L’ivresse défendue

L’ivresse défendue

L’ivresse

défendue

Attirés par l’interdit ou pour se conformer aux attentes de la société… Les jeunes n’attendent pas d’avoir la majorité pour consommer de l’alcool. Celle-ci étant plus élevée aux États-Unis, cela empêche-t-il d’accéder à la boisson interdite ? Les jeunes Américains ont différentes méthodes pour contourner la prohibition comme l’usage de fausses cartes d’identité.

Par Taliane Elobo, à San Diego (Etats-Unis)

Les examens de mi-semestre approchent. Michael*, étudiant en graphisme et sociologie à San Diego (Californie), passe ses soirées de révision à la bibliothèque universitaire. Ce n’est pas la période idéale pour se détendre. Encore moins pour faire la fête. Mais une fois les examens passés, il pourra retrouver une vie sociale plus festive.

D’autant qu’il vient d’avoir 21 ans. Aux États-Unis, c’est un peu une libération. Il est enfin ùajeur, ce qui devrait changer beaucoup de choses dans sa vie. Il peut désormais commander un verre de vin, aller en boîte de nuit ou assister à des festivals.

Mais dans les faits, le quotidien de Michael a peu évolué. Comme beaucoup, il n’a pas attendu d’être majeur pour boire de l’alcool ou en acheter. Cela a été rendu possible grâce à sa fausse pièce d’identité qu’il possède depuis sa dernière année de lycée. « Je l’utilisais pour acheter de l’alcool dans les liquor stores. Depuis mon anniversaire, je ne m’en sers plus. Je devrais sans doute la détruire », sourit-il.

Aux États-Unis, l’âge légal pour acheter ou consommer de l’alcool est fixé, par loi fédérale, à 21 ans. Sans papier d’identité, il est impossible d’entrer dans un lieu qui vend de l’alcool même si la personne est manifestement âgée de plus de 21 ans.

Chaque État a la possibilité d’assouplir ou de durcir l’application de la loi férérale. Par exemple, l’État de Californie considère Michael comme un adulte depuis ses 18 ans. Il pouvait donc, dès cet âge-là, consommer de l’alcool fort chez lui avec l’accord de ses parents. Par contre, l’État du Mississippi a aligné l’âge adulte à la majorité fédérale, c’est-à-dire 21 ans. Les jeunes de plus de 18 ans ne peuvent y consommer que du vin et de la bière, avec l’accord de leurs parents.

Michael se ronge les ongles quand il parle. Il remet sa casquette noire en place et observe les étudiants qui rejoignent leurs classes. « Je préfère rester anonyme car j’ai une carte verte, soupire-t-il. On ne sait jamais… »

Il se décrit lui-même comme un étudiant « responsable et réservé ». Il n’a jamais été de ceux qui font la fête tous les jours. D’ailleurs, « mes parents étaient au courant que j’avais un faux document mais ils me faisaient aussi confiance. Ils savent que je suis responsable et que je n’aurais pas fait n’importe quoi avec ».

« Être responsable avec une fausse pièce d’identité…, réfléchit Julia Martinez, enseignante et chercheuse en psychologie à l’université de Colgate, dans l’État de New York. Je pense que c’est anecdotique. La différence entre un fait et une anecdote est ce que nous espérons pour les personnes de manière générale, ce qui est le mieux pour elles. C’est une question de science. Je ne dis pas qu’être responsable et avoir une fausse pièce d’identité est imposible. Mais est-ce le cas de tout le monde ? »

La santé, la première victime

L’enseignante est l’autrice d’une vingtaine d’études sur les pratiques et sur la consommation d’alcool des étudiants. Elle a démontré qu’il y avait une corrélation entre la possession d’une fausse pièce d’identité et le binge drinking.

Dans Methods of Fake ID obtainment and use in underage college student, une étude qui date de 2010, elle observe que, parmi la population observée, « la possession d’un faux document était fortement associée à une importante consommation d’alcool dans le mois écoulé ».

À quoi bon avoir une fausse carte d’identité si ce n’est pas pour s’en servir ? « J’ai été surprise de constater que les fake ID sont davantage recherchées par des individus qui approchent de l’âge légal. »  Ce qui n’évite pas les dangers d’une telle consommation.

En effet, selon l’American Journal of Preventive Medecine, « l’alcool est un facteur lié à environ 4 300 décès chez les mineurs chaque année aux États-Unis ». C’est un problème de santé et de société qui peut être à l’origine d’accidents de la route – première cause de mortalité chez les jeunes de 12 à 20 ans –, de relations sexuelles à risque, d’agressions, de viols ou d’échec scolaire.

 James Lange est le coordinateur du centre Alcohol and Other Drug Initiatives (AOD Initiatives) sur le campus de l’université d’État de San Diego. Sa mission est « de tout mettre en œuvre pour la réussite des étudiants ». Le centre a mis en place un service psychologique, des guides et propose des événements sans alcool appelés « Aztec nights ».

« L’usage de l’alcool et de la drogue affecte la communauté toute entière, pas seulement ceux qui boivent, signale James Lange. C’est un problème qui ne concerne pas uniquement notre université, c’est un problème national. De façon générale, les abus liés à l’alcool et la drogue sur le campus sont moins fréquents que la moyenne nationale. Cela s’explique car ici la population est plus diverse et aussi plus

James Lange, coordinateur de Alcool and Other Drug Initiatives à l’université d’État de San Diego. Photo: Taliane Elobo/EPJT

Aux Etats-Unis, le permis de conduire peut se passer dès l’âge de 16 ans.

 âgée. Nous constatons que le binge drinking est une pratique des jeunes. Plus ils grandissent, plus cette pratique diminue. »

Mais cela ne veut pas dire que le problème n’est pas présent sur le campus californien. En octobre 2018, un embargo sur l’alcool fort a débuté, voté par les fraternités elles-mêmes, après avoir constaté qu’un certain nombre d’entre elles avaient été suspendues ou étaient en probation.

Concernant les fausses cartes d’identité, James Lange, fataliste, fait confiance aux vendeurs aux alentours du campus : « Le problème est réel mais ce n’est pas quelque chose que nous pouvons véritablement combattre. Cela concerne davantage ceux qui vendent l’alcool et nous leur faisons confiance pour faire leur propre vérification. »

Les élites de la nation

Posséder une fausse carte d’identité, cette pratique semble courante et faire partie intégrante de la culture américaine. Et c’est un marché qui a sa clientèle. Il est possible de commander sa carte sur Internet. King Of Fakes, All States Fakes.com ou encore Fake-ID.com… Les sites qui vendent des Fake IDs pullulent. On peut se les procurer pour une centaine de dollars payables en Bitcoin, MoneyGram ou carte cadeaux Amazon.

Impossible de savoir où sont fabriqués ces faux permis et s’ils seront réellement livrés. Michael, lui, n’est pas passé par eux pour obtenir son document. « Il y a eu une commande de groupe au lycée. Un ami connaissait la personne qui les fabriquait. Cela s’est fait grâce au bouche à oreille. »

Les médias ont peut-être banalisé le fait d’avoir un faux document avec des films comme The Breakfast Club où la personne la plus intelligente du groupe possède un faux permis de conduire « pour pouvoir voter ».

Selon Michael, une dizaine de ses amis en possèdent un. « On ne  dire que peut pas vraiment dire que cela fait partie de la culture américaine, explique Julia Martinez. Quand 21 ans est devenu l’âge de la majorité,  les mineurs ont commencé à chercher comment obtenir de l’alcool avec des fausses cartes d’identité ou d’autres moyens. C’est devenu commun, dans les médias, de dire : “Regardez, ils sont assez vieux pour voter mais pas assez pour boire !” »

La représentation des soirées étudiantes américaines sur nos écrans est aussi formatée. Des films tels que Projet X (2012), Nos pires voisins (2014) ou Goat sorti le 30 mars dernier, dépeignent des fêtes où l’alcool, la drogue et les abus sexuels sont omniprésents.

Cet univers excessif est, pour les deux derniers films nommés, rattaché aux fraternités des campus américains. Pour espérer intégrer une confrérie, il faut passer par l’étape des rites et du bizutage. Appartenir à l’une d’entre elles sous-entend faire partie de l’élite du campus et, pour les hommes, être un « mâle alpha ». Le personnage principal de Goat tente justement de réaffirmer sa virilité en devenant membre de Phi Sigma Mu.

Julia Martinez a remarqué qu’« être membre d’une fraternité ou d’une sororité augmente la probabilité d’avoir une fausse pièce d’identité ».

Michael n’a jamais été tenté d’intégrer une des vingt-cinq fraternités de son campus. « Ce n’est pas du tout dans ma mentalité », explique-t-il d’un air rétif. Aux soirées excessives où les étudiants se comptent en cinquantaine, Michael préfère les soirées en petit comité.

« Comment peut-on remettre en question les normes déjà établies ? »

Kathleen Brown-Rice, professeur adjoint

Les étudiants faisant partie des fraternités et des sororités sont une population davantage concernée par les dangers de l’alcool et du binge drinking. Kathleen Brown-Rice, professeur adjoint à l’université du Dakota du Sud, a étudié le comportement de ces confréries. Pour l’une de ses recherches, elle en a comparé trois de l’université de Midwestern sur l’année scolaire 2012-21013.

Une sororité et une fraternité interdisaient l’alcool. Une fraternité autorisé l’alcool. Elle observe que les étudiants « acceptent les normes de consommation excessive qui sont associées aux confréries ». Elle ajoute que « bannir l’alcool ne semble pas réduire les niveaux de consommation. Les étudiants peuvent profiter des milieux sans alcool pour d’autres raisons mais pas pour diminuer leur consommation ».

En d’autres termes, les membres des deux fraternités « sobres » boivent tout autant que les autres. La chercheuse souligne un autre point intéressant : « Il peut y avoir des préoccupations quant aux risques pris lorsque les étudiants boivent en dehors de leur résidence comme, par exemple, le fait de conduire ivre. Le vrai problème concernant l’usage de l’alcool par ces organisations est de savoir comment peut-on remettre en question les normes déjà établies de manière à inciter les étudiants à boire prudemment. »

Jouer avec la légalité

Au pays de l’Oncle Sam, il n’existe pas une carte d’identité au modèle unique pour tous les citoyens. Le passeport ou le permis de conduire sont des cartes d’identité officielles. Les permis de conduire sont réalisés par les cinquante États eux-mêmes ce qui veut dire qu’il en existe cinquante modèles. Certains sont jugés plus complexes à reproduire comme ceux du Kansas, de New York ou encore du Texas. Au contraire, la Floride, l’Illinois ou le Connecticut auraient des permis de conduire plus simples à imiter.

Pour Michael, son faux permis indiquait l’État de la Floride. « J’ai parfois été nerveux en l’utilisant mais je n’ai jamais eu de problème, raconte-t-il. Chaque État a un permis de conduire avec un format différent avec par exemple un hologramme bleu. Sur le permis californien, il y a des petits points qui représentent un ours, un symbole de l’État. »

Les « liquor stores » ressemblent aux bars-tabacs français. Mais en plus des cigarettes, ils vendent des bouteilles d’alcool. Photo : Taliane Elobo/EPJT.

Pour Julia Martinez « la solution n’est pas forcément de changer l’âge minimum ». « L’âge minimum a démontré être un bon moyen pour réduire les dommages causés par l’alcool chez les jeunes, renchérit James Lange. Cet âge est protecteur. Nous savons que les jeunes boivent avant 21 ans. Mais si on baisse cette majorité à, par exemple, 18 ans, on constatera une augmentation de la consommation chez ceux qui ont 16 ans. »

Michael ne comprend pas pourquoi l’accès à l’alcool se fait si tard : « C’est contradictoire. Pourquoi peut-on aller en guerre dès 18 ans mais ne peut-on ni boire ni acheter de cigarettes ? »

Même si la majorité a fait débat il y a quelques années, l’âge n’est désormais plus contesté. « Il y a très peu de chance que cela change, explique James Lange. Quand on regarde les États qui ont légalisé le cannabis, aucun n’a proposé un accès avant 21 ans. Or il n’y avait aucune obligation de décréter cet âge-là. C’est devenu un fait bien établi. »

Les mineurs continueront d’utiliser des contrefaçons car, comme Julia Martinez le reconnaît, c’est le fait d’acheter ou de consommer de l’alcool qui est sanctionné, moins le fait d’avoir une faux document. Michael n’a jamais eu de problème avec sa fausse carte. « Je sais que certains se sont vu confisquer leur carte mais cela n’allait pas plus loin. Les vendeurs d’alcool appellent rarement la police. »

En Californie, où réside Michael, avoir une fausse carte d’identité est un délit. Une personne de moins de 21 ans qui achète de l’alcool ou en consomme publiquement risque une amende de 250 dollars et entre 24 et 32 heures de service d’intérêt général. Le vendeur, quant à lui, risque une amende de 1 000 dollars. Si le mineur provoque un accident du fait de son intoxication, le vendeur est également coupable et peut écoper de six à un an d’emprisonnement.

Pour son dernier cours avant les vacances de printemps, un enseignant de l’université d’État de San Diego a lâché à ses élèves : « Bonnes vacances et évitez de vous faire arrêter par la police au Mexique. » De fait, les étudiants n’hésitent pas à traverser la frontière pour aller faire la fête. Là bas, ils sont majeurs et leur pouvoir d’achat bien plus élevé. Michael, lui, n’a « jamais été à Tijuana ».

 « Il y a eu des bus spécialement pour aller faire la fête à Tijuana qui allaient du centre de San Diego au Mexique mais je ne pense pas que cela se fasse encore, analyse James Lange, c’était une pratique courante il y a une dizaine d’année. Après le 11 Septembre, il y a eu beaucoup de changements. Ce n’était plus aussi facile de traverser la frontière, il fallait avoir un passeport, ce qui n’était pas le cas avant. »

Les « frontières sanglantes » de l’intérieur du pays

James Lange

James Lange ajoute que le problème n’a pas toujours concerné les frontières extérieures : « C’était aussi un problème national, quand tous les Etats américains n’avaient encore tous adopté la majorité à 21 ans. On parlait des « frontières sanglantes » parce que les jeunes qui vivaient près d’un autre Etat où la majorité était plus basse, y allaient en voiture, y buvaient et reprenaient leur voiture pour rentrer chez eux. Il y avait beaucoup de morts sur la route. »

Aujourd’hui, les moyens pour obtenir de l’alcool sont divers et de plus en plus ingénieux. Certains utilisent le permis d’une personne majeure. « Je ne connaissais pas de majeurs à cette époque, reconnaît Michael. Et je trouve cela sommaire car il faut trouver une personne à qui l’on ressemble physiquement. » D’autant que les risques encourus pour posséder un faux permis et pour utiliser celui de quelqu’un d’autre sont les mêmes.

Julia Martinez se souvient avoir entendu que « dans certaines sororités, les filles s’habillent, se coiffent et se maquillent de manière similaire lorsqu’elles doivent faire leur photo d’identité de façon à se ressembler et pouvoir s’échanger facilement leurs vrais permis de conduire ».

(*) Le prénom a été modifié.

Taliane Elobo

@TalianeElb
21 ans
A réalisé sa licence télévision en mobilité à la San Diego State University, en Californie
Passée par France 2 Washington, TV Rennes, Le Courrier de l’Ouest à Angers et Presse-Océan à Nantes.
S’intéresse aux sujets de société. Aime sortir de sa zone de confort en voyageant. Ce qui compte, c’est de faire des découvertes.

 

Patients sans frontières

Patients sans frontières

Patients sans frontières

Des prix bas et une qualité similaire à celle des États-Unis incitent de nombreux Américains à franchir la frontière avec le Mexique pour s’y faire soigner. Tijuana joue de sa proximité avec la Californie pour attirer toujours plus de patients. 

Par Taliane Elobo, à San Diego (Etats-Unis)

À Tijuana, au Mexique, les ouvriers s’affairent pour sortir de terre un projet faramineux. Accolé à la frontière avec les États-Unis, le New City Medical Plaza est un complexe hospitalier et hôtelier dédié exclusivement au tourisme médical. Il comprend une tour de 28 étages et un héliport à l’est, un hôtel de 150 chambres à l’ouest. Et, au milieu, une aire commerciale qui relie la tour à l’hôtel.

Si l’hôtel Quartz a ouvert ses portes le 4 octobre dernier, la tour médicale et la galerie commerciale devraient recevoir leurs premiers patients-clients courant 2020. Malgré l’enthousiasme des promoteurs, le projet a pris un peu de retard.

C’est dans la tour principale que les consultations et les opérations auront lieu. Environ 1 200 consultations sont espérées par jour grâce aux 200 cabinets de médecins. C’est peu dire que groupe mexicain Abadi, à qui l’on doit ce projet à 100 millions de dollars, a mis les moyens pour communiquer auprès des praticiens mexicains. Dès décembre 2018, 70 % de ces cabinets avaient trouvé un preneur. « Beaucoup de médecins mexicains veulent avoir une salle de consultation avec nous », se félicite Idannia Arce, responsable commerciale du groupe. Des médecins de Tijuana, mais aussi de Mexicali, de Querretaro, de Mexico, de Monterrey, de Guadalajara et de Puebla, les villes majeures du Mexique, font déjà partie de l’aventure…

Photo d’illustration. 

L’hôtel Quartz, haut de onze étages, fonctionne en complète symbiose avec la tour. Notamment, il propose « trente chambres de réveil. Autrement dit, nous proposerons de la chirurgie ambulatoire dans la tour médicale, ce qui ne nécessite pas beaucoup d’heures de récupération post-opératoire. Si le patient souhaite prolonger son séjour, il aura donc accès à ces chambres », explique Idannia Arce.

