Journalistes de faits-divers

Journalistes de faits-divers

Journalistes de faits-divers

Pompiers pyromanes d’un tribunal populaire

Salle d’audience du tribunal d’Amiens. Photo : Lucas Chopin/EPJT

Les procès d’assises sont le théâtre de nombreux rebondissements. On y raconte les atrocités que l’humain peut commettre, on y confronte victimes et accusés. Les journalistes de faits-divers jouent alors leur rôle. Ils racontent la justice et la rendent compréhensible pour le grand public. Mais ces pratiques ont un revers : elles alimentent un tribunal populaire, c’est-à-dire une population qui se veut juge à la place du juge.

Par Lucas Chopin

De là à dire que c’est un tribunal populaire… » Jacky Kulik est à l’origine du groupe Que justice soit faite pour Elodie Kulik sur Facebook. Il y publie régulièrement des informations sur l’enquête pour le meurtre de sa fille (voir frise chronologique ci-dessous). Nombreux sont les internautes qui apportent leur soutien à la famille. Et chargent parfois le seul suspect dans l’affaire. Mais Jacky Kulik n’y voit rien de malsain : « Je suis opposé à la peine de mort. Je veux la justice, pas la vengeance. »

Pourtant, il alimente à sa manière une forme de tribunal populaire qui se veut juge à la place du juge. Si la justice française s’évertue à être impartiale, il est certain que l’opinion publique peut avoir un impact sur l’issue de certaines affaires. L’histoire regorge d’exemples dans lesquels le grand public a fait entendre sa voix, parfois jusqu’à peser plus lourd que les tribunaux.

Dans cet imbroglio, les médias sont un maillon essentiel : ils transmettent l’information juridique au plus grand nombre. Christophe Hondelatte, journaliste pour Europe 1, est considéré comme la référence pour les affaires criminelles dans les médias. Il recense plusieurs cas où un tribunal populaire a joué un rôle.

Le peuple donne donc son avis au sujet de la justice. Mais sa façon de procéder à évolué avec le temps. Me Corinne Herrmann, avocate au barreau de Paris, évoque une pression qui s’est déplacée : « Quand j’ai représenté Francis Heaulme, qui avait tué un petit garçon, j’allais à l’audience la peur au ventre, avec des gardes du corps, parce que les gens étaient là. Le GIGN était présent car on craignait une bombe à l’audience. Je n’ai plus cette peur avec les réseaux sociaux, parce que les gens déversent leur haine à ceux qui veulent la lire. Ils ne viennent plus au tribunal. »

Internet procure un sentiment de protection. Et pas seulement aux avocats. Insultes et théories fusent, les accusés sont jugés, mais il est rare aujourd’hui de voir le tribunal populaire physiquement violent dans les palais de justice. « On n’a plus de menaces de mort en audience, confirme Corinne Herrmann. Il y a plutôt un certain respect. »

Des médias influents

Du point de vue de l’avocate, la liberté d’expression doit primer : « C’est important que la presse soit là. Des gens vont la lire, comprendre les conditions des procès. La justice doit être publique. »

Avec l’évolution technique, les pratiques journalistiques au tribunal ont évolué. Avant l’existence des réseaux sociaux, l’AFP se rendait dans les grandes audiences et publiait une brève construite toutes les cinq minutes. Aujourd’hui, la quasi-totalité des médias publie en direct la moindre information sur Twitter.

Gautier Lecardonnel est journaliste de faits-divers au Courrier Picard. Il vante les mérites des réseaux sociaux dans la presse quotidienne régionale : « Ils sont très utiles et peuvent être une source d’information. On peut y trouver des identités, contacter des gens… On s’aperçoit que certaines personnes qui commentent les articles sont proches des victimes ou des accusés. »

Mais cela peut aussi avoir des conséquences inattendues : d’une part, les tweets attisent la haine de certains et conduisent à l’agression de témoins. D’autre part, ces derniers ne doivent pas assister au procès et sont isolés pendant sa durée. Ils ont cependant accès aux réseaux sociaux et peuvent donc consulter en temps réel les tweets des journalistes. « Nous ne sommes pas encore adaptés à cela », concède Corinne Herrmann, qui relève un certain nombre d’erreurs dans ces publications instantanées. « Certains magistrats veulent interdire les tweets en audience. »

L’immédiateté de l’information facilite donc les coquilles et les imprécisions. Mais cette évolution dans l’ère du temps ne pose pas de problème si l’éthique est respectée. Christophe Hondelatte a pour objectif de légitimer toute décision judiciaire, sans exprimer ses propres opinions : « Là où le journaliste se rapproche le plus de sa vraie fonction, c’est lorsqu’il explique pourquoi les gens sont condamnés. Ils ne le sont jamais par hasard. Ce métier ne peut se faire qu’avec une grille éthique et morale imparable. Il faut se donner des règles pour ne pas se transformer en militant. »

« Il est évident qu’il existe un tribunal populaire »

Stéphane Daquo, avocat pénaliste

Le journaliste de faits-divers doit donc se montrer objectif et tenter de ne pas sortir de son rôle de conteur, ceci pour vulgariser des procédures parfois complexes. Mais les émotions des audiences, transmises à travers papiers, comptes-rendus et reportages, mènent inéluctablement à un jugement de la part du public. Le travail du journaliste est de retranscrire fidèlement ce qui se passe au tribunal, notamment la tension d’un procès d’assises. Par la force des choses, le journaliste de faits-divers joue le rôle du pompier de l’actualité, il circonscrit les fausses informations et les conclusions hâtives, il éteint le feu de l’obscurantisme.

Mais il peut également se révéler pyromane lorsque ses productions attisent le ressentiment des gens vis-à-vis des accusés ou des victimes.

Elodie Kulik, fille de Jacky, a été violée et tuée en 2002 dans la Somme. Son corps a été retrouvé en partie calciné. Ce meurtre a profondément marqué la région. Il est resté non élucidé pendant dix ans, jusqu’à l’identification, en 2012, de l’un des agresseurs de la jeune fille de 24 ans : Grégory Wiart.

Mais l’homme est mort neuf ans plus tôt dans un accident de voiture. En 2014, Willy Bardon est mis en examen pour l’enlèvement, la séquestration, le viol et le meurtre d’Elodie Kulik. Les preuves sont peu nombreuses, mais l’homme était un proche de Grégory Wiart. De plus, plusieurs témoins reconnaissent sa voix sur l’enregistrement d’un appel qu’Elodie a passé aux pompiers le soir de sa mort. 

Cette affaire a fait couler beaucoup d’encre sur tout le territoire et le public s’en est emparé, condamnant parfois trop tôt Willy Bardon. Elle est caractéristique de l’impact des faits-divers sur le public.

