Les écoles esport

Les écoles esport

Étudiants en esport

les bêta-testeurs

Les étudiants de la Paris Gaming School en plein cours de montage. Photo : Nathan Filiol/EPJT

Les jeux vidéo sont une passion pour de nombreux jeunes qui souhaitent en faire leur métier. Pour répondre à la demande, les formations post-bac, spécialisées dans l’esport, fleurissent. Les étudiants des premières promotions dressent le bilan entre espoir et désillusion.

Par Noémie Baudouin, Lucie Diat et Nathan Filiol
Bande dessinée : Serena Ramakers et Hugo Sedletzki/Académie Brassart-Delcourt

Salle sombre, écrans lumineux, casques sur les oreilles, regards fixes, main droite sur la souris, main gauche sur le clavier multicolore. Le bruit des cliquetis inonde la salle. La chaleur dégagée par les ordinateurs ferait presque oublier la fraîcheur du mois de novembre. L’ambiance est studieuse. Silencieux, les deux jeunes joueurs en formation enchaînent les parties de tir, concentrés et imperturbables.

À l’étage supérieur de la Paris Gaming School (PGS), cachée dans une impasse de Montreuil, un open-space regroupe le reste de la promotion qui compte une quarantaine d’étudiants.

Parmi eux, Noémie Fleurigeon, 21 ans, passionnée de jeux vidéo et de réseaux sociaux. La jeune femme, timide en apparence, assume avec confiance ses ambitions : « J’aime jouer aux jeux vidéo. Mais ce que je veux vraiment, c’est manager une équipe. »

Noémie et Patrick ont des projets différents mais se retrouvent autour de leur passion pour l’esport. Photo : Nathan Filiol/EPJT

Pendant qu’elle suit un cours de montage vidéo, certains de ses camarades jouent. D’autres travaillent. Des rires s’échappent ici et là. L’atmosphère est détendue. « Ici, s’amuse la jeune femme, c’est une ambiance familiale. »

Si l’emploi du temps n’était pas projeté au tableau, il serait difficile de deviner que l’on se trouve dans une école. La PGS propose une formation post-bac dans l’esport. À partir de septembre et pendant neuf mois, elle forme ses jeunes recrues à des professions liées au sport électronique.

« Le milieu manque considérablement de personnes formées. C’est le moment de se lancer », explique Patrick Moreau. Après avoir traversé la France depuis Nice pour intégrer le cursus parisien, ce jeune étudiant souriant espère bien réussir dans ce domaine qui le passionne. 

Mais seuls quatre étudiants sur dix iront au bout de la formation et très peu pourront réellement travailler dans ce milieu convoité.

Un secteur qui fait rêver

Un étudiant s’entraîne sur Fortnite pour devenir joueur professionnel. Photo : Nathan Filiol/EPJT

L’esport désigne à la fois la pratique du jeu vidéo multijoueur, notamment en réseau, et l’ensemble des compétitions dédiées à cette pratique. Avec 23 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2018 , le marché français est un des leaders européens et mondiaux. L’écosystème est cependant toujours en phase de professionnalisation.

Nicolas Besombes est le vice-président de France Esports. Photo : Nathan Filiol/EPJT

 « Les compétences qui sont aujourd’hui recherchées dans cette industrie sont de plus en plus élevées », explique Nicolas Besombes, vice-président de l’association France Esports et maître de conférences à l’université Paris-Descartes. Pour lui, « la question de la professionnalisation est indissociable de celle de la formation ». 

Fondée en 2016, France Esports a pour but de rassembler tous les acteurs du sport électronique du pays, qu’ils soient joueurs, développeurs et promoteurs, autour du développement structurel de cette pratique. Principale intermédiaire entre le milieu et le gouvernement, l’association garde un œil sur l’évolution de l’offre d’écoles spécialisées qui s’est accélérée depuis 2017.

Et pour cause : l’esport fait aujourd’hui rêver bon nombre d’adolescents. Il a succédé au cinéma, très populaire auprès des jeunes. Ils sont attirés par la perspective de vivre de leur passion. Mais ils étaient et restent trop souvent inconscients du manque de débouchés. 

« C’est un secteur de niche, analyse Nicolas Besombes. Il y a peu de structures professionnelles que ce soit chez les équipes, chez les organisateurs d’événements voire chez les éditeurs. Actuellement, il n’y a pas suffisamment de places en France pour tous les étudiants qui sortent des écoles. »

D’autant qu’ils sont de plus en plus nombreux. En tout, il existe une dizaine de formations spécialisées dans l’Hexagone. Tous les ans, de nouvelles écoles ouvrent leurs portes pour répondre à la forte demande d’étudiants qui ont grandi en jouant à League of Legends. La première tentative d’école d’esport, en 2015, était pourtant loin d’être prometteuse…

Le premier centre de formation est fondé à Bouguenais, près de Nantes. The Esport Academy (TEA) propose aux étudiants une formation spécialisée avec un programme généraliste et des interventions de professionnels. Neuf mois de formation en pension complète pour un montant annuel de 5 000 euros.

