Festivals : une aubaine pour les territoires

Festivals : une aubaine pour les territoires

Festivals

Une aubaine pour les territoires

Chaque année, Terres du Son réunit des milliers de personnes à Monts (37). L’édition 2019 leur a offert, entre autres, Last Train, Therapie Taxi, Angèle, Lou Doillon, Astéréotypie, Inspecteur Clouzot . Photos : Maxime Hillairaud et Laure Colmant

Pendant les confinements, librairies, théâtres et salles de musique ont dû fermer leurs portes. Cet été, nombre des festivals ont été annulés. Ce qui n’est pas sans conséquences sur la vie et sur l’économie des villes et régions concernées. Magazin republie cette semaine une enquête sur le poids des festivals en région. Leur survie est essentielle pour la vie culturelle mais aussi économique des territoires.

Par Eloïse BAJOU, Mathilde BIENVENU, Aiman KACEM, Ousmane YANSANE

Enquête publiée le 12 juillet 2019
Republiée le 27 novembre 2020

Ce soir de juillet, ils sont des milliers de festivaliers à être emportés par la techno de Kompromat, l’électro de la Fat White Family ou à goûter les mélodies acidulées et espiègles d’Angèle. Le festival Terres du son (TDS), qui se donne à Monts, à deux pas de Tours (37), transforme ces champs, d’habitude réservés aux vaches, en piste de danse éphémère. Chaque année, pendant trois jours, cet endroit bucolique devient l’épicentre des musiques actuelles en région Centre Val-de-Loire.

L’implantation d’un festival n’est jamais le fruit du hasard. Ces moments festifs, qui maillent l’ensemble du territoire, s’inscrivent toujours au sein d’une histoire locale et collective. Et les politiques territoriales ont toutes les raisons du monde de soutenir ces initiatives culturelles.

 

Photo LC

La plaine de la gloriette qui accueille le festival Aucard de Tours passe du calme bucolique au soirées frénétiques. Photo1:DR Photo2: Maxime Hillairaud

Pendant que les artistes majeurs font le show sur Gingko ou sur Biloba, les deux grandes scènes du festival, les guitares des artistes locaux vibrent sur la scène Propul’son-Région-Centre-Val-de-Loire.

 

La région a choisi en effet de subventionner à grande échelle la Fédération régionale des acteurs culturels et associatifs – musiques actuelles (Fraca-Ma). Cet important réseau d’acteurs culturels associatifs a pour mission de structurer la filière des musiques actuelles et de développer les festivals sur tout le territoire.

La Fraca-Ma est chargée du programme de soutien aux artistes « Propul’Son ». Ce dispositif offre à des musiciens du cru, triés sur le volet, un accompagnement professionnel d’un an et un accès aux scènes des plus gros festivals de la région. En effet, faire vivre son vivier de musiciens sur place est la garantie d’éviter la fuite des artistes vers la capitale.

Le Tourangeau Théo Anthoine, batteur de Thé Vanille, se souvient de leur concert à l’été 2016. Pour lui, un tel événement est une fabuleuse opportunité pour un groupe émergeant comme le sien : « Cela permet de jouer devant des gens qui ne nous auraient pas écoutés, mais aussi de rencontrer les professionnels de l’industrie musicale. »

Cette année, pas moins de treize groupes se produisent sur cette scène. Dont Ephèbe, qui s’est également produit sur les scènes d’Aucard et du Printemps de Bourges, véritable institution de la chanson française. Depuis plus de quarante ans, les professionnels s’y retrouvent au début de chaque saison pour y découvrir les talents émergents.

Playlist des artistes locaux sélectionnés pour la scène Propul’son.

Mais à Terres du son, il n’y a pas que la musique qui crée du lien.

La surprise, voilà ce qu’on peut lire sur le visage des artistes invités à Terres du son lorsqu’ils entrent dans l’espace VIP. Ici, pas de bling bling, tout le mobilier a entièrement été conçu par les étudiants du centre de formation des apprentis de Tours Nord. Les canapés, en bois, sont fabriqués à partir de matériel récupéré chez Emmaüs.

Julien Macou, responsable des partenariats pour le festival, s’en amuse : « Les artistes trouvent la déco un peu rustique. Mais ils sont toujours ravis d’apprendre que cela s’inscrit dans une démarche de développement durable et social. »

Au pied du château de Monts, la petite ville qui accueille le festival, se trouve l’écovillage. Cet espace en libre accès permet aux festivaliers ou aux visiteurs de rencontrer des associations écologistes, de manger un hamburger au chèvre de Sainte-Maure (une spécialité locale) ou d’assister à des conférences telles que Effet papillon et biodiversité (le 13 juillet) ou Reprendre le pouvoir par l’assiette (le 14).

TDS met ainsi à l’honneur le tissu local associatif et assure son côté éco-responsable. Il a à cœur d’attirer le public le plus large possible et d’infuser le territoire de culture populaire.

2017, Naïve New Beater en interview dans l’espace VIP
Photo LC

Une infusion locale qui se fait parfois au détriment de partenariats anciens. Cette année Terres du son a ainsi révoqué l’exclusivité de Kronenbourg sur son bar pour faire la part belle aux brasseurs du cru. « C’est une aberration économique », confie Julien Macou. Les partenariats avec des enseignes nationales offrent, en effet, des avantages substantiels comme le prêt de chapiteaux ou de pompes à bières. Des coûts que doit désormais absorber le festival. Mais « le lien local prime sur toutes nos décisions », poursuit Julien Macou.

Aucard, l’autre festival de musique actuelle de l’agglomération tourangelle,  a la même démarche.

Aucard, c’est un peu le festival historique de Tours. En 1986, à la veille de la première cohabitation droite-gauche, la station tourangelle Radio Béton reçoit une interdiction d’émettre. À cette décision ministérielle, perçue comme arbitraire, les membres de la radio renvoient une réponse qu’ils qualifient d’acte politique : la création d’un festival musical gratuit sur l’île Aucard, tout proche du centre-ville.

En 2019, le festival et la radio ont survécu à cinq présidents de la République, un déménagement et une inondation totale de leur nouveau site, le parc de la Gloriette. Aujourd’hui, il est la fierté des Tourangeaux et un rendez- vous annuel que beaucoup ne rateraient pour rien au monde.