New City Medical Plaza est un projet unique en son genre. L’objectif est affiché : devenir le premier centre de tourisme médical du Mexique. Pour cela, il mise sur la modernité de ses équipements avec, entre autres, un centre de neurologie, des laboratoires, un service de radiologie et un autre de pathologie. Et cela paye.

Alors qu’il est toujours en construction, le complexe a été nommé « projet le plus remarquable » dans la catégorie « Tourisme médical » lors des Global Awards de Londres, en novembre 2017.

Restaurants, banques, garderie, magasins… Tous les services se trouvent au New City Medical Plaza pour rappeler aux patients qu’ils sont aussi en vacances. L’espace commercial est le vivier économique. C’est là que les patients-consommateurs, avec leur pouvoir d’achat supérieur à celui des autochtones, feront leurs achats. Ils n’auront même plus besoin de poireauter dans la salle d’attente du médecin. Grâce à une application mobile, ils seront avertis où qu’ils soient. « Ils pourront même se rendre dans l’aire commerciale boire un café », sourit Idannia Arce.

Si le groupe Abadi s’est lancé dans cette construction, c’est pour répondre à une demande déjà bien présente. « La ville de Tijuana a toujours attiré beaucoup de touristes américains, pour de la chirurgie plastique principalement. Nous voulons leur offrir une formule plus complète », explique Idannia Arce tout en marchant sur la terrasse en chantier.

La différence entre les frais engagés au Mexique et ceux qu’il faudrait débourser aux Etats-Unis va du simple au double. Par exemple, un pontage coronarien coute en moyenne 27 000 dollars au Mexique (un peu plus de 24 000 euros). Contre 123 000 dollars (110 800 euros) aux États-Unis. Il faut compter 6 500 dollars (5 800 euros) pour une rhinoplastie aux États-Unis et presque moitié moins au Mexique.

Au Mexique, c’est désormais dans l’industrie du tourisme médical qu’il faut investir. Avec 1,2 million de touristes médicaux par an, le pays est devenu la deuxième destination du secteur. Juste derrière la Thaïlande.

L’industrie représentait plus de 4 milliards de dollars (3,6 milliards d’euros) en 2017 pour le Mexique. Et cela devrait continuer d’évoluer à la hausse car le marché du tourisme médical dans le monde se développe. Ce dernier devrait passer de 56 milliards de dollars en 2018 à plus de 136 milliards en 2030, selon une étude de Wise Guy Reports (de 50,4 à 122,4 milliards d’euros).

Dans son article « La caravane dont vous n’avez pas entendu parler », Mark Provost constate qu’en 2018, entre 20 000 et 60 000 personnes, venues du Mexique ou d’autres pays d’Amérique centrale, ont traversé la frontière chaque mois pour trouver refuge aux États-Unis. Soit, en moyenne, entre 645 et 1 935 par jour.

Mais selon le maire de Los Algodones, petite ville mexicaine frontalière avec la Californie et l’Arizona, jusqu’à   000 Américains par jour se rendent dans son village. Autrement dit, cinq fois plus d’Américains traversent la frontière pour se soigner à Los Algodones que de Latino-américains dans l’autre sens.

La petite ville mexicaine est d’ailleurs surnommée « Molaire City ». En effet, on y compte 350 cabinets dentaires. Les patients américains peuvent espérer y faire une économie allant jusqu’à 75nbsp;%.

Si le tourisme médical va bon train, c’est parce qu’une couverture sociale est devenue un luxe aux États-Unis. Plus de 28,5 millions d’Américains n’avaient aucune assurance en 2017, soit près de 9 % de la population, selon le Bureau du recensement américain. Et, plus d’un quart de la population n’a pas d’assurance dentaire. La communauté hispanique est la plus touchée par le problème. Environ 16 % d’entre eux n’avaient aucune couverture en 2017.

Pourtant, selon Glenn Cohen, professeur de droit et directeur du Centre Petrie-Flom pour la législation concernant la santé, la biotechnologie et la bioéthique à la Harvard Law School, le tourisme médical entre les États-Unis et le Mexique n’est pas nouveau. « L’acteur Steve McQueen, par exemple, est mort dans une clinique mexicaine, explique-t-il. Il y a différentes motivations au tourisme médical. Il y a la raison financière et il y a la proximité. Ce sont souvent ceux qui vivent près de la frontière qui sont concernés. Et les expatriés qui retournent dans leur pays d’origine. »

«La prise en charge n’était pas la meilleure »

Magdalena Lopez, patiente

Magdalena Lopez appartient à cette dernière catégorie. Elle est née au Mexique mais toute sa vie est à San Diego. Pourtant, quand il a fallu choisir la clinique pour un opération de chirurgie plastique, c’est vers le Mexique, et précisément à Tijuana, que cette mère de quatre enfants s’est tournée. Magdalena Lopez bénéficie de l’Obamacare, un programme de santé américain visant à rendre les soins accessibles aux faibles revenus. Mais ce programme n’inclut pas la chirurgie esthétique.

La première fois que Magdalena se rend dans le petit établissement nommé Jaxiola Clinica, c’est le jour-même de son opération. « À l’intérieur de la salle de consultation, tout était très beau. Par contre, de l’extérieur, cela faisait très – trop – simple. Je pense que la prise en charge n’était pas la meilleure non plus. J’ai été dans un hôpital aux États-Unis où le service et la qualité étaient bien meilleurs. » Toutefois, Magdalena se dit satisfaite du résultat.

Carlos Zavala, directeur des opérations à Tijuana. Photo: T.E.

Carlos Zavala est directeur des opérations pour Angeles Health International, une branche du groupe hospitalier et hôtelier Angeles situé au Mexique. Le groupe possède un hôpital à Tijuana, ouvert il y a treize ans, et où travaille l’homme d’affaires.

Carlos Zavala voit les micro-cliniques comme celle où s’est rendue Magdalena d’un mauvais œil. « Avant, dans nos meilleures années, nous avions l’habitude d’opérer entre 2 500 et 3 000 patients étrangers par an, rien qu’à l’hôpital de Tijuana. Ce n’est plus le cas.» 

La concurrence s’est accentuée avec l’ouverture de petits cabinets tirant les prix des opérations chirurgicales vers le bas. Le nombre de patients-touristes opérés a chuté entre 800 et 1 000 par an pour l’hôpital Angeles. « Ce n’était plus viable pour nous, pour un hôpital de cette taille. Eux, ce sont des cliniques avec peu de personnel. Ici, nous embauchons 500 personnes. »

« Ceux qui viennent au Mexique ne se préoccupent pas de l’apparence de l’hôpital. Ils se préoccupent principalement du prix », regrette Carlos Zavala. Car la qualité il l’a, assure-t-il. « Ici, tout est récent. Nous nous fournissons auprès de Johnson & Johnson », une entreprise pharmaceutique américaine mondialement connue. « Notre équipement est à la pointe de la technologie grâce au robot Da Vinci, poursuit-il. Une machine à près de 1,5 million de dollars que l’hôpital Angeles est, pour l’heure, le seul à posséder dans l’État de la Basse-Californie. »

Le directeur des opérations, qui auparavant travaillait pour une mutuelle transfrontalière située en Californie, a bien compris qu’il y avait un marché naissant avec les expatriés comme Magdalena. C’est pourquoi il souhaiterait que les hôpitaux Angeles intègrent les réseaux des compagnies d’assurance américaines.

Pour lui, le calcul est vite fait : « Disons qu’une compagnie d’assurance a 10 millions d’assurés. Parmi eux 5 % sont des Mexicains vivant aux États-Unis. Si on leur dit : “Désormais, vous pouvez vous rendre à Hospital Angeles à Tijuana pour tous vos soins et opérations.” Si seulement 5 % le font, cela représente toujours 25 000 personnes. Soit plus de 2 000 patients par mois… Nous n’aurions même pas la capacité pour les recevoir. Malheureusement, ces compagnies sont vraiment difficiles à faire bouger, ce sont des Titanic. »

Aux Etats-Unis, on peut attendre jusqu’à six mois pour obtenir une consultation.

Dr Cleysa Hermosillo Ladez

Médecin généraliste à l'hôpital Angeles

Photos : Taliane Elobo/EPJT

Nous sommes vraiment près de la frontière et la qualité de nos soins est similaire à celle aux Etats-Unis.

Dr Juan Antonio López Corvalá

Chirurgien laparoscopie à l'hôpital Angeles

Environ un quart de mes patients viennent des Etats-Unis.

Dr Jorge Luna Guerra

Médecin cardiovasculaire à l'hôpital Angeles

Du côté américain de la frontière, le tourisme médical est loin d’inquiéter. Mark Land est infirmier psychiatrique. Il a décidé de manifester, début décembre, dans les rues de San Diego. Avec une cinquantaine de ses collègues, ils réclament plus de moyens au consortium américain de professionnels de la santé, Kaiser Permanente. Des moyens pour mieux soigner. Ils ne se sentent pas menacés par le tourisme médical, ce n’est pas le genre de soins que leurs patients voudraient faire à l’étranger. Eux se préoccupent davantage de ce qui se passe à l’intérieur du pays.

À quelques mètres au-dessus de la manifestation, au deuxième étage d’une tour sans âme, Paul Hegyi observe les mouvements de la rue en contrebas sans pour autant apercevoir les manifestants. La quarantaine grisonnante, des yeux bleus très vifs, le directeur général de la San Diego County Medical Society, une organisation à but non lucratif créée en 1870,  travaille à San Diego avec les patients et les médecins.

Le mot d’ordre de son organisation est : « Médecins unis pour un San Diego en bonne santé. » Pour lui, cela se traduit par une volonté de défendre et d’agir pour les droits des médecins. Un exercice plutôt facile pour cet ancien lobbyiste pour la California Medical Association.

Tout comme Mark Land, il ne voit pas d’inconvénients au tourisme médical. « Ce n’est pas un problème que les médecins avec lesquels je travaille ont souligné, note-t-il. Effectivement j’ai entendu parler du fait que des Américains se rendaient à Tijuana pour se faire soigner mais je n’en sais pas beaucoup plus. Je ne sais pas combien de personnes cela représente. » Circulez, il n’y a rien à voir.

Paul Heigy, ancien lobbyiste du secteur médical.
Photo : Taliane Elobo/EPJT

Le Pr Glenn Cohen relativise le nombre de touristes médicaux. « Ce n’est pas un phénomène en soi et cela n’a aucun effet sur le système de santé américain de manière générale. » Pour lui, s’il y a une question à se poser, elle est ailleurs : « Est-ce que cela bénéficie à l’économie mexicaine ? Est-ce que le tourisme médical rend plus facile ou au contraire plus difficile l’accès aux médecins des habitants de Tijuana ? » Lui-même n’a pas de réponse. En tout état de cause, pour lui, le problème, si problème il y a, n’est pas américain.

De l’autre côté, à NewCity Medical Plaza, tout est fait pour que les patients américains n’aient pas le mal du pays. « Depuis la tour médicale, on aura une vue panoramique sur San Diego, comme si on y était », se réjouit Idannia Arce.

Pour le meilleur ami de l’homme aussi

Claire Newick profite de la proximité avec la frontière mexicaine pour faire du tourisme médical. Cependant, ce n’est pas pour sa santé personnelle qu’elle se rend à Tijuana mais plutôt pour celle de sa fidèle compagne, Minnie.

Claire Newick est ravie des soins prodigués par le Dr. Gilberto Lopez. Photo: Taliane Elobo/EPJT

Âgée de 61 ans, Claire avance d’un pas assuré. Elle porte ses cheveux blonds coupés au carré avec une frange. Elle parle fort avec sa voix rauque, sans doute usée par la cigarette. Elle est grande mais son chien, lui, est tout petit, et encore plus à ses côtés. Avec ses lunettes de soleil et son chapeau, Mme Newick incarne le style de vie californien qu’on imagine c’est-à-dire décontracté.

Elle se souvient de son premier rendez-vous avec le vétérinaire Gilberto Lopez. « Quand je me suis rendue à la clinique, c’était très propre, c’était petit mais le vétérinaire parlait un anglais parfait », explique-t-elle. « La chose qui m’a le plus plus surprise à propos de ce voyage c’est qu’il a passé une heure avec moi. Nous avons parlé des allergies, de ce que nous pouvions faire. Il était tellement gentil et à l’écoute. Contrairement aux vétérinaires, ici, à San Diego, qui enchaînent les patients toutes les quinze minutes. Il a pris le temps de répondre à mes questions. »

Le coût total des soins de Minnie s’élève à 60 dollars, une somme dérisoire selon la propriétaire de la chienne. « Ici, tu paies 49 dollars seulement pour un examen et 39 de plus pour un certificat, qui est juste un bout de papier où il y a marqué que le chien a été vacciné et qu’il est en bonne santé pour voyager. »

À Tijuana, ce certificat lui a été donné sans surcoût. Selon elle, les prix à San Diego sont excessifs : « J’ai travaillé avec des vétérinaires donc je sais combien les vaccins coutent. »

Contacté par téléphone, le Dr. Lopez, qui exerce depuis trente ans à Tijuana, explique que ses patients sont surtout des Américains. « Environ 75% viennent des États-Unis, principalement du sud de la Californie, d’Arizona et même de Washington. J’essaye d’être le meilleur dans ce que je fais et je pense que les gens voient cette passion. »

Taliane Elobo

@TalianeElb
22 ans
A réalisé sa licence télévision en mobilité à la San Diego State University, en Californie
Passée par France 2 Washington, TV Rennes, Le Courrier de l’Ouest à Angers et Presse-Océan à Nantes.
S’intéresse aux sujets de société. Aime sortir de sa zone de confort en voyageant. Ce qui compte, c’est de faire des découvertes.

 

Lecture en tout genre

Lecture en tout genre

Lectures
en tout genre

Miss Raven Divine Cassadine et Mr. Red Ribbon Dylan lisent des histoires aux enfants une fois par mois dans la bibliothèque de Huntington Woods. (Photo : Bibliothèque de Huntington Woods)

Juin est le mois des fiertés. Chaque ville organise sa propre marche. Mais dans certaines cités, comme dans cette banlieue de Détroit, la fierté ne se limite pas à défiler une fois l’an. Chaque mois, Miss Raven Divine Cassadine se rend à la bibliothèque pour conter des histoires aux enfants. Et, malgré les critiques, ces rendez-vous sont très prisés.

Par Louise Baliguet, à Détroit, États-Unis

À Huntington Woods, les activités lecture ne passent pas inaperçues. Ce samedi après-midi, ils sont environ 200 à manifester devant la bibliothèque municipale de cette petite banlieue de Détroit. D’un côté, une dizaine d’activistes religieux et quelques résidents mécontents. De l’autre, une foule qui exprime son soutien au Drag Queen Storytime.

Le Drag Queen Storytime ? Ce sont des sessions de lectures destinées aux enfants accompagnés de leurs parents. Elles ont lieu une fois par mois. Le duo de lecteur est quelque peu atypique : Raven Turner et Dylan West sont des drag-queens.

Les soutiens et opposants au Drag Queen Storytime se font face devant la bibliothèque de Huntington Woods, le 26 janvier 2019. (Vidéo : Louise Baliguet/EPJT)

Pantalon treillis, mégaphone à la main, un membre de l’organisation religieuse Warriors for Christ crie à « l’abomination ». Bryan Peden n’est pas venu en voisin. Il a conduit pendant quatorze heures, depuis Jackson dans le Mississipi, soit un peu plus de 1 500 kilomètres, pour protester contre le Drag Queen Storytime. « Ils endoctrinent nos enfants. Ils détestent Dieu, ils nous détestent », s’exclame-t-il. Ce n’est pas la première fois qu’il prêche pour sa vision du monde. Son groupe d’activistes religieux a déjà protesté contre d’autres événements du même genre aux États-Unis.

En face, la foule brandit des drapeaux couleur arc-en-ciel ou des pancartes bigarrées qui rappellent l’importance de la lecture et de l’inclusion. « Je ne crois pas en ce dieu pour lequel ils prêchent », lance Bridget Hutt. Cette résidente d’Huntington Woods est venue soutenir l’activité lecture avec sa fille Eva. Celle-ci a récemment découvert sa bisexualité. « J’ai été élevée dans une famille très chrétienne dans le sud du Texas, explique sa mère. Pourtant, je crois qu’il faut accepter les personnes telles qu’elles sont. »

Bridget Hutt et sa fille Eva expriment leur soutien au Drag Queen Storytime en manifestant devant la bibliothèque d’Huntington Woods. Photo : Louise Baliguet/EPJT

Une vision partagée par Raven Turner, plus connue sous son nom de scène Raven Divine Cassadine. « Ce programme enseigne la diversité, l’acceptation de soi et des autres et les fondamentaux de la lecture : un grand bol de connaissances et un moment amusant pour les enfants », affirme-t-elle.

Raven participe et coordonne le Drag Queen Storytime depuis ses débuts, en décembre 2017. La municipalité de Huntington Woods la décrit comme la « leader et mentor de la communauté drag de Détroit ».