« Pendant dix ans, la presse n’a eu des liens qu’avec Jacky Kulik, puisqu’il n’existait aucune contrepartie, explique Stéphane Daquo, avocat de l’accusé. La parole de la défense est très peu représentée dans les médias. Il est évident qu’il existe un tribunal populaire, et pas seulement dans cette affaire. Plein de gens bien-pensants se déchaînent lâchement, sans prendre de recul. »

Il dénonce des médias qui écriraient, pour la plupart, contre son client. « Ce n’est pas vrai, estime Corinne Herrmann, l’avocate de Jacky Kulik. Tous les journalistes présents pensaient que Willy Bardon serait acquitté. La presse était acquise à la cause de Jacky Kulik, mais pas au dossier ni à la condamnation de Willy Bardon. » Ce dernier a été condamné en première instance à une peine de trente ans de réclusion criminelle pour l’enlèvement, la séquestration et le viol d’Elodie Kulik. Il a fait appel et sera à nouveau jugé en 2021.

Jacky Kulik, lui, explique avoir toujours eu de bons rapports avec les journalistes : « J’ai répondu favorablement à tous les médias. » Il s’est même fait des amis parmi les journalistes : « Nous étions très proches avec Georges Charrières. C’est devenu un ami. »

Georges Charrières est un ancien journaliste de faits-divers du Courrier Picard. La relation entre les deux hommes a parfois été compliquée à vivre. « Comme il était journaliste, il savait des choses qu’il ne me disait pas. » Chose que confirme l’intéressé : « Il y a eu des moments très difficiles, mais j’avais un devoir de protection de mes sources. »

La médiatisation de l’affaire a dépassé la stricte frontière de la Picardie pour s’étendre à la France entière. Cela a provoqué une avalanche de commentaires véhéments contre Willy Bardon et ses avocats, notamment sur le blog Que justice soit faite pour Elodie Kulik. Ce que regrette Jacky Kulik : « J’ai dû fermer la page pendant la durée du procès, pour éviter que cela ne nuise. »

De fait, Jacky Kulik a de nombreux internautes acquis à sa cause, lui qui est convaincu de la culpabilité de l’accusé.

Symbole des relations entre médias et tribunal populaire : une lettre de dénonciation anonyme adressée à un journal dans le cadre d’une affaire criminelle.

« Avant Internet déjà, tout le monde lisait la presse », explique Tony Poulain, chroniqueur judiciaire au Courrier Picard. Et les pages justice en particulier. Le tribunal populaire, les journalistes sont conscients de son existence depuis longtemps. Et cela questionne leurs pratiques.

Ainsi, dans la presse quotidienne régionale, la grande question est de savoir si oui ou non il faut écrire le nom des personnes liées aux affaires judiciaires. « C’est la principale source de tension avec les justiciables et leurs familles. » Il y a en effet un risque de représailles de la population envers les acteurs d’une affaire judiciaire dès lors que leur identité est connue.

Tony Poulain considère également qu’il est dangereux de prendre partie quand on écrit sur une affaire criminelle : « Il y a un gros risque de connivence dans ce milieu. Le danger est que les journalistes se prennent pour des juges et que les juges se permettent des commentaires. Quand chacun sort de son rôle, on arrive à des catastrophes, comme dans l’affaire Grégory Villemin, où les règlements de comptes ont été fatals. »

Pour Christophe Hondelatte en revanche, la connivence est parfois indispensable pour arriver à ses fins : « Presque tous les journalistes rêvent de devenir amis avec Murielle Bolle ou Marie-Ange Laroche, témoins importants dans l’affaire du meurtre de Grégory, c’est légitime. »

Le métier est à double tranchant : il faut intéresser le grand public. Mais quand le grand public se passionne, cela peut parfois à ce que la vox populi prenne le pas sur la justice. Affaires Patrick Dils, Omar Raddad, Jacqueline Sauvage… Les exemples sont nombreux et l’impact du tribunal populaire varie d’un procès à l’autre.

Jacky Kulik et Corinne Herrmann s’accordent finalement à dire que les journalistes de faits-divers ont un rôle primordial : en mettant en évidence les pires horreurs commises par les humains, ils permettent d’éviter que des crimes similaires à celui d’Elodie Kulik ne se reproduisent.

Lucas Chopin

@Chopin_Kalu
24 ans
Après son Master spécialité télé à l’EPJT, il travaille à TVTours
Passé par Radio Campus Lille et Le Courrier picard.
Passionné de musique, amateur de rock, de hard-rock et de metal.
S’intéresse aux questions de justice.

 

Réinventer la presse masculine

Réinventer la presse masculine

Réinventer la presse masculine

Photo : Charisse Kenion pour Unsplash 

« La presse masculine, c’est quoi ? » la remarque n’a rien d’anecdotique. Ce type de presse est bien moins facilement identifié – et identifiable – que son pendant féminin. Arrivée en France dans les années vingt, elle a pourtant connu un âge d’or avant les crises. Derrière GQ, Lui ou encore Playboy, les survivants, se cache une histoire, des modèles réinventés.

Par Maïlis Rey-Bethbeder

En 2020, la presse masculine française est pauvre. L’Alliance pour les chiffres de la presse et des médias (ACPM) liste dans son Observatoire de la presse et des médias 2020 uniquement deux titres dans la catégorie « presse masculine 2019 ». Le mensuel GQ et le bimestriel « lifestyle » The Good Life. Si les chiffres de l’ACPM sont de bons indicateurs, ils ne suffisent cependant pas à résumer la totalité de la presse masculine française. Lui, Playboy, Têtu, L’Étiquette… Ces magazines n’ont pas mis la clé sous la porte. Mais la période n’est guère propice à ce type de presse. Pour survivre, il faut dépoussiérer le genre.

Celui-ci est apparu en France au début des années vingt. Comme pour la presse féminine, l’entrée des masculins dans le paysage médiatique se fait par la mode. Ainsi naît Adam, le premier homme de papier, en 1925. Dans sa thèse intitulée La Nouvelle Presse masculine, parue en 2001, Estelle Bardelot estime qu’Adam introduit « le nouveau rapport de l’homme à son corps. Il inaugure aussi une nouvelle conception de la beauté, laquelle jusqu’alors n’avait été longtemps déclinée qu’au féminin ».

Capture d’écran du 17e numéro d’Adam (20 septembre 1927).

Mais à ce moment-là, le genre n’en est qu’à ses balbutiements. Pour l’autrice, l’histoire de la presse masculine française ne débute vraiment que dans les années soixante-dix.

Entre filles et belles voitures

« Historiquement, un magazine masculin propose des contenus plutôt orientés “­ homme hétéro ” avec souvent des femmes dénudées, des sujets relatifs à la high-tech, à l’automobile, à l’alcool  », résume Antoine Jaillard, rédacteur en chef de la version numérique de GQ.

En 1963, l’homme de presse Daniel Filipacchi crée Lui, un magazine érotique où des femmes dénudées font la une et remplissent des portfolio. Il rachète dix ans plus tard Playboy et lance la version française. C’est un succès pour la presse de charme.

Celle-ci connaît sa première grande crise dans les années quatre-vingt, liée à l’évolution de l’image de la femme et à celle du rôle des hommes. « Le vrai problème de la presse masculine c’est qu’elle s’est positionnée en opposition à la presse féminine, mais surtout en utilisant le prisme de la sexualité et de l’érotisme, explique Bruno Godard, rédacteur en chef de Lui. C’était une erreur fondamentale parce qu’on ne limite pas un homme à l‘intérêt qu’il peut avoir pour une fille nue ».

L’automobile et les femmes dénudées restent présentes dans les numéros de mai 2020 de Lui (à gauche) et GQ (à droite). Photo : Maïlis Rey-Bethbeder/EPJT

Les ventes chutent. La mode, la beauté, le bien-être, domaines bastions des magazines féminins, sont alors investis par les masculins qui tentent de calmer le jeu sur l’image érotique. Vogue Hommes voit le jour en 1973. Destiné à des lecteurs aux revenus élevés, il propose un contenu très luxe, consacré aux vêtements, aux loisirs et aux biens de consommation.

Entre la fin des années quatre-vingt-dix et le début des années deux mille, les groupes de presse misent de nouveau sur la presse masculine, motivés par le succès commercial du genre dans les pays anglo-saxons. « En Angleterre, en 1996, 4 millions de magazines masculins étaient vendus chaque mois, ce qui équivaut aux ventes de la presse féminine française  », explique Estelle Bardelot. M Magazine est créé en 1998, Men’s Health s’installe en France en 1999 et FHM apparaît la même année. Ces mensuels sont des réussites commerciales. Les contenus de charme réapparaissent dans les articles ou les photos de mode.

Masculins nouvelle formule

Les années deux mille stoppent net cette progression. Les magazines masculins prennent de plein fouet les différentes crises de la publicité et celle du papier. Les groupes de presse se recentrent alors sur d’autres titres qui leur paraissent plus solides.

Les magazines de charme (Playboy, Entrevue, FHM, Lui) sont directement concurrencés par Internet. M Magazine cesse de paraître en 2001 et la version française de FHM s’arrête définitivement en 2014. Men’s Health stoppe sa diffusion en 2005, avant de reprendre en 2008. Le seul mensuel qui résiste est la version française de GQ, née en 2008 et toujours présente aujourd’hui. Hybride entre mode et news, sans photos de charme, il s’est installé sur son créneau et reste la magazine masculin de référence.

Les magazines axés luxe, mode et/ou lifestyle, comme Edgar, The Good Life et L’Étiquette, tirent leur épingle du jeu. Des contenus de niche, avec une périodicité différente et un travail d’image de marque leur permettent d’investir le secteur.

Toutefois, la permanence de Lui et Playboy dans le paysage médiatique actuel, toujours publiés après de nombreuses critiques, rachats et naufrages économiques, interroge. Si ces titres sont toujours là, c’est qu’ils ont su se réinventer.

Les unes de GQ et de Lui de mai 2020. Photo : Maïlis Rey-Bethbeder/EPJT

« Lui, au début, était fait pour s’adresser aux hommes, puisque c’était le pendant de Elle, raconte Bruno Godard, rédacteur en chef du magazine. Au fil du temps il a vraiment évolué, surtout ces dernières années. »

Bien sûr, si Lui existe encore aujourd’hui, c’est certainement grâce à son image sulfureuse, bien que plus soft. « On a toujours une série un peu “sexy” mais ce sont des jolies photos, ce n’est pas sexué. Ça reste l’ADN du magazine. En couverture, il y a toujours une fille un peu sexy », reconnaît le journaliste. Du Lui des débuts, le titre a « conservé ce ton un peu ironique, un peu cynique » tout en allant « un peu plus au fond des choses ».

Dans les pages du trimestriel, les lecteurs découvrent un long entretien politique, écrit par Thomas Legrand, mais aussi des reportages, des recommandations culturelles et des conseils mode et beauté. Investies par les annonceurs, ces deux dernières rubriques sont devenues quasiment incontournables et expliquent le succès de certains autres masculins pointus.

« On s’ouvre au monde de la mode parce que les hommes aujourd’hui s’y intéressent beaucoup plus que dans les années soixante-dix voire même quatre-vingt, constate Bruno Godard. C’est devenu un marché publicitaire mais aussi un intérêt pour le lecteur qui a envie de voir des nouvelles tendances, de nouvelles choses… »

Capture d’écran d’un extrait du premier numéro de L’Étiquette (automne/hiver 2018-1019). 6 pages sont consacrées aux implants capillaires. 

L’apparence a pris une place importante dans le quotidien des hommes et de nouvelles préoccupations sont apparues dans les pages des masculins : le biannuel axé mode L’Étiquette, édité par SoPress, aborde la calvitie et les implants capillaires dès son premier numéro quand Lui consacre une enquête à la pénoplastie (l’augmention du pénis).

Les hommes, comme les femmes, auraient donc besoin d’être conseillés. Que lire, quel film voir, que consommer ? Les masculins peuvent agir comme des guides pratiques, des coachs de vie.

C’est pourquoi la rubrique lifestyle a pris beaucoup de place dans les colonnes des masculins. Pour Bruno Godard, « Lui, c’est un état d’esprit. Ça conforte le lecteur dans le fait d’être un homme hétéro. […] C’est totalement assumé ».

Malgré leur évolution, le cœur de cible des masculins reste « très majoritairement urbain. Plutôt CSP +, hétérosexuel », d’après Bruno Godard. Antoine Jaillard affirme pour sa part que GQ s’adresse à « tout le monde », un tiers de son lectorat étant féminin. Si chaque titre affiche un contenu plus ou moins testostéroné, tous s’accordent à dire qu’il n’est pas genré. Pour Marc Beaugé, fondateur de L’Étiquette, « au-delà du vêtement, de l’industrie de la mode, il y a une culture. La partie culturelle est tout à fait mixte ».

La « nouvelle » presse masculine a ses limites. Même si les magazines masculins se déclarent accessibles, les articles mis en valeur dans les pages mode restent à des prix élevés, en faisant une presse relativement excluante. Selon Marc Beaugé, « il y a des magazines qui ne font que rendre des services à des annonceurs. […] les magazines de mode homme jusqu’ici étaient très intimidants. Dans L’Étiquette, il y a beaucoup de t-shirts blancs. On propose des choses assez “ normales ”, très simples, de mecs « “qui font gaffe” ».

Exister en dehors du papier, un enjeu économique

Désormais, il faut développer sa marque, qui ne se résume plus au seul magazine, pour générer de nouveaux revenus. Lui mise sur son image : « Les t-shirts qu’on propose à nos abonnés, en vente par correspondance, se vendent très bien. En les portant, vous envoyez un message », explique son rédacteur en chef. 

