Les paradoxes de l’école danoise

Les paradoxes de l’école danoise

Les paradoxes de l’école danoise

En France, la rentrée bruisse des effets des différentes réformes, contestées, de l’Education nationale. Mais ce n’est pas le seul pays où l’on se pose des questions sur l’efficacité des dites réformes. Au Danemark, l’école est souvent vue comme un modèle efficace et sain, dans lequel le bien-être des élèves est primordial. Mais depuis plusieurs années, les changements s’enchaînent, bouleversant l’équilibre du système.

Par Anastasia Marcellin (texte et photos), à Aarhus, Danemark.

Cet article a été publié par le site Slate le 6 juin 2019

God morgen 1.A ! » Le brouhaha des voix d’enfants s’estompe. Tous viennent de dire au revoir à leurs parents, heureux de retrouver leurs camarades. Les 20 élèves de la classe 1.A (l’équivalent du CE1 en France) sont prêts à commencer une nouvelle journée.

Au tableau, Maria Elise Kjellerup Andersen, enseignante de danois, leur présente le programme de la leçon. « Aujourd’hui, nous allons travailler la prononciation et l’écriture des mots. »  Les enfants se lèvent pour prendre leurs livres d’exercice et un crayon.

Située à Tilst, dans la banlieue d’Aarhus, au centre du Danemark, l’école Skjoldhøjskolen accueille environ 400 élèves, âgés de 6 à 16 ans. C’est une « folkeskole », un établissement d’enseignement public qui correspond à l’école primaire et au collège français.

En France, le système scolaire danois est vu comme un exemple à suivre : cours d’empathie, pas de notes avant 14 ans et même école en forêt, il y a de quoi envier les petits Danois. Pourtant, au sein du royaume, le système scolaire est loin de faire l’unanimité. Les nombreuses réformes épuisent les enseignants et les directeurs d’établissement.

Les résultats, loin d’être à la hauteur des attentes et des moyens mis en place, posent la question de l’efficacité du système.

L’école primaire Skjoldhøjskolen est située dans la banlieue d’Aarhus.

Au mur, l’alphabet danois permet aux enfants de s’aider en cas de doute dans l’écriture.

Meryem est professeure de mathématiques.

Les émotions du dessin animé Vice-Versa sont là pour aider les enfants à verbaliser leurs sentiments.

La salle de classe est décorée de dessins et d’aide-mémoire.

Un panneau avec les dates d’anniversaire permet de n’oublier personne au moment de souffler les bougies

Les chiffres sont accrochés au plafond.

Des écoles très autonomes

Le Danemark compte environ 1700 folkeskoler comme Skjoldhøjskolen. Leur gestion est partagée par le gouvernement national et les 98 communes qui composent le pays. Cette division territoriale a un fonctionnement semblable à celui des départements français et s’occupe de la mise en place des lois prises au niveau national.

Roger Buch, chercheur en sciences politiques à l’Ecole danoise du journalisme et des médias (DMJX) à Aarhus, explique : « Le ministère de l’Éducation met en place un cadre autour des écoles primaires publiques. Mais à l’intérieur de ce cadre, les communes et les écoles sont assez libres de leurs choix. »

La répartition du budget, l’application des programmes et le recrutement du personnel sont ainsi laissés à l’appréciation des communes. Les écoles sont, elles, libres dans le choix du nombre d’enfants par classe, de la répartition des heures par matière, des méthodes d’enseignement ou des activités.

Les communes sont financées par des subventions provenant du gouvernement national, mais également par des taxes locales. « Les différences en matière d’éducation entre les communes viennent des différences de taxation, note Roger Buch. Mais il faut aussi prendre en compte la façon de dépenser des communes pour leurs élèves et les sommes qu’elles choisissent de dédier à l’éducation. »

Avec 98 communes et plus de 1700 folkeskoler, difficile de faire des généralités. Les facteurs démographiques et socio-économiques varient grandement d’une commune à l’autre et à l’intérieur des communes elles-mêmes. Toutes n’ont pas les mêmes priorités, les mêmes besoins ni les mêmes moyens en termes d’éducation.