Elle a grandi ici-même, à Huntington Woods, et est diplomée de la Berkley High School, le lycée de la ville voisine. « Je faisais mes devoirs dans cette bibliothèque », se souvient Raven. Lorsque la directrice des services Jeunesse de la bibliothèque l’a contactée en vue de créer le Drag Queen Storytime, elle a accepté sans hésiter. « Je me sens vraiment honorée de faire partie de ce programme et de rendre service à ma communauté. »

Joyce Krom, directrice du service Jeunesse de la bibliothèque d’Huntington Woods, et Bob Paul, le maire de la ville, tiennent une conférence de presse sur le Drag Queen Storytime le 26 janvier 2019. Photo : Louise Baliguet/EPJT

Rapidement, et grâce au bouche-à-oreille et à la médiatisation, l’activité devient très prisée des familles de la banlieue. Pour y participer, il faut souvent s’inscrire sur une liste d’attente d’une centaine de personnes. « Cet événement est le plus demandée de la bibliothèque », affirme Bob Paul, le maire de la ville. Il rappelle le soutien porté à ce programme par sa municipalité : « Nous pensons qu’il est en accord avec les valeurs de notre communauté. Si vous ne pensez pas de la même façon, ce n’est pas grave. Le programme est 100% optionnel. »

Fin 2018, un conseil municipal s’est réuni pour débattre de la poursuite de l’activité. Dans une salle «trop petite pour le nombre de personnes présentes» selon le Detroit Free Press, les opposants au programme ont été finalement peu nombreux et peu crédibles en l’absence de leur représentant principal. La commissaire municipale, Allison Iversen, à l’origine du débat, venait tout juste de présenter sa démission.

L’écrivaine Michelle Tea est à l’origine du concept qui a évolué en un réseau mondial.  Elle explique la genèse du projet jusqu’à sa concrétisation en 2015, à San Francisco.

« Il y a de nombreuses années, le bébé d’un de mes bons amis était obsédé par un magasin de perruques de mon quartier où de nombreuses drag-queens se procuraient des perruques géantes aux couleurs pastel façon Marie-Antoinette. Il avait alors 3 ans. Sa mère m’a dit : “Je devrais inviter une drag-queen pour sa fête d’anniversaire, il adorerait ça.” L’idée que des drag-queens puissent divertir des enfants m’est en quelque sorte restée dans ma tête. Quand j’ai eu mon propre enfant, j’ai commencé à participer à des lectures d’histoires avec lui. Par défaut, ces espaces reflètent l’hétérosexualité. Pour moi, c’était bizarre et un peu ennuyeux d’être dans de tels espaces après une vie dans les espaces créatifs queers. RADAR Productions, l’organisation littéraire queer à but non lucratif que je dirigeais, demandait à l’époque une subvention pour un programme intitulé Queering the Castro, qui visait à ramener un esprit queer dans un quartier dominé par la culture gay assimilationniste, la gentrification intense et des habitants hétérosexuels imposant leurs valeurs au quartier. En cherchant des sites disponibles, j’ai commencé à me demander ce que nous pouvions faire à la bibliothèque. Il me semblait que c’était un endroit idéal pour faire quelque chose de familial, tout en ne se réduisant pas à une vision cisgenre. Les drag queens n’étaient rien d’autre que les créatures magiques parfaites pour ce projet. » 

Parmi les détracteurs du programme, ils sont plusieurs à questionner la présence d’une drag-queen en dehors de son lieu de représentation habituel. Steven Zimberg, résident de Huntington Woods, était présent à la manifestation du 26 janvier. Il estime que «les enfants doivent rester des enfants» et que les drag-queens devraient plutôt «se concentrer sur le divertissement des adultes ».

La plupart du temps, Raven Turner, vedette du Drag Queen Storytime, fait en effet son show dans les bars de Détroit. En mars 2019, on la retrouve au Woodward Bar & Grill, un établissement gay de la Motor City. Dans sa loge, qui a tout du cagibi, elle se prépare avant sa performance. Playback sans fautes, danse énergique et tenues extraordinaires font la recette de son succès. Dans le bar, on ne cesse de l’interpeller. Elle semble connaître tout le monde.  

Raven Divinne Cassadine se produit dans de nombreux bars de Détroit dont le Woodward Bar & Grill. Photo : Louise Baliguet/EPJT

Cela fait environ dix-sept ans qu’elle appartient à ce milieu. Le spectacle est devenu son métier. À ses débuts, elle était Raven Divine Cassadine sur scène et Andrew Calvin Turner dans la vie de tous les jours. Ce n’est qu’il y a un an qu’elle a commencé sa transition pour devenir une femme transgenre et a adopté le prénom Raven.

Pour autant, ce changement personnel ne modifie en rien sa passion et son talent pour les performances drag. « C’est une forme d’art, un exutoire pour ma créativité, affirme–t–elle. N’importe qui peut faire des drag-shows. »

Ce show est « une forme de théâtre qui explore la notion de genre », explique Joe E. Jeffreys qui étudie dans son cours l’émission de télévision « RuPaul’s Drag Race » à l’université The New School de New York. La star d’un drag-show exagère un trait spécifique à un genre, parfois celui auquel elle s’identifie.

« Un homme peut imiter un homme, une femme peut imiter une femme, un homme peut imiter une femme et une femme peut imiter un homme », précise l’enseignant-chercheur. Le terme drag-king est d’ailleurs utilisé pour décrire quelqu’un qui imite un genre masculin. Mais drag-queen s’impose comme terme générique en raison de sa plus grande popularité et de sa visibilité.

Il existe également une nouvelle tendance où aucun des deux genres n’est parodié. « L’idée est de créer son propre personnage fantastique, un peu comme dans le cosplay finalement », compare le professeur.

« Faire des drag-shows, c’est comme mettre un uniforme quand on travaille au bureau de poste, explique Raven. À vrai dire, je suis une personne plutôt calme et réservée au quotidien. » Chez elle, elle est « juste Raven », ne se maquille pas et coiffe ses cheveux en une simple queue de cheval. Sur scène, elle se lâche et devient Raven Divine Cassadine.

Elle s’est passionnée pour le spectacle bien avant de faire des drag-shows. À 5 ans, elle démarrait l’apprentissage de la danse classique. Un an plus tard, elle découvrait son engouement pour le chant et rejoignait la chorale de son église.

Aujourd’hui, son métier lui permet de voyager aux quatre coins des États-Unis. Elle s’est produite de nombreuses fois dans l’Ohio, l’État voisin du Michigan où se trouve Détroit, mais aussi en Caroline du Nord et du Sud, dans l’Arkansas, le Tennessee, l’Indiana, l’Oklahoma et le Texas. « Je suis très occupée », sourit-elle. Elle a également remporté une trentaine de titres, dont celui de Miss Motor City Pride l’an passé.

Le 28 mars 2019, c’est au Diva Show que se produit Miss Raven Divine Cassadine. Elle y interprète Donna Summer sur la musique de « Last Dance ». Vidéo : Louise Baliguet/EPJT

Avec la popularité du « RuPaul’s Drag Race », l’art du drag a pris une dimension nationale (voir internationale grâce à Netflix) et intéresse des populations plus diverses. « Environ 60 % de l’audience de l’émission est en réalité constituée de femmes, vraisemblablement hétérosexuelles », estime Joe E. Jeffreys. La popularité grandissante des icônes gays est aussi visible grâce au phénomène « Queer Eye » , sur Netflix également. L’émission de relooking est menée par des présentateurs queer dont tout le monde parle aux Etats-Unis.

«Les gens ne passent pas les portes des bars gays pour voir leurs drag-queens locales.»

Joe E. Jeffreys, spécialiste de l’histoire des drag-queens

Raven aime rappeler que « ce ne sont que des show télés. Être une drag-queen dans un bar local est très différent du « RuPaul’s Drag Race » dont l’objectif est de faire de l’audience ».

En effet, le plus souvent, la fascination pour les drag-shows reste cantonnée à la télévision. « Les gens ne passent pas les portes des bars gays pour voir leurs drag-queens locales, probablement parce que les drag-shows ont souvent lieu tard dans la nuit », précise Joe E. Jeffreys.

La popularisation du mouvement drag queen passe avant tout par leur présence dans des espaces grand public. Outre les Drag Queen Storytime qui ont lieu dans les bibliothèques ou les écoles, le drag brunch gagne en popularité. « Pour certaines personnes, c’est un endroit où l’on se sent confortable, peut-être même un restaurant que l’on connaît », poursuit le professeur.

À Détroit, Raven se produit de temps à autre lors de brunches au Backstreet at Large. Mr. Red Ribbon Dylan (ou Dylan West), le deuxième visage du Drag Queen Storytime de Huntington Woods, a lui aussi initié un drag brunch au Axle Brewing Co, à Ferndale, dans l’agglomération de la Motor City.

Mais cette nouvelle popularité crée aussi le rejet. Pour les détracteurs du Drag Queen Storytime, les drag-queens ne devrait pas se retrouver dans des lieux fréquentés par des enfants.

Pourtant, l’expérience du Drag Queen Storytime n’a pas grand chose à voir avec un drag-show. Andrea Jean a participé à l’événement contesté du 26 janvier avec son fils Adam, 4 ans. Elle n’avait jamais assisté à un drag-show auparavant mais elle souhaitait que son enfant comprenne « que le monde est plus que le petit groupe de personnes homogènes que nous avons l’habitude de voir ». Elle dit  apprécier que l’activité ne se concentre pas sur le fait d’être une drag-queen : « C’était  simplement de belles histoires avec un

Le 26 janvier, le Drag Queen Storytime affichait complet. Les places ont été réservées plusieurs semaines à l’avance. Photo : Bibliothèque de Huntington Woods

message positif sur l’acceptation de soi. »

Cheryl Willard a également pris part au Drag Queen Storytime le 26 janvier. Venue davantage pour supporter le programme que pour éduquer sa très jeune fille Mona, 18 mois, elle parle « d’une merveilleuse série d’histoires lues calmement. »

Sara Wiener est assistante sociale dans une clinique pédiatrique de Ann Arbor, à une heure de voiture de Détroit. Au quotidien, elle discute avec des jeunes qui ont une identité de genre différente de celle de leur sexe. Son but est de les aider à se comprendre et à s’accepter. Elle estime que les enfants peuvent comprendre le concept de genre à partir de 2 ans et demi. Pour elle, il n’est jamais trop tôt pour parler des différences humaines : « De nombreux jeunes que je rencontre pensent être les seuls dans leur cas. Ils ont l’impression d’être dans l’erreur et peuvent se sentir étranges et isolés. »

« Je vais me battre pour le Drag Queen Storytime, quoi qu’il arrive. »

Raven Turner

Au tout premier Drag Queen Storytime, Raven se souvient avoir rencontré une fillette de 9 ans qui venait de démarrer sa transition vers une identité de garçon. Elle raconte que la mère de la jeune fille a fondu en larmes, de joie, et l’a remerciée pour « avoir enfin donné à sa fille un modèle qu’elle peut regarder de manière positive ». Cette rencontre a donné à Raven l’envie de se battre pour ce programme, « quoi qu’il arrive ».

Son neveu, 9 ans lui aussi, est un autre moteur de sa détermination. Elle reconnaît cependant que l’exercice est difficile. « Au club, si les gens n’aiment pas quelque chose, ils ne disent rien. C’est beaucoup plus effrayant de lire devant des enfants qui, eux, ne se gênent pas pour te dire ce qu’ils pensent de toi », avoue-t-elle.

À Huntington Woods, le programme continue, une fois par mois. Médiatisée nationalement, Raven est plus demandée que jamais mais campe sur les valeurs que son église lui a transmises. Elle dit avoir été approchée par plusieurs personnes qui souhaitaient exploiter le concept pour se faire de l’argent. Mais elle ne veut conter des histoires « que par bonté de cœur ».

Aujourd’hui, alors que se déroule un peu partout dans le monde les marches pour la fierté gay, la communauté LGBT américaine dénonce un recul de leurs droits aux États-Unis. En mai, le ministère américain de la Santé a annoncé l’abrogation d’une clause protégeant les personnes transgenres de discriminations dans le système d’assurance-santé. Et l’administration Trump a refusé à ses ambassades le droit d’ériger le drapeau arc-en-ciel à leur fronton.

Dans le même temps, le programme a démarré à la bibliothèque de Ferndale, une cité voisine. Raven espère que ce genre d’événement pourra aider à changer la donne politiquement. « C’est un moyen de ne plus avoir de gens comme Trump dans les parages », lance-t-elle, un peu inquiète de s’exprimer publiquement sur le sujet mais résolue, sans aucun doute.

Louise Baliguet

@LouiseBaliguet
22 ans
En licence professionnelle télévision pour l’EPJT
à la Wayne State University, à Détroit (Etats-Unis).
Passée par Ouest-France Nantes, TVRennes, AFP Los Angeles et PBS Detroit. 
Passionnée par la musique, l’art, l’écologie et le documentaire.
 

Eau secours

Eau secours

Eau secours

L’inspectrice pour le plomb, Kami LaFord, effectue plusieurs prélèvements d’eau courante non filtrée dans une maison de Flint. Photo : Louise Baliguet/EPJT

Aux Etats-Unis, à la suite de la crise sanitaire de Flint, en 2015, les habitants du Michigan ont perdu confiance dans leur eau potable. Les anciennes conduites en plomb continuent de miner les communautés les plus fragiles.

Par Louise Baliguet, à Détroit (Etats-Unis)

Je préfère donner du jus de fruit à mes petits-enfants plutôt que l’eau de la ville », affirme Elizabeth Peeples, éducatrice spécialisée à Flint. Cette ville, ancien fleuron de l’industrie automobile du Michigan, est aussi la plus pauvre du pays depuis la fermeture des usines de General Motors et une des plus polluées. En 2015, Flint a fait les gros titres des journaux nationaux. Des résidents se plaignent de la couleur brune et de l’odeur nauséabonde de leur eau courante. Des tests ont révélé des concentrations inquiétantes en plomb.

En 2017, le département de la qualité environnementale du Michigan déclare que les niveaux de plomb dans l’eau de Flint sont à nouveau acceptables. Mais pour Elizabeth Peeples et de nombreux autres habitants la confiance est perdue.

Depuis deux ans, Elizabeth Peeples utilise un système de filtration par osmose que son église lui a offert et installé. « Je paie 237 dollars (environ 208 euros, NDLR) par mois pour de l’eau que je suis obligée de filtrer », rage-t-elle. Elle doit aussi faire réviser son système de filtration chaque année. Soit un coût supplémentaire de 65 dollars (57 euros). Dans son évier, un deuxième robinet lui sert pour boire, cuisiner et laver ses petits-enfants. Pour les biberons du plus petit, tout juste 8 mois, elle n’utilise que de l’eau en bouteille.

Ce matin-là, la grand-mère attentionnée fait tester la concentration en plomb de son eau courante non filtrée. « Mes petits-enfants vivent chez moi. Ils ont souvent des rhumes. Ils ont tendance à rester malades. J’ai pensé que c’était peut-être dû au plomb. »

Le plomb est un problème de santé publique. Largement utilisé dans les canalisations d’eau et la peinture, il est responsable de maladies, du type encéphalopathies ou anémies. Il est la cause principale du saturnisme, facteur de handicap mental s’il contamine le fœtus et de troubles des capacités d’apprentissage chez les enfants.

Kami LaFord doit envoyer les prélèvements d’eau au Michigan Department of Environmental Quality, à Lansing, qui s’occupera de les analyser. Photo : Louise Baliguet/EPJT

Les adultes ont moins de difficultés à évacuer les éléments de plomb inspirés et/ou ingérés. Mais Elizabeth Peeples lui attribue tout de mêmes ses problèmes de santé. Elle indique que, ces dernières années, elle a perdu beaucoup de cheveux et des tâches sont apparues sur sa peau. Pour elle, pas de doute, le plomb est en cause. Mais aucune étude scientifique ne confirme cette hypothèse. « Mon docteur pense que le stress a aussi joué un rôle », reconnaît-elle.

Depuis la veille au soir, Elizabeth Peeples n’a pas pu faire couler les robinets ni tirer la chasse d’eau. Pour obtenir des résultats précis, l’eau courante doit rester immobile dans les conduites de la maison pendant au moins six heures avant d’être testée.

« C’est une situation habituelle : l’eau courante n’est souvent pas utilisée pendant la nuit et elle stagne dans les conduites », explique Kami LaFord, inspectrice pour le plomb depuis 2006 chez Environmental Testing & Consulting, Inc, une entreprise d’inspection pour le plomb. Dans ces conditions, les conduites peuvent être abîmées par la corrosion. Si elles contiennent du plomb, des particules métalliques se retrouvent dans l’eau.

Toute la journée, Kami LaFord va passer la maison au peigne fin. Elle prélève notamment des échantillons de la peinture qui recouvre les murs. La peinture au plomb constitue en effet la principale cause d’empoisonnement. Mais pour l’Environmental Protection Agency (EPA, l’agence américaine de protection de l’environnement), « l’eau potable peut représenter 20 % ou plus de l’exposition totale au plomb. » Chez les nourrissons qui consomment principalement des biberons préparés avec de l’eau courante, ce chiffre est estimé entre 40 % et 60 %.

La difficulté concernant le plomb dans l’eau potable réside dans la variété des situations. « Chaque maison est différente. Le plomb dans l’eau peut aussi bien venir des conduites municipales que des tuyaux à l’intérieur de la maison », affirme Kami LaFord.

Elizabeth Peeples vit dans cette maison de Flint, dans le Michigan, depuis plus de trente ans. Photo : Louise Baliguet/EPJT

La maison dans laquelle vit Elizabeth Peeples depuis 1985 est « une des plus vieilles du quartier » selon elle. Il y a donc beaucoup de chances que la plomberie et les peintures comportent du plomb.

Ce n’est qu’en 1986 que le Congrès américain a décidé d’interdire les tuyaux en plomb pour les conduites municipales et privées. Par comparaison, en France, elles sont interdites depuis avril 1995 dans les constructions nouvelles. Et les canalisations servant aux cuisines et salles de bains devaient être changées avant 2013.

À vrai dire, aux États-Unis, jusqu’en 2014, des installations de plomberie pouvaient être marquées « sans plomb » tout en en contenant jusqu’à 8 %. La définition actuelle autorise jusqu’à 0,25 % de la masse totale de l’élément en question, selon le site de l’EPA.

À Flint, la ville a lancé un programme de remplacement début 2016 après la découverte du scandale sanitaire. Trois ans plus tard, elle a changé environ 8 000 tuyaux sur un total estimé à 12 000. Elizabeth Peeples dit ne pas avoir encore constaté de travaux dans sa rue.

Mobilisation dans tout le Michigan

Flint n’est pas la seule ville à craindre le plomb dans l’État. « J’ai des amis à Détroit qui sont aussi concernés que moi par les problèmes de plomb », affirme Elizabeth Peeples.

La People Water Board Coalition réunit une trentaine d’organisations qui se battent pour que tous les habitants du Michigan aient accès à une eau non polluée et à un prix abordable. Chaque mois, des activistes, des chercheurs ou encore des étudiants se réunissent pour discuter de leurs actions de sensibilisation.

Ce soir-là, la coordinatrice du groupe, Sylvia Orduño, sort tout juste du tribunal. En juin 2018, la police de Lansing, capitale du Michigan, a arrêté une vingtaine d’activistes membres de la coalition. Ils bloquaient l’entrée du MDEQ pour faire entendre leurs revendications.

Sylvia Orduño coordonne les réunions du People Water Board, à Détroit. Photo : Louise Baliguet/EPJT

Parmi les participants, des ingénieurs, des étudiants, des religieux, tous activistes de l’eau. Photo : Louise Baliguet/EPJT

« Nous avions mis un faux cordon de police autour du bâtiment, comme sur une scène de crime. Nous voulions qu’ils répondent de leurs actes, qu’ils expliquent pourquoi ils ont laissé tomber Flint et pourquoi ils ne mettent pas en place un plan d’accessibilité à l’eau potable », lance-t-elle devant l’assemblée. Le 24 juin, les quatorze activistes arrêtés connaîtront enfin leur jugement.

Dans la salle, ils sont plusieurs à donner des idées pour améliorer ou au moins étudier la situation. Randy Block, directeur du Réseau unitarien universaliste de justice sociale du Michigan (une congrégation protestante libérale), rappelle l’importance de soutenir l’amendement HB4124 au Safe Drinking Water Act (loi sur la salubrité de l’eau potable).

Proposé il y a deux ans par Sheldon Neeley, un représentant du Michigan originaire de Flint, cet amendement vise à obliger toutes les écoles et les centres de garde d’enfants du Michigan à tester leur eau pour vérifier qu’elle ne contient pas un niveau dangereux de plomb. Depuis, il fait son chemin et, en septembre 2018, le conseil municipal de Détroit a apporté son soutien.

Selon le dernier rapport du Programme de prévention de l’intoxication par le plomb chez les enfants du Michigan, publié en octobre 2018, les enfants de moins de 6 ans seraient plus touchés par le plomb à Détroit qu’ailleurs dans l’Etat. En 2017, plus de 7 % des enfants testés présentaient un niveau de plomb supérieur à 5 µg/dL dans leur résultat d’analyses sanguines contre environ 3 % en moyenne dans le Michigan (Flint : 1,8 %). Un chiffre cependant en baisse par rapport à 2009 où il s’élevait à 16,5 % pour Détroit et 8,5 % pour l’ensemble du Michigan.

En 2016, à la suite de la crise de Flint, le département de santé de Détroit lance le projet de tester l’eau potable de toutes les écoles publiques de la ville pour y déceler, ou non, la présence de plomb et de cuivre. La ville bénéficiait pour cela d’une subvention de 135 000 dollars (environ 119 000 euros) de la part de la Children’s Hospital of Michigan Foundation (une fondation de l’hôpital pour enfants du Michigan).

Sur l’ensemble de ses 106 établissements, 10 écoles présentaient de nombreux résultats qui dépassaient les normes fixées par l’EPA. Dans ces bâtiments testés positifs, la ville avait alors installé des systèmes anticorrosion pour un coût de 5 000 dollars (environ 4 400 euros) par mois et par école, selon le Detroit News.

En 2018, la ville réitère les tests, cette fois de façon plus rigoureuse. « Les résultats de 2016 étaient artificiellement bas car les inspecteurs faisaient couler l’eau pendant quelques minutes avant de faire le test », affirme un employé du département de santé de la ville qui souhaite rester anonyme.

En août 2018, le Detroit Public Schools Community District (le service qui gère l’ensemble des écoles publiques de la ville) décide de fermer toutes les fontaines d’eau potable et de fournir, à la place, de l’eau en bouteille aux élèves. En cause, la découverte de quantités excessives de plomb ou de cuivre dans l’eau potable de plus de la moitié de ses établissements.

Dans l’école primaire de Bethune, par exemple, des tests ont révélé des niveaux de plomb jusqu’à quarante fois la limite à partir de laquelle les municipalités doivent agir, en changeant le traitement de l’eau par exemple. Dans celle de Mason, l’inspection a permis de déceler que l’eau d’un des robinets contenait du plomb à hauteur de 813 µg/L. La limite de l’EPA est rappelons-le de 15 µg/L.

« Cela dit, ce niveau n’est pas une norme de santé. Il sert à mesurer l’efficacité des produits chimiques de contrôle de la corrosion », explique Elin Betanzo, fondatrice du cabinet de conseil Safe Water Engineering. L’EPA a une autre règle pour le plomb et le cuivre dans l’eau, celle du niveau maximum de contaminant, fixée à 0 µg/L. « N’importe quel niveau de plomb dans l’eau est dangereux. »

En août 2015, Elin Betanzo a encouragé la pédiatre Mona Hanna-Attisha à mener une étude sur les niveaux élevés de plomb chez les enfants vivant à Flint. Photo :  Jean Lannen

Chrystal Wilson, directrice adjointe de la communication et du marketing pour les écoles publiques de Détroit, en est persuadée : « Les infrastructures vieillissantes » sont la cause des niveaux élevés de plomb retrouvées dans l’eau des écoles.

Détroit compte en effet un très haut pourcentage de maisons construites avant l’interdiction des tuyaux en plomb dans les années quatre-vingt. Selon l’US Census American Community Survey de 2016, environ 90 % de l’habitat a plus d’une quarantaine d’année à Détroit contre 66 % en moyenne à l’échelle du Michigan. Pour les foyers concernés, Elin Betanzo recommande fortement d’utiliser un système de filtration qui enlève les particules de plomb. Elle sait de quoi elle parle : elle fait partie de ces scientifiques qui ont démasqué le scandale de Flint. Elle conseille aujourd’hui la ville de Détroit sur plusieurs de ses programmes. Récemment, elle s’est penchée sur le problème du plomb dans l’eau des écoles de la ville.

Un casse-tête

Le problème des écoles est néanmoins plus complexe qu’un simple bâti ancien. Tout d’abord, les tests effectués en 2018 par la ville ont révélé que des écoles construites récemment présentaient, elles aussi, des niveaux de plomb ou de cuivre élevés dans leur eau. C’est le cas de la Cass Technical High School (lycée public de la ville) dont le bâtiment date de 2005, soit bien après l’interdiction des conduites en plomb aux États-Unis. Deux des fontaines d’eau potable de ce lycée affichaient des niveaux de plomb supérieurs à la limite de l’EPA en 2018.

Pour Elin Betanzo, « la corrosion des éléments en plomb et en cuivre est facilitée par le fait que l’eau potable est utilisée de manière irrégulière dans les écoles ». Le système d’eau potable n’est pas utilisé au cours du week-end ni pendant les vacances scolaires par exemple. Dans ce cas, les produits chimiques de contrôle de la corrosion ne sont pas entièrement efficaces.

Autre cause de dysfonctionnement : à Détroit, les écoles publiques sont trop nombreuses par rapport à la population et les élèves manquent à l’appel depuis plusieurs décennies.

Du début du XXe siècle jusqu’aux années soixante, la Motor City n’a cessé de s’étendre et d’attirer de nombreux travailleurs. En 1966, la ville scolarisait 300 000 élèves dans plus de 370 écoles, selon un rapport publié en 2015 par l’entreprise d’analyse et de traitement de données LOVELAND Technologies.

Mais le développement des banlieues et la fin de la ségrégation ont poussé la ville à fermer de nombreuses écoles. A la fin des années quatre-vingt-dix, de nouvelles lois autorisent, dans le Michigan, la création de charter schools et la possibilité de s’inscrire dans une école en dehors de son secteur. En 2013, il y avait plus d’élèves inscrits dans ces écoles que dans les écoles publiques de la ville, selon le rapport de LOVELAND Technologies.

Enfin, avec la crise de l’automobile, Détroit a perdu plus de 1 million d’habitants et fermé 213 de ses écoles.

Les fermetures, destinées à économiser de l’argent, ont plutôt accéléré le déclin du système scolaire public. « Chaque fermeture a entraîné de nouvelles manifestations, davantage de parents renvoyant leurs élèves du système scolaire public et une diminution des inscriptions et du financement », indique le rapport de LOVELAND Technologies.  

Pour se maintenir à flot, Detroit Public Schools s’est scindé en deux. Une partie pour gérer les dettes, l’autre pour gérer les élèves (Source : Loveland Technologies).

Chalkbeat, webzine spécialisé dans les problèmes d’éducation, a comparé en 2017 les capacités des écoles aux effectifs d’élèves. Plus d’une quarantaine des écoles du système scolaire public sont au moins à moitié vides. Seule une poignée est pleine. « Le système d’eau potable n’est plus adaptée », indique Elin Betanzo.

L’ingénieure a conseillé à la ville d’installer des fontaines d’eau qui filtrent le plomb et le cuivre. Une solution « sur le long terme » et financée par des organismes privés comme United Way of Southeast Michigan ou Quicken Loans. Avec un coût total de près de 3 millions de dollars (2,6 millions d’euros), la décision est plus économe que pérenne si on la compare à d’autres mesures.

À lire : Not just Detroit: Lead in drinking water plagues schools nationwide

Depuis 2016, Détroit a lancé le projet ambitieux de remplacer ses canalisations en plomb. Elin Betanzo fait partie des experts qui travaillent sur le programme encore dans sa phase initiale. On estime le nombre de canalisations au plomb à 125 000 dans la ville. Le remplacement de chacune d’entre elles coûteraient 5 000 dollars (4 400 euros). Le montant total de l’opération pourrait donc avoisiner entre 400 et 600 millions de dollars (entre 350 et 630 millions d’euros).

En juin 2018, le Michigan a promulgué une nouvelle loi sur le plomb et le cuivre en réponse à la crise de Flint. Cette loi requiert entre autres que toutes les villes du Michigan changent l’ensemble de leurs canalisations en plomb au cours des vingt prochaines années. « Cela a rendu les gens plus sérieux. Ce n’est plus du travail que l’on fait par gentillesse de cœur », affirme Elin Betanzo.

Pourtant, fin 2018, les fournisseurs d’eau de la région de Détroit tel que le Detroit Water and Sewerage Department ou encore la Great Lakes Water Authority ont décidé d’attaquer en justice l’État du Michigan au sujet de cette loi. Si on en croit Elin Betanzo, les plaignants s’inquiètent du coût de cette opération car aucun fonds supplémentaire n’accompagne la nouvelle loi. « Ils craignent que l’argent qu’ils vont devoir consacrer à ce programme soit utilisé au détriment d’autres projets nécessaires pour la ville. »

Louise Baliguet

@LouiseBaliguet
22 ans
En licence professionnelle télévision pour l’EPJT
à la Wayne State University, à Détroit (Etats-Unis).
Passée par Ouest-France Nantes et TVRennes.
Passionnée par la musique, l’art, l’écologie et le documentaire
 

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Après avoir longtemps été considéré comme une pratique réservée aux mauvais garçons, le tatouage a conquis peu à peu le cœur et le cuir des Américains. En vingt-six ans de carrière, Jay Wheeler a vu la montée en puissance d’une mode à même la peau.

Par Hugo Noirtault, à Détroit dans le Michigan (États-Unis)

e bourdonnement de l’aiguille rappelle celui d’un essaim d’abeille. Touche après touche, une main de femme prend forme sur le biceps d’Izmir Cekorja. Le jeune homme confie vouloir quelque chose évoquant  une sculpture. « J’adore le rendu des tatouages représentant des statues taillées dans la pierre », affirme-t-il en fermant les yeux. Il tente de faire le vide mais la douleur s’intensifie au point de lui arracher des grimaces. « J’ai l’impression qu’on me griffe la peau en permanence », avoue-t-il, avant d’ajouter que le bruit incessant de la machine résonne dans sa tête « comme des cloches dans une église ».

Quand le vrombissement s’estompe enfin, Izmir bondit de son fauteuil et s’empresse de s’étirer. Cela fait deux heures qu’il observe, immobile, son tatouage prendre lentement forme sur sa peau. Cette main est l’avant-dernière pièce d’une fresque en chantier depuis plus de six mois. Izmir n’a pas choisi le salon North Main Tattoo par hasard. C’est là que Jay Wheeler exerce son art depuis 2015. Trophées et plaques ornent un mur entier de son atelier. L’agence américaine Expertise lui a même décernée le titre de meilleur tatoueur de Detroit en 2016 et en 2018.

Izmir le jure, personne d’autre n’était mieux placé que Jay Wheeler pour donner vie à l’image qu’il avait en tête. « J’ai été conquis par son style et sa polyvalence. Il excelle en tout. »

En effet, si on lui demande de déterminer son style de prédilection, Jay peine à répondre. « J’aimerais pouvoir dire que je suis spécialisé dans un domaine, mais ma carrière est caractérisée par la diversité. Si je devais me spécialiser, je crois que je choisirais les portraits en noir et gris. Il faut savoir faire de jolies ombres, jouer sur les nuances des couleurs et tracer de belles lignes fines. Ma polyvalence me permet de donner vie à n’importe quelle idée de mes clients. Je ne fais pas que délivrer mon savoir-faire sur leur peau, je m’adapte à leurs souhaits. »

L’artiste de 45 ans déplore tout de même que certains de ses confrères oublient leur mission première : créer pour autrui. « Nombreux sont les tatoueurs à avoir un ego surdimensionné. Je suppose que c’est dû au fait que certains d’entre eux sont devenus de véritables signatures dans leur domaine. Eux, ils délivrent leur marque de fabrique. Personnellement, je me considère davantage comme un exécuteur plutôt que comme la star qui encre la peau d’un client. »

« Je suis entré dans le salon pour me faire tatouer. J’en suis ressorti avec un travail »

Jay Wheeler

Avec ses 26 ans de carrière, Jay pourrait lui aussi se targuer d’être un grand nom. Mais son histoire d’amour avec le tatouage n’est qu’une succession de rencontres improbables et d’opportunités en or. « Je suis devenu tatoueur par accident. À 19 ans, mon but dans la vie était de devenir artiste et de vendre mes dessins. Autant dire que je n’avais pas de réel plan de carrière. Le dessin était la seule chose que je savais faire…

Un jour, je me suis rendu dans le salon de tatouage Eternal Tattoo à côté de chez moi à Livonia. Pendant que je me faisais tatouer un dragon sur le bras, Terry Walker, le propriétaire des lieux, a débarqué pour s’entretenir avec mon tatoueur. Il voulait embaucher un nouvel artiste pour développer le studio. L’occasion était trop belle. À l’époque, j’emmenais toujours un portfolio de mes dessins avec moi. Je lui ai dit que j’étais son homme. Après m’avoir fait passer plusieurs tests, il m’a proposé de devenir son apprenti. Je suis entré dans le salon pour me faire tatouer, j’en suis ressorti avec un travail. »

MON TATOUAGE LE PLUS FOU

« Mon tatouage le plus fou, je l’ai réalisé sur un client qui ne me disait jamais ce qu’il voulait jusqu’au moment où il poussait la porte du studio. Il se décidait à la dernière minute sur le motif car il voulait capturer un moment spontané. Sacré personnage. Au premier rendez-vous, il voulait un tigre. Lors de la seconde session, il m’a demandé de lui tracer une ligne rouge. La troisième fois, c’était le chiffre quatre. Puis un beau jour, il a débarqué en me demandant de lui tatouer un vagin sur l’aisselle. »
Jay Wheeler

Il ne faudra que trois mois à Jay pour maîtriser les bases du métier. Un apprentissage éclair qu’il doit, selon lui, à son habilité au dessin. « D’habitude, cela nécessite plusieurs années d’exercice », précise-t-il en trempant l’aiguille de sa machine dans un bouchon d’encre.