GQ aussi développe de nouvelles stratégies, comme le Club GQ, un abonnement premium destiné à fédérer une véritable communauté de lecteurs en leur donnant accès à des événements exclusifs, des soirées privées, des réductions auprès des partenaires… Pérenniser un titre, voilà l’objectif. « Nous voulons créer un bel objet qu’on a envie de laisser sur la table du salon et qui est valorisant pour le lecteur. […] Ce n’est pas un magazine jetable, c’est un magazine qu’on conserve, un peu comme un livre », affirme Bruno Godard.

« Quand le magazine ne sort que deux fois par an, il faut l’accompagner évidemment, c’est important d’exister par ailleurs. C’est pour ça que nous avons un compte Instagram », déclare Marc Beaugé.

Les réseaux sociaux permettent de créer une identité autour du magazine, de poster régulièrement pour rester connecté avec les lecteurs. Le nombre d’abonnés et de likes donne une idée des sujets que pourrait apprécier le public. « On voit immédiatement ce qui fonctionne, ce que les gens aiment, attendent ou pas, constate Bruno Godard. On arrive à s’adapter très vite. »

L’enjeu est de taille alors que les lecteurs de la presse papier se font de plus en plus vieux et que les jeunes privilégient Internet pour s’informer et se divertir. GQ l’a bien compris : le journal se décline en site web, en podcasts et alimente très régulièrement sa chaine Youtube de vidéos où les rappeurs sont omniprésents. « Ils représentent aujourd’hui un groupe avec une communauté forte et réactive, consommatrice de ce type de format. Par ailleurs le rap en France est extrêmement actif et créatif. Il me semble donc intéressant de profiter de ce milieu et d’inventer des formats avec eux », résume Antoine Jaillard.

Alors que l’homme s’interroge sur sa masculinité elle-même, les magazines masculins doivent se placer dans le nouveau spectre du genre. C’est souvent la raison pour laquelle Têtu, trimestriel au positionnement LGBT+, est parfois rangé dans la presse masculine, parfois mis de côté. Il ne s’agit plus de remettre en cause le féminisme, globalement admis par la majorité, mais les propres comportements de l’homme, les injonctions virilistes auxquelles il est soumis.

Ces nouveaux questionnements sont pris en compte par la presse masculine : « Notre rôle est d’aider les gens, et a fortiori les hommes, à naviguer dans une société qui mute et évolue, estime le rédacteur en chef de GQ. Comment se comporter après le mouvement #MeToo, comment trouver sa juste place quand on est un homme… Nous abordons ces sujets.  » « Nous ne sommes pas là pour protéger la masculinité à tout prix, renchérit Bruno Godard. On a fait des sujets sur le mouvement #Metoo, parce que notre responsabilité d’homme aussi c’est de dire que tous les hommes ne sont pas des porcs. » Ces thèmes restent néanmoins rarement évoqués. 

« Dans les codes de la masculinité, il y a une interdiction tacite de se mettre en vulnérabilité, analyse Myriam Haegel, fondatrice et animatrice du podcast «­­ ­The Boys Club­­ », lancé par le site Madmoizelle.comEn général, les hommes ne parlent pas des stéréotypes qui leur pèsent. Ils ne les identifient même pas forcément ».

Le terrain des podcasts a été largement investi pour traiter de ces thématiques, avec succès. Dans le podcast Bonhomme, lancé par GQ, la parole se libère, les invités se confient plus facilement sur leurs parcours en tant qu’homme. « Le podcast apporte un élément important : la voix, qui génère de l’empathie », commente Myriam Haegel. Ces formats séduisent un public masculin et féminin, jeune, qui a développé d’autres habitudes de consommation.

« Le podcast apporte un élément important : la voix, qui génère de l’empathie »

Myriam Haegel

« Les hommes d’aujourd’hui s’informent sur Internet, sur des forums ou sur YouTube, constate la journaliste. La presse masculine devrait mettre en avant une plus grande diversité d’hommes, que ce soit au niveau du physique, de l’âge, de la CSP ou de l’orientation sexuelle et s’intéresser aux hommes que les hommes suivent : les streamers de jeux vidéo, les influenceurs fitness, les youtubeurs, les rappeurs. Je pense qu’un homme de mon âge (28 ans, NDLR), sera davantage inspiré par un Damso, un Griezmann, un ZeratoR… Et pas forcément par un Gilles Lellouche en costume trois pièces ».

Pour aller plus loin, c’est par ici.

Maïlis Rey-Bethbeder

@M_ReyBethbeder
23 ans
Vient de terminer son Master journalisme à l’EPJT.
Passée par La République des Pyrénées, nicematin.com, Sud-Ouest et lemonde.fr.
Rédactrice avant tout, pour le papier ou sur le clavier.
Sensible aux questions d’éducation, de féminisme et de société.

 

Bibliographie Réinventer la presse masculine

La Rotative

La Rotative

Qu’est-ce qui fait tourner la rotative ?

Presse Miehle pour l’impression d’un journal, 1939. Photo du domaine public

Site internet d’informations locales, critique de l’action municipale mais aussi source de réflexion sociologique sur Tours et ses environs, La Rotative demeure un mystère. D’autant que ceux qui y contribuent préfèrent se calfeutrer dans l’anonymat. Média d’opinion, d’opposition ou simple militantisme de gauche ?

Par Léo Juanole

Pour contacter ceux qui écrivent dans La Rotative, pas de coup de téléphone, pas de rendez-vous. Juste un échange de mails, par souci d’anonymat. Un dénommé F. fait l’intermédiaire avec deux rédacteurs qui ont accepté de répondre à nos sollicitations : M., un homme et L., une femme. C’est tout ce qu’on saura d’eux.

La Rotative, c’est un site appartenant au réseau Mutu, qui regroupe une quinzaine de sites d’information participatifs et antiautoritaires, comme Rebel Lyon (2005) et Paris Luttes (2013), tous agrégés sur mutu.mediaslibres.org. Ces « médiactivistes » , comme les appelle le sociologue François Granjon, sont critiques « contre les hégémoniques » et dénoncent les médias soumis aux pouvoirs économiques et politiques. Ils sont également des critiques «  expressivistes » qui défendent un discours médiatique alternatif, basé sur une vision participative.

Pour comprendre la naissance de La Rotative, il faut revenir en novembre 2013, date de lancement du site.
« La Rotative est née de la rencontre de divers éléments : la frustration partagée par nombre de militants et de militantes politiques à l’égard de la nullité du paysage médiatique local, notamment dans sa couverture des luttes sociales ; l’existence de projets de médias alternatifs type journaux muraux ; la mise à disposition, par le collectif Rebellyon, d’un outil permettant de mutualiser les compétences techniques nécessaires au fonctionnement d’un site d’information. L’ambition était de proposer un espace de contre-information ouvert aux contributions extérieures, de donner de l’écho aux luttes sociales locales et de proposer des analyses critiques », explique F. Elle précisera que cette volonté reste inchangée.