Ce mardi matin, les élèves de la classe 1.A de Skjoldhøjskolen travaillent la prononciation des voyelles. Tous sont en chaussettes. Ils se lèvent, sans demander la permission, pour voir le tableau de plus près, fermer les rideaux ou emprunter un crayon. « Maria, Maria ! » Clara, petite blonde à lunettes, lève la main pour demander de l’aide à sa maîtresse. Comme dans la majorité des écoles au Danemark, les élèves appellent les enseignants par leur prénom et n’hésitent pas à leur dire « tu ».

« Le système scolaire danois est plus informel que dans les autres pays européens, constate Mette Marie Ledertoug, post doctorante en éducation positive. Cela est dû au fait que notre culture elle-même est informelle et très ouverte d’esprit. »

Les classes comptent une vingtaine d’élèves et la composition du groupe reste la même tout au long de la scolarité. À Skjoldhøjskolen, pour Clara, Leander, Sophia et les autres, pas de stress au moment de la rentrée : ils sont sûrs de retrouver les mêmes camarades d’année en année. Cette organisation a pour but de faciliter la cohésion de groupe et le bien-être des enfants.

Les exercices permettent aux enfants d’apprendre en s’amusant.

Car le travail de groupe et la coopération sont au centre des apprentissages. Dans sa classe, Maria Elise Kjellerup Andersen s’assure de proposer des activités ludiques et animées à ces élèves. Ce jour-là, ils sont divisés en groupes de quatre. D’un côté de la salle, une feuille est posée sur le sol avec des mots danois. De l’autre côté, les élèves sont assis par groupe avec une feuille blanche et un crayon.

Dans chaque groupe, un des élèves doit courir vers la feuille avec les mots, retenir l’orthographe de l’un d’entre eux, revenir vers ces camarades et épeler le mot pour qu’ils puissent l’écrire sur la feuille. Le groupe qui a écrit le plus de mots sur sa feuille en dix minutes a gagné. Les élèves apprennent en s’amusant et en bougeant et, au final, l’exercice est plus simple qu’il n’y paraît.

Au cours suivant, Meryem, professeure de mathématiques, les fait également travailler en duo. Elle se sert de dés pour comprendre les principes de l’addition et de la soustraction. Dans les écoles danoises, les enfants ont plusieurs enseignants, même en primaire. Ici, chaque professeur enseigne une à trois matières, à des classes de niveaux différents. Une fois le cours terminé, il quitte la salle de classe pour laisser la place à un autre enseignant.

L’éventail des matières enseignées est large : danois, lettres, mathématiques, sport, musique mais aussi religion. En effet, dans le royaume, l’État et l’Église ne sont pas séparés. Des cours de religion sont donc dispensés tout au long de la scolarité. Les élèves ne sont toutefois pas obligés de les suivre si les parents préfèrent s’occuper de l’éducation religieuse eux-mêmes.

L’emploi du temps du mardi de la classe 1.A.

Dans toutes ces matières, les élèves ne sont notés qu’à partir de 14 ou 15 ans. Avant cet âge, les enseignants ne donnent qu’une appréciation de leur travail, leur permettant de mesurer les progrès accomplis. Le redoublement n’existe pas, les élèves passent obligatoirement à la classe supérieure en fin d’année.

Car au Danemark, l’éducation s’entend comme l’acquisition des compétences académiques mais aussi comme l’apprentissage de la vie en communauté. Ning de Coninck-Smith est professeure de l’histoire de l’éducation et de l’enfance à l’École danoise d’éducation, à Copenhague. Elle explique : « Il y a un dogme très fort au Danemark qui veut que l’éducation peut améliorer la société et la démocratie. Aujourd’hui, nous croyons toujours en cela. L’éducation est un des piliers de la vie. Les Danois sont obligés de s’éduquer tout au long de leur vie. Ce n’est pas un droit mais bien un devoir. »

Le changement Pisa

Or, depuis plusieurs années, cette vision de l’éducation à la danoise fait face à de sérieux défis. « L’école consacre de moins en moins de temps aux compétences sociales, regrette Mette Marie Ledertoug. Au contraire, on accorde de plus en plus d’importance aux compétences académiques. »

Quand il s’agit d’en trouver la raison, la majorité des personnes interrogées pointent dans la même direction : Pisa. Quatre lettres qui ont changé beaucoup de choses dans la manière d’enseigner au Danemark.

Pisa est l’acronyme de Programme for International Students Assessment (Programme international pour le suivi des acquis des élèves), un ensemble de tests menés par l’OCDE pour déterminer le niveau d’enseignement dans les pays participants. Il donne lieu à un classement éponyme, le classement Pisa. Les premiers tests ont été réalisés en 2000 et les premiers résultats ont été publiés en 2001. Depuis, les tests se déroulent tous les trois ans.

Au Danemark, les résultats du premier classement Pisa en 2001 ont été décevants. Le pays, loin du podium, s’est retrouvé en 17e position, entre les États-Unis et la Suisse. « Personne n’avait pris ce test au sérieux, se souvient Ning de Coninck-Smith. Personne ne pouvait imaginer que le Danemark n’était pas le meilleur pays du monde en termes d’éducation. »

Ces résultats ont secoué la vision de l’enseignement dans le royaume. Le Danemark consacre environ 7 % de son PIB à l’éducation, soit l’un des pourcentages les plus élevés des pays de l’OCDE. Au vu de scores aussi moyens, certains se sont demandé si les sommes dépensées dans l’enseignement en valaient la peine. De son côté, le gouvernement a décidé d’agir et d’accorder plus d’importance à l’évaluation des compétences académiques.

« On assiste depuis quelques années à une tendance qui pousse aux tests et à la notation des élèves, note Roger Buch. On retrouve l’idée selon laquelle il faut tester les élèves et être sûr qu’ils apprennent. C’est une des grandes tendances de l’éducation aujourd’hui au Danemark, avec les réformes. »

Réforme sur réforme

En 2013, une réforme a elle aussi fait trembler les murs de l’école danoise. Cette réforme prévoyait des journées d’école plus longues pour les enfants (avec un passage de 21 à 30 heures hebdomadaires en moyenne), plus d’heures accordées à l’enseignement du danois et des mathématiques, 45 minutes d’activités physiques par jour et l’apprentissage de l’anglais dès la première année d’école.

La réforme de 2013 a allongé les journés scolaires pour les enfants du primaire.

Problème : la réforme prévoyait aussi une refonte du temps de travail des enseignants, les incitant à passer plus de temps au sein de l’établissement scolaire. Une mesure qui a soulevé la colère des professeurs et a paralysé les écoles du pays lors d’une grève de trois semaines en avril 2013. « Cette mesure a empoisonné toute la réforme, constate Ning de Coninck-Smith. Les enseignants et les parents se sont focalisés sur ce point, sans voir les autres mesures qu’elle contenait. »

Les blocages n’ont pas empêché la loi d’être votée par le parlement et, dès septembre 2014, la réforme a été mise en place. Du moins, partiellement. Car l’autonomie laissée aux communes dans la gestion de l’éducation leur a permis d’appliquer avec plus ou moins de rigueur le texte de loi. « Toutes les écoles ont dû mettre la réforme en place, mais certaines l’ont fait dans sa version la plus minimale », constate Mette Marie Ledertoug.

« Le problème, de nos jours, c’est que l’école primaire fait l’objet d’une nouvelle réforme tous les trois ou quatre ans. C’est difficile à gérer pour les communes et les écoles, note Roger Buch. Et ce n’est même pas une question de couleur politique : l’éducation a toujours été un sujet de débat, quelle que soit la majorité au pouvoir. »

Nouveaux problèmes, nouveaux débats

La fatigue se fait sentir. Pour les écoles, mais aussi pour les enfants. Suite à la réforme, les journées scolaires se sont allongées. À Skjoldhøjskolen, les cours se terminent à 14 h 10. Mais les élèves peuvent rester à l’école jusqu’à 17 heures, encadrés par des enseignants-pédagogues qui dispensent des activités plus ludiques. Le même fonctionnement a été mis en place dans toutes les écoles du royaume. « Même avec des activités plus ludiques, les élèves se plaignent de journées de classe trop longues », souligne Ning de Coninck-Smith.

