Bibliographie Réinventer la presse masculine

PQR : un podcast à tout prix (bibliographie)

Dans l’incubateur des médias de demain

Dans l’incubateur des médias de demain

Dans l’incubateur

des médias de demain

Les nouveaux locaux du Tank Média. Photo Édouard Ducos/Le Tank media

En attendant de disposer de ses nouveaux bureaux, le Tank Media logeait l’an dernier dans le 10e arrondissement de Paris, dans les bureaux de Morning coworking. C’est là que nous avions rencontré l’équipe.

assé les grandes portes en verre, on découvre un autre monde. Autour du grand bar faisant office d’accueil, éparpillées dans la grande salle du rez-de-chaussée, des dizaines de personnes travaillent. Installées dans de grands fauteuils douillets ou, plus à l’écart, dans des box. C’est l’endroit de ceux qui n’ont pas de locaux fixes. Les cerveaux bouillonnent dans une ambiance calme et décontractée.

Aux étages supérieurs, des bureaux plutôt spacieux sont à louer. Très modernes, ils sont entièrement vitrés et totalement insonorisés. Il y en même à moitié rempli de balles transparentes. Peut-être pour se rouler dedans en cas de crise de nerfs.

C’est là que le Tank Media a pris ses appartements au cinquième étage, bureau 521. Dans ses bureaux, l’ambiance est toujours chaleureuse et le tutoiement de rigueur. Les trois salariés du Tank Media, les deux stagiaires et la promotion d’incubés sont réunis. Ils attendent la session du jour. Mais l’intervenant est en retard, Paris et ses embouteillages ont eu raison de lui.

Mathieu Maire du Poset, fondateur du Tank Media

Ces observateurs du monde, comme ils aiment à se définir, veulent favoriser l’émergence des médias. Selon eux, l’avenir est radieux. Certes, les anciens modèles s’effondrent mais le numérique permet à presque n’importe qui de créer son média et une nouvelle génération d’entrepreneurs est en demande de savoir-faire.

C’est dans cette logique que Mathieu Maire du Poset, quadragénaire décontracté, a créé le Tank en 2018 : pour innover et trouver des solutions. Après avoir été, entre autres, au cœur de la transformation digitale du magazine Marianne, il s’est senti frustré. Au sein des rédactions, les journalistes ne comprennent pas que le numérique change les choses. Il passe ensuite quatre ans et demi à développer la plateforme Ulule. Il voit les appels à projets de médias se multiplier.

GÉNÉRATION D’ENTREPRENEURS

C’est ainsi qu’il apprend à accompagner les entrepreneurs et à cerner leurs problèmes. Avec le Tank, il cherche à créer une génération d’entrepreneurs, de chercheurs, d’innovateurs. « Notre but, c’est que les gens se rencontrent et partagent. En confrontant toutes ces idées, en testant de nouveaux modèles, on arrivera à réinventer quelque chose en rapport avec l’époque actuelle. »

Cette année, sur 33 candidatures déposées, 7 ont été sélectionnés. En équipe ou en solo, établis depuis des années ou depuis quelques semaines, jeunes ou moins jeunes, ils proposent différents formats : des podcasts, des vidéos, des sites d’informations, des chaînes Youtube et même un média Instagram.

Ils sont tous venus avec des problématiques différentes. Ils veulent fidéliser une communauté, avoir plus de visibilité, apprendre à utiliser certains outils ou, comme Hubert Guillaud, rédacteur en chef d’Internet Actu : « Réfléchir à [son] modèle économique et envisager la suite. » Et puis, tout simplement, faire de l’argent pour vivre de leur création. « Je ne gagne pas un radis », lâche Martin Gamarra, fondateur du studio de podcasts Mecha Media. Il a aujourd’hui l’impression d’être dans une impasse.

La promotion 2019 participe à toutes les sessions de la formation.

Pendant douze semaine, la promotion va suivre un programme d’incubation construit autour d’ateliers, de formations et de rencontres. L’équivalent d’un travail à mi-temps. Les participants viennent de milieux différents. Ils n’ont pas forcément suivi de cursus en journalisme. C’est une force pour Mathieu Maire du Poset : « On cherche des parcours différents qui créeront une étincelle. Ce n’est pas en école de journalisme qu’on apprend à penser et à développer le monde. Quand ils en sortent, les étudiants veulent et pensent tous la même chose. »

FORMATION EXPRESS ET EXPERTE

La session du jour commence, Antoine Bayet, responsable du numérique à l’INA, vient d’arriver. Il va animer un atelier sur les métrics. « Je ne sais pas ce que ça veut dire », avoue Roxane, une jeune brune à l’origine du média équestre PegaseBuzz. C’est comment analyser et améliorer son audience. L’intervenant reprends : « Je ne suis pas un entrepreneur, pas comme vous, je suis admiratif. »

Il déroule ensuite un power point. La formation va durer quatre heures, dans un jargon entrepreneurial que la promotion peine parfois à comprendre. Le ton est familier, les blagues et les questions fusent. Tous rigolent, apprennent et s’améliorent.

Antoine Bayet commence son intervention par une comparaison des médias avec le concept de vie liquide du sociologue Zygmut Bauman. Il explique que la société moderne est un univers sans modèles, sans structures, si ce n’est celle d’un mouvement permanent, comme les vagues. « Les médias évoluent tellement vite qu’on n’a à peine le temps de voir ou d’analyser ce qu’on fait que tout est déjà remis en question », analyse Antoine Bayet.

Difficile dans ces conditions d’y voir clair. Surtout quand une personne porte seule son projet. Un cas de plus en plus fréquent qui nécessite un minimum de connaissances et de formation : des clés que les entrepreneurs solos n’ont pas toujours. Un déficit qui conduit à de mauvais choix et à la disparition de leur projet.

En plus de l’accompagnement personnalisé, le Tank s’est ouvert à de nouveaux marchés. Des formations et des missions de conseils, sont accessibles aux organisations médias « traditionnelles » et à leurs salariés. Une manière de faire évoluer les rédactions et d’éviter la frustration des journalistes.

Retour au sommaire

“J’ai créé l’emploi que je voulais avoir”

“J’ai créé l’emploi que je voulais avoir”

“J’avais envie

de travailler pour moi”

1989 NAISSANCE
2013 MASTER ÉCOLE DE COMMERCE
2015 MASTER ESJ LILLE
2016-2019 CORRESPONDANTE À new york
2018. LANCEMENT DU PODCAST

Vous avez d’abord fait un master de commerce avant une carrière en journalisme. Que s’est-il passé ?

Chloé Cohen. Je pense que j’ai toujours voulu être journaliste. Mais à 18 ans j’ai eu du mal à m’imposer vis-à-vis de mes parents et de moi-même, donc je suis partie en prépa, une filière assez généraliste. Mais au bout de deux ans de prépa et quatre d’école de commerce je savais ce que je voulais vraiment faire ! Donc j’ai suivi ma voie, vers le journalisme, avec deux ans en école, à l’ESJ Lille.

Quel a été votre parcours après l’école ?

C. C. Je voulais être correspondante à l’étranger ! Après un an de piges et de CDD à Paris, je suis partie à New York pendant trois ans. Mais je me suis rendue compte que ce n’était pas exactement fait pour moi. Quand on suit l’actualité avec un gros décalage horaire comme entre Paris et New York, le terrain se fait rare. 

On a quelques heures le matin pour écrire un article qui sera publié dans le journal du lendemain. Avec Donald Trump, le contexte faisait que je passais beaucoup de temps derrière mon ordinateur à faire du commentaire politique. Le terrain me manquait.

Quand est venue l’idée de créer le podcast ?

C. C. J’avais une formation radio et j’ai découvert le podcast aux États-Unis. Je me suis dit que c’était un bon moyen de faire ce dont j’avais envie : être en contact avec les gens, faire des interviews, de la radio et avoir une liberté sur le choix des sujets et des personnes. Même en école de journalisme je n’y avais pas pensé !

Pourquoi ce besoin d’entreprendre en solo et seulement quatre ans après la fin de vos études ?

C. C. J’avais besoin de m’engager et de pouvoir choisir mes sujets librement sans rendre de compte. J’ai adoré ces trois ans à New York mais il me manquait quelque chose. J’avais envie de travailler pour moi !

Quel a été le cheminement jusqu’à sa création ?

C. C. J’y réfléchissais depuis janvier 2018. Il m’a fallu le temps d’angler correctement le sujet, je voulais faire quelque chose sur la mode responsable depuis longtemps mais je devais en être sûre, trouver un nom, des personnes à interroger. Et avoir le culot. J’avais un peu peur du jugement. J’étais assez réservée. Puis, j’ai acheté deux micros, j’ai enregistré une dizaine d’interviews et le podcast est sorti officiellement en septembre 2018.

Photo Chloé Cohen

Pourquoi ce thème de la mode responsable ?

C. C. C’est un sujet qui me tient à cœur car il réunit le féminisme, l’environnement, l’égalité et les droits humains. L’industrie de la mode a des conséquences dramatiques. Il y a une vraie prise de conscience sur les enjeux liés à notre alimentation et à notre consommation. Aujourd’hui, cette prise de conscience touche aussi le milieu de la mode. J’ai voulu participer à cet éveil. Ne pas simplement parler des problèmes mais aussi des initiatives positives, dire que c’est possible de faire autrement, de parler de l’engagement des femmes, de leur existence…

Des personnes qui vous aident-elle ?

C. C. Je travaille avec un ingénieur du son. Moi je m’occupe des enregistrements et du montage. Lui fait le mixage des épisodes. C’est un ami qui a aussi son podcast.

Le manque de réseau a-t-il été un frein au développement du projet ?

C. C. Je m’attendais à ce que ce soit compliqué car je ne suis personne. Mais dans le milieu de la mode responsable, les femmes sont hyper engagées, elles aiment parler de ce qu’elles font, partager avec les autres. Elles étaient enthousiastes et partantes ! Ça a été une très belle surprise. Le podcast devient un média populaire. Avec le format radio, on développe une intimité avec les invités. Même si certains ou certaines ne sont pas très à l’aise avec le micro, au bout de cinq minutes, tout le monde l’oublie.

Comment faites-vous financièrement ?

C. C. J’ai rejoint une régie publicitaire et je commence progressivement à monétiser le podcast avec du sponsoring. J’ai aussi un travail à côté, je travaille à mi-temps pour 50-50 magazine, un média en ligne sur les droits des femmes et le féminisme. J’espère un jour pouvoir gagner ma vie avec le podcast. Mais c’est encore compliqué.

Pensez-vous à arrêter votre métier pour vous investir à 100 % ?

C. C. C’est un CDD donc ce travail va de toute façon s’arrêter. Je suis déjà pas mal investie sur le podcast. Mais d’ici la fin de l’année, j’espère avoir des sponsors réguliers.

Comptez-vous lancer une campagne de crowfunding ? 

C. C. C’est même déjà fait. J’ai décidé de me lancer il y a plusieurs mois et j’ai réussi à atteindre mon objectif. Cela m’a principalement permis de rémunérer un peu l’ingénieur du son qui travaille avec moi et d’acheter du meilleur matériel.

Quand vous vous êtes lancée, aviez-vous envisagé la possibilité que cela ne fonctionne pas ?

C. C. Bien sûr. Mais je me suis dit : « Ce n’est pas très grave, de toute manière personne ne t’attend ! Tu verras bien, au pire, il y aura 10 personnes et ce sera déjà ça. Tu feras ce que tu aimes. Tu vas essayer, et si c’est un échec tant pis ! Tu feras autre chose. » Ça m’a traversé l’esprit, que le sujet n’intéresse que moi.

Maintenant vous publiez des épisodes à intervalle régulier. Les audiences sont-elles bonnes ?

C. C. Les chiffres sont au rendez-vous, je suis contente. Je suis encore loin des très gros podcasts français mais l’audience augmente donc c’est bon signe. Et c’est déjà une belle réussite pour moi, à mon niveau. J’ai aussi lancé deux nouveaux formats pour élargir cette audience justement : Les Bonnes Nouvelles, un format très court pour résumer les bonnes nouvelles de la semaine pour la planète, les droits des femmes et l’industrie textile. Et des reportages Sur la route pour partir à la rencontre des acteurs et actrices du changement, qui s’engagent sur le terrain pour une mode plus responsable.

L’interview a été réalisée au printemps 2019

Retour au sommaire

Jeunes journalistes créent média

Jeunes journalistes créent média

Jeunes journalistes

créent média
L’équipe de choc des « Autres Possibles » : Camille Van Haecke, directrice artistique et graphiste ; Marie Le Douaran, chargée de diffusion et de communication ; Marie Bertin, coordinatrice de la rédaction et Jeanne La Prairie, chargée de projets et directrice des publications.

près l’école, j’étais pigiste indépendant. J’avais du mal à trouver des piges et à boucler les fins de mois », avoue Philippe Lesaffre, cofondateur du Zéphyr. Une réalité pour 36 % des jeunes journalistes qui déclarent avoir eu des difficultés à trouver un ou plusieurs emplois après l’école (source : CCIJP/IFP).

Très vite, c’est la précarité. Seuls 23,6 % décrochent un CDI, l’unique contrat qui garantit une stabilité financière. Pour les autres, ce sera CDD, pige ou chômage. Des débuts de carrières souvent rocambolesques. « Je travaillais comme pigiste indépendante, super précaire, super solo », détaille Jeanne La Prairie, fondatrice du magazine Les Autres Possibles (MAP).

Des jeunes journalistes sans le sou qui n’éprouvent aucun plaisir dans leur métier. Noyés dans l’infobésité des dépêches AFP reprises en boucle… le job ne les fait plus rêver. Philippe et Jeanne ont pourtant envie de relayer une information vérifiée, de qualité et sans précipitation.

C’est un ancien camarade d’école qui propose à Philippe de créer un média. Jeanne, de son côté, dessine sur Paint son futur magazine. Quatre ans après leur sortie de l’école, ces deux-là ont encore des projets plein la tête.

Jeanne Laprairie, chargée de projets et directrice des publications. Elle a porté des projets éditoriaux locaux à Tours et à Poitiers pour La Nouvelle République et travaillé pour RFI, Ça m’intéresse, Néon, Les Inrocks,… Elle dédie son temps au MAP depuis 2015 et se charge de développer les projets qui l’accompagnent.

Maxime Lelong, lui, n’a pas attendu aussi longtemps. Après plusieurs stages dans des rédactions, lors d’un projet de classe, il fonde un média. Passionné de communication et de marketing, il veut créer sa marque, 8e ETAGE.

Ces projets coïncident avec un discours politique dominant en France qui prône la vie entrepreneuriale. « Il y a un mouvement de fond depuis années les soixante-dix qui fait passer le statut de salarié pour un statut ringard », confirme Renaud Carbasse, chercheur en information et communication. Être son propre chef apporterait des avantages considérables et permettrait même de sortir du chômage.

Depuis des années, de nombreuses politiques se succèdent pour mettre à l’honneur ceux qui prennent des risques, qui innovent, qui bâtissent. Par exemple, le plan Entrepreneuriat 2020 vise à promouvoir l’entrepreneuriat en Europe depuis 2013. « Un discours aussi répété à ce niveau de l’institution politique nous laisse entendre où l’on veut nous mener. Les jeunes baignent dedans depuis tout petit », ajoute Renaud Carbasse. Et les étudiants en journalisme n’échappent pas à  ce credo.

Fondateur, rédacteur en chef de 8e Etage. Après avoir pigé pour M le magazine du Monde, et de la version française de VICE, Maxime, jeune diplômé d’école de journalisme et photographe, a décidé de fonder « 8e étage », un magazine qui délaisse l’actualité au profit de l’information.

À Paris, en 2013, Philippe et un camarade démarrent les discussions sur ce qui deviendra Le Zéphyr. Un pure player d’information à base de portraits avec un paywall.

À Nantes, armée de sa maquette, Jeanne rencontre ses deux associées. Ensemble, elles développent la ligne éditoriale et le modèle économique. En mai 2016, le premier numéro des Autres Possibles est publié. Un magazine papier d’actualité locale. « Aujourd’hui personne ne paie de l’info en ligne, mais on paie encore pour le papier », assure-t-elle.

Le 3 mars 2014, Maxime Lelong vient de sortir de l’école et fonde 8e Etage. Un magazine numérique d’information générale qui traite des sujets peu médiatisés, sans réel modèle économique au départ.

Les pure player ont le vent en poupe. Le papier n’est plus une obligation pour créer un média. Le web facilite la tâche. Il suffit de réaliser une cagnotte en ligne et de collecter une somme d’environ 10 000 euros. Cette somme permet d’investir dans un ordinateur, une connexion internet, un développeur et un peu de communication. Mais le plus compliqué, c’est de le faire durer.

Le contexte socio-économique conduit à mener des projets à la croisée entre le journalisme et esprit d’entreprise. Deux démarches qui peuvent sembler antinomiques mais qui doivent être mener conjointement quand on veut lancer son titre.

Les jeunes constituent eux-mêmes leur CV. Ils deviennent crédibles, se démarquent et ainsi, se font reconnaître des professionnels. Un personnal branding bien maîtrisé comme le démontre Maxime : « Je me suis dit : je sors d’une école comme des milliers d’autres jeunes journalistes mais, dans quelques années, je serai celui qui a créé un média. »

Philippe Lesaffre. Pigiste franco-allemand, journaliste, community manager et secrétaire de redaction, collaborateur à Mouvement Up…, le cofondateur du « Zéphyr » est comme beaucoup de jeunes journalistes de sa génération, un vrai couteau suisse.

Le terme « journalisme entrepreneurial » est récent et d’origine anglophone. Renaud Carbasse l’a entendu pour la première fois en 2010. Mais cela a toujours existé. De tout temps, des journalistes ont créé des médias. Aujourd’hui ce sont des sites web. Autrefois, c’était des journaux, des radios…

Depuis l’apparition des pure players, on constate un retour à un journalisme artisanal apparu avant la révolution industrielle, dans les années mille huit cent cinquante.

A l’époque, les journalistes font leurs recherches, écrivent et vendent leurs journaux eux-mêmes. Avec l’amélioration des techniques, les médias de masse se développent et l’organisation industrielle du travail répartit les tâches entre plusieurs prestataires : les journalistes, les communicants et les imprimeurs.

Depuis une dizaine d’années à peine, certains journalistes retournent à ces procédés comme Philippe : « Je fais du secrétariat de rédaction, je gère la communication sur les réseaux sociaux, les tâches administratives avec les envois de chèques, de magazines. Tout est fait à la main d’ailleurs, c’est artisanal. »

Numéro zéro des Autres Possibles. Sorti en mai 2016, il a servi à trouver des financements. Photo Club de la presse Nantes.

videmment, le journaliste-entrepreneur doit gagner sa vie. Il arrive que la gestion du média prenne le dessus et que la part du journalisme se réduise d’autant. Voire disparaisse. Ce qui peut se révéler assez frustrant.

Ces nouveaux chefs d’entreprise sont conscient qu’ils ne vont pas gagner des mille et des cents. La première motivation n’est d’ailleurs pas là. Pour Maxime, c’était le fait d’apprendre, « plus que dans aucune autre formation ».

Mais il faut tout de même trouver un modèle économique viable, histoire de remplir le frigo. Un vrai défi. L’argent, pour un média, c’est le nerf de la guerre. Mieux vaut en être conscient avant de se lancer.

C’est d’ailleurs à cause du manque d’argent que les deux collaborateurs de Maxime ont arrêté l’aventure, peu après le démarrage de 8e Etage. Ils ne pouvaient plus continuer sans être rémunérés. « Ils n’avaient pas conscience de ce que c’était », analyse Maxime.

Une campagne de crowdfunding, c’est bien, mais cela permet juste de financer la création du média. Et encore… Ce n’est parfois qu’un apport qui permet d’être pris au sérieux par la banque et d’obtenir un prêt.

Alors comment trouver des financements quand on est un jeune journaliste qui part de rien ? Un des premiers moyens serait d’obtenir de la publicité. Mais ces médias ont peu de trafic. Pas très convaincant pour les annonceurs et peu rentable.

De plus, gérer un service publicité demande un travail à plein temps et implique de nombreuses complications. Notamment les pressions des annonceurs sur la rédaction et leurs coups de fil lorsqu’ils ne sont pas satisfaits d’un article.

Une situation peu confortable que Jeanne a vécu dans un des médias dans lesquels elle a travaillé. Pendant un an et demi, elle a été responsable du contenu d’un magazine gratuit. Elle en a eu assez de ne servir qu’à « capter des annonceurs ». Ce n’était pas sa vision du journalisme. Il est donc impensable qu’elle fasse pénétrer la pub dans don magazine.

Un autre moyen serait d’attirer les investisseurs. Mais dans un contexte de crise et de défiance vis-à-vis des médias, le placement n’est pas le plus convoité, surtout lorsqu’il s’agit de jeunes anonymes.

De plus, « à l’école, on a étudié les relations toxiques entre les médias et les actionnaires ou les annonceurs. On a vu que, sur le long terme, ça les plombait. Donc on ne voulait pas faire la même chose », explique Maxime.

Quand les modèles classiques ne fonctionnent plus, il faut passer aux modèles alternatifs. C’est là où le concept d’indépendance fait son apparition.

Le lecteur doit payer, s’abonner. On doit lui faire comprendre que l’information n’est pas gratuite. Pas facile après des années de gratuité sur le Web. C’est un travail de longue haleine qui attend les entrepreneurs : créer et fidéliser une communauté qui sera prête à payer. « L’indépendance devient un argument marketing », reconnaît Maxime.

En février 2018, « 8e Etage » lance une campagne d’affichage sur l’indépendance de la presse. Le but : faire comprendre au lecteur qu’une information de qualité ne peut pas être gratuite. Photo 8e Etage.

n média indépendant est vierge de toute publicité et n’est pas financé, en majorité, par des actionnaires extérieurs. Il appartient aux journalistes fondateurs. Ils ne sont pas objectifs, mais honnêtes. Ils s’insurgent contre le journalisme qui ne prend plus le temps d’analyser et de vérifier les informations par obligation de productivité. Ils innovent, font un pas de côté avec l’actualité chaude, les gros titres.

Sur leurs sites internet on peut lire leur manifeste, tous sur la même longueur d’onde : « Nous pratiquons un journalisme de rencontre, lent, intimiste, fait de chair et de vie, engagé et subjectif » pour Le Zéphyr. « 8e ETAGE prône un journalisme de terrain pour rendre compte de la réalité oubliée par les grands médias. » « Pour nous, la seule source de revenus assurant profondément l’indépendance du journalisme, est celle du lectorat », affirme Les Autres Possibles.

Sur le site du « Zéphyr », on peut lire que « le média des aventures humaines dresse le portrait de nos concitoyens, en ligne et explore, dans sa revue, les passions qui les font bouger.C’est uniquement grâce à vous, chers lecteurs, que nous avançons ».

Ces titres rejoignent la grande communauté des médias indépendants de France. Des médias peu ou pas connus du grand public, sauf les stars nationales comme Les Jours ou Mediapart. Ils opèrent dans tout le pays. Axés sur l’investigation, l’actualité locale et le slow journalisme, ils se dressent en contre pouvoir. Ils s’appellent Le Ravi, Médiacop, Médiacités

Ils ont été créés par des journalistes soucieux de retrouver des conditions de travail efficaces et libres. C’est le cas des Jours et de Médiacités. Le rachat de L’Express et de Libération par Patrick Drahi, président du groupe Altice, a poussé des membres de ces deux rédactions à partir. Grâce à la clause de cession ou des plans de départ, ils ont pu obtenir des indemnités et créer leur propre média pour pratiquer un journalisme qui leur ressemble, loin de tout conflit d’intérêt.

Mais cela reste plus facile pour des journalistes déjà installés, qui connaissent bien le milieu et ont plus de ressources. Les plus jeunes ont du mal à trouver un équilibre financier. Les jobs alimentaires rythment leurs vies. La plupart continuent de piger pour des médias plus classiques. Mais avoir un travail parallèlement à la création d’une entreprise prend du temps et épuise, aussi bien moralement que physiquement.

Le credo du journal provençal : « “Le Ravi” pratique un journalisme d’investigation et se donne un devoir d’irrévérence en privilégiant le dessin de presse. Il est né, en 2004, d’un constat : la presse régionale, trop liée aux pouvoirs locaux, focalisée sur les faits-divers et le sport parce-queça-fait vendre, ne remplit plus sa mission. Édité par une association indépendante, “le Ravi” n’appartient qu’à ses lecteurs. »

Certains échouent, comme 8e ETAGE qui a dû fermer ses portes fin 2018, faute de moyens financiers suffisant pour continuer. « Avec le recul, nous nous sommes rendus compte que nous nous adressions à une cible attachée au papier. Les gens n’étaient pas prêts à payer de l’information numérique pas indispensable. J’ai appris énormément en quatre ans », révèle Maxime. Aujourd’hui, il est « Digital Marketing Supervisor » pour National Geographic Channels et The Walt Disney Company France

Le Zéphyr, quant à lui, tente le tout pour le tout. Philippe et Jérémy Felkowski ne peuvent pas encore se rémunérer. Le site web est en accès libre. Néanmoins, parce que l’information a un coût, ils sont passés au print. Une revue trimestrielle est vendue en version papier et numérique au prix de 6,90 euros l’unité et sur abonnement à 22,90 euros par an. La rédaction a créé un studio pour proposer de la vente de services en communication éditoriale, destinée aux structures de l’économie sociale et solidaire. Ils espèrent que cela leur permettra de générer assez de fonds pour continuer et passer la vitesse supérieure.

L’école a également un rôle à jouer pour aider ces jeunes entrepreneurs. En particulier lorsque les médias ont été conçus entre ses murs. Mais encore faut-il qu’une fois plongés dans le grand bain, les jeunes journalistes continus d’être soutenus : « Mon école était très fière du projet. Ils m’ont poussé à le développer. Mais ils ne se sont même pas abonné… », regrette Maxime.

« 8e étage, c’est fini

Plus de 4 ans après son lancement, le 3 mars 2014, l’équipe de “8e étage” est au profond regret de vous annoncer l’arrêt de la publication. Par conséquent, tous les prélèvements liés à des abonnements s’arrêteront aujourd’hui à minuit. »
»

Il n’y a pas non plus de cours spécifiques à l’entrepreneuriat dans leurs écoles. Pourtant, comme Philippe, ils auraient aimé : « Cela m’aurait été vraiment utile, c’est indispensable pour ceux qui veulent se lancer. » Satisfaire leurs attentes, c’est aussi repenser la façon d’enseigner le journalisme.

Les réflexions à ce sujet ont commencé. Dans certaines écoles, les programmes évoluent. Depuis 2015, l’ESJ Lille organise tous les ans un MédiaLab où les étudiants en journalisme doivent créer leur média en équipe avec des développeurs, des designers et des commerciaux. À l’avenir, le journalisme pourra-t-il s’enseigner sans économie, comptabilité, droit et gestion ? La question est posée.

Retour au sommaire

Le programme MédiaLab permet aux étudiants de l’ESJ Lille de profiter du conseil d’experts pour créer un média.

« Le seul nerf de la guerre, c’est la formation »

« Le seul nerf de la guerre, c’est la formation »

« Le seul nerf de la guerre, c’est la formation »

Par Elodie Cerqueira

Photos : Margot Deuley/EPJT – Infographie : Elodie Cerqueira/EPJT

Karen Prévost Sorbe, coordonnatrice académique (Orléans-Tours) du Clémi, œuvre chaque jour pour former le personnel scolaire à l’EMI. Un travail primordial mais si difficile à mettre en place.

Vous êtes coordinatrice depuis 2007. Vous constatez que la demande de formation est accrue. Estimez-vous avoir les moyens financiers et humains suffisants pour effectuer vos missions ?

Karen Prévost Sorbe anime régulièrement des conférences dédiées aux enseignants pour les sensibiliser à l’EMI.

Karen Prévost-Sorbe. Oui complètement. Au sein de mon académie, avoir d’autres coordinateurs n’aurait aucun intérêt. C’est un travail d’équipe, je ne suis pas seule, je m’appuie sur un réseau. Cela représente neuf personnes et c’est suffisant pour développer des actions. Au-delà de l’équipe, il y a des gens qui s’investissent au sein des établissements. En termes de moyens, je n’ai pas à me plaindre. Quand je propose un projet, on me donne les ressources nécessaires pour le réaliser. Je me sens soutenue.

Cette année, nous avons bénéficié de douze modules de formation. Cela représente soixante-douze heures. C’est énorme et ça coûte très cher. Il y a onze ans, quand j’ai débuté, on ne proposait que trois ou quatre modules de formation au niveau académique. L’année dernière, on a fait plus de quatre-vingt-dix actions en éducation aux médias et on a formé plus de deux mille personnes.

Le 8 juillet 2013, le gouvernement a mis en place une loi pour la refondation de l’école afin de réduire les inégalités et favoriser la réussite des élèves. Pour répondre à ces urgences, pensez-vous qu’une autre refonte totale de l’école serait une solution ?

K. P-S. Non, je n’ai pas cette vision et je peux difficilement l’avoir parce que je suis un produit de l’école républicaine. Je suis enseignante de formation. J’ai enseigné treize ans dans une zone d’éducation prioritaire et je continue mon parcours au sein de l’Education nationale avec des missions académiques. Je ne crois pas qu’il faille mettre un grand coup de pied dans le système. Il doit juste progressivement muter, évoluer et s’adapter aux changements et aux enjeux sociétaux.

Par exemple, je souhaiterais que, dans la maquette de formation des nouveaux professeurs, de l’élémentaire au secondaire, il y ait très concrètement des modules d’EMI. Parce que c’est dans la formation initiale des enseignants que réside le problème. Il serait réglé peu à peu dans le temps si c’était véritablement inscrit.

Le Clemi forme environ trois mille enseignants déjà en poste sur plus de 800 000. Ne craignez-vous pas qu’à ce rythme, dans vingt ans, le débat soit toujours le même ?

K. P-S. J’ai envie de voir le verre à moitié plein. J’ai toujours pu mener à bien ce que je voulais. On ne m’a jamais mis de bâtons dans les roues. Les missions s’inscrivent dans un temps long. Les choses continueront après moi et je n’apporte qu’une petite pierre à l’édifice. Je veux espérer que ce soit le cas partout en France.

L’idée est d’installer une dynamique sur l’académie d’Orléans-Tours et de maintenir les moyens car les équipes qui viendront après devront poursuivre. Je crois beaucoup à la pollinisation. Il se fait beaucoup plus de choses qu’on imagine mais comme nous ne disposons d’aucun moyen de les quantifier ou de les recenser, on est dans le flou le plus total.

Pensez-vous que l’EMI, à terme, se déploiera pleinement dans l’enseignement ?

K. P-S. Dans l’académie d’Orléans-Tours, je suis optimiste sur le développement de l’EMI. C’est pourquoi je souhaite former l’ensemble du personnel de l’Education nationale, pas uniquement les enseignants. Il faut pouvoir former des chefs d’établissement, des infirmières scolaires, des assistantes sociales, tous les publics qui interviennent auprès des élèves. En effet, quand ils sont sensibilisés et formés, ils sont en capacité d’afficher une politique sur l’EMI avec des idées et des projets qu’ils arrivent à développer dans le trimestre qui suit la formation.

Le seul nerf de la guerre, c’est la formation. Les actions locales individuelles ou la semaine de la presse et des médias dans l’école sont l’huile qui fait tourner le moteur. Ces actions doivent impérativement perdurer parce qu’elles suscitent des envies, de la curiosité.

Le phénomène des gilets jaunes est symptomatique du manque d’EMI dans notre système éducatif. L’école a-t-elle failli ?
K. P-S. Je crois que le problème de l’école est qu’elle se prend de plein fouet tous les maux de la société et on attend d’elle qu’elle les soigne. On attend beaucoup trop de l’école par rapport à ce qu’il est possible de faire.

Pourquoi ?

K. P-S. Parce que c’est le dernier rempart avant l’ensauvagement. C’est une des dernières institutions qui a des valeurs, des principes et qui essaie de les tenir, qui forme des citoyens. Mais, dans une société, il n’y a pas que l’école. Il y a la société civile et les familles qui ont un rôle à jouer. L’école ne peut pas réparer tous les maux de la société et elle ne doit pas être le seul espace où on fait de l’EMI, elle ne doit pas en être le seul acteur.

Je pense que les journalistes ont leur rôle à jouer de même que les entreprises de presse ou les associations. L’enjeu de l’EMI va au-delà de l’école vers d’autres lieux pour d’autres publics. Je pense également à la cellule familiale, aux parents qui les premiers doivent éduquer à l’information. C’est une éducation qui doit courir tout au long de la vie.

Eduquer aux médias, un sacerdoce

Eduquer aux médias, un sacerdoce

Eduquer aux médias, un sacerdoce

Texte et photo Elodie Cerqueira

Anne Lejust fait partie de ces enseignants qui se démarquent par leur parcours et leur insatiable envie de transmettre cet enseignement si singulier.

La salle des profs de l’école élémentaire Jean Zay d’Orléans (Loiret) n’est pas des plus cossues. Les tables en formica orange sont parfaitement assorties au style vintage des armoires des années soixante-dix. Des meubles en bois vernis, parfois bricolés pour durer un peu plus. Des chaises dépareillées, de toutes les couleurs, de toutes les époques.

Dans un coin, s’entassent des écrans interactifs déjà obsolètes. Contraste entre ce qui ne change jamais et ce qui se renouvelle trop vite. Des plaques jaunies du faux-plafond menacent de tomber. La peinture vieillie s’écaille, un vert semble-t-il, passé avec le temps.

Ce temps, après lequel Anne Lejust court sans cesse pour accomplir la quantité de projets qui se bousculent dans sa tête et dans son agenda. À la pause méridienne, l’enseignante avale  rapidement son déjeuner, une salade composée qu’elle a préparée. « Je ne mange jamais à la cantine, ce n’est pas bon et ici c’est plus calme », explique-t-elle entre deux bouchées.
L’échange avec les trois autres collègues est fugace. Le vendredi midi il faut faire vite : à 13 heures débute la conférence de rédaction. Parce qu’en plus de sa classe à double-niveau CE1-CE2 et de ses heures de cours, cette prof pas comme les autres met en place des projets d’éducation aux médias et à l’information (EMI), avec une dizaine d’élèves, du CE1 au CM2.
Pull en laine rose, jean noir, sneakers foncées, cheveux courts, cette femme de 46 ans est de nature discrète. Quand elle se fait remarquer, c’est avant tout par ses actes.

Son dernier coup d’éclat, le prix EMI pour la meilleure initiative en région Centre-Val-de-Loire, reçu le 13 mars 2019, aux Assises du journalisme de Tours. Harry Roselmack, président du jury, a salué le travail de cette poignée d’élèves accompagnés de leur enseignante.

Pour ses projets multimédias menés en 2018, l’école Jean-Zay d’Orléans (Loiret) a reçu en mars 2019 le prix d’EMI aux Assises du journalisme de Tours.

Projet de webradio, presse écrite, webradio inter-écoles… l’année 2018 a été foisonnante. Mais pas question de se poser : cette remise de prix lui a valu un chèque de 1 500 euros qu’elle a souhaité très vite réinvestir dans un nouveau projet : un reportage sonore sur les coulisses de l’émission « Sept à huit » d’Harry Roselmack.

La visite des studios de TF1, le 12 avril 2019, a été une véritable aventure pour ces jeunes promus. Mais au-delà, elle a été l’occasion de les former à la prise de son, de photo, à l’observation. Anne l’a bien compris, l’EMI s’enseigne chaque fois que cela est possible. « C’est une discipline transversale, elle peut être dans tous les apprentissages, la lecture, l’histoire, la géographie, la recherche, etc. »

Cette passionnée d’arts visuels ne se destinait pas, au départ, à s’investir dans l’EMI. En 1991, elle obtient son bac lettres option cinéma, à Orléans. Elle découvre sa passion pour les enfants au travers de « petits boulots ». Son projet professionnel est arrêté, elle veut devenir enseignante.

Elle enchaîne alors une classe préparatoire au lycée Condorcet, à Paris, une licence de lettres modernes à Paris III. Elle passe ensuite le concours de professeur des écoles, passe deux ans à l’IUFM (institut universitaire de formation des maîtres). Depuis 1997, elle enseigne en élémentaire au sein de l’Éducation nationale.

Son parcours est brillant. Mais elle est de nature trop curieuse pour s’en contenter : « J’ai fait un stage de deux jours avec le Clémi [le Centre pour l’éducation aux médias et à l’information, NDLR], parce que ça m’intéressait déjà. » Forte de cette expérience, elle crée le journal Chant’info au sein de son établissement, l’école Antoine-Chantin (Paris, 14e).
Elle se rappelle avec plaisir : « Par hasard, une mère d’élève m’a mise en relation avec une journaliste de Mon Quotidien, le journal des petits. J’ai trouvé ça intéressant. Elle m’a aussi parlé de l’aventurière Jéromine Pasteur, qui travaillait sur des tribus en Amazonie. Elle m’a proposé de la rencontrer. Du coup, j’ai eu l’idée de mêler les deux, créer un journal sur cette exploratrice et inviter la journaliste de Mon Quotidien à expliquer son métier aux élèves. »
Ce qui lui plaît le plus dans l’EMI, c’est de pouvoir allier diverses compétences pour un même projet, faire des rencontres et toujours garder l’esprit ouvert. « Pourtant il fallait être motivée à l’époque pour construire un journal. Pas de clavier ni de souris mais des paires de ciseaux et de la colle », se souvient-elle, presque nostalgique.
Mais le vrai déclic a lieu en 2007 : « J’ai eu l’opportunité de participer à une émission de radio. Puis, j’ai produit et animé l’émission “Graffitti culture”, sur RCF pendant près de trois ans. J’ai tout appris sur le tas, sur mon temps personnel. »
Cette fois Anne est piquée, l’EMI s’impose comme une évidence dans son enseignement. Elle enchaîne les projets, les actions, les initiatives pour nourrir sa curiosité et, surtout, pour transmettre.

Et puis vient l’heure de la lassitude et du questionnement professionnel. Elle s’interroge et pense à se reconvertir. Elle décide donc de s’inscrire, en 2015, en formation continue au master de journalisme du Celsa (Ecole de hautes études en sciences de l’information et de la communication, Neuilly-sur-Seine).

« Pour suivre cette formation, j’ai dû travailler à mi-temps pendant deux ans. J’ai tout financé moi-même. Je n’ai bénéficié d’aucune aide. J’avais trois jours de formation tous les quinze jours. J’enseignais à Orléans, je devais donc m’organiser. Mais j’étais vraiment motivée… »

Pourtant, elle n’est pas allée au bout. Elle se considère comme « multi-casquettes » et l’idée de s’enfermer dans un autre métier ne la séduisait guère. Armée de toute ses connaissances, elle préfère combiner journalisme et pédagogie.

Ce qui n’est pas pour déplaire à Frédéric Dupin, directeur de l’école Jean-Zay, qui admet volontiers que « chaque fois qu’elle porte un projet innovant ou fédérateur, tout le monde la suit : les enseignants, les élèves et les parents. Le fait qu’elle prenne tous les élèves de l’école par petits groupes pour le club presse qu’elle anime, ça dynamise toute l’école ».

Le vendredi, à la pause méridienne, Anne Lejust organise des ateliers d’éducation aux médias et à l’information avec ses élèves.

Malgré son engouement et son courage, cette enseignante dévouée ne cache pas son dépit face au manque de moyens auquel elle fait face au quotidien. « Je me sens très seule depuis des années, il n’y a aucune reconnaissance », avoue-t-elle.

Même si elle se rend compte de la chance qu’elle a de pouvoir bénéficier d’une webradio académique – privilège de l’académie Orléans-Tours – elle regrette de n’avoir aucune ressource financière pour ses projets.

Elle a dû devenir auto-entrepreneuse pour pouvoir travailler à temps partiel (75 %), faire de l’EMI et ainsi diversifier ses projets. Elle travaille notamment pour l’association orléannaise « C’est comme à la radio ».

Elle est aussi vacataire pour le Clémi, pour lequel elle rédige des fiches pédagogiques, entre autres. « Dans une ville qui manque d’enseignants comme Orléans, les demandes de temps partiel sont toujours refusées, sauf dans le cas de création d’entreprise », regrette-t-elle.

Son rêve serait de cumuler deux mi-temps, un en enseignement et l’autre en journalisme. Mais il y a une double contrainte : la demande de temps partiel doit se faire un an avant, ce qui implique de trouver un emploi en journalisme dans le même délai. C’est l’impasse.

« Si un jour j’ai les moyens, peut-être que je demanderai le temps partiel et on verra pour le journalisme. » Pour l’heure, elle se réjouit d’avoir pu reconduire son temps partiel et garder son auto-entreprise.

Son investissement auprès de ses élèves est sans faille. Alors, malgré la fatigue qu’elle a parfois du mal à surmonter, cette année, elle lance un docu-fiction sur la vie de Jean Zay, journaliste, avocat et ministre de l’Éducation nationale du Front populaire  en 1936.

« Nous sommes dans l’école où il a été élève et où sa mère a été enseignante. Nous avons donc un lien très fort avec lui et sa famille. Nous connaissons ses filles. »  

« L’idée est de passer à l’image. Le problème, c’est qu’il faut trouver 6 550 euros ! J’ai coréalisé ce projet avec l’association de documentaristes Cent soleils. Le challenge est grand mais je reste motivée par les élèves. Ils sont à fond. Tout se fait sur leur temps personnel aussi. Comme moi, ils font partie des bénévoles de l’EMI. »
Après de nombreux efforts, 5 900 euros ont été collectés grâce aux dons des familles, des subventions de la ville d’Orleans et de l’académie Orléans-tours, du mécénat et de l’argent du prix des Assises du journalisme. Afin de boucler le budget, elle organise une dernière collecte de financement participatif.
Mais cette boulimique de travail ne s’arrête pas à ce projet de docufiction : elle prépare une émission de radio avec une dizaine d’élèves et travaille désormais pour le Conseil supérieur de l’éducation aux médias de Bruxelles (CSEM).
 

Promis, demain, j’m’y mets !

Promis ! demain, j’m’y mets

Texte et photos Elodie Cerqueira

En matière d’éducation aux médias, les pouvoirs publics, conscients de l’urgence, ne semblent pas prêts à déployer les moyens humains et budgétaires nécessaires. Si les initiatives se multiplient, elles ne suffisent pas à répondre à la demande mais permettent à l’État de se défausser.

L’EMI ça me fait peur. C’est un gros monstre. J’aurais besoin d’un vrai référentiel. Mais c’est flou, on ne sait pas par quel bout l’approcher. Alors, à deux, dans un lycée de 1 200 élèves, on fait comment ? » Patricia Deysse, professeure documentaliste au lycée Rabelais de Chinon (Indre-et-Loire) ne cache pas son désarroi.

Le 13 mai 2019, elle participe à une formation à l’éducation aux médias et à l’information (EMI), organisée par Karen Prévost-Sorbe, coordinatrice académique (Orléans-Tours) du Clémi (Centre pour l’éducation aux médias et à l’information), et l’École publique de journalisme de Tours (EPJT). Ils sont plus d’une trentaine d’enseignants de la région Centre-Val-de-Loire, toute discipline confondue, à venir chercher un éclairage sur ce « monstre » qu’ils doivent appréhender. Selon la coordinatrice, « depuis 2015, il y a une urgence de faire de l’EMI du primaire au lycée ». La vague d’attentats qui marque cette année funeste aura été un point de non-retour.
Pourtant, cela fait des décennies que l’État est conscient de l’importance d’éduquer aux médias au sein de l’école. Le 28 septembre 1976, le ministre de l’Éducation nationale, René Haby, écrit dans sa lettre intitulée « Utilisation de la presse à l’école » : « La volonté d’ouvrir l’école aux réalités du monde moderne implique d’adjoindre à l’utilisation des instruments pédagogiques traditionnels celle de la presse […] L’utilisation de la presse en classe ne devrait normalement pas avoir d’incidence budgétaire. »
Jean-Michel Blanquer, actuel ministre de l’Éducation nationale, confirme ces propos. Dans son éditorial de la brochure du Clémi, Éduquer aux médias ça s’apprend, édition 2012, il écrit : « L’éducation aux médias est au service des fonctions les plus profondes de l’école, celles de la transmission des savoirs. »
Directeur général de l’enseignement scolaire à l’époque, il est aujourd’hui moins loquace sur les questions et les réponses de l’EMI, laissant plus volontiers la parole à son confrère, Franck Riester, ministre de la Culture.

Ce dernier, lors de son discours aux Assises du journalisme de Tours, en mars 2019, déclare que sa « troisième priorité est de développer l’éducation aux médias et à l’information (…) et de donner au citoyen les moyens de se réapproprier l’information, la liberté de se forger sa propre opinion ». Il défend la place des médias dans la société menacés dans un contexte de défiance sans précédent et se prononce régulièrement sur l’urgence de l’EMI au sein de l’école.

Devant cette volonté affichée, la question est de savoir quels sont les moyens d’application mis en œuvre. Les professionnels sont unanimes, l’EMI doit être enseignée dès l’entrée à l’école. C’est donc au ministère de l’Éducation nationale qu’incombe la mise en place concrète de l’EMI dans le cursus pédagogique des enseignants et des élèves et d’y consacrer le budget nécessaire.
Or, personne n’est capable de chiffrer précisément l’investissement qu’elle représente parce que diluée dans un ensemble de mesures, d’actions, de réformes en tout genre. Et ni les enseignants ni les élèves ne semblent satisfaits de sa mise en place, quand ils savent qu’elle existe.
On peut légitimement se demander s’il n’y a pas, là, une grande hypocrisie de la part du gouvernement actuel de faire croire à une volonté d’agir tout en sabotant l’ouvrage. Sollicités, les ministres précités n’ont pas voulu répondre. Alors, ces réponses, il faut les trouver sur le terrain, auprès des vrais acteurs de l’EMI : les formateurs, les enseignants, les élèves, les journalistes, les experts.
Crée en 1983, sous l’impulsion de Jacques Gonnet, professeur à l’université de la Sorbonne Nouvelle, spécialiste de l’EMI, le Clemi est l’institution en charge de l’éducation aux médias dans l’ensemble du système éducatif. Cet opérateur public, sous la tutelle du ministère de l’Éducation nationale, est dirigé par Serge Barbet, un ancien journaliste.
Entouré de 23 permanents, sa priorité « porte sur la formation de formateurs, de gens capables d’intervenir de manière pertinente dans le cursus initial et continu des enseignants », explique-t-il. Si intervenir à la source n’est plus contesté désormais, qu’en est-il des 800 000 enseignants actifs qu’il faut former ?
Il répond qu’il y a une partie éducative qui repose sur le bénévolat, conscient que l’EMI est un grand chantier et que le Clémi croule sous la demande. La question des moyens s’impose : « C’est dans les académies que l’effectif devrait être gonflé. Dans certaines, le rôle du coordinateur n’est pas suffisamment assis. Il y a des recteurs exemplaires et d’autres qui n’ont pas encore compris. » Selon lui, les politiques ne peuvent plus se dérober devant la demande forte des sociétés civiles.

Pourtant, le gouvernement ne statue toujours pas sur l’EMI. On ne sait pas si c’est une discipline à part entière ou une discipline transversale. De fait, rien n’est véritablement défini permettant ainsi au problème et ses solutions de se dissoudre. Divina Frau-Meigs, professeure à l’université de Sorbonne Nouvelle, sociologue des médias, connaît bien la problématique puisqu’elle a été directrice du Clemi de mars 2014 à novembre 2015.  « J’en ai pris la direction pour le faire monter au numérique en prenant en compte la data. On ne m’a pas donné le budget pour le faire. C’est une des raisons pour lesquelles j’ai démissioné », regrette-t-telle. Surtout, elle s’insurge contre les politiques à qui elle reproche le manque de courage.

D’évidence, malgré les nombreuses actions mises en place par cet opérateur, les moyens déployés ne sont pas suffisants. L’EMI peine à trouver sa juste place. L’éducation aux médias repose aujourd’hui essentiellement sur des projets bénévoles et individuels. Rose-Marie Farinella est la figure de proue de ce mouvement volontaire de professionnels et de pédagogues. Enseignante à Taninges (Haute-Savoie), elle a été plusieurs fois primée (5 prix nationaux, européens et internationaux) pour des réalisations en EMI qu’elle a menées de 2014 à 2018, au sein de son école élémentaire, à sa seule initiative.

Cette ancienne journaliste s’est reconvertie, il y a près de vingt-cinq ans. Elle regrette « qu’on n’ait pas donné suffisamment d’importance à l’EMI. On pourrait faire un effort beaucoup plus important. Cela devrait être inscrit dans le référentiel des instituts de formations des maîtres depuis longtemps ». Un fossé s’est creusé entre les enseignants sensibles à la question de l’éducation aux médias et ceux qui ne comprennent pas son importance.

Rattraper des décennies d’errance sur le sujet semble un défi bien difficile à surmonter. La réforme du lycée prévoit l’enseignement obligatoire des sciences numériques et de la technologie (SNT) qui permet d’aborder l’EMI. Mais les enseignants ne sont pas prêts à sa mise en place.

Une fois de plus, force est de constater que l’État compte sur les ressources individuelles et disparates des pédagogues. Ce qui soulève une autre problématique, celle des inégalités. Les établissements n’ont pas de budget défini pour l’EMI et ne peuvent pas tous répondre au même titre aux besoins et aux attentes des élèves. Les lycéens revendiquent également ce manque de ressources puisque tous n’ont pas accès aux mêmes contenus.

Giovanni Siarras, élu au conseil académique de vie lycéenne dans son établissement Charles-Péguy à Orléans (Loiret), déplore de n’avoir pas reçu d’éducation aux médias : « Les initiatives ne font pas tout. Il faut aussi qu’à l’échelle nationale on nous donne des moyens, des directives. » Cet élève de terminale milite pour pouvoir se rendre dans les lycées et les collèges de son académie et sensibiliser ses camarades à l’engagement. Fort de son expérience, il fait partie de l’association Avenir lycéen, créée à la suite du mouvement des étudiants de décembre 2018.

Ces jeunes ont conscience également de l’importance d’acquérir un esprit critique au sein de leur scolarité pour devenir des citoyens responsables. Alexia Desdevises, lycéenne en première à Bordeaux, constate quotidiennement les disparités entre les établissements et les enseignants eux-mêmes. Au collège, elle a eu la chance d’être initiée à l’éducation aux médias, en quatrième, notamment grâce à sa professeure de français. Ce fut le moteur de son engagement.

Elle fait partie du bureau de l’association et dédie ses actions à l’EMI car elle constate « le manque de cette éducation dans toutes les disciplines » et souhaite que l’EMI soit définitivement ancrée dans l’école, dès l’élémentaire. Selon les résultats de l’enquête réalisée en 2018 par le Conseil national d’évaluation du système scolaire (CNESCO), « seuls 52 % des élèves de troisième déclarent que le sujet des médias a été abordé en cours d’enseignement moral et civique (EMC) durant leurs années collèges ». Par ailleurs, cette enquête fait aussi mention des inégalités sociales, puisque la défiance à l’égard des médias augmente dans les milieux défavorisés.

Ces résultats sont confirmés par les journalistes qui effectuent des résidences dans les quartiers dits « sensibles ». Il s’agit, pour ces professionnels, d’effectuer des missions de plusieurs semaines, ou moins, au sein d’établissements scolaires afin d’y mener des actions d’EMI. Ces résidences sont financées par les direction régionale des affaires culturelles (Drac) si leur projet est retenu. La tâche est ardue devant un public méfiant et complètement étranger à la question des médias, de l’information et du développement de l’esprit critique.
En dehors du cadre de la résidence, les journalistes sont souvent sollicités par des établissements scolaires pour animer des actions d’EMI et ainsi soutenir ou former les enseignants. Mais le service public a rarement les moyens de financer leurs déplacements et leur temps de travail. Les ateliers doivent être menés sur le long terme pour être profitables aux élèves et à leurs professeurs. « C’est un accompagnement dans le temps et venir juste une fois, ça ne sert strictement à rien, si ce n’est faire cocher aux établissements la case EMI sur la plaquette d’accueil », s’exaspère Élodie Hervé, journaliste indépendante, impliquée dans divers projets d’EMI.
Cela représente donc un investissement auquel l’école ne peut faire face, a fortiori dans les établissements ruraux éloignés. Si des professionnels des médias et de l’éducation s’emparent à leur mesure de l’EMI, ces actions sont trop dispersées pour répondre aux besoins de tous les élèves.

Pourtant l’urgence est là. Les attentats de 2015 et la déferlante de fake news sur les réseaux sociaux qui a suivi sont symptomatiques d’une société fragilisée et d’un équilibre démocratique menacé. Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche lors de ces événements, avait annoncé que le ministère renforcerait les moyens pour qu’en 2015 chaque collège et chaque lycée crée son propre média (journal, radio, plateforme collaborative).

L’objectif n’est pas atteint et les moyens toujours insuffisants. D’un gouvernement à l’autre, les discours ne changent pas. Donner une priorité à l’EMI est indiscutable. Sauf que le débat est toujours de l’identifier, de la qualifier. Les pédagogues et les professionnels de l’éducation s’accordent à dire qu’il ne faut pas en faire une discipline à part entière au risque de voir de nouveaux clivages émerger. Mieux vaut plutôt garder sa dimension transdisciplinaire. De fait, les besoins sont d’autant plus difficiles à quantifier.

Au fil du temps, les incohérences entre le discours politique et la réalité du terrain semblent perdurer. Les progrès numériques prennent de court les pouvoirs en place qui ne semblent pas réussir à s’adapter. La mal-information envenime la société et instaure un climat délétère. Il est urgent de former les citoyens à l’esprit critique pour les rendre plus responsables de leurs usages des réseaux sociaux et qu’ils conscientisent les conséquences de la mauvaise utilisation de ces nouveaux médias.

Cela ne se fera pas sans l’EMI. Les mesures annoncées par le gouvernement doivent être concrètement appliquées. L’enjeu est d’autant plus important dans un contexte électoral. La loi relative à la lutte contre la manipulation de l’information, votée le 28 décembre 2018, devrait protéger les Français des dérives. Même si les fact-checkeurs, professionnels de la vérification de l’information, veillent au grain.

Le business des faux diplômes

Le business des faux diplômes

Le business des faux diplômes

Les faux diplômes pullulent sur le marché du travail et dans les écoles. En ligne, des réseaux s’organisent pour répondre à la forte demande, en toute impunité.

Par Victoria Beurnez, Léo Juanole et Margaux Saive
Photos Léo Juanole et Margaux Saive

Des entrepôts perdus dans une zone commerciale. Au 8, rue Jacquart, à Vandœuvre-lès-Nancy (Meurthe-et-Moselle), aucune trace de l’École supérieure Robert-de-Sorbon . Et pour cause, les salles de cours n’existent pas. Depuis 2011, l’unique activité de cette école fantôme est de délivrer des validations d’acquis d’expérience (VAE), censées certifier des années d’expériences.

L’établissement se targue de respecter l’article L 613-13 du code de l’éducation, qui traite des VAE. Mais il n’en est rien. La réputation de l’école s’avère uniquement virtuelle. Son prestige a été monté de toutes pièces, à commencer par le nom choisi en allusion à La Sorbonne.

Sur les réseaux sociaux s’étalent les photos de diplômés lors de cérémonies de remises de titres honorifiques. Habillés en toge, le sésame en main, ils sont exhibés comme un faire-valoir de l’institution. Ces costumes, ainsi que d’autres goodies, sont même en vente dans une boutique en ligne insolite.

Une mascarade sans fin

Le site de l’école accumule les fautes dans un franglais maladroit, preuve d’un amateurisme flagrant. Les membres du jury présentent tous des parcours prestigieux. Mais étrangement, certains ne sont même pas au courant que leur nom y est mentionné.

C’est le cas d’André Leblanc, docteur en littérature, qui avoue « [s]’être senti floué et avoir quelques craintes sur le sérieux de l’école ». Il a validé un seul dossier, celui d’un professeur portoricain nommé José R, en 2009. Un rapport de trois pages aura suffi à lui décerner une équivalence de… doctorat en lettres.

Le prix est parmi les plus bas du marché : le candidat n’aura dépensé que 550 euros. André Leblanc, lui, ne verra jamais les 100 euros promis. Le système informatique aurait « mystérieusement explosé ». Pour couronner le tout, le diplôme de José R s’avère bidon. « Inutilisable dans mon lieu de résidence, il ne m’aura servi qu’à témoigner d’une expérience équivalente à celle d’un doctorant », raconte-t-il par mail.

Derrière cette escroquerie se cache un homme aux multiples patronymes.

En 2011, les diplômes délivrés à tire-larigot par l’école attirent l’attention des autorités.

Jean-Noël Prade est alors condamné pour escroquerie à 15 000 euros d’amende. Depuis, l’école délivre bachelors, mastères et PhD exclusivement sous forme de VAE.

Cette certification est l’aboutissement de plusieurs années d’expérience professionnelle. Le parcours pour l’obtenir n’est pas aisé. Constitution d’un dossier complexe où la personne doit démontrer l’équivalence de son expérience avec le diplôme visé, rédaction d’un mémoire, justificatifs nombreux et précis, entretien obligatoire devant un jury…
L’ensemble de la procédure s’étend sur huit à douze mois, selon le site du gouvernement. À Robert de Sorbon, on est plus conciliant.

Moyennant 550 euros, les VAE sont délivrées en soixante jours chrono. Le jury ne rencontre jamais les candidats, bien que cela soit une obligation légale. L’école se défend d’être un « moulin à diplômes », ces établissements qui, aux Etats-Unis, délivrent des diplômes contre de l’argent à des étudiants, pour la plupart, non qualifiés. Cela illustre pourtant bien les agissements de cette école fantôme, dont l’unique activité est de délivrer des VAE sur des critères légers.

Le monnayage de diplômes peut aussi passer par des universités reconnues par l’État. En 2009, un scandale a éclaté à l’université de Toulon. Plus d’une centaine de faux ont été vendus à des étudiants chinois qui ne parlaient pas français. Le directeur leur avait délivré des diplômes pour des sommes pouvant aller jusqu’à 3 000 euros. Il a été condamné en appel à deux ans de prison avec sursis et à 20 000 euros d’amende pour corruption passive, détournement de fonds publics et faux.

Le marché en ligne

Un site de vente de faux diplômes photographie ses productions comme preuve de son sérieux. Capture d’écran

Si ces fausses-vraies universités représentent un recours coûteux pour éviter les concours et les examens, d’autres subterfuges existent. On trouve sur le web de nombreux sites de vente de faux diplômes, semblables à ceux – officiels – délivrés par les établissements supérieurs.

Certains de ces sites assument totalement leur activité illégale. C’est le cas de Fauxdiplome.org qui expose ses diplômes sur la toile comme dans une vitrine de magasin.

Du baccalauréat au doctorat, il est ainsi possible de s’octroyer toute sorte de titre. Moyennant la somme de 200 euros, le site se targue de livrer le document dans votre boîte aux lettres en quarante-huit heures. Le règlement doit s’effectuer en carte prépayée, à acheter dans un bureau de tabac. Ce moyen de paiement supprime toute possibilité de traçage.

Son concurrent Diplome-service.com, donne le ton sur sa page d’accueil : « Terminé les copies de mauvaise qualité ! »

Contacté, le service n’a pas souhaité donner suite.
En ligne, les internautes s’échangent les bons plans. Sur le forum 18-25 ans de jeuxvideo.com, Kholoto écrit : « Je suis étudiant en pharma et je n’ai pas validé tous les modules de ma 5e année, j’ai besoin d’un doctorat en pharmacie de l’université Paris Sud pour m’inscrire à un MBA. » Des chaînes Youtube, comme celle de roussel.roussel, montrent comment retoucher un diplôme à son nom, à partir d’un document glané en ligne.

Comme sur un marché noir, Laurent Thurod, alias davidkochy, propose ses services sur les forums. Diplôme, passeport ou permis ? Rien n’est irréalisable, affirme-t-il sur WhatsApp. Un contact qu’il assure avoir à l’Agence nationale des titres sécurisés (ANTS) serait capable d’inscrire le diplôme dans la base de donnée de l’institut choisi.

En échange, il réclame d’abord 500 euros puis un second versement de 1 000 euros après avoir vérifié l’enregistrement du diplôme en préfecture avec le client.Sa crédibilité s’effrite lorsque, assurant nous téléphoner depuis l’ANTS, on entend Maître Gims en fond musical.

La chasse aux faux

Pour le ministère de l’Enseignement supérieur, le phénomène d’achat de diplômes en ligne s’avère difficile à contenir. « Ces sites prétendent que leur activité est légale mais qu’utiliser ces diplômes ne l’est pas. Ils savent bien que c’est ambigu. Pour 200 euros, la blague est plutôt chère. La fraude est presque évidente », analyse Pascal Gosselin, de la Direction générale de l’enseignement supérieur et de l’insertion professionnelle (DGESIP).

« Il n’y a pas d’indicateur qui permet de détecter un mensonge à tous les coups, indique Hugues Delmas, docteur en psychologie et directeur du groupe ADN Research. Il est très facile de se faire berner lors d’un entretien d’embauche. On prend pour vrai ce que l’autre nous dit. »

Pour pallier la difficulté de distinguer le vrai du faux, les recruteurs missionnent l’entreprise VerifDiploma. Fondée en 2000, elle authentifie la formation des candidats en contactant les établissements renseignés sur leur CV. « Depuis trois ou quatre ans, on assiste à une recrudescence des diplômes achetés en ligne », analyse Emmanuel Chomarat, son fondateur. Sur 72 000 candidatures vérifiées en 2017, 8 % étaient construites sur un faux diplôme.

« La traque des faux site ne fait pas partie des prérogatives du gouvernement »

Pascal Gosselin

Les sites illégaux sont signalés à la direction des affaires juridiques, puis au procureur de la République, mais il est compliqué de les fermer car ils changent rapidement d’adresse, de nom ou d’hébergement. « Il devient impossible de savoir si c’est un vrai business qui fait vivre à temps plein quelques personnes ou s’il s’agit d’achats ponctuels », ajoute-t-il.

Une plate-forme d’attestation numérique est prévue « pour centraliser les diplômes de chaque étudiant et permettre aux recruteurs de vérifier », expose Pascal Gosselin. Cependant, le « coffre-fort numérique » n’a pas encore vu le jour, bien qu’annoncé pour 2017 par le ministère de l’Enseignement supérieur.

« La mission doit être relancée en 2019. De façon rétroactive, on pourrait démasquer les imposteurs et cela aurait un effet dissuasif. » Pascal Gosselin souhaiterait aller plus loin. « Il nous faudrait une cellule exclusivement dédiée à ce sujet, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. La traque des faux sites ne fait pas partie des prérogatives du ministère. »

Faux diplôme, faux problème pour le gouvernement ?

Retour au sommaire

Victoria Beurnez

24 ans
@victoriankdb
Étudiante en journalisme a l’EPJT
Passée par Le Télégramme, Le Maine Libre et Konbini
Passionnée de culture tech, jeux vidéo, littérature…

Léo Juanole

@leojnl
22 ans
Etudiant en journalisme à l’EPJT.
Passé par La Nouvelle République, Télérama, L’Humanité, Paris-Normandie.
Intéressé par la culture et la politique.

Margaux Saive

@MargauxSaive
24 ans 
Etudiante en journalisme à l’EPJT. 
Passée par Le Parisien.
Se destine à la couverture de l’actualité internationale (éducation, condition des femmes, migrations et conflits) en tant que journaliste reporter d’images.

Les auteurs

Les auteurs

Hugo Girard

@HugoGirard_
20 ans
Étudiant en licence professionnelle presse écrite à l’EPJT.
Passé par La Montagne et Onze Mondial.
Mordu de sport depuis son enfance, se destine à devenir journaliste dans ce secteur

Valériane Gouban

@ValerianeGouban
21 ans.
En Licence pro télé à l’EPJT. 
Désireuse de découvrir les régions de France à travers le réseau France3. 
Passionnée de sport et de Voyage. 
Passée par TVTOURS, Francetvsport et France3 Poitou-Charentes.

Adrien Petiteau

@AdrienPetiteau
23 ans
Termine sa licence pro à l’EPJT, spécialité télévision. 
Fait ses armes en alternance dans une société de production à Paris. 
Souhaite continuer de découvrir et de raconter le monde derrière la caméra ?
Passé par Ouest-France et TV Tours.

Romain Pichon

@RomainPichon86
23 ans.
Étudiant en licence pro journalisme à l’EPJT, spécialité presse écrite et Web.
Passé par L’Equipe, Vélo Magazine et La Nouvelle République. Passionné de petite reine et de compétition, se destine à la presse sportive

Ewen Renou

@RenouEwen
Étudiant en licence professionnelle de journalisme, mention presse écrite et web, à l’EPJT.
Passé par le magazine toulousain Boudu, La Nouvelle République, Ouest-France et Le Figaro.
Mordu de ballon ovale depuis le plus jeune âge.
Se destine au journalisme de sports en presse écrite.

Salomé Fillon

@cocassedoodles
20 ans.
Illustratrice
Passionnée par la culture japonaise, l’art et la cuisine, elle publie sous le pseudo de Coca Lien Toh. Militante pour la condition des personnes handicapées et des femmes. Transmet sa force via ses bandes dessinées et ses illustrations sur les réseaux sociaux. Autrice de Girl in a Bubble.