Le site est visité en moyenne 50 000 fois par mois. La page Facebook comptabilise presque 4 000 likes, le compte Twitter plus de 3 000 abonnés. La plateforme revendique 460 comptes auteurs. Comme l’explique L., «  tout repose sur l’engagement de chacun » puisque « le site ne perçoit aucune source de financement ». Ses contributeurs sont donc bénévoles et militants.

Pas de locaux ; tout se fait sur la plateforme gérée par un collectif d’animation paritaire.

Une soirée au bar Chez Colette. Photo TMV.

Quelques réunions physiques ont eu lieu, notamment au début de l’aventure, au 12, rue Louis-Mirault, siège de l’association Émergence et d’un local loué par une amicale de la SNCF, comme le confirme un bénévole de l’association : « Une salle de 50-100 places, qui sert parfois à accueillir des associations qui font des réunions le soir ou le week-end… Mais le CE de la SNCF n’est pas toujours au courant de ce qui s’y passe. »

D’autres recherches nous mènent au premier étage du bar Chez Colette, au 57, quai Paul-Bert, qui servait initialement de lieu de conférence de rédaction. Ce sont les deux seules adresses qui pourraient s’apparenter à une présence géographique de La Rotative. Tout le reste se passe virtuellement.

« Un autre regard sur l’actu »

M. détaille le parcours de publication. « N’importe qui peut créer un compte et accéder à l’interface privée du site pour proposer un article. Nous ne publions pas toutes sortes de points de vue. Nous nous référons à une charte. Les articles sont relus, le collectif d’animation peut proposer des reformulations, des améliorations du titre ou de la mise en page, des illustrations, etc. Toutes ces propositions font l’objet d’échanges avec les contributeurs ou contributrices avant publication. »

Pour certains étudiants, comme Jeanne, La Rotative est une « référence en matière d’infos alternatives en Touraine : des reportages fournis, des angles originaux et de bons sujets sur les luttes sociales. Ça donne un autre regard sur l’actu ». Preuve d’une popularité locale croissante.

D’autres médias en ligne ont vu le jour en Touraine comme 37 degrés et Info-Tours, (tous deux nés en septembre 2014 et désormais réunis) mais ceux-ci se sont positionnés sur l’information de proximité, comme le fait La Nouvelle République, le quotidien régional.

Quatre ans après son implantation à Tours, La Rotative a organisé une cagnotte Leetchi. Celle-ci a récolté 2 291 euros, dépassant de peu le plafond initialement fixé à 2 000 euros. Cette somme a été utilisée pour payer les frais de gestion du site, des affiches et des stickers et de défrayer quelques rédacteurs engageant des dépenses dans leurs déplacements.

« Critiquer l’action d’un élu, c’est potentiellement se priver du petit encart publicitaire qui permettra au média de vivre »

M. de La Rotative

Parmi ces donateurs, on trouve un professeur de l’université de Tours. Contacté, celui-ci explique que, au sein de la faculté tourangelle, La Rotative est très populaire. Pour lui, « ils font vivre la démocratie », quand « La Nouvelle République est complaisante envers les autorités ». La Rotative serait donc « une sorte de contre-pouvoir, de poil à gratter ».

Ce lecteur universitaire s’intéresse à la politique locale – et donc à La Rotative – depuis que le directeur du Centre d’études supérieures de la Renaissance (CESR), Benoist Pierre, a décidé de se lancer dans la course aux municipales sous l’étiquette LREM. « Au centre de recherches, il est le contraire de ce qu’il dit dans sa campagne » s’énerve le professeur qui a la sensation que le directeur a « instrumentalisé et abandonné » son poste.

Une collègue enseignante dit connaître quelques contributeurs, des « jeunes trentenaires en situation d’études élevée, mais socialement précaires, intellectuels, plutôt masculins ». Ce qui l’a intéressée, c’est un article sur la dimension « sociologique et les questions urbaines de gentrification. Depuis, j’ai mis La Rotative dans mes favoris ».

La Nouvelle République est le quotidien de presse quotidienne régionale basé à Tours. Photo Romain Pichon/EPJT

La critique du quotidien régional est récurrente dans les lignes du pure player. M. reproche à La Nouvelle République « une complaisance éhontée à l’égard de la classe politique locale. Ce qui s’explique notamment par la relation d’interdépendance entre journalistes et politiciens : les journalistes ont besoin d’entretenir de bonnes relations avec les hommes et femmes politiques locaux pour remplir leurs pages ; les hommes et les femmes politiques locaux ont besoin des journalistes pour exister. » S’ajouterait à cela la dépendance financière des médias locaux à l’égard des collectivités : critiquer l’action d’un élu, ce serait potentiellement se priver du petit encart publicitaire qui permettrait au média de vivre.

Accusé de complaisance par La Rotative pour un papier sur Philippe Chalumeau, un député LREM du cru, le journaliste politique de La Nouvelle République, Olivier Pouvreau, se défend de tout publi-reportage. « J’ai eu l’initiative à 200 %. Dans un grand quotidien parisien, ils ont fait pareil. »

Pour lui, la PQR est victime d’une vision souvent manichéenne. « Un jour on est “La Nounou”, un autre “La Nouvelle Répugnante”. » Il prône une éthique personnelle : « Pas de dîners en ville, pas de sortie privée, pas de repas entre quatre yeux ni de vacances… Le revers de la médaille, c’est qu’on n’a pas cette petite foule de petites informations. »

La Rotative, qu’il reconnaît ne pas lire souvent, est pour lui « un outil d’information et d’analyse de la société au quotidien, plus d’opinion que d’information… un poil à gratter ». On y revient.

Au sujet des polémiques suscitées par leurs articles, M. et L. restent impassibles. « Nous recevons parfois des demandes de dépublication ou des menaces de procès en diffamation. Nous n’avons jamais daigné réellement répondre, à part pour refuser de dépublier. »

Capture d’écran de la publication mettant en cause un article de La Nouvelle République.

signé jibédé

Malgré une forte volonté d’anonymisation des plumes, La Rotative a ses signatures : Bonnie and Clyde, Samira Drexler, la famille Marcireau, le Comité des vengeurs ligériens, Maggie Zapata, Jean-Philippe Hervite-Déperle, Jean-Jacques Ryllick. Et Jibédé.

Ce dernier est, de son propre aveu, un « bobo de Velpeau de 50 balais, un vieux briscard de l’underground médiatique ».

Après douze ans passés à France Bleu, il est désormais l’animateur de Polemix et La Voix off, émission diffusée sur Radio Béton. Joignable facilement, il se définit comme « un usager » du site, au même titre que les autres contributeurs. Pour lui, la doctrine se résume à ça : « Vous n’avez pas de carte de presse ? C’est pas grave, publiez. Il n’y a pas de starisation, on est dans le DIY… Et on n’est pas tous d’accord entre nous. »

« J’ai une grande gueule »

Sur l’identité des différentes personnes qui écrivent dans La Rotative, Jibédé demeure abstrait, mentionnant des « gens différents, comme des instits qui écrivent un seul et unique article ». Mais, pour lui, c’est bien un média, « au même titre que le site de ce salopard d’Alain Soral », ajoute-t-il.

Personnalité clivante dans l’espace public tourangeau, Jibédé ne fait pas l’unanimité (et il s’en réjouit). Un colistier de Benoist Pierre brosse son portrait : « C’est un connard fini ce type, un cinglé… mais aussi un très bon orateur. Il faisait partie de ceux qui venaient chanter quand on tractait sur les marchés. Il disait aux personnes : “C’est la république de la marche arrière, ce sont des assassins”. » Le principal intéressé préfère ironiser, goguenard : « J’ai une grande gueule parce qu’on est dans un pays libre, sans nazis dans la rue. Sinon je ferais pas le malin. »

Jibédé observe l’émergence de médias comme La Rotative avec beaucoup de bienveillance. Il est critique du service public « au service du pouvoir » et des grands groupes de presse. « Un journaliste, avant d’être un Jack London, c’est un salarié. Il a un patron. Et jamais un journaliste possédé par Bouygues fera une enquête sur le nucléaire. »

De quoi faire réfléchir ceux dont les rotatives tirent difficilement. La Rotative, elle, tourne à plein régime.

Pendant la campagne des municipales, au printemps dernier, nous avons interrogé les candidats sur le média tourangeau. Claude Bourdin, candidat C’est au Tour(s) du people à la mairie de Tours, voit d’un bon œil le média. « Je trouve que La Rotative a un ton indépendant et intéressant. C’est un média alternatif qui relaie de l’information, la traite, apporte un avis et prend position. Leur ton cash m’amuse quelquefois. »

Il lui arrive de les croiser lors d’événements. « Ils ont toujours un peu de distance par rapport à ceux qui font de la politique. On se dit bonjour mais ils veulent farouchement garder leur indépendance et, surtout, ne pas copiner. Ils sont prudents, ce que je comprends parfaitement. » Claude Bourdin avoue être dérangé par l’anonymat de la plupart des rédacteurs. « Ça manque de courage. C’est un peu facile d’égratigner sans s’exposer. J’aime bien que les journalistes signent leur papier. »

Le nouveau maire de Tours, Emmanuel Denis, pourtant souvent critiqué, a déclaré, laconique : « Je suis pour la liberté de la presse, la presse indépendante, l’initiative citoyenne, alors je suis pour La Rotative. »

Le candidat du Rassemblement national, Gilles Godefroy, joint par SMS, a avoué « ne pas connaître » l’existence de La Rotative.

Quant à Christophe Bouchet, le maire sortant, il n’a pas souhaité répondre à nos sollicitations.

Dans les rangs du candidat LREM Benoist Pierre, l’anonymat pose problème. Notamment à Arnaud Roy, visé par un article. Il reste amer. « Je n’ai aucun respect pour ce qui n’est pas du journalisme mais surtout aucun respect pour la lâcheté consistant à écrire un soit disant article, à charge, sans que son auteur se fasse connaître. » D’autres colistiers LREM parlent de « site d’extrême gauche, pas un média », « un peu comme le Boulevard Voltaire, mais orienté à gauche ».

Peut-on pour autant nier leur qualité de média ? La réponse de M. est intéressante et plutôt subtile. « On se définit bien comme un média, un espace d’information. Par contre, même si cela anticipe sur une autre question, il n’a jamais été question de faire du journalisme au sens où cette notion est communément acceptée. Et cela même si les contributions peuvent prendre des formes proches de celles du journalisme  comme les enquêtes, les interviews, etc. Par exemple, il n’est pas question d’aller recueillir la parole des personnes mises en cause, comme le veulent les soit disant bonnes pratiques journalistiques. »

Photo de couverture de La Rotative sur Twitter

Sur le volet fake news et vérification des informations, L. revendique le sérieux, sinon le professionnalisme, de la part de l’équipe. « Nous vérifions les informations quand elles sont susceptibles de prêter à un caractère diffamatoire. Il arrive aussi souvent concernant les informations locales que nous relayons d’y avoir assisté nous-mêmes physiquement en tant que militant, la vérification en est simplifiée. »

Mais le site, qui se veut « site collaboratif d’informations locales, Tours et alentours » propose également des articles sur des sujets plus globaux, dans les rubriques Analyse et Mémoire. Alors, est-ce un média local ?

L. répond. « L’adjectif “local” marque l’implantation du site. Il traite de ce qui nous concerne localement. Mais les articles Mémoire ou A lire ailleurs permettent aussi de traiter de faits qui peuvent paraître plus lointains, mais qui touchent, de fait, au local. Cela peut aussi servir à visibiliser les autres sites du réseau Mutu. On ne peut nier que notre espace géographique est imbriqué dans un grand tout qui nous touche. »

L’espace médiatique étant lui aussi imbriqué dans un grand tout, La Rotative a su gagner sa place, à Tours et ses alentours.

Léo Juanole

@leojnl
23 ans
Vient de terminer son Master de journalisme à l’EPJT,
spécialité radio.
Passé par France Culture, Télérama, L’Humanité, Vanity Fair, La Nouvelle République, Paris Normandie
Havrais lecteur, auditeur, spectateur curieux et prolixe.  

Les écoles esport

Les écoles esport

Étudiants en esport

les bêta-testeurs

Les étudiants de la Paris Gaming School en plein cours de montage. Photo : Nathan Filiol/EPJT

Les jeux vidéo sont une passion pour de nombreux jeunes qui souhaitent en faire leur métier. Pour répondre à la demande, les formations post-bac, spécialisées dans l’esport, fleurissent. Les étudiants des premières promotions dressent le bilan entre espoir et désillusion.

Par Noémie Baudouin, Lucie Diat et Nathan Filiol
Bande dessinée : Serena Ramakers et Hugo Sedletzki/Académie Brassart-Delcourt

Salle sombre, écrans lumineux, casques sur les oreilles, regards fixes, main droite sur la souris, main gauche sur le clavier multicolore. Le bruit des cliquetis inonde la salle. La chaleur dégagée par les ordinateurs ferait presque oublier la fraîcheur du mois de novembre. L’ambiance est studieuse. Silencieux, les deux jeunes joueurs en formation enchaînent les parties de tir, concentrés et imperturbables.

À l’étage supérieur de la Paris Gaming School (PGS), cachée dans une impasse de Montreuil, un open-space regroupe le reste de la promotion qui compte une quarantaine d’étudiants.

