. 

Mais seuls quatre étudiants sur dix iront au bout de la formation et très peu pourront réellement travailler dans ce milieu convoité.

Un secteur qui fait rêver

Un étudiant s’entraîne sur Fortnite pour devenir joueur professionnel. Photo : Nathan Filiol/EPJT

L’esport désigne à la fois la pratique du jeu vidéo multijoueur, notamment en réseau, et l’ensemble des compétitions dédiées à cette pratique. Avec 23 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2018 , le marché français est un des leaders européens et mondiaux. L’écosystème est cependant toujours en phase de professionnalisation.

Nicolas Besombes est le vice-président de France Esports. Photo : Nathan Filiol/EPJT

 « Les compétences qui sont aujourd’hui recherchées dans cette industrie sont de plus en plus élevées », explique Nicolas Besombes, vice-président de l’association France Esports et maître de conférences à l’université Paris-Descartes. Pour lui, « la question de la professionnalisation est indissociable de celle de la formation ». 

Fondée en 2016, France Esports a pour but de rassembler tous les acteurs du sport électronique du pays, qu’ils soient joueurs, développeurs et promoteurs, autour du développement structurel de cette pratique. Principale intermédiaire entre le milieu et le gouvernement, l’association garde un œil sur l’évolution de l’offre d’écoles spécialisées qui s’est accélérée depuis 2017.

Et pour cause : l’esport fait aujourd’hui rêver bon nombre d’adolescents. Il a succédé au cinéma, très populaire auprès des jeunes. Ils sont attirés par la perspective de vivre de leur passion. Mais ils étaient et restent trop souvent inconscients du manque de débouchés. 

« C’est un secteur de niche, analyse Nicolas Besombes. Il y a peu de structures professionnelles que ce soit chez les équipes, chez les organisateurs d’événements voire chez les éditeurs. Actuellement, il n’y a pas suffisamment de places en France pour tous les étudiants qui sortent des écoles. »

D’autant qu’ils sont de plus en plus nombreux. En tout, il existe une dizaine de formations spécialisées dans l’Hexagone. Tous les ans, de nouvelles écoles ouvrent leurs portes pour répondre à la forte demande d’étudiants qui ont grandi en jouant à League of Legends. La première tentative d’école d’esport, en 2015, était pourtant loin d’être prometteuse…

Le premier centre de formation est fondé à Bouguenais, près de Nantes. The Esport Academy (TEA) propose aux étudiants une formation spécialisée avec un programme généraliste et des interventions de professionnels. Neuf mois de formation en pension complète pour un montant annuel de 5 000 euros.

Mais les premières difficultés se font rapidement jour. L’encadrement se délite. Le rêve de devenir joueur professionnel s’estompe. Le budget de l’école se creuse jusqu’à afficher un déficit colossal. « Les directeurs sont partis en décembre 2016, laissant le centre en détresse financière », se remémore Stéphane Marquez, gestionnaire de TEA après le départ des fondateurs.

Une nouvelle direction se met alors en place. D’anciens étudiants sont élevés au rang de membres de staff et maintiennent le centre à flot. Bastien Sourmail voulait devenir joueur professionnel. Arrivé en septembre 2017, il a assisté à l’effondrement de l’école. « Il n’y avait pas de professeur, c’étaient des étudiants qui avaient le même âge que moi. Le projet de la nouvelle direction n’était pas stable. » En juillet 2017, l’école ferme ses portes et est placée en liquidation judiciaire.

Serena Ramakers/Académie Brassart-Delcourt

« L’affaire de Nantes a fait une mauvaise publicité aux formations qui se sont créées par la suite. Dans les salons, les gens nous disaient que le secteur n’était pas sérieux », se souvient Florian Wagner, responsable développement de l’école de commerce XP International esport & gaming school.

Des cursus encore naissants

Les sessions gaming et les cours se mélangent à la XP School de Paris. Photo : Noémie Baudouin/EPJT

Pour les jeunes, choisir une formation est compliqué. Ils ne savent pas vers laquelle se tourner. L’environnement manque d’une structure globale. Il est très difficile pour eux de connaître la valeur réelle des diplômes délivrés.

Malgré l’échec de Nantes et l’argent perdu, Bastien Sourmail n’abandonne pas son rêve. Soutenu par ses parents, il s’inscrit un an plus tard à la XP School de Paris mais avec des ambitions différentes. Il souhaite désormais se tourner vers l’événementiel et la communication dans le domaine de l’esport.

La XP School propose, comme la plupart des écoles de commerce, un bachelor, un diplôme en trois ans non reconnu au niveau national, mais certifié. « Il s’agit d’une formation généraliste avec une spécialisation dans le milieu de l’esport », précise Aurélien Zeilas, étudiant en troisième année. Comme lui, son camarade Erwan Zemarck a conscience que le système est encore loin d’être parfait. « Nous sommes la première promo. Ils essaient des choses sans savoir si ça va marcher. »

En effet, les professeurs sont d’anciens professionnels qui n’ont pas reçu de formation spécifique à l’enseignement. « Il y a parfois un manque de pédagogie mais ils essaient d’apprendre et de s’améliorer », relativise Erwan Zemarck.

Les étudiants de l’XP School se retrouvent régulièrement pour s’affronter en ligne. Photo : Lucie Diat/EPJT

Clément Barthe-Lapeyrigne, lui, se veut réaliste : « On ne travaillera pas tous dans l’esport, en tout cas pas directement après la sortie de l’école. Dans cinq ans peut-être… » À ses yeux, il est indispensable de monter un projet professionnel solide et de le développer en dehors du cadre scolaire. « Je travaille en tant que freelance. Je monte des projets. Je bosse parfois sur des événements ou lors de compétitions parisiennes », ajoute-t-il. Pour réussir dans le milieu, « le diplôme ne suffit pas, il faut être reconnu à travers ses projets, avoir une plus-value » pour se différencier des autres. 

Chloé Malaquin a obtenu une licence d’histoire « pour rassurer ses parents ». La jeune femme souhaite désormais commenter des compétitions de jeux vidéo. Pour elle, l’avantage d’une formation dispensée en école de commerce est « qu’elle ne ferme aucune porte ». Le programme de formation de la XP School rassure d’autant plus qu’il est entièrement financé par Ionis, un groupe d’enseignement supérieur privé propriétaire d’une vingtaine d’écoles en France (epitech, e-artsup, ISG, etc.).

Les étudiants de la Paris Gaming School suivent un cours de montage. Photo : Nathan Filiol/EPJT

Ce fonctionnement plus traditionnel attire les étudiants en quête d’un cadre sécurisant. Ce fut notamment le cas de Warren Pelletier, titulaire d’un DUT Métiers du multimédia et de l’Internet. Accepté à la Paris Gaming School, il choisit pourtant d’intégrer la XP School. « Mes parents ont eu peur. Nous n’étions pas sûrs des débouchés », explique-t-il.

Le modèle de fonctionnement de la PGS est en effet semblable à celui de The Esport Academy de Nantes. Les effets provoqués par la fermeture de l’école nantaise et les nombreux témoignages négatifs relayés sur les réseaux sociaux se répercutent sur l’école parisienne.

Patrick Moreau confirme cette mauvaise réputation. Avec ses bras tatoués et ses petites lunettes rondes, il ne correspond pas au cliché du gamer. S’il a intégré la PGS à la rentrée 2019, il admet avoir eu des doutes : « J’avais un peu peur d’une arnaque. Je suis même venu visiter l’école avec un ami. »

La PGS se revendique comme une formation hors-système. Les étudiants ont des horaires mouvants au gré des projets, des envies de chacun et des tournois. « Ils peuvent terminer à 18 heures comme à 23 heures, déclare Gary Point, le directeur de l’école. Quand ils entrent dans la Gaming, ils n’ont plus de vie pendant neuf mois. »

Beaucoup d’argent... peu de débouchés

À la Paris Gaming School, les étudiants sont souvent livrés à eux-mêmes. Photo : Nathan Filiol/EPJT

Ilan Meulin est l’un des deux cyberathlètes de l’école. Il envisage de devenir joueur professionnel. Il a justement choisi cette école parce qu’elle n’est pas conventionnelle. Bien que le milieu soit très fermé, le jeune homme n’a aucune appréhension au sujet de son avenir : « Si ça ne fonctionne pas, j’irai travailler ailleurs. »

Il confie pourtant se poser des questions quant au crédit à la consommation qu’il a pris pour entrer à l’école : « Est-ce que je n’ai pas dépensé ces 10 000 euros pour rien ? » 

L’argent ne fait pas le bonheur et pourtant, il constitue l’unique porte d’entrée pour se professionnaliser dans l’esport. La dizaine de centres de formation organise leur sélection avec un concours d’entrée. Mais en définitive, seul l’argent permet aux étudiants d’accéder à ces écoles.

Ilan Meulin est l’un des deux étudiants qui se forment pour devenir joueur professionnel. Photo : Nathan Filiol/EPJT

Pour suivre les neuf mois de formation à la PGS, il faut débourser 10 000 euros. Le bachelor en trois ans de la XP School coûte quant à lui 21 000 euros. « Mes économies m’ont permis de me lancer et de financer la formation », explique Patrick Moreau. Mais la plupart des élèves ont eu recours à un prêt étudiant et ce, alors qu’ils n’ont pas l’assurance de trouver un emploi à la suite de leur formation. 

Démarrer sa vie professionnelle avec un prêt à rembourser est un risque qu’a choisi de prendre Bastien Sourmail : « Je préfère galérer dans un milieu professionnel que j’aime avec un crédit sur le dos plutôt que d’avoir un métier qui ne me plaît pas. »

« Les cours concernant l’esport ne conviennent pas. Personne n’est aujourd’hui compétent pour former »

Aurélien Zélias, étudiant à la XP School

En tant que premières promotions de ces écoles, les étudiants n’ont aucune visibilité sur leur avenir et se projettent dans un secteur qu’ils ne côtoieront peut-être jamais. Patrick Moreau voit les bons côtés de ce milieu en construction : « C’est plus facile de se faire une place maintenant. »

La question de l’opportunisme des écoles et des centres de formation spécialisés se révèle par l’absence de personnel qualifié. « Les cours concernant l’esport ne conviennent pas. Personne n’est aujourd’hui compétent pour nous former », souligne Aurélien Zeilas, étudiant à la XP School.

Le joueur de Starcraft, Anoss, donne un cours aux étudiants de la XP School de Paris. Photo : Noémie Baudouin/EPJT

Gary Point, directeur de la PGS, accuse les écoles de commerce de « faire du business ». Malgré cela, elles reçoivent toutes des centaines de dossiers d’inscription.

La reconnaissance du diplôme est une autre question sensible. La PGS annonce délivrer un certificat de fin d’étude en voie d’enregistrement auprès de France compétences, le répertoire national des certifications professionnelles. La direction de ce service affirme pourtant qu’aucun dossier au nom de la PGS n’a été déposé.

De son côté, la XP School assure être « une formation reconnue par le ministère du Travail » sans être non plus répertoriée par France compétences. Ce flou n’arrête pas les étudiants qui misent sur le manque de structure du secteur pour se frayer un chemin.

L’esport est encore en construction, les formations aussi et cela se ressent. L’avenir dira si ces écoles ont vu juste. Toutefois, les structures actuelles n’affichent pas le sérieux d’autres formations post-bac tant pour le diplôme que dans l’enseignement. S’orienter dans ces écoles doit donc être un choix réfléchi. La passion et la motivation ne suffiront peut-être pas pour réussir. 

Tous les étudiants interrogés sont cependant conscients qu’ils ont fait un pari hasardeux sur leur avenir. Ce que Clément Barthe-Lapeyrigne résume par : « Nous nous sommes lancés dans un coup de poker. Si nous réussissons, nous serons les pionniers du milieu. Si ça ne marche pas, ce sera uniquement à cause de nous. »

La bande dessinée a été réalisée dans le cadre d’un partenariat entre l’Ecole publique de journalisme de Tours et l’Académie Brassart-Delcourt

Noémie Baudouin

@NoemieBaudouin
22 ans
Étudiante en journalisme à l’EPJT.
S’intéresse à l’histoire et la géopolitique.
Passée par France télévisions, Le Parisien-Aujourd’hui en France et Ouest France.
Se destine à la presse écrite.

Lucie Diat

@L_diat
22 ans
Étudiante en journalisme à l’EPJT.
S’intéresse à l’histoire, la politique, la culture, au féminisme et au sport.
Passée par La Montagne et Ouest-France.
Se destine à la presse écrite et à la radio.

Nathan Filiol

@nathanfiliol
22 ans
Étudiant en journalisme à l’EPJT.
Passionné de rap US et de cinéma.
S’intéresse à la politique et aux États-Unis.
Passé par Radio Campus, La République du Centre et La Nouvelle République du Centre-Ouest.
Se destine à la presse magazine et au photojournalisme.

Faux et usage de faux

Faux et usage de faux

Faux et usage de faux

Difficilement repérables, les personnes qui exercent avec des faux diplômes se fondent dans le marché du travail. Elles trouvent des emplois grâce à des faux trouvés sur Internet, fabriqués sur Photoshop ou délivrés par des officines qui se font passer pour des écoles. Certains tissent leur mensonge pour réaliser leur rêve – Philippe voulait devenir architecte – ou pour s’assurer un revenu à la fin du mois : Maria est devenue aide-soignante. Usurpateurs du quotidien, ils passent à travers le radar des autorités. Et l’Etat ne semble pas pouvoir y mettre un thème.

Par Victoria Beurnez, Léo Juanole et Margaux Saive

Le business des faux diplômes

Les faux diplômes pullulent sur le marché du travail et dans les écoles. En ligne, des réseaux s’organisent pour répondre à la forte demande, en toute impunité. Et si cela représente un danger pour les entreprises et les étudiants, l’Etat semble impuissant.

Faussaires du quotidien

Philippe Leblanc et Maria* sont parvenus à travailler pendant des années grâce à de faux diplômes. Passion d’un métier pour l’un, nécessité financière pour l’autre les raisons d’une telle usurpation peuvent être très différentes. Reste qu’ils ont tous deux été démasqués.

Les auteurs

L’effet Brexit

L’effet Brexit

L’effet Brexit

International School of Paris

Depuis les résultats du référendum sur le Brexit, différents acteurs s’activent dans les pays européens. Alors que le gouvernement Français se mobilise pour attirer les entreprises à Paris, les écoles internationales se préparent à accueillir un certain nombre d’enfants d’expatriés susceptibles de poser leurs valises dans l’Hexagone.

Par Celina Ehrlich, Emmanuel Haddek et Mathilde Warda

En passant dans la très tranquille rue Cortambert, dans le 16e arrondissement de Paris, on ne la remarque presque pas. La moitié du bâtiment accolé à l’ambassade d’Indonésie est cachée derrière le portail métallique. Pourtant, l’International School of Paris (ISP) se veut synonyme d’ouverture.

L’établissement accueille chaque année des élèves de soixante nationalités différentes. C’est le troisième établissement ouvert par  l’ISP dans cet arrondissement de l’ouest parisien. Il a été inauguré en septembre 2018. Au moment de notre visite, les locaux ne sont pas tout à fait terminés. Au milieu des couloirs et des bureaux flambants neufs, des ouvriers s’affairent encore. Dans les salles de classes, pas un élève. « Le matin, tout le monde a cours de sport », nous rassure Stephine Scorso, la coordinatrice américaine.

Depuis sa création, l’école a un objectif : « Répondre aux besoins des expatriés qui ne trouvent pas toujours un enseignement adapté à leurs enfants. » Et pour cause, les enfants d’expatriés représentent deux tiers des effectifs. Ils sont fils ou fille de diplomates, de cadres d’ONG, de banquiers…

Un autre établissement international a, lui aussi, ouvert ses portes en région parisienne. À quelques kilomètres de l’Arche de la Défense, symbole de la puissance économique de la capitale, s’étend la commune de Courbevoie. La plupart des enfants de la ville fréquentent le lycée Lucie-Aubrac.

Une fois les portes passées, on est assailli par une odeur de neuf. Le grand plafond de verre laisse passer la lumière. La sonnerie de fin de cours retentit et déclenche quelques sourires. Chaque jour, la mélodie est différente. Aujourd’hui, un air japonais retentit dans les couloirs. Lycée international oblige. Les musiques sont choisies par le proviseur adjoint, Cédric Zumerle, au gré des événements : « Parfois, l’actualité prime, parfois c’est l’histoire. »

Que ce soit dans le 16e  ou à Courbevoie, les deux écoles sont confrontées à un même défi : le Brexit. Celui-ci sera effectif le 29 mars 2019. De grandes entreprises, telles que Bank of America, HSBC ou JP Morgan ont déjà annoncé des transferts de postes de Londres à Paris. Et depuis le référendum de juin 2016, le gouvernement français fait tout pour attirer ces entreprises qui souhaitent se délocaliser ou quitter le Royaume-Uni.

Mais il n’est pas le seul. Francfort, Dublin, Amsterdam déroulent également le tapis rouge. Dans cette course à l’attractivité, Paris semblait loin d’être favori il y a deux ans. Le travail conjoint d’acteurs publics et privés a permis à la capitale de s’imposer comme une ville de choix pour certaines banques et compagnies d’assurance. Le déménagement de l’Autorité bancaire européenne à Paris en mars en témoigne.

Rester ou pas, c’est la question que se posent beaucoup de travailleurs au Royaume-Uni. Et bien souvent, elle concerne des familles entières. Les entreprises, elles aussi, voient flou devant les aléas des négociations. En novembre dernier, tout le monde pensait que l’accord signé entre Theresa May et les vingt-sept de l’Union européenne allait aboutir au règlement du dossier du Brexit.

Mais poussée par le parlement, la Première ministre a décidé de recommencer des négociations. Depuis, la situation est incertaine. La perspective d’une sortie de l’Europe sans accord est de plus en plus plausible alors que le Royaume-Uni a demandé un report du Brexit jusqu’au 30 juin. 

En tout cas, les écoles internationales et les entreprises ont, elles, entamé le dialogue. L’ISP est en contact avec toutes les grandes banques. À l’automne dernier, les responsables de l’école se sont déplacés à Londres pour y rencontrer des dirigeants d’entreprises et présenter leurs formations.

Malgré cela, Courtney Knight, directrice des inscriptions, se défend de vouloir tirer profit du Brexit : « Nous sommes une organisation à but non lucratif, l’objectif n’est pas de faire de l’argent. » Si l’école communique avec beaucoup de sociétés, elle ne reçoit, selon elle, aucun fonds de leur part. Le Brexit est néanmoins un moyen pour l’International School of Paris de se faire connaître au-delà des frontières françaises : « Il faut qu’on parle de nous. »

Tout comme à l’ISP le personnel du lycée Lucie-Aubrac effectue tout un travail d’information en lien avec le Brexit : « Dans notre cas, l’idée d’une formation gratuite fait un peu peur, explique Valérie Ficara, la proviseure du lycée. Ces familles ne connaissent pas forcément le système éducatif français, elles pensent que la formation ne sera pas de qualité. Les gens sont dans l’attente. Les demandes anticipées ont néanmoins beaucoup augmenté. »

Visites de l’école, nombreux e-mails… les parents s’intéressent à l’établissement. Et le personnel apporte une attention toute particulière au suivi des ces potentiels rescapés : « Nous accompagnons les familles dès la première prise de contact. Nous essayons de les aider, précise Courtney Knight. Quand elles arriveront en France, elles seront encore  sans doute perdues. Il y a un manque d’information c’est certain. »

Avantage pour l’ISP : depuis sa création en 1964, tous les cours sont dispensés en anglais.  

« Il est difficile pour les entreprises de parler ouvertement des relocalisations, notamment vis-à-vis de leurs employés. »

Carine Delfrayssi

Devant les derniers soubresauts des négociations du Brexit, les familles voient toujours aussi flou. Les responsables des deux écoles ressentent cette tension. « Beaucoup pourraient potentiellement arriver en France, explique Courtney Knight. Nous sentons chez elles une certaine inquiétude. » Même son de cloche au lycée international de Courbevoie. Les dirigeants constatent une demande d’inscriptions en hausse par rapport aux années précédentes. Mais les élèves concernés ne sont pas encore présents au lycée : « Beaucoup de familles vont ou sont en train de déménager », explique Valérie Ficara, la proviseure.

Le Brexit est un processus lent et les effets de celui-ci sur les salariés travaillant en Angleterre sont difficiles à prévoir. Selon Edouard Fernandez-Bollo, secrétaire général de l’Autorité de contrôle prudentiel et de résolution (ACPR), une institution intégrée à la Banque de France, une cinquantaine de dossiers de relocalisation sont en cours. Lors d’une conférence organisée par l’ACPR le 23 novembre, il précisait que « les demandes d’agréments se sont accélérées cet été ».

Mais pour beaucoup de sociétés, le sujet est encore tabou. « Il est difficile pour elles de parler ouvertement des relocalisations, notamment vis-à-vis de leurs employés », confirme Carine Delfrayssi, directrice des affaires juridiques et européennes à Paris Europlace. Cette association créée il y a vingt-cinq ans regroupe des entreprises telles que JP Morgan, Total ou Lafarge et vise à valoriser la place financière de Paris. A l’entendre, son activité s’est intensifiée depuis le début du Brexit.

Pour elle, un des avantages de Paris réside dans son écosystème. La ville concentre les principaux acteurs de la finance et de l’économie française, mais aussi la plupart des grandes écoles, des écoles internationales et a une vie culturelle intense. Ce cadre apparaît plus propice à l’intégration des conjoints des expatriés dans la vie active que celui offert par les villes concurrentes.

Les sociétés de gestion implantées à Londres s’intéressent à la présence de personnels qualifiés et à la politique d’immigration du pays, explique en substance Carine Delfrayssi. Elle souligne aussi qu’en France « beaucoup de choses ont été faites. Le taux d’imposition a été réduit par exemple ». La loi de finance de 2018 prévoit un abaissement du taux normal d’imposition des sociétés à 25 %, d’ici 2022, contre 33 % aujourd’hui.

Le gouvernement Français ne se cache donc pas de vouloir utiliser le Brexit comme un tremplin pour renforcer la place de Paris au niveau européen et cela passe aussi par l’éducation. Le discours du Premier ministre prononcé le 7 juillet 2017 à la Monnaie de Paris en témoigne. Il y annonçait des mesures pour renforcer l’attractivité de Paris. L’une d’elles concernait l’ouverture de trois lycées internationaux en Ile-de-France d’ici 2022. Le lycée Lucie-Aubrac en fait partie.

L’État veut également transformer les établissements français en créant des parcours scolaires plus diversifiés, comme les bacs binationaux ou les sections internationales. Pour l’ISP, la donne ne change pas véritablement : « L’école fonctionne comme elle a toujours fonctionné depuis cinquante-cinq ans », selon Courtney Knight. Pour elle, le Brexit aura plus d’impact sur les établissements publics qui vont devoir renforcer et faire évoluer leur offre internationale.

De nouvelles écoles à venir

Malgré les objectifs clairs du Premier ministre, à Courbevoie, Valérie Ficara se défend de diriger un lycée destiné aux réfugiés du Brexit : « La plupart des élèves sont tout simplement des habitants de la commune. » D’ailleurs, à première vue, les salles de classe ne se distinguent pas de celles d’un lycée public, à l’exception des grands écrans qui remplacent les tableaux à craie ou au marqueur. Le centre de documentation et d’information (CDI) n’est pas encore rempli, mais les ordinateurs dernier cri sautent aux yeux. Juste à côté, une dernière nouveauté technique, le box média, permet aux élèves de réaliser des projets multimédias. Il s’agit d’un petit cube, dans lequel quatre élèves au maximum peuvent s’installer pour travailler.

Quand les élèves sortent des salles, le hall perd de sa démesure et les langues se mélangent : « Ils peuvent être britanniques, français ou avoir vécu plusieurs années à l’étranger », explique la proviseure. L’école apporte une attention toute particulière au niveau d’anglais des élèves. D’ailleurs, pour entrer en section internationale à Lucie-Aubrac, tous sont obligés de passer de rigoureux tests d’admission.

La ville de Courbevoie, déjà dotée d’un lycée international, va voir son offre en matière d’éducation augmentée. À la rentrée 2019, elle accueillera l’École européenne Paris La Défense. Ces établissements donnent la priorité aux enfants des fonctionnaires européens, c’est la deuxième gérée par la Commission européenne en France. Le second degré siègera au lycée Lucie-Aubrac en attendant la construction de nouveaux locaux pour les enfants de la maternelle au lycée, dans quatre ou cinq ans. Mais là encore, tant que le Brexit n’est pas effectif, impossible de savoir si ces écoles internationales auront du succès.

Contrairement à Valérie Ficara, les élus de la région Ile-de-France, veulent faire  de Lucie-Aubrac un lycée haut de gamme et pas vraiment comme les autres. Dans un article sur l’établissement paru dans Le Parisien le lendemain de son ouverture, Valérie Pécresse, présidente (LR) de la région déclarait : « De plus en plus d’entreprises internationales vont s’installer ici, et nous devons faire correspondre offre de formation et offre d’emploi. »

Patrick Devedjian, président du département, lui aussi présent lors de l’inauguration, n’a pas non plus caché ses objectifs : « Ce quartier développe l’économie des Hauts-de-Seine et de la région Île-de-France. Il est indispensable pour nous d’avoir des écoles qui ont pour priorité le bilinguisme de ses élèves. »

Entre les élus et le personnel du lycée, les voix sont donc un peu discordantes. Pour Valérie Ficara, avant d’être international, l’établissement est avant tout « polyvalent et technologique avec des séries générales ainsi que l’ouverture prochaine d’un BTS et d’une classe préparatoire ». Viennent ensuite les sections internationales, avec l’ouverture cette année d’une section anglais britannique. Là, la cheffe d’établissement le reconnaît : « La mise en place de cette section était prévue mais il est vrai que son ouverture a encouragé les demandes d’inscriptions en lien avec le Brexit. »

Celina Janine Ehrlich

@
22 ans.
Étudiante allemande en Erasmus.
En licence European Studies Major, dans laquelle elle étudie la littérature française et les médias.

 

Emmanuel Haddek

@EmmanuelHaddek
19 ans
En deuxième année de journalisme à l’EPJ Tours.
Passé par Ouest-France. Intéressé par les sujets culture, société et politique.
Se destine à la presse écrite ou à la radio.

 

Mathilde Warda

@MathildeWarda
20 ans
En deuxième année de journalisme à l’EPJT
Passée par Sud Ouest.
Intéressée par les questions internationales et passionnée de sports d’extérieurs.
Se destine à la radio.

 

TAP, la mauvaise réputation

TAP, la mauvaise réputation

Cela fait une an et demi que les temps d’activités périscolaires font parler d’eux et agitent la planète école. Si certaines municipalités ont choisi de jouer le jeu et de les mettre en place dès septembre 2013, ils ne sont obligatoires que depuis la dernière rentrée. Pour certains militants, leur mise en place est catastrophique. Pour d’autres, le bilan est plutôt positif. A quelques semaines de la fin de l’année scolaire, il était temps de voir, sur le terrain, de quoi il retournait.

Par Florian CADU, Nadi DRIAMINA, et Célia MASCRE (textes et photos)

La récréation n’a jamais été aussi longue. Entre marelle et partie de cache-cache, les enfants de l’école primaire de Savigny-sur-Braye (Loir-et-Cher) se défoulent. Et ça dure depuis quarante minutes. A proximité, une forêt où les plus aventuriers s’engouffrent sans surveillance. Dans l’école maternelle d’à côté, les petits font la sieste. Le témoignage d’Anne Allet, la directrice, est déconcertant. Officiellement, c’est l’heure des TAP, temps d’activités périscolaires. Intégrés dans la réforme des rythmes scolaires, obligatoires depuis la rentrée 2014. La plupart des écoles les ont placés sur quatre jours, entre 15 h 30 et 16 h 15. Leur objectif ? Alléger la semaine et favoriser la découverte. Problème : à Savigny, il n’y a pas d’animateurs.

C’est loin d’être une exception. Pour Céline Fabre, enseignante et figure du militantisme contre la réforme, c’est même le problème majeur de la mise en place de ces activités. En cause : le salaire, à un taux horaire légèrement supérieur au Smic. En considérant qu’il travaille moins d’une heure par jour à raison de quatre fois par semaine, un animateur gagne moins de 150 euros brut par mois. Une situation plus que précaire, donc. D’autant que les ateliers, souvent placés en plein après-midi (vers 15 heures), bloquent leur journée. Difficile de s’organiser et de cumuler plusieurs jobs, pour les étudiants comme pour les professionnels. Pour peu que la commmune soit excentrée, comme à Savigny, la prestation n’est plus du tout rentable. Si certaines communes sont sauvées par la présence d’un centre de loisirs à proximité, d’autres se retrouvent sans encadrant.

Animateurs sans contrat

Pour pallier ce manque d’attractivité, les communes, même celles où il y a de l’argent, n’exigent aucun dipome. En découlent des situations aberrantes, comme celle d’Amélie, 24 ans, qui travaille dans l’illégalité la plus totale, sans contrat ni assurance. C’est dans l’école d’une petite ville de 10 000 habitants en Indre-et-Loire qu’elle intervient. « Après m’être inscrite à des cours de théâtre en début d’année scolaire, Grégoire, un animateur, m’a proposé de l’accompagner dans les écoles. C’est comme ça que je suis devenue animatrice théâtre. Alors que je commence à peine à prendre des cours. On ne m’a jamais demandé quoi que ce soit et je n’ai jamais vu une directrice d’école ou un membre de la mairie. Pour l’argent, c’est Grégoire qui me paye. Et parfois, lorsqu’il est absent, je me retrouve toute seule à animer. » Pourtant un budget confortable a été alloué par la commune. Si les diplômes ne sont pas garants du savoir-faire et ne doivent pas être le seul critère de recrutement, la situation est dangereuse pour les enfants comme pour Amélie. Les parents, inquiets quant aux compétences des personnes qui encadrent leurs enfants, seraient atterrés s’ils découvraient cette situation.

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La ville de Tours, elle, n’a pas ce genre de préoccupation. Elle collabore aujourd’hui avec plus de 50 associations (échecs, cirque, lecture…) grâce à un appel d’offre lancé chaque été. A chaque séance, pour une vingtaine d’enfants, on compte deux animateurs. Il faut dire que la mairie a décidé de se lancer dans l’aventure dès la rentrée 2013, comme le permettait la nouvelle loi. Ce choix explique en partie la bonne organisation des ateliers. Mais cela n’a pas empêché que cette mise en place se soit accompagné de problèmes économiques.

C’est d’ailleurs un reproche qu’adresse l’ensemble des mairies au gouvernement : le manque de moyens. L’Etat n’alloue que 50 euros par enfant et par an, pour un coût réel estimé à 224 euros. Les difficultés touchent davantage les villes de petite taille avec un pouvoir économique plus modeste. Ces dernières se retrouvent fréquemment avec un budget limité et peinent à répondre aux besoins matériels et humains des écoles. « L’Éducation nationale a rédigé un projet beau sur le papier mais a omis d’y inclure les moyens financiers, s’indigne Aude Colmant, animatrice théâtre à Tours. Les mairies, complètement esseulées, tentent de mettre en place des activités sans argent ni directives précises. C’est un non-sens total. » C’est oublier la loi de décentralisation qui veut que l’échelon municipal soit le plus indépendant possible et qui ne permet pas à l’Etat d’intervenir outre mesure.

Conséquence : les mairies ne partent pas toutes sur un pied d’égalité face aux TAP. « Actuellement en France, certains enfants font du poney pendant que d’autres s’ennuient sur un banc », dénonce Céline Fabre. Un rééquilibre des aides réparties en fonction des besoins de chaque commune pourrait être une piste à explorer.

Parfois, cependant, ce sont les communes qui trainent des pieds. On ne peut pas dire que Marseille soit une petite commune qui manque de moyens. Pourtant, les TAP ne sont mis en place dans ses 445 écoles que depuis le 9 janvier. Les quatre premiers mois de l’année ont été chaotiques. Occupations d’écoles, manifestations, grèves des cantines, actions en justice… Ne sachant jamais à quoi s’attendre, les parents s’exaspéraient de subir les conséquences d’un fiasco organisationnel. Pourtant, dans l’optique de la mise en place obligatoire des TAP, 2 millions d’euros d’aide de l’Etat sont directement tombés dans les poches de la municipalité en octobre 2014. Pour se dédouaner, la cité phocéenne évoque encore et toujours l’absence d’animateurs et d’argent. Un comble, quand on sait que les activités n’ont lieu que le vendredi après-midi sur toute la ville. Une organisation qui empêche automatiquement le roulement des animateurs. Ici, l’échec est clairement dû à la mauvaise volonté des édiles. Dès l’annonce de la loi, le maire UMP Jean-Claude Gaudin a refusé en bloc de l’appliquer.

Car même dans des villages à faible budget, les TAP peuvent fonctionner. À Lescheraines (Savoie, 750 habitants) par exemple, où le maire Albert Darvey fait preuve d’une grande implication : « Le recrutement des animateurs et la réalisation du planning réclament beaucoup d’investissement financier et personnel de la part des responsables de la ville et de l’école. Mais les TAP sont maintenant un succès : dans la seule école du village, la totalité ou presque des enfants se sont inscrits. » « La clé, c’est de travailler en bonne intelligence avec l’Éducation nationale et les parents d’élève », renchérit Patrick Frère, responsable du pôle jeunesse de Chambray-lès-Tours, ville moyenne d’Indre-et-Loire.

Locaux inadaptés

Autre souci récurent : la logistique. Les communes jouissent rarement de locaux appropriés pour le déroulement des activités comme le sport. Dans le cadre d’un atelier sur une heure, quand le local se trouve à 15 minutes de marche ou nécessite un trajet en bus, on frise le ridicule. Là, si on compte le temps que mettent les enfants à se changer, l’activité sportive ou culturelle peut ne durer que vingt minutes. C’est ce que vit Aude Colmant, qui dans le meilleur des cas, propose trente minutes d’activités. Bilan : chez les enfants comme chez les animateurs, frustration et fatigue sont au rendez-vous.

La solution à ces maux ? Utiliser salles de classe, self et cours de récré, comme c’est le cas à Lescheraines ou Chambray-lès-Tours. Encore faut-il que les responsables d’école, et en particulier les professeurs des écoles, jouent le jeu et donnent leur accord pour transformer leurs salles de cours en espaces de divertissement. Si leur aval n’a rien d’indispensable, ils peuvent constituer un véritable frein à la mise en place des TAP. « Quelques enseignants, positionnés d’emblée contre la réforme, n’ont pas été très fairplay au début », avoue Armelle Smaïli, membre de l’Association de parents d’élèves de Rabelais écoles et collège à Tours. Les animateurs déplorent également un manque de contact et de collaboration. « Les projets d’activités seraient bien plus intéressants si les instituteurs étaient impliqués », estime Mohamed Bellahcene, directeur artistique de l’association Gavroche Théâtre, qui anime des ateliers dans trois écoles de Chambray-lès-Tours.
TAP En région tourangelle
« Cela favoriserait les projets sur le long terme et on pourrait réaliser, par exemple, un vrai spectacle à la fin de l’année. » Les principaux concernés se défendent en évoquant un projet pensé sans les consulter. Le décret, rédigé au niveau national, n’a pourtant jamais exclu la participation des enseignants. Au niveau local, la mise en place des TAP devait s’accompagner de comités de consultation avec les enseignants et les parents d’élève, ce qui n’a pas toujours été fait. À Tours, des enseignants participent effectivement à ces activités en tant qu’animateurs. Une solution efficace qui pourrait se généraliser dans le reste de la France si les acteurs faisaient preuve de bonne volonté.

Les handicapés exclus

Reste des discriminations fustigées par certains enseignants et parents d’élèves. Dans une petite ville du Nord-Pas-de-Calais, les enfants de chômeurs en sont carrément évincés : « Il n’y a pas assez de place pour tout le monde, donc nous privilégions ceux dont les parents travaillent », explique un ancien animateur. Au sud de Tours, ce sont les parents, sans emploi, qui insistent pour venir chercher leurs enfants à 15 h 30. Les TAP leur ont été mal expliqués : ils ne comprennent pas ces changements d’horaires et ces nouveaux visages. Un manque de pédagogie et de communication de la part de la mairie. « Ces parents ont certainement peur de mettre leurs enfants avec des inconnus pour des activités non-scolaires dont ils ne comprennent ni les tenants ni les aboutissants », explique Pascal Brun, vice-président de la Fédération des conseils de parents d’élève d’Indre et Loire (FCPE 37). En outre, des dizaines de témoignages recueillis par le Défenseur des droits indiquent que deux enfants handicapés sur trois n’auraient pas accès à ces activités périscolaires. « Les AVS (auxiliaire de vie scolaire) des enfants en situation de handicap ne sont présents que lors des temps de cours. Ensuite, ces enfants restent seuls pour les TAP. Du coup, soit ils en sont exclus, ce qui engendre des frais de garderie pour les parents, soit ils regardent leurs camarades pendant une heure », rapporte Céline Fabre. L’exclusion des enfants en situation de handicap est inhérente au système scolaire français lui-même. Même si les TAP renforcent cet isolement, combien d’enfants handicapés ne sont aujourd’hui pas scolarisés ?

« Comment faire quelque chose de sérieux avec un animateur pour quarante enfants ? »

Aude Colmant

Concernant l’intérêt pédagogique des activités, un seul regret : l’impossibilité de mettre en place une activité sur le long terme. Dans la plupart des écoles, les TAP sont en effet divisés en cycles de cinq semaines pour donner aux enfants accès à toutes les activités. « Comment voulez-vous réaliser quelque chose de sérieux avec une heure d’activité par semaine ? Surtout quand il n’y a qu’un seul animateur pour une quarantaine d’enfants, comme cela se voit parfois », s’étrangle Aude Colmant, qui intervient dans des écoles situés dans des quartiers défavorisés. Reste que les principaux concernés, ravis la plupart du temps, peuvent s’épanouir et être plus attentifs aux cours élémentaires du lendemain. Car à 15 heures, dans les salles de classe et gymnases d’Indre-et-Loire, ce sont bien de larges sourires qui se dessinent sur les visages des petits et des animateurs. Des sourires qu’on retrouve une heure plus tard chez les parents, à la sortie de certaines écoles. Leur enfant ne deviendra peut-être pas le prochain Georges Brassens ou le futur Picasso, mais il aura appris quelques accords de guitare et saura manier le pinceau. Si les mairies ne les laissent pas dans la cour de récréation.
« Ne faisons pas les choses à moitié. L’école toute la journée, du temps en plus. » Campagne de publicité du ministère de l’Education allemand

Allemagne, quand le cancre devient bon élève

Après avoir constaté l’échec de son système scolaire, l’Allemagne s’est lancé dans des réformes. Entre temps, les médias français se sont empressés de déclarer la fin du « modèle allemand ». Pourtant, en quelques année, l’Allemagne est remonté dans le classement Pisa et le taux d’échec scolaire a diminué. Une remise en question qui pourrait servir de modèle à la France.

Plus d’après-midi à la maison avec maman, la télé et Internet. Le modèle allemand, célèbre pour son école uniquement le matin, a vécu. A l’origine de cette révolution, un traumatisme. En 2000, l’Allemagne se découvre mauvaise élève. Elle est classée en dessous de la moyenne au Pisa, une enquête internationale sur les acquis des élèves. Un choc qui sert de catalyseur aux réformes. Le gouvernement Schröder décide de changer la philosophie du système éducatif pour faire de l’école un lieu de vie et pas seulement d’apprentissage.

C’est ainsi qu’est née la Ganztagsschule ou l’école « toute la journée ». Elle est ouverte jusqu’à 16 ou 17 heures, trois fois par semaine au minimum. Les cours sont dispensés matin et après-midi. Les élèves bénéficient de l’aide aux devoirs, de soutien individuel, d’activités sportives et culturelles et de cours d’allemand pour les enfants d’immigrés.

Mais les réformes se heurtent au fédéralisme allemand. Alors qu’en France, les changements s’appliquent à l’ensemble du territoire, en Allemagne, les länder sont libres de les adopter ou non. En 2002, peu d’entre eux ont accepté l’aide de l’État pour embaucher de nouveaux enseignants, mettre en place des dispositifs et aménager de nouveaux locaux. En 2013, seul 12 % des élèves de Bavière bénéficient de l’école toute la journée, contre 70à 80 % en Saxe, en Brandebourg et en Westphalie.

Chorale ou foot, arts plastiques ou photo, souvent c’est l’élève qui décide de l’activité qu’il souhaite découvrir dans la journée. Les intervenants sont des éducateurs extérieurs ou des profs de sport, de théâtre, de musique. Ces activités sont à la charge des familles mais les plus modestes peuvent bénéficier du soutien financier de l’État. Dans les campagnes, il est plus difficile de trouver des intervenants. Alors, les parents viennent au secours des communes. Ils se rendent à l’école pour jouer à des jeux de société, bricoler ou inculquer le goût de la lecture. L’église, catholique ou protestante, dispense,elle, des cours aux élèves en difficulté et met à disposition des locaux.

Sociologues et psychologues sont satisfaits : moins de stress, plus de bien-être et de créativité. Appliqué différemment d’un land à l’autre, la Ganztagsschule prouve son efficacité. En 2013, l’Allemagne se place au dessus de la moyenne dans le rapport Pisa, le nombre d’élèves en difficulté est passé d’un quart à un cinquième.

Dans une école parisienne, un atelier de danse. Photo L. Colmant

« Les TAP ne sont pas des temps de garderie »

La réforme scolaire vise à réduire la fatigue des enfants et à favoriser leur apprentissage : des journées moins chargées, un emploi du temps plus étalé dans la semaine. Mais le choix d’accorder un week-end complet aux enfants serait négatif, si on en croit René Clarisse. Entretien avec un chronopsychologue à contre-courant.

Recueilli par Nadi DRIAMINA

René Clarisse, chronopsychologue
Quel est le rôle des TAP dans le développement de l’enfant ?
René Clarisse. Les activités périscolaires sont complémentaires des temps scolaires. Elles permettent de sensibiliser les enfants à des activités d’éveil et de l’ouverture. Ces temps peuvent être aussi l’occasion d’échanges pour préserver la mixité sociale et culturelle. Ils participent au développement harmonieux de l’enfant. Il va de soi que la qualité de l’encadrement est déterminante. Les TAP ne sont pas des temps de garderie. Les aménagements doivent donc préserver l’égal accès à l’éducation pour tous les enfants pour que ces temps ne deviennent pas le creuset des inégalités.
Les TAP ont généralement lieu vers 15 h 30, pour les élèves de primaire comme pour ceux de maternelle. Une même directive pour deux cycles, est-ce cohérent avec le biorythme des enfants ?
R. C. Les capacités d’apprentissage de l’enfant ne sont pas au même niveau tout au long de la journée. Ce n’est pas l’horaire des TAP, mais la charge cognitive demandée à l’enfant qui doit être prise en compte. Par exemple, les débuts de matinée et d’après-midi sont moins favorables à l’apprentissage. Avant 9 h 30, les activités ne doivent pas être exigeantes. Entre 9 h 30 et 11 h 30, le niveau d’apprentissage progresse. Ensuite, tous les enfants ont besoin d’une heure et demie, voire deux heures de pause. Le respect du sommeil, surtout des plus petits, est très important. Couper la sieste en deux, c’est une erreur. Le temps après la sieste ou la pause méridienne pour les enfants de primaire doit être réservé à des activités calmes, aux contenus plus ludiques. Le sport est à bannir. Les performances des enfants de 6 à 11 ans progressent à nouveau après 14 h 30 – 15 heures. On peut y placer autant les activités périscolaires que les cours.

Les mairies sont-elles seules décisionnaires là-dessus ? La réforme permet-elle ces ajustements ?
R. C. La réforme permet de positionner les TAP sur des jours différents, une heure par jour, ou de les rassembler sur une même journée. Mais si on les place le vendredi après-midi, par exemple, les parents peuvent se dire que ce sont des activités hors école et récupérer leurs enfants le midi. Or, le samedi matin à l’école serait plus bénéfique pour les enfants car cela éviterait la désynchronisation des rythmes veille-sommeil. Plus le week-end est allongé, plus la désynchronisation se répercute sur la santé et la fatigue de l’enfant. À partir du CE1, l’école sur quatre jours et demi, avec le mercredi libre et le samedi matin travaillé, est plus adaptée.

Dans ce cas, les deux ruptures de rythme, le mercredi et le dimanche, ne provoqueraient-elles pas plus de désynchronisation que dans le cas d’une seule rupture prolongée le week-end ?
R. C. Une seule journée d’interruption ne provoque pas de désynchronisation. Avec le mercredi sans école, les enfants se couchent le mardi soir à un horaire proche de celui des autres jours où il y a classe le lendemain. En revanche, lorsque le week-end est de deux jours, on observe un coucher beaucoup plus tardif amorcé dès le vendredi soir et qui se poursuit le samedi soir.

L’école le samedi peut-elle avoir des conséquences pour les enfants de couples divorcés ? Cela les prive d’un week-end complet avec le parent qui n’a pas la garde la semaine…
R. C. Ma position est celle d’un chronopsychologue : il faut avant tout respecter les besoins vitaux de l’enfant, c’est-à-dire sa rythmicité et régularité journalière biologique et psychologique. Cela ne dispense pas de réflexions complémentaires auxquelles d’autres chercheurs sont évidemment conviés. Attention à ne pas confondre débat de société et conclusions scientifiques.

Atelier cuisine dans une maternelle. Photo DR

Une école en pointe

Chambray-les-Tours, ville moyenne d’Indre-et-Loire, fait figure de bon élève dans l’application des TAP, temps d’activités périscolaires. La bonne entente entre la mairie et les parents, ainsi qu’une organisation optimale, ont permis de proposer aux enfants de l’école primaire des activités adaptées et originales.

 

Les TAP  se déroulent tous les jours de la semaine (hormis le mercredi), de 15 h 15 à 16 h 15. Pendant un trimestre, chaque jour de la semaine est dédié à une activité particulière, qui diffère selon les classes. Par exemple, les élèves de CM2 pratiquent la capoeira tous les vendredis. Les activités changent au bout d’un semestre. Sur cette carte interactive, un plan de la récréation.

Photos : Plan : Google Earth – Découverte sportive : Mairie de Carvin – Capoeira : Dmitrijs Rassohins copokids.lv – Hip-hop : Valery Bychkov http://www.tumentoday.ru – Activité manuelle : http://funny-kids.net

Manque de moyens

C’est une exception dans le paysage français. Face à la pénurie d’animateurs, le maire de Combs-la-Ville (Seine-et-Marne) Guy Geoffroy a décidé d’annuler les TAP en accord avec l’inspecteur de l’Éducation nationale. Alors même que le maire en était un fervent défenseur. « J’ai refusé de tomber dans la facilité, se défend-il. Un animateur pour quarante enfants, comme on voit souvent dans d’autres écoles, c’était inconcevable pour moi. » Il a opté pour une organisation atypique : les activités du centre de loisirs de la commune remplacent les TAP. Les enfants sont donc pris en charge par le centre aux frais de la ville. Pour ceux qui n’y sont pas inscrits, deux autres solutions gratuites pour les parents : l’étude surveillée ou la garderie. Un cas de figure qui montre que les obstacles inhérents aux TAP peuvent être dépassés.

Autisme : en finir avec l’exclusion scolaire

Autisme : en finir avec l’exclusion scolaire

Nouveauté du troisième plan autisme, des classes spécialisées ouvrent dès la maternelle. Une prise en charge précoce pour offrir une place à ces enfants, à l’école comme dans la société. Pour de nombreux parents, c’est un combat quotidien. Car si la tendance est à l’intégration, la scolarisation en milieu ordinaire est loin d’être une évidence. 

Dossier réalisé par Lina BENSENOUCI, Justine CANTREL et Nathalie SIMONET-PICARD.

Photo : Nathalie Simonet-Picard

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Pas de crise des vocations dans l’enseignement

Pas de crise des vocations dans l’enseignement

Les candidats aux Espé, ces nouvelles écoles de formation des enseignants, ont passé leur concours d’entrée fin avril. Dès son arrivée à l’Éducation nationale, Vincent Peillon s’était attelé à redynamiser une profession en perte de vitesse et à restructurer l’école. La formation des professeurs et leur temps de travail ont été parmi ses premiers chantiers. Reste à savoir si les mesures prises par l’ancien ministre aideront à revaloriser la profession et résisteront aux mesures d’austérité prises par le gouvernement Valls.

Par Mathilde CHOIN, Étienne ESCUER, Guillaume LE ROUX

Promesse numéro 36 : « Je créerai en cinq ans 60 000 postes supplémentaires dans l’éducation. » L’engagement pris par François Hollande, lors de la campagne présidentielle de 2012, s’apparentait à une gageure. Car si il y a une dizaine d’années, 30 000 personnes étaient recrutées tous les ans, en 2012, dernière rentrée préparée par le gouvernement Fillon, les 13 700 postes n’ont pas tous trouvé preneur. Est-ce une raison suffisante pour évoquer une crise de vocation ? « Le terme n’est pas approprié, estime Patrick Rayou, professeur en sciences de l’éducation à l’université Paris VIII. Par contre, il y a bien une crise du recrutement. ». La réforme de la masterisation et les conditions de travail compliquées pour les nouvelles recrues n’incitaient guère les étudiants à se présenter aux concours. Daniel Robin, secrétaire général du Snes, décrypte ces conditions.

« Les enseignants font du domptage »

C’est d’ailleurs l’environnement de travail d’un grand nombre d’enseignants du secondaire qui s’est dégradé dans de nombreux établissements. Classes surchargées, violences verbales, relations difficiles avec les parents… Certains sont épuisés et les arrêts maladie se multiplient. Luc Ferry, ministre de l’Éducation nationale ans le gouvernement Raffarin, estime que « dans certains endroits, les professeurs font surtout du domptage. Ajoutez à cela que le métier est mal rémunéré ». Un professeur certifié débutant gagne 1 584 euros par mois et peut espérer terminer sa carrière à 3 026 euros. La grille salariale, elle, ne prend pas en compte la qualité de l’enseignement. De quoi décourager les étudiants titulaires d’un bac+5 qui préfèrent se diriger vers le secteur privé, aux rémunérations plus élevées.

Malgré tout, le gouvernement se montre optimiste concernant les 60 000 postes à pourvoir. À la rentrée 2013, 43 500 enseignants ont déjà été recrutés. « Un tel effet d’annonce (la promesse numéro 36, NDLR) ne tombe pas dans l’oreille d’un sourd, confiait-on dans l’entourage de Vincent Peillon, alors ministre de l’Education nationale. Le projet motive les étudiants car ils savent qu’il y aura de l’offre. » Ce qui n’était pas le cas sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy. « Cela ne va pas changer le quotidien des professeurs, tempère Marilyne Baumard, chef du service éducation du Monde. Il faut réformer la pédagogie et la relation enseignants-élèves. » Sans doute, mais réformer l’école en profondeur s’avère particulièrement difficile. Depuis dix ans, les ministres de droite, de Luc Ferry à Luc Chatel, s’y sont essayés. En vain. La tâche est tout aussi compliquée pour la gauche. Claude Allègre voulait « dégraisser le mammouth ». Cela qui lui a coûté sa place. « La droite n’a pas besoin du consentement des professeurs pour réformer, poursuit Marilyne Baumard. Mais, pour la gauche, les enseignants constituent la base de son électorat. L’actuel gouvernement est obligé d’y aller à tâtons. »

« Adapter les textes à la réalité du métier »

Les professeurs des classes préparatoires aux grandes écoles (CPGE) ont d’ailleurs apporté la preuve en descendant dans la rue début décembre. Le ministre a voulu s’attaquer au temps de travail des enseignants, fixé par un décret de 1950. Si les représentants du primaire et du secondaire étaient prêts à passer le cap, les protestations des enseignants des CPGE ont eu raison de la volonté du ministre, bloquant ainsi la totalité de la réforme. Au grand dam des syndicats. « Il faut adapter les textes à la réalité du métier. Être enseignant ne se résume pas à faire cours devant une classe, confiait Christian Chevalier, secrétaire général du SE-Unsa. C’est également la préparation de ces cours, la correction des copies, le travail en équipe avec les collègues… » Daniel Robin ne dit pas autre chose : « Pour l’opinion publique, un enseignant fait ses dix-huit heures de cours par semaine et le reste du temps il part à la plage ou au cinéma. Mais les dernières statistiques le montre : en fait, il travaille quarante-deux heures par semaine. »

La réforme dite de la masterisation a contribué à l’effritement du nombre des candidats aux concours. Cette disposition, prise par Xavier Darcos en 2010, a permis d’élever le niveau du recrutement (de bac+3 à bac+5). Mais sans pour autant lui donner un côté professionnel ni la rémunération qui va avec. « Les étudiants se retrouvent à enseigner du jour au lendemain sans conseil. Et ils s’en sont rendus compte », estime Daniel Robin. Marion Fourcade, étudiante en master, s’interroge, elle, sur la nécessité d’un master pour enseigner en maternelle et se plaint du manque de formation pratique.

Moins de cours, plus de stages. Les Espé mettent en avant la formation professionnelle. Photo : Guillaume Le Roux/EPJT

Sous les gouvernements Fillon, l’excellence académique était considérée comme la base du professorat. Une théorie discutable. « Ce qui fait un bon professeur, c’est la passion pour sa discipline, mais surtout l’envie de la partager. Il doit donc acquérir les capacités pour la transmettre », analysait en début d’année un proche de Vincent Peillon. D’où la création des écoles supérieures du professorat et de l’éducation (Espé) censées corriger les défauts des anciens instituts universitaires de formation des maîtres (IUFM). L’accent a été mis sur la professionnalisation de la formation. Dès la première année, 30 à 40 % du temps de travail des étudiants est consacrés à la pédagogie et aux stages (quatre à six semaines). L’année suivante, ils sont lancés dans le grand, devant une classe, mais encadrés par des tuteurs.

Ce changement a visiblement plu aux étudiants. Ils étaient 92 000 à passer le concours lors de la dernière année de mandat de Nicolas Sarkozy. Ils étaient 153 500 fin avril. Preuve que le métier a encore de beaux jours devant lui.

Pour aller plus loin

S’abaisser à être professeur, témoignage d’un enseignant (L’Express.fr)
Les enseignants français particulièrement mal considérés (LeFigaro.fr)

« L’institution scolaire a été malmenée cette décennie »

Pierre Périer, sociologue de l’éducation le constate : le statut de professeur a perdu de son prestige. Les enseignants se retrouvent en première ligne face aux critiques. Les publics attendent plus d’un système qui ne parvient pas à répondre à toutes les exigences. La gestion des élèves devient alors un  enjeu.

 

La baisse de motivation chez les jeunes enseignants est-elle à relier avec la perte de l’aura du métier de professeur ?

Pierre Périer. Il y a une perte de statut social chez les enseignants car l’institution scolaire a été malmenée cette dernière décennie. Les enseignants ne peuvent pas aider tout le monde et régler tous les problèmes. Avec un bac plus facile à obtenir, les professeurs ont le sentiment que le niveau de leurs classes régresse progressivement. Dans les années cinquante, les élèves qui arrivaient jusqu’au bac étaient considérés comme l’élite. Cette élite existe toujours. Elle est présente dans les classes mais elle se perd dans un plus grand nombre d’élèves. Ainsi, les enseignants ont l’impression d’avoir une génération de jeunes désintéressés devant eux. Paradoxalement, les plus « déclinistes » ne travaillent pas dans les établissements les plus difficiles.

Peut-on, pour autant, parler de crise des vocations  ?

P. P. Le terme de vocation est peut-être à écarter ou à nuancer. La passion pour une matière pousse les étudiants à vouloir partager leurs connaissances et ainsi déboucher sur l’enseignement. Une fois devant les élèves, certains , au départ enchantés à l’idée de transmettre leur savoir, se sont vite déçus. Il faut toutefois distinguer la quantité de la qualité des candidats. Les dispositions prises par le gouvernement (la création de 60 000 postes, la réforme des IUFM, NDLR) devraient permettre d’enrayer une pénurie de recrutement particulièrement criante dans les matières scientifiques et linguistiques.

Vincent Peillon a-t-il été dans le bon sens pour redonner l’envie d’enseigner ?

P. P. J’ose espérer que oui. Beaucoup de professeurs se découragent quand ils voient le regard critique que la société leur porte. Il leur est extrêmement difficile de répondre aux exigences qui pèsent sur eux. L’enseignement est devenu plus complexe. Les compétences se sont élargies. Former un enseignant devient un vrai défi. Si cela continue, il sera compliqué de garder des professeurs impliqués jusqu’au bout. Les 60 000 postes proposés par le gouvernement ont eu un effet d’appel sur les candidatures. Il faudra voir si, dans cinq ans, tout le monde aura gardé la même motivation.

Les IUFM sont devenus des Écoles du professorat et de l’éducation (Espé) lors de la rentrée 2013. Ce changement est-il synonyme de meilleure formation des jeunes professeurs ?

P. P. Le métier a bien changé et la question de la formation n’a pas toujours été posée. La relation au savoir n’est plus la même. Les Espé prennent en compte un nouveau rapport à la pédagogie. Ce paramètre n’est pas à négliger. Les enseignants peuvent ainsi mieux gérer les relations avec les élèves adolescents, par exemple. Avec ces Espé, une logique d’alternance entre réalité du terrain et apprentissage de la pédagogie est mise en place. Au final, on voit poindre un enjeu à relever : la formation continue. Il faudra mieux accompagner les jeunes professeurs après leur sortie de l’école.

Des IUFM aux Espé, une transition compliquée

Photo : Guillaume Le Roux/EPJT

« Où sommes-nous ? Dans un IUFM ? Dans une Espé ? Personne ne le sait. Le ministère a juste changé le logo », s’interrogeait, avec un soupçon d’ironie, Laëtitia Roblin, une des 153 étudiants de l’École supérieure du professorat et de l’éducation (Espé) d’Orléans. Laëtitia avait raison. Sur les hautes grilles vertes qui s’élèvent devant cette ancienne école normale d’institutrices, force est de constater qu’est toujours accrochée la pancarte « IUFM ».

Rencontrés à la veille des vacances de Noël, les principaux concernés semblaient préoccupés. Ils étaient les premiers à expérimenter la réforme. « Nous ne savons toujours pas de quoi sera fait le prochain semestre », expliquait Lucy Schechter, étudiante et mère de famille.

Cependant, à la différence des IUFM, les 30 Espé françaises préparent les étudiants aux concours dès la première année de Master. Et grâce à la réforme, Lucy pourra poursuivre ses études sous le statut d’élève fonctionnaire. Si elle réussit le concours, elle sera rémunérée pour les cours qu’elle dispensera. Pour elle, le terrain, ce sera l’an prochain. Béatrice Mairesse, professeur de français à l’Espé d’Orléans, précise : « Le rattachement de la formation des professeurs à l’université a permis une valorisation. Pour ma part, cela ne change rien, j’ai toujours eu cette ambition universitaire. »

Être professeur en 2014

Les chiffres du concours de l’enseignement pour la session 2014 sont encourageants. Ils ont été 153 500 étudiants à tenter leur chance cette année. Zoom sur une profession parfois décriée de l’opinion publique mais dont on méconnaît les difficultés au quotidien.