Les premiers jours de sa formation ont été une révélation. « Je suis tombé amoureux de cet art. J’ai continué à tatouer, je me suis amélioré, et j’ai finalement réussit à monter mon propre salon de tatouage vingt ans plus tard avec mon ami Aaron Ruby. »

Il l’avoue sans complexe, le timing était parfait pour ses débuts. « Quand j’ai commencé à tatouer en février 1992, un vent de changement soufflait sur cette industrie . Les jeunes artistes arrivaient par dizaines et il ne s’agissait plus de tatouer uniquement des bikers. Je suis chanceux d’avoir été présent au bon endroit au bon moment. »

« Mes parents m’ont toujours soutenu »

Jay Wheeler

Jay se remémore avec joie le jour où il a annoncé à ses parents qu’il allait devenir tatoueur. « Ils ont adoré l’idée. Ils étaient très inquiets concernant mon avenir. Mon père porte lui aussi quelques tatouages et voyait en ce projet une façon de gagner ma vie. Depuis ce jour, mes parents m’ont toujours soutenu. »

Cadet d’une famille de trois enfants, Jay grandit à Livonia, à trente minutes à l’ouest de Detroit. Il évoque de longues journées passées à dessiner dans son coin. « Ma sœur et mon frère ont douze et treize ans de plus que moi. Nous n’avons jamais vraiment partagé les mêmes centres d’intérêt. Ni avec mes parents d’ailleurs. Mon père conduisait des camions et ma mère était femme au foyer. Aucun d’entre eux n’avait une fibre artistique. En revanche, ma grand-mère maternelle était très créative. Même si nous n’avons jamais vraiment pris le temps de nous asseoir autour d’une table pour dessiner ensemble, elle a été une véritable source d’inspiration pour moi. »

À l’école, Jay passe le plus clair de son temps à gribouiller sur ses cahiers plutôt qu’à écouter ses professeurs. Mais c’est en entrant au lycée qu’il a pu exploiter son potentiel au maximum. « J’ai eu la chance d’intégrer un programme artistique. La moitié de la journée était consacré aux arts. Que demander de plus quand ton seul désir est de dessiner ? »

« Les clichés sur les tatouages ont la peau dure »

Jocelyn Camacho est doctorante en criminologie à l’université Old Dominion à Norfolk en Virginie. Elle travaille actuellement sur le rôle des tatouages dans le système judiciaire américain. En 2013, elle publiait une thèse intitulée The Tattoo: A Mark of Subversion, Deviance, or Mainstream Self-Expression?  consultable en ligne.

Jocelyn Camacho – Photo personnelle

Pour quelle(s) raison(s) décide-t-on de se faire tatouer ?

Jocelyn Camacho. Les gens se font tatouer pour différentes raisons, bien que la plus courante reste celle de l’expression de soi. Certains se font tatouer pour revendiquer une croyance religieuse ou une appartenance à un gang, ou encore le soutient à une équipe sportive. D’autres se font tatouer uniquement pour décorer leur corps.

Comment peut-on expliquer que le tatouage soit parfois considéré comme un art déviant, réservé aux mauvais garçons et aux personnes en marge de la société ?

J. C. Après avoir été adoptée par les marins, ce fut au tour des motards, des gangs et des prisonniers de s’emparer de cette pratique. Si les marins étaient généralement bien vus dans la société, leurs tatouages étaient quant à eux toujours considérés comme une pratique sauvage des populations non-civilisées. Les motards, les gangs et les prisonniers étaient relégués en marge de la société. Tous voient le tatouage comme une contre-culture, un moyen d’expression artistique et une façon sympathique de bousculer l’opinion public. Si cette pratique est aujourd’hui plus populaire qu’hier, elle reste la cible de critiques et de jugements assez sévères par certaines personnes qui considèrent les porteurs de tatouages comme déviantes et en marge de la société. Selon eux, les gens tatoués ne seraient pas dignes de confiance pour la simple raison que les tatouages leur rappellent les gangs et la prison.

Quel rôle ont joué les marins dans le développement des tatouages aux États-Unis ?

J. C. Il a été essentiel. Ce sont eux qui ont ramenés les premiers indigènes maoris, polynésiens et hawaïens sur le sol américain au XVIIIe siècle. Ces « sauvages » portaient tous des marques étranges sur leur peau. Les marins ont ainsi adopté cette pratique et l’ont améliorée grâce à la technologie occidentale. Le nombre de marins s’est ensuite accru avec les années et beaucoup d’entre eux sont devenus adeptes des tatouages. Cette pratique s’est rapidement rependue aux États-Unis. Sans cette large communauté de marins, l’impact des tatouages auprès des autres membres de la société américaine aurait été considérablement moindre.

Les acteurs, musiciens et autres représentants de la culture populaire ont-ils influencé la perception du tatouage de manière positive ?

J. C. La prévalence des tatouages dans la culture populaire a effectivement créé un changement positif dans la perception de cette pratique et des gens qui en portent. L’opinion public change à mesure que les stars portent de plus en plus de tatouages visibles, tout comme les athlètes ou les top modèles. Mais ce changement prend du temps, et les clichés sur les tatouages ont la peau dure.

Quelle différence y a-t-il entre assumer un tatouage en le plaçant sur une partie visible du corps ou le cacher ?

J. C. Beaucoup d’Américains continuent à croire que les tatouages sont réservés aux personnes en marge de la société ou au comportements déviants. Ce sentiment est perçu par tout le monde, même ceux qui ne le partagent pas. Certains s’en moquent et ne dissimulent pas leur(s) tatouage(s). D’autres personnes souhaitent se faire tatouer mais craignant des répercussions. Ils choisissent alors une partie du corps facilement dissimulable avec un vêtement. Et cela ne fait pas d’eux des personnes déviantes ni dangereuses pour autant. Aujourd’hui, tout le monde peut porter un tatouage. Votre médecin peut tout à fait avoir son dos et son torse recouvert de tatouage sans que vous ne le sachiez et, le weekend, retrouver ses amis motards. Si vous ne connaissez pas cet aspect de sa vie, vous continuerez à lui faire confiance sans vous poser de question.

Un ultime va-et-vient, et la machine s’arrête. Après avoir nettoyé les dernières traces d’encre, une crème hydratante est appliquée sur la peau rougie. Bras tendu, Izmir admire le reflet de son nouveau tatouage dans le miroir. « Tu as tout déchiré, mec », lance-t-il à l’encontre de Jay. Ce dernier le gratifie d’un sourire avant de débarrasser son plan de travail.

Gants, feuilles de protections, bouchons d’encre, tout est systématiquement jeté à la poubelle. Rien n’est conservé après usage par mesure de sécurité et d’hygiène. Jay se souvient que ce protocole était déjà en place quand il a réalisé son premier

tatouage à Eternal Tattoo. « Il s’agissait d’un bracelet tribal autour du bras. Il était beau sur le papier, mais horrible une fois encré. Heureusement, le client était satisfait. Même avec le recul, je trouve que le résultat était très mauvais. En fait, j’en veux aux Red Hot Chili Pepers. Ce groupe de rock était très populaire dans les années quatre-vingt-dix. Il se trouve que le chanteur Anthony Kiedis portait ce fameux motif. Du coup, tout le monde venait pour se le faire tatouer. »

Après trois ans à réaliser toutes les petites commandes du studio, Jay a fini par céder à l’appel de l’aventure. « J’ai traversé les États-Unis de convention en convention. Puis, en 1995, Mario Barth, tatoueur de renommée mondiale, m’a proposé de le remplacer dans son salon à Graz, en Autriche. On ne dit pas non à Mario Barth. Le projet avait l’air sympathique, alors j’ai sauté sur l’occasion même si je n’avais que 22 ans. C’était une formidable expérience. Toutefois, je regrette de ne pas avoir été assez mature. Je ne faisais que travailler. Je n’ai pas vraiment eu la chance d’expérimenter le style de vie autrichien et de découvrir cette culture d’Europe. »

« Pour chaque pièce, j’estime une durée approximative en fonction de la taille et des détails du motif »

Jay Wheeler

Une rapide accolade, et Izmir se dirige vers l’accueil. Pour une séance d’un peu plus de deux heures, le jeune homme s’acquitte d’une facture de 400 dollars (environ 346 euros) auprès de Chelxie, la réceptionniste de l’établissement. Encaisser de telles sommes en liquide ne l’étonne plus. Cela fait deux ans qu’elle gère la logistique de l’établissement avec la confiance absolue de Jay. « C’est à la fois un patron chaleureux, un homme de valeur, et un véritable ami », dit-elle en recomptant les billets. Selon elle, le salon fait le plein de clients essentiellement grâce à lui. « Je ne compte même plus le nombre de rendez-vous dans son agenda. Mais ce qui m’impressionne le plus, c’est que, malgré son excellente réputation, il reste les pieds sur terre et ne prend pas la grosse tête. » Chelxie l’assure, Jay ne se laisse pas griser par le succès car il est très attaché à ses racines. « Sa vie se résume au Michigan et aux alentours de Detroit » affirme-t-elle tout en rangeant les billets dans une pochette.

Jay a sa méthode bien à lui pour déterminer le prix d’un tatouage. « Pour chaque pièce, j’estime une durée approximative en fonction de la taille et des détails du motif. Ensuite je facture 200 dollars de l’heure. » Vingt ans auparavant, le système de facturation des tatouages était un peu différent. « Quand j’ai commencé, on ne se basait pas sur le nombre d’heures passées à le réaliser une œuvre. On déterminait juste un prix de base et c’était tout. »

Plus de trente heures de travail ont été nécessaires pour parvenir au résultat sur le bras de son client du jour. Une fois complet, le tatouage avoisinera les 6 000 dollars (environs 5 200 euros). Izmir reviendra dans quelques semaines pour une nouvelle session. Il s’agira cette fois de recouvrir son triceps d’une composition d’anges, de nuages et de colombes. La touche finale de cette fresque à caractère religieux.

De telles sommes peuvent donner le tournis. Mais Jay assure que ses tarifs ne sont pas si exorbitant qu’ils n’y paraissent. « Aujourd’hui, certains tatoueurs vont jusqu’à facturer au-delà de 300 dollars de l’heure. Je trouve ça extrêmement élevé, peu importe le nom du tatoueur. »

Sur les étagères surplombant son poste de travail, les bouteilles d’encres sont parfaitement alignées. Selon Jay, le mythe des encres toxiques et dangereuses pour la santé n’est plus qu’une vieille histoire. « Je n’ai jamais vraiment été inquiet concernant l’encre et sa possible toxicité. Aujourd’hui, elles sont tellement développées qu’il n’y a plus de crainte à avoir. Tout comme une majorité d’autres artistes, je travaille avec la marque Eternal Ink, développée dans mon ancien studio. À ce jour, je n’ai jamais entendu dire qu’elle avait causé des problèmes à qui que ce soit. Les couleurs ne sont pas plus dangereuses que le noir. Elles sont  juste plus difficiles à effacer au laser. »

Quelques petites tâches grises parcourent son avant-bras gauche. Ce sont les résidus de son opération au laser pour retirer son dragon. « Le détatouage a commencé à se populariser il y a environ quinze ans. Je me souviens d’un docteur qui était présent à toutes les conventions auxquelles j’allais présenter mes travaux, vers la fin des années quatre-vingt-dix Il présentait une technique pour faire disparaître les tatouages grâce aux lasers. Sachant que je n’étais plus vraiment satisfait de mon tatouage, je me suis dit que ça pouvait être une solution. J’ai ensuite pris rendez-vous dans son cabinet une fois par an pendant six ans. J’aurais pu y aller une fois par mois ou tous les deux mois, mais je craignais que ma peau ne puisse pas guérir convenablement. »

Si les tatouages sont progressivement passé de l’œuvre indélébile à une décoration consommable, Jay tient à mettre en garde. Retirer un tatouage n’est pas une épreuve agréable. « Cela fait dix fois plus mal que l’aiguille d’une machine. Mais la bonne nouvelle, c’est que c’est aussi plus rapide. Mes séances ne duraient jamais plus de trente minutes. Le laser attaque l’encre. Une fois terminée, la peau devient rouge, ce qui signifie que le corps peut éliminer les résidus et ainsi, faire disparaître le tatouage. » À la fin de chaque séance, Jay voyait des résultats immédiats. Toutefois, la sensation de coup de soleil lui a laissé un souvenir amer.

L’entourage de Jay est à l’image du milieu dans lequel il évolue. « Mes amis sont presque tous des tatoueurs ou des personnes que j’ai tatouées. » Il raconte tatouer son médecin une fois par mois.

Son quotidien, Jay le partage avec sa femme et ses deux chats qu’il considère un peu comme ses enfants. « Ma femme et moi sommes ensemble depuis le lycée. Quand je lui ai annoncé que je me lançais dans le tatouage, elle était un peu confuse. J’étais en effet un artiste, mais je ne connaissais rien au tatouage. Dès que je lui ai parlé de l’apprentissage, elle a tout de suite cru en moi. ».

MON TATOUAGE LE PLUS MARQUANT

« Le tatouage qui m’a le plus marqué est celui d’un homme qui souhaitait immortaliser le portrait de sa fille, assassinée par son ex-épouse le jour de la fête des pères. Cette histoire m’a vraiment secoué. Heureusement, il a adoré le résultat final. J’essaye d’être à l’écoute de mes clients et d’être sympa, mais dans ce genre de circonstances, il faut l’être encore plus. »
Jay Wheeler

Les chaines de télévisions ont assez cru en Jay pour le faire participer à leurs émissions de téléréalités  consacrées au tatouage. « Ink Masters », « Tattoo Wars », « Best Ink »… Jay les a toutes refusé. « Ce n’est simplement pas mon truc. Ce n’est pas que ce soit de mauvaises choses, mais je n’aime pas le principe de limite de temps. Pourquoi devoir se presser à réaliser quelque chose qui d’habitude demande justement du temps et de la patience ? D’ailleurs, j’ai l’impression que ces émissions se focalisent plus sur les disputes que sur les tatouages en eux-mêmes », constate-t-il.

Il le reconnaît tout de même, « heureusement que ces émissions de télévisions existent car elles sensibilisent une population qui ne se serait pas intéressé aux tatouages de son plein gré. Le tatouage n’est plus la pratique effrayante d’autrefois réservée aux mauvais garçons. C’est devenu un art. Je pense que les gens commencent à le comprendre. »

Hugo Noirtault

@HNoirtault
21 ans
Rookie de troisième année en spécialité radio.
A posé ses valises à Détroit dans le Michigan pour la saison 2017-2018.
Navigue d’un stade à l’autre pour partager les émotions que seul le sport peut transmettre.
A porté le maillot du Courrier de l’Ouest, de Radio VINCI Autoroutes et de WDET.

 

L’homme derrière l’insigne

L’homme derrière l’insigne

L’homme derrière l’insigne

Rodneyy Cox travaille dans la police de Détroit depuis vingt-cinq ans. En 2013, il est nommé capitaine. Son credo ? Rétablir la relation entre les agents de police et la communauté de Détroit. Photo : Salomé Mesdesirs/EPJT

Quand il revêt son uniforme, au commissariat de police de Détroit, le capitaine Rodney Cox sait qu’il devient avant tout policier au service de la communauté. Même si nombre de ses concitoyens dénoncent les discriminations, les abus de pouvoir et les violences policières envers les personnes de couleurs. Entre le discours des policiers et celui des activistes, Rodney Cox semble avoir trouvé son équilibre.

Par Salomé Mesdésirs, à Détroit (Etats-Unis)

La nuit du 23 juillet 1967, Isaiah « Ike » McKinnon s’en souviendra toute sa vie. Il a tout juste 24 ans et vient de rejoindre la police de Détroit – il est le seul agent noir à l’époque. Devant lui, une ville incendiée par les émeutiers, des Noirs-Américains, qui protestent contre le racisme de la police. C’est le début des émeutes deDétroit « Je n’en croyais pas mes yeux. Mais la réalité a fini par me rattraper lorsqu’il a fallu que je rentre chez moi, ce soir-là. Une triste réalité, raconte-t-il quarante ans plus tard, lors d’une interview pour la Société historique de Détroit.

» Je portais mon uniforme, mon badge, mon bouclier. Sur le revers de ma veste on pouvait lire le district pour lequel je travaillais, le district 2. Je ne portais pas ma casquette de police, hormis cela, tout montrait que j’étais un policier. J’étais à l’arrêt sur le Lodge Freeway, quand une voiture de police, avec deux officiers blancs, s’est arrêtée près de moi. J’ai expliqué que je faisais partie de la police et que je rentrais chez moi. Mais les deux agents sont sortis de leur voiture, pistolet à la main. Je suis sorti de la mienne, en uniforme. Ils m’ont dit : “Ce soir tu vas mourir, [sale] nègre.” » Lorsqu’il s’aperçoit que l’un des policiers s’apprête à appuyer sur la gâchette, Isaiah plonge littéralement dans sa voiture, appuie sur l’accélérateur avec sa main et s’enfuit. Les deux agents de police commencent à lui tirer dessus. « Dieu merci ils m’ont manqué. »

Les émeutes de Détroit ont duré cinq jours. Au total, 43 personnes ont perdu la vie, 467 ont été blessées, environ 7 200 ont été arrêtées et près de 2 000 édifices ont été détruits. Isaiah a survécu à chacune de ces journées et, des années plus tard, devient le chef de la police. Ce qui ne lui serait jamais arrivé s’il ne s’était pas enfuit ce fameux soir du 23 juillet 1967. Malheureusement, cette histoire n’appartient pas au passé. Elle fait aussi partie du présent. En 2017, le Washington Post a estimé à 987 le nombre de personnes abattues par la police. Parmi elles, 22 % (armées ou non) étaient des hommes noirs alors que ces derniers ne représentent que 6 % de la population américaine.

Nombre de personnes tuées par la police entre 2005 et 2018 – classement par ethnie

Source : Washington Post, enquête de Julie Tate, Jennifer Jenkins and Steven Rich

L’enquête du journal est basée sur la presse locale, des publications officielles et les réseaux sociaux. En effet, les incidents entre la police et les personnes de couleur sont relayés comme jamais depuis l’avènement des réseaux sociaux. Certaines affaires sont même devenues emblématiques du conflit et ont marqué les médias.

Rodney Cox: « Quand je me suis présenté à l’Académie de police, on m’a dit que j’étais trop jeune, qu’il fallait repasser dans trois ans. Trois ans après, je portais l’uniforme. »  Photo : Salomé Mesdesirs/EPJT
Plus de quarante ans après les émeutes, la Motown (contraction de Motor Town, « la ville du moteur », surnom de Détroit qui fut la capitale de la production automobile) semble apaisée. La police départementale (DPD pour Detroit Police Department) s’est aussi ouverte. Un progrès dont jouit le capitaine Rodney Cox depuis vingt-cinq ans. Malgré l’uniforme et sa carrure  –  il mesure 1,82 mètre pour 103 kilos – cet Afro-Américain de 49 ans n’inspire ni la peur ni l’insécurité. Bien au contraire : ses yeux rieurs, sa barbe soignée, sa moustache qui habille un visage carré et son sourire masquent quelques cicatrices. « Il n’essaye jamais de surjouer son rôle, explique son supérieur, le commandant Nick Geaquinto. Même lorsqu’il est en service, le capitaine Cox reste lui-même, c’est-à-dire un homme sympathique. » Tous les deux se sont rencontrés à l’Académie de police en 1993. Rodney Cox avait alors 19 ans et des ambitions plein la tête. Parmi elles, venir en aide à sa communauté. « Quand j’avais 12 ans, je me suis fait racketter en pleine rue, se souvient-il. Un adulte ! Je n’ai jamais compris comment il avait pu me faire ça alors que je n’étais qu’un enfant. » Ce jour-là, Rodney est revenu chez lui sans une égratignure, mais cet événement l’aura profondément marqué.

A 19 ans, Rodney Cox devient officier de police. Mais il découvre assez tôt que l’uniforme ne fait pas toujours l’homme.

Quelques années plus tard, il est victime d’un autre incident. Cette fois-ci, Rodney est chez lui, avec sa mère et sa sœur. Un homme casse la fenêtre du sous-sol et s’introduit à l’intérieur de la maison. « Ma mère a crié : “Va chercher le chien, va chercher le chien.” Nous n’avions pas de chien, raconte le capitaine. J’ai compris que c’était pour effrayer le cambrioleur. Je me suis mis à frapper le sol avec mon pied pour prétendre que j’allais chercher le chien. Je l’ai entendu s’enfuir par le sous-sol. » Le regard vide rivé sur son bureau, il poursuit : « Cet événement a réellement été un tournant dans ma vie. Je me suis senti si impuissant, si coupable car j’avais été incapable de protéger ma famille. » Après cet incident, Rodney s’est promis qu’il ne se trouverait plus jamais dans cette position.

La carrière de Rodney Cox

C’est à la fac, après avoir vu l’un de ses amis porter l’uniforme, que Rodney se décide à devenir policier. Il entre dans les forces de l’ordre en 1993. A cette époque, la quasi-totalité de la population de la ville est noire. Par conséquent, il n’éprouve aucune culpabilité à arrêter des Afro-Américains. En revanche, il est agacé par certains de ses supérieurs qui, explique-t-il, manquent cruellement d’investissement et supervisent mal leur équipe. Un jour, il patrouille avec son collègue, un officier blanc qui avait déjà quelques années de métier. Tous deux décident de contrôler un homme posté au pied d’un bâtiment. Un Afro-Américain. « Mon collègue a été très agressif. Il l’insultait, le traitait de crétin, de fils de… », se remémore le capitaine

 Cox. La situation le marque profondément. Il n’est encore qu’une nouvelle recrue. Il ne dit rien mais en parle un peu plus tard à un de ses collègues : « Il m’a dit que l’officier en question avait l’habitude d’insulter les Noirs. Quand j’ai demandé comment c’était possible qu’on le laisse faire, il m’a répondu que nos supérieurs lui avait fait de petits rappels, mais rien de plus. »

Au fil du temps, la jeune recrue, qui a toujours idéalisé le métier de policier, se rend compte que tous ses collègues ne se sont pas engagés pour les bonnes raisons. « Du coup, j’ai été encore plus motivé pour monter les échelons et essayer de faire bouger les choses », confie-t-il. Aujourd’hui, Rodney Cox, devenu « Capitaine Cox », prend son rôle de superviseur très à cœur et n’hésite pas à mener des investigations quand des membres de son équipe – ou des citoyens – se plaignent concernant le comportement d’un officier. « Je dois souvent lui ordonner de rentrer chez lui, parce qu’il est toujours occupé à faire quelque chose. Mais, du coup, il se lève tard et arrive souvent en retard », s’amuse le commandant Geaquinto.

« Hug the police » (Fais un câlin à la police)  Photo : Leo Reynolds, Flickr

Rodney passe la majeure partie de son enfance dans le West Side, banlieue urbaine de Détroit. A l’époque – les années quatre-vingt – les Noirs-Américains représentent plus de 60 % de la population de la métropole. Rodney reçoit une éducation stricte. Les « conneries », ce n’est pas pour lui. Il craint bien trop la réaction de son père. Pourtant, quand ce dernier apprend que Rodney souhaite rejoindre les forces de l’ordre, il est loin d’être ravi. En effet, il est d’une toute autre génération : les années soixante et soixante-dix,  époque des Black Panthers, des manifestations pour les droits civiques (Civil Rights) et des émeutes de Détroit. Les relations entre police et citoyens noirs sont particulièrement tendues. Le père de Rodney est le témoin quotidien d’abus de la police envers les Noirs. Il en est  lui-même victime. Il lui est donc  difficile d’accepter l’engagement de son fils. « Il a fini par le faire. Il est même venu m’écouter quand j’ai prêté serment », rassure le capitaine. Si sa famille a finalement décidé de

soutenir sa vocation, le capitaine Cox a perdu certains de ses amis avec lesquels il avait grandi. « Ils devaient sûrement avoir peur que j’interfère dans leur business », présume-t-il. Il se souvient être déjà tombé sur des personnes qu’il avait fréquentées par le passé. Ce qui a parfois donné lieu à des arrestations amusantes.

« Quand j’ai passé mon entretien pour intégrer la DPD, j’ai sorti des phrases toutes faites sur l’amour de ma communauté et l’envie de recréer un lien avec elle, confie le commandant Geaquinto. Au début, nous disons tous cela et ensuite, à force de travailler, nous finissons par vraiment le penser. Mais, pour Cox, cela a toujours été une priorité. C’est quelqu’un de très dévoué. »

Se sentir connecté avec la police, c’est bien ce que la plupart des jeunes demandent, notamment ceux issus des quartiers. Là-bas, le manque de confiance envers les policiers est presque instinctif : « En soit, les flics de Détroit sont plutôt cool quand on compare avec ceux d’autres villes, admet Demacio, 23 ans, résident du SouthWest. Ce qui pose problème, ce sont certains officiers blancs, qui ne sont pas originaires du coin. Ils arrivent avec des préjugés et ne savent pas comment s’y prendre avec nous. Du coup, quand ils viennent dans le quartier, ça crée directement une tension. » C’est justement le rôle du capitaine Cox : veiller à ce que les nouvelles recrues aient connaissance du terrain et des personnes qui y vivent. Les officiers blancs sont donc formés différemment. « On leur apprend à parler black », sourit le capitaine.

« Pour moi, ce n’est pas qu’une question de racisme, quel que soit l’homme qui porte le badge, il abusera de son pouvoir »

Yeuri, 18 ans, du sud-ouest de Détroit, originaire de Saint-Domingue

« Je vois que la police s’implique dans la communauté. Mais je sens aussi une déconnexion entre les officiers et nous »

Demacio, 23 ans, du sud-ouest de Détroit, d’origine Porto-Ricaine

Les forces de l’ordre aux Etats-Unis

Black Lives Matter : « Dès le début, notre intention était de relier les Noirs du monde entier qui ont un désir commun de justice, pour qu’ils agissent ensemble dans leurs communautés. »  Photo : Dorret/Flickr

A l’époque où Rodney est devenu policier, sa femme et lui ont décidé de s’installer dans une banlieue située en périphérie de Détroit. Ils souhaitaient alors offrir une bonne éducation, dans une école privée, à leurs trois enfants. Le capitaine admet aussi qu’il n’avait pas confiance dans les services publiques, y compris la police bien qu’il en fasse lui-même partie. « Aujourd’hui, les choses ont évolué, je n’aurais aucun mal à retourner vivre à Détroit. D’ailleurs j’y pense », confie-t-il. Il ajoute toutefois qu’il n’irait pas faire vivre sa famille dans le quartier où il a grandi, « uniquement à cause de l’éducation », insiste-t-il.

Quand il n’est pas au travail, Rodney fait du sport ou se relaxe chez lui. Divorcé, il vit désormais seul. Il reçoit parfois la visite de ses enfants. Deux filles et un garçon avec lesquels il débat de tout, mais plus précisément de la situation entre les forces de l’ordre et les Noirs. Qu’il soit sur le terrain ou qu’il regarde la télévision, Rodney n’a jamais éprouvé le besoin de rejoindre les manifestants. « Je ressens une énorme injustice quand j’entends qu’un agent de police a encore abusé de son pouvoir pour s’attaquer à la communauté noire. Mais je ne suis pas moins fier du travail que je fais. » Ce sentiment est partagé par une majorité d’officiers Afro-Américains : 60 % considèrent que travailler pour les forces de l’ordre leur procure de la fierté, rapporte le centre de recherche américain Pew Research Center. Le chiffre monte à 91 % pour les officiers, toute ethnie confondue.

Rodney Cox ne se sent pas en accord avec le mouvement Black Lives Matter même s’il défend la même cause. Son militantisme s’exprime par sa foi et son dévouement envers la communauté de Détroit.

Rodney pense également qu’il y a une stigmatisation des violences policières envers les Afro-Américains liée aux réseaux sociaux. « Ça ne me surprend même pas qu’il dise cela. Il me donne toujours cet argument », rétorque Devon, son fils de 24 ans, avocat. Celui-ci reconnaît une amélioration de la relation entre police et citoyens noirs dans certaines villes comme Détroit. Mais dans d’autres, on en est encore loin. C’est pourquoi il ne partage pas le même avis que celui de son père. « Les réseaux sociaux ont permis de mettre la lumière sur ce qui existait déjà bien avant. Et je pense malgré tout que l’on n’en parle pas assez dans les médias », analyse-t-il. Pour lui, son père manque parfois d’objectivité du fait qu’il soit lui-même membre de la police. Il pense également que son père est un grand optimiste.

Cette philosophie sans doute la tire-t-il de sa foi. Le capitaine est un fervent croyant. Au commissariat, ses collègues l’appellent le prêcheur « car il mêle la religion à toutes les conversations », explique le commandant Geaquinto. Même lorsqu’on lui demande s’il soutient le mouvement Black Lives Matter (BLM), le capitaine Cox préfère se référer à son pasteur.

« Remplacer “Black Lives Matter” (la vie des Noirs compte, NDLR) par “All Lives Matter” (Toutes les vies comptent, NDLR), c’est faire preuve d’insensibilité par rapport aux discriminations qui touchent très clairement la communauté noire, commence-t-il. Mais mon problème avec le mouvement BLM en lui-même, c’est qu’il a tendance à aller dans l’extrême et à incriminer uniquement la police. Or, le racisme n’existe pas qu’au sein de la police. Il est au sein de la société tout entière. » Même s’il ne soutient pas l’organisation, il en soutient le slogan « car ce dernier revendique une lutte contre le racisme ».

BLM qualifié de menace pour la sécurité nationale

Eté 2017, la division antiterrorisme du FBI désigne un nouveau groupe de terroristes domestiques : les extrêmistes d’identité noire (Black Identity Extremists ou BIEs). Ainsi qualifiés, les activistes noirs sont dès lors considérés comme une menace pour la sécurité nationale.
Source : Washington Post, article du 19/10/2018 (lire « We say black lives matter. The FBI says that makes us a security threat », sur washingtonpost.com)

Dans les années soixante

Le FBI lance COINTELPRO, un programme de contre-espionnage pour neutraliser le parti communiste. Plusieurs organisations des droits civiques vont être désignées comme menaces à la sécurité nationale. Martin Luther King lui-même est la cible du COINTELPRO.

Il serait surement difficile pour quiconque de considérer Rodney Cox comme un activiste. Mais selon lui, il n’existe pas qu’une seule manière de militer. Un point sur lequel son fils Devon le rejoint : « On peut militer en allant manifester dans la rue. On peut aussi militer en s’élevant socialement et en devenant entrepreneur, confirme-t-il. Bien qu’il y ait des injustices dans la police, je n’ai jamais eu honte du travail de mon père. Je crois au contraire que son implication dans la communauté et le fait qu’il vienne en aide à des personnes est une forme de militantisme pour notre cause. »

Salomé Mesdesirs

@s_mdesirs
20 ans.
Effectue sa licence pro EPJT à Detroit (Etats-Unis), spécialité TV
Passionnée par la culture anglo-saxonne et les arts.
A affiné ses compétences en vidéo à Paris, avec LatéléLibre.fr
Aimerait se lancer dans la production de reportage
long-format à l’étranger.

San Diego – Tijuana : le nouveau rideau de fer

San Diego – Tijuana : le nouveau rideau de fer

San Diego–Tijuana

Le nouveau rideau de fer

Chaque week-end, à la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis, des familles séparées par le mur tente de s’apercevoir. D’autres, tentent leur chance un peu plus à l’est, et traversent le désert dans des conditions abominables. Face à cette situation, certains Américains décident d’agir.

Par Lucas BARIOULET, à San Diego

Les photos qui accompagnent ce reportage ont été publiées dans La Croix

Mains sur les barreaux et le regard vide, Oscar attend, comme chaque dimanche, la venue de Marta, sa mère. Cela fait sept ans qu’il n’a pas pu la serrer dans ses bras. Lui habite à San Diego alors qu’elle doit vivre à Tijuana depuis que la Border Patrol lui a interdit de revenir aux Etats-Unis pour des raisons « administratives ». De leur côté, Oscar et ses quatre sœurs, en situation particulière aux Etats-Unis, ne peuvent aller la voir au Mexique. « On a bien trop peur que la Border Patrol ne nous laisse pas revenir après… », confie l’aînée, Jeanette.

Alors, pour se voir, il ne leur reste qu’une solution : le Border State Field Park, un no man’s land de 20 mètres de large ouvert chaque week-end par les militaires pour permettre aux familles de s‘apercevoir. Les règles sont draconiennes : pas de contact physique ni d’échanges matériels. Pas moins de cinq officiers surveillent en permanence les familles et veillent au respect des règles. 

 

Pourtant, en ce dimanche 30 avril, l’atmosphère est différente. Plus d’une vingtaine de familles ont fait le déplacement, accompagnées de journalistes des quatre coins du monde qui filment, photographient, enregistrent, interviewent chacun de leurs faits et gestes. La Border Patrol, elle, a renforcé son dispositif, ajoutant cinq soldats et deux véhicules. « Une fois par an, les officiers ouvrent la grille pour nous permettre de rencontrer nos proches de l’autre côté du mur », explique Jeanette.

Midi. L’officer Raflo, en charge de la sécurité, ouvre lentement la lourde porte rouillée, laissant entrevoir Tijuana. L’ambiance y est plus détendue. La musique résonne, des stand de tacos servent burritos et quesallidas, deux soldats plaisantent avec les habitants. Plus d’une centaine de personnes ont fait le déplacement pour assister à la réunion des familles et voir un petit bout de Etats-Unis. 

Peu à peu, les familles forment une ligne, les unes derrières les autres. L’organisation est militaire. Seules six d’entres elles, sélectionnées par le gouvernement américain, ont l’opportunité de voir et de serrer dans leurs bras leur proches, pendant moins de trois minutes, sous la surveillance des militaires et des cameras des journalistes.

Oscar et ses sœurs se pressent les uns contre les autres, attendant leur tour. Jeanette est partagée entre excitation et appréhension : « Cela fait sept ans que l’on attend ce moment, sept ans que l’on attend de pouvoir prendre notre mère dans nos bras. C’est juste étrange de vivre ça devant toutes ces télévisons… » De l’autre côté, Marta tremble d’impatience.

Chaque jour, selon le Trans-Border institute, entre 50 000 et 60 000 Mexicains traversent la frontière pour aller travailler aux Etats-Unis

C’est elle qui, après la mort de son mari dans les année quatre-vingt-dix, a décidé d’emmener ses cinq enfants aux Etats-Unis, en traversant le désert, dans l’espoir d’un avenir meilleur. Une fois installé à San Diego, la famille a trouvé un équilibre. Marta et Jeanette travaillent, les plus grands s’occupent des plus petits.

En 2009, Marta rend visite à une amie à Tijuana. Elle se retrouve bloquée au Mexique. Jusqu’alors clémente envers sa situation particulière, la Border Patrol décide ce jour-là de ne pas la laisser retourner aux Etats-Unis. Marta ne peut fournir les documents que lui demandent les officiers et tente, en vain, de leur expliquer que ses cinq enfants l’attendent de l’autre côté. Elle a dû s’installer à Tijuana et a déposé une demande d’asile à l’administration américain restée jusqu’à présent sans réponse.

Depuis, à San Diego, c’est finalement Jeanette qui a pris le rôle de mère pour élever et prendre soins de son frère et ses sœurs. Midi et demi. C’est désormais à leur tour. Les sourires laissent peu à peu place aux larmes et aux confidences. Marta a préparé quelques mots pour chacun d’eux. Au bout des trois minutes règlementaires, les officiers font signe à la famille de se séparer une nouvelle fois. Nul ne sait quand ils se resserreront dans les bras.

Tous n’attendent pas le bon vouloir des autorités. Qu’ils soient attirés par le rêve américain ou taraudés par le désir de vivre aux côtés de leurs proches, ils tentent le tout pour le tout. Si le long de San Diego, le mur d’acier rend toute traversée impossible, à 50 kilomètres à l’ouest, dans le désert de Jacumba, aucun barrière ne sépare le Mexique des Etats-Unis.

Chaque semaine, ils sont des dizaines à tenter de rejoindre la Californie. La traversée est périlleuse. D’une distance de plus de 15 kilomètres, elle s’effectue de nuit, pour échapper aux dispositifs de sécurité et à la chaleur accablantes. Couvertures, chaussures, bouteilles d’eau, sacs à dos… on trouve dans ces montagnes les affaires abandonnées par les migrants qui prennent pour habitude d’entourer leurs chaussures dans des bouts de laine pour masquer leurs traces de pas. Au cours des vingt-deux dernières années, dix mille d’entre eux y ont trouvé la mort en tentant de rejoindre la Californie.

A cela s’ajoute la mainmise du Cartel local sur les « Coyotes », ces passeurs payés par les Mexicains qui souhaitant tenter leur chance. Les prix varient de 8 000 à 10 000 dollars (de 7 100 à 9 000 euros) pour trois essais, une fortune au Mexique. Efrain, Mexicain de 45 ans, témoigne.

 

 

 « En décembre 2016, j’ai tenté de traverser la frontière pour rejoindre ma famille aux Etats-Unis. Notre groupe s’est fait arrêter par la Border Patrol qui nous a renvoyé au Mexique. Une fois de retour à Ciudad Juarez, le cartel local m’a kidnappé, persuadé que j’avais fait fortune aux Etats-Unis et que je revenais riche. Ces hommes m’ont poignardé et battu jusqu’à ce que je m’évanouisse. Ils ont ensuite exigé une rançon de 10 000 dollars. Ma famille ne pouvait pas payer : ils m’ont finalement laissé pour mort dans le désert. »

Efrain, 45 ans

Les Anges de la frontière

Devant toutes les difficultés et les épreuves rencontrées par ces migrants et ces familles mexicaines, certains Américains ont décidé d’agir. Depuis huit ans, l’association Borders Angels regroupe des bénévoles originaires de San Diego et tente de venir en aide aux migrants. « Notre objectif est simple : nous voulons sauver des vies et éviter à des êtres humains de périr dans le désert », explique Jonathan Yost, directeur adjoint.

Chaque mois, ils organisent des water drop. Ils partent de San Diego à 8 heures du matin, avec nourriture, eau et couvertures. S’ensuit un trail de 8 kilomètres lors duquel les bénévoles déposent ces vivres le long de la frontière, une zone désertique et aride, là où les migrants tentent la traversée.

Président de l’association, Enrique Morones a vu la situation changer aux cours des dernières années « La Border Patrol utilise le désert comme mur naturel. De plus, ce n’est parce qu’il n’y a pas de mur que la zone n’est pas surveillée : caméras thermiques, détecteurs de mouvements, drones… Le gouvernement a investi énormément dernièrement. »

Parmi les bénévoles, Manny Pacino. Son engagement au sein de l’association a un sens tout particulier. « C’est ici même que mon père a traversé de nuit il y a trente ans : il m’a raconté comment il a failli perdre la vie à cause du froid et du manque d’eau. Je ne souhaite cela à personne. »

D’autres sont de simples étudiants, comme Maria, qui étudie à l’université de Californie de San Diego ( UCSD ) : « Voir tous ces vêtements abandonnés dans le désert est bouleversant. Je n’imagine même pas ce que doivent endurer ces hommes et ces femmes… J’ai honte de notre politique migratoire », explique-t-elle Si la proposition du président Trump de construire un mur entre le Mexique et les Etats-Unis a indigné de nombreux Américains, force est de constater que ce mur est déjà présent.

Lucas Barioulet

@LucasBarioulet
Portfolio
20 ans
Après deux ans à l’EPJT, Lucas est parti effectuer
sa licence à la San Diego State University, aux Etats-Unis.
Il y a réalisé plusieurs reportages qui ont été publiés en France.
Passionné par la photo il est devenu photographe
professionnel et travaille régulièrement pour l’Agence France Presse (AFP), 
Le Monde, Le Figaro, La Croix, Les Echos, Sud Ouest .
Ses travaux ont été publiés dans Le Monde, Libération, Marianne,
The New York Times, The Guardian, Le Figaro, 
La Croix, Rue 89,
 Technikart, Garçon Magazine, Sud Ouest.

 

Durs et cuir

Durs et cuir

Dur et cuir

Dernier club de motards gays de la ville, les San Diego Cruisers parcourent depuis sept ans les routes de Californie sur leurs Harley Davidson. Entre l’homophobie de certains habitants et l’hostilité des autres gangs de bikers, le quotidien de ces motards est de plus en plus compliqué.

Par Lucas BARRIOULET

Cet article a été publié dans le numéro de Technikart de mai 2017

« Nous n’avons pas peur de nous montrer » – David et Evan
Pas même une place pour une voiture. En ce samedi soir de décembre 2016, l’entrée du Loft, bar du centre de San Diego, est bloquée par une dizaine de Harley Davidson. A l’intérieur, l’ambiance est chaleureuse : la voix de Mick Jagger chantant Miss You se mêle aux éclats de rires et au son de la télévision où un match de baseball est retransmis. A première vue, une soirée on ne peut plus normale, sauf que le bar est rempli d’une centaine d’hommes. Pas une seule femme à l’horizon.
Entrée du Loft, bar gay historique de San Diego, où les San Diego Cruiser organisent leurs « Bike Night
Comme chaque premier samedi du mois, c’est dans ce bar gay que les San Diego Cruisers se réunissent. Ils constituent le dernier club de motards gays de la ville. D’ailleurs, impossible de les manquer. Blousons en cuir sur le dos, santiags mexicaines au pied et pantalons en cuir : l’uniforme est de rigueur. L’ambiance est amicale et détendue. Jusqu’à ce que le téléphone de Stephen, grand Californien 1,85 mètre et leader du club, sonne.

Une route semée d’embûches

Il regarde le SMS qu’il vient de recevoir. « Merde », lâche-t-il. Â côté de lui, Clark, motard new-yorkais fraîchement débarqué à San Diego, jette un coup d’œil au message. « Tu penses qu’ils sont encore en lien avec les Hell’s Angels ? » s’inquiète-t-il. Autour d’eux, tous le monde se tait.

Le leader du Club, Stephen, est un ancien militaire. Il a quitté l’armée en 2005, ne supportant plus l’homophobie ambiante : son compagnon de l’époque, militaire lui aussi, avait été radié quelques années plus tôt à cause de son homosexualité.
Après un bref moment de réflexion, Stephen explique : « Il y a deux mois, un biker des Coffin Chasers, un gang local réputé pour sa violence, s’est pointé lors d’une de nos soirées. » Ivre et fou de rage, le motard a commencé à menacer les San Diego Cruisers depuis l’extérieur du bar. « Le gars ne supportait pas que des “pédés” portent les mêmes couleurs que lui, c’est-à-dire le rouge et le noir. » Alors que la situation commençait à s’envenimer, Stephen et quelques autres membres ont écarté le motard du bar et l’ont persuadé de faire demi-tour. « Nous ne sommes pas violents. Simplement, lorsque nous sommes tous ensemble, rares sont ceux qui nous insultent longtemps. Désormais, ils veulent que l’on se rencontre pour parler de l’incident : on verra bien ce qui passera », conclut-il.

« Nous n’avons pas besoin d’avoir un arc en ciel sur notre blouson pour nous sentir bien dans notre peau »

Stephen, leader des Cruisers

Autour de lui, tous acquiescent. Il faut dire qu’en sept années d’existence, ce n’est pas la première fois que les Cruisers sont victimes d’actes homophobes. Avec une forte communauté militaire et de nombreux sièges d’entreprise, San Diego est la ville la plus conservatrice de Californie, un Etat pourtant réputé pour son ouverture d’esprit. La campagne et l’élection de Donald Trump n’ont fait qu’aggraver les choses. Selon Rob, membre des Cruisers qui travaille comme employé au centre d’aide LGBT d’Orange County, au nord de San Diego : « Certains d’entre nous se font menacer ou découvrent, au petit matin, leur voiture couvertes d’insultes. Avant, ces incidents étaient isolés, mais depuis la campagne de Donald Trump, c’est chaque semaine. » Il y a six mois, de jeunes homophobes ont cassé la fenêtre de son bureau en lançant des pierres sur le bâtiment. « Oui, on a peur. Avec des discours comme ceux de Donald Trump, diffusés à la télé, les gens se croient tout permis, que ce soit envers les Mexicains, les personnes de couleurs ou les homosexuels. C’est vraiment inquiétant », ajoute-t-il.

Ainsi, par précaution, les Cruisers tentent de ne pas afficher leur homosexualité ouvertement. Sur leurs blousons, aucun symbole rappelant la communauté gay. « Premièrement, nous n’avons pas besoin d’avoir un arc en ciel sur notre blouson pour nous sentir bien dans notre peau. Et deuxièmement, aucun endroit n’est vraiment sûr. Nous ne savons jamais vraiment qui nous allons croiser sur la route, notamment vers l’est, vers la campagne », confie Stephen.

Le motard qui m’aimait

Pendant ce temps, à l’extérieur du bar, retranchés à l’angle de la rue, David et Evan s’embrassent langoureusement. Cela fait huit mois que ce motard et cet ingénieur sont en couple. « J’ai rencontré Evan grâce au club, lors d’un ride. Nous étions arrêtés à côté d’une station service et il est passé devant nous. Il promenait son chien. Je ne pouvais pas le quitter des yeux », explique David, alias Trooperbear. Entre ses bras, Ben écoute sagement : « J’ai vu tous ces bikers sur le bord de la route, j’étais impressionné et intimidé. Puis j’ai vu David me sourire et venir me parler, j’étais aux anges. »

A quelques mètres de là, adossé à sa Harley Davidson noire, Matthew, alias Wildcard, observe la scène en souriant. « Ils sont mignons, non ? » plaisante-t-il. Ancien parachutiste dans l’US Army en Caroline du Nord, il est le seul membre du club hétérosexuel. Aujourd’hui chargé de la sécurité du club, il explique son choix : « Après avoir quitté l’armée, je ridais (faire de la moto, NDLR) seul, je m’ennuyais. Ma femme est l’ami d’un des Cruisers. Elle m’a parlé du club. Je les ai contactés et, depuis, je passe mon temps avec eux. Après l’armée, j’ai trouvé ici une autre famille. »

 

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« Ces mecs sont capables du pire »

La semaine suivante, les Cruisers prennent la route, direction Long Beach, au sud de Los Angeles. Ils s’en vont rendre visite aux membres des Sailors, le club historique de motards gays de Los Angeles. « Ce sont des mecs bien, sur qui on peut toujours compter lorsque l’on veut venir rider du côté de Los Angeles. Nous allons aux anniversaires des uns et des autres. Nous nous soutenons face aux difficultés. C’est important », confie Stephen.

Le rendez-vous est donné à 8 heures au Starbuck Coffee d’Hillcrest, le quartier gay de San Diego. Après quelques accolades et des plaisanteries, l’heure est au briefing. Tous sont motards et savent les dangers de la route, qui plus est lorsque que l’on roule en groupe. « Une chute et c’est terminé », résume David.

Stephen ( à droite ) rencontre les membres des Sailors, le mythique club de motards gay de Los Angeles vieux de soixante-deux ans.

Ainsi, une fois montés sur leurs Harleys, l’organisation est quasi militaire. A l’avant, c’est Clark qui mène le groupe. Depuis qu’il est interdit aux motos de rouler côte à côte dans l’état de Californie, les cruisers adoptent la formation staggered (comprendre « en quinconce »). Ils se positionnent sur deux lignes, les uns derrière les autres, en laissant quelques mètres d’espace entre eux pour prévenir tout accident. Les nouveaux membres et les conducteurs les moins expérimentés sont placés au milieu. A l’arrière, c’est Stephen, le leader, qui fait office de sweep (« balais ») en gardant un œil sur le groupe.

Les Cruisers lors d’une virée le long de la Pacific Highway, la légendaire autoroute qui relie Vancouver à San Diego.

Sur la route, les San Diego Cruisers n’ont qu’une seule peur : croiser ceux que l’on appelle dans le milieu des motards les One Percenter. Pour comprendre cette appellation, il faut remonter aux années quarante. En 1947, suite à de violents affrontements lors d’un rassemblement de bikers à Hollister (petite ville au sud de San Francisco) la presse dénonce l’attitude marginale des clubs de motards. Tentant tant bien que mal d’étouffer l’affaire, l’American Motorcycle Association affirme que 99 % des motards sont de simples citoyens respectueux de la loi. Prenant le contre-pied de cette déclaration, certains clubs revendiquent le fait d’être le 1 % de bikers hors-la-loi.

Autour de San Diego, que ce soit vers les montagnes au nord ou vers le désert à l’est, les stations services sont rares et souvent le repère de motards en tout genres.

Ce jour là, les Cruisers ne croiseront aucun d’entre eux. Il y a trois mois, Rob a été moins chanceux. Alors qu’il roulait seul aux alentours de Fresno, une petite ville rurale du centre de la Californie, un motard l’arrête et le fait se rabattre sur le côté de la route. « Il m’a regardé avec insistance, avant de me demander ce que je faisais là. Lorsque je lui ai répondu que j’étais en ballade, il m’a dit de ne plus revenir, à moins d’avoir eu son autorisation », explique-t-il.

Au delà du club

Une fois de retour à San Diego, le groupe décide de faire escale au Loft. Nous sommes dimanche soir et l’ambiance est bien moins festive que d’habitude. Mais les Cruisers ne sont pas là pour ça. En plus de leurs virées quotidiennes en moto, ils tentent de venir en aide à ceux mis de côté par la société américaine grâce à des levées de fonds. « Ce soir, nous vendons des vêtements et des shots d’alcool. Tout l’argent récolté est destiné aux associations de la ville qui aident les familles touchées par le Sida », explique Rob entre deux poignées de mains.

Se considérant comme une « famille », les Cruisers veillent les uns sur les autres. En face du bar, Rory sirote sa pina colada. Ancien barbier, cela fait trois mois qu’il est cloué à sa chaise roulante. Lors d’une virée avec le club, un 4×4 n’a pas respecté une priorité. En tentant de l’esquiver, Rory est tombé dans un fossé et s’est fracturé la jambe à trois endroits. Dans l’impossibilité de continuer son activité de barbier, il ne peut pas payer ses frais médicaux. « Les gars ont été géniaux : ils ont organisé une levée de fonds pour m’aider à payer l’hôpital et la rééducation. C’est grâce à eux que j’ai un espoir de remarcher. Je ne l’oublierai jamais », confie-t-il, ému.

Hospitalisé pendant plusieurs semaines, Ryro a dû arrêter son activité de barbier. Pour s’occuper, il peint et continue de venir aux réunions des Cruisers.

Derrière lui, les autres bikers écoutent en silence. Tous savent qu’ils peuvent compter sur les autres. Pour Stephen, c’est là que se trouve la raison d’être du groupe. « De nombreux clubs revendiquent leur territoire, y ont leur business et font régner leur loi. Nous, nous voulons être un nouveau genre de club de bikers, en aidant chacun à assumer sa sexualité. »
Une Harley Davidson avec des ailes : le logo est simple, rien ne laisse deviner l’homosexualité des membres du club.

Lucas Barioulet

@LucasBarioulet

Après un DUT, Lucas a effectué sa licence EPJT à San Diego (Etats-Unis), spécialité TV.
Il est également diplômé de l’université d’Etat de San Diego.
Photoreporter et videaste freelance, il a travaillé régulièrement pour Le Monde, Libération, Le Parisien, Le Figaro, La Croix, Rue 89, Technikart, Garçon Magazine, Sud Ouest, The UCSD Guardian. Il travaille également en tant que photographe corporate.

Retrouvez ses photos sur son site.

A Detroit, Jack White creuse son microsillon

A Detroit, Jack White creuse son microsillon

A Detroit, Jack White, ancien chanteur des White Stripes, vient d’ouvrir Third Man Records, un magasin aux couleurs de son label spécialisé dans le vinyle. Dans sa ville natale, en pleine reconstruction, c’est tout un symbole.

Par Brice Bossavit (texte et photos)
Article initialement publié dans Libération du 27/02/16

L‘endroit a tout l’air d’une confiserie. Ou d’un mini parc d’attraction. A quelques blocs du centre-ville de Detroit, dans une large rue où s’alignent des petits commerces, Third Man Records attire l’œil. Lorsque l’on pousse la porte, c’est presque un mini-musée vintage de la musique qui s’offre à nous : la grande boutique aux murs jaunes et noirs, propose tour à tour de fouiller dans ses bacs à vinyles, d’enregistrer sa voix dans une cabine pour la figer sur 33-tours, ou de dépenser ses pennies dans un jukebox dont les chansons sont interprétées par des petits automates en pleine performance lors de notre visite.

Tandis que les musiciens miniatures s’exécutent, une tête bien connue des amateurs de rock, tout de noir vêtu, se penche sur le chanteur en plastique : « Merde! Il est censé mieux tenir son micro normalement! Il faut qu’on arrange ça » s’agace-t-il. Ce type c’est Jack White : en visite surprise dans la boutique ce jour-là, le chanteur/rockstar/guitar-hero des White Stripes – un des groupes de rock les plus influents des années 2000 – continue de garder un contrôle total sur son rêve devenu réalité. Un label de musique qui déclare sa flamme au vinyle.

« L’impression d’acheter plus qu’un simple disque »

Originaire de Detroit, Jack White créée Third Man Records en 2001 pour des raisons pratiques : l’explosion de son groupe, les White Stripes, le pousse à fonder une structure pour garder les droits sur sa musique. Huit ans plus tard, l’interprète de « Seven Nation Army » décide de franchir un cap, accompagné de deux associés, Ben Swank et Ben Blackwell, son neveu. « Jack nous a demandé de l’aide en 2009 : il voulait ressortir en vinyles les albums des Whites Stripes et avoir un lieu pour stocker ses instrument » se remémore Blackwell, enfoncé dans un canapé rouge du magasin de Detroit. « On a donc investi un entrepôt à Nashville dans le Tennessee. Au bout de quelques mois, tout s’est accéléré ».

Third Man Records se décide à signer un premier groupe. Puis un deuxième. Ouvre ensuite une boutique dans ses locaux de Nashville pour vendre les vinyle de ses artistes. Et organise des concerts pour les faire jouer dans le magasin. Comme l’assure Ben Blackwell,« il n’y a jamais eu de plan, rien de prévu à l’avance. On faisait tout au feeling, dans la suite logique des choses ».

Un développement sans calculs qui va très vite connaître le succès. En plus de l’aura de Jack White, véritable figure du rock moderne, les fantaisies de Third Man intriguent l’industrie musicale : à l’arrière de la boutique de Detroit, des vinyles bicolores, parfumés, ou transparents s’alignent sur les murs. Adepte des 33 tours aux caractéristiques originales en série limitée et au merchandising bien senti (platine, polaroids, et même une maison d’édition récemment) Third Man Records surfe sur le retour du vinyle tout en dépassant le cadre du simple label qui sort des disques. La disposition même de la boutique de Detroit dénote du disquaire habituel : en lieu et place des rangées de bacs à vinyles, on trouve presque plus de goodies et “d’à-côtés” funs aux couleurs du label (photomaton, jukebox, machines…) que de microsillons. D’où l’impression d’être dans une petite fête foraine du rock vintage. « Si quelque chose nous plaît, on va le faire. Musique ou pas musique. Pourquoi on aurait pas le droit d’aussi sortir des livres ou des appareils photos? Les gens ont d’ailleurs l’impression d’acheter plus qu’un simple disque quand ils ont un vinyle multicolore ou phosphorescent entre les mains, c’est ce qui explique sans doute notre succès » analyse Ben Blackwell.

« Lazaretto », le deuxième album de Jack White, est le disque vinyle le plus vendu de ces vingt-cinq dernières années.

Les chiffres lui donnent raison : en sept ans d’existence, Third Man Records compte plus de 350 sorties et 2,1 millions de vinyles vendus à travers le monde. Lazaretto, dernier album de Jack White, est même devenu le 33 tours le plus vendu dans le monde ces 20 dernières années avec plus de 210 000 ventes à ce jour. Un succès à contre-courant de la crise du disque d’autant plus surprenant qu’il concerne un label de musique indépendant basé dans le Tennessee.

« On a senti qu’on pouvait revenir »

Dans la froideur de l’hiver du Michigan, les Detroiters les plus motivés bravent la neige et garent leurs voitures autour de la boutique Third Man Records, afin de se rendre à la première soirée du magasin. Le thème : musique et poésie. Sur la scène installée au milieu de la boutique, des musiciens et des poètes locaux récitent des textes aux relents de whisky et de nuits sans sommeil tandis qu’un blues-man aux traits tirés se charge des intermèdes musicaux. Dans le public, c’est plutôt des souvenirs d’une autres époque que l’on se raconte : « C’est vraiment bien que Third Man Records et Jack White reviennent dans leur ville d’origine » s’enthousiasme Diane, la trentaine, blonde aux yeux bleus. « J’allais voir les White Stripes au début des années 2000 à Detroit tous les weekends dans le quartier. C’était juste un petit groupe local qui montait » se remémore-t-elle, en reposant sa bière. Sur le chemin du bar, on croise Zachary Weedon, guitariste au sein de plusieurs groupes du cru local. Même enthousiasme : « Jack White est né ici, c’est le plus gros artiste en ville de ces 15 dernières années. Même si il a bougé à Nashville, il est encore énormément respecté par tout le monde dans le coin ».

C’est en effet à quelques pâtés de maisons du magasin que Jack White a passé son enfance et fait ses débuts sur scène, au bar du Gold Dollar, aujourd’hui fermé. « C’était un endroit vraiment important à l’époque », se rappelle Dave Buick, ami de longue date de Jack White et co-gérant de la boutique de Detroit. « A la fin des années quatre-vingt-dix, les groupes arrivaient et testaient des trucs là-bas, personne ne nous emmerdait ». Il sourit : « C’est là que les White Stripes ont joué pour la première fois. Il devait y avoir dix personnes ce soir-là. »

The Syncopators est un jukebox du magasin. Il propose des titres du label Third Man, tandis que des petits automates s’animent.

Avec le succès mondial de l’album Elephant des White Stripes en 2003 (4 millions d’exemplaires vendus dans le monde) Jack White devient un visage que tout le monde connaît en ville. Ce qui ne s’accorde pas tellement avec sa nature discrète (il refusera poliment de répondre à nos questions lors de son passage au magasin). White va quitter sa ville natale en 2005 pour se mettre au vert dans la (plus calme) capitale de la musique country, Nashville. Sans jamais pourtant jamais oublier la Motor City. « On est très attaché à cette ville, affirme son neveu Ben Blackwell. Je continue de lire la presse locale de Detroit depuis Nashville! Dès que l’occasion de ramener Third Man Records là bas s’est présentée, on a foncé ».

Cette occasion, elle est arrivée par le récent renouveau d’une partie de Detroit : depuis trois ou quatre ans, le quartier de Midtown, à la frontière du centre-ville, est en plein boom. Une nouvelle population jeune et aisée s’installe peu à peu (non sans débats) et ouvre des galeries d’art, salons de thés, et boutiques branchés. « Il y a seulement 5 ans, la rue où l’on s’est installé n’était qu’un alignement de bâtiments délabrés. Aujourd’hui, c’est la rue la plus commerçante du quartier, explique Roe Peterhans, second co-gérant du magasin. « On a senti qu’on pouvait revenir ».

Au fond de la boutique, une grande vitre laisse à voir un grand hangar jaune, vide. Au moment où l’on passe devant, les patrons du magasin semblent avoir les yeux qui brillent : d’ici quelques mois, l’endroit accueillera huit presses à vinyles flambantes neuves. « C’est la prochaine grande étape dans l’histoire de Third Man Records, s’enthousiasme Ben Blackwell. On va pouvoir faire nos propres vinyles, sous les yeux des gens! ». La suite logique des choses.

Petit à petit, le label aux couleurs jaunes et noires commence à reprendre ses marques en ville. Ce vendredi soir sur le trottoir en face de l’UFO Factory, le bar rock du centre, une camionnette Third Man se gare. Elle vendra des vinyles toute la soirée dans la rue. A l’intérieur de l’UFO, Wolf Eyes, groupe local de noise-rock culte se prépare à monter sur la petite scène du bar. Leur dernier album a justement été signé sur le label de Jack White. « On se connaît depuis longtemps. Je bossais sur des chantiers de nuit avec Ben Blackwell quand on avait pas un rond dans les années 90 » raconte John Olson en loge, quelques minutes avant de monter sur scène avec ses deux congénères. En Mars, Wolf Eyes partira sur la route avec Timmy’s Organism, autre groupe de Detroit, dans le cadre d’une tournée Third Man Records à travers les Etats Unis. « Ils font bien les choses, ils ne débarquent pas comme des bourrins avec leurs grands souliers, mais apportent plutôt leur soutien aux groupes locaux. » Le retour de Third Man Records est vu comme une aubaine par la scène locale. Avant de sortir de sa loge, John Olson est pourtant pris d’un élan d’orgueil, typique de la Motor City. « Les musiciens de Detroit sont des gens intelligents, ils ont appris à se débrouiller touts seuls depuis longtemps. Mais si Third Man Records nous donne un coup de projecteur, ça nous intéresse ». 

PLAYLIST – Cinq artistes cultes du rock de Detroit

Detroit est connu pour sa musique : la soul, avec la Motown, l’electro avec la techno, mais aussi, le rock, avec de nombreux groupes ayant marqué leur époque. Même si il est difficile de résumer le genre, cinq artistes ont définitivement marqué les mémoires de l’histoire musicale de la ville et du rock tout entier.

MC5 (1964)

Motor City 5 est le premier grand succès du rock de Detroit : apparu au milieu des années 60, la musique agressive du groupe est considérée comme la principale influence du mouvement punk de la décennie suivante. Un groupe au succès retentissant à Detroit qui s’explique aussi par ses positions engagées contre l’establishment et pour plus d’égalité sociale, dans une ville au coeur de nombreuses tensions raciales à cette époque.

Iggy Pop & The Stooges (1967)

Sans doute le groupe de rock de Detroit le plus connu du grand public : le charisme de Iggy Pop, « L’Iguane », y est évidemment pour beaucoup. Performance démentielle, drogues, saxophone rugissant : l’excès sans limite et les riffs puissants du groupe formé à l’University Of Michigan ont amené les Stooges à rentrer dans la légende du rock à jamais.

Alice Cooper (1970)

Cinquante ans de carrière : c’est ce qu’a réussi à traverser Alice Cooper dans l’histoire du rock. Avec son imagerie angoissante, et ses références aux films d’horreur, la musique de celui que l’on considère comme le père du Heavy Metal a littéralement fait avancer l’histoire entière du genre. Alice Cooper, qui rendra d’ailleurs hommage en 2003 à la scéne musicale de sa ville, avec le titre « Detroit City ».

The Gories (1980)

Moins connus du grand public, les Gories font partie des premiers groupes à s’immiscer dans la brèche du garage rock américain. Le trio, issu de divers groupes de rock de la scène de Detroit, mélange le rockabilly, le rock n’roll et des sonorités plus rugueuses empruntées au punk qui lui ont forgé un son que l’on considère aujourd’hui encore à part.

The White Stripes (2000)

Après une décennie (un peu) plus timide dans les années 90, le rock de Detroit trouve son nouveau messie : Jack White. Accompagné de sa compagne Meg White à la batterie, son duo des White Stripes devient un nouvel element fondateur de l’histoire du rock moderne par l’efficacité et la simplicité de sa musique inspirée du blues et du garage. Depuis, les stades de foot du monde entier chantent encore leur tube « Seven Nation Army ». Sans toutefois savoir que leur auteur est un duo de garage rock de Detroit.

Jex Blackmore, le diable au corps

Jex Blackmore, le diable au corps

Jex Blackmore, le diable au corps

Malgré les menaces des chrétiens intégristes, Jex Blackmore porte la voix des membres du Temple satanique aux États-Unis depuis maintenant plus d’un an. Un drôle de nom qui cache une réalité plus complexe : et si le Temple satanique était bien plus qu’une simple bande d’adorateurs du diable ?

Texte : Brice Bossavie.
Photo : Brice Bossavie et Chris Switzer pour Society Magazine
Article initialement publié dans Society Magazine n° 23 (décembre 2015).

Detroit, la veille d’Halloween. Pendant que les étudiants se ruent dans les bars du centre-ville, le quasi centenaire hôtel Leland, que la rumeur locale dit hanté, accueille dans son sous-sol de drôles de monstres. Tampon “666” sur le poignet à l’entrée, croix inversée rouge pétard au mur, bouchers zombies et nonnes ensanglantées qui dansent sur de la musique techno : le Temple satanique de Detroit a profité de l’occasion pour célébrer son premier anniversaire.

« Vraiment, c’était une soirée fantastique », s’enthousiasme Jex Blackmore quelques jours plus tard, dans un bar perché au dernier étage d’un manoir gothique de Midtown, le quartier branché de Detroit. Les cheveux en bataille, les chaussures, le col roulé et le rouge à lèves noirs, la porte-parole nationale du Temple satanique retrousse les manches de son pull : sur ses deux poignets, les mots blood (sang) et brains (cerveaux) sont tatoués en noir. Des concepts de la bible satanique : là ou la religion célèbre le corps et l’esprit, les satanistes ne se focalisent que sur le corps. Un peu plus haut, la figure de Baphomet, personnage clé de la mythologie satanique, s’étend sur toute la partie supérieure de son bras droit, accompagné d’une phrase : « L’obédience n’est que paresse. »

Leland Club

A la soirée d’Halloween du Temple Satanique, au Leland Club

Les membres du Temple satanique sont, depuis quelques mois, la cible des intégristes religieux américains. L’affaire remonte au début du mois de juillet 2015. Dans la chaleur de l’été, l’organisation dévoile une imposante statue en bronze de Baphomet à Detroit, Le lieu a été tenu secret jusqu’à la dernière minute. Environ 800 personnes font la fête toute la nuit, tandis qu’à l’extérieur des activistes catholiques sonnent la révolte en érigeant une statue de l’archange saint Michel, vainqueur du diable dans le Nouveau Testament.

Pendant ce temps, sur Fox News, un invité déclare en direct qu’il faut « abattre » les membres du Temple satanique. La rédaction s’excusera en direct quelques jours plus tard. Jex Blackmore, qui a commencé à frayer avec le milieu punk/métal de Detroit à ses 17 ans, resitue aujourd’hui le débat : cela n’a rien de religieux. L’action du Temple satanique serait, en réalité, davantage « militante et politique ». « Contrairement à ce que certains peuvent penser, nous n’adhérons pas à l’existence de Satan en tant que tel. Nous le voyons plus comme une figure allégorique, un symbole des libertés individuelles de chacun : être satanique au sein du Temple revient à respecter les opinions et les religions des autres, sans imposer ses règles et ses principes. »

Source : http://thesatanictemple.com/about-us/tenets/

Chaque semaine, les membres de l’organisation se réunissent dans des bars aux quatre coins du pays (Detroit, Los Angeles, Missouri, Texas) pour discuter autour d’un verre de l’actualité américaine et de la manière dont ils peuvent agir. Depuis sa fondation en 2012, le Temple satanique enchaîne ainsi les happenings et manifestations provocantes afin de dénoncer les différentes formes d’intégrismes religieux, tout en défendant le principe de séparation de l’Église et de l’État, inscrite dans le premier amendement de la Constitution américaine. « Les gens pensent que l’on veut détruire la religion mais ce n’est pas notre but, se justifie Blackmore. Ce qui nous dérange, c’est que l’on impose les principes d’une seule religion à l’ensemble de la population, pourtant diverse dans ses croyances. »

Cible principale : les intégristes chrétiens. Que ce soit à Detroit, en arrosant de lait ses membres sous les yeux consternés de manifestants anti-avortement, ou en Floride, en distribuant des livres de coloriages sataniques devant une école ayant autorisé des religieux à distribuer des Bibles aux enfants, l’Amérique puritaine se retrouve régulièrement dans le viseur du Temple.

« Nous ne sommes pas de simples trolls grandeur nature, soupire Jex Blackmore. Tout ce que l’on fait est réfléchi, et a un message précis. C’est juste nos moyens d’action qui sont différents de ce qui se fait habituellement. On veut sortir les gens de leur petit confort, les amener à réfléchir. »

Photo : Chris Switzer pour Society Magazine

Jex Blackmore se définit comme une « rebelle ». Normal, elle vient de Detroit. « Dans celle ville, à travers les époques et les différentes crises, les communautés en marge ont toujours fait entendre leur voix, notamment par l’art. C’est quand même la ville de la Motown et du MC5. »

Et puis il y a son père, responsable d’un funérarium, qui emmenait sa fille avec lui lorsqu’il faisait le « tour des églises », comme elle dit. « J’ai été en contact avec la religion dès mon plus jeune âge par mon père. Ça m’a permis de très vite réfléchir à ce qu’était la foi, Dieu, et tout ce qui l’entoure. » Elle a été élevée dans une famille athée. Mais elle s’est s’inscrire au catéchisme « par curiosité ». Mauvaise pioche. « Au catéchisme, on tentait de nous faire sentir coupables de tout et de n’importe quoi. Je me posais trop de questions : pourquoi nous dire que la masturbation était mal ? Pourquoi nous interdire certaines choses ? Pourquoi ne pas être libre de faire tout ce qui semblait bien pour nous? »

À 17 ans, Jex Blackmore vadrouille dans le milieu punk/métal de Detroit. Au fil des concerts et des discussions dans des squats artistiques, elle s’affilie au mouvement sataniste. Sans pour autant s’y soumettre entièrement. « Je ne soutiens pas tout ce qui est inscrit dans la Bible satanique de 1950. Certaines idées sont complètement dépassées. C’est pour cette raison que je me suis reconnue dans la pensée du Temple, plus militante et politique. »

Jex Blackmore, qui travaille dans le milieu de l’art, a l’habitude, quand elle relève ses mails, de voir s’afficher des messages agressifs envers elle. « Je ne compte plus les mails de menaces et les commentaires de haine sur les réseaux sociaux », dit-elle sans sourciller. Avant de finalement se confier : « J’ai honnêtement beaucoup réfléchi avant d’accepter mon rôle de porte-parole. Cela signifiait beaucoup de contraintes : je mène par exemple une double vie, entre mon travail et mon engagement avec le Temple. »

A la soirée d’Halloween du Temple Satanique, au Leland Club.

Prudente, mais pas non plus parano, Jex Blackmore sait que ses provocations ont inévitablement un prix. « Bien sur qu’on est vus comme des gens bizarres. Les gens ne prennent même pas la peine de se renseigner sur nos idées et nos actions », soupire-t-elle. Elle assure d’ailleurs que le Temple satanique compte parmi ses membres des gens « normaux ». Des parents, des patrons, des étudiants et peut-être même des gens de notre entourage : « Vous voyez, ce voisin sympa que vous croisez le matin et qui s’occupe de son jardin ? Eh bien, il peut très bien être membre du Temple satanique. » C’est bien connu, le diable se cache dans les détails.