Parmi eux, Noémie Fleurigeon, 21 ans, passionnée de jeux vidéo et de réseaux sociaux. La jeune femme, timide en apparence, assume avec confiance ses ambitions : « J’aime jouer aux jeux vidéo. Mais ce que je veux vraiment, c’est manager une équipe. »

Noémie et Patrick ont des projets différents mais se retrouvent autour de leur passion pour l’esport. Photo : Nathan Filiol/EPJT

Pendant qu’elle suit un cours de montage vidéo, certains de ses camarades jouent. D’autres travaillent. Des rires s’échappent ici et là. L’atmosphère est détendue. « Ici, s’amuse la jeune femme, c’est une ambiance familiale. »

Si l’emploi du temps n’était pas projeté au tableau, il serait difficile de deviner que l’on se trouve dans une école. La PGS propose une formation post-bac dans l’esport. À partir de septembre et pendant neuf mois, elle forme ses jeunes recrues à des professions liées au sport électronique.

« Le milieu manque considérablement de personnes formées. C’est le moment de se lancer », explique Patrick Moreau. Après avoir traversé la France depuis Nice pour intégrer le cursus parisien, ce jeune étudiant souriant espère bien réussir dans ce domaine qui le passionne. 

Mais seuls quatre étudiants sur dix iront au bout de la formation et très peu pourront réellement travailler dans ce milieu convoité.

Un secteur qui fait rêver

Un étudiant s’entraîne sur Fortnite pour devenir joueur professionnel. Photo : Nathan Filiol/EPJT

L’esport désigne à la fois la pratique du jeu vidéo multijoueur, notamment en réseau, et l’ensemble des compétitions dédiées à cette pratique. Avec 23 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2018 , le marché français est un des leaders européens et mondiaux. L’écosystème est cependant toujours en phase de professionnalisation.

Nicolas Besombes est le vice-président de France Esports. Photo : Nathan Filiol/EPJT

 « Les compétences qui sont aujourd’hui recherchées dans cette industrie sont de plus en plus élevées », explique Nicolas Besombes, vice-président de l’association France Esports et maître de conférences à l’université Paris-Descartes. Pour lui, « la question de la professionnalisation est indissociable de celle de la formation ». 

Fondée en 2016, France Esports a pour but de rassembler tous les acteurs du sport électronique du pays, qu’ils soient joueurs, développeurs et promoteurs, autour du développement structurel de cette pratique. Principale intermédiaire entre le milieu et le gouvernement, l’association garde un œil sur l’évolution de l’offre d’écoles spécialisées qui s’est accélérée depuis 2017.

Et pour cause : l’esport fait aujourd’hui rêver bon nombre d’adolescents. Il a succédé au cinéma, très populaire auprès des jeunes. Ils sont attirés par la perspective de vivre de leur passion. Mais ils étaient et restent trop souvent inconscients du manque de débouchés. 

« C’est un secteur de niche, analyse Nicolas Besombes. Il y a peu de structures professionnelles que ce soit chez les équipes, chez les organisateurs d’événements voire chez les éditeurs. Actuellement, il n’y a pas suffisamment de places en France pour tous les étudiants qui sortent des écoles. »

D’autant qu’ils sont de plus en plus nombreux. En tout, il existe une dizaine de formations spécialisées dans l’Hexagone. Tous les ans, de nouvelles écoles ouvrent leurs portes pour répondre à la forte demande d’étudiants qui ont grandi en jouant à League of Legends. La première tentative d’école d’esport, en 2015, était pourtant loin d’être prometteuse…

Le premier centre de formation est fondé à Bouguenais, près de Nantes. The Esport Academy (TEA) propose aux étudiants une formation spécialisée avec un programme généraliste et des interventions de professionnels. Neuf mois de formation en pension complète pour un montant annuel de 5 000 euros.

Mais les premières difficultés se font rapidement jour. L’encadrement se délite. Le rêve de devenir joueur professionnel s’estompe. Le budget de l’école se creuse jusqu’à afficher un déficit colossal. « Les directeurs sont partis en décembre 2016, laissant le centre en détresse financière », se remémore Stéphane Marquez, gestionnaire de TEA après le départ des fondateurs.

Une nouvelle direction se met alors en place. D’anciens étudiants sont élevés au rang de membres de staff et maintiennent le centre à flot. Bastien Sourmail voulait devenir joueur professionnel. Arrivé en septembre 2017, il a assisté à l’effondrement de l’école. « Il n’y avait pas de professeur, c’étaient des étudiants qui avaient le même âge que moi. Le projet de la nouvelle direction n’était pas stable. » En juillet 2017, l’école ferme ses portes et est placée en liquidation judiciaire.

Serena Ramakers/Académie Brassart-Delcourt

« L’affaire de Nantes a fait une mauvaise publicité aux formations qui se sont créées par la suite. Dans les salons, les gens nous disaient que le secteur n’était pas sérieux », se souvient Florian Wagner, responsable développement de l’école de commerce XP International esport & gaming school.

Des cursus encore naissants

Les sessions gaming et les cours se mélangent à la XP School de Paris. Photo : Noémie Baudouin/EPJT

Pour les jeunes, choisir une formation est compliqué. Ils ne savent pas vers laquelle se tourner. L’environnement manque d’une structure globale. Il est très difficile pour eux de connaître la valeur réelle des diplômes délivrés.

Malgré l’échec de Nantes et l’argent perdu, Bastien Sourmail n’abandonne pas son rêve. Soutenu par ses parents, il s’inscrit un an plus tard à la XP School de Paris mais avec des ambitions différentes. Il souhaite désormais se tourner vers l’événementiel et la communication dans le domaine de l’esport.

La XP School propose, comme la plupart des écoles de commerce, un bachelor, un diplôme en trois ans non reconnu au niveau national, mais certifié. « Il s’agit d’une formation généraliste avec une spécialisation dans le milieu de l’esport », précise Aurélien Zeilas, étudiant en troisième année. Comme lui, son camarade Erwan Zemarck a conscience que le système est encore loin d’être parfait. « Nous sommes la première promo. Ils essaient des choses sans savoir si ça va marcher. »

En effet, les professeurs sont d’anciens professionnels qui n’ont pas reçu de formation spécifique à l’enseignement. « Il y a parfois un manque de pédagogie mais ils essaient d’apprendre et de s’améliorer », relativise Erwan Zemarck.

Les étudiants de l’XP School se retrouvent régulièrement pour s’affronter en ligne. Photo : Lucie Diat/EPJT

Clément Barthe-Lapeyrigne, lui, se veut réaliste : « On ne travaillera pas tous dans l’esport, en tout cas pas directement après la sortie de l’école. Dans cinq ans peut-être… » À ses yeux, il est indispensable de monter un projet professionnel solide et de le développer en dehors du cadre scolaire. « Je travaille en tant que freelance. Je monte des projets. Je bosse parfois sur des événements ou lors de compétitions parisiennes », ajoute-t-il. Pour réussir dans le milieu, « le diplôme ne suffit pas, il faut être reconnu à travers ses projets, avoir une plus-value » pour se différencier des autres. 