Mais les premières difficultés se font rapidement jour. L’encadrement se délite. Le rêve de devenir joueur professionnel s’estompe. Le budget de l’école se creuse jusqu’à afficher un déficit colossal. « Les directeurs sont partis en décembre 2016, laissant le centre en détresse financière », se remémore Stéphane Marquez, gestionnaire de TEA après le départ des fondateurs.

Une nouvelle direction se met alors en place. D’anciens étudiants sont élevés au rang de membres de staff et maintiennent le centre à flot. Bastien Sourmail voulait devenir joueur professionnel. Arrivé en septembre 2017, il a assisté à l’effondrement de l’école. « Il n’y avait pas de professeur, c’étaient des étudiants qui avaient le même âge que moi. Le projet de la nouvelle direction n’était pas stable. » En juillet 2017, l’école ferme ses portes et est placée en liquidation judiciaire.

Serena Ramakers/Académie Brassart-Delcourt

« L’affaire de Nantes a fait une mauvaise publicité aux formations qui se sont créées par la suite. Dans les salons, les gens nous disaient que le secteur n’était pas sérieux », se souvient Florian Wagner, responsable développement de l’école de commerce XP International esport & gaming school.

Des cursus encore naissants

Les sessions gaming et les cours se mélangent à la XP School de Paris. Photo : Noémie Baudouin/EPJT

Pour les jeunes, choisir une formation est compliqué. Ils ne savent pas vers laquelle se tourner. L’environnement manque d’une structure globale. Il est très difficile pour eux de connaître la valeur réelle des diplômes délivrés.

Malgré l’échec de Nantes et l’argent perdu, Bastien Sourmail n’abandonne pas son rêve. Soutenu par ses parents, il s’inscrit un an plus tard à la XP School de Paris mais avec des ambitions différentes. Il souhaite désormais se tourner vers l’événementiel et la communication dans le domaine de l’esport.

La XP School propose, comme la plupart des écoles de commerce, un bachelor, un diplôme en trois ans non reconnu au niveau national, mais certifié. « Il s’agit d’une formation généraliste avec une spécialisation dans le milieu de l’esport », précise Aurélien Zeilas, étudiant en troisième année. Comme lui, son camarade Erwan Zemarck a conscience que le système est encore loin d’être parfait. « Nous sommes la première promo. Ils essaient des choses sans savoir si ça va marcher. »

En effet, les professeurs sont d’anciens professionnels qui n’ont pas reçu de formation spécifique à l’enseignement. « Il y a parfois un manque de pédagogie mais ils essaient d’apprendre et de s’améliorer », relativise Erwan Zemarck.

Les étudiants de l’XP School se retrouvent régulièrement pour s’affronter en ligne. Photo : Lucie Diat/EPJT

Clément Barthe-Lapeyrigne, lui, se veut réaliste : « On ne travaillera pas tous dans l’esport, en tout cas pas directement après la sortie de l’école. Dans cinq ans peut-être… » À ses yeux, il est indispensable de monter un projet professionnel solide et de le développer en dehors du cadre scolaire. « Je travaille en tant que freelance. Je monte des projets. Je bosse parfois sur des événements ou lors de compétitions parisiennes », ajoute-t-il. Pour réussir dans le milieu, « le diplôme ne suffit pas, il faut être reconnu à travers ses projets, avoir une plus-value » pour se différencier des autres. 

Chloé Malaquin a obtenu une licence d’histoire « pour rassurer ses parents ». La jeune femme souhaite désormais commenter des compétitions de jeux vidéo. Pour elle, l’avantage d’une formation dispensée en école de commerce est « qu’elle ne ferme aucune porte ». Le programme de formation de la XP School rassure d’autant plus qu’il est entièrement financé par Ionis, un groupe d’enseignement supérieur privé propriétaire d’une vingtaine d’écoles en France (epitech, e-artsup, ISG, etc.).

Les étudiants de la Paris Gaming School suivent un cours de montage. Photo : Nathan Filiol/EPJT

Ce fonctionnement plus traditionnel attire les étudiants en quête d’un cadre sécurisant. Ce fut notamment le cas de Warren Pelletier, titulaire d’un DUT Métiers du multimédia et de l’Internet. Accepté à la Paris Gaming School, il choisit pourtant d’intégrer la XP School. « Mes parents ont eu peur. Nous n’étions pas sûrs des débouchés », explique-t-il.