Comme nombre d’autres festivals de musiques actuelles qui ont lieu en région, attire les étudiants et les classes que le géographe américain Richard Florida qualifie de « créatives ». Dans son ouvrage Cities and the creative class publié en 2005, il a démontré que
les territoires aux politiques culturelles dynamiques attirent les entrepreneurs, les artistes et les intellectuels.

En parallèle, les villes se battent pour être attractives et se différencier. Pour Dominique Sagot-Duvauroux, professeur d’économie à l’université d’Angers, avoir son propre festival est « une preuve de bonne santé économique ». En effet, préserver un vivier de musiciens dans sa région est la garantie d’éviter la fuite des artistes vers les grands centres urbains.

La ville de Monts a su tirer parti de l’emménagement de Terres du Son dans son fief. Chaque année, les élus locaux mettent à disposition le château du XVIe siècle et ses jardins aux festivaliers. Un soutien inestimable qui met les pleins feux sur une cité peu ou pas animée le reste de l’année. En échange de ce support matériel, les institutions locales demandent aux festivals de la communication à grande échelle pour promouvoir leur territoire.

« Une aide financière, qu’elle soit publique ou privée, n’est jamais neutre », affirme Dominique Sagot-Duvauroux. Lorsqu’une collectivité territoriale s’engage auprès d’un festival, elle s’attend à des retombées touristiques et économiques.

A Montlouis-sur-Loire (Indre-et-Loire), le festival Jazz en Touraine fait la fierté des habitants. Et de ses élus. L’ancien maire, Jean-Jacques Filleul, raconte comment, chaque année, plus de 130 bénévoles s’activent au mois de septembre, pendant les dix jours du festival. L’identité socio-culturelle d’un territoire ainsi célébré, les monuments et le patrimoine naturel en sortent grandi.

Mais ce sont surtout les traditions viticoles du village qui sont mises à l’honneur. Des dégustations sont organisées à la cave de l’espace des producteurs qui tire pour l’occasion une « cuvée spéciale festival ». Un plan marketing de choix pour l’AOC Montlouis-sur-Loire dont bénéficient à terme les habitants. Les festivals sont de formidables tremplins pour l’économie et le savoir-faire local.

Malheureusement, la manne publique n’est pas garantie. Pour l’édition 2019, seuls 5 % du budget de Terres du son sont issus des subventions publiques. Tous expliquent que les pouvoirs publics, bien que très réceptifs, ont tendance à se désengager financièrement ces dernières années.

Nombre de municipalités, pas forcément grandes, choisissent cependant de poursuivre leurs investissements en ayant pleinement conscience des avantages en terme d’attractivité. C’est le cas à Saint-Pierre-des-Corps (37), banlieue ouvrière et cheminote de Tours. La mairie communiste y mène une politique culturelle dynamique et ouverte à la création.

Hélène Aubineau, intermittente du spectacle originaire de la Rabaterie, un quartier populaire de la ville, y monte régulièrement des spectacles. « Encourager ce genre de projets, c’est gagnant-gagnant. Les mairies utilisent ces initiatives comme un faire-valoir lors des réunions de la métropole, et nos projets animent la ville », précise-t-elle  Comme d’autres artistes bohèmes, elle fait partie de la classe créative, des habitants de choix pour les villes régionales.

Dans le département voisin du Cher, lors du Printemps de Bourges, un « bus de l’emploi » jaune vif, stationné place Séraucourt, accroche le regard des festivaliers. Cette initiative de la chambre de commerce et d’industrie (CCI), propose aux visiteurs des job dating, des rencontres avec un réseau de 80 entrepreneurs qui recrutent.

Pour Aurore Bonnet, chargée de mission pour la CCI, « un événement de renommée nationale permet de promouvoir les entreprises et de rendre le département attractif ». Une occasion idéale, en effet, puisque le festival attire un public constitué, en grande partie, de jeunes actifs diplômés dans une région où ils sont en sous-effectifs sur le marché de l’emploi.

Dominique Sagot-Duvauroux explique : « Des études prouvent que la population urbaine, mobile, qualifiée et connectée est attirée par des territoires aux dynamiques culturelles orientées sur les musiques actuelles. »

Avec les artistes, les scientifiques, les informaticiens et les ingénieurs constituent la classe créative décrite par Richard Florida. Selon lui, si les villes veulent attirer cette frange de la population, gage de développement économique et d’innovation, elles doivent s’adapter à leurs modes de vie et à leurs valeurs. Une municipalité, qui sait mettre en avant la tolérance et la diversité de sa population, s’assure une bonne image de marque.

La photo, reine à Perpignan

À Perpignan (66), la municipalité investit chaque année dans le festival Visa pour l’image. Depuis quarante ans, au mois de septembre, le festival accueille une trentaine de photojournalistes et expose leurs travaux dans douze lieux emblématiques de la ville. L’association Visa pour l’image a également créé le Centre international du photojournalisme. Autant d’initiatives qui ont offert à la ville son surnom de « capitale mondiale du photojournalisme » chez les amateurs. L’accès étant totalement gratuit, le budget de l’association gestionnaire repose entièrement sur les subventions publiques et les financements privés.

Dès 1989, la municipalité met à la disposition des organisateurs la totalité des salles d’exposition. Les équipes d’accrochage et de surveillance sont embauchées par la ville. « Un soutien essentiel », confime Jean-François Leroy, directeur et fondateur de Visa pour l’image qui admet avec sincérité que : « Sans le soutien de la mairie, Visa n’existerait plus. »

L’investissement de la municipalité s’explique par les retombées économiques considérables engendrées par celui-ci. En 2017, elles étaient estimées à environ 4 millions d’euros d’après « Visa pour l’image : quand Perpignan met le photojournalisme à l’honneur » dans L’Humanité du 20 août 2018. Pendant trois semaines, plus de 250 000 visiteurs investissent la ville. Au-delà des hôteliers et des restaurateurs, cela fait fonctionner l’ensemble des commerces.

Les festivals, espaces temporaires de liberté, sont alors de formidables outils marketing pour véhiculer les politiques culturelles mises en place par ces villes. « La culture ne doit pas être perçue comme une charge mais comme un investissement. La ville de Nantes a par exemple réussi sa conversion de ville post-industrielle grâce à la culture. Rien de tout ceci n’aurait été possible sans l’appui des collectivités locales », complète Dominique Sagot-Duvauroux.

Si Bourges ne partage pas aujourd’hui le funeste destin économique de sa rivale historique, Vierzon, les guitares hurlantes et les garçons aux cheveux longs sur les scènes de son Printemps y sont aussi peut-être un peu pour quelque chose.

Eloïse Bajou

@EloiseBajou
39 ans.
Etudiante en Année spéciale à l’EPJT.
Photographe et ex-professionelle de santé.
Passionnée par le photojournalisme et les sujets de société.
A affiné ses compétences en radio chez RFI, exerce son gout pour le factuel à l’AFP et développe ses compétences de terrain chez Rue 89 Bordeaux.
Aimerait se spécialiser dans les sujets police-justice.

Mathilde Bienvenu

@matbienvenu
34 ans.
Etudiante en Année spéciale à l’EPJT après dix ans en Australie où elle a fait beaucoup de radio.
Passée par Technikart, Libération, l’AFP
Passionnée de radio, bien sûr, et de politique

Aiman Kacem

@ehman83
26 ans
Étudiant en Année spéciale de journalisme à l’EPJT
Passé par Le Ravi, La Provence et Onze Mondial.
Passionné de sport, d’histoire et d’actualité internationale.
Se destine au journalisme de sport.

Ousmane Yansané

@YansaneOusmane6
28 ans
Étudiant en Année Spéciale de journalisme à l’EPJT
Passé par Le Soir Echos, Le 360.fr, Actumag.fr et Réforme.
Passionné de politique, de culture et d’actualité internationale.
Je me destine au journalisme politique spécialité Afrique de l’ouest.

Mr Jazz délaisse les femmes

Mr Jazz délaisse les femmes

Mr Jazz délaisse les femmes

Le monde du jazz peine à ouvrir ses portes aux femmes. Déjà rares dans ce milieu d’hommes, elles le sont encore plus derrière les instruments. Après plus d’un siècle d’exclusion, un changement semble enfin s’amorcer.

Par Léna Kehaili, Marine Langlois, Dorian Le Jeune
Illustration : Arjuna Désiré/Ecole Brassart-Delcourt

Les instruments se font entendre de l’extérieur du 8, rue Jules-Simon, dans le centre de Tours. Un peu de guitare, de saxophone, de piano ou encore de la batterie. Pourtant, à l’intérieur des salles, les instructions affichées sont bien respectées : « Il est strictement interdit de jouer fenêtres ouvertes, sous peine de sanction. » Mais réunissez plusieurs musiciens entre ces murs et même les vitres ne pourront contenir le son.

L’école Jazz à Tours propose, depuis plus de trente-cinq ans, des formations de jazz, de musiques actuelles amplifiées et des cours amateurs. Photo : Dorian Le Jeune/EPJT

L’École Jazz à Tours partage actuellement ses locaux avec le Conservatoire de musique. Vers 13 heures, les couloirs sont déserts, la plupart des étudiants étant en pause déjeuner. Derrière la porte de la salle Miles-Davis, Antoine Polin commence son atelier avec des étudiants en première année du parcours Musicien interprète des musiques actuelles. « On ne sait pas ce qu’on va faire, c’est toujours la surprise », raconte Remy, le bassiste. Aujourd’hui, au programme : Rythm-A-Ning de Thélonious Monk.

Une jeune femme, Yohna, se détache du groupe. Unique présence féminine dans cette classe, elle est aussi la seule musicienne de sa promo. Violoniste, elle est aujourd’hui entourée d’un bassiste, d’un batteur, d’un claviériste, d’un guitariste et d’Antoine Polin, également à la guitare.

Cet exemple n’est pas un cas à part mais plutôt le reflet d’une triste réalité : dans le monde du jazz, les femmes sont rares derrière les instruments. À Jazz à Tours, entre 2013 et 2014, 17 % des musiciens en formation étaient des femmes.

La voix pour seule voie

Photo : Dorian Le Jeune/EPJT

Dans un milieu où il est déjà difficile de se faire un nom, seules les chanteuses semblent avoir une chance de faire carrière. Les instrumentistes, elles, atteignent rarement la notoriété. Mais qu’elles chantent ou jouent, les musiciennes sont exclues de ce milieu. Les hommes auraient l’habitude de créer entre eux, sans se préoccuper du potentiel des artistes féminines.

« Les musiciens répètent souvent qu’ils jouent “entre potes”. De ce que j’entends, 99 % d’entre eux tiennent ce discours : “C’est malheureux mais, moi, je ne peux rien y faire” », déplore Raphaëlle Tchamitchian, journaliste à Citizen Jazz. Devenue un raisonnement naturel pour beaucoup, la logique de l’entre-soi se répercute sur les opportunités professionnelles.

Françoise Dupas est directrice du Petit Faucheux à Tours, l’une des six scènes de musiques actuelles (Smac) françaises spécialisées en jazz. Pour elle, la solution à la faible présence des femmes pourrait simplement être un meilleur accompagnement. « Elles sont nombreuses dans les écoles mais, plus on monte dans le niveau des études, plus on les perd. Au niveau professionnel, c’est encore plus fermé. Il faudrait les aider et les accompagner davantage dans leurs études et leur entrée dans le monde professionnel. »

Il faudrait. Mais pour l’instant, que ce soit chez les disquaires ou sur scène, les musiciennes sont largement minoritaires. Le 17 octobre 2017, les Victoires du jazz récompensaient six artistes et huit professionnels. Parmi les lauréats, aucune femme. La raison ? Le jury avait décidé de n’en nommer aucune. Les réactions n’ont pas manqué. « Comment se fait-il qu’il n’y ait aucune femme parmi les nommés de 2017 ? Est-ce une provocation ? » s’offusquait la contrebassiste Joëlle Léandre dans une lettre ouverte.

À son corps défendant, le comité de sélection des Victoires du jazz n’avait pas grand choix. Dans ce monde, les notoriétés se comptent en effet sur les doigts d’une main – ou peut-être deux, si vous vous y connaissez.

La situation actuelle n’est que l’écho d’une inégalité que le jazz connaît depuis sa naissance, il y a plus d’un siècle. Marie Buscatto résume en quelques mots un principe que l’on retrouve dans bon nombre d’arts : « Historiquement, la femme, c’est plutôt la muse que la créatrice. » Le jazz ne fait pas exception. Lorsque nous pensons à de grands noms féminins du jazz, certains nous viennent très vite à l’esprit : Ella Fitzgerald, Billie Holiday, Sarah Vaughan ou Dinah Washington appartiennent au panthéon.

Mais elles ont plus encore en commun : toutes sont restées célèbres pour leur voix. Alors que de grandes instrumentistes, il y en a eu, « mais on ne les retient pas, comme si les manuels les effaçaient », regrette Yohna. Mary Lou Williams, Carla Bley, Eliane Elias ou encore Melba Liston sont-ils des noms qui parlent autant ?

Les stéréotypes perdurent. Léa, 26 ans, saxophoniste et flûtiste, a terminé ses études à Jazz à Tours. Qu’elle joue de sa flûte traversière ou de son saxophone alto, elle entend un peu trop souvent les mêmes idées reçues : « Quand on écoute les yeux fermés, on ne peut pas savoir si c’est un ou une instrumentiste qui joue. Ce qui n’empêche pas d’entendre des choses comme “t’as un son de femme ! » Pour moi, c’est aussi ces expressions-là qu’il faut bannir. »

Montrer que c’est possible

Photo : Léna Kehaili/EPJT

Le jazz ne se débarrasse pas facilement de ses barricades machistes. Si tout le monde doit faire ses preuves pour intégrer le milieu, il semble que les femmes doivent redoubler d’efforts. Malgré un talent égal, la carrière apparaît bien différente. Non pas que les femmes soient bannies du milieu, mais leur insertion n’est pas évidente tant les places sont chères.

Malgré les embûches, la route n’est pas totalement impraticable. Depuis plusieurs années, des femmes instrumentistes commencent à occuper, elles aussi, le devant de la scène française. Parmi elles : la batteuse Anne Paceo, la contrebassiste Joëlle Léandre ou encore la trompettiste Airelle Besson. Cette dernière a d’ailleurs vu son album « Prélude » être récompensé d’une Victoire du jazz et du prix Django Reinhardt du meilleur musicien français de l’année.

À ses débuts, Airelle Besson était bien seule. Elle commence la trompette à 7 ans et le violon deux ans plus tard. Déjà, dans sa classe, elle est l’unique fille. Elle n’en a pas encore conscience, mais lorsqu’elle intègre le conservatoire public du 10e arrondissement de Paris à 11 ans, elle entre dans un monde d’hommes. Que ce soit lors de stages ou dans les big bands dans lesquels elle joue, là encore, il est rare qu’une autre étudiante soit présente. « C’était quelque chose de normal. Être la seule fille était devenu naturel », estime-t-elle.

La trompettiste Airelle Besson fait partie de ces rares femmes devenues une référence
sur la scène jazz française. Photo : Patrick Zachmann/Magnum Photos

L’omniprésence masculine décourage les femmes à s’imposer dans le milieu. C’est le constat que fait la pianiste Macha Gharibian, diplômée de l’École normale de musique de Paris : « Dans les écoles que j’ai faites, il y avait très peu d’instrumentistes femmes. »

Durant toutes ces années passées aux côtés d’hommes, Airelle Besson ne s’est jamais sentie explicitement discriminée. « On m’a souvent dit que, quand je suis là [dans un orchestre], ça change un peu l’ambiance et les hommes se tiennent à carreau. » Et c’est encore plus vrai depuis qu’elle est cheffe d’orchestre.

Cette mise à distance des musiciennes est une conséquence du machisme – conscient ou non – de générations de musiciens pour qui la plupart des instruments doivent être placés entre les mains d’hommes uniquement. Un schéma qui perdure mais que les nouvelles venues semblent pouvoir briser. En effet, les jazzwomen s’inscrivent dans une démarche de transmission de leur passion. Leur présence-même sur la scène actuelle est la démonstration qu’il est possible, pour les jeunes filles, d’être connues et reconnues pour leur art. Puissent-elles en prendre de la graine.

Cette notion d’exemplarité est essentielle et les musiciennes en ont conscience. Airelle Besson a d’ailleurs compris le sens de cette démarche : « C’est en ayant des modèles que les jeunes peuvent voir que c’est possible, affirme-t-elle. Il y a de plus en plus de filles qui viennent nous écouter. Peut-être que la parité de notre quartet attire. Quand on voit des musiciennes, ça donne peut-être plus envie, on voit que c’est possible. » La riche carrière d’Airelle Besson et le succès qu’elle connaît depuis plusieurs années font d’elle un des exemples à suivre pour la nouvelle génération d’instrumentistes. La quantité de lettres qu’elle reçoit de jeunes filles admiratives le montre. Peut-être, elles aussi, seront les modèles de futures amoureuses du jazz.

Selon Léa, la jeune flûtiste et saxophoniste, le rôle des femmes instrumentistes « c’est déjà d’être présentes, pour faire changer les choses ». Beaucoup des femmes que nous avons interrogées supposent que la multiplication de modèles féminins pourrait faire évoluer les ambitions des musiciennes. Les instrumentistes sont présentes pourtant, mais elles ne bénéficient pas de la même médiatisation que les hommes. Si on n’en parle pas, on ne les voit pas et on les écoute encore moins. Difficile donc d’avoir des modèles si on ne les connaît pas…

Une envie de changement

Elia Guerin, étudiante à Jazz à Tours. Photo : Marine Langlois/EPJT

Pour remédier à l’absence des femmes, des initiatives commencent à voir le jour. Du côté des instrumentistes, la parole se libère petit à petit. « Ce qui a changé, c’est la facilité à pouvoir en parler, le fait que, maintenant, c’est devenu un sujet, affirme la journaliste Raphaëlle Tchamitchian. Les femmes qui ont témoigné ont découvert que leurs expériences étaient partagées par d’autres et que c’était un phénomène social et non individuel. »

Octobre 2017, scandale Weinstein et début du mouvement #MeToo. Les langues se délient. Des musiciennes de jazz du monde entier fondent le collectif We have voice. C’est écrit noir sur blanc dans leur code : « Aucune tolérance pour le harcèlement. » En France, la pianiste Macha Gharibian ou encore la journaliste Katia Touré font partie du millier de signataires.

La salle tourangelle Le Petit Faucheux essaie de programmer plus de femmes.
Sur son programme du premier semestre 2019, la pianiste Eve Risser.

Mais le changement ne peut pas venir seulement des musiciens, tous les maillons de la chaîne doivent y mettre du leur. « C’est une responsabilité partagée : celle des directeurs de lieux, des programmateurs, des musiciens, des écoles, des enseignants…, assure Françoise Dupas, directrice du Petit Faucheux. Les efforts et la prise de conscience doivent être collectifs. Sinon, la situation ne changera pas. »

Dans sa salle de concert tourangelle, seulement 11 % des artistes programmés sont des musiciennes. C’est pour cette raison que Françoise Dupas essaie de faire bouger les choses. Attention, cela ne veut pas dire qu’elle va instaurer des politiques de quotas, elle ne les porte pas dans son cœur. « La question du genre est importante et nous allons l’intégrer dans notre projet. Mais nous n’allons pas programmer des femmes parce qu’elles sont des femmes », garantit-elle.

Même si Le Petit Faucheux ne s’impose rien, des actions pour remédier au manque de parité sont quand même mises en place. Cela commence par la couverture du programme du premier semestre 2019, qui représente la pianiste Eve Risser. Au-delà du papier, tous les deux ans, un artiste est choisi pour être partenaire de la salle de concert. La liste des heureux élus était pour l’instant bien masculine mais « l’année prochaine, ce sera une femme », affirme la directrice.

Son programmateur, Renaud Baillet, semble avoir pris les demandes de sa supérieure en compte. « Parfois, si j’ai un bon projet porté pour une femme et un bon projet porté par un homme, je vais plutôt aller vers celui porté par la femme. » Il ne s’agit pas de discrimination positive mais d’une prise de conscience de la responsabilité des salles dans le problème du manque de musiciennes.

Le Petit Faucheux est adhérent de l’association Jazzé Croisé (AJC), un collectif de 73 diffuseurs de jazz. L’AJC vient justement de lancer une étude sur la place des femmes dans le secteur qui sera diffusée en mai 2019. Les acteurs semblent avoir bel et bien conscience de l’existence d’un problème. Certes, l’association ne s’attend pas à une bonne nouvelle. « Nous ne sommes pas naïfs, les résultats risquent d’être mauvais », déclare Antoine Bos, le délégué général. Mais, suffiront-ils à provoquer un réel électrochoc ?

Yohna, dans la salle Miles-Davis de Jazz à Tours, joue avec ses camarades, sans se préoccuper de tout cela. Avec son violon, elle essaie de se faire une place dans le monde du jazz. Certes, le chemin ne va sûrement pas être simple mais elle adore la liberté d’improviser que ce genre lui permet. « Ce qui importe, c’est la musique », affirme-t-elle. Airelle Besson la rejoint sur cette idée : « L’important n’est pas le genre. C’est le son. » Après tout, la musique est avant tout une histoire de passion.

Léna Kehaili

@Lena_Kehaili
22 ans
En première année de journalisme à l’EPJT.
Passée par Les Dernières Nouvelles d’Alsace.
Se destine à la télévision, pour être rédactrice et JRI.
Passionnée par 
les sujets culturels et 
les questions de société.

Marine Langlois

@MarineLanglois
21 ans
En première année de journalisme à l’EPJT.
Passée par Ouest France.
Se destine à la presse écrite.
Intéressée par les questions sociétales
et culturelles mais surtout, passionnée de cinéma.

Dorian Le Jeune

@DorianLeJeune
23 ans
Passé par Le Journal d’Elbeuf
pendant deux ans. Se dirige vers
la presse écrite, notamment
pour du grand reportage et du long-format
pour traiter de sujets de société, culturels et politiques.

« J’ai toujours été une meneuse »

« J’ai toujours été une meneuse »

Organiste et musicologue avant d’être réalisatrice, Coline Serreau a toujours barboté dans la musique. Elle a créé en 2003 la chorale du Delta, véritable synthèse de tous ses combats. Partage des richesses, philosophie du Tao, culture pour tous : son chœur, c’est tout cela.

 

Par Alice Kachaner
photos : Nathanael Charbonnier/News Pictures

Elle est de tous les combats. Féministe, le premier film qui a fait parler d’elle – Mais qu’est-ce qu’elles veulent ? – donnait la parole aux femmes. Elle n’a eu de cesse ensuite de questionner notre société : Pourquoi pas, sur le couple, Romuald et Juliette sur les rapport de classe, La Crise, La Belle Verte… Ce qu’on connaît moins d’elle, c’est qu’elle a aussi mis en scène des opéras, dont un magistral Barbier de Séville à Bastille. Et si aujourd’hui son film emblématique, Trois hommes et un couffin se donne dans un théâtre parisien, c’est dans sa passion pour la musique qu’elle s’investit

On vous connaît pour vos films, vos mises en scène à l’opéra ou au théâtre, moins pour votre passion pour la musique vocale. Comment est né le projet de fonder un chœur amateur ?

Coline Serreau. Je suis musicienne de formation. Ce n’est pas la première fois que je dirige une chorale. J’en avais déjà fondé une quand j’étais toute jeune avec mon professeur d’orgue, Micheline Lagache. En 2003, j’ai donné un stage au Théâtre du Rond-Point pour des acteurs. Mais avant de les faire jouer, je les faisais chanter. Ils étaient tellement contents qu’on a continué. On se retrouvait rue du Delta à Paris pour répéter. C’est comme ça qu’est née la chorale du Delta. C’est un endroit très ouvert, il n’y a pas de conditions de recrutement. Les effectifs se renouvellent fréquemment. En revanche, seuls ceux qui connaissent bien les œuvres participent aux concerts. Le but, c’est vraiment de monter un chœur de très haut niveau pour proposer au public un spectacle de qualité.

Comment y parvenez vous ?

C. S. On chante chaque semaine pendant trois heures sans pause et quand on a des concerts, il y a des répétitions supplémentaires. L’été, nous avons notre grande tournée dans la Drôme pendant quatre à cinq semaines. C’est là que le travail de fond se fait. Avec deux concerts chaque soir, on peut chanter jusqu’à sept heures par jour ! Je les pousse pour que, petit à petit, le niveau monte. Je ne vais pas nous lancer des fleurs, mais on peut dire qu’on est très bon depuis six ans. On joue des œuvres de plus en plus difficiles, comme La Guerre de Janequin, des extraits de La Messe en si de Bach. En ce moment, on s’attaque aux grands motets de Mondonville.

Vous avez la réputation d’être intransigeante sur les plateaux de cinéma. Avez-vous la même exigence avec ces choristes amateurs qu’à l’égard de comédiens professionnels comme Vincent Lindon, Patrick Timsit ou Zabou Breitman ?

C. S. Je travaille avec eux de la même manière qu’avec des professionnels. Quand il n’y a pas de rigueur, ils s’embêtent. Ils ne sont ni harcelés, ni boostés, ni critiqués. Ça ne tiendrait pas à coups de cravache. Ça ne tient que par le plaisir. Celui de chanter, mais aussi celui de voir les églises bourrées, les gens debout qui applaudissent. J’ai la même intransigeance avec les comédiens. Dans le travail artistique, il y a toujours un côté artisanal. Vous ne pouvez pas fabriquer une chaise qui soit bancale. L’artisanat, c’est la base de l’art. Après, ce qui fait la différence, c’est la beauté de l’interprétation, le talent. Ça, on l’a ou on ne l’a pas. Mais on ne peut pas prétendre avoir du talent, si on n’a pas d’abord un très bon niveau technique.

 

Le Barbier de Séville, à l’opéra Bastille en avril 2008. Rosine se plaint d’être enfermée mais affirme qu’elle s’en sortira. Photo LC
Dans son Barbier de Séville, Coline Serreau place l’action dans une ville qui a été occupée pendant quatre cents ans par les musulmans qui y ont laissé une forte empreinte. « Pour que cette histoire nous parle aujourd’hui, expliquait-elle dans ses notes de mise en scène, j’ai voulu qu’elle se passe dans un monde où l’enfermement de la moitié de l’humanité est encore la règle. » On reconnaît bien une des préoccupation de la metteuse en scène. Et aussi une des qualités de son travail : cette volonté d’avoir une vision claire de ce que veut dire une œuvre, musicale ou pas. Elle sait ce qu’elle veut, ce qui lui permet de tansmettre aux chanteurs un grand sens du rythme et de l’histoire racontée.
C’est quoi être un bon chef ?

C. S. Un bon chef, c’est quelqu’un qui a de l’autorité, qui peut être exigeant mais qui n’a aucune volonté de pouvoir ou de puissance. A la minute où la répétition s’arrête, les choristes peuvent me taper dans le dos. Je ne suis plus rien et c’est pareil sur un plateau de cinéma. Ce qui m’intéresse, c’est de réunir des gens et de leur insuffler l’envie de se dépasser. Il faut avoir une vision extrêmement claire, précise et profonde de ce qu’on veut dire avec un texte ou une œuvre musicale. Cette conception, il faut ensuite être capable de la transmettre, car ce n’est pas moi qui joue ou qui chante, ce sont eux. Depuis que je suis petite, j’ai toujours été une meneuse. Mais plus le temps passe, et plus je m’aperçois que pour bien mener les gens, il ne faut pratiquement rien faire ! (Elle éclate de rire.) Cette idée se rapproche de la philosophie du Tao. Plus on laisse les choses s’exercer en toute liberté, plus elles se font, et bien.

N’est-ce pas contradictoire avec la rigueur que vous décrivez ? Vincent Lindon raconte que pour le tournage de La Crise, il lui fallait connaître son texte par cœur et à la virgule près. Cela laisse peu de marges de liberté…

 

C. S. Non, au contraire, rigueur et liberté ne sont pas incompatibles. La parole d’un acteur, c’est comme de la musique : il y a le rythme, la mélodie, les accents, les intonations. Le don de Vincent, c’est sa présence. Mais sur le plan de la parole, il lui arrive parfois d’être faux. Un comédien peut ressentir mon exigence comme un manque de liberté, mais si ce que j’entends n’est pas juste, je ne peux pas laisser passer. Je travaille en ce moment en Allemagne et au Canada pour deux mises en scène. Je peux vous dire que ça n’a rien à voir. Ils ont une diction impeccable, ils connaissent leur texte par cœur, ils ont le rythme. Les acteurs français ne sont pas assez entraînés. Ils n’ont pas ce sens de l’artisanat car ils jouent trop peu. Ils sont surtout entraînés à exprimer leur nombril. En France, je ne fais pas de la direction d’acteur, mais de la formation professionnelle ! La seule qui a un vrai entraînement, c’est Muriel Robin. Cette actrice est un Stradivarius. Elle travaille comme une bête et est dans l’artisanat pur.

La chorale du Delta est entièrement gratuite et repose sur une économie du don, de l’entraide. Pas de billet d’entrée, juste un chapeau qui passe à la fin du concert. Les habitants des villages qui vous accueillent apportent également de quoi nourrir les choristes. Est-ce qu’on peut parler de troc culturel ?

C. S. La chorale du Delta est une sorte de laboratoire. Le modèle ne peut pas être généralisé car je travaille avec des amateurs, c’est-à-dire des gens qui ne vivent pas de leur pratique artistique. Je voulais expérimenter une forme de spectacle vivant où le public juge lui-même ce qu’il doit payer. Nous ne sommes pas subventionnés et n’avons pas l’impératif de faire du pognon. Le public vient s’il veut et paye ce qu’il veut. Certains mettent des billets de 50 euros dans le chapeau, d’autres des pièces de 2, mais c’est leur problème, pas le mien. Pour moi, c’est la plus belle forme de reconnaissance artistique. Ceux qui n’ont pas beaucoup d’argent sont financés par ceux qui en ont un peu plus. Si vous faites payer les places 10 ou 15 euros, vous éliminez forcément quelqu’un. Grâce à ce fonctionnement, nos concerts accueillent tout le monde : des familles, des bourgeois, des campeurs, des touristes, pleins de gosses aussi. Ça permet de former des oreilles à la musique ! Du côté du chœur, tout est gratuit aussi. Les choristes viennent répéter gratuitement et quand ils partent en tournée, tout est gratuit. Je rappelle que le moindre stage de chant coûte au moins 800 euros la semaine. Ici, ils sont logés, nourris. L’argent du public sert à financer la bouffe sur place, les salles où on répète. C’est une économie qui génère juste assez de profits pour que ça existe.

 

« Notre système est complètement perverti. On ne subventionne plus le théâtre, mais une
mafia de gens qui s’entendent entre eux »

Les tournées ont lieu en Touraine et dans la Drôme où vous possédez des maisons. Cette économie repose donc également sur l’argent que vous avez pu gagner avec vos films à succès…

C. S. Oui, bien sûr. Quand on est riche, il faut partager. Il se trouve que je suis devenue riche tout à fait par hasard. Mais j’étais très très pauvre au début. Si ma maison est vide, ça m’emmerde. Alors j’en ai fait un lieu culturel.

S’adresser au plus grand nombre. C’est votre conception de la culture populaire ?

C. S. Je n’aime pas trop le mot « populaire », il fait penser à « populace ». C’est comme si on méprisait le peuple. La culture, pour moi, c’est l’excellence pour tous, c’est tout. Mais si vous voulez parler à tout le monde, il faut beaucoup travailler. Au Havre, il y a un espace culturel qui s’appelle Le Volcan. Vous demandez à la boulangère, à l’épicière, au chauffeur de bus… ils n’y vont pas. Il n’y a pas d’offre culturelle pour eux. Après, il ne reste plus que TF1, c’est une honte.

A qui la faute ?

C. S. Notre système est complètement perverti. Maintenant, on ne subventionne plus l’agriculture, mais la pétrochimie. On ne subventionne plus la santé de gens, mais l’industrie du médicament. Idem du côté de la culture. On ne subventionne plus le théâtre, mais une mafia de gens qui s’entendent entre eux, qui travaillent pour eux, dans un circuit complètement fermé. La culture subventionnée n’offre aucun lien avec le public. On vit dans une société extrêmement clivée, elle l’était moins il y a vingt ans. Avec mes films et mes pièces, j’ai réussi à regrouper tout le monde. Mais c’est un travail qui est compliqué : il faut rester subversif sans heurter personne. Cela demande beaucoup de réflexion. Certains viennent me dire que je fais des films commerciaux. Je me fiche de leurs critiques. On verra dans dix ans où ils en seront.

Démocratiser c’est vulgariser ? Pour parler à tout le monde, faut-il faire des compromis sur le plan esthétique ?

C. S. Non jamais, au contraire. Vous avez vu le nombre de visiteurs au musée du Louvre ? Vinci, il a pactisé avec qui quand il a peint La Joconde ? (Rires.) Pour Trois hommes et un couffin, on m’a presque interdit de mettre du Schubert. On m’a dit : « Si vous n’enlevez pas Schubert, on vous enlève vingt salles pour la diffusion du film. » J’ai résisté : « Non, on enlèvera 20 salles, mais on gardera Schubert. » Je risquais qu’on se ramasse, mais ça m’était égal. Regardez le succès du film, le peuple adore Schubert apparemment ! (Le film a attiré plus de 10 millions de spectateurs à sa sortie en France en 1985, NDLR.)

Etes-vous fâchée avec le cinéma français ?

C. S. Je ne sais pas si je suis fâchée, peut-être que ça reviendra… Beaucoup de gens me disent : « On vous attend. » (Elle s’arrête, songeuse.) Mais honnêtement, ils me font un peu chier dans le cinéma ! Le cinéma, c’est trop organisé. Il faut absolument faire des entrées en masse dès la première semaine, sinon vous disparaissez. Les critiques sont des ordures qui vous dégomment tout de suite.

 

Vous savez, un film, c’est trois ans d’une vie. J’ai tellement de choses à faire pendant trois ans. Je peins, j’écris, je dessine, je fais des photos, des expos. En ce moment, je mets en scène une adaptation de Trois hommes et un couffin au Canada, et je remonte ma pièce Lapin Lapin au Schiller-Theater à Berlin. Je travaille aussi sur des projets de séries. Cette forme m’intéresse énormément sur le plan narratif. Je voudrais raconter des vies, des sagas. C’est ça que la jeunesse a envie de voir. Les salles de cinéma, aujourd’hui, c’est un peu choux-fleurs et sonotones ! Les jeunes regardent des séries et c’est à eux qu’il faut parler.
Trois hommes et un couffin, au Théâtre du Gymnase, 38, boulevard Bonne-Nouvelle 75010 Paris.
Du 11 au 18 septembre, à 20h. Tél: 01 42 46 79 79
Interview réalisée en décembre 2017

Remerciements à Nathanaël Charbonnier/News Pictures pour le prêt des photos de Coline Serreau.

Alice Kachaner

@AKachaner
30 ans
Année spéciale à l’EPJT
J’aime la radio, la presse écrite et la photo.
Passée par Radio France, Nice Matin et le service éco du Figaro.
Passion cachée pour les faits divers, le thé vert et la gym suédoise.

 

Grizzly Bear  « Veckatimest »

Grizzly Bear « Veckatimest »

Avec son dernier album sorti le 26 mai dernier, Grizzly Bear s’est doucement glissé en tête des groupes indé les plus courtisés du moment. Cet opus, qui ressemble à une éternelle quête du merveilleux, est une perle d’esthétisme qui arrive à point nommé dans le terne horizon de la musique pop alternative.

Par Jonas CUENIN

Grizzly Bear chante le rêve. Le genre de rêve, doux et lent, dont on se souvient au petit matin. Et il faudrait sûrement s’écouter leur nouvel album au réveil pour apprécier au mieux le monde fabuleux des quatre New-Yorkais, tant leur dernier album, « Veckatimest » (du nom d’une petite île du Massachusetts) est une création à déguster avec délicatesse.

« The southern point is calling us » annonce l’ouverture de l’album, dans le quelque peu jazzy Southern Point. On est prévenu, il faudra suivre la voix d’Ed Droste., et la suivre en volant comme Peter Pan à travers les multiples contrées explorées par l’artiste, sans se soucier d’un futur, forcément agréable. Et simplement voyager. Voyager sur les résonances religieuses de Cheerleader et Dory, sur la comptine malicieuse d’About face, sur l’intensif While you wait for the others, et s’imprégner de l’ultra romantique Two weeks en se laissant bercer par les chœurs enveloppants et les sublimes mélodies étoilées.

Cette aventure au son rétro qui rappelle inévitablement celle révélée au monde par les Beach Boys ou Crosby, Stills, Nash & Young est accompagnée d’une recherche constante de perfection harmonique. Grizzly Bear est un groupe qui soigne sa musique, qui bichonne ses airs de guitare acoustique et ponctue ses morceaux de brillants samples électro, de basses entrainantes et d’incisifs accords de piano. Un subtil mélange entre pop psychédélique et folk illuminé teinté de nostalgie, d’un brin de sensibilité et qui laisse encore place à l’insouciance dans un genre musical parfois un peu en manque d’émotions. Mais si les confessions oniriques d’Ed Droste trahies par son timbre de voix légèrement cassé dévoilent une certaine mélancolie chez le chanteur, elles invitent néanmoins à planer joyeusement. A se sentir revivre, à ouvrir grands les yeux comme un enfant, à sourire malicieusement et à laisser librement filer son esprit dans ce monde fait de bonbons et de jeux de course effrénée. Et si le groupe est passé de la sombre clandestinité à la vive lumière en quelques mois, c’est qu’il sait assurément prendre le pouls de son public

Grizzly Bear est avant-gardiste, à l’image d’Animal Collective ou Yeasayer, ses congénères américains. Mais bien que son univers laisse parfois entrevoir des perspectives hypnotiques et quelques doses lysergiques, il s’écarte du genre « drogué » et se veut d’une pureté angélique. Plus accessibles,  les « ours de Brooklyn » sont moins révolutionnaires mais tout aussi créatifs. Porté par la symbiose des membres du groupe, l’entremêlement d’harmonies vocales et instrumentales donne des frissons dans le dos. Et les lumineuses inspirations que l’on découvre apportent toujours une impression de neuf. Quelque chose de simple, d’habile et  d’une extrême finesse, mais sans aucune arrogance. Là où certains se contentent de simples pastiches des sixties, eux innovent.

C’est ce qu’ont bien compris les anglais de Radiohead, qui les ont, en 2008, pris sous leurs ailes pour les faire décoller. On pourrait même oser dire qu’ils les ont maintenant devancé, en terme de popularité du moins. Pour preuve, leur apparition au Late Show américain de David Letterman en juillet de l’année dernière. Le pari paraît alors réussi. Car après avoir été annoncés comme des artistes en devenir et avoir par la suite stagné dans les charts internationaux, ils se classent, grâce à cette nouvelle œuvre, indéniablement au rang de groupe apprécié et reconnu comme majeur. Si bien que les rêves qu’ils chantent font de plus en plus d’adeptes. Des néophytes qui tentent d’inciter tous ceux que la monotonie musicale du moment accable à un voyage incertain dont la seule destination à entrevoir est imaginaire.

Grizzly Bear en concert le 16 août prochain au festival de La Route du Rock à Saint-Malo

Grizzly Bear « Two Weeks »
Le jazz inspire les ados

Le jazz inspire les ados

À l’école Jazz à Tours, les 13-17 ans découvrent l’improvisation et pratiquent la musique en groupe.

Par Béatrice CATANESE (texte) et Cécilie CORDIER (photos)

Une toute petite salle, une affiche pour le festival de jazz Émergences au mur, du matériel de professionnel et de grands sourires. C’est mercredi soir, à l’École de musique Jazz à Tours. Josselin est à la batterie, Édouard à la guitare et Lou au saxophone. Le goût pour le jazz n’attend pas le nombre des années : l’atelier Jazz’Ado, destiné aux 13-17 ans, compte dix élèves. En ce 7 janvier, malgré les intempéries, ils sont presque tous là.

Le bassiste donne le départ. Il s’appelle Jean-Marc Herbreteau et encadre l’atelier pour adolescents depuis quatre ans. Ici, pas de cours de conservatoire. Le professeur fait partie intégrante du groupe. Avec les jazzmen en herbe, il interprète un énergique Nostalgia in Times Square, de Charles Mingus. Ils suivent la partition, puis se lancent dans l’improvisation. Aristide, à la trompette, est très concentré, mais se laisse complètement aller à la musique. À 16 ans, il pratique le classique, participe à un autre atelier jazz et a pris des cours avec Ronald Baker, trompettiste originaire de Baltimore installé en Touraine. « Ce qui m’intéresse, c’est le jazz moderne. J’aimerais bien en faire mon métier. »

« J’essaie de désacraliser le jazz et l’improvisation »

D’autres ne viennent là que pour le loisir et prennent autant de plaisir. Édouard, 15 ans, à la guitare, a rejoint l’atelier en septembre. Il a déjà sept ans de violon derrière lui. « Le conservatoire, c’était strict. J’ai envie de faire de la musique pour m’amuser. Ici, on apprend à communiquer, on découvre « l’impro », ça me plaît. »

Mais « l’impro », ça ne s’improvise pas. Édouard s’interroge : « Pour le refrain, je ne sais pas trop quoi faire. » Quand le professeur lui conseille de prendre un ton rock, un peu à la Rolling Stones, il y voit beaucoup plus clair. L’objectif de Jean-Marc Herbreteau est de mettre ses élèves en confiance : « J’essaie de désacraliser le jazz et l’improvisation. Je suis là pour leur donner des outils, des bases solides, mais aussi pour leur apprendre à se faire plaisir, à utiliser leur sens esthétique et leur créativité. »

C’est dans le jeu en groupe que celle-ci s’exprime pleinement. Quand Nicolas entonne Hit the Road, Jack au piano, les autres instruments suivent, sans chercher à s’imposer. «Je suis surtout là pour partager la musique, confie-t-il. Jouer seul devant son piano, ça n’a pas grand intérêt, sauf si on s’appelle Keith Jarrett… et encore… »

Le swing manouche est de retour

Ce style de musique, immortalisé par Django Reinhardt, revient sur le devant de la scène. Pour preuve, le succès de groupes comme La Canne à swing. Ce dernier fait de nombreuses scènes, comme le bar Le Sherlock Holmes, à Tours.

Réalisé par Julien DESFRENE

Rencontres improvisées sur scène.

Au Petit-Faucheux, à Tours, amateurs et professionnels se retrouvent régulièrement, le temps d’une soirée de bœuf.

Une vidéo de Léa FROMENT