Chloé Malaquin a obtenu une licence d’histoire « pour rassurer ses parents ». La jeune femme souhaite désormais commenter des compétitions de jeux vidéo. Pour elle, l’avantage d’une formation dispensée en école de commerce est « qu’elle ne ferme aucune porte ». Le programme de formation de la XP School rassure d’autant plus qu’il est entièrement financé par Ionis, un groupe d’enseignement supérieur privé propriétaire d’une vingtaine d’écoles en France (epitech, e-artsup, ISG, etc.).

Les étudiants de la Paris Gaming School suivent un cours de montage. Photo : Nathan Filiol/EPJT

Ce fonctionnement plus traditionnel attire les étudiants en quête d’un cadre sécurisant. Ce fut notamment le cas de Warren Pelletier, titulaire d’un DUT Métiers du multimédia et de l’Internet. Accepté à la Paris Gaming School, il choisit pourtant d’intégrer la XP School. « Mes parents ont eu peur. Nous n’étions pas sûrs des débouchés », explique-t-il.

Le modèle de fonctionnement de la PGS est en effet semblable à celui de The Esport Academy de Nantes. Les effets provoqués par la fermeture de l’école nantaise et les nombreux témoignages négatifs relayés sur les réseaux sociaux se répercutent sur l’école parisienne.

Patrick Moreau confirme cette mauvaise réputation. Avec ses bras tatoués et ses petites lunettes rondes, il ne correspond pas au cliché du gamer. S’il a intégré la PGS à la rentrée 2019, il admet avoir eu des doutes : « J’avais un peu peur d’une arnaque. Je suis même venu visiter l’école avec un ami. »

La PGS se revendique comme une formation hors-système. Les étudiants ont des horaires mouvants au gré des projets, des envies de chacun et des tournois. « Ils peuvent terminer à 18 heures comme à 23 heures, déclare Gary Point, le directeur de l’école. Quand ils entrent dans la Gaming, ils n’ont plus de vie pendant neuf mois. »

Beaucoup d’argent... peu de débouchés

À la Paris Gaming School, les étudiants sont souvent livrés à eux-mêmes. Photo : Nathan Filiol/EPJT

Ilan Meulin est l’un des deux cyberathlètes de l’école. Il envisage de devenir joueur professionnel. Il a justement choisi cette école parce qu’elle n’est pas conventionnelle. Bien que le milieu soit très fermé, le jeune homme n’a aucune appréhension au sujet de son avenir : « Si ça ne fonctionne pas, j’irai travailler ailleurs. »

Il confie pourtant se poser des questions quant au crédit à la consommation qu’il a pris pour entrer à l’école : « Est-ce que je n’ai pas dépensé ces 10 000 euros pour rien ? » 

L’argent ne fait pas le bonheur et pourtant, il constitue l’unique porte d’entrée pour se professionnaliser dans l’esport. La dizaine de centres de formation organise leur sélection avec un concours d’entrée. Mais en définitive, seul l’argent permet aux étudiants d’accéder à ces écoles.

Ilan Meulin est l’un des deux étudiants qui se forment pour devenir joueur professionnel. Photo : Nathan Filiol/EPJT

Pour suivre les neuf mois de formation à la PGS, il faut débourser 10 000 euros. Le bachelor en trois ans de la XP School coûte quant à lui 21 000 euros. « Mes économies m’ont permis de me lancer et de financer la formation », explique Patrick Moreau. Mais la plupart des élèves ont eu recours à un prêt étudiant et ce, alors qu’ils n’ont pas l’assurance de trouver un emploi à la suite de leur formation. 

Démarrer sa vie professionnelle avec un prêt à rembourser est un risque qu’a choisi de prendre Bastien Sourmail : « Je préfère galérer dans un milieu professionnel que j’aime avec un crédit sur le dos plutôt que d’avoir un métier qui ne me plaît pas. »

« Les cours concernant l’esport ne conviennent pas. Personne n’est aujourd’hui compétent pour former »

Aurélien Zélias, étudiant à la XP School

En tant que premières promotions de ces écoles, les étudiants n’ont aucune visibilité sur leur avenir et se projettent dans un secteur qu’ils ne côtoieront peut-être jamais. Patrick Moreau voit les bons côtés de ce milieu en construction : « C’est plus facile de se faire une place maintenant. »

La question de l’opportunisme des écoles et des centres de formation spécialisés se révèle par l’absence de personnel qualifié. « Les cours concernant l’esport ne conviennent pas. Personne n’est aujourd’hui compétent pour nous former », souligne Aurélien Zeilas, étudiant à la XP School.

Le joueur de Starcraft, Anoss, donne un cours aux étudiants de la XP School de Paris. Photo : Noémie Baudouin/EPJT

Gary Point, directeur de la PGS, accuse les écoles de commerce de « faire du business ». Malgré cela, elles reçoivent toutes des centaines de dossiers d’inscription.

La reconnaissance du diplôme est une autre question sensible. La PGS annonce délivrer un certificat de fin d’étude en voie d’enregistrement auprès de France compétences, le répertoire national des certifications professionnelles. La direction de ce service affirme pourtant qu’aucun dossier au nom de la PGS n’a été déposé.

De son côté, la XP School assure être « une formation reconnue par le ministère du Travail » sans être non plus répertoriée par France compétences. Ce flou n’arrête pas les étudiants qui misent sur le manque de structure du secteur pour se frayer un chemin.

L’esport est encore en construction, les formations aussi et cela se ressent. L’avenir dira si ces écoles ont vu juste. Toutefois, les structures actuelles n’affichent pas le sérieux d’autres formations post-bac tant pour le diplôme que dans l’enseignement. S’orienter dans ces écoles doit donc être un choix réfléchi. La passion et la motivation ne suffiront peut-être pas pour réussir. 

Tous les étudiants interrogés sont cependant conscients qu’ils ont fait un pari hasardeux sur leur avenir. Ce que Clément Barthe-Lapeyrigne résume par : « Nous nous sommes lancés dans un coup de poker. Si nous réussissons, nous serons les pionniers du milieu. Si ça ne marche pas, ce sera uniquement à cause de nous. »

La bande dessinée a été réalisée dans le cadre d’un partenariat entre l’Ecole publique de journalisme de Tours et l’Académie Brassart-Delcourt

Noémie Baudouin

@NoemieBaudouin
22 ans
Étudiante en journalisme à l’EPJT.
S’intéresse à l’histoire et la géopolitique.
Passée par France télévisions, Le Parisien-Aujourd’hui en France et Ouest France.
Se destine à la presse écrite.

Lucie Diat

@L_diat
22 ans
Étudiante en journalisme à l’EPJT.
S’intéresse à l’histoire, la politique, la culture, au féminisme et au sport.
Passée par La Montagne et Ouest-France.
Se destine à la presse écrite et à la radio.

Nathan Filiol

@nathanfiliol
22 ans
Étudiant en journalisme à l’EPJT.
Passionné de rap US et de cinéma.
S’intéresse à la politique et aux États-Unis.
Passé par Radio Campus, La République du Centre et La Nouvelle République du Centre-Ouest.
Se destine à la presse magazine et au photojournalisme.