Le modèle de fonctionnement de la PGS est en effet semblable à celui de The Esport Academy de Nantes. Les effets provoqués par la fermeture de l’école nantaise et les nombreux témoignages négatifs relayés sur les réseaux sociaux se répercutent sur l’école parisienne.

Patrick Moreau confirme cette mauvaise réputation. Avec ses bras tatoués et ses petites lunettes rondes, il ne correspond pas au cliché du gamer. S’il a intégré la PGS à la rentrée 2019, il admet avoir eu des doutes : « J’avais un peu peur d’une arnaque. Je suis même venu visiter l’école avec un ami. »

La PGS se revendique comme une formation hors-système. Les étudiants ont des horaires mouvants au gré des projets, des envies de chacun et des tournois. « Ils peuvent terminer à 18 heures comme à 23 heures, déclare Gary Point, le directeur de l’école. Quand ils entrent dans la Gaming, ils n’ont plus de vie pendant neuf mois. »

Beaucoup d’argent... peu de débouchés

À la Paris Gaming School, les étudiants sont souvent livrés à eux-mêmes. Photo : Nathan Filiol/EPJT

Ilan Meulin est l’un des deux cyberathlètes de l’école. Il envisage de devenir joueur professionnel. Il a justement choisi cette école parce qu’elle n’est pas conventionnelle. Bien que le milieu soit très fermé, le jeune homme n’a aucune appréhension au sujet de son avenir : « Si ça ne fonctionne pas, j’irai travailler ailleurs. »

Il confie pourtant se poser des questions quant au crédit à la consommation qu’il a pris pour entrer à l’école : « Est-ce que je n’ai pas dépensé ces 10 000 euros pour rien ? » 

L’argent ne fait pas le bonheur et pourtant, il constitue l’unique porte d’entrée pour se professionnaliser dans l’esport. La dizaine de centres de formation organise leur sélection avec un concours d’entrée. Mais en définitive, seul l’argent permet aux étudiants d’accéder à ces écoles.

Ilan Meulin est l’un des deux étudiants qui se forment pour devenir joueur professionnel. Photo : Nathan Filiol/EPJT

Pour suivre les neuf mois de formation à la PGS, il faut débourser 10 000 euros. Le bachelor en trois ans de la XP School coûte quant à lui 21 000 euros. « Mes économies m’ont permis de me lancer et de financer la formation », explique Patrick Moreau. Mais la plupart des élèves ont eu recours à un prêt étudiant et ce, alors qu’ils n’ont pas l’assurance de trouver un emploi à la suite de leur formation. 

Démarrer sa vie professionnelle avec un prêt à rembourser est un risque qu’a choisi de prendre Bastien Sourmail : « Je préfère galérer dans un milieu professionnel que j’aime avec un crédit sur le dos plutôt que d’avoir un métier qui ne me plaît pas. »

« Les cours concernant l’esport ne conviennent pas. Personne n’est aujourd’hui compétent pour former »

Aurélien Zélias, étudiant à la XP School

En tant que premières promotions de ces écoles, les étudiants n’ont aucune visibilité sur leur avenir et se projettent dans un secteur qu’ils ne côtoieront peut-être jamais. Patrick Moreau voit les bons côtés de ce milieu en construction : « C’est plus facile de se faire une place maintenant. »

La question de l’opportunisme des écoles et des centres de formation spécialisés se révèle par l’absence de personnel qualifié. « Les cours concernant l’esport ne conviennent pas. Personne n’est aujourd’hui compétent pour nous former », souligne Aurélien Zeilas, étudiant à la XP School.

Le joueur de Starcraft, Anoss, donne un cours aux étudiants de la XP School de Paris. Photo : Noémie Baudouin/EPJT

Gary Point, directeur de la PGS, accuse les écoles de commerce de « faire du business ». Malgré cela, elles reçoivent toutes des centaines de dossiers d’inscription.

La reconnaissance du diplôme est une autre question sensible. La PGS annonce délivrer un certificat de fin d’étude en voie d’enregistrement auprès de France compétences, le répertoire national des certifications professionnelles. La direction de ce service affirme pourtant qu’aucun dossier au nom de la PGS n’a été déposé.

De son côté, la XP School assure être « une formation reconnue par le ministère du Travail » sans être non plus répertoriée par France compétences. Ce flou n’arrête pas les étudiants qui misent sur le manque de structure du secteur pour se frayer un chemin.

