Journalistes de faits-divers

Journalistes de faits-divers

Journalistes de faits-divers

Pompiers pyromanes d’un tribunal populaire

Salle d’audience du tribunal d’Amiens. Photo : Lucas Chopin/EPJT

Les procès d’assises sont le théâtre de nombreux rebondissements. On y raconte les atrocités que l’humain peut commettre, on y confronte victimes et accusés. Les journalistes de faits-divers jouent alors leur rôle. Ils racontent la justice et la rendent compréhensible pour le grand public. Mais ces pratiques ont un revers : elles alimentent un tribunal populaire, c’est-à-dire une population qui se veut juge à la place du juge.

Par Lucas Chopin

De là à dire que c’est un tribunal populaire… » Jacky Kulik est à l’origine du groupe Que justice soit faite pour Elodie Kulik sur Facebook. Il y publie régulièrement des informations sur l’enquête pour le meurtre de sa fille (voir frise chronologique ci-dessous). Nombreux sont les internautes qui apportent leur soutien à la famille. Et chargent parfois le seul suspect dans l’affaire. Mais Jacky Kulik n’y voit rien de malsain : « Je suis opposé à la peine de mort. Je veux la justice, pas la vengeance. »

Pourtant, il alimente à sa manière une forme de tribunal populaire qui se veut juge à la place du juge. Si la justice française s’évertue à être impartiale, il est certain que l’opinion publique peut avoir un impact sur l’issue de certaines affaires. L’histoire regorge d’exemples dans lesquels le grand public a fait entendre sa voix, parfois jusqu’à peser plus lourd que les tribunaux.

Dans cet imbroglio, les médias sont un maillon essentiel : ils transmettent l’information juridique au plus grand nombre. Christophe Hondelatte, journaliste pour Europe 1, est considéré comme la référence pour les affaires criminelles dans les médias. Il recense plusieurs cas où un tribunal populaire a joué un rôle.

Le peuple donne donc son avis au sujet de la justice. Mais sa façon de procéder à évolué avec le temps. Me Corinne Herrmann, avocate au barreau de Paris, évoque une pression qui s’est déplacée : « Quand j’ai représenté Francis Heaulme, qui avait tué un petit garçon, j’allais à l’audience la peur au ventre, avec des gardes du corps, parce que les gens étaient là. Le GIGN était présent car on craignait une bombe à l’audience. Je n’ai plus cette peur avec les réseaux sociaux, parce que les gens déversent leur haine à ceux qui veulent la lire. Ils ne viennent plus au tribunal. »

Internet procure un sentiment de protection. Et pas seulement aux avocats. Insultes et théories fusent, les accusés sont jugés, mais il est rare aujourd’hui de voir le tribunal populaire physiquement violent dans les palais de justice. « On n’a plus de menaces de mort en audience, confirme Corinne Herrmann. Il y a plutôt un certain respect. »

Des médias influents

Du point de vue de l’avocate, la liberté d’expression doit primer : « C’est important que la presse soit là. Des gens vont la lire, comprendre les conditions des procès. La justice doit être publique. »

Avec l’évolution technique, les pratiques journalistiques au tribunal ont évolué. Avant l’existence des réseaux sociaux, l’AFP se rendait dans les grandes audiences et publiait une brève construite toutes les cinq minutes. Aujourd’hui, la quasi-totalité des médias publie en direct la moindre information sur Twitter.

Gautier Lecardonnel est journaliste de faits-divers au Courrier Picard. Il vante les mérites des réseaux sociaux dans la presse quotidienne régionale : « Ils sont très utiles et peuvent être une source d’information. On peut y trouver des identités, contacter des gens… On s’aperçoit que certaines personnes qui commentent les articles sont proches des victimes ou des accusés. »

Mais cela peut aussi avoir des conséquences inattendues : d’une part, les tweets attisent la haine de certains et conduisent à l’agression de témoins. D’autre part, ces derniers ne doivent pas assister au procès et sont isolés pendant sa durée. Ils ont cependant accès aux réseaux sociaux et peuvent donc consulter en temps réel les tweets des journalistes. « Nous ne sommes pas encore adaptés à cela », concède Corinne Herrmann, qui relève un certain nombre d’erreurs dans ces publications instantanées. « Certains magistrats veulent interdire les tweets en audience. »

L’immédiateté de l’information facilite donc les coquilles et les imprécisions. Mais cette évolution dans l’ère du temps ne pose pas de problème si l’éthique est respectée. Christophe Hondelatte a pour objectif de légitimer toute décision judiciaire, sans exprimer ses propres opinions : « Là où le journaliste se rapproche le plus de sa vraie fonction, c’est lorsqu’il explique pourquoi les gens sont condamnés. Ils ne le sont jamais par hasard. Ce métier ne peut se faire qu’avec une grille éthique et morale imparable. Il faut se donner des règles pour ne pas se transformer en militant. »

« Il est évident qu’il existe un tribunal populaire »

Stéphane Daquo, avocat pénaliste

Le journaliste de faits-divers doit donc se montrer objectif et tenter de ne pas sortir de son rôle de conteur, ceci pour vulgariser des procédures parfois complexes. Mais les émotions des audiences, transmises à travers papiers, comptes-rendus et reportages, mènent inéluctablement à un jugement de la part du public. Le travail du journaliste est de retranscrire fidèlement ce qui se passe au tribunal, notamment la tension d’un procès d’assises. Par la force des choses, le journaliste de faits-divers joue le rôle du pompier de l’actualité, il circonscrit les fausses informations et les conclusions hâtives, il éteint le feu de l’obscurantisme.

Mais il peut également se révéler pyromane lorsque ses productions attisent le ressentiment des gens vis-à-vis des accusés ou des victimes.

Elodie Kulik, fille de Jacky, a été violée et tuée en 2002 dans la Somme. Son corps a été retrouvé en partie calciné. Ce meurtre a profondément marqué la région. Il est resté non élucidé pendant dix ans, jusqu’à l’identification, en 2012, de l’un des agresseurs de la jeune fille de 24 ans : Grégory Wiart.

Mais l’homme est mort neuf ans plus tôt dans un accident de voiture. En 2014, Willy Bardon est mis en examen pour l’enlèvement, la séquestration, le viol et le meurtre d’Elodie Kulik. Les preuves sont peu nombreuses, mais l’homme était un proche de Grégory Wiart. De plus, plusieurs témoins reconnaissent sa voix sur l’enregistrement d’un appel qu’Elodie a passé aux pompiers le soir de sa mort. 

Cette affaire a fait couler beaucoup d’encre sur tout le territoire et le public s’en est emparé, condamnant parfois trop tôt Willy Bardon. Elle est caractéristique de l’impact des faits-divers sur le public.

« Pendant dix ans, la presse n’a eu des liens qu’avec Jacky Kulik, puisqu’il n’existait aucune contrepartie, explique Stéphane Daquo, avocat de l’accusé. La parole de la défense est très peu représentée dans les médias. Il est évident qu’il existe un tribunal populaire, et pas seulement dans cette affaire. Plein de gens bien-pensants se déchaînent lâchement, sans prendre de recul. »

Il dénonce des médias qui écriraient, pour la plupart, contre son client. « Ce n’est pas vrai, estime Corinne Herrmann, l’avocate de Jacky Kulik. Tous les journalistes présents pensaient que Willy Bardon serait acquitté. La presse était acquise à la cause de Jacky Kulik, mais pas au dossier ni à la condamnation de Willy Bardon. » Ce dernier a été condamné en première instance à une peine de trente ans de réclusion criminelle pour l’enlèvement, la séquestration et le viol d’Elodie Kulik. Il a fait appel et sera à nouveau jugé en 2021.

Jacky Kulik, lui, explique avoir toujours eu de bons rapports avec les journalistes : « J’ai répondu favorablement à tous les médias. » Il s’est même fait des amis parmi les journalistes : « Nous étions très proches avec Georges Charrières. C’est devenu un ami. »

Georges Charrières est un ancien journaliste de faits-divers du Courrier Picard. La relation entre les deux hommes a parfois été compliquée à vivre. « Comme il était journaliste, il savait des choses qu’il ne me disait pas. » Chose que confirme l’intéressé : « Il y a eu des moments très difficiles, mais j’avais un devoir de protection de mes sources. »

La médiatisation de l’affaire a dépassé la stricte frontière de la Picardie pour s’étendre à la France entière. Cela a provoqué une avalanche de commentaires véhéments contre Willy Bardon et ses avocats, notamment sur le blog Que justice soit faite pour Elodie Kulik. Ce que regrette Jacky Kulik : « J’ai dû fermer la page pendant la durée du procès, pour éviter que cela ne nuise. »

De fait, Jacky Kulik a de nombreux internautes acquis à sa cause, lui qui est convaincu de la culpabilité de l’accusé.

Symbole des relations entre médias et tribunal populaire : une lettre de dénonciation anonyme adressée à un journal dans le cadre d’une affaire criminelle.

« Avant Internet déjà, tout le monde lisait la presse », explique Tony Poulain, chroniqueur judiciaire au Courrier Picard. Et les pages justice en particulier. Le tribunal populaire, les journalistes sont conscients de son existence depuis longtemps. Et cela questionne leurs pratiques.

Ainsi, dans la presse quotidienne régionale, la grande question est de savoir si oui ou non il faut écrire le nom des personnes liées aux affaires judiciaires. « C’est la principale source de tension avec les justiciables et leurs familles. » Il y a en effet un risque de représailles de la population envers les acteurs d’une affaire judiciaire dès lors que leur identité est connue.

Tony Poulain considère également qu’il est dangereux de prendre partie quand on écrit sur une affaire criminelle : « Il y a un gros risque de connivence dans ce milieu. Le danger est que les journalistes se prennent pour des juges et que les juges se permettent des commentaires. Quand chacun sort de son rôle, on arrive à des catastrophes, comme dans l’affaire Grégory Villemin, où les règlements de comptes ont été fatals. »

Pour Christophe Hondelatte en revanche, la connivence est parfois indispensable pour arriver à ses fins : « Presque tous les journalistes rêvent de devenir amis avec Murielle Bolle ou Marie-Ange Laroche, témoins importants dans l’affaire du meurtre de Grégory, c’est légitime. »

Le métier est à double tranchant : il faut intéresser le grand public. Mais quand le grand public se passionne, cela peut parfois à ce que la vox populi prenne le pas sur la justice. Affaires Patrick Dils, Omar Raddad, Jacqueline Sauvage… Les exemples sont nombreux et l’impact du tribunal populaire varie d’un procès à l’autre.

Jacky Kulik et Corinne Herrmann s’accordent finalement à dire que les journalistes de faits-divers ont un rôle primordial : en mettant en évidence les pires horreurs commises par les humains, ils permettent d’éviter que des crimes similaires à celui d’Elodie Kulik ne se reproduisent.

Lucas Chopin

@Chopin_Kalu
24 ans
Après son Master spécialité télé à l’EPJT, il travaille à TVTours
Passé par Radio Campus Lille et Le Courrier picard.
Passionné de musique, amateur de rock, de hard-rock et de metal.
S’intéresse aux questions de justice.

 

Réinventer la presse masculine

Réinventer la presse masculine

Réinventer la presse masculine

Photo : Charisse Kenion pour Unsplash 

« La presse masculine, c’est quoi ? » la remarque n’a rien d’anecdotique. Ce type de presse est bien moins facilement identifié – et identifiable – que son pendant féminin. Arrivée en France dans les années vingt, elle a pourtant connu un âge d’or avant les crises. Derrière GQ, Lui ou encore Playboy, les survivants, se cache une histoire, des modèles réinventés.

Par Maïlis Rey-Bethbeder

En 2020, la presse masculine française est pauvre. L’Alliance pour les chiffres de la presse et des médias (ACPM) liste dans son Observatoire de la presse et des médias 2020 uniquement deux titres dans la catégorie « presse masculine 2019 ». Le mensuel GQ et le bimestriel « lifestyle » The Good Life. Si les chiffres de l’ACPM sont de bons indicateurs, ils ne suffisent cependant pas à résumer la totalité de la presse masculine française. Lui, Playboy, Têtu, L’Étiquette… Ces magazines n’ont pas mis la clé sous la porte. Mais la période n’est guère propice à ce type de presse. Pour survivre, il faut dépoussiérer le genre.

Celui-ci est apparu en France au début des années vingt. Comme pour la presse féminine, l’entrée des masculins dans le paysage médiatique se fait par la mode. Ainsi naît Adam, le premier homme de papier, en 1925. Dans sa thèse intitulée La Nouvelle Presse masculine, parue en 2001, Estelle Bardelot estime qu’Adam introduit « le nouveau rapport de l’homme à son corps. Il inaugure aussi une nouvelle conception de la beauté, laquelle jusqu’alors n’avait été longtemps déclinée qu’au féminin ».

Capture d’écran du 17e numéro d’Adam (20 septembre 1927).

Mais à ce moment-là, le genre n’en est qu’à ses balbutiements. Pour l’autrice, l’histoire de la presse masculine française ne débute vraiment que dans les années soixante-dix.

Entre filles et belles voitures

« Historiquement, un magazine masculin propose des contenus plutôt orientés “­ homme hétéro ” avec souvent des femmes dénudées, des sujets relatifs à la high-tech, à l’automobile, à l’alcool  », résume Antoine Jaillard, rédacteur en chef de la version numérique de GQ.

En 1963, l’homme de presse Daniel Filipacchi crée Lui, un magazine érotique où des femmes dénudées font la une et remplissent des portfolio. Il rachète dix ans plus tard Playboy et lance la version française. C’est un succès pour la presse de charme.

Celle-ci connaît sa première grande crise dans les années quatre-vingt, liée à l’évolution de l’image de la femme et à celle du rôle des hommes. « Le vrai problème de la presse masculine c’est qu’elle s’est positionnée en opposition à la presse féminine, mais surtout en utilisant le prisme de la sexualité et de l’érotisme, explique Bruno Godard, rédacteur en chef de Lui. C’était une erreur fondamentale parce qu’on ne limite pas un homme à l‘intérêt qu’il peut avoir pour une fille nue ».

L’automobile et les femmes dénudées restent présentes dans les numéros de mai 2020 de Lui (à gauche) et GQ (à droite). Photo : Maïlis Rey-Bethbeder/EPJT

Les ventes chutent. La mode, la beauté, le bien-être, domaines bastions des magazines féminins, sont alors investis par les masculins qui tentent de calmer le jeu sur l’image érotique. Vogue Hommes voit le jour en 1973. Destiné à des lecteurs aux revenus élevés, il propose un contenu très luxe, consacré aux vêtements, aux loisirs et aux biens de consommation.

Entre la fin des années quatre-vingt-dix et le début des années deux mille, les groupes de presse misent de nouveau sur la presse masculine, motivés par le succès commercial du genre dans les pays anglo-saxons. « En Angleterre, en 1996, 4 millions de magazines masculins étaient vendus chaque mois, ce qui équivaut aux ventes de la presse féminine française  », explique Estelle Bardelot. M Magazine est créé en 1998, Men’s Health s’installe en France en 1999 et FHM apparaît la même année. Ces mensuels sont des réussites commerciales. Les contenus de charme réapparaissent dans les articles ou les photos de mode.

Masculins nouvelle formule

Les années deux mille stoppent net cette progression. Les magazines masculins prennent de plein fouet les différentes crises de la publicité et celle du papier. Les groupes de presse se recentrent alors sur d’autres titres qui leur paraissent plus solides.

Les magazines de charme (Playboy, Entrevue, FHM, Lui) sont directement concurrencés par Internet. M Magazine cesse de paraître en 2001 et la version française de FHM s’arrête définitivement en 2014. Men’s Health stoppe sa diffusion en 2005, avant de reprendre en 2008. Le seul mensuel qui résiste est la version française de GQ, née en 2008 et toujours présente aujourd’hui. Hybride entre mode et news, sans photos de charme, il s’est installé sur son créneau et reste la magazine masculin de référence.

Les magazines axés luxe, mode et/ou lifestyle, comme Edgar, The Good Life et L’Étiquette, tirent leur épingle du jeu. Des contenus de niche, avec une périodicité différente et un travail d’image de marque leur permettent d’investir le secteur.

Toutefois, la permanence de Lui et Playboy dans le paysage médiatique actuel, toujours publiés après de nombreuses critiques, rachats et naufrages économiques, interroge. Si ces titres sont toujours là, c’est qu’ils ont su se réinventer.

Les unes de GQ et de Lui de mai 2020. Photo : Maïlis Rey-Bethbeder/EPJT

« Lui, au début, était fait pour s’adresser aux hommes, puisque c’était le pendant de Elle, raconte Bruno Godard, rédacteur en chef du magazine. Au fil du temps il a vraiment évolué, surtout ces dernières années. »

Bien sûr, si Lui existe encore aujourd’hui, c’est certainement grâce à son image sulfureuse, bien que plus soft. « On a toujours une série un peu “sexy” mais ce sont des jolies photos, ce n’est pas sexué. Ça reste l’ADN du magazine. En couverture, il y a toujours une fille un peu sexy », reconnaît le journaliste. Du Lui des débuts, le titre a « conservé ce ton un peu ironique, un peu cynique » tout en allant « un peu plus au fond des choses ».

Dans les pages du trimestriel, les lecteurs découvrent un long entretien politique, écrit par Thomas Legrand, mais aussi des reportages, des recommandations culturelles et des conseils mode et beauté. Investies par les annonceurs, ces deux dernières rubriques sont devenues quasiment incontournables et expliquent le succès de certains autres masculins pointus.

« On s’ouvre au monde de la mode parce que les hommes aujourd’hui s’y intéressent beaucoup plus que dans les années soixante-dix voire même quatre-vingt, constate Bruno Godard. C’est devenu un marché publicitaire mais aussi un intérêt pour le lecteur qui a envie de voir des nouvelles tendances, de nouvelles choses… »

Capture d’écran d’un extrait du premier numéro de L’Étiquette (automne/hiver 2018-1019). 6 pages sont consacrées aux implants capillaires. 

L’apparence a pris une place importante dans le quotidien des hommes et de nouvelles préoccupations sont apparues dans les pages des masculins : le biannuel axé mode L’Étiquette, édité par SoPress, aborde la calvitie et les implants capillaires dès son premier numéro quand Lui consacre une enquête à la pénoplastie (l’augmention du pénis).

Les hommes, comme les femmes, auraient donc besoin d’être conseillés. Que lire, quel film voir, que consommer ? Les masculins peuvent agir comme des guides pratiques, des coachs de vie.

C’est pourquoi la rubrique lifestyle a pris beaucoup de place dans les colonnes des masculins. Pour Bruno Godard, « Lui, c’est un état d’esprit. Ça conforte le lecteur dans le fait d’être un homme hétéro. […] C’est totalement assumé ».

Malgré leur évolution, le cœur de cible des masculins reste « très majoritairement urbain. Plutôt CSP +, hétérosexuel », d’après Bruno Godard. Antoine Jaillard affirme pour sa part que GQ s’adresse à « tout le monde », un tiers de son lectorat étant féminin. Si chaque titre affiche un contenu plus ou moins testostéroné, tous s’accordent à dire qu’il n’est pas genré. Pour Marc Beaugé, fondateur de L’Étiquette, « au-delà du vêtement, de l’industrie de la mode, il y a une culture. La partie culturelle est tout à fait mixte ».

La « nouvelle » presse masculine a ses limites. Même si les magazines masculins se déclarent accessibles, les articles mis en valeur dans les pages mode restent à des prix élevés, en faisant une presse relativement excluante. Selon Marc Beaugé, « il y a des magazines qui ne font que rendre des services à des annonceurs. […] les magazines de mode homme jusqu’ici étaient très intimidants. Dans L’Étiquette, il y a beaucoup de t-shirts blancs. On propose des choses assez “ normales ”, très simples, de mecs « “qui font gaffe” ».

Exister en dehors du papier, un enjeu économique

Désormais, il faut développer sa marque, qui ne se résume plus au seul magazine, pour générer de nouveaux revenus. Lui mise sur son image : « Les t-shirts qu’on propose à nos abonnés, en vente par correspondance, se vendent très bien. En les portant, vous envoyez un message », explique son rédacteur en chef. 

GQ aussi développe de nouvelles stratégies, comme le Club GQ, un abonnement premium destiné à fédérer une véritable communauté de lecteurs en leur donnant accès à des événements exclusifs, des soirées privées, des réductions auprès des partenaires… Pérenniser un titre, voilà l’objectif. « Nous voulons créer un bel objet qu’on a envie de laisser sur la table du salon et qui est valorisant pour le lecteur. […] Ce n’est pas un magazine jetable, c’est un magazine qu’on conserve, un peu comme un livre », affirme Bruno Godard.

« Quand le magazine ne sort que deux fois par an, il faut l’accompagner évidemment, c’est important d’exister par ailleurs. C’est pour ça que nous avons un compte Instagram », déclare Marc Beaugé.

Les réseaux sociaux permettent de créer une identité autour du magazine, de poster régulièrement pour rester connecté avec les lecteurs. Le nombre d’abonnés et de likes donne une idée des sujets que pourrait apprécier le public. « On voit immédiatement ce qui fonctionne, ce que les gens aiment, attendent ou pas, constate Bruno Godard. On arrive à s’adapter très vite. »

L’enjeu est de taille alors que les lecteurs de la presse papier se font de plus en plus vieux et que les jeunes privilégient Internet pour s’informer et se divertir. GQ l’a bien compris : le journal se décline en site web, en podcasts et alimente très régulièrement sa chaine Youtube de vidéos où les rappeurs sont omniprésents. « Ils représentent aujourd’hui un groupe avec une communauté forte et réactive, consommatrice de ce type de format. Par ailleurs le rap en France est extrêmement actif et créatif. Il me semble donc intéressant de profiter de ce milieu et d’inventer des formats avec eux », résume Antoine Jaillard.

Alors que l’homme s’interroge sur sa masculinité elle-même, les magazines masculins doivent se placer dans le nouveau spectre du genre. C’est souvent la raison pour laquelle Têtu, trimestriel au positionnement LGBT+, est parfois rangé dans la presse masculine, parfois mis de côté. Il ne s’agit plus de remettre en cause le féminisme, globalement admis par la majorité, mais les propres comportements de l’homme, les injonctions virilistes auxquelles il est soumis.

Ces nouveaux questionnements sont pris en compte par la presse masculine : « Notre rôle est d’aider les gens, et a fortiori les hommes, à naviguer dans une société qui mute et évolue, estime le rédacteur en chef de GQ. Comment se comporter après le mouvement #MeToo, comment trouver sa juste place quand on est un homme… Nous abordons ces sujets.  » « Nous ne sommes pas là pour protéger la masculinité à tout prix, renchérit Bruno Godard. On a fait des sujets sur le mouvement #Metoo, parce que notre responsabilité d’homme aussi c’est de dire que tous les hommes ne sont pas des porcs. » Ces thèmes restent néanmoins rarement évoqués. 

« Dans les codes de la masculinité, il y a une interdiction tacite de se mettre en vulnérabilité, analyse Myriam Haegel, fondatrice et animatrice du podcast «­­ ­The Boys Club­­ », lancé par le site Madmoizelle.comEn général, les hommes ne parlent pas des stéréotypes qui leur pèsent. Ils ne les identifient même pas forcément ».

Le terrain des podcasts a été largement investi pour traiter de ces thématiques, avec succès. Dans le podcast Bonhomme, lancé par GQ, la parole se libère, les invités se confient plus facilement sur leurs parcours en tant qu’homme. « Le podcast apporte un élément important : la voix, qui génère de l’empathie », commente Myriam Haegel. Ces formats séduisent un public masculin et féminin, jeune, qui a développé d’autres habitudes de consommation.

« Le podcast apporte un élément important : la voix, qui génère de l’empathie »

Myriam Haegel

« Les hommes d’aujourd’hui s’informent sur Internet, sur des forums ou sur YouTube, constate la journaliste. La presse masculine devrait mettre en avant une plus grande diversité d’hommes, que ce soit au niveau du physique, de l’âge, de la CSP ou de l’orientation sexuelle et s’intéresser aux hommes que les hommes suivent : les streamers de jeux vidéo, les influenceurs fitness, les youtubeurs, les rappeurs. Je pense qu’un homme de mon âge (28 ans, NDLR), sera davantage inspiré par un Damso, un Griezmann, un ZeratoR… Et pas forcément par un Gilles Lellouche en costume trois pièces ».

Pour aller plus loin, c’est par ici.

Maïlis Rey-Bethbeder

@M_ReyBethbeder
23 ans
Vient de terminer son Master journalisme à l’EPJT.
Passée par La République des Pyrénées, nicematin.com, Sud-Ouest et lemonde.fr.
Rédactrice avant tout, pour le papier ou sur le clavier.
Sensible aux questions d’éducation, de féminisme et de société.

 

La Rotative

La Rotative

Qu’est-ce qui fait tourner la rotative ?

Presse Miehle pour l’impression d’un journal, 1939. Photo du domaine public

Site internet d’informations locales, critique de l’action municipale mais aussi source de réflexion sociologique sur Tours et ses environs, La Rotative demeure un mystère. D’autant que ceux qui y contribuent préfèrent se calfeutrer dans l’anonymat. Média d’opinion, d’opposition ou simple militantisme de gauche ?

Par Léo Juanole

Pour contacter ceux qui écrivent dans La Rotative, pas de coup de téléphone, pas de rendez-vous. Juste un échange de mails, par souci d’anonymat. Un dénommé F. fait l’intermédiaire avec deux rédacteurs qui ont accepté de répondre à nos sollicitations : M., un homme et L., une femme. C’est tout ce qu’on saura d’eux.

La Rotative, c’est un site appartenant au réseau Mutu, qui regroupe une quinzaine de sites d’information participatifs et antiautoritaires, comme Rebel Lyon (2005) et Paris Luttes (2013), tous agrégés sur mutu.mediaslibres.org. Ces « médiactivistes » , comme les appelle le sociologue François Granjon, sont critiques « contre les hégémoniques » et dénoncent les médias soumis aux pouvoirs économiques et politiques. Ils sont également des critiques «  expressivistes » qui défendent un discours médiatique alternatif, basé sur une vision participative.

Pour comprendre la naissance de La Rotative, il faut revenir en novembre 2013, date de lancement du site.
« La Rotative est née de la rencontre de divers éléments : la frustration partagée par nombre de militants et de militantes politiques à l’égard de la nullité du paysage médiatique local, notamment dans sa couverture des luttes sociales ; l’existence de projets de médias alternatifs type journaux muraux ; la mise à disposition, par le collectif Rebellyon, d’un outil permettant de mutualiser les compétences techniques nécessaires au fonctionnement d’un site d’information. L’ambition était de proposer un espace de contre-information ouvert aux contributions extérieures, de donner de l’écho aux luttes sociales locales et de proposer des analyses critiques », explique F. Elle précisera que cette volonté reste inchangée.

Le site est visité en moyenne 50 000 fois par mois. La page Facebook comptabilise presque 4 000 likes, le compte Twitter plus de 3 000 abonnés. La plateforme revendique 460 comptes auteurs. Comme l’explique L., «  tout repose sur l’engagement de chacun » puisque « le site ne perçoit aucune source de financement ». Ses contributeurs sont donc bénévoles et militants.

Pas de locaux ; tout se fait sur la plateforme gérée par un collectif d’animation paritaire.

Une soirée au bar Chez Colette. Photo TMV.

Quelques réunions physiques ont eu lieu, notamment au début de l’aventure, au 12, rue Louis-Mirault, siège de l’association Émergence et d’un local loué par une amicale de la SNCF, comme le confirme un bénévole de l’association : « Une salle de 50-100 places, qui sert parfois à accueillir des associations qui font des réunions le soir ou le week-end… Mais le CE de la SNCF n’est pas toujours au courant de ce qui s’y passe. »

D’autres recherches nous mènent au premier étage du bar Chez Colette, au 57, quai Paul-Bert, qui servait initialement de lieu de conférence de rédaction. Ce sont les deux seules adresses qui pourraient s’apparenter à une présence géographique de La Rotative. Tout le reste se passe virtuellement.

« Un autre regard sur l’actu »

M. détaille le parcours de publication. « N’importe qui peut créer un compte et accéder à l’interface privée du site pour proposer un article. Nous ne publions pas toutes sortes de points de vue. Nous nous référons à une charte. Les articles sont relus, le collectif d’animation peut proposer des reformulations, des améliorations du titre ou de la mise en page, des illustrations, etc. Toutes ces propositions font l’objet d’échanges avec les contributeurs ou contributrices avant publication. »

Pour certains étudiants, comme Jeanne, La Rotative est une « référence en matière d’infos alternatives en Touraine : des reportages fournis, des angles originaux et de bons sujets sur les luttes sociales. Ça donne un autre regard sur l’actu ». Preuve d’une popularité locale croissante.

D’autres médias en ligne ont vu le jour en Touraine comme 37 degrés et Info-Tours, (tous deux nés en septembre 2014 et désormais réunis) mais ceux-ci se sont positionnés sur l’information de proximité, comme le fait La Nouvelle République, le quotidien régional.

Quatre ans après son implantation à Tours, La Rotative a organisé une cagnotte Leetchi. Celle-ci a récolté 2 291 euros, dépassant de peu le plafond initialement fixé à 2 000 euros. Cette somme a été utilisée pour payer les frais de gestion du site, des affiches et des stickers et de défrayer quelques rédacteurs engageant des dépenses dans leurs déplacements.

« Critiquer l’action d’un élu, c’est potentiellement se priver du petit encart publicitaire qui permettra au média de vivre »

M. de La Rotative

Parmi ces donateurs, on trouve un professeur de l’université de Tours. Contacté, celui-ci explique que, au sein de la faculté tourangelle, La Rotative est très populaire. Pour lui, « ils font vivre la démocratie », quand « La Nouvelle République est complaisante envers les autorités ». La Rotative serait donc « une sorte de contre-pouvoir, de poil à gratter ».

Ce lecteur universitaire s’intéresse à la politique locale – et donc à La Rotative – depuis que le directeur du Centre d’études supérieures de la Renaissance (CESR), Benoist Pierre, a décidé de se lancer dans la course aux municipales sous l’étiquette LREM. « Au centre de recherches, il est le contraire de ce qu’il dit dans sa campagne » s’énerve le professeur qui a la sensation que le directeur a « instrumentalisé et abandonné » son poste.

Une collègue enseignante dit connaître quelques contributeurs, des « jeunes trentenaires en situation d’études élevée, mais socialement précaires, intellectuels, plutôt masculins ». Ce qui l’a intéressée, c’est un article sur la dimension « sociologique et les questions urbaines de gentrification. Depuis, j’ai mis La Rotative dans mes favoris ».

La Nouvelle République est le quotidien de presse quotidienne régionale basé à Tours. Photo Romain Pichon/EPJT

La critique du quotidien régional est récurrente dans les lignes du pure player. M. reproche à La Nouvelle République « une complaisance éhontée à l’égard de la classe politique locale. Ce qui s’explique notamment par la relation d’interdépendance entre journalistes et politiciens : les journalistes ont besoin d’entretenir de bonnes relations avec les hommes et femmes politiques locaux pour remplir leurs pages ; les hommes et les femmes politiques locaux ont besoin des journalistes pour exister. » S’ajouterait à cela la dépendance financière des médias locaux à l’égard des collectivités : critiquer l’action d’un élu, ce serait potentiellement se priver du petit encart publicitaire qui permettrait au média de vivre.

Accusé de complaisance par La Rotative pour un papier sur Philippe Chalumeau, un député LREM du cru, le journaliste politique de La Nouvelle République, Olivier Pouvreau, se défend de tout publi-reportage. « J’ai eu l’initiative à 200 %. Dans un grand quotidien parisien, ils ont fait pareil. »

Pour lui, la PQR est victime d’une vision souvent manichéenne. « Un jour on est “La Nounou”, un autre “La Nouvelle Répugnante”. » Il prône une éthique personnelle : « Pas de dîners en ville, pas de sortie privée, pas de repas entre quatre yeux ni de vacances… Le revers de la médaille, c’est qu’on n’a pas cette petite foule de petites informations. »

La Rotative, qu’il reconnaît ne pas lire souvent, est pour lui « un outil d’information et d’analyse de la société au quotidien, plus d’opinion que d’information… un poil à gratter ». On y revient.

Au sujet des polémiques suscitées par leurs articles, M. et L. restent impassibles. « Nous recevons parfois des demandes de dépublication ou des menaces de procès en diffamation. Nous n’avons jamais daigné réellement répondre, à part pour refuser de dépublier. »

Capture d’écran de la publication mettant en cause un article de La Nouvelle République.

signé jibédé

Malgré une forte volonté d’anonymisation des plumes, La Rotative a ses signatures : Bonnie and Clyde, Samira Drexler, la famille Marcireau, le Comité des vengeurs ligériens, Maggie Zapata, Jean-Philippe Hervite-Déperle, Jean-Jacques Ryllick. Et Jibédé.

Ce dernier est, de son propre aveu, un « bobo de Velpeau de 50 balais, un vieux briscard de l’underground médiatique ».

Après douze ans passés à France Bleu, il est désormais l’animateur de Polemix et La Voix off, émission diffusée sur Radio Béton. Joignable facilement, il se définit comme « un usager » du site, au même titre que les autres contributeurs. Pour lui, la doctrine se résume à ça : « Vous n’avez pas de carte de presse ? C’est pas grave, publiez. Il n’y a pas de starisation, on est dans le DIY… Et on n’est pas tous d’accord entre nous. »

« J’ai une grande gueule »

Sur l’identité des différentes personnes qui écrivent dans La Rotative, Jibédé demeure abstrait, mentionnant des « gens différents, comme des instits qui écrivent un seul et unique article ». Mais, pour lui, c’est bien un média, « au même titre que le site de ce salopard d’Alain Soral », ajoute-t-il.

Personnalité clivante dans l’espace public tourangeau, Jibédé ne fait pas l’unanimité (et il s’en réjouit). Un colistier de Benoist Pierre brosse son portrait : « C’est un connard fini ce type, un cinglé… mais aussi un très bon orateur. Il faisait partie de ceux qui venaient chanter quand on tractait sur les marchés. Il disait aux personnes : “C’est la république de la marche arrière, ce sont des assassins”. » Le principal intéressé préfère ironiser, goguenard : « J’ai une grande gueule parce qu’on est dans un pays libre, sans nazis dans la rue. Sinon je ferais pas le malin. »

Jibédé observe l’émergence de médias comme La Rotative avec beaucoup de bienveillance. Il est critique du service public « au service du pouvoir » et des grands groupes de presse. « Un journaliste, avant d’être un Jack London, c’est un salarié. Il a un patron. Et jamais un journaliste possédé par Bouygues fera une enquête sur le nucléaire. »

De quoi faire réfléchir ceux dont les rotatives tirent difficilement. La Rotative, elle, tourne à plein régime.

Pendant la campagne des municipales, au printemps dernier, nous avons interrogé les candidats sur le média tourangeau. Claude Bourdin, candidat C’est au Tour(s) du people à la mairie de Tours, voit d’un bon œil le média. « Je trouve que La Rotative a un ton indépendant et intéressant. C’est un média alternatif qui relaie de l’information, la traite, apporte un avis et prend position. Leur ton cash m’amuse quelquefois. »

Il lui arrive de les croiser lors d’événements. « Ils ont toujours un peu de distance par rapport à ceux qui font de la politique. On se dit bonjour mais ils veulent farouchement garder leur indépendance et, surtout, ne pas copiner. Ils sont prudents, ce que je comprends parfaitement. » Claude Bourdin avoue être dérangé par l’anonymat de la plupart des rédacteurs. « Ça manque de courage. C’est un peu facile d’égratigner sans s’exposer. J’aime bien que les journalistes signent leur papier. »

Le nouveau maire de Tours, Emmanuel Denis, pourtant souvent critiqué, a déclaré, laconique : « Je suis pour la liberté de la presse, la presse indépendante, l’initiative citoyenne, alors je suis pour La Rotative. »

Le candidat du Rassemblement national, Gilles Godefroy, joint par SMS, a avoué « ne pas connaître » l’existence de La Rotative.

Quant à Christophe Bouchet, le maire sortant, il n’a pas souhaité répondre à nos sollicitations.

Dans les rangs du candidat LREM Benoist Pierre, l’anonymat pose problème. Notamment à Arnaud Roy, visé par un article. Il reste amer. « Je n’ai aucun respect pour ce qui n’est pas du journalisme mais surtout aucun respect pour la lâcheté consistant à écrire un soit disant article, à charge, sans que son auteur se fasse connaître. » D’autres colistiers LREM parlent de « site d’extrême gauche, pas un média », « un peu comme le Boulevard Voltaire, mais orienté à gauche ».

Peut-on pour autant nier leur qualité de média ? La réponse de M. est intéressante et plutôt subtile. « On se définit bien comme un média, un espace d’information. Par contre, même si cela anticipe sur une autre question, il n’a jamais été question de faire du journalisme au sens où cette notion est communément acceptée. Et cela même si les contributions peuvent prendre des formes proches de celles du journalisme  comme les enquêtes, les interviews, etc. Par exemple, il n’est pas question d’aller recueillir la parole des personnes mises en cause, comme le veulent les soit disant bonnes pratiques journalistiques. »

Photo de couverture de La Rotative sur Twitter

Sur le volet fake news et vérification des informations, L. revendique le sérieux, sinon le professionnalisme, de la part de l’équipe. « Nous vérifions les informations quand elles sont susceptibles de prêter à un caractère diffamatoire. Il arrive aussi souvent concernant les informations locales que nous relayons d’y avoir assisté nous-mêmes physiquement en tant que militant, la vérification en est simplifiée. »

Mais le site, qui se veut « site collaboratif d’informations locales, Tours et alentours » propose également des articles sur des sujets plus globaux, dans les rubriques Analyse et Mémoire. Alors, est-ce un média local ?

L. répond. « L’adjectif “local” marque l’implantation du site. Il traite de ce qui nous concerne localement. Mais les articles Mémoire ou A lire ailleurs permettent aussi de traiter de faits qui peuvent paraître plus lointains, mais qui touchent, de fait, au local. Cela peut aussi servir à visibiliser les autres sites du réseau Mutu. On ne peut nier que notre espace géographique est imbriqué dans un grand tout qui nous touche. »

L’espace médiatique étant lui aussi imbriqué dans un grand tout, La Rotative a su gagner sa place, à Tours et ses alentours.

Léo Juanole

@leojnl
23 ans
Vient de terminer son Master de journalisme à l’EPJT,
spécialité radio.
Passé par France Culture, Télérama, L’Humanité, Vanity Fair, La Nouvelle République, Paris Normandie
Havrais lecteur, auditeur, spectateur curieux et prolixe.  

La presse quotidienne régionale, un podcast à tout prix

La presse quotidienne régionale, un podcast à tout prix

Presse quotidienne régionale,

un podcast à tout prix

Photo : Lorane Berna/EPJT

La presse quotidienne régionale s’est mise, il y a deux ans, à produire des podcasts. Le but ? Élargir son offre numérique et rajeunir son audience. Mais les investissements des journaux de PQR ne sont pas toujours à la hauteur de leurs ambitions.

Par Lorane Berna

J​e pense qu’il y a un petit effet de mode. Avant, la forme éditoriale que tout le monde voulait faire, c’était le webdocumentaire. » Maintenant, c’est le podcast. Pour Maëlle Fouquenet, journaliste et ex-responsable des formations numériques à l’école de journalisme l’ESJ Pro, le « buzz » autour des podcasts explique, en grande partie, qu’autant de titres de presse quotidienne régionale (PQR) se soient lancés dans l’aventure ces deux dernières années .

« Nous ne voulions pas laisser le train partir sans nous, reconnaît Benjamin Brehon, journaliste et chef du pôle audio-vidéo du Télégramme. Un journal comme le nôtre, de référence sur la pointe de Bretagne, ne peut pas être complètement absent sur ce genre de produit. »

Les journaux de PQR sont également encouragés à franchir le pas grâce aux « belles réussites de la presse nationale, notamment de la presse étrangère, explique Maëlle Fouquenet. Car en effet, cela a l’air tout simple et facile à faire : on met des gens autour d’une table, on ouvre un micro et c’est parti. » De quoi rassurer et inciter la presse écrite à se tourner vers ce média audio, jusque-là encore plutôt inconnu pour elle.

Les titres régionaux se lancent donc dans le podcast. Le plus souvent sous l’impulsion d’un journaliste prêt à se lancer. À L’Yonne Républicaine, par exemple, c’est Grégoire Molle qui a proposé ce format à sa rédaction en chef : « J’avais envie de faire du podcast parce que c’est un format qui m’intéresse. » Tout simplement.

Mais produire des podcasts, cela permet aussi d’étendre le champ de compétences et d’activités de cette presse. « La stratégie globale du groupe Sud Ouest est de se tourner de plus en plus vers les supports multimédias pour contrecarrer la chute des ventes papier. L’accent est donc davantage mis, au fil des années, sur le développement de l’offre multimédias, de notre production et des supports numériques », explique Marine Ditta, journaliste chargée de l’audio et de la vidéo à Sud Ouest.

Pour elle, c’était une évidence : après le web et la vidéo, le son. La production audiovisuelle intègre une stratégie numérique à part entière dont l’objectif est d’élargir le public. Aussi bien en termes de nombre que de cible.

Le podcast est un format principalement écouté par les jeunes. Avec leur production, la PQR espère rajeunir son public : « Avoir un podcast peut nous permettre de toucher une audience plus jeune », confirme Grégoire Molle. Ce qui devient urgent : 44 % du lectorat de PQR a plus de 60 ans (Source Alliance pour les chiffres de la presse et des médias, 2017).

« Test and learn »

« Tous ces éléments cumulés ont fait que les titres de PQR ont tous plus ou moins essayés, de manières très différentes. Certains en y investissant vraiment, d’autres pas trop », constate Maëlle Fouquenet. Aujourd’hui encore, la plupart des journalistes qui se sont mis au podcast pratiquent une stratégie de « test and learn ». Celle-ci consiste à tester plusieurs choses différentes et voir ce qui fonctionne, ou pas.

Elle s’applique même aux grands groupes de presse comme Ouest-France. « Nous n’allions pas du tout vers quelque chose de complètement arrêté. En fait, nous ne savions pas du tout où nous allions. Pour nous, il fallait tester et voir s’il y avait de l’appétit d’écoute. Si cela n’avait pas marché, s’il n’y avait eu aucun auditeur, nous aurions arrêté au bout de trois mois. Mais cela n’a pas été le cas », commente Édouard Reis-Carona, rédacteur en chef délégué en charge du numérique et de l’innovation du groupe.

Certains, comme Delphine Noyon, directrice départementale adjointe de La Nouvelle République et Centre-Presse Vienne, se renseignent quand même sur le marché : « J’ai fait un benchmark : j’ai regardé ce que tous les journaux de PQR faisaient en podcast. Honnêtement, en décembre 2018, il ne se passait pas grand-chose. Cela m’a pris quelques heures. Aujourd’hui, cela me prendrait beaucoup plus de temps je pense. Ce qui était intéressant de voir, c’est que ça tâtonnait pas mal. »

Peu d’investissement pour peu de risques

Aucun investissement de grande ampleur n’a été effectué pour toutes ces expérimentations. D’ailleurs, beaucoup de journaux se lancent dans le podcast parce que ça ne coûte rien ou presque. Souvent, les rédactions utilisent le matériel vidéo (micros) déjà disponible et des logiciels gratuits de montage pour produire leurs sujets.

Au Télégramme, Benjamin Brehon défend une stratégie bien particulière : « Je suis un fervent partisan de l’outil unique et, pour moi, l’outil unique, c’est le téléphone portable. » Le format largement privilégié est celui du plateau, du talk, qui demande peu de matériel et de compétences. Des journalistes-spécialistes et des invités-experts se réunissent autour d’une table et d’un micro pour discuter d’un sujet bien spécifique.

À Sud Ouest, le podcast « Les quatre saisons du vin » est produit sur ce modèle.  Les journalistes Mathieu Hervé et César Compadre, responsables de la rubrique vin, discutent pendant quinze minutes de questions viticoles dans le Bordelais. L’enregistrement se fait au sein de la rédaction de Bordeaux. « C’est vraiment du bricolage pour l’instant, explique Marine Ditta. Le journal a récupéré des micros de la chaîne de télévision du groupe TV7. Après, on a simplement acheté un Zoom H6 pour brancher le tout et avoir une carte son. Et on enregistre comme ça, dans une salle qui ressemble plus à une bulle pour se mettre à l’écart et téléphoner qu’à un vrai studio podcast. »

Le vin, le rugby, le cyclisme et les Girondins de Bordeaux sont des sujets qui rencontrent un public important dans la région et sur lesquels Sud Ouest peut compter. Photo Lorane Berna/EPJT

Mais ce format audio, s’il ne demande pas beaucoup de moyens matériels, est plus exigeant pour ce qui est des moyens humains. Notamment concernant le temps de travail. Aussi bien pour préparer, enregistrer que monter le podcast.

Ce temps est bien souvent sous-estimé par les rédactions. Les podcasts ne parviennent à se faire que grâce à la motivation des journalistes. « Le montage prend beaucoup de temps et c’est quand même encore pas mal de travail personnel. Nos responsables nous libèrent quand même du temps, surtout pour réaliser les interviews », souligne Grégoire Molle.

Un format peu rentable

Si les rédactions semblent peu enclines à investir dans ce nouveau format c’est aussi parce que, aujourd’hui, il ne rapporte rien. Aucun titre (ou presque) de PQR n’a mis en place de monétisation de ses podcasts. Principalement parce qu’ils sont encore presque tous dans une phase de test. Ils réfléchissent néanmoins aux différentes façons de gagner de l’argent avec – ou du moins de financer – leurs podcasts.

Le partenariat (sponsoring en anglais) semble être la solution privilégiée. « Nous cherchons des annonceurs qui correspondent au programme et nous leur demandons de devenir partenaire. C’est ce que nous avons fait pour le 75e anniversaire du débarquement. Nous avions le Mémorial de Caen comme partenaire, raccord avec la thématique », explique Édouard Reis-Carona. Une stratégie également défendue par Maëlle Fouquenet : « La PQR faisant assez peu d’audience, il faut la qualifier au maximum et la vendre en sponsoring. »

 

Un modèle préféré à celui du « pré-roll », c’est-à-dire l’annonce d’un message publicitaire en début de podcast  – qui prévaut généralement dans les studios indépendants – pas adapté aux réalités du marché en PQR. « Contrairement aux gros acteurs de podcasts, pour le pré-roll classique, on n’a pas du tout les audiences pour pouvoir prétendre à ce type de modèle économique », souligne Marine Ditta.

Ce travail de partenariat doit se faire en étroite collaboration avec la régie publicitaire. Une chose à laquelle les journalistes sont peu habitués mais qui peut les aider à améliorer leur travail : « Les partenaires pourront financer une partie de la production et nous permettront éventuellement, si ce modèle fonctionne bien, de pouvoir améliorer notre offre d’un point de vue qualitatif. Détacher des journalistes, faire des choses un peu plus concrètes », note Marine Ditta.

À la recherche de la plus-value

Produire un podcast de qualité, c’est évidemment ce que tous espèrent en se lançant. « Nous avions un peu regardé ce qui se faisait, surtout dans une idée de ne pas tomber dans le piège de “on va faire du podcast pour faire du podcast” », insiste Marine Ditta. Et, en la matière, les podcasts réalisés par Grégoire Molle  à L’Yonne Républicaine sont souvent cités en exemple.

Ils ont notamment été source d’inspiration pour Delphine Noyon à La Nouvelle République. « Il avait vraiment fait des super projets. Cela ressemblait vraiment à ce que j’avais envie d’entendre en PQR. C’est-à-dire du reportage et du rédactionnel. » La presse quotidienne régionale est à la recherche de la plus-value. Ce qui vaut le coup de lancer un podcast.

Pour Maëlle Fouquenet, le véritable enjeu en PQR « c’est de créer des podcasts de qualité avec une vraie ligne éditoriale ». Et il est nécessaire de toujours garder sa cible en tête.

« Même si on essaye d’avoir une touche, une patte, on est d’abord là pour raconter de l’information, des histoires et faire en sorte que ces contenus correspondent à ce qu’attendent d’abord les gens qui connaissent Ouest-France, à notre public », souligne Édouard Reis-Carona. Une réflexion étonnante quand on sait que l’objectif de Ouest-France, et des autres journaux de PQR, est de rajeunir leur audience.

Faire du podcast en pensant que le format seul suffit à attirer un public plus jeune, « cela me paraît un peu juste, considère Maëlle Fouquenet. Il faut réfléchir à des contenus éditoriaux pertinents par rapport au public qui en est usager. Il n’y a pas un titre, par exemple, qui ait une série sur la sexualité des 15-24 ans sur leur territoire. »

La plupart du temps, les podcasts de PQR se contentent de reproduire le même type de contenu déjà présent dans l’édition papier. « Quand nous avons lancé les podcasts, nous nous sommes dit que nous voulions partager notre expertise et les voix que nous voulions faire entendre en tant que presse PQR mais qui pourraient aussi intéresser au-delà de nos frontières », explique Marine Ditta. La presse régionale, dans son ensemble, capitalise sur des thèmes locaux importants.

Qualité et communication, des enjeux à ne pas négliger

Dès que le confinement a été annoncé par le gouvernement à la mi-mars 2020 suite à la crise de la Covid-19, un grand nombre de journaux de PQR ont lancé un podcast sur le sujet. Pour des raisons sanitaires évidentes, la plupart des interviews ont été enregistrées via un téléphone. « Je ne dis pas qu’il ne faut pas le faire. Mais quel est l’intérêt ? Parce qu’en podcast, il faut quand même qu’il y ait une qualité sonore qui donne envie de rester », s’étonne Maëlle Fouquenet.

Pour son travail à L’Yonne Républicaine, Grégoire Molle a réfléchi à la meilleure façon de travailler le son, avec les moyens qui lui étaient alloués : « Ce que j’ai fait en PQR pour l’instant reste relativement modeste en terme de son. C’était du reportage, donc j’ai réfléchi à comment j’allais récupérer les sons, etc. Mais cela reste des petites touches. » La PQR s’est encore peu penchée sur la production de reportages.

C’est un genre plus élaboré qui demande plus de temps, un matériel de meilleure qualité et des compétences (prise de son, montage, écriture sonore). Une direction que certains, comme Sud Ouest, commencent à prendre. « L’étape suivante ce sera de faire des podcasts de terrain. Mais, aujourd’hui nous n’avons pas les capacités en ressources humaines pour produire ce type de série », regrette Marine Ditta.

Aujourd’hui, l’enjeu pour les rédactions de PQR est de faire connaître leur offre. « La difficulté en podcast c’est la curation, c’est de faire savoir que notre podcast est sorti, qu’il est bien, qu’il est écoutable », constate Édouard Reis-Carona. Les studios de podcasts et les radios nationales apparaissent toujours en premier sur les plateformes de streaming (Apple podcast, Spotify, etc.).

Pour faire face à cela, Ouest-France a capitalisé sur une offre abondante et un public déjà important. Mais Maëlle Fouquenet regrette parfois la qualité de l’offre éditoriale : « Faire un podcast à partir d’une émission de télé, juste en reprenant le son, je ne trouve pas que ce soit très intéressant. »

Une solution envisagée par l’experte, et employée par quelques titres de PQR, serait de faire appel à l’expertise et au réseau des studios de podcasts comme Binge Audio ou Insider Podcasts, par exemple, pour des coproductions.

Mais les groupes régionaux rechignent à faire appel aux studios parisiens car ils souhaitent garder leur couleur locale. « C’est aux titres de PQR de faire un cahier des charges cohérent et en même temps de profiter de l’expertise dans le domaine du podcast, de gens qui le font et pour qui cela marche. Binge a des énormes audiences », explique Maëlle Fouquenet.

Le groupe EBRA prend d’ailleurs cette direction et va lancer une offre de podcasts originaux cette année avec le soutien d’Acast. Acast est un hébergeur de podcasts et possède une régie publicitaire qu’il compte mettre au service du groupe de presse pour développer une stratégie d’élargissement et de monétisation de ses audiences.

Reste à voir si ce pari du podcast sera gagnant, pour EBRA, et pour la PQR d’une manière générale. Il est encore un peu trop tôt pour le dire.

Pour aller plus loin

Lorane Berna

@LoraneBerna
26 ans
Vient de terminer son Master de journalisme à l’EPJT,
spécialité radio.
Passée par France Inter, RCF 41 et Sud Ouest.
Actuellement à La Renaissance du Loir-et-Cher.
Passionnée par les sujets de société, le sport et la cuisine… En podcast, c’est encore mieux !  

EMI, l’arlésienne

EMI, l’arlésienne

EMI,

l’arlésienne

Parce qu’il défendait la liberté d’expression lors de son cours d’enseignement moral et civique, Samuel Paty a été assassiné, vendredi 16 octobre 2020, par un jeune radicalisé. Au delà de l’émotion légitime suscité par cet attentat, chacun est conscient de la nécessité de poursuivre le travail des enseignants qui aident les élèves à se construire un esprit critique. L’éducation aux médias fait partie de l’arsenal que l’on doit développer pour atteindre ce but. C’est pour cela que nous avons décidé de republier cette enquête que nous avions publié en février 2020, cinq ans après l’attentat à Charlie Hebdo.

  Depuis un demi-siècle, elle est dans tous les débats. Qu’ils soient politiques, sociaux, pédagogiques, scientifiques. Mal appliquée, mal identifiée, mal qualifiée, elle peine à trouver sa juste place dans les paradigmes qui composent notre démocratie. Elle est considérée comme une urgence par tous, surtout depuis les attentats perpétrés contre Charlie Hebdo en janvier 2015 et dont on a fêté récemment le cinquième anniversaire. En pleine crise sociale – le mouvement des « Gilets jaunes », la réforme des retraites … –, elle représente aujourd’hui un enjeu majeur. Pourtant, les moyens nécessaires à sa concrétisation ne sont toujours pas mobilisés.
Elle, c’est l’éducation aux médias et à l’information.

Enquête réalisée par Elodie CERQUEIRA

Promis, demain j’m’y mets

Le seul nerf de la guerre, c'est la formation

Eduquer aux médias, un sacerdoce

Elodie Cerqueira

@Elody_Cerqueira
44 ans
Après une carrière dans le secteur privé, elle s’est reconvertie dans le journalisme en devenant étudiante en Année spéciale de journalisme à l’EPJT.
Passée par l’AFP, Le Monde, Le Moniteur
auquel elle collabore de façon régulière, elle souhaite vivre de sa passion du journalisme et de l’écriture dans la presse écrite professionnelle ou magazine.
Cette enquête est son travail de fin de cursus.

Parité à La Voix du Nord : où sont les cheffes ?

Parité à La Voix du Nord : où sont les cheffes ?

Parité à la Voix du Nord

Où sont les cheffes ?

En 2018, La Voix du Nord comptait 41,14 % de femmes dans ses murs, aucune à sa direction. Photo du siège de la VDN : Henk-Jan van der Klis/Flickr

L’année 2019 marque le soulèvement de nombreuses journalistes qui se mobilisent pour défendre leurs droits. Elle incarne aussi l’engagement des rédactions pour la parité et la féminisation de leurs contenus. Avec 41,14 % de femmes journalistes, La Voix du Nord peine encore à faire place aux voix féminines dans ses pages, mais surtout dans sa direction.

Par Louise Gressier

Le 8 mars 2020, à l’occasion de la Journée internationale des luttes pour les droits des femmes, La Voix du Nord publiait un édito tout à fait inédit dans l’histoire du journal. Le mot d’ordre est donné : « Se mobiliser chaque jour pour que l’équité de traitement entre femmes et hommes s’inscrive culturellement et durablement dans nos colonnes et dans nos organisations. »

Le plan social massif de la VDN en 2017 n’a pas suffit à redistribuer les cartes dans son organisation, semble-t-il. Cette année-là, en comptant deux nouveaux responsables à la tête du quotidien, respectivement rédacteur en chef et directeur de la rédaction, douze hommes siègent au comité de direction, mais aucune femme.

En 2020, lorsque l’on pose à nouveau la question à Pierre Mauchamp, directeur de la rédaction, le constat est le même : aucune femme n’a pu se faire de place autour de la table décisionnaire.

« La mission d’une rédaction est de témoigner des courants qui agitent la société. Elle ne peut le faire convenablement que si elle s’interroge sur ses propres pratiques », explique l’édito du 8 mars de la rédaction en chef. Depuis trois ans déjà, la volonté de La Voix du Nord est claire, elle souhaite inclure davantage la voix des femmes dans ses colonnes mais aussi dans son organisation.

« Trop de cravates dans le journal », c’est ainsi que les lectrices décrivaient le journal en 2014 lors d’une consultation réalisée par la VDN. Invisibilisation dans certains métiers, représentations trop souvent stéréotypées, manque d’expertes dans les articles, les femmes semblent alors être les grandes oubliées du journal.

Une prise de conscience qui amène une réflexion qui mènera à son tour à la mise au point d’une toute nouvelle formule éditoriale. « École, santé, transports ou encore emplois… Nous avons privilégié des sujets qui touchent davantage à la vie quotidienne. L’objectif est de repartir sur des thématiques pouvant intéresser femmes et hommes », explique Pierre Mauchamp.

Très souvent désavouée, la presse quotidienne régionale (PQR) est pourtant un très bon observatoire pour prendre la température de ce qu’il se passe dans les rédactions. La PQR est aussi le premier employeur en presse écrite fait remarquer Marie-Christine Lipani, chercheuse en sociologie et maître de conférences à l’Institut du journalisme Bordeaux-Aquitaine (IJBA). Elle ajoute que « la PQR est souvent considérée comme une sous-famille alors que ses audiences cumulées sont souvent bien meilleures qu’en PQN (presse quotidienne nationale, NDLR) ».

Infographie : Louise Gressier

Elle parle même d’une presse qui a su se dynamiser et fidéliser son lectorat et conclut : « Il est donc utile que les chercheurs et chercheuses s’intéressent aux représentations sexuées diffusées dans ces contenus. »

Une ascension à deux vitesses

La révolte au sein de La Voix du Nord est partie d’entre ses murs. Début 2019, le collectif Ouvrons la Voix se crée à l’initiative de Claire Lefebvre et Sophie Filipi-Paoli, deux journalistes à la région. En place depuis 2000, cette dernière est d’ailleurs la toute première femme à signer l’édito du journal en soixante-quinze ans d’existence.

Le collectif s’étend par la suite aux antennes locales par le bouche à oreille. Comment expliquer un tel ras-le-bol général alors même qu’au niveau national, des associations féministes comme Prenons la Une, rassemblant des journalistes de toutes les rédactions françaises, peinent encore à se mettre sur pieds ?

« Lorsqu’on a créé le collectif, nous avons réalisé que c’était dans l’air du temps, que nous n’étions pas seules à ressentir cette frustration », confie Claire Lefebvre. Et en effet, La Voix du Nord compte 315 journalistes avec plus de 41 % de femmes, pourtant aucune n’a ce privilège de siéger à la direction et, très (trop) peu, sont cheffes de rubriques.

Un constat partagé par une majorité de femmes journalistes au siège qui, globalement, bien qu’elles affirment être « assez peu » victimes de harcèlement, reconnaissent un manque de représentation des femmes à des postes hiérarchiques et un sexisme ordinaire latent dans certains services.

 

Lorsque Ouvrons la voix s’est lancé, l’unanimité était loin d’être acquise dans les rédactions du journal : « La rédaction en chef la prise comme une remise en cause personnelle de leur mode de fonctionnement », raconte Claire Lefebvre. Si la rédaction accepte de co-animer, avec le collectif, des ateliers sur la place des femmes dans les contenus et les organisations, la journaliste évoque cependant de nombreux points de blocage avec les dirigeants.

Débats houleux sur la question des quotas, refus de nommer des personnes relais dans chaque locale… la rédaction en chef légitime leur démarche mais refuse d’institutionnaliser le collectif. D’autant qu’une référente harcèlement a été désignée pour cela. Mais celle-ci est actuellement en poste à Douai et peut difficilement faire le lien dans chaque rédaction.

« Justifié mais injuste », ce sont les mots qui reviennent le plus souvent chez Pierre Mauchamp. Le directeur de la rédaction avait pourtant le sentiment de mener une politique volontariste depuis son arrivée en 2017. Globalement, la direction observe une augmentation du nombre de femmes dans ses rédactions : « Il y a eu un mouvement naturel : à partir du moment où on a commencé à les embaucher, elles sont petit à petit montées en hiérarchie », explique-t-il.

Une féminisation sans doute liée à la précarisation du métier avec le développement des piges et la multiplication des temps partiels. Aujourd’hui, quatre femmes sont à la tête d’importantes éditions locales (Lille, Maubeuge, Roubaix-Tourcoing et Villeneuve-d’Ascq) et plusieurs en sont cheffes adjointes.

Cheffe d’agence, ce n’est pas cheffe de rubrique au siège

Plus de femmes certes, mais celles-ci restent cantonnées à des postes intermédiaires aux yeux de Marie-Christine Lipani : « Lorsque vous êtes cheffe d’agence en PQR, où il n’y a parfois que quelques journalistes et correspondants, ce n’est pas la même chose qu’être cheffe de rubrique au siège. » Une opération cosmétique, donc, qui vient camoufler le plafond de verre.

La chercheuse dressait déjà ce constat en 2017 pour l’ensemble de la PQR dans Accès réservé. Le pouvoir au sein des quotidiens régionaux : une histoires de mâles. « Il y avait un déni de la réalité déjà à cette époque. Un autre problème qui se pose en PQR, c’est qu’elle est beaucoup plus hiérarchisée que la PQN. D’autant que désormais on trouve de nouveaux postes comme “deskeur” ou éditeur », analyse-t-elle.

 

L’ensemble des journalistes interrogées soulignent un manque de transparence criant dans les nominations à des postes clés. Beaucoup dénoncent des promotions à guichet fermé, ce que reconnaît aisément le directeur de la publication : « Nous nous sommes engagés désormais à publier des appels à candidatures lorsqu’un poste important sera vacant. » Selon une source de la VDN, depuis cette annonce des embauches ont été réalisées, aucune femme n’en a bénéficié.

Un processus de nomination des plus opaque

Jusqu’ici, cette cooptation naturelle entre hommes s’accompagnait de nombreux préjugés sur les ambitions féminines au sein du journal. La rédaction en chef explique avoir embauché plus de femmes que d’hommes à un certain moment. Mais, selon elle, peu se sentaient prêtes à prendre un poste à responsabilité : « On s’inquiétait de cette tendance. Pendant longtemps, nous avons fait monter des femmes trop autoritaires dans la hiérarchie, par souci d’équité », raconte Pierre Mauchamp. Un autoritarisme dont il n’a pas clairement réussi à nous donner la définition…

« Beaucoup ont cette tendance à croire qu’il y a une manière “féminine” de diriger mais c’est entièrement faux et cela renvoie encore à une essentialisation. Ce sont des idées qui ont émergé lorsque les femmes se sont rebellées dans les entreprises », explique Marie-Christine Lipani. En 2017, la sociologue démontrait, entretiens à l’appui, que, pour les chefs de rédaction en PQR, l’égalité semblait acquise : « Leur prise de pouvoir ne serait qu’une question de temps et de génération. »

Lorsqu’on est une femme, comment accéder à un poste de direction avec des carrières souvent interrompues ou freinées ? « Le congé maternité, c’est un peu comme si tu envoyais le message à tes chefs : “Je suis contente de travailler mais j’ai envie de faire autre chose.” »

Ces mots d’une journaliste à l’édition des Weppes sont révélateurs d’une mentalité d’un autre temps. Pour la journaliste, le jour où les hommes auront la même durée de congé paternité, l’égalité pourra enfin commencer. Un facteur qui explique la surreprésentation des femmes dans les temps partiels, ou les « 4/5e » Pour cette jeune maman, « j’ai senti qu’être à temps partiel a changé le regard que l’entreprise portait sur moi ».

À l’occasion de la Journée internationale pour les droits des femmes, le 8 mars dernier, La Voix du Nord fait paraître un édito présentant ses engagements en matière de parité dans les pages de son journal. Photo : VDNPQR.

Depuis 2017, à La Voix du Nord, une prise de conscience semble être donnée, la réalité est pourtant toute autre. La rédaction se dit fière de n’avoir qu’un écart salarial de 3 % entre les journalistes (hors hiérarchie). Une égalité certes presque atteinte mais qui s’explique surtout, selon Sophie Leroy, journaliste au service interactivité, par le fait que de nombreuses femmes ont été embauchées en même temps et au même indice sur la grille d’ancienneté.

Ce chiffre ne reflète pas le sexisme ambiant. Sur la génération embauchée en 2000 à la VDN, les journalistes ont en moyenne besoin de cinq années supplémentaires pour atteindre le même salaire que les hommes. « Lorsque j’ai demandé un geste salarial pour corriger ces erreurs à l’ancien directeur des RH, tout ce que j’ai obtenu c’est : “Vous faites partie de la génération sacrifiée”. » Aucune n’a, depuis, reçu de salaire rétroactif pour compenser ces années perdues.

« En jouant la montre, ils lissent les écarts »

En 2017, dans le cadre de son plan de sauvegarde de l’emploi (PSE), La Voix du Nord a mis en place de tout nouveaux « postes à spécificité ». Référent vidéo, infographiste ou éditeur, ces emplois spécifiques faisaient l’objet d’un accord bien précis avec les syndicats et ne devaient concerner que trois postes.

Aujourd’hui, cela englobe dix emplois pour seulement trois femmes. « Ce nouveau système s’est avéré beaucoup plus favorable aux hommes. Ces postes échappent à la grille des indices et certains ont pu être augmenté de manière injustifiée », rapporte une source.

« Ce qui me gêne, c’est qu’il n’y ait jamais eu de femme au poste de rédactrice en cheffe adjointe. C’est comme si, d’un seul coup, on se croyait obligé de rattraper le retard et cela met une grosse pression sur les épaules de cette future cheffe. »

Jean-Marc Petit

Journaliste au service économique de La Voix du Nord à Lille

Le premier accord sur l’égalité professionnelle femme-homme courrait de 2014 à 2017. La même année le PSE aurait retardé sa renégociation. Selon des journalistes syndiqués, la VDN aurait profité de ce flou pour retarder sa réévaluation : « En jouant la montre, ils lissent les écarts de salaires. Certaines journalistes ont donc vu leur indice augmenter entre temps. Ce qui permet à la direction de dire à tord qu’elle gomme les inégalités. » La VDN s’est remise autour de la table en 2017 mais l’accord n’a été signé qu’en 2019, soit près de deux ans après le terme du précédent accord.

Pierre Mauchamp et Patrick Jankielewicz se sont engagés auprès des syndicats à nommer une femme lors du prochain changement de direction. Un poste vers lequel tous les regards sont désormais tournés. « Ce qui me gêne, c’est qu’il n’y ait jamais eu de femme au poste de rédactrice en cheffe adjointe. C’est comme si d’un seul coup on se croyait obligé de rattraper le retard et cela met une grosse pression sur les épaules de cette future cheffe qui risque de se dire par la suite qu’elle n’a été que “la caution parité” alors même qu’elle en avait les compétences », s’inquiète Jean-Marc Petit. L’avenir de la parité à La Voix du Nord reste encore bien opaque.

Louise Gressier

@L_Gressier
23 ans

Louise vient de finir son master de journalisme à l’EPJT.
Elle aime parler de sujets de société, de conflits et de féminisme.
Passée par La Voix du Nord, la chaîne ViàGrandParis et le bureau de France 2 à Rome, elle est aujourd’hui enquêtrice chez Babel Doc.

 

Au Monde, des vidéos d’investigation d’un genre nouveau

Au Monde, des vidéos d’investigation d’un genre nouveau

Le Monde

Des vidéos d’investigation d’un genre nouveau

Le service vidéo du Monde a relevé un défi de taille : produire des vidéos d’investigation pour montrer ce qu’on ne peut pas voir. Plusieurs mois d’enquête, un travail en sources ouvertes et des outils de modélisation 3D… Une recette de journalisme innovante pour deux premières vidéos qui cassent les codes. Le tout sur une thématique chaude et controversée : les blessures de Gilets Jaunes. Enquête sur une production technique et moderne de vidéos d’investigation uniques en France.

Par Nathan Cocquempot

Bordeaux, 12 janvier 2019 : de la fumée, des bousculades et des grenades de dispersion. Comme chaque samedi depuis le mois de novembre, les rues de la ville sont en ébullition. Les gilets jaunes manifestent pour dénoncer une précarisation de la société.

En haut de la rue Sainte-Catherine, célèbre artère commerçante du centre-ville, une séquence marque l’opinion et fait le buzz sur les réseaux sociaux.

Olivier Béziade, pompier volontaire âgé de 47 ans, est filmé au sol le visage en sang. Inconscient. Il a été touché à la tête par un tir de LBD lors d’une charge policière. Une blessure grave comme des centaines d’autres recensées par le journaliste David Dufresne.

Sur les vidéos diffusées dans les médias et sur les réseaux sociaux, impossible de tirer une conclusion sur les conditions de cet incident. L’utilisation d’armes de force intermédiaires comme le LBD 40, est encadrée, autorisée sous différentes règles.

Une question se pose donc.

Dans quelles conditions Olivier Béziade a-t-il été blessé ?

« Il y avait des éléments qui nous ont poussés, des images extrêmement choquantes, des images qui ne se suffisent pas à elles-mêmes »

Arthur Carpentier, journaliste au service vidéo du Monde

Paris, Place d’Italie, 16 novembre 2019. Des échauffourées entre les gilets jaunes et la police. Manuel Coisne est filmé, discutant avec des amis manifestants à l’écart de la casse. Sans prévenir, un projectile s’écrase lourdement sur son œil. A terre, le visage en sang, dans la confusion.

Encore une fois il est difficile de comprendre ce qui vient réellement de se passer. Dans quelles conditions Manuel Coisne a-t-il été blessé ? L’image violente fait à nouveau le buzz sur Internet.

Les journalistes du service vidéo du Monde se sentent alors investis d’une mission : « Il y avait des éléments qui nous ont poussés, des images extrêmement choquantes, des images qui ne se suffisent pas à elles-mêmes », explique Arthur Carpentier, journaliste à la tête de la deuxième enquête du Monde sous ce format vidéo.

Captures d’écran. Vidéos YouTube, enquêtes du Monde sur les blessures des gilets jaunes.
Depuis un certain temps, le service vidéo du Monde réfléchit à un nouveau format de vidéos d’investigation. Un format unique en France reposant sur des données en sources ouvertes et sur des techniques de motion design.

« L’image était forte. La charge de police sortait de l’ordinaire. » Avec ses collègues, la journaliste Asia Ballufier perçoit rapidement les nombreux mystères qui entourent les images de l’incident, comme elle l’explique dans une interview pour A Parte. « Il y avait beaucoup d’indignation. On ne sait pas ce qui s’est passé avant […] Jusqu’au 12 janvier, je n’avais pas vu d’image d’une charge de la police avec autant de choses à l’intérieur. » Le sujet est tout trouvé.

Comme tout travail de pré-enquête, la récolte de sources est primordiale. Pour rétablir le contexte et montrer les faits, il faut s’appuyer sur des pièces à convictions.

« Il fallait reconstruire spatialement et temporairement le déroulé de l’événement », raconte Arthur Carpentier.

Partir à la recherche de toutes informations utiles pour bien cerner l’environnement autour de cet incident avant de foncer pleinement dans plusieurs semaines voire mois d’investigation.

Un travail de fond sur les réglementations concernant l’usage des armes de dispersion utilisées, comme le lance grenade Cougar, est aussi de mise.

L’objectif est de comprendre ce qui s’est passé et ainsi savoir s’il y a eu une erreur d’appréciation de la police dans l’utilisation des grenades de dispersion.

Il est important de pouvoir reconstituer le déroulement de l’évènement et il est primordial de pouvoir apporter des réponses sur les conditions qui ont mené les deux gilets jaunes à être grièvement blessés.

C’est avec des premières informations sur les réglementations encadrant les armes de dispersion et de nombreux éléments éclairant le déroulement des événements, que les journalistes décident d’enquêter sur les blessures.

« Quand on s’attaque à ce genre d’enquête, on ne se lance pas en souhaitant identifier le flic qui a fait ça. On s’en fout que ce soit un flic ou un manifestant. On voulait avant tout comprendre et donner du sens à un événement flou », commente Arthur Carpentier.

Infographies réalisées sur Canva. Photos : Captures d’écran vidéos YouTube, enquête du Monde sur les blessures de gilets jaunes.
Premier outil, l’open source investigation ou « fouille de données en source ouverte », une technique de récolte d’informations. Par le biais des réseaux sociaux, des images de caméras de surveillance, d’enregistrements sonores…, des pièces sont collectées pour former un immense puzzle.

A Bordeaux et à Paris, le travail en source ouverte a permis de retracer chronologiquement la tenue des événements pour comprendre ce qui s’est réellement passé.

Dans ce processus, tout type de source disponible dans l’espace public est utilisé. On constitue un immense réservoir d’images, de photos, de données, une matière première indispensable pour enquêter.

« J’ai scanné Twitter et Facebook pendant des heures. Des images accessibles par tout le monde », explique Arthur Carpentier. Comme il le raconte, aucun outil spécifique n’a été utilisé pour récupérer ces sources. Parfois, il a tout de même fallu tirer le fil, contacter les vidéastes amateurs témoins de la scène pour tenter d’obtenir d’autres rushs.

Réalisé avec Canva.
Photo libre de droit. Pixabay.
« On est vraiment sur de l’investigation sur des données ouvertes. Un cas d’école. » Jean-Marc Bourguignon, cofondateur de Nothing2hide et spécialiste français de l’open source, n’est pas passé à côté des vidéos du Monde.

Depuis plusieurs années, il est séduit par ce genre d’enquête en open source « C’est génial ! Cela permet à tout citoyen d’aller vérifier les sources. » Un processus qui permet un certain recul. « Les images tu peux les analyser autant que tu veux, confirme Arthur Carpentier. Tu peux les regarder en mettant une distance. »

Comme l’explique Jean Marc Bourguignon, « le plus compliqué, ce n’est pas de trouver des données, le plus compliqué c’est de les classer », Arthur Carpentier décrit « un travail extrêmement chronophage et très fastidieux ».

En effet, les journalistes font face à des difficultés avec cette méthode en source ouverte. Il a fallu faire un tri rigoureux pour dégager les images qualitativement utilisables (pas de flous, pas de tremblements, pas de déformation de caméras…).

Un travail de vérification des métadonnées était impératif pour confirmer qu’il n’y a pas eu de modification de vidéos, de montage, de transformation de la réalité. « Les images sont puissantes mais elles peuvent être tronquées », analyse Arthur Carpentier.

Autre difficulté, dans un événement de grande ampleur comme celui raconté dans la deuxième vidéo, il est impossible de se fier aux témoignages humains pour retrouver le trajet d’un objet de petite taille comme une grenade de LBD 40.

Le journaliste est seul avec les images. Une différence notable avec la première enquête dans une rue passante de Bordeaux, avec une scène plus facilement compréhensible et des témoins. « On avait des contacts à Bordeaux qui nous permettaient de faire un travail d’enquête journalistique classique, pour pallier le problème des images qui ne disent pas tout », explique Asia Ballufier.

Jean-Marc Bourguignon met en garde : « L’Osint pur et dur ça peut être mauvais, il est important de recouper l’information avec des témoignages humains. »

Un journalisme en 3D

Dans la première vidéo d’enquête, pour comprendre comment le gilet jaune Olivier Béziade a été la cible d’un tir de LBD dans la tête, on ne voit pas le manifestant tomber. Il y a un manque absolu d’images à ce moment de l’événement.

Les journalistes se sont donc rendus sur place pour récolter une vingtaine de témoignages auprès du voisinage et recréer le déroulé de l’action juste avant la chute du gilet jaune. Des photographies des pavés, des façades, des maisons ont été prises pour recréer numériquement les moments qui n’ont pas été filmés.

Dans la vidéo du Monde, l’usage de la 3D est sobre mais efficace. Il y a une volonté d’aller droit au but, afin de simplifier la tenue de l’événement. On ne cherche pas à faire du détail visuel, des représentations parfaites des policiers. On veut rendre le récit visuellement parlant.

« Sur la première vidéo, si Le Monde refait la même scène avec un rendu esthétique, une scène trop près de la réalité, on va perdre le lecteur », commente Jean-Marc Bourguignon.

Création GIF via Giphy. Extrait vidéo du Monde : Enquête sur la blessure d’Olivier Béziade, gilet Jaune blessé à Bordeaux.
« Ça a été dix jours très intenses », confie David Bassenne, motion designer sur la deuxième vidéo. Avec Elsa Longueville, son travail consiste « à montrer et visualiser des choses qui n’existent pas sous forme d’images ».

Il l’affirme, le motion design est « un biais explicatif très utile ». Cette technique permet de faire le pont entre des séquences filmées pour passer au-dessus des zones d’ombres lors de la lecture du récit.

Les logiciels utilisés sont courants et identiques à ceux utilisés au cinéma (After effect, Cinéma 4D). « L’information est primordiale. Ensuite, esthétiquement, il faut que la vidéo soit agréable à regarder pour conserver l’audience jusqu’au bout », précise David Bassenne.

Le journaliste a besoin du motion designer et inversement. « Qu’il faille créer des passerelles entre motion designer et journaliste, j’en suis convaincu depuis douze ans », affirme Jean-Marc Bourguignon.

« Il y a de plus en plus de journalistes qui ont des compétences techniques dans d’autres domaines », confirme Arthur Carpentier. « Attention, on ne peut pas s’improviser motion designer. C’est techniquement très complexe », relativise David Bassenne de son côté.

La crédibilité de l’enquête est primordiale. « Tu peux être sûr que le moindre élément qui n’est pas totalement satisfaisant sera refait », commente David Bassenne. Les journalistes ont la responsabilité de rendre une conclusion justifiée, vérifiable et indémontable.

« Sur les trois cents heures d’enquête concernant la deuxième vidéo, une centaine a été utilisée pour vérifier le résultat de celle-ci », explique Arthur Carpentier.

En se lançant dans un tel processus, les journalistes ont en tête que la vidéo publiée dévoilera certains faits qui auront nécessairement des conséquences sur la société. Le travail journalistique peut à terme aider la justice à comprendre le récit de l’événement.

« La synchronisation des images était centrale pour ne pas se tromper dans la chronologie du récit »

Arthur Carpentier, journaliste au service vidéo du Monde

Une méthode par élimination a été adoptée. Etape par étape, des pistes ont été éliminées, d’autres se sont confirmées. Les journalistes sont allés à tâtons, supprimant au fur et à mesure les chemins à ne pas emprunter pour qu’il n’en reste plus qu’un.

Il a donc fallu être très vigilant, rigoureux car si les journalistes décidaient de supprimer le mauvais chemin pour en emprunter un autre, tout le déroulé de l’événement aurait pu être faussé. « La synchronisation des images était centrale pour ne pas se tromper dans la chronologie du récit », commente Arthur Carpentier.

L’enquête s’est aussi appuyée sur un travail qui ne relevait pas de l’open source, plus proche du journalisme dans sa définition traditionnelle. Des sources physiques, comme la police ou encore les avocats des blessés, ont été approchées pour valider certains faits.

Nicolas Chapuis, du service justice, a, par exemple, collaboré avec le service vidéo pour leur apporter des éléments sur la réglementation concernant l’utilisation du lance grenade cougar. Un travail en source fermée plus classique mais extrêmement important pour valider l’enquête et pointer du doigt un manquement du côté de la police sur ces deux affaires.

Ce travail, dit en « non open source » a également permis de préciser qu’un angle de tir de 45 degrés est nécessaire dans ce genre d’intervention de la police (contre 15 degrés lors du tir qui a blessé Manuel Coisne).

Malgré tous les éléments concordants et les processus de vérification, les journalistes continuent de rester prudents sur leurs conclusions. Et pour cause, la fiabilité ne peut jamais être de 100 % avec une enquête de ce type.

Pourquoi le Monde ?

Depuis plusieurs années, le service vidéo du Monde publie régulièrement des vidéos de factchecking réalisées en quelques jours.

Avec ces deux enquêtes, le journal s’est attaqué à un exercice bien différent de ce qu’il avait l’habitude de produire d’ordinaire. Les méthodes d’enquête utilisées, le temps de production et l’investissement fourni dépassent de loin ce qu’il avait réalisé jusque-là.

Selon Arthur Carpentier, « Le Monde a une sensibilité marquée pour l’enquête sous toutes ses formes. »

Le média s’est rapidement adapté à la révolution numérique. Il ne l’a pas subie mais s’est transformé pour en faire une force. « Nous, notre lieu de vie c’est internet ». Ce nouveau format avait plus de chance de naître dans un environnement ancré sur Internet.

De plus, pour ce genre d’enquête, il fallait du temps, une liberté de format et de publication. Il fallait aussi une rédaction historiquement sensible à l’investigation, au journalisme moderne et aux partages de savoirs techniques entre professionnels.

Après la publication des deux vidéos, les journalistes du Monde des autres services ont salué la qualité de ce travail d’ampleur. Les vidéos ont été mises en avant longtemps sur le site. Une alerte avait même été envoyée sur les téléphones des journalistes de la rédaction pour communiquer en interne sur ce travail au sein du groupe. Un investissement total de toute une rédaction nécessaire pour un pari gagnant.

D’autres projets de ce type sont aujourd’hui sur les rails.

Nathan Cocquempot

@cocquempotN
23 ans
Étudiant en journalisme à l’EPJT.
Passé par La Voix du Nord, Sud Ouest et le service Economie du Monde.
S’intéresse à la vulgarisation économique et aux sujets de société.
Souhaite investiguer pour la télévision

 

La crise sanitaire exacerbe la précarité des pigistes radio

La crise sanitaire exacerbe la précarité des pigistes radio

La crise sanitaire exacerbe la précarité des pigistes des radios

La crise sanitaire liée au Covid-19 frappe de plein fouet les médias. Obligés d’assurer la continuité de l’antenne dans l’urgence, ils ont laissé de côté leurs petites mains, les pigistes radio. État des lieux d’une crise qui a bouleversé leur quotidien et qui les plonge dans l’incertitude.

Par Clémentine Le Ridée (texte et photos)

Marion Ferrere pige à RTL depuis cinq ans. Elle est ce qu’on appelle un « couteau suisse » : elle navigue entre les services, fait parfois de la présentation ou des flash info. Cette journaliste de 27 ans fait partie du noyau dur des pigistes RTL et n’a pas d’autre employeur. Sa quinzaine de piges par mois lui permet de gagner jusqu’à 2 000 euros. Le 16 mars, Emmanuel Macron décrète solennellement le début du confinement. Marion continue à travailler. Intensément. « J’étais en renfort au service santé car il y avait énormément de besoins », explique-t-elle.

Puis, le 4 avril, plus rien. La direction supprime les piges jusqu’à nouvel ordre, pour éviter de mettre en chômage partiel les journalistes titulaires qui, eux, récupèrent le travail des pigistes. Une décision « compréhensible » selon Marion, qui regrette cependant la brutalité du procédé. Les pigistes RTL n’ont eu aucune nouvelle de leur direction. Pas un message ni même un coup de téléphone : « Le seul lien qu’on a avec la rédaction, c’est les élus syndiqués qui se battent pour nous. »

Une façon de faire qui souligne un manque de considération pour ces pigistes réguliers qui s’investissent autant que les titulaires (de CDI) : « On a le même engagement, le même travail, c’est juste que notre statut est précaire. On l’accepte, c’est le jeu. Par contre, moralement, c’est dur. On se dit qu’en fin de compte, on ne fait peut-être pas partie de la maison alors qu’on y est tous depuis des années. »

Malgré ses cinq années d’ancienneté à RTL, Marion Ferrere n’a plus eu de nouvelles de sa direction, trois semaines après le début du confinement.

Lucide quant à l’instabilité de son emploi, Marion a mis de l’argent de côté. En attendant de pouvoir à nouveau travailler, elle tente de gérer sa frustration : « C’est comme pendant une période d’attentat. On fait aussi ce métier là pour ça : aller sur le terrain, aller informer les gens. Ne pas prendre part à ça, c’est très compliqué à gérer. »

Face à l’inaction de la direction, la société des journalistes (SDJ) de RTL a répondu à l’urgence et a mis en place une aide exceptionnelle pour ses salariés, comme l’explique l’un de ses membres, Eric Silvestro : « En quinze jours, nous avons récolté plus de 9 000 euros. Cela a été une mobilisation spontanée de la rédaction. Pour nous, c’est ça l’esprit RTL. » Une dizaine de pigistes ont pu bénéficier de cette cagnotte en attendant la reprise du travail.

Loin d’être anecdotique, la situation de Marion reflète la profonde précarité qui caractérise le quotidien des pigistes. Une précarité exacerbée par la crise sanitaire et qui touche même les journalistes les mieux installés. Qu’ils pigent pour un ou plusieurs employeurs, tous naviguent à vue.

« Variables d’ajustement des rédactions »

Le 16 mars, la France est mise à l’arrêt. Les pigistes spécialisés dans les sujets sport voient, impuissants, tomber en cascade les annulations d’événements qu’ils étaient censés couvrir. Corentin* pigeait régulièrement à RMC Sport : « Je faisais partie de ceux qui bossaient le plus. Financièrement, c’était très avantageux. » Avant la crise, il vivait confortablement avec plus de 2 000 euros par mois. Mais celle-ci lui a fait prendre conscience des inconvénients inhérents à la pige : « On n’est pas protégés comme pour un CDI. Ce qui est dur à accepter, c’est que si on ne peut plus bosser, c’est à cause d’une foutue maladie. Pas parce qu’on a fait une connerie ! » balance, frustré, le jeune homme.

« C’est lié à la crise mais aussi à une politique du groupe qui veut faire des économies. On est la variable d’ajustement. »

Martin Juret, pigiste à RMC

Bouleversant les programmes, la Covid-19 a forcé les antennes à redistribuer les rôles. À RMC Sport, tous les titulaires ont basculé vers le service informations générales. Ce qui, mécaniquement, enlève du travail aux non titulaires. Martin Juret pige pour RMC depuis deux ans. Il a vu le planning se vider au fur et à mesure : « C’est flagrant. D’habitude, trois ou quatre piges sont prévues par jour. Maintenant, c’est une par jour. C’est lié à la crise mais aussi à une politique du groupe qui veut faire des économies. On est la variable d’ajustement. »

Lui a continué à travailler pendant le confinement, mais craint d’avoir moins de chance dans les mois qui viennent : « Pour les médias qui dépendent de la pub, les revenus sont bloqués même si les audiences sont bonnes. J’hésite à contacter d’autres employeurs. On est beaucoup sur le marché pour moins de places. Même si je devais bosser ailleurs, je ne suis pas sûr de le pouvoir ! »

Laura Taouchanov, 27 ans, travaille elle aussi pour RMC. Elle a vu ses piges passer d’une quinzaine par mois à seulement cinq en mai. Elle complétait ses revenus avec quelques piges ponctuelles pour Radio Classique et France Bleu, une collaboration qui a totalement cessé aujourd’hui. La journaliste compte sur les mesures de chômage partiel, mais elles sont difficilement négociées par les représentants du personnel de RMC. En effet, si le décret du 17 avril 2020, obtenu par les syndicats représentatifs de la profession, permet aux pigistes de bénéficier du chômage partiel, son application est loin d’être automatique dans les rédactions.

Paulina Benavente, déléguée syndicale au Syndicat national des journalistes (SNJ) de RMC, raconte qu’il a fallu faire pression tout azimut, « auprès du ministère de la Culture, de la direction de RMC », pour finalement obtenir le chômage partiel pour 260 pigistes réguliers : ceux ayant effectué au moins trois piges sur les douze derniers mois, dont deux les quatre derniers mois précédant le confinement.

Cette frilosité des directions à appliquer ce décret vient d’une crainte : celle de la requalification en CDI. « Cela pose la question des contrats déguisés, poursuit Paulina Benavente. Le problème, c’est que, dans l’audiovisuel, les pigistes ont des CDD. Au bout de trois CDD, ils doivent normalement passer en CDI. Les pigistes se sont retrouvés en porte-à-faux parce qu’ils sont en CDI, mais pas reconnus. C’est tout le système qui est pourri. » À notre connaissance, RMC et Europe 1 sont les seules rédactions radio à avoir mis ses pigistes réguliers en chômage partiel.

Flirt avec

l'illégalité

Cette insécurité juridique ne date pas d’hier. Elle est encadrée par un texte spécifique à la profession de journaliste, la loi Cressard du 4 juillet 1974. Sur le papier, les pigistes sont liés par un contrat de salariat à une entreprise de presse pour la production d’un élément. Contrairement aux croyances, la pige n’est pas un statut mais bien un mode de rémunération, puisqu’une collaboration régulière équivaut à un CDI. Un élu SNJ de Radio France le confirme : « Les pigistes ont les mêmes droits en matière de protection et de Sécurité sociales, de retraite… Lorsque la collaboration cesse avec l’employeur, le pigiste a des indemnités de licenciement, tout comme un journaliste en CDI. »

Le hic ? Tout comme le décret sur le chômage partiel, cette loi n’est pas appliquée partout. La mauvaise volonté de certaines antennes est facilitée par le manque d’information des pigistes qui « ignorent leurs droits », selon Marie Luff, secrétaire de l’association Profession : pigiste.

Cette dernière effectue un immense travail de pédagogie et son site regorge d’informations pratiques. Récemment, un onglet « Covid-19 » s’est ajouté à celui sur la réforme du chômage. Plus que jamais, l’association souhaite une application uniforme de la législation pour que personne ne soit laissé sur le bord du chemin : « Les pigistes sont les premières victimes du confinement, mais des mesures sont mises en place par des associations, des syndicats… Il faut rester pugnace », conseille Marie Luff.

Un timing désastreux pour les jeunes pigistes

Si la situation demeure complexe financièrement et moralement pour les pigistes qui ont des employeurs stables, elle l’est davantage pour les journalistes débutants. Bien souvent, ils totalisent un nombre insuffisant d’heures pour percevoir les allocations chômage. Beaucoup nous ont confié leurs craintes face à l’avenir et leur frustration quant aux occasions manquées.

Matthieu Message n’a plus aucune pige depuis le début du confinement.

Matthieu Message, 27 ans, jonglait entre RMC, BFM et les antennes de Radio France. Pendant le confinement, aucune n’a fait appel à lui malgré ses relances. La crise l’a surtout privé d’une belle opportunité : « Je devais faire les journaux dans la matinale du 5/7 à France Inter en avril et en mai. »

Tout comme Matthieu, Loïc Bongeot se faisait sa place à France Bleu Auxerre avant que la Covid-19 ne frappe. Après quelques piges en février, tout s’est arrêté. Matthieu et Loïc sont dans un entre-deux : ils n’ont pas suffisamment pigé pour bénéficier des mesures d’indemnisation. Une fracture se dessine alors entre les pigistes déjà précaires avant la crise et ceux mieux installés. 

S’ils ne travaillent pas pendant le confinement, les pigistes réguliers de Radio France perçoivent une indemnité dont le montant correspond à la moyenne de leurs revenus de septembre à février. C’est le cas d’Antoine Martin, spécialisé dans le sport. Le jeune homme de 25 ans pigeait pour Canal+ en plus de Radio France et gagnait auparavant 2 200 euros nets par mois. Il n’avait pas vraiment pris conscience des inconvénients de la pige : « On est un peu des marionnettes. On est un métier à risque mais je prenais ça sur le ton de la rigolade. Ça me donne vraiment envie d’avoir un contrat. » Grâce à l’indemnisation de Radio France et aux allocations chômage, Antoine garde la tête hors de l’eau.

« On est un peu des marionnettes. On est un métier à risque mais je prenais ça sur le ton de la rigolade. Ça me donne vraiment envie d’avoir un contrat. »

Antoine Martin, journaliste sportif

Même si ce dispositif ne s’applique pas à tous, la SNJ se félicite de sa mise en place : « Il fallait assurer la continuité de l’antenne et les conditions de sécurité sanitaire pour les titulaires qui continuaient de venir en station. Il fallait d’abord gérer l’urgence, puis dans un second temps, les questions liées aux ressources humaines. Ce système est le meilleur, il permet une continuité de rémunération. »

Quand le planning est vide et que les propositions de pige restent sans réponse, Pôle emploi est le dernier recours. Alors que certains sont inscrits depuis des années et utilisent les allocations pour combler les mois creux, d’autres ont dû s’inscrire dans l’urgence, lorsque la pandémie s’est déclarée.

C’est ce qu’a fait Clément Buzalka, sans grande conviction puisqu’il se dit être « limite au niveau des cotisations, surtout avec la nouvelle réforme ». En mars, ce journaliste de 21 ans a dû cesser de travailler pour Radio France et France Télévisions.

Il redoute le « parcours du combattant de l’inscription : quand on leur dit qu’on est pigiste, ils répondent : “C’est quoi ? Intermittent ?” Personne ne sait ce que c’est, il y a une méconnaissance qui nous dessert complètement, encore plus pendant le confinement. C’est un statut tellement à part que c’est difficile d’avoir des réponses. »

Clément Buzalka a dû s’inscrire en urgence à Pôle Emploi lorsque la crise sanitaire a commencé.

Cécile Hautefeuille, elle-même pigiste et autrice de La Machine infernale : racontez-moi Pôle Emploi (Rocher, 2017), connaît bien ces problématiques. Elle pointe du doigt un système et un langage bureaucratiques hors de portée des conseillers : « Ils doivent avaler de nouvelles réglementations constamment. Même moi, je m’arrache les cheveux sur certains points. Quand vous êtes à Pôle Emploi, vous voulez que le conseiller comprenne votre situation car c’est son travail. Mais avec le recul, il est compliqué de les blâmer. »

Elle a pour habitude de conseiller aux pigistes de se renseigner sur leurs droits et de parfaitement maîtriser le calcul des allocations. Avec l’entrée en vigueur de la réforme de l’assurance chômage en 2019, une réforme « scélérate » selon elle, qui prolonge les durées de cotisation et modifie le calcul des allocations, Cécile Hautefeuille craint que cela ne leur complique encore plus la tâche.

Face au Covid-19, chaque rédaction a réagi différemment. Certaines ont continué à faire appel à leurs pigistes, à l’instar du service reportage d’Europe 1. Mais pour nombre d’entre eux, la situation s’est brutalement dégradée. Le 20 mai, NextRadioTV, la maison-mère de BFMTV et RMC, annonçait un plan social qui prévoyait de diviser par deux le recours aux intermittents, aux pigistes et aux consultants. Une mauvaise nouvelle redoutée par nombre de pigistes. Face à l’incertitude, tous, même les mieux installés, nous ont confié leur crainte de l’avenir.

Clémentine Le Ridée

@clem_led
26 ans
Termine son Master journalisme à l’EPJT
Passée par Ouest France et Radio Phénix
S’intéresse à la politique et aux sujets de société

 

Transparence : les médias brisent la glace

Transparence : les médias brisent la glace

Transparence

Les médias brisent la glace
Satisfaire la curiosité du public, rétablir la confiance, inventer de nouveaux formats : la transparence dans la fabrication de l’information répond à de nombreuses attentes. Ici la rédaction de France 24. Photo : Maison des journalistes.

La crise de confiance pousse les médias à inviter le public dans la fabrique de l’info. Le maître-mot : transparence. Un challenge pour les rédactions qui innovent pour créer un lien nouveau avec leur public.

Par François Blanchard

Une version de cet article a été publié une première fois dans le n° 53 des Clés de la presse

n studio de radio improvisé dans une cuisine, une charlotte sur la bonnette du micro, une conférence de rédaction par visioconférence… La crise sanitaire que connaît la France touche tous les secteurs et n’épargne pas les médias. Confinement oblige, les journalistes s’adaptent… et le font savoir.

En télétravail ou sur le terrain, ils partagent avec leur public les conditions particulières dans lesquelles ils travaillent. Comme s’il fallait montrer qu’en toute situation, l’information perdurait. Aucun média ne s’est soustrait à l’exercice, que ce soit avec un article, des photos, un journal de bord ou une série de vidéos.

La rédaction de France Bleu Berry confinée. Photos : France Bleu Berry

Rarement on aura vu des journalistes se montrer autant. S’ils se sentent à l’aise pour le faire, c’est que la donne a changé. Désormais, les journalistes ne se contentent plus d’informer. Ils montrent comment ils y parviennent. Une tendance qui correspond avec la crise de défiance médiatique dont le mouvement des Gilets jaunes fut l’un des révélateurs. Le fossé se creuse entre public et médias comme le montre chaque année le baromètre de La Croix.

 

Face à ce constat, les médias jouent la carte de la transparence. Pour convaincre de leur bonne foi et battre en brèche les idées reçues sur le métier, les journalistes montrent comment ils travaillent et font leurs choix. Jean-Marie Charon, sociologue et spécialiste des médias, soutient cette tendance qu’il observe depuis « une petite décennie » : « Il faut pouvoir montrer que l’information est le produit d’un travail de professionnel, à un moment donné et avec un système de contraintes bien précis. »

Au Monde, la direction est soucieuse d’ouvrir aux profanes l’espace sacré que serait la rédaction. « Ça passe par un peu d’humilité, ce qui n’a pas toujours été le fort des journalistes du Monde », reconnaît Gilles van Kote, fraîchement nommé au tout nouveau poste de directeur délégué aux relations avec le lecteur. Sa nomination doit acter un tournant dans le rapport du journal avec le public. « Mon rôle est d’enrichir la relation entre la rédaction et nos lecteurs, d’aller à leur rencontre et de faire sortir la rédaction de ses bases parisiennes. »

Parmi ses nombreuses missions, le pilotage d’une nouvelle section du Monde.fr, à venir pour la rentrée 2020. « On y expliquera la gouvernance du journal, son modèle économique, comment on le fabrique. On pourra aussi expliquer nos formats, comment on écrit un éditorial par exemple. Pour nous, ça peut paraître évident mais ça ne l’est pas tant que ça. » En résumé, « tout ce qui peut donner de la transparence. Il en a manqué parfois ».

Pour des médias plus récents, la démarche semble davantage naturelle. Tout jeune magazine, La Croix L’Hebdo a pensé la transparence comme partie intégrante de son ADN. Dans chaque numéro, la rédaction explique ses choix par de petits encarts que l’on retrouve au fil des pages : « Pourquoi nous l’avons fait » en tête du sujet de une, « Pourquoi elle/pourquoi lui » avant une interview ou encore « Comment nous l’avons fait » après un reportage.

Les dessous de leurs enquêtes sont aussi expliqués face caméra sur leur chaîne YouTube (voir vidéo ci-dessus). « Cela fait partie du lien plus proche et plus complice que l’on veut tisser avec nos lecteurs », témoigne Anne Ponce, directrice de la rédaction.

​Une expérience menée dans la phase projet du magazine a confirmé ce besoin d’explication. « Une de nos journalistes était partie en reportage dans une colonie israélienne. Nous ne savions pas comment l’article allait être perçu par nos lecteurs : on nous accuse tantôt d’être pro-israéliens, tantôt pro-palestiniens », commente Anne Ponce.

Dans un numéro test de L’Hebdo, le reportage paraît avec un texte où la reporter détaille ses motivations à se rendre dans cette colonie. Dans le quotidien, l’article est publié sans élément de contexte. Résultat ? « Nous avons reçu beaucoup de courriers de lecteurs en colère pour le quotidien, aucun pour le magazine. » 

« Il y a vingt ans, l’idée de médias plus transparents ne passait pas »

Jean-Marie Charon, sociologue des médias

« Nous avons des comptes à rendre à nos lecteurs », résume Anne Ponce. Voilà une idée qui fait son chemin et qui, il n’y a encore pas si longtemps, n’était pas partagée par tous. « Il y a vingt ans, l’idée de médias plus transparents ne passait pas », se souvient Jean-Marie Charon, alors auteur d’un rapport sur la déontologie de l’information. « Robert Namias [directeur de l’information à TF1], François-Régis Hutin [Ouest-France], Bruno Frappat [Le Monde, La Croix] étaient carrément hostiles. Ils estimaient que c’était à eux d’assumer les choix de la rédaction. Un point c’est tout. »

Mais les mentalités ont changé. Et les journalistes s’autorisent à raconter ce qui était d’ordinaire « inracontable ». Professeure de journalisme numérique à l’université de Neuchâtel, Nathalie Pignard-Cheynel fait remonter cette envie au milieu des années deux mille. « Beaucoup de journalistes utilisaient des blogs pour raconter le off et les anecdotes croustillantes. A l’époque, c’était assez nouveau et perçu comme presque transgressif. À la différence de maintenant, ils le faisaient toujours à titre individuel et pas au nom de l’institution. »

Le web ouvre de nouvelles portes

Par le passé, certains médias ouvraient déjà leur rédaction au public. Pour de grandes occasions, un anniversaire par exemple. Ce qui change, c’est que les coulisses sont maintenant dévoilées de façon régulières, le plus souvent grâce à internet. « Le Web a apporté tout une culture de la transparence qui a mis un peu de temps à se traduire dans les médias », analyse Nathalie Pignard-Cheynel.

« À côté du canal officiel, les rédactions ont compris qu’elles pouvaient développer une activité plus conversationnelle, plus informelle, plus incarnée aussi. » Vidéos sur les réseaux sociaux, espace dédié sur les site web ou même podcast (comme La Croix ou Ouest-France), les médias explorent tous les formats numériques pour se raconter.

L’Agence France-Presse (AFP) est l’un des premiers médias français à créer son propre blog réservé aux coulisses de l’information. Depuis 2012, les reporters de l’agence partagent sur Making-of les conditions (souvent hors-norme) de leurs reportages. « Nous nous sommes rendus compte qu’il y avait énormément d’histoires qui nous échappaient à cause du format un peu rigide de l’AFP », explique Roland de Courson, cocréateur du blog.

« Une dépêche, c’est un style très impersonnel, poursuit-il. Tout le côté humain passe à la trappe. Or raconter les sentiments qui nous traversent quand nous couvrons un événement, c’est parfois beaucoup plus parlant. » Ces émotions qui n’entrent pas dans le moule de la dépêche, on les retrouve dans les articles de Making-of, tous écrits à la première personne. Conçu comme un instrument pédagogique, le blog « s’est vite transformé en récupérateur d’histoire ».

Fred Dufour, photojournaliste à l’AFP, raconte sa rencontre avec un enfant blessé par une machette, en Centrafrique (capture d’écran)

En Belgique, la Radio-Télévision belge de la Communauté française (RTBF) fait de la transparence une véritable stratégie transmédia. En 2018, elle lance sur son site web la rubrique « Inside » pour expliquer ses choix éditoriaux. « On voulait aller plus loin que simplement répondre par mail aux questions que l’on recevait », explique Louise Monaux, médiatrice à la RTBF.  Un exercice de pédagogie censé profiter au public comme à la rédaction« Les journalistes apprécient. C’est une sorte de pause qui fait évoluer leur regard sur le métier. »

Pourquoi ne pas donner l’identité d’un terroriste ?, la RTBF compte-t-elle assez d’expertes ?, jusqu’où vont les journalistes pour « faire du clic » ?, la rédaction a-t-elle son mot à dire sur la publicité diffusée ?, pourquoi diffuser la photo d’un corps noyé ?, la RTBF ne fait-elle que recopier des dépêches ? « Inside » répond sans tabou à toutes les questions que le public est en droit de se poser. Les articles relatent des discussions internes à la rédaction et font intervenir des chercheurs spécialistes des médias.

« Avec “Inside”, la rédaction accepte beaucoup plus la critique qu’avant, se satisfait Louise Monaux. Quand j’ai commencé la médiation, je relayais des remarques du public sur la façon dont on avait mené un débat ou titré un article. Les réactions des journalistes étaient parfois assez méprisantes. »

Un an après, le dispositif est un tel succès que la direction décide d’étendre la démarche « Inside » à d’autres contenus. Émission de télévision, vidéos diffusées sur les réseaux sociaux, chroniques radio, visites guidées et ateliers médias… « Inside » devient une marque que la RTBF porte comme un gage de transparence et d’écoute du public.

Pour Camille Laville, chercheuse en sciences de l’information et de la communication à l’université de Nice, la dimension marketing n’est pas à négliger.

« C’est devenu une stratégie incontournable pour survivre dans un contexte de crise économique et d’hyper-concurrence. Le public se tourne d’abord vers un média parce qu’il s’identifie à lui. Les dispositifs de transparence permettent de cultiver une identité éditoriale. »

Mais gare aux promesses non-tenues. « La transparence totale est illusoire. Il ne faudrait pas faire croire au public qu’il aura accès à tout… »

Une hyper-transparence qui peut choquer

En Suisse, le quotidien francophone Le Temps brandit la transparence comme un étendard. Contrairement aux autres médias, celle-ci a d’abord été informatique.

Il y a quatre ans, le journal créait son « bac à sable », un blog animé par l’équipe numérique. « Au départ, c’était un blog très technique, raconte Gaël Hürlimann, rédacteur en chef du numérique. On y partageait notre code source à la manière de beaucoup de médias anglo-saxons. »

Le « bac à sable » est devenu un espace pour raconter les évolutions éditoriales, numériques et marketing du journal. On peut y lire des articles étonnamment clairs sur la stratégie éditoriale du journal.

« Mais à quoi peut bien servir mon article ? » explique par le détail comment la rédaction assigne un objectif à chaque article (renforcer l’image du Temps, fidéliser les abonnés, atteindre une large audience ou gagner des abonnés) duquel découle la décision de le rendre payant ou non.

Homepage du Bac à sable, le blog numérique du quotidien suisse Le Temps. Capture d’écran

Et la transparence va parfois encore plus loin. « Nous allons bientôt expliquer comment on fait pour que nos lecteurs restent plus longtemps sur le site et sentent le besoin d’y revenir le plus souvent possible. »

Cette hyper-transparence peut choquer. Dans les commentaires du blog, certains s’offusquent d’une vision commerciale du journalisme ou d’un « déballage public » inutile. « Nous sommes une entreprise. Nous avons des impératifs commerciaux, assume Gaël Hürlimann, qui se dit prêt à  casser l’image romantique du journaliste écrivain qui écrirait pour la beauté de l’art. »

Plus récemment, Le Temps a aussi inauguré Hyperlien, une plateforme dédiée à l’interactivité entre les lecteurs et la rédaction. On y retrouve les courriers des lecteurs, des événement organisés par le journal, des articles expliquant les choix éditoriaux de la rédaction et des making-of.

« La transparence n’est pas le marketing de soi. On peut parler du travail des journalistes sans tomber dans la survalorisation du métier »

Camille Laville, chercheuse en sciences de l’information et de la communication

Si toutes ces initiatives ont mis du temps à émerger, c’est que parler de son travail n’est pas naturel pour tous les journalistes. Certains ont pu considérer que ce n’était simplement « pas leur job », quand d’autres craignaient de renvoyer l’image d’un entre-soi. « Quand on a lancé le Making-of à l’AFP, tout le monde était un peu sceptique. J’entendais des réactions comme “on va se mettre en avant” ou “ce n’est pas pudique” », se souvient Roland de Courson.

Petit à petit, les barrières qui empêchaient les journalistes de parler d’eux-mêmes tombent. Une bonne nouvelle pour la chercheuse Camille Laville, à condition de trouver le bon équilibre. « La transparence n’est pas le marketing de soi. On peut parler du travail des journalistes sans tomber dans la survalorisation du métier. »

C’est ce que fait Laetitia Gayet, tous les étés depuis quatre ans, en interrogeant les reporters de Radio France sur les ondes France Inter. « Je pose les questions non pas comme à un collègue journaliste mais comme à un invité. Moi-même, j’ignore tout de leur travail. Alors je suis très curieuse. » Preuve qu’on peut interviewer un journaliste comme n’importe quel autre acteur de la société.

François Blanchard

@francois_blcd
22 ans
Termine son Master à l’EPJT avec cette enquête.
Passé par La Croix et Ouest-France à Laval et Saint-Brieuc.
Passionné d’histoire, aime aussi la culture et le sport.
Se destine à la presse écrite et au Web.

Les dessous de la vente des nudes

Les dessous de la vente des nudes

Les dessous de la vente de nudes

Photo : Cassandre Riverain/EPJT

Sur les réseaux sociaux, la vente de photos dénudées s’est largement développée ces derniers mois. Entre vendeuses, arnaqueurs et clients, un véritable écosystème a vu le jour.

Par Fridolin Ngoulou, Alice Porcher, Cassandre Riverain (photos)
BD : Honorine Leclère/Académie Brassart Delcourt

lt je vends des nudes à la demande, DM si intéressé ! #nudes #sendnudes » Une minute après le premier tweet de Léna, notre faux profil de jeune fille de 15 ans, des messages commencent déjà à arriver. « Salut », « Tu peux envoyer une photo, je te paie après », « T’as vraiment 15 ans ? », « Combien les nudes ? »… Les propositions fusent.

Ce phénomène s’est largement développé sur Twitter. De plus en plus de personnes se prennent en photo, nues, pour échanger ou vendre leurs images.

Nous essayons d’en savoir plus : qui sont ces personnes prêtes à acheter des photos d’une adolescente de 15 ans ? Certains ont entre 15 et 20 ans, veulent discuter un peu, mais surtout échanger des photos. Même en précisant que tout est payant, d’autres envoient des photos de leur pénis et demandent un nude en retour.

Entre deux messages de garçons cherchant à s’amuser, l’un attire notre attention. Pascal, 57 ans, demande à Léna si elle « aime bien discuter avec des vieux cochons », comment est-elle habillée dans sa « chambre de petite coquine », puis demande des photos d’elle, habillée, parce que « des nudes à 15 ans, c’est de la pédophilie pour ceux qui t’en achèteront ».

Un autre homme de 30 ans explique : « Je ne suis pas pédophile et je voudrais voir à quoi tu ressembles avant de te prendre des nudes. » Ces hommes, conscients d’être à la limite de l’illégalité, poursuivent quand même la conversation dans l’optique d’acheter ou de recevoir gratuitement des photos de la jeune fille.

Pour prendre des nudes, les vendeuses utilisent le matériel qu’elles ont à disposition, comme leur téléphone portable.

La vogue des nudes ne touche pas que les mineures sur Twitter. Nous avons aussi testé le réseau social avec des profils plus âgés.

Une bouche et un œil en photos de profil, des faux prénoms – Chloé, une jeune femme de 22 ans et Manu, un homme de 24 ans – et nous tweetons tout de suite : « Je recherche des nudes. »

Celle qui rencontre le plus de succès, c’est Chloé. Mais si des hommes lui envoient des photos, ce n’est pas pour les vendre, mais pour en recevoir en échange. « Je considère que c’est de l’amusement », « je ne suis pas là pour faire de l’argent, c’est pour du plaisir et c’est tout », expliquent-ils.

Manu se fait aborder par des vendeuses. Nous essayons de discuter avec elles, pour connaître leur âge, leur ancienneté sur le réseau, combien elles gagnent… Certaines répondent facilement. D’autres ignorent les messages en voyant que Manu traîne pour acheter des photos.

Un business quasi-professionnel

Depuis quelques mois, le nombre de comptes Twitter vendeurs de nudes a explosé. Pour en trouver, pas besoin de chercher bien loin : les vendeuses tweetent avec des hashtags dédiés à la vente de photos et vidéos dénudées. #sellnudes, #paypigs, #moneymiss… Taper ces mots dans la barre de recherche Twitter permet de trouver les tweets des vendeuses.

Une multitude de comptes proposent des services, plus ou moins chers. Les vendeuses postent des photos « avant-goût » pour attirer le client. Des images en sous-vêtements, plus ou moins suggestives. Ensuite, tout se passe par message privé : la vendeuse communique ses prix, le client envoie l’argent, puis reçoit un nude.

Mais parfois, les choses se compliquent. Entre les comptes de véritables vendeuses, se cachent des arnaques. Des personnes créent un faux compte. En photo, des filles qu’ils ne connaissent pas. Et ils se font passer pour elles.

Généralement, ces photos sont trouvées sur Internet. Des forums regroupent des stocks de photos, que ces personnes téléchargent pour créer leurs faux comptes.

Et les arnaqueurs font tout pour appâter le client : offres à prix réduit, messages très crus envoyés directement au client, sans attendre que lui se manifeste… Le client envoie ensuite l’argent, puis l’arnaqueur n’envoie pas de photo. À la place, il bloque le client et passe à la victime suivante.

Cette arnaque facile a créé un engouement pour les faux comptes. Cela porte souvent préjudice aux véritables vendeuses. Elles doivent prouver que leur profil est réel. Gagner la confiance du client est indispensable, puisqu’il devient méfiant.

Des vendeuses ont un système bien rôdé, un business quasi-professionnel. Elles établissent une grille de tarifs, des limites dans ce qu’elles font en vidéos… Parfois, les comptes Twitter ne sont qu’une partie de leurs activités : des escortes proposent leurs services pour « du réel ». Mais certaines vendeuses se considèrent également comme des travailleuses du sexe.

Julie considère la vente de nudes comme un travail, elle y consacre certaines de ces journées.

Pour mieux comprendre leurs motivations, nous avons contacté une vendeuse de nudes, Julie*, et deux jeunes hommes, Nicolas* et Simon*, derrière des comptes d’arnaque.

Julie a 21 ans. Pour elle, vendre des nudes sur Twitter, c’est un travail du sexe comme un autre, « même si le procédé n’est pas le même, puisque virtuel, la finalité de ces ventes est sexuelle. »

Elle vend ses photos depuis un an. Julie s’est lancée dans ce commerce alors qu’elle était dans une période difficile de sa vie. En dépression, sans emploi, sans revenu. Mais avec un loyer à payer.

Peu après avoir rouvert son compte Twitter, elle poste des photos d’elle un peu dénudée. Les retours sont « positifs » : beaucoup de retweet, de like. Elle se décide alors à vendre ses photos.

« Je ne fais pas ça pour le plaisir, c’est vraiment comme un travail pour moi »

Julie

Pour garder un réseau actif d’acheteurs, les nudeuses rappellent régulièrement leur activité de vente à leurs abonnés Twitter, leurs followers. Par messages privés avec les clients réguliers, par exemple.

Sinon, elles postent des photos d’elles en lingerie. En légende, un message type : « Je vends toujours mes nudes, DM pour informations et tarifs. » Les montants varient en fonction du contenu de la commande.

Avec Julie, le premier prix est à 20 euros, pour trois photos en lingerie. Le contenu le plus cher s’élève à 275 euros : une vidéo dans laquelle elle se masturbe.

Pendant huit mois, Julie a vendu ses photos à temps plein. Pendant cette période, elle a gagné 11 000 euros nets, ses revenus n’étant pas déclarés.

Les faux profils de vendeuses de nudes ont des caractéristiques communes. Passez la souris sur l’image et cliquez sur les éléments pour avoir plus de détails. Dessin : Anouska Kavanagh

Aujourd’hui, elle a trouvé un emploi de vendeuse. Mais elle continue à vendre ses photos pour arrondir ses fins de mois. Elle peut gagner jusqu’à 3 000 euros en un mois, selon la demande et la régularité de ses ventes. Selon elle, l’aspect pécuniaire du commerce est la principale motivation des vendeuses.

« Je ne fais pas ça pour le plaisir, c’est vraiment comme un travail pour moi », explique Julie. Un travail qui vient avec son lot de contraintes. Le jugement des gens qui l’insultent sur les réseaux sociaux. La nécessité de fidéliser le client. Le risque de voir ses photos « fuiter ».

Julie sait que ce qu’elle fait n’est pas sans danger. Mais elle en assume les conséquences et revendique ses activités. « Mes parents sont au courant, mon copain aussi. Tant que je sais ce que je fais et que je suis prête à assumer en cas de problème, ils me font confiance », explique la jeune femme.

« Au début, je me suis fait arnaquer par des clients. J’envoyais les photos avant de recevoir le virement. » Maintenant, son fonctionnement est rôdé. Julie contrôle son business : grille de tarifs, stock de photos et de vidéos…

Seul problème : les plateformes de virement instantané bloquent parfois ses comptes, lorsqu’elle reçoit une trop grosse somme d’argent.

L’argent est également la motivation principale des arnaqueurs. Nicolas, 17 ans, fait partie d’un réseau d’hommes qui gèrent des faux comptes de vendeuses. Il l’a intégré en octobre 2019 par le biais d’un ami qui lui a expliqué qu’« il avait un bon plan pour gagner de l’argent facilement ».

Après avoir accepté l’offre, Nicolas a suivi une courte formation sur la tenue du compte Twitter et a reçu un pack de photos de jeunes filles à envoyer à ses victimes potentielles.

La formation, proposée par un utilisateur du forum en ligne Lilith.id (désormais fermé), comprend le suivi du compte, l’apport des premiers abonnés, un pack de photos et une solution pour gérer les litiges avec les acheteurs. Tout cela pour le prix de 10 euros. Après sa formation, Nicolas gérait trois faux comptes de vendeuses.

Simon, 16 ans, nous explique qu’avec son faux compte, il parvenait à gagner 700 euros par mois. Il trouvait lui aussi les photos qu’il utilisait pour son faux compte sur le forum Lilith.id.

« 1RT + 1 follow = une surprise en DM »

La méthode des arnaqueurs comme Simon et Nicolas est très simple. Ils commencent par appâter les potentielles victimes en postant plusieurs nudes sur les faux comptes Twitter qu’ils ont créés. Pour donner plus de crédibilité à ces comptes, ils s’abonnent à un grand nombre de personnes, souvent d’autres arnaqueurs qu’ils connaissent.

Après avoir posté quelques photos, les arnaqueurs essaient d’attirer leurs abonnés. Ils leur font miroiter une récompense pour leur fidélité et tweetent des messages tels que  « 1RT + 1 follow = une surprise en DM ». Une fois que les clients viennent réclamer leur surprise, c’est-à-dire un nude, les arnaqueurs leur transmettent une cagnotte Paypal, avant de disparaître une fois le virement reçu.

Simon nous a expliqué les similitudes entre tous ces faux profils de vendeuses. Ils utilisent toujours les mêmes biographies, parlent crûment aux hommes qui veulent leur acheter des photos et proposent des prix défiant toute concurrence. Les photos se vendent de 2 à 5 euros, quand les vidéos sont proposées à 10 euros.

Les comptes d’arnaqueurs sont également repérables grâce à leur peu d’ancienneté : un profil qui dit vendre des nudes et qui a été créé le mois même est souvent synonyme de fraude.

Pour récupérer des nudes, les arnaqueurs vont sur des forums qui en mettent à disposition. Après s’être inscrits et avoir répondu au post qui les intéresse, ils peuvent télécharger les photos via un lien.

Même si le forum Lilith.id est désormais fermé, de nombreuses photos sont accessibles sur Internet, rien qu’en tapant « nudes » dans la barre de recherche. Plusieurs sites proposent des packs de photos et de vidéos à caractère pornographique à télécharger contre une inscription. Les arnaqueurs se font ensuite passer pour une jeune femme qui vendraient ces images d’elle-même. Ils appellent cette escroquerie le e-whoring.

Les utilisateurs de ces forums partagent gratuitement des dossiers entiers de contenus volés. Les légendes des packs assimilent le contenu à des annonces commerciales avec des termes tels que « blondie girl », « best brunette pack », « sexy teens » ou encore « nudes asian girl ». Les arnaqueurs n’ont plus qu’à choisir le pack qui les intéresse, comme s’ils faisaient du shopping.

S’ils sont inscrits sur le forum, ils sont redirigés vers un site de téléchargement et n’ont qu’à cliquer sur le lien pour avoir accès aux contenus.

Ces dossiers peuvent peser jusqu’à des dizaines de giga-octets de photos ou de vidéos. Bien évidemment, aucune des jeunes femmes présentes sur ces vidéos n’a donné son accord pour que son image soit diffusée de la sorte.

Légalement parlant, il s’agit d’une atteinte à la vie privée d’autrui, avec circonstance aggravante comme le précise l’article 226-2-1 du Code pénal : « Lorsque les délits prévus aux articles 226-0 et 226-2 portent sur des paroles ou des images présentant un caractère sexuel prises dans un lieu public ou privé, les peines sont portées à deux ans d’emprisonnement et à 60 000 euros d’amende. »

Sur le faux profil de la mineure de 15 ans, nous avons reçu beaucoup de messages suggestifs d’hommes.

L’un des mots-clés des arnaqueurs sur les forums est le terme teens, qui signifie adolescente, en anglais. De nombreux dossiers de photos sont étiquetés ainsi et beaucoup de faux profils de vendeuses sont ceux de jeunes filles mineures.

Parmi les comptes Twitter que nous avons repérés, certains partagent des photos de jeunes filles qui sont loin de paraître majeures, ce qui constitue un délit de pédopornographie. L’article 227-23 du Code pénal dispose ainsi : « Le fait, en vue de sa diffusion, de fixer, d’enregistrer ou de transmettre l’image ou la représentation d’un mineur lorsque cette image ou cette représentation présente un caractère pornographique est puni de cinq ans d’emprisonnement et de 75 000 euros d’amende. Lorsque l’image ou la représentation concerne un mineur de 15 ans, ces faits sont punis même s’ils n’ont pas été commis en vue de la diffusion de cette image ou représentation. »

Bien souvent, parmi les arnaqueurs, les mineurs qui partagent ces photos sont loin de se douter du caractère pédopornographique du contenu. Et les adultes tentent de minimiser les faits en niant le caractère pédophile de leur requête.

Sur les réseaux sociaux, le business des nudes continue de prospérer. De nombreux faux profils voient constamment le jour, encore en mai 2020. Julie, de son côté, prévoit de monter son auto-entreprise. En déclarant ses activités de « photographe », elle pourra toucher les bénéfices de son travail, sans crainte.

(*) Les prénoms ont été modifiés.

La bande dessinée a été réalisée dans le cadre d’un partenariat entre l’École publique de journalisme de Tours et l’Académie Brassart Delcourt.

Fridolin Ngoulou

@fridolinngoulou

35 ans.
Étudiant en journalisme à l’EPJT.
Passionné par la presse écrite et le web, aime les reportages sur l’environnement, le tourisme, l’économie et les faits sociaux.
Journaliste auparavant à l’Agence centrafrique presse et le Réseau des journalistes pour les droits de l’homme en République centrafricaine (RCA).

Alice Porcher

@porcheralice

22 ans.
Étudiante en journalisme à l’EPJT.
Passée par le Bonhomme Picard et le Courrier Picard.
S’intéresse aux questions de société et à la culture.
Se destine à la presse écrite généraliste.

Cassandre Riverain

@CassandreRvr

23 ans.
Étudiante en journalisme à l’EPJT.
Passée par la Nouvelle République et Ouest France.
S’intéresse aux questions de société, notamment aux questions de genre et au féminisme.
Se destine à l’investigation en presse écrite.