Tous ces dysfonctionnements au sein de l’enseignement public ont poussé nombre de parents à se tourner vers le privé. Aujourd’hui, environ 15 % des élèves danois sont scolarisés dans une école privée. Une expansion soutenue par le gouvernement danois qui finance environ 75 % du coût de la scolarité dans le privé, le reste étant laissé à la charge des familles. « On assiste à une sélection économique et sociale, constate Roger Buch. La plupart des écoles privées coûtent entre 1 500 et 2 000 couronnes par mois (entre 200 et 266 euros). » Une somme difficile à débourser pour certaines familles, surtout quand elles ont plusieurs enfants à scolariser.

L’école danoise est assurément en train de changer, mais dans quelle direction ? Les opinions sur le sujet varient. Les récents bouleversements ont montré les faiblesses du système, notamment au niveau des résultats et de l’organisation du temps de travail. Pour Mette Marie Ledertoug, le système scolaire au Danemark est globalement bon, « même s’il reste des choses à améliorer. » Selon elle, le pays, tout comme ses voisins nordiques, est sur la bonne voie.

Roger Buch conclut : « Il y a actuellement un débat au Danemark. Récemment, on s’est concentré sur les tests et les notes. Mais peut-être qu’il faudrait se concentrer sur autre chose. »

Anastasia Marcellin

@AnaMarcellin
23 ans
Effectue sa licence de journalisme, spécialité presse
écrite à Utrecht (Pays-Bas) et à Aarhus (Danemark).
S’intéresse à l’actualité internationale et aux questions de genre.
Passée par Courrier International, Ouest-France Lorient et Charente Libre.
Passionnée de voyages, espère poser ses valises en Amérique latine prochainement.

Frères d’art

Frères d’art

Baki Bogac et sa fille Ceren dans le studio familial de Famagouste.

Comment deux artistes, l’un Grec Chypriote, l’autre Turc Chypriote, qui ne se sont jamais rencontrés ont pu devenir « frères d’art » ? C’est l’histoire qu’a choisi Paphos, la capitale européenne de la culture 2017, pour prouver qu’à Chypre l’art peut rassembler les communautés.

Anne-Laure DE CHALUP (texte et photos)

« Mes sculptures sont comme ma chair et mes os. Quand je suis entré ici, je me suis immédiatement demandé : si j’avais dû abandonner mes enfants, comment l’aurais-je vécu ? » C’est ainsi que Baki Boğac se souvient de la première fois où il est entré dans ce studio abandonné et qu’il y a découvert les sculptures d’Andy Hadjiadamos,. Ce dernier, Grec chypriote, a été contraint de quitter sa maison après l’annexion turque de la partie nord de l’île, en 1974. Baki, lui, est turc chypriote. Mais aujourd’hui encore, quand il évoque cette découverte, l’immédiate connexion qu’il a ressentie, sa voix tremble. Il ne peut s’en en empêcher.

Il s’est alors lancé dans une quête : rendre les œuvres d’art à son homologue. « Si vous créez de l’empathie envers ce genre d’histoire et si vous êtes un être humain, il n’y a pas d’autre option que de sauver ces œuvres d’art et de les renvoyer à leur propriétaire », explique le sexagénaire.

Pour honorer la persévérance de l’artiste et prouver que l’art peut construire des ponts au delà des cultures, Paphos, la très symbolique capitale européenne de la culture 2017, accueille en ce moment une exposition, l’histoire de deux artistes divisés par une frontière artificielle, unis par la même conception politique de l’art.

« Nous souhaitions mettre en valeur l’histoire de ces lieux », raconte Gloria Doetzer, directrice de la programmation artistique de Paphos 2017. Une exposition commune des deux artistes leur est vite apparu comme une évidence. « Une sorte d’hommage et de remerciement à Baki Boğaç », résume Yiannis Sakellis, l’un des deux conservateurs de l’exposition.