L’esport est encore en construction, les formations aussi et cela se ressent. L’avenir dira si ces écoles ont vu juste. Toutefois, les structures actuelles n’affichent pas le sérieux d’autres formations post-bac tant pour le diplôme que dans l’enseignement. S’orienter dans ces écoles doit donc être un choix réfléchi. La passion et la motivation ne suffiront peut-être pas pour réussir. 

Tous les étudiants interrogés sont cependant conscients qu’ils ont fait un pari hasardeux sur leur avenir. Ce que Clément Barthe-Lapeyrigne résume par : « Nous nous sommes lancés dans un coup de poker. Si nous réussissons, nous serons les pionniers du milieu. Si ça ne marche pas, ce sera uniquement à cause de nous. »

La bande dessinée a été réalisée dans le cadre d’un partenariat entre l’Ecole publique de journalisme de Tours et l’Académie Brassart-Delcourt

Noémie Baudouin

@NoemieBaudouin
22 ans
Étudiante en journalisme à l’EPJT.
S’intéresse à l’histoire et la géopolitique.
Passée par France télévisions, Le Parisien-Aujourd’hui en France et Ouest France.
Se destine à la presse écrite.

Lucie Diat

@L_diat
22 ans
Étudiante en journalisme à l’EPJT.
S’intéresse à l’histoire, la politique, la culture, au féminisme et au sport.
Passée par La Montagne et Ouest-France.
Se destine à la presse écrite et à la radio.

Nathan Filiol

@nathanfiliol
22 ans
Étudiant en journalisme à l’EPJT.
Passionné de rap US et de cinéma.
S’intéresse à la politique et aux États-Unis.
Passé par Radio Campus, La République du Centre et La Nouvelle République du Centre-Ouest.
Se destine à la presse magazine et au photojournalisme.

Roseline, rescapée de la Covid-19

Roseline, rescapée de la Covid-19

ROSELINE RICHARD, rescapée du Covid-19

“Quand on sort du coma, on n’a qu’une envie, c’est essayer de revivre”

Illustrations Léone Naigre

Durant le premier confinement, des milliers de personnes ont été admises en réanimation après avoir contracté le coronavirus. C’est l’histoire de Roseline Richard. Elle est restée dix jours dans le coma, seule avec elle-même.

Recueilli par Éléa N’Guyen Van-Ky

Pour Roseline, 52 ans, la vie reprend son cours. Pourtant, au printemps, lors de la première vague du coronavirus, elle est hospitalisée dans le service de réanimation de l’hôpital de Beauvais (Oise). Elle est plongée dans le coma. Pendant dix jours, elle s’accroche à la vie, pour ses filles et pour son mari, lui aussi hospitalisé. Sa traversée de la maladie, elle la voit comme une série d’étapes à franchir. La première, ressortir vivante. La deuxième, réapprendre à vivre. La troisième, reprendre le travail. La dernière, laisser la maladie s’en aller et tourner la page.

Quand j’ai su que j’avais attrapé le Coronavirus, j’ai eu peur. Peur de ne pas m’en sortir. C’était tellement médiatisé. On ne parlait que des morts. Je me suis dit que je n’allais pas m’en sortir et que je ferai partie de ceux qui ne reviennent pas. Et puis on m’a plongée dans le coma.

Quand on est dans le coma, on est totalement sédaté mais la conscience continue de travailler. Moi, j’ai rêvé, mais c’était presque des cauchemars à la fois. J’ai été en Chine, je suis passée par l’Afrique où j’ai rencontré des tribus. J’ai vu de la fumée noire, de la fumée rouge et une dame noire, assez âgée, qui m’a demandé de partir avec elle, de prendre la place de sa petite-fille décédée. A mon réveil, cela me semblait comme la réalité.

Et puis mes filles, j’y pensais tout le temps. Quand je voyais que mon corps n’arrivait plus à lutter contre le virus, je me battais pour elles.

Quand on est dans le coma, on n’entend rien, on ne sent rien. On nous retourne toutes les six heures pour nous aider à mieux respirer. Moi, je ne l’ai su qu’après. Parce que quand j’ai été réveillée, j’ai eu de la kiné respiratoire. Le premier jour, la kiné arrive et me dit : « Je suis votre kiné, c’est moi qui vous suivais quand vous étiez en réa. » Et moi, j’ai répondu : « Je ne vous ai jamais vue. » Alors elle m’a dit : « Vous ne pouviez pas parce que vous dormiez pendant que moi je travaillais. »

Quand on est dans le coma, on n’a aucune notion du temps. Quand on m’a réveillée, on m’a demandé la date du jour. Je n’ai pