Joutes fluviales sur le Cher

Joutes fluviales sur le Cher

Joutes fluviales sur le Cher

Le cours du Cher à Chissay-en-Touraine dans le Loir-et-Cher. Photo : Rémi Carton/EPJT

Sur le Cher, différents intérêts s’opposent à propos de la bonne gestion du cours d’eau. Poissons, barrages, pollution, tourisme… Les enjeux sont nombreux, mais les solutions ne font pas consensus.

Par Laura Alliche, Rémi Carton et Caroline Frühauf

Un dimache matin de janvier. Il est 10 h 30 lorsque l’équipage quitte le port. Les longues rames battent l’eau glaciale du Cher à un rythme irrégulier. À la barre, le capitaine hausse le ton contre les dix rameurs qui l’accompagnent : « Si vous ne ramez pas ensemble les gars, ça ne va pas le faire ! » Petit à petit, la cadence s’installe et l’embarcation remonte tranquillement la rivière.

Capitaine du navire, Alain Gilbert est aussi le président de l’association des Bateliers du Cher qui réunit une quarantaine d’adhérents dans le petit village de Savonnières (Indre-et-Loire). Elle a été créée en 1992, à l’initiative de descendants de bateliers. Au XVIIIe et XIXe siècle, le village était très fréquenté par la batellerie qui utilisait la rivière pour transporter les marchandises.

Avec sa place du marché située qu’à quelques pas du port, Savonnières est resté un village tourné vers l’eau. Même si le développement du chemin de fer a eu raison, depuis longtemps, de la navigation marchande. Les Bateliers du Cher se réunissent tous les samedis pour valoriser ce patrimoine fluvial. Ensemble, ils construisent et entretiennent des bateaux d’époque, c’est-à-dire à voile ou à rames, toujours avec un fond plat pour naviguer sur les rivières peu profondes. Près d’une dizaine de leurs navires mouillent dans le port. L’été, l’association propose aux touristes des balades sur le Cher.

Ils naviguaient en Cher peinards

Aujourd’hui, ils naviguent sur leur dernière construction : une plate de Loire de 12 mètres. « Elle est conçue pour accueillir dix rameurs et un barreur », explique Alain Gilbert. Ils sont suivis de près par deux adhérents en bateau à moteur. « Faut ramer plus vite à bâbord », s’exclame l’un d’eux.

Le groupe est en plein entraînement. Ils ont prévu de participer à la prochaine édition de la Vogalonga, le festival international de bateaux traditionnels de Venise. Ils auront à cœur d’y représenter la batellerie de la Loire et du Cher. En attendant, il faut s’entraîner pour s’assurer de terminer la randonnée nautique de 32 kilomètres dans le lagon vénitien. 

En s’éloignant du village, le bateau traverse une nature de plus en plus sauvage. Les berges sont couvertes d’une épaisse végétation et quelques poissons sont visibles dans l’eau peu profonde. Sur une des rives, un arbre menace de s’effondrer. Son tronc a été attaqué dans la nuit par des castors qui ont élu domicile dans le secteur.

Derrière ce décor de carte postale, se cachent de virulents débats sur la bonne gestion du cours d’eau. Un sujet surtout déchaîne les passions : les barrages. En hiver, période humide, le niveau du Cher est naturellement haut. En été, période sèche, la navigation est possible uniquement grâce aux retenues d’eau formées par les barrages. Ceux-ci permettent l’exploitation touristique du Cher.

Cependant, la rivière est empruntée par plusieurs espèces protégées de poissons migrateurs. Des directives interdisent la mise en place des barrages pendant la période de migration. Ici est le nœud du problème. La fin de cette période correspond au début de l’été, quand le tourisme bat son plein. Pour le secteur, la baisse du niveau d’eau entraîne un important manque à gagner.

« Ce sont les écolos à Paris qui font la loi », déplore Vincent Louault, le président du Nouvel espace du Cher (NEC). « Ils ont une image de carte postale un peu vérolée de la situation. » Le NEC gère la rivière sur sa portion canalisée de 86 kilomètres, entre Saint-Aignan (Loir-et-Cher) et Villandry (Indre-et-Loire).

Il a été créé pour centraliser les compétences de toutes les précédentes entités qui se partageait la gestion de la rivière. « C’est l’aboutissement après un gros bazar où il ne se passait rien », explique Vincent Louault. Entretien de la rivière, surveillance du niveau d’eau, gestion des barrages, valorisation du patrimoine fluvial… il supervise toutes les activités du Cher. 

Diaporama : Caroline Frühauf/EPJT. Photos : Rémi Carton/EPJT

Le NEC est contraint de respecter les directives qui interdisent la mise en place des barrages au printemps. Car même si cela permettrait au tourisme fluvial de se développer, cela bloquerait les poissons migrateurs du Cher. Entre écologie et économie, l’équilibre est biaisé pour Vincent Louault. La préservation de la biodiversité se ferait au détriment des habitants qui vivent du tourisme. 

Vincent Louault déplore la fermeté́ des agents de l’État contre les barrages. Il ne comprend pas cette politique. « Sur l’eau, c’est simple, il ne faut plus toucher à rien. » Pour lui, les ouvrages, qui sont pour l’instant remontés le 20 juin, devraient l’être à partir du 20 avril. Une utilisation touristique du Cher serait alors possible, grâce à des voies navigables

Le Cher, nid de poissons

De son côté, l’agence de l’eau se concentre sur la continuité écologique : la bonne circulation des espèces dans la rivière. Les agences sont au nombre de six en France. Elles ont pour mission la préservation de l’eau et de la biodiversité aquatique dans une zone déterminée.

L’Agence de l’eau Loire-Bretagne – en charge du Cher – investit 360 millions d’euros par an dans des projets. Un de ses objectifs est de redonner un caractère naturel à la rivière. Son représentant, David Brunet, explique que le Cher est l’un des derniers cours d’eau qui abrite des poissons migrateurs : l’anguille, la grande alose et la lamproie. 

Comme la plupart des migrateurs, la grande alose et la lamproie sont des poissons de mer qui remontent les cours d’eau pour y pondre leurs œufs. L’anguille fait le chemin inverse. Poisson de rivière, elle descend le Cher et la Loire pour se reproduire en mer. Tous les ans, l’agence constate une présence plus faible des migrateurs du Cher, ce qui explique sa fermeté sur la question des barrages. « L’alose n’est pas sportive comme le saumon et ne peut pas sauter les obstacles », alerte David Brunet.

Dans une zone touristique, comme la vallée du Cher, David Brunet est conscient que la priorité donnée aux poissons migrateurs est un choix politique. Mais, pour lui, la navigation n’est pas l’unique atout touristique de la rivière. « Il ne faut pas opposer la biodiversité à l’homme. Des itinérances douces pourraient être valorisées, comme les pistes cyclables du Cher ou la location de canoës-kayaks. »

Vidéo de l’agence de l’eau.

Les agents de l’État, qui pilotent la gestion de l’eau, révèlent une situation moins caricaturale que Vincent Louault le laisse entendre. Garants de la biodiversité, ils mènent, sur le terrain, le recensement des migrateurs du Cher.

Afin de gérer au mieux les activités de la rivière, l’Établissement public Loire, un syndicat mixte, a élaboré un schéma d’aménagement et de gestion de l’eau (Sage), adopté en 2018. Il s’agit d’établir, pendant la commission locale de l’eau (CLE), un état des lieux du cours d’eau et d’y impliquer les différents acteurs, de façon consensuelle. 

Tout le monde est impliqué dans le cadre de la CLE. Y participent trois types d’acteurs : les élus locaux, les usagers et l’établissement public de l’État, c’est-à-dire l’agence de l’eau locale. L’écologie et l’économie doivent s’entendre pour que chacun y trouve son compte. C’est une tâche difficile voire impossible pour l’animateur du Sage, Adrien Launay : « Dans la gestion d’une rivière, on trouve toujours des compromis. Malheureusement, ils ne satisfont jamais tout le monde. »

Infographie : Caroline Frühauf/EPJT

Parmi les désaccords constants entre tous ces acteurs : les rivières de contournement. Installées près des barrages, elles permettent aux poissons de contourner l’obstacle. À Tours, une rivière a été construite pour contourner le barrage de Rochepinard. Ce dispositif fait le bonheur des sportifs d’eaux vives, notamment les kayakistes, grâce à ses remous impressionnants.

Le Cher compte quatre de ces rivières. Cette solution n’est pourtant pas la plus viable selon l’agence de l’eau : « Cela coûte des millions d’euros et demande énormément d’entretien », argumente David Brunet. Il souligne qu’à chaque rivière de contournement, près d’un poisson sur trois serait bloqué. Au bout du compte, très peu finiraient leur parcours.

Pour les agents de l’État, un Sage a une durée de vie de six ans. Cependant, le président du NEC, Vincent Louault, entend bien le modifier et il a pour cela un argument de poids : la sécheresse du printemps 2019 a mis en péril le château de Chenonceau, le seul au monde à être construit à cheval sur une rivière. Elle a drastiquement fait chuter le niveau du Cher. Alors que le château perdait son miroir d’eau, sa direction tirait la sonnette d’alarme.

Sur le modèle de Venise, Chenonceau repose sur des pieux en bois qui ne doivent pas émerger de l’eau. En séchant, ils se fragiliseraient, ce qui ferait craindre l’effondrement du monument. L’animateur du Sage

Cher aval, Adrien Launay, attend toujours, pour agir, une expertise complète – en cours de réalisation – sur les conséquences potentielles de la sécheresse sur les fondations du château.

L’an passé, par arrêté, la préfecture de Loir-et-Cher a décidé de la remise en place des barrages le 18 avril 2019. Elle a fait fi du Sage qui préconisait la date du 20 juin pour barrer la rivière. Ces crispations entre les acteurs étatiques et locaux continuent, même si le confinement a mis tout le monde d’accord. « L’impact est énorme sur toutes nos activités, clame Laurent Deprick, gérant de la société de tourisme fluvial La Bélandre, voisine du château de Chenonceau. Il faut nous laisser travailler. »

Le château de Chenonceau menacé.
Thinglink : Laura Alliche/EPJT. Photo : Rémi Carton/EPJT.

Les préoccupations critiques de la gestion de l’eau ne sont pas uniquement d’ordre économique ou touristique. Jean-Pierre Pestie, riverain du Cher et auteur du livre Vision humaniste de la transition écologique, accuse les agents de l’État de déni écologique. 

En effet, le Cher est régulièrement envahi par les algues, la faute à la pollution agricole. Ludovic Durain, président de l’association Les amis du Cher canalisé, s’inquiète de la prolifération de plantes parasites et de la profusion anarchique d’algues. « Ces plantes changent la sédimentation du lit du Cher. Elles bloquent la circulation vers le lit majeur et leur présence influence la qualité de l’agriculture et du sol », détaille-t-il.

C’est pas l’homme qui prend le Cher, c’est les algues

Jules Bellard, représentant du club d’aviron Tours Métropole a tout de suite remarqué les répercussions sur son activité économique : « Aujourd’hui, le bassin n’est plus aux normes à cause des bancs de sable et des algues. Nous ne pouvons plus organiser de compétition dans notre club. » 

L’infrastructure nautique avait pourtant été conçue pour accueillir les championnats de France. Les conséquences de la sécheresse et de la pollution sont considérables pour l’aviron Tours Métropole : « Nous ne bénéficions que de cinq à six mois de pratique maximum », précise Jules Bellard.

Cette pollution est symptomatique de la situation de nombreux cours d’eau en France et inquiète les amoureux du Cher. Jean-Pierre Pestie est l’un d’entre eux. Il critique la démarche de l’État qui préconise « la libre circulation de l’eau » pour améliorer la qualité des cours d’eau. Cette libre circulation signifie qu’il faudrait abraser les barrages présents sur le Cher, pour permettre à l’eau de s’écouler naturellement.

Les algues envahissent les bords du Cher à Saint-Georges.
Photos : Rémi Carton/EPJT

« Avant de démolir des barrages, luttons contre la pollution de l’eau », propose l’ancien président de l’Association pour la défense et le développement touristique de la Vallée du Cher. Selon lui, la suppression des barrages ne changerait rien à la pollution de la rivière, mais amputerait le Cher d’un de ses atouts touristiques. 

Infographie : Laura Alliche/EPJT

Les barrages du Cher sont emblématiques et ont une dimension patrimoniale très forte. Le géographe Dominique Andrieux rappelle qu’il a été aménagé très tôt, dès le XIXe siècle, notamment pour permettre la circulation marchande. Il est devenu une rivière canalisée, ce qui a modifié son débit naturel.

Les barrages à aiguilles ont une dimension historique, construits entre 1836 et 1841, seize d’entre eux sont toujours visibles sur le Cher. Ils servent à réguler le cours d’eau explique Dominique Andrieux : « Aujourd’hui avec des étés de plus en plus chauds et la sécheresse, le niveau du Cher est maintenu grâce à quelques barrages. » Sans eux, la navigation est impossible. Même si les navires marchands ne circulent plus, les ballades sur le Cher sont toujours appréciées des touristes. Les barrages ont donc un intérêt touristique et patrimonial.

Certains veulent défendre ce patrimoine atypique. Depuis 2016, la rivière s’anime l’été grâce au festival Jour de Cher. Chaque commune construit son radeau, puis défile entre Saint-Georges et Athée-sur-Cher, en passant sous les arches du château de Chenonceau. Les participants se déguisent avant d’embarquer. Cela donne lieu à de drôles de scènes, comme celle des Dalton qui naviguent tranquillement sur le Cher.

Ce carnaval fluvial attire près de 10 000 personnes tous les ans, il met en valeur le patrimoine du Cher. Des activités insolites sont organisées au fil de l’eau, telles que le « championnat international de lancer d’aiguilles… de barrages bien sûr », s’amuse Justine Pineau, chargée d’organisation et de communication pour Jour de Cher. 

Elle décrit le festival comme un moment festif, ouvert à tous. Les écluses et les barrages sont valorisés, avec des activités de plus en plus en rapport avec l’eau. Pour elle, Jour de Cher permet au public de redécouvrir la vie fluviale et de se souvenir d’une époque oubliée.

« Les gens veulent naviguer et renaviguer à l’ancienne »

Photo : Benjamin Dubuis / Jour de Cher

La réussite de Jour de Cher témoigne du retour vers l’eau des riverains de la rivière. Pour l’historien Bernard Le Sueur, ce mouvement a débuté dans les années quatre-vingt. Les rives sont aménagées, des pistes cyclables sont crées, les populations se réapproprient un espace oublié. L’historien appelle ce phénomène la « flurbanisation ». 

Pour lui, ce rapport à l’eau était inimaginable il y a quarante ans : « On allait juste sur les bords de la Loire pour jeter sa machine à laver. » Dans les années quatre-vingt-dix, il note le retour des bateaux de plaisance : « Les gens veulent naviguer et renaviguer à l’ancienne. D’un point de vue touristique, c’est très important. »

Le Cher est à la fois un lieu de plaisance, de sérénité et d’histoire, très important pour les communes qu’il traverse. « C’est le premier sujet de discussion : il a plu, le Cher est haut ! Ou alors, c’est la sécheresse, le niveau est bas », commente Damien Hénault, maire de Montrichard-Val-de-Cher. 

Pour attirer les touristes, ce dernier mise sur les activités du Cher, mais aussi sur la plage de sa commune. Créée en 1928, celle-ci était « la carte postale de la plaisance des années folles, avec des pédalos en forme de cygne, des rameurs aux canotiers et les dames sous leurs ombrelles », décrit-il. Aujourd’hui, Le maire tente de réhabiliter ce petit bijou pour qu’il retrouve sa renomée de « plus belle plage de France sur une rivière ».

Le Cher, c’est également un ruban de nature dans un cadre urbain. À Tours, les membres de l’association de quartier des Rives du Cher rêvent d’un Cher où il fait bon vivre. Grâce à la rivière, « on ne se croit pas en pleine ville, témoigne Sandrine Mercier, une habitante. Les enfants vont voir les canards et les cygnes dans l’eau, ils regardent les poissons ». Mounia Semane, qui vit ici depuis dix-neuf ans, ajoute : « On oublie presque qu’on est dans une cité. »

Photo : Rémi Carton/EPJT

Katia Trotereau, quant à elle, ne se lasse pas du coucher de soleil, qu’elle admire du treizième étage de sa tour HLM. Toutes sont attachées au Cher, mais regrettent qu’il soit si mal entretenu dans leur quartier. Selon elles, la ville de Tours ne s’intéresse qu’aux bords de Loire et a complètement délaissé leur rivière. Maïtée Lecointre, médiatrice sociale dans le quartier, s’interroge : « Eux, ils ont Tours-sur-Loire, une superbe guinguette. Et ici, il n’y a rien. Et pourquoi pas un Tours-sur-Cher ? »

Notre enquête en sept étapes

Laura Alliche

@alliche_laura
23 ans.
Étudiante en journalisme à l’EPJT.
Passionnée par les sujets de société et l’actualité du Maghreb.
Passée par La Nouvelle République et Le Ravi.
Se destine à la presse écrite et au Web.

Rémi Carton

@remi_carton
23 ans.
Étudiant en journalisme à l’EPJT.
Passionné de vidéo et de sujets de société.
Passé par La Nouvelle République, L’Espla et L’Ami Hebdo Lorraine
Se destine au reportage d’images pour le Web ou la télévision.

Caroline Frühauf

@carolinefruf
25 ans.
Étudiante en journalisme à l’EPJT.
Intéressée par la culture, l’environnement et le féminisme.
Passée par La Nouvelle République et France Télévisions.
Se destine à la presse écrite et au Web.

Le don à tout prix

Le don à tout prix

Le don à tout prix

Dans la rue, des recruteurs de donateurs proposent aux passants de soutenir des associations grâce à un don régulier. Ces petits soldats sont recrutés, formés et missionnés par des entreprises privées qui travaillent pour des ONG. Les prestataires jouissent d’un business aussi opaque que lucratif, qui mélange valeurs humanitaires et logique financière.

Par Julie Petitfrère, Manon Van Overbeck, Nathan Vildy
Photos : Julie Petitfrère, Nathan Vildy

Salut, salut, t’as deux minutes ? Affublée d’une parka orange à l’effigie de Care, Manon lance cette phrase à tous les passants. Pour comprendre les rouages de la collecte de dons dans la rue, notre journaliste est devenue recruteuse de donateurs. C’est dans une formation d’ONG Conseil, plus gros prestataire français du secteur, que Manon s’est infiltrée.

Un recruteur de donateurs vous invite à faire un don régulier en prélèvement mensuel à une organisation non gouvernementale (ONG). Mais derrière l’aspect humanitaire du job, la réalité est tout autre. Une pression du chiffre constante, des stratégies managériales dignes des grandes entreprises et des interactions tendues avec les passants. Pourtant, la pratique se répand et les équipes de recruteurs de donateurs, RD dans le jargon, se multiplient dans nos rues.

Les RD ne sont pas bénévoles pour une ONG mais salariés de prestataires de collecte en face à face. En clair, ONG Conseil, Cause à effet, Direct Sud, Trico, etc. sont des entreprises privées auxquelles les ONG sous-traitent la collecte. Elles emploient les RD à raison de 11 euros de l’heure en moyenne.

Le marketing de la solidarité

De son entretien d’embauche, Manon ressort confuse. Ses connaissances sur Care, ONG de lutte contre la pauvreté pour laquelle elle doit collecter des dons, n’ont été l’objet que d’une seule et unique question. Par contre, sa motivation a été sujette à quarante minutes d’interrogatoire serré.

Manon pensait postuler une mission plus portée sur l’humanitaire que sur le commercial.

Contrairement à ce que l’on peut croire, les ONG utilisent tout une panoplie de techniques de marketing direct : e-mailing, démarchage téléphonique, envoi de goodies personnalisés, etc. Elles leur permettent de développer leurs ressources, de se faire connaître, de financer salaires et missions humanitaires.

Finalement, les acteurs humanitaires agissent comme n’importe quelle entreprise. Antoine Berthier, chargé de collecte pour Action contre la faim, explique : « C’est bizarre de le dire pour une ONG, mais nous devons faire évoluer notre marque. Je dis “marque”, mais nous parlons plutôt de notoriété. »

Badge d’identification de Clément, RD pour Aides. Photo Julie Petitfrère/EPJT

Ce fonctionnement peut paraître paradoxal pour un secteur humanitaire. Jusqu’où peut aller un organisme à but non-lucratif dans la recherche de fonds ? Interrogées à ce sujet, les ONG se défendent. Audrey André, responsable de collecte pour Care France, l’affirme : « Nous avons besoin de dons et, sans action marketing, nous sommes coincés. »

Dominique Prost, la directrice de Pour un sourire d’enfant Centre n’est pas du même avis. Elle a décidé de ne pas utiliser la collecte de rue : « Nous ne pouvons pas faire n’importe quoi. Les personnes qui donnent doivent connaître les tenants et les aboutissants de nos actions. » Et il est bien difficile de livrer toutes ces informations avec un simple discours aux passants.

La Fondation Abbé-Pierre agit essentiellement grâce à la générosité du public mais elle s’interdit également de faire de la collecte de rue. Michel Raynaud, son directeur du développement, la juge « trop intrusive ».

Dans le métier,

on s’est tous fait briser

Les stratégies marketing des ONG deviennent problématiques lorsqu’elles sont confrontées à la réalité du métier de recruteur de donateurs. Les valeurs humanitaires sont placées au second plan.

Manon raconte que lors de son entretien d’embauche, le recruteur lui explique que les qualités requises sont celles d’un « soldat de la rue ». « Nous ne sommes pas là pour sensibiliser les gens aux actions de Care, mais pour trouver des dons réguliers », ajoute quelques jours plus tard son formateur.

L’expression dons réguliers est constamment martelée par recruteurs et formateurs. Elle correspond à un prélèvement bancaire mensuel, à partir de 10 euros, qui débute le mois suivant, dure idéalement à vie et se traduit dans la rue par la signature d’un bulletin et l’obtention d’un RIB.

Pour être efficace, un recruteur de donateurs doit apprendre par cœur un script qu’il récite aux passants dans le but de les pousser à être généreux. Le script est composé de quelques faits notoires sur l’ONG, de ses actions passées et présentes mais aussi des réponses qu’un RD doit apporter au passant si celui-ci fait des objections. « Je n’ai pas d’argent », « Je suis au RSA », « Je donne déjà » : tous ces arguments ont été décryptés par les formateurs pour être réfutés par un salarié aguerri.

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S’il s’en tient au script, le discours du RD devient manipulateur. Il doit rendre compte de son efficacité auprès de son manager au cours des deux briefings (dont un individuel) de la journée. Dans la rue, les RD sont confrontés à une pression qui prend plusieurs formes.

D’abord, celle du chiffre. Ils doivent trouver en moyenne trois à quatre donateurs par jour. Puis, la pression à l’emploi. Si un RD est rentable, il pourra passer la période d’essai (une à deux semaine sur une mission de cinq semaines) ou même être embauché pour un deuxième CDD.

Jean-Paul Kogan-Recoing, cofondateur et gérant d’ONG Conseil, se justifie : « Je sais très bien que le métier de recruteur de donateurs n’est pas facile. Certaines personnes font une ou deux missions avec des résultats pas terribles mais on les garde parce que le responsable d’équipe a décelé un potentiel en eux. Si c’est un mauvais pari, on s’arrête. C’est un équilibre compliqué que de gérer une équipe de recruteurs de donateurs. »

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Léa, ancienne RD, raconte pourtant qu’à la moitié de sa première mission avec Cause à effet, le deuxième prestataire du secteur, elle se voit offrir « une semaine de vacances pour souffler avant de bien finir la mission ».

À son retour, on lui fait comprendre qu’elle n’est plus la bienvenue. La raison ? Avec en moyenne un à deux donateurs par jour, le chef de mission ne la trouve pas assez productive et cherche un prétexte pour la renvoyer.

Antoine, autre RD pour Cause à effet, décrypte : « [Les prestataires] font tout pour casser le recruteur, pour l’empêcher de remettre l’autorité de la boîte en question. Ils fonctionnent comme ça : ils “brisent du bonhomme” quand tu ne fais pas de chiffre. Ils te font comprendre que c’est toi qui doit partir. Dans le métier, on s’est tous fait briser. »

Interrogé à ce sujet, Cause à effet n’a pas souhaité répondre.

La collecte de rue, telle qu’elle est décrite par les recruteurs de donateurs, n’a rien d’humanitaire. Le métier de RD est précaire, fragile et soumis à la pression du chiffre.

Solidarités international est l’un des clients de Cause à effet. Renaud Douci, son directeur du développement et de la communication, nie l’existence de cette forme de pression : « Il n’y a aucune raison de forcer la main pour les dons. La pression au bulletin n’est pas éthique et, surtout, elle n’est pas productive. » Vraie ignorance ou stratégie de communication ?

L’appât du gain

« Plus vous signez de bulletins, plus la mission rapporte à Care. » C’est ainsi que le formateur de Manon justifie l’attente de dynamisme et, surtout, de RIB. Mais que vient faire la notion de rentabilité dans le secteur humanitaire ?

Toutes les associations humanitaires n’ont pas recours à la collecte de rue. Première raison : son coût. Audrey André, de Care France, explique : « On est sur du 70 000 euros minimum pour une mission de mille heures. » Les ONG doivent attendre plus d’une année avant que le montant des dons ne leur permettent d’amortir les frais. Cette méthode de collecte demeure un luxe trop onéreux pour beaucoup.

Jean-Daniel Lopes d’OSE le confirme : « Elle est réservée aux grosses ONG, aux mastodontes de la collecte qui ont des investissements importants et une grande base de données. »

Si le procédé demeure coûteux, il est extrêmement rentable. Michel Raynaud de la Fondation Abbé-Pierre en est pleinement conscient : « La collecte de rue, ça marche. » Audrey André ne dit pas autre chose : « L’enjeu de ce recours est financier. » La méthode est même devenue « le canal financier principal de Care » car elle favorise les donations pérennes.

Dans la rue, ce sont des donateurs réguliers qui sont recherchés. Une fois qu’ils ont donné leur RIB, il y a de grandes chances pour qu’ils soutiennent l’association sur le long terme. Les ONG préfèrent mobiliser un seul donateur régulier, plutôt que plusieurs uniques, puisque le recrutement coûte à chaque fois de l’argent.

Chiffres collecte dons rue
 

Source : rapport financier 2017 d’Action contre la faim.

Les plus grandes associations humanitaires pourraient monter un programme interne de collecte de rue, sans faire appel à des entreprises prestataires. Mais ce procédé s’avère moins rentable.

Antoine Berthier, d’Action contre la faim, explique : « C’est compliqué à mettre en place pour une ONG parce que ça alourdit la masse salariale. » C’est pour cela que les acteurs humanitaires sous-traitent la collecte de rue à des entreprises privées.

Ces dernières sont devenues les premiers témoins de la rentabilité d’une telle méthode : 15 millions d’euros de chiffre d’affaires pour ONG Conseil en 2017, 8 millions pour Cause à effet en 2014 et 2 millions pour Direct Sud en 2016.

Les chiffres sont éloquents. La collecte de rue est un marché financier qui rapporte gros. Avec un portefeuille de 37 associations clientes (Aides, Care, Médecins du monde, WWF, etc.), ONG Conseil a un rôle prépondérant dans le milieu.

Jean-Paul Kogan-Recoing, son gérant, explique que sa marge sur une mission est de 4 à 5 %. Une mission facturée 70 000 euros lui rapporte ainsi 3 500 euros. Avec plus de 200 missions par an, le bénéfice annuel s’élève alors à plusieurs centaines de milliers d’euros.

Ce prestataire était seul sur le marché jusqu’en 2008. Puis il a vu d’autres entreprises s’aligner sur le marché. La première d’entre elles, Cause à effet, a été fondée par un ancien d’ONG Conseil, Julien Bosch.

Les frères devenus ennemis se livrent toujours une bataille féroce. Jean-Paul Kogan-Recoing accuse Cause à effet d’être entré sur le marché en proposant une rémunération au résultat aux associations, ce qui était interdit avant 2012.

Fort d’un marché qui compte une dizaine de prestataires, les associations ont le choix. Si les relations jouent, Vital Okomo, co-directeur de Direct-Sud, un autre prestataire, l’assure : « Les ONG ne nous choisissent plus en fonction de notre ancienneté sur le marché, mais en fonction de nos performances. »

Entre générosité et rivalité

Autour d’un verre, Manon évoque la collecte de rue et son expérience de recruteuse de donateurs. Un sujet qui fait rapidement réagir ses amis. « C’est insupportable ! Impossible de faire un pas en sortant de la fac sans qu’ils me sautent dessus », s’agace l’une d’entre eux.

Cette phrase n’étonne pas Manon. Les équipes de RD se multiplient tellement dans les grandes villes que, parfois, certaines se retrouvent au même endroit au même moment. Pourtant, il semble évident que ce n’est pas productif.

Ce phénomène n’est pas une stratégie, bien au contraire. France générosités, syndicat professionnel d’associations, représente le secteur de la générosité auprès des pouvoirs publics. En 2010, il a créé la Coordination nationale du face à face, qui orchestre la collecte de rue pour les 23 associations adhérentes.

Le planning répartit les lieux et les journées de collecte entre les différents prestataires ou ONG une fois qu’ils ont obtenu une autorisation préfectorale. Le respect de ce planning doit assurer la bonne régulation du marché et ainsi l’efficacité des collectes de dons.

Une guerre des égos qui empiète sur l’efficacité de la collecte de dons

Jean-Paul Kogan-Recoing, gérant d’ONG Conseil, explique que France générosités est « censé défendre le développement de la collecte mais met en place des restrictions ». En 2017, il a créé sa propre Autorité mixte de régulation des acteurs de collecte (Amrac).

La gestion du planning de la collecte de rue est donc disputée entre deux organismes, plus ou moins reconnus. Nicolas Trombert, chargé de collecte en face à face pour Amnesty France, est « inquiet de cette démarche [qui] met à mal tous les efforts consentis de coordination ». Le conflit d’intérêt est patent.

Vital Okomo, co-fondateur du prestataire Direct Sud le dénonce : « Jean-Paul Kogan-Recoing se veut “juge et partie”. » Il est acteur de la collecte de rue et souhaite la contrôler dans le même temps. Avec seulement neuf associations et un prestataire, l’Amrac en est encore à ses balbutiements. Cependant, elle témoigne de la naissance d’une guerre des égos qui empiète sur l’efficacité de la collecte de dons.

Manon est allée dans la rue pour mieux comprendre le métier de recruteur de donateurs. Au-delà de l’aspect solidaire du métier, elle s’est rendue compte que la rentabilité en était un aspect essentiel voire omniprésent. Les valeurs humanitaires, elles, sont mises de côté. La collecte de rue traduit une bipolarité entre profit et générosité. Une chose est sûre, Manon ne sera plus jamais un soldat de la rue.

Julie Petitfrère

@Jupetitfrere
23 ans.
Etudiante en journalisme à l’EPJT.
Aime la science politique,
la culture et la Russie.
Se destine à la télévision ou à la radio.

Manon Van Overbeck

@MVanOverbeck
23 ans.
Etudiante en journalisme à l’EPJT.
Passionnée par la politique,
le féminisme et la littérature.
Passée par
Le Courrier du parlement et La Dépêche du Midi.
Se destine à la télévision.

Nathan Vildy

@NathanVildy
21 ans.
Etudiant en journalisme à l’EPJT.
Passé par France Bleu Orléans et La Nouvelle République.
Passionné de sport, surtout d’athlétisme et de foot.
Se destine au journalisme de sport.

Les dérives de la consommation collaborative

Les dérives de la consommation collaborative

Solidarité, échange, rencontres… belle idée que la consommation collaborative. Une alternative à notre société consumériste, le plan B dans une économie en crise. Mieux manger, se déplacer à moindre frais…, les projets séduisent. A tel point que le secteur devient un vaste fourre-tout dans lequel cohabitent grosses entreprises, associations, consommateurs et militants. Le collaboratif est un terreau dans lequel germent des dérives en tout genre.

Un dossier réalisé par Thomas LABORDE, Hugo LANOË et Camille SELLIER

Un miel au goût amer. Acheter du fromage de chèvre sur Internet auprès d’un producteur du coin et récupérer le tout chez votre voisin, en sortant du boulot, ça vous dit ? Des produits locaux et des rencontres, c’est l’idée de La Ruche Qui Dit Oui !, un concept qui fait bourdonner les oreilles de certaines associations pour le maintien d’une agriculture paysanne (Amap). La start-up chercherait le profit derrière l’étendard local, social et solidaire, sans l’être. Parmi les clients de la Ruche ou les Amapiens, beaucoup pratiquent aussi le covoiturage en passant par la plate-forme Blablacar, leader européen du secteur. Ici, la polémique gronde fort. Difficile pour certains d’accepter le monopole international que la compagnie construit. À la base gratuite, la plate-forme se rémunère désormais en ponctionnant des commissions sur chaque transaction. Comme un pied-de-nez à ceux qui dénoncent sa démarche, le site s’est lancé, en Inde. La Ruche et Blablacar, deux projets qui cristallisent, chacun à leur échelle, les critiques faites au secteur collaboratif. Militer pour une consommation locale et responsable ou pour plus de solidarité entre voyageurs, c’est ce que lisent beaucoup d’entre nous sur les sites de ce type. « Rassemblons-nous pour acheter les meilleurs produits aux agriculteurs et aux artisans de nos régions », ou « You’ve got friends in Turkey (and all over the world) », (« Tu as des amis en Turquie et partout dans le monde »), « Bienvenue à la maison » telles sont les sogans affichés. Des exortations que l’on retrouve partout : rencontrez le producteur des légumes que vous mangerez le soir via La Ruche Qui Dit Oui ! ; voyagez à l’autre bout du monde en logeant gratuitement chez un local, avec qui vous partagerez de formidables moments grâce à Couchsurfing ; avec Blablacar, traversez la France en bonne compagnie et pour trois fois moins cher qu’avec la SNCF ; louez un appartement de rêve à un particulier le temps d’une nuit sur Airbnb.

Dans l’économie collaborative coexistent associations militantes et grosses entreprises.

  Infographie : Hugo LANOË

Des gestes faciles, des plans B pour contrer la grande distribution, le tourisme de masse ou les voyagistes abusifs. Le collaboratif séduit quelle que soit sa forme. Cette conception de l’économie donne l’espoir d’une société qui ne subit plus la crise, moins individualiste, plus sociale, avec une organisation horizontale du travail. Finalement, dit comme ça, il suffisait d’y penser et d’aller toquer chez le voisin.

Gratuité, lien social… et profit

L’essor d’Internet nous transforme en « prosommateur », un citoyen à la fois consommateur et producteur. Telle est une des idées prédominantes de La Nouvelle Société du coût marginal zéro de Jeremy Rifkin, économiste et essayiste américain. Il y décrypte l’ère Internet et ses effets sur la société. Une planète connectée où les individus et les plus petites structures seraient capables de remplacer les multinationales, en produisant eux-mêmes une partie des biens. L’avènement du collaboratif annoncerait alors la fin du capitalisme. Thèse audacieuse. L’époque n’est plus à la lutte contre la société de consommation. Au contraire. Il s’agit en fait d’être un « consomm’acteur », qui consomme intelligent et minimise ses frais. Rien qui remette en question le modèle capitaliste. En 2004, Casey Fenton, un jeune Américain voyageur et visionnaire, cofonde l’association à but non lucratif Couchsurfing. Sur le modèle d’un réseau social, chacun peut contacter l’autre pour « surfer son canapé » temporairement lors d’un voyage. La plate-forme est entièrement gratuite. Le mot d’ordre : système alternatif et solidarité.

La même année, Frédéric Mazzella, chercheur en physique, crée Covoiturage.fr. Cet ancêtre de Blablacar met gratuitement en contact des voyageurs qui souhaitent partagent voiture et frais afin de contourner les prix exorbitants de la SNCF. Mais ce n’est pas tout : comme Couchsurfing, Covoiturage.fr nourrit l’espoir de faire se rencontrer les citoyens autrement. Un projet de société militant, fâché avec un système capitaliste complètement déshumanisé.

Sociétés par actions et multinationales

Dix ans plus tard, ces deux plates-formes pionnières sont toujours les figures de proue de la consommation collaborative. Ce sont aussi des entreprises générant un chiffre d’affaires – non communiqué – de plusieurs centaines de millions d’euros. La première, Couchsurfing, est devenue une société par actions. Le changement de statut a largement enrichi les deux fondateurs. La seconde, Blablacar, est une multinationale implantée dans plus de 10 pays. L’esprit alternatif  des débuts est enterré. Et cette évolution s’est évidemment accompagnées d’importantes modifications : les prestations offertes par les deux sites sont désormais payantes. « C’est de l’économie, pas du social. Le secteur se développe et connaît une concurrence grandissante. Il faut donc être compétitif et rentable », commente Edouard Dumortier, fondateur de Ilokyou qui propose locations et services entre particuliers. Pour le moment, le site est gratuit. Mais son créateur envisage d’instaurer une commission de 15 % sur les transactions effectuées.