Les chemins des deux artistes se sont croisés en 1976. À l’époque, Boğaç était employé par la commune. En charge du recensement des propriétés grecques chypriotes abandonnées, il découvre le studio d’Andy Hadjiadamos à Varosha.

l’histoire de Baki Boğaç a retenu l’attention de Georgia Doetzer, Comme un témoin du conflictuel passé de Chypre. Elle est consciente que, cette année, l’île doit se servir de la culture « non pas pour montrer la douleur de son passé mais pour présenter ce que nous avons en commun ». Les gens peuvent être « frères d’art », comme Yiannis Sakellis se plaît à le rappeler. Même s’ils appartiennent à des communautés différentes.

Hanté par Chypre

Cette connexion fraternelle est née des cendres de la guerre. En 1974, Baki Boğaç est étudiant en architecture à Istanbul, il observe son pays se fragmenter d’un œil étranger. Mais son attachement viscéral à son île natale le conduit à quitter la Turquie, en 1976, laissant derrière lui la promesse d’un brillant avenir pour revenir à Chypre. « Mon pays a besoin de moi », dit-il alors à ses professeurs qui lui offrent un poste de professeur assistant. « On m’a dit : tu es stupide », se rappelle-t-il l’œil rieur.

Quand il arrive à Famagouste, en République turque de Chypre du nord, non reconnue internationalement, l’architecte se rend compte des conséquences de la division, en particulier à Varosha, quartier fantôme, interdit d’accès. L’ancienne dynamique station balnéaire s’est transformée en véritable ville fantôme. La vie y semble comme figée.

Ceren Boğaç, la fille de l’artiste, se souvient avoir observé la décomposition de ces maisons abandonnées. « Chaque année avec mon frère, on regardait un arbre grandir dans l’une d’entre elles. Les rideaux tombaient en lambeaux, les meubles y pourrissaient. Les gens ont tout abandonné. Certains ont fui en plein petit déjeuner, vous pouvez voir les tasses, tout est encore là. »

Andy Hadjiadamos vivait à Varosha et, comme tous les Grecs chypriotes vivant au nord de l’île, il a dû partir du jour au lendemain. Il n’a pu emmener ni ses effets personnels ni ses œuvres d’art. Encore aujourd’hui, la question des déplacements forcés de population est une des plaies ouvertes de l’île.

Pour Ceren Boğaç, l’attachement aux lieux est quelque chose d’unique à Chypre. « Si vous demandez à un Famagoustien réfugié au sud ce qu’il désire le plus, la réponse sera toujours la même : il vous dira qu’il veut revenir à la maison. » Professeure d’architecture, elle confesse ne jamais se sentir chez elle et, pire, toujours craindre, à tout moment, que les anciens propriétaires reviennent réclamer leur bien. C’est une réalité ici.

Baki Boğaç admet sentir quelquefois la présence de ces fantômes du passé. Et il est vrai que son studio du centre-ville vénitien de Famagouste résonne d’un puissant écho. « Le lieu fut tour à tour une chapelle, une prison puis un débarras […] C’est moi qui l’ai achetée », narre l’artiste fièrement. Et bien qu’il ne travaille pas à Varosha, où il a découvert les sculptures, il confie que parfois, quand il travaille seul, il ressent comme la présence de l’esprit d’Andy Hadjiadamos. « Je travaille avec trop d’énergie, il doit être avec moi. »

Ce lien unique est difficile à comprendre, surtout quand on sait que l’artiste grec Chypriote est mort avant de pouvoir rencontrer son alter ego. Mais, commente Boğaç, les paroles ne sont pas forcément utiles : « Quand vous voulez raconter une histoire, vous utilisez des mots, commente . Mais vous pouvez tout aussi bien raconter une histoires avec des sculptures. J’ai compris l’histoire derrière les œuvres quand je les ai vues pour la première fois. Et j’ai su qu’il fallait que je les retourne à leur propriétaire ».

Un trésor à la cave

Comme « Risky Travels » – nom de l’exposition de Paphos 2017 – le suggère, rendre les œuvres à l’artiste n’était sans risque. Dans les années soixante-dix, traverser la frontière était formellement interdit. Le sculpteur turc chypriote n’a donc pas eu d’autre choix que de collecter tout ce qu’il pouvait et de le conserver dans sa cave pendant plus de dix ans. « Je ne savais rien d’Andy. J’ai juste deviné son nom d’après sa signature, se remémore-t-il. Et je savais qu’il était célèbre car j’avais vu son nom dans un catalogue d’art. » Mais alors, comment le retrouver et, surtout, comment le rencontrer au delà de la frontière interdite ?

La solution est venue d’outre-Atlantique, quand la première exposition conjointe d’artistes grecs chypriotes et turcs chypriotes est organisée en 1993 par le Centre américain de Nicosie. Au vernissage de « Brushstrokes across culture », Baki Boğac raconte : « Nous nous sommes tous d’abord observés pendant un long moment avant de discuter d’art et de, finalement, réaliser que nous parlions des mêmes choses. »

« Brushstrokes across culture » est pour Baki Boğaç la toute première occasion de parler de sa découverte et de demander de l’aide pour retrouver l’artiste. L’ambassadrice de la culture, touchée par le récit, mène l’enquête et retrouva finalement la famille d’Andy Hadjiadamos. Plus de vingt ans après, les œuvres d’art sont finalement renvoyées à Paphos, où la famille a ouvert un restaurant. « Ils ont cru que cela venait du paradis” raconte Boğaç, encore ému. En effet, le paquet est délivré sans aucune mention de l’expéditeur.

« Tout art est politique »

Croix chrétienne et croissant musulman, symboles d’un vivre ensemble rêvé.

À Chypre, probablement plus que nulle part ailleurs, l’art a un rôle à jouer pour rassembler les communautés. C’est l’une des raisons d’être de l’exposition conjointe voulue par Paphos 2017. « Nous voulons présenter les deux cultures comme une seule et même culture », explique Gloria Doetzer. Paphos 2017 veut permettre d’établir un dialogue à travers l’art. Pour illustrer son propos, la dynamique organisatrice pointe du doigt un table trônant au milieu du jardin, symboliquement faite à partir de messages des deux parties de l’île.

Finalement, Baki Boğac rencontre la famille Hadjiadamos en 2003, après l’ouverture des frontières à la population. « Ils sont tombés dans les bras les uns des autres et on commencé à pleurer, se souvient la fille de Baki Boğaç. IIs aiment mon père comme leur propre père. » Le symbole est fort, surtout pour le Turc chypriote dont l’art a toujours était très influencé par la notion du vivre ensemble. Il expose quelques unes des ses œuvres dans son sombre et froid studio. La plupart d’entre elles représentent son île et ses tourments.

« Ça, c’est une balance, comme celles utilisées par les bâtisseurs. Sans cet outil, vous ne pouvez rien construire, exactement comme à Chypre » explique-t-il. Une autre œuvre parle d’elle même : un croissant musulman associé à une croix chrétienne qui orne un pressoir en pierre et bois. D’une voix profondément inspirée, il explique que la sculpture symbolise le besoin de vivre ensemble des communautés de Chypre.

« L’une des choses les plus humaines qu’une personne puisse faire c’est l’art. Je raconte beaucoup au travers de mon travail », assure Baki Boğaç. Et, en attendant un possible accord politique, l’art est la solution choisie par l’Union européenne pour qui sait voir les communautés faire un pas l’une vers l’autre. « Ce dont nous avons besoin est une ouverture d’esprit », affirme Georgia Doetzer. Plein d’espoir pour le futur de son île, Baki Boğaç espère bien montrer l’exemple.

Au Danemark, la scolarité des autistes fait son nid

Au Danemark, la scolarité des autistes fait son nid

A l’école Katrinebjergskolen d’Aarhus, au Danemark, une classe accueille des enfants autistes avec un objectif simple : faire de l’inclusion scolaire une réalité.

Par Anne-Laure de Chalup

« Si les enfants n’apprennent pas de la façon dont on leur enseigne, eh bien nous devons enseigner de façon à ce qu’ils apprennent », martèle Brita Jensen, responsable de la première classe « nest » (nid) d’Europe. Au milieu de la cour, les balançoires en bois sont battues par le vent. Les enfants s’apprêtent à entrer en classe. Dans l’enceinte des petits bâtiments aux allures de chalets, c’est l’effervescence : certains profitent des derniers instants de liberté pour jouer à cache-cache entre les voitures du parking, d’autres se lavent les mains. Pas d’adulte pour faire la police.

C’est ainsi que les Danois conçoivent l’éducation : apprendre à faire confiance et à responsabiliser les enfants. Dans ce contexte, « c’était sûrement plus facile pour nous d’accueillir une classe ouverte aux enfants dits “normaux” aussi bien qu’aux enfants autistes », concède Karina Poulsen, éducatrice à la Katrinebjergskolen. Pourtant, le concept n’est pas né en Scandinavie mais à New York, en 2001. C’est la municipalité d’Aarhus qui a souhaité que ce modèle soit étudié. En effet, les mairies sont responsables de la prise en charge des autistes depuis le plan national autisme de 2006.

De New York à Aarhus

De ses deux voyages outre-Atlantique, l’équipe danoise a ramené une pédagogie basée sur l’adaptation aux besoins de chacun. Elle aime à rappeler que chaque élève est semblable à un iceberg dont seule une infime partie est visible. Pour les autistes, elle peut être très bruyante, difficile à gérer, mais il y a toujours une explication qu’il faut chercher à comprendre : la partie cachée de l’iceberg.

Presque cinq mois après la première rentrée, le personnel éducatif semble avoir saisi comment faire de la classe Nest un espace d’apprentissage apaisé. Dans cette classe à effectif réduit, cohabitent seize enfants dont quatre enfants autistes.

Au mur, des autocollants détaillent le programme de la journée. Ce jour-là, lecture d’un conte, danois et mathématiques, mais aussi gym et expression corporelle, « un moyen de prendre conscience de son corps, ce qui est important pour les autistes », précise Karina Poulsen. Outre le programme du jour, chaque activité est détaillée. L’inconnu est une source d’angoisse pour les autistes. L’éducatrice se souvient qu’au début, elle s’était contentée de simplement coller l’autocollant « dessin ». Mais cela ne suffisait pas à les rassurer. Il lui a fallu préciser toutes les étapes depuis la disposition des feuilles jusqu’au lavage des mains final.

Au fond de la classe, trône un fauteuil aux bords très hauts. Un plaid posé dessus lui donne des allures de cabane. « C’est le coin de pause. Ceux qui en ressentent le besoin peuvent s’y isoler à tout moment de la journée », explique Karina Poulsen.

Autre élément emprunté à leurs collègues américains, le recours à des boîtes individuelles pour les autistes. Véritables coffres à trésor, ils y rangent objets, photos ou toute autre chose susceptible de les apaiser. Pour Emma, c’est un petit chat…

Cette méthode pédagogique semble avoir fait ses preuves. Pour mieux le prouver, Brita Jensen, responsable du programme, lit une lettre de parents d’élèves. Ceux-ci y font part de leur gratitude et livrent une anecdote : « Notre fils est un jour rentré de l’école en disant que, ici, les maîtresses n’avaient pas crié mais, au contraire, souri avec leurs dents toutes blanches. »

Et il est vrai que dans les couloirs de cette école, personne n’élève la voix. Enfants et adultes sont au même régime. Plus que pour n’importe quels élèves, le corps enseignant se doit de montrer l’exemple aux enfants autistes. Un système de couleurs précise le niveau sonore à ne pas dépasser. Il varie selon les activités. Amenant ses mains à ses oreilles, Karina Poulsen montre l’attitude qu’elle adopte en cas d’entorse à la règle. « Je ne donne jamais d’ordre direct, j’essaie d’amener les enfants à comprendre quand adapter leur comportement », explique-t-elle.

Penser l’apprentissage autrement

Le secret de la méthode Nest tient dans cette façon de tourner le négatif en positif. Ainsi, si un enfant autiste ne veut pas s’asseoir, les enseignants ne vont pas le lui demander. Ils vont plutôt en féliciter un autre qui, lui, sera assis. « L’idée est de ne pas attirer l’attention sur les autistes, mais d’attirer leur attention sur les comportements à imiter ; les amener à se demander si, en fin de compte, ce n’est pas là la bonne façon de faire », résume Brita Jensen.

Si l’équipe est convaincue du bien-fondé de sa méthode, elle doit faire ses preuves. En effet, pour financer les enseignants et l’équipement supplémentaires, la Katrinebjergskolen a fait appel à des financement privés. La fondation Egmont leur a accordé leur confiance pour trois ans, à condition d’accepter un suivi scientifique des résultats. L’université d’Aarhus a été missionnée pour évaluer les acquis scolaires des enfants tandis que l’université d’Aalborg juge des progrès sociaux des jeunes autistes.

Dans la classe Nest

En attendant, Brita Jensen et son équipe entendent bien médiatiser ce modèle et l’exporter. « Cette semaine, un reporter est venu tout droit du Groenland pour parler de notre classe », annonce-t-elle fièrement. Un tel modèle paraît aujourd’hui difficilement envisageable dans une école publique française. Il y a seulement douze ans la France avait été condamnée par le Conseil de l’Europe pour non-respect de ses obligations en matière d’accès à l’éducation des personnes autistes.

« Ma plus grande peur était que Gustav finisse par ne plus vouloir aller à l’école »

Gustav a 7 ans. Il a été diagnostiqué autiste à l’âge de 4 ans. À la rentrée 2016, il a été un des enfants choisis pour intégrer la classe Nest de Katrinebjergskolen. Sa mère, Mette Lienhøft, confie ce que représente cette classe pour sa famille.

Gustav a d’abord été scolarisé en école maternelle classique. Pourquoi n’avez-vous pas poursuivie sa scolarité dans une école primaire classique ?
Mette Lienhøft. Déjà en maternelle, Gustav avait du mal à gérer certaines situations. En particulier les changements inattendus d’activités. J’ai eu peur que cela s’accentue en primaire. Quand Gustav doit faire un exercice, il panique, même s’il connaît la solution. Mais contrairement à l’image que l’on peut se faire des autistes, il n’exprime pas sa panique en criant ou en devenant violent. Il se replie sur lui-même, devient triste et résigné. Sans adulte formé à ce genre de situation, Gustav perdrait toute confiance en lui et désespérerait d’apprendre, ce serait dramatique. Ma plus grande peur était que Gustav finisse par ne plus vouloir aller à l’école.

Mais vous ne souhaitiez pas non plus que Gustav intègre un établissement spécialisé.
M. L. Non, il était important qu’il soit dans une classe avec des enfants dits « normaux » parce qu’il copie leur comportement et, sans s’en rendre compte, il s’ouvre à de nouvelles choses et progresse. J’ai constaté que depuis la rentrée, Gustav est beaucoup moins strict dans sa façon de penser. Côtoyer ces enfants lui ouvre l’esprit. Je craignais qu’un établissement spécialisé avec des enfants atteints de différents troubles et donc avec des besoins différents, ne le fasse stagner et qu’il n’apprenne pas assez.

En quoi la classe Nest est particulièrement adaptée aux besoins spécifiques des enfants autistes ?
M. L. Le fait d’être en petit effectif est un réel plus. Vous savez, au Danemark, les enfants sont souvent 30 par classe. Je pense aussi qu’avoir une routine quotidienne est parfait pour ces enfants. Ils connaissent le programme de la journée et savent ainsi à quoi s’attendre. Je sais que, pour Gustav, les changements imprévus sont une grande source d’angoisse. De plus, les petits autistes suivent aussi un programme hebdomadaire axé sur les compétences sociales.

Pensez-vous qu’elle soit adaptée à tous les enfants autistes ?
M. L. Je ne pense pas, non. Les enfants doivent être quand même autonomes et capables de contenir d’éventuels accès de colère. Gustav est atteint d’un trouble léger du spectre autistique. Il est capable d’interactions sociales à peu près normales bien qu’il ait parfois du mal à décrypter les intentions des autres. Il ne faut pas oublier aussi que l’objectif est de suivre le même programme scolaire que les autres classes traditionnelles. Je suis consciente que cela n’est pas possible pour tous les enfants autistes. Recueilli par A.-L. de C.