Le combat des pacifistes

Le combat des pacifistes

Le combat des pacifistes

En Corée du Sud, refuser deffectuer le service militaire obligatoire est passible d’emprisonnement. En conséquence, près de 20 000 jeunes, pacifistes ou religieux, ont fini derrière les barreaux. Le 1er novembre 2018, la Cour suprême a acquitté pour la première fois l’un d’entre eux. Une victoire pour ces objecteurs de conscience, même si beaucoup reste à faire. 

Par Théo Lebouvier à Séoul, Corée du Sud
Illustrations : Sylver

Ce verdict n’aura été possible que grâce à la patience de mes 20 000 prédécesseurs et collègues» Tels sont les mots qu’a choisi de prononcer Oh Seung-hun, le 1er novembre 2018, à la sortie du tribunal. L’homme de 34 ans, rayonnant, sort victorieux d’une bataille judiciaire qui aura duré plus de quatorze ans. Ses « prédécesseurs et collègues » à qui il dédie ces premiers mots sont, comme lui, objecteurs de conscience. Comme lui, ils ont fait face à la justice pour défendre leur refus de prendre part au service militaire, obligatoire en Corée du Sud. Comme lui, ils sont pour la plupart témoins de Jéhovah. Mais il est le seul à avoir gagné son procès.

Depuis 1957, le service militaire sud-coréen est le passage obligatoire pour tous les jeunes hommes du pays. Ils sont environ 26 000 chaque année à être appelés. Pour ceux qui s’y refusent, c’est une peine pouvant aller jusqu’à trois années de prison. Ces objecteurs de conscience, qui refusent de prendre les armes pour des raisons éthiques ou religieuses, sont plusieurs centaines chaque année à se retrouver derrière les barreaux. L’Administration des effectifs militaires (MMA),  estime à 2 500 le nombre d’objecteurs de conscience emprisonnés ces cinq dernières années. Selon un article du professeur Kwang Suk Yoo de la Hanyang University, en 2017,  92,5 % des objecteurs de conscience dans le monde sont Sud-Coréens.

La décision concernant Oh Seung-hun est donc historique. Pour la première fois dans l’histoire du pays, la Cour suprême décide qu’un individu peut « également rejeter le service militaire obligatoire pour un motif d’objection de conscience et ne pas être puni en conséquence ». La sentence qui a aussitôt eu un effet domino : le 30 novembre 2018, 58 autres objecteurs de conscience (dont 57 témoins de Jéhovah) ont été libérés. Tous ont déjà purgé un tiers de leur peine. Le cas de plus de 900 objecteurs de conscience en attente de jugement a été mis en suspend et la libération de la totalité des détenus est attendu dans le courant de l’année.

Oh Seung-hun, les 58 jeunes hommes et tous les prochains objecteurs libérés auront à effectuer un service alternatif, adapté à leurs convictions. Il sera mis en place d’ici la fin de l’année. Ce service alternatif a été confirmé en juin 2018 lors d’une audience historique de la Cour constitutionnelle, dix ans après le premier débat sur le sujet.

Le chemin ne fait toutefois que commencer pour les objecteurs de conscience. Vus comme des traîtres qui refusent de défendre leur patrie, ils sont très mal considérés par la population et par une grande partie du gouvernement. Les officiels les accusent notamment de fragiliser les forces armées sud-coréennes (la Corée du Sud étant toujours officiellement en guerre avec son voisin du nord).

Pour la population, les raisons sont plus obscures. « S’ils avaient eu le choix, les hommes sud-coréens n’auraient pas servi dans l’armée. Ils sont donc en colère à l’idée que certains puissent y échapper et pas eux », s’indigne dans les pages du New York Times l’objecteur de conscience Park Yu-ho.

Cette mauvaise image des objecteurs de conscience tourne vite à la discrimination. Les répercussions de leur choix vont souvent bien au delà d’une peine de prison.

Un service polémique

Mis en place en 1957, le service national sud-coréen est un passage obligatoire pour tous les hommes âgés de 18 à 28 ans. Les conscrits doivent servir pour une durée minimum de vingt-et-un mois dans un des différents corps de l’armée. Après avoir réalisé ce service, ils deviennent réservistes pour les six années suivantes et doivent réaliser, chaque année, plusieurs jours d’entraînement militaire. C’est un des services les plus longs au monde. Il est régulièrement sujet aux polémiques. D’un côté, les partisans d’une politique sécuritaire vis-à-vis du voisin du Nord pour qui le service militaire est indispensable à la sécurité du pays. De l’autre, ceux dénoncent les conséquences d’un tel service sur les jeunes appelés.

En effet, le harcèlement physique et moral est monnaie courante dans le pays. Il est autant le fait des superviseurs que des autres conscrits. Il provoque parfois de graves incidents. En 2014, par exemple, un jeune homme victime de harcèlement a ouvert le feu et tué 5 de ses camarades. La même année, deux autres appelés trouvaient la mort durant un entraînement de résistance à la torture. « Je pense que la culture du harcèlement dans l’armée est en partie causée par le manque d’activités éducatives et professionnelles significatives pour les soldats, en dehors de leurs heures de service », tente à l’époque d’expliquer, dans un éditorial, Lee Chang-sup, vice-président du Korean Times. Ce « manque d’activités »  a tout de même été la cause d’une centaine de morts chaque année, dont deux tiers de suicides.

Un autre sujet cristallise les critiques : le traitement privilégié de quelques conscrits. Qu’ils soient célébrités ou « fils de… », certains profitent d’aménagements avantageux au détriment des autres. Ils peuvent même être totalement exemptés. Exemple,  l’exemption accordée, pour service rendu à la nation, aux joueurs de l’équipe de football nationale après leur victoire en finale des Asian Games en septembre 2018. Elle est loin d’avoir fait l’unanimité parmi la population. De nombreuses associations se sont indignées que des sportifs puissent profiter d’une telle immunité alors que les objecteurs de conscience finissent enfermés pour des raisons similaires.

Ceux qui ne sont pas assez connus pour profiter de telles aubaines et qui ne souhaitent pas purger de peine de prison n’hésitent pas à avoir recours des moyens extrêmes pour se rendre « non qualifié pour le service ». Mutilation volontaire, changement de nationalité, prise de poids, tatouages excessifs ou encore folie feinte… Plusieurs dizaines de jeunes hommes tentent leur chance chaque année, souvent en vain.

Les témoins de Jéhovah en première ligne

Parmi les 20 000 objecteurs de conscience ayant été emprisonnés en Corée du Sud, environ 90 % sont témoins de Jéhovah. Aucune confession majoritaire du pays (boudhisme, athéisme…) n’a autant d’adeptes emprisonnés dans le pays. Pourtant, seulement 1 Sud-Coréen sur 510 est témoin de Jéhovah, soit à peine plus d’une centaine de milliers.

Cette surreprésentation carcérale est due à l’interdiction catégorique de tout engagement militaire pour les membres de la communauté. Les témoins de Jéhovah savent donc tous qu’ils sont destinés à purger une peine de prison. Ils y sont bien souvent préparés très jeune.

C’est le cas de Lee Gyo-won. Il s’est arrangé avec la police pour se livrer le jour de sa conscription. « Il ne voulait pas que les policiers se présentent chez lui pour lui mettre des menottes », a déclaré sa mère, en août 2018 dans un témoignage accordé à CNN. « Notre famille est allée avec lui ce jour-là. Les policiers l’ont rencontré à l’extérieur de la prison puis l’ont emmené. »

Comme la plupart des autres objecteurs de conscience, les témoins de Jéhovah refusent de prendre part au service militaire par pacifisme (« Alors Jésus lui dit: remets ton épée à sa place ; car tous ceux qui prendront l’épée périront par l’épée. » Matthieu 26:52) mais aussi à cause de leur « neutralité chrétienne ». Les témoins de Jéhovah sont politiquement neutres : ils respectent l’autorité du gouvernement dans lequel ils résident,

Mais ils refusent toute prise de position pour le gouvernement en question. Ils ne s’impliquent pas dans les affaires et la politique de leur pays de résidence. Prendre part au service national n’est donc, pour eux, pas envisageable. Selon un rapport de l’Observatoire international des témoins de Jéhovah, entre 1950 et 2017, les témoins coréens à eux seuls ont purgé une peine de prison cumulée de 36 389 années.

Prison à vie

« Je suis né criminel. Toute ma vie, je me suis senti emprisonné car je savais que j’y serais envoyé. J’étais un criminel en devenir. » En 2015, Song In-ho, alors âgé de 25 ans et en attente de son jugement pour objection de conscience, raconte son histoire à la branche coréenne d’Amnesty International.

Dans son récit, il souligne à quel point l’objection de conscience implique bien plus qu’une peine de prison. Dès son enfance, à cause de sa religion, le jeune homme a dû faire face à sa condition de « criminel en devenir »« Je me souviens d’une expérience traumatisante en primaire. Des camarades de classe m’ont approché et demandé “Es-tu un témoin de Jéhovah ? Ma mère a dit que tu seras jeté en prison” », témoigne-t-il. Durant toute sa scolarité, Song In-ho sera exclu et moqué. « Depuis que je suis né, je me sens comme un fugitif monté à bord d’un train à destination d’une gare appelée prison. Et je me sens totalement impuissant, incapable d’y échapper. »

Bien que la plupart soient préparés très tôt à cette issue, le monde carcéral laisse rarement indemne. Le traumatisme psychologique poursuit certains objecteurs de conscience bien après leur sortie. « Mon fils continue à me prévenir à chaque fois qu’il se rend quelque part. Même si ce n’est que la salle de bains. Comme s’il avait à rapporter chacun de ses mouvements à un officier », témoigne en 2013 dans les lignes du Korea Herald, Yoon Sook-Kyung. Son fils, objecteur de conscience, avait été libéré un mois auparavant. « Il n’éteint même plus les lumières la nuit car il ne devait pas le faire lorsqu’il était enfermé », ajoute-t-elle.

« En tant qu’objecteur de conscience, obtenir un emploi dans une entreprise réputée est à la limite de l’impossible. La discrimination et les clichés sont trop forts »

Song In-ho

Malgré le soutien de nombreuses associations ou de leur communauté religieuse, le retour à la normale est complexe et difficile. D’autant qu’au traumatisme carcéral s’ajoutent des répercussions sociales et professionnelles importantes. Difficile pour les objecteurs de conscience de reprendre leur scolarité ou leur travail après un passage en prison. Trouver un nouvel emploi est encore plus complexe, être à jour de ses obligations militaire et avoir un casier judiciaire vierge étant bien souvent demandé à l’embauche.

« De nombreux objecteurs de conscience se retrouvent doublement punis. La fonction publique et la plupart des entreprises privées refusent d’embaucher des anciens détenus », explique l’ancien avocat Baek Jong-keon dans un témoignage accordé à Amnesty International. Lui-même objecteur de conscience et témoin de Jéhovah, sa certification d’avocat lui a été retirée après sa sortie de prison. Il est actuellement assistant d’un autre magistrat et se bat pour récupérer son statut.

Même avec un casier encore vierge, un objecteur de conscience reste pour une grande partie de la société coréenne un jeune homme refusant de servir sa patrie, un traître. Song In-ho n’a pas pu trouver d’emploi après la fin de sa scolarité. Il n’avait pourtant pas encore purgé sa peine de prison.

« En tant qu’objecteur de conscience, obtenir un emploi dans une entreprise réputée est à la limite de l’impossible. La discrimination et les clichés sont trop forts », déplore-t-il. Vus comme paresseux, rebelles ou lâches, puis comme criminels après leur séjour en prison, les objecteurs de conscience sont de véritables parias au sein de la société coréenne.

Le combat continue

Même si le pire est désormais derrière eux, la lutte des objecteurs de conscience est encore loin d’être terminée.

Selon un sondage réalisé le 29 juin 2018 (soit juste après la décision de la Cour constitutionnelle d’instaurer un service alternatif) par l’agence de sondage coréenne Realmeter, les Sud-Coréens n’ont aucune envie de les ménager. Les sondés sont 64,8 % à souhaiter que le service alternatif soit d’une durée de trois à quatre années et 14,4 % qu’il dure plus de six années. Soit le double voire le triple de la durée habituelle. Seulement 17,6 % des sondés ont exprimé ne pas voir d’intérêt à ce qu’il soit prolongé.

“Il est évident que ces investigations montrent que les procureurs voient toujours les objecteurs de conscience comme des criminels”

Lim Tae-hoon

Ce sondage exprime bien l’avis d’une grande partie de la population coréenne concernant les objecteurs. Plus embêtant, c’est aussi la position de la justice qui ne compte pas les laisser échapper si facilement au service. Ceux qui ne souhaitent pas l’effectuer sont désormais la cible d’une enquête très pointue de la part des procureurs de l’armée. Leur quotidien est passé au crible afin de vérifier si leur mode de vie est bel et bien pacifique. On vérifie notamment s’ils pratiquent, ou non, des jeux vidéo violents.

Nombre d’associations de défense voient dans ces enquêtes une volonté malhonnête de saboter le discours pacifique des objecteurs. Pour Lim Tae-hoon, représentant du Center for Military Human Rights Korea et lui-même objecteur de conscience, il s’agit avant tout d’une violation de la vie privée. « Jouer à des jeux de guerre et refuser de prendre les armes sont deux choses différentes. C’est un jugement subjectif. Un jeu n’est qu’un jeu », a-t-il confié à CNN.

« Nous avons besoin de vérifier l’honnêteté de leur foi et donc examiner leur vie personnelle. Nous vérifions s’ils pratiquent leur religion. Vérifier leur historique vis-à-vis des jeux de tirs est une autre méthode », a déclaré aux médias un membre du bureau du procureur de la province de Jeju. Pour Lim Tae-hoon, « il est évident que ces investigations montrent que les procureurs voient toujours les objecteurs de conscience comme des criminels ».

Le gouvernement coréen n’a pas encore définitivement décidé de la forme finale du service alternatif. Pour le moment, l’option envisagée implique un service de trente-six mois au lieu des vingt-et-un habituels. Les conservateurs, et notamment le parti de La liberté de Corée (second parti du pays), font pression de leur côté pour le passer à quarante-quatre mois et pour confier aux objecteurs des tâches dangereuses comme le déminage.

Dès sa sortie du tribunal en novembre, Oh Seung-hun a tenté de rassurer l’opposition. « Je suis bien conscient des préoccupations du public au sujet des abus potentiels du service alternatif. Je compte servir avec diligence pour apaiser ces inquiétudes. » Dans un éditorial, le journal conservateur Chosun Ilbo, le titre de presse le plus lu et le plus influent du pays, lui répond en définissant la libération des objecteurs de conscience comme un acte de « débauche » et un « luxe risqué » vis-à-vis de la Corée du Nord.

Le combat n’est donc pas encore terminé, d’autant que le projet de loi sur le service alternatif a jusqu’en décembre 2019 pour être discuté. Une loi inadmissible pour certains, mais symbole d’espoir et de liberté pour des milliers de jeunes Sud-Coréens.

Théo Lebouvier

@lebouvier_theo

Passé par la radio RAJE,
les magazines Respect et NEON.
Réalise actuellement sa licence professionnelle à la Korea Universty de Séoul.
Aime écrire sur le hip hop, la technologie, l’e-sport et les sujets de société.
En Corée du Sud, la lente progression des droits LGBT

En Corée du Sud, la lente progression des droits LGBT

Des militants chrétiens et LGBT se font face pendant la gay pride de Séoul en 2015 (photo : Simon Williams-Im).

Alors que les droits des personnes LGBT (lesbiennes, gays, bis, trans) progressent dans le monde, les États ultra modernisés d’Asie de l’est semblent prendre du retard. Dans l’opinion publique sud-coréenne, le fossé générationnel se fait de plus en plus grand. Si les génération les plus âgées refusent massivement d’accepter l’homosexualité,  considérant qu’il s’agit d’un mal venu de l’Occident, les plus jeunes militent pour plus de tolérance.

Par Nicolas BARANOWSKI

Interdire d’épouser une personne du même sexe est une violation « de la liberté des individus à se marier ». C’est la conclusion à laquelle est arrivée le 24 mai 2017 la Cour constitutionnelle de Taïwan. Une décision qui ouvre la voie à une légalisation du mariage entre personne du même sexe par le petit État. Il deviendrait alors le premier d’Asie à l’autoriser. Le même jour, en Corée du Sud, une cour militaire condamnait un capitaine à six mois de prison pour avoir eu des relations sexuelles avec certains de ses collègues masculins.

Le service militaire est encore obligatoire pour tous les citoyens coréens de sexe masculin. Un passage obligé,au milieu de la vingtaine et d’une durée de deux ans environ. Unepériode déjà compliquée à vivre pour la plupart des conscrits, mais qui devient un véritable cauchemar pour les homosexuels. Le Military Criminal Act prohibe toute relation entre hommes. Cette loi liberticide est pointée du doigt par de nombreuses ONG. La Cour constitutionnelle coréenne a été saisie à plusieurs reprises lors des vingt dernières années pour l’abolir (2002, 2011 et 2016), en vain. Dans la vie civile, l’homosexualité est tolérée, le pays n’en reste pas moins très homophobe.

Une pancarte contre le mariage gay dans une contre-manifestation lors de la gay pride de séoul en 2015 (photo Simon Williams-Im)

Lorsque l’on pense à la Corée en Europe, les premières images qui viennent à l’esprit sont sans doute les nombreux groupes dont les membres sont sexualisés à outrance. Pourtant, le pays reste très conservateur, en particulier sur les droits de personnes LGBT . Encore aujourd’hui, les personnes âgées voient l’homosexualité comme un problème venu d’Occident. Beaucoup de mots utilisés pour désigner les personnes LGBT en coréens sont de simples transcriptions de l’anglais. Les quelques clubs gays et lesbiens de la capitale sont regroupés dans Itaewon, le quartier étranger, sur une colline surnommée « Homo Hill » par les habitants. En 2013, selon le Pew Research Center, seulement 39 % des Coréens pensaient que l’homosexualité devrait être acceptée par la société.

Les jeunes plus tolérants

Mais les mentalités commencent à bouger au pays du Matin calme. En effet, ces même statistiques alarmantes font apparaître aussi un fossé générationnel conséquent. Si seulement 16 % des plus de 50 ans approuvent l’homosexualité, ce même chiffre grimpe à 71 % pour les 18-29 ans. Les jeunes semble de plus en plus s’émanciper du poids de la tradition.

Un des derniers exemples de taille a lieu en novembre 2015, à l’université nationale de Séoul, établissement le plus prestigieux du pays. A l’élection du représentant des étudiants, Kim Bo-mi est l’unique candidate. Vice-présidente dans l’équipe sortante, elle choisit comme slogan de campagne « Avançons unis vers la diversité ». Lors de son discours, elle dit vouloir faire de l’université nationale de Séoul un espace où « personne ne sera discriminé pour son style de vie ». Et, rapporte le Korea Herald, elle précise : « Je veux que les étudiants s’aiment pour ce qu’ils sont et vivent dans ce monde en ayant confiance en eux. C’est pourquoi je vous le dis aujourd’hui : je suis lesbienne. »

Affiche de campagne de Kim Bo-mi lors de l’élection étudiante de 2015

Un coming-out retentissant suivi d’un intérêt sans précédent pour le scrutin. Après la diffusion de cette allocution, le site internet du journal de l’établissement finit par s’écrouler sous le nombre de visites. L’élection qui s’étale sur quatre jours dépasse les 50 % de participation pour la première fois depuis dix-huit ans. Kim Bo-mi, étudiante en « child development and family studies » devient la première personnalité ouvertement LGBT à prendre un poste à responsabilité dans une université coréenne.

« Queer I am »

Depuis le début des années deux mille, l’activisme LGBT progresse. C’est d’ailleurs en 2000 qu’est organisée, pour la première fois, une marche des fiertés dans la capitale, à Séoul. Nommée Queer Culture Festival, elle réunit pour sa première édition tout au plus une cinquantaine de personne. En 2016, ce sont pas moins de 5 000 personnes LGBT ou « alliées » qui se sont retrouvée dans la rue. Une succès qui appelle forcément son lot de réactions.

Des associations, pour la plupart chrétiennes évangélistes, viennent, en costume traditionnel, contre-manifester chaque année. Ils rivalisent de percussions et de poses théâtrales. Leurs pancartes en anglais assènent : « L’homosexualité est un péché, revenez vers Jésus ! » Elles ne découragent guère les manifestants. Lors de la dernière édition, le mot d’ordre était : « Queer I am. » Un jeu de mot où queer (« bizarre » en anglais, à l’origine une insulte que se sont réapproprié les personnes LGBT) remplace le « here » de « Here I am », « Je suis là ». Histoire de rappeler, dans une société où ils sont souvent invisibilisés, qu’ils sont bien présents et comptent bien se battre pour leurs droits.

Même dans les productions culturelles, les homosexuels ne sont que très peu représentés. Et quand ils le sont, le portrait qui en est fait est le plus souvent discutable. On peut prendre l’exemple de la série télévisé The 1st Shop of Coffee Prince en 2007. Le personnage principal, un homme, tombe amoureux d’un serveur, en fait une femme travestie pour pouvoir travailler dans ce café où les employés sont majoritairement des hommes. Le héros questionne sa sexualité et va jusqu’à voir un médecin qui lui conseille un remède contre son homosexualité supposée. Tout rentre dans l’ordre quand il découvre qu’il aime en fait une femme.

« J’ai ajouté le code homosexuel comme outil dramatique »

Hong Won-ki, le réalisateur

En novembre 2016, le clip de One More Day, du groupe de K-pop Sistar accompagné de Giorgio Moroder, présente une relation lesbienne. Mais quand le journal progressiste Kyunghyang Shinmun interroge Hong Won-ki, le réalisateur du clip, sur ses raisons, on est bien loin de revendications militantes. « J’ai ajouté le code homosexuel comme outil dramatique pour faire passer le message que les femmes peuvent être plus fortes ensemble. »

L’homosexualité dans l’industrie culturelle n’est vue que comme un outil scénaristique, d’où cette appellation étrange de « code ». L’invisibilisation des LGBT s’immisce jusque dans les emojis. Comme le rapporte Korea Exposé, le 2 mars 2017, alors que Samsung intégrait sur ses nouveaux téléphones 14 nouveaux emojis représentant des couples homosexuels. Une action qui lui a valu une attaque de la part du quotidien Kookmin Ilbo, possédé par une fondation contrôlée par des églises protestantes du pays. Le constructeur a alors modifié les nouveaux émoticônes. Selon un représentant de la marque cité par Korea Exposé : « Nous avons fait de notre mieux pour réduire le code homosexuel. »

Et malgré l’alternance libérale en mai dernier les choses ne sont pas près de changer. Le nouveau président Moon Jae-in, pourtant acclamé par les jeunes votants l’a d’ailleurs rappelé lors d’un débat télévisé le 25 avril : « Personnellement, je suis contre les homosexuels. » Il reste encore beaucoup de chemin à parcourir avant que la Corée du Sud puisse elle aussi ouvrir la voie à la légalisation du mariage entre personnes du même sexe.

La jeunesse coréenne veut sortir de l’enfer

La jeunesse coréenne veut sortir de l’enfer

Chaque samedi les Coréens se déplacent en masse pour demander la démission de la présidente. (Photo Yu Jenny)

Depuis octobre 2016, les manifestations massives contre la présidente coréenne Park Geun-Hye ont révélé,  aux yeux du reste du monde, les problèmes du pays. Et les dernières péripéties – arrestation de l’héritier de l’empire Samsung, démission de la ministre de la Culture – ne font que mettre en relief les affaires de corruption que n’acceptent plus les Coréens. Les jeunes sont les plus en colère. Ils sont nombreux à se déplacer chaque week-end. Grands oubliés des politiques publiques, pour eux, le casse tête des fins de mois difficiles se transforme vite en enfer.

Par Nicolas Baranowski

La foule s’amasse à deux pas du palais présidentiel, sur la gigantesque place Gwangwhamun en plein centre de Séoul. La police aide les piétons à circuler hors des stations de métros d’où sort un flot incessant de manifestants. Suite aux révélations du Choi Gate (du nom de la confidente controversée de la présidente, Choi Soon-sil), les Sud-Coréens descendent en masse dans la rue. Et le 29 octobre, ce qui était prévu comme une simple manifestation syndicale, s’est transformé en petite révolution.

Depuis, tous les samedis soirs, les citoyens réclament la démission de la présidente empêtrée dans une série de scandales de corruption tentaculaire. Le nombre de participants n’a cessé de croître pour dépasser, dès le 12 novembre, le million. Ce 3 décembre 2016, ce sont environ 1,9 millions de personne qui se sont déplacé. Un nouveau record qui détrône les manifestation de 1987 qui ont fait sortir le pays de la dictature.

Drôle de coïncidence pour une présidente au lourd héritage. Park Geun-hye est la fille de l’ancien dictateur, Park Chung-hee. C’est autour de ce lien de parenté qu’avait tourné sa campagne. Park Chung-hee reste une figure controversée, tantôt vu comme un sombre autocrate, tantôt comme l’artisan de la réussite économique coréenne. Les débats avaient alors mis en évidence la fracture générationnelle dans le pays. Les tranches les plus âgées de la population plébiscitaient la candidature de Park. Les moins de 40 ans, quant à eux, étaient près de 70 % à voter pour son concurrent de centre gauche.

Dans la foule de manifestants, tous les âges sont représentés. Mais force est de constater que ce sont encore les jeunes les plus présents. Et pour cause, Park Geun-hye cristallise à présent les éléments du « Hell Chosun » (mélange de coréen et d’anglais pour « enfer coréen ») à leurs yeux. Corruption, conflits d’intérêt, inégalité des chances, chômage de masse… Plus que pour la destitution de la présidente (votée par le parlement coréen en décembre et toujours en cours d’instruction par la cour constitutionnelle), c’est pour crier leur colère que les jeunes sont venus.


Dans une rue adjacente à la place, les étudiants de la Korea University se sont donné rendez-vous. Les syndicalistes brandissent des étendards aux couleurs de l’université pour que les retardataires localisent rapidement leurs collègues dans la foule.

Park Ye-ji arrive sous les drapeaux. Elle s’apprête à terminer sa deuxième année d’économie. C’est la première fois qu’elle prend part à une manifestation. « Je n’ai pas l’habitude de ce genre d’évènements. Pour moi, les manifestations c’est synonyme de canons à eau qui tirent à la télé. » Quand ses amis lui demandent de ses nouvelles, sa réponse résume sa colère : « Ce semestre touche à sa fin et je me demande encore ce que je vais pouvoir faire l’année prochaine, ou même pendant les vacances. J’ai de grosses difficultés financières en ce moment. Donc non, ça ne va pas très bien. »

Ye-ji ne sait pas encore si elle pourra continuer sa licence. Chaque semestre, elle doit payer des frais de scolarité de 3 600 000 won (2 880 euros). Une somme qu’elle a de plus en plus de mal à avancer. « La période d’inscription à la bourse d’État a commencé et nous sommes tous inquiets de savoir si l’on va rentrer dans les critères ou non. Je devrai peut-être travailler au semestre prochain. Beaucoup de mes amis ont du mal à gérer seuls leurs dépenses. Et cette précarité se traduit souvent par de mauvais résultats à la fin du semestre. »

Des frais de scolarité écrasants

Les frais universitaires coréens s’élèvent en moyenne à 6 675 000 won (5 300 euros) pour une année de licence. Les coûts de scolarité dépassent les 10 millions de won (8 000 euros) pour une année de master selon la Korean Higher Education Research Institution. Des sommes déjà impressionnantes auxquelles viennent s’ajouter les frais d’inscription. « Pour ceux qui n’ont pas accès aux bourses, l’État a mis en place un système de prêts. Mais cela ne fait que repousser le problème », poursuit Ye-ji.

Les étudiants peuvent demander au gouvernement de payer leurs frais de scolarité, en s’engageant à les rembourser à l’obtention de leur diplôme. Mais ce système ne fait qu’augmenter les dettes de la jeunesse coréenne. Une pression supplémentaire qui vient s’ajouter à un système éducatif exigeant.

Le stress des examens n’est pas le même pour tout le monde. Chung Yoo-ra, la fille de Choi Soon-sil, semble en tout cas y échapper. Ce lien de parenté avec la confidente de la présidente lui aurait permis d’esquiver l’examen d’entrée de la prestigieuse université Ewha. Un traitement de faveur qui ne passe pas auprès des jeunes Coréens.

« Quand on a vu que le gouvernement se vantait de cette mesure, on s’est vraiment dit qu’il se moquait de nous. »

Une des promesses de campagne de Park Geun-hye était de diminuer de moitié ces frais de scolarité. Pari tenu si l’on en croit les vastes campagnes publicitaires menées par l’Etat en 2015. Les étudiants, de leur côté, parlent de propagande. Lee Su-cheon vient d’obtenir une licence en sciences politiques. Il économise pour effectuer un master en travaillant comme assistant dans son université. Il a déjà pu bénéficier du système de bourses pendant deux ans. Il reconnaît avoir été chanceux : « Les critères sont extrêmement stricts. Ils se basent uniquement sur le revenu. Les étudiants des familles nombreuses sont souvent directement disqualifiés, puisque les revenus du foyer sont un peu plus élevés, et donc juste au dessus de la limite du barème. Mais en réalité ces étudiants font souvent face à une situation bien plus difficile que la mienne. »

Lee Su-cheon

Malgré son acceptation en master, Su-cheon hésite à poursuivre ses études. (Photo Yu Jenny)

Su-cheon avoue avoir été attiré par la promesse de Park Geun-hye, tout en sachant qu’elle serait sans doute irréalisable. Mais plus que de la déception, c’est de la colère qu’il a ressenti en voyant les campagnes du gouvernement : « Plutôt que de réduire les frais, ils ont simplement créé une nouvelle catégorie de prêts s’élevant à la moitié de ceux-ci. Quand on a vu que le gouvernement se vantait de cette mesure, on s’est vraiment dit qu’il se moquait de nous. » Même s’il fait parti des rares étudiants à avoir un emploi stable, Su-cheon reste incertain quant à son avenir : « L’université m’a engagé pour deux ans. Entre temps mon inscription en master a été acceptée. Mais je ne peux pas me lancer dans deux années de plus sur un coup de tête. J’ai encore une dette de 7 000 000 won (5 600 euros) à rembourser. »

Su-cheon restera toute la nuit chanter pour demander la démission de la présidente. Et il n’est pas le seul étudiant désespéré. Selon le site internet de recherche de job Incruit, mis à part les frais étudiants, ses camarades ont en moyenne 2 580 000 won (2 000 euros) de dettes par année d’étude, dans le pays d’Asie de l’Est où le chômage des jeunes est le plus élevé.

« Ce qui unit les manifestants, c’est la volonté de faire partir la présidente »

Derrière son look discret de bon élève, Yu Jeong-heon passe inaperçu dans les couloirs de la Korea University de Séoul. Pourtant, à 20 ans, il porte les revendications de 19 000 étudiants de licence. En deuxième année de médias et communication dans l’une des plus exigeantes et plus renommées universités de Séoul, il doit concilier ses révisions avec le poste de dirigeant du comité exécutif syndical.

Yu Jeong-heon a dirigé en mai 2015 les actions pour la réductions des frais de scolarité. (Photo Anam Student Union)

Avec les examens qui approchent à la fin du mois de décembre et les manifestations qui gagnent en ampleur, comment fait-on pour gérer ses responsabilités ?

Yu Jeong-heon. Sans oublier que je suis aussi journaliste pour l’hebdomadaire de l’université. C’est vrai que c’est compliqué à gérer. Personne n’avait prévu l’ampleur de ces manifestations. Le 3 décembre dernier, près de deux millions de Coréens se sont déplacés. Je suis obligé de rater des cours pour les réunions syndicales et de rattraper en révisant ensuite. Je dois avouer que je ne dors pas beaucoup en ce moment.

Le syndicat ne s’occupe que de ce campus. Est-ce que vous avez quand même des contacts avec les autres universités ?

Y. J. Bien sur. L’organisation ressemble aux bureaux locaux de vos syndicats étudiants en France. Sauf qu’ici, chaque bureau a son propre nom et manifeste sous le drapeau de son université. Mais on s’entend bien.

Vous effectuez donc des actions ensemble.

Y. J. On essaye de s’organiser quand on agit à une plus grande envergure. Comme par exemple, en février 2016, pour le prix des dortoirs. Les dortoirs universitaires sont en moyenne plus chers de 15 % que les autres logements du quartier. Le 11 février 2016, avec les universités Konkuk et Yonsei, nous avons ensemble annoncé notre volonté d’attaquer nos établissements en justice. Ils refusaient de révéler leurs informations quant à la gestion de leurs logements.

N’avez-vous pas peur que ces actions puissent avoir des répercussions sur votre cursus ?

Y. J. La seule crainte qu’on peut avoir, c’est au niveau des examens, des travaux à rendre, et des absences. Heureusement, la plupart du temps, pour tous ces soucis, les professeurs sont assez compréhensifs. Encore plus ce semestre, puisque nos revendications ne concernent pas que les étudiants, mais les Coréens en général. Même si nous n’avons pas tous les mêmes raisons, tout le monde veut que Park Geun-hye soit destituée.

Les images de manifestations coréennes sont parfois impressionnantes, avec les nombreux cars de forces anti-émeutes, les canons à eau… Un agriculteur de 68 ans en est mort l’an dernier. Pourtant, en ce moment, les gens viennent protester en famille.

Y. J. Le contexte était différent. En ce moment, la priorité, ce ne sont pas les revendications sociales. Ce qui unit les manifestants, c’est la volonté de faire partir la présidente. Elle a trahi le pays, elle a abusé de son pouvoir. Peu de personne croient encore en elle, seuls 5 % des Coréens l’apprécient encore. On a même pu voir dans les médias et sur les réseaux sociaux des photos de policiers chargés de la sécurité de la manifestation prendre des photos souvenirs avec des participants. Même s’il y a eu quelques incidents, on a clairement affaire à quelque chose de plus festif qu’une manifestation classique. C’est vrai que comparé aux autres actions auxquelles j’ai pu participé, c’est étonnant. Mais c’est aussi encourageant. Le scandale a aussi permis de réveiller la conscience politique de certains, surtout des jeunes. Maintenant, on espère que cette conscience se transformera en engagement. N. B.

En Corée du Sud, des chamanes et des dieux

En Corée du Sud, des chamanes et des dieux

Corée du Sud

Des chamanes et des dieux

Certains dieux ont l’oreille dure. Au cœur des montagnes coréennes, les voix des chamans s’élèvent au rythme du tambour. Mais elles ne suffisent pas à secouer les divinités. Il faut danser en agitant des clochettes, frapper des bols en cuivre, battre un disque en étain. Le vacarme du métal doit assourdir les hommes pour réveiller les esprits.

Par Ophélie Surcouf (textes et photos)

Pang Eun Mi, la mère mudang (chamane en coréen), a retrouvé ses filles et fils spirituels pour deux jours de rituels dans le froid hivernal. Nous sommes dans les montagnes de Deokso, une petite ville à deux heures de Séoul. Le taxi ne peut même pas parcourir le chemin en entier et s’arrête avant la destination. Il faut se perdre dans un chantier en construction pour dénicher le petit sentier qui mène au sanctuaire. Quelques bouteilles de makgeolli, l’alcool de riz coréen, sont présentées en offrande sur un table à l’entrée. A côté, on aperçoit le symbole du chamanisme pour ceux qui savent le reconnaître.

Les locaux ne payent pas de mine. Cinq pièces, alignées les unes à côté des autres, composent ce carrefour des énergies spirituelles. Ce n’est qu’à l’intérieur que l’on comprend enfin où on a posé les pieds.

Les murs sont tapissés de portraits des esprits qui ont rendu visite à la chamane : guerriers, philosophes, personnages historiques, Jeanne D’arc… Pang Eun Mi est vêtue du vêtement traditionnel coréen, le hanbok, une robe aux étoffes colorées. Autour d’elle, ses élèves – qu’elle appelle enfants spirituels avec une affection qu’ils lui retournent en l’appelant mère – s’affairent. Ils installent les énormes coupes de fruits et les paquets de bonbons qui serviront d’offrande aux esprits pendant tout le rituel, appelé le gut (굿).

Insensible à l’effervescence, assis sur un coussin à même le sol, un homme au téléphone. C’est pourtant lui qui a commandé la cérémonie. Celle-ci a pour but de libérer le chemin de ce chef d’entreprise vers la victoire : à la fin du mois doit avoir lieu l’élection du président de l’association du massage coréen et il compte bien la remporter.

Engoncé dans son costume trois pièces tiré à quatre épingles, il est extrêmement mal à l’aise. Le chamanisme en est probablement l’une des raisons. Mais il est aussi l’ex-mari de Pang Eun Mi – une situation qui les rend tous les deux nerveux. Dès que la première partie du rituel est terminée, il s’enfuit presque en courant, sans un au-revoir.

Toutes les religions sont permises

En Corée du Sud, le chamanisme a la vie dure. Cette croyance représente tous les paradoxes qui animent la société coréenne moderne. Les Coréens ont envie d’aller de l’avant, de changer, mais ils refusent d’abandonner leurs traditions et leurs racines identitaires. Avouer que l’on croit au chamanisme est impensable, pourtant, les chamanes croulent sous les visites et sont sans cesse sollicités pour des rituels.

C’est sûrement pour cette raison que la réaction envers le scandale de corruption de la présidente du pays, Park Geun Hye a été aussi intense et suscite encore, des mois plus tard, toujours autant d’indignation chez les Coréens. Beaucoup de noms ont été donnés à Choi Soon-Sil, la femme qui aurait manipulé la présidente, reçu des secrets d’Etat et de grosses sommes d’argent. Parmi les plus notables, « la Raspoutine » de la Présidente et la « Chamane ».

En réalité, Choi Soon-Sil n’est rien de plus que la fille d’un gourou. Mais le pouvoir des chamans fascine autant qu’il effraye les Coréens tant et si bien que le terme est devenu prétexte à toutes les dérives.

Oh Yoo Jin, une étudiante de la prestigieuse université Sungkyunkwan à Séoul, explique ne pas croire au chamanisme. Pourtant, elle se méfie et refuse d’approcher une mudang. « Si l’on va voir une chamane et qu’on a le don, on est ensuite obligé de devenir chaman », craint-elle. Ces on-dit sont très répandus parmi la population. Chez les jeunes, par exemple, on croit aux esprits sans y croire, au cas où ils seraient réels.

COMMENT DEVIENT-ON CHAMANE ?
Il existe trois manières de devenir chaman : héréditaire ; en étant choisi par les esprits (possession) ; ou via un apprentissage. Pang Eun-Mi affirme avoir été choisie par les esprits. Comme tous les chamans qui le deviennent de cette manière, elle est tombée très malade vers ses 20 ans. Elle souffre particulièrement le soir vers 11 heures et entend des voix. Parfois, le mal du chaman se traduit par un cancer ou une autre maladie extrêmement grave. Il n’existe qu’un seul moyen de guérir du mal : se tourner vers le chamanisme et répondre à l’appel des esprits. Cette maladie du chaman ne touche pas que les Coréens, comme dans le cas de l’Allemande Andrea Kalff-Cordero. Repérée par la plus révérée des chamanes coréennes, Kim Kum Hwa, elle passe le test d’initiation (Naerim-gut), un rituel de onze jours et devient la première chamane de nationalité étrangère.

Pourtant, près de la moitié de la population se revendique chrétienne ou bouddhiste. Source : Fewer Koreans practicing religion (Statistics Korea), Joongang Daily, 2016.
Note : Les chiffres de l’infographie sur la population religieuse en Corée du Sud ont été modifiés car la source de 1995 était obsolète.

Un état de fait qu’explique Lee Yong Yun, professeur adjoint du département des études confucéennes et de philosophie orientale à Sungkyunkwan : « Ces pratiques chamanistiques sont devenues des habitudes plus que de vraies croyances. » C’est pour cela qu’en Corée du Sud, croire au chamanisme n’est pas du tout contradictoire avec le fait d’être protestant ou chrétien. Plus de 3 millions consultent des chamans d’après les estimation d’Andrew Eungi Kim, un chercheur et professeur de la Korea University.

Le syncrétisme (pratiquer plusieurs religions) n’est pas propre à l’Asie, mais il se traduit de manière particulièrement forte en Corée du Sud où la conversion au christianisme s’est faite de manière exponentielle. La communauté protestante, notamment, est l’une des plus dynamiques au monde et l’un des surnoms de Séoul est « la ville des églises ». La nuit, le paysage est parsemé de grosses croix rouges illuminées. D’ailleurs, Séoul abrite l’église de Yoido Full Gospel, la plus grande église protestante du monde avec plus de 700 000 membres.

Dans son article Caractéristiques de la vie religieuse en Corée du Sud, Andrew Eungi Kim explique que si les religions occidentales et le bouddhisme se sont implantés aussi vite et durablement, c’est parce qu’ils ont été chamanisés. En Corée, croire en Dieu permet d’être prospère dans cette vie. Or cette croyance vient directement du chamanisme, une religion très matérielle. « La plupart des cultures asiatiques croient que nous avons plusieurs vies. L’important est celle que nous en sommes en train de vivre », affirme Lee Yong Yun. Un sondage de Gallup Korea montre d’ailleurs qu’en 1997, 56% de la population croit que le paradis ne se trouve pas dans un autre monde mais dans notre monde.

« Ces pratiques chamanistiques sont devenues des habitudes plus que de vraies croyances »

Lee Yong Yun

Une façon de voir qui entre en conflit avec les croyances chrétiennes où il faudrait ne croire qu’en un seul Dieu, au paradis et à l’enfer. Mais pour Lee Yong Yun, les Coréens n’y voient pas de problème : « Ils sont très flexibles sur la théorie religieuse. Ils se disent qu’ils vont voir la chamane juste pour respecter les traditions, ils ne la prendront pas au sérieux. »

Dans le stress que peut être la vie hyperactive à Séoul, les chamans calment les tensions en ne prédisant généralement que des choses positives.

D’ailleurs, la mudang Pang Eun Mi a du mal à comprendre pourquoi deux religions devraient s’exclure : « Les gens ne connaissent pas les chamans et le chamanisme. Les médias et la télévision ne sont pas clairs et diffusent beaucoup de fausses informations. A l’école, on n’enseigne pas la religion. Et on apprend seulement cinquante ans de l’histoire du pays. »

Pang Eun Mi ne demande pas à ce que les gens croient en sa religion, elle veut simplement être respectée et comprise : « Les gens pensent que nous mentons, que nous faisons du théâtre. Mais pour nous, c’est vrai. »

Mange, prie, sacrifie

Inviter des étrangers au gut (rituel) n’est pas du tout dans les usages. Les chamans sont peu ouverts à l’idée d’avoir un public et les clients n’aiment pas non plus avoir de visiteurs. Mais Pang Eun Mi trouve important de rendre l’accès au chamanisme plus clair. Elle est passée plusieurs fois à la télévision, sur JTBC, MBC, TV Chosun… des chaînes coréennes publiques comme privées. Elle fait également partie de The Asia Institute, un think-tank multilingue sur l’Asie. « Je me suis souvent demandé pourquoi nous aurions besoin d’exister si les gens ne croient plus en nous… », philosophe-t-elle.

Le rituel du jour se découpe en neuf parties. Chacune d’elle est différente, malgré des motifs semblables. Les chamans se rassemblent pour chanter, invoquent les esprits puis s’ensuit un long moment où la mudang est possédée par l’un d’eux.

Esprit de la montagne, de la maison, esprit du guerrier ou ancêtre familial, la mudang possédée interagit avec une autre chamane qui va tenter de calmer le visiteur. Pang Eun Mi laisse ses deux apprenties prendre en charge l’essentiel des possessions car elles doivent apprendre. Elle-même n’effectue que deux parties du rituel. La première, en présence de son client et ex-mari, et l’une des dernières, le clou du spectacle comme elle s’amuse à l’appeler.

Dans cette partie du gut, elle se tient debout sur deux couteaux affûtés sans se couper. Tout juste deux lignes roses marquent-elles ses pieds nus après la cérémonie. « J’en plaisante, mais c’est extrêmement dangereux, précise Pang Eun Mi. Cela m’est déjà arrivé de ne pas monter sur les couteaux parce que je sentais que les esprits étaient en colère. Je me serais coupée et j’aurais pu me tuer… »

Avant de se tenir debout sur les couteaux, la chamane fait des tests en les passant sur ses cuisses, ses joues, sa langue. Sur son bras, Pang Eun Mi a la cicatrice d’une cérémonie qui s’est très mal passée et durant laquelle elle s’est coupée avant de finir à l’hôpital.

Car le gut n’est pas simplement une série de discussions. Certains segments sont même extrêmement violents. Lorsque le plus jeune des chamans se fait posséder par un esprit qui n’a pas pu dire ses derniers mots avant de mourir, il devient affamé et frénétique. Il se jette sur une carcasse de cochon entier qui a décongelé toute la journée. Il se frotte contre lui, essaye de le dévorer à pleines dents. Il attrape ensuite un poulet vivant par le cou puis le tape contre le sol jusqu’à ce que celui-ci meurt.

Cette partie de la cérémonie choque et les membres de l’étrange famille spirituelle le sentent bien. « Je ne pourrais jamais faire cela si je n’étais pas possédé », avoue, presque honteux, le chamane qui a tué le poulet.

Et c’est précisément pour cette raison que Pang Eun Mi est chamane, malgré le danger, l’incompréhension et, trop souvent, la haine de ses pairs. Elle gagne très bien sa vie, elle peut aller respirer l’air pur à la montagne lorsqu’elle le souhaite. Elle est tenue en haute estime et respectée bien qu’elle soit une femme dans la société patriarcale coréenne. Son ex-mari est déférent envers elle lorsqu’elle est possédée et lui parle avec les mots d’un esprit. Au milieu des fruits, des hanboks et des bruits de tambours, elle devient une autre personne.

Elle est libre.

Ophélie Surcouf

@opheliesurcouf
22 ans
Après une Année spéciale à l’EPJT,
a effectué sa licence à Séoul, en Corée du Sud
Passionnée par la Corée du Sud, sa société,
sa culture et sa gastronomie. Surveille les nouvelles
technlogies et le Web 3.0. Depuis, elle
s’est installée en Corée depuis octobre 2018,
elle y est journaliste freelance