Photo : EPJT

Sur Couchsurfing.fr, pour avoir un profil d’utilisateur « vérifié », c’est-à-dire être digne de confiance en tant qu’hôte ou invité, il faut payer 25 dollars (22 euros). Sur Blablacar, chaque transaction fait l’objet d’une commission. En fonction de la date de réservation, du trajet, celle-ci évolue. Comme chez n’importe quel voyagiste. Imaginez. Ayant réservé le trajet vingt-quatre heures à l’avance, vous payez le prix requis par le conducteur plus 17,2 % de frais. Votre voisin, plus prévoyant, a réservé soixante-douze heures plus tôt. Ses frais ne s’élèvent qu’à 10,5 %. Concrètement, un trajet à 25 euros vous coûtera 29,30 euros. Votre compagnon de route, lui, ne paiera que 28 euros. Exactement comme à la SNCF.

 L’économie du partage, un marché comme un autre

Arthur de Graves, du réseau OuiShare dédié à l’économie collaborative, explique : « Il ne faut pas polariser sur le gratuit ou le payant. Le fait que le service ait une valeur, c’est normal. » Et la valeur grandissante du service de Blablacar serait justifiée par la démocratisation du covoiturage. Kévin Deniau, responsable presse de l’entreprise, justifie : « Il a fallu être sûr d’être à la hauteur, et mettre les utilisateurs en confiance. Pouvoir surveiller les abus aussi. Pour cela, il faut  embaucher du monde, ce qui a un coût. » Des entreprises comme les autres qui opèrent des levées de fond et mettent en place de véritables stratégies. Quelle place, alors, pour les projets militants restés proches de l’esprit des débuts ? Le plus gros, le mieux financé, semble toujours l’emporter. « C’est l’ordre naturel des choses », répond Philippe Moati, économiste à l’Observatoire société et consommation, loin de l’idéalisme de Jeremy Rifkin. Blablacar détient 95 % du marché du covoiturage. Difficile pour des petites plates-formes comme Covoiturage-libre.fr – pourtant gratuite et proche de l’esprit collaboratif de la première heure – de rivaliser avec les géants qui construisent un marketing abusif. L’application mobile, Uber, met en relation des particuliers et des chauffeurs professionnels. Et se revendique comme acteur du collaboratif, alors qu’il n’en est rien : via cette application, vous commandez un taxi qui n’a pas eu à payer sa licence. Un marché, rien de plus.

Chez les usagers, l’esprit n’est plus au rendez-vous

Mais il n’y a pas que les entreprises qui dérivent. Si ces dernières se sont éloignées des valeurs de l’économie du partage, l’utilisateur s’en est sensiblement écarté aussi. « Le lien social passe au second plan, souligne Philippe Moati. Il s’agit avant tout de faire un bénéfice économique. » A l’arrière des voitures, les passagers se comportent comme des usagers de la SNCF, casque sur les oreilles et mutisme total. L’esprit covoiturage n’est plus au rendez-vous. Certains conducteurs n’hésitent plus à prendre jusqu’à huit personnes dans un véhicule du type Transporter et à effectuer le même trajet plusieurs fois par jour pour faire du profit. Cela dit, pour les personnes gravement touchées par la crise, c’est aussi une nouvelle façon de survivre. Ces pratiques posent donc le problème de la régulation. En juin 2013, le Sénat a adopté une définition légale du covoiturage. L’objectif était d’en préciser la notion et de limiter les abus. Le système est ainsi défini comme le strict partage des frais de voyages sans bénéfice. Une goutte d’eau dans l’océan puisque les autres formes de consommation collaboratives doivent encore être réglementées. Le cas d’Airbnb nourrit une polémique qui est représentative des vides juridiques existants. Les hôteliers mis à mal par la concurrence de la plate-forme s’agacent. Ils ne sont pas les seuls mécontents. La mairie de Paris dénonce cette pratique qui diminuerait l’offre locative, notamment dans certains quartiers. Elle est donc partie en guerre contre les meublés touristiques et en contrôle entre 400 et 500 par an. Seules les résidences principales ont le droit d’être louées et pour des durées qui ne durent pas quatre mois par an.

Des filiales dans les paradis fiscaux

Mais revenons à Airbnb. Malgré des prix exorbitants – 117 euros la nuit pour un petit studio près de Montmartre – les touristes préfèrent le plus souvent le confort d’un appartement à celui d’une chambre d’hôtel impersonnelle. De plus, peu de particuliers déclarent les revenus générés par la location de leur logement. Félix H., 28 ans et utilisateur de Airbnb depuis deux ans, ne se ment pas : « Il n’y a rien de collaboratif chez Airbnb. J’y suis avant tout pour des raisons économiques. » L’éthique n’est plus non plus vraiment au programme. En juillet 2014, une enquête de BFM Business a révélé que la société ouvrait des filiales. Devinez où ? Dans plusieurs paradis fiscaux aux États-Unis et en Europe. L’objectif ? Payer le moins d’impôts possible évidemment. Malin, pour une entreprise dont le chiffre d’affaires annuel est estimé à 884 millions d’euros. Par sa maîtrise des rouages fiscaux, la plate-forme, s’est transformée en empire financier en capitalisant sur les biens immobiliers de chacun.

Pour aller plus loin :

« Global partage ». Documentaire Canal + réalisé par Dimitri Grimblat. « La consommation collaborative ». Emission Service Public sur France Inter par Guillaume Erner.

La pratique collaborative deviendrait finalement un moyen d’optimiser sa consommation. « Nous avons affaire au stade suprême du capitalisme, considère Philippe Moati. C’est ainsi que les entreprises marchandisent ce qui ne l’était pas jusqu’ici, à savoir la sphère privée des utilisateurs. » Concurrence, compétitivité, croissance, rentabilité, appât du gain… à se demander quel sera le plan C.

Le manque à gagner des banques

Depuis quelque mois, les banques suivent le filon collaboratif. Le financement participatif propose une alternative au prêt bancaire dont elles ne veulent pas être exclues.

Le financement participatif, ou crowdfunding, est une des grandes tendances de la consommation collaborative. Il s’agit de financer des   projets via des plates-formes internet en faisant appel à des particuliers, prêts à soutenir des initiatives. En 2014, le concept a permis de collecter entre 120 et 150 millions d’euros. Un outil alternatif aux prêts bancaires pour certains et complémentaire pour d’autres. Le crowdfunding répond en fait à une carence du système. Mais les banques ne restent plus en marge du concept, bien au contraire. Kiss Kiss Bank Bank, pionnier en France, se présente comme la banque de la créativité et de l’innovation. Le site est partenaire depuis 2011 de la Banque Postale. Les fondateurs sont aussi à l’origine de Lendopolis, une plate-forme qui permet aux particuliers « d’investir directement dans l’économie réelle ». L’objectif ? Redonner le pouvoir aux citoyens qui pourront investir dans le développement de TPE-PME. Un projet qui s’inscrit dans la même lignée que Widee, une plate-forme qui a noué depuis janvier 2014, un partenariat avec BNP Paribas.  « Sur les plateformes de nos concurrents nous observons que des banques débloquent de l’argent pour venir investir car il y une bonne rentabilité » explique Adrien Aumont, cofondateur de Kiss Kiss Bank Bank. « Le risque est que les banques entrent trop dans la mécanique » ajoute-t-il. Ces partenariats sont en effet loin d’être isolés. Le Crédit Mutuel Arkéa est par exemple actionnaire à hauteur de 35% de Prêt d’Union, une plate-forme de prêts entre particuliers. Adrien Aumont ne s’inquiète pas encore : « Le crowdfunding peut éduquer les banques et les aider à métamorphoser leur manière de fonctionner. Il faut tout faire pour ce soit la foule et la mobilisation citoyenne qui remporte la majorité des flux. »

De la Ruche à l’Amap, un battement d’aile

Le point commun entre une petite maison de Saint-Pierre des Corps, à côté de Tours et une grande ferme de la campagne tourangelle ? Le circuit court ! Visite croisée.

Monique Larre est un peu speed ce mercredi après-midi. Déjà, c’est son caractère. Et, depuis trois ans, cette femme dynamique de 52 ans, jean-baskets et cheveux courts, est reine des abeilles. Jeu de rôle ? Non, c’est La ruche qui dit oui !, une plateforme de mise en relation directe de producteurs locaux et de consommateurs. Monique, traiteur professionnel à la demande, est responsable de ruche. Dans sa petite maison de Saint-Pierre-des-Corps (37), un mercredi sur deux, les utilisateurs du site, baptisées « abeilles », viennent récupérer auprès des producteurs leurs commandes effectuées en ligne. Comme dans un supermarché, mais auprès de locaux, dans un cadre plus intimiste. Et à la différence de ce qui se produit dans une grande enseigne, l’origine de chaque produit est connue. Pour accueillir tout le monde, Monique range un peu son intérieur. Puis, elle libère l’espace de sa petite terrasse où seront agencées dès 17 heures des étagères mobiles apportées par les producteurs eux-mêmes. Enfin, elle prépare la liste des commandes et se tient prête à saluer ses  abeilles. Enthousiaste, elle parle de l’effet ruche : « Cela m’a permis de m’interroger sur notre rapport à la nourriture. Le lien direct avec les producteurs change la vision des choses. »
En pleine campagne tourangelle, à 40 kilomètres de Tours, un autre décor pour un concept presque similaire. Chaque vendredi soir, à Dolus-le-Sec, paysans producteurs et consommateurs se rencontrent à l’Amap (Association pour le maintien d’une agriculture paysanne) de la ferme de Belêtre. Les acheteurs ont au préalable payé leur panier de fruits et légumes pour trois mois. Chaque semaine, 44 paniers sont constitués. Mathieu Lersteau, 32 ans, est un des agriculteurs responsables de la structure. Il vit sur place avec trois autres producteurs. Tout est produit à la ferme, même le pain.
Depuis quelques mois, une polémique agite les relations entre La ruche qui dit oui ! et certaines Amap. Celles-ci critiquent notamment le fonctionnement capitaliste de l’entreprise. Le jeune paysan à la barbe de trois jours évoque l’affaire avec détachement : « Il faut qu’il y ait une diversité de circuit court. Nous, on va juste plus loin dans l’alternative. Avec La ruche, les producteurs sont toujours dépendants de la demande. » La polémique n’a d’ailleurs pas vraiment lieu d’être pour Philippe Moati, économiste à l’Observatoire société et consommation. Les deux systèmes peuvent cohabiter : « La Ruche s’adresse à des consommateurs, les Amap à des militants. » Les agriculteurs préparent la grange en bois clair où les amapiens viendront prendre leur panier. D’un côté, il y a le pain de seigle fait maison. Mie moelleuse et croute craquante, il se suffit à lui-même. De l’autre, tous les fruits et légumes exposés dans des cagettes. Les vaches aubrac, gardiennes de la grange, observent patiemment la valse des légumes. La convivialité flirte avec le militantisme. Ce soir, tous sont ravis. Poireaux, brocolis, choux-fleurs, carottes, pommes de terre, la production a été conséquente. Ce n’est pas toujours le cas. Entièrement bio, l’exploitation est dépendante des caprices de la nature. Avec l’Amap, c’est le deal. Beaucoup trouvent ce système contraignant. Sans savoir à l’avance ce qu’il y aura dans le panier, il faut s’engager sur plusieurs mois. Et puis, la communication des Amap reste confidentielle.

Le principe du produit local pas toujours respecté

L’inverse de la Ruche qui réunit ceux qui veulent consommer plus responsable mais sans contraintes. Le site se présente comme un supermarché en ligne où tout est produit près de chez vous. Presque tout. Le principe du local n’est pas toujours respecté. Chaque article vendu fait l’objet d’une commission : 10 % pour le responsable de ruche, 10 % pour la société. Un pourcentage et un système de commandes qui poussent les producteurs à augmenter leurs prix d’une part, à jouer le jeu de l’offre et de la demande d’autre part. Chez Monique, ils mettent la main à la pâte. Les commandes sont déjà triées. Miel, vin, lapin, volaille, fromage, jus, fruits et légumes. Il y a de tout. Chaque produit est présenté par celui qui l’a produit. Amap et Ruches proposent deux visions qui finalement ne divergent pas tant que cela. Deux fonctionnements qui se regardent et se tournent parfois le dos. Monique se pose enfin. Elle conclue sur un ton qui lui ressemble : « Ce serait con qu’il n’y ait qu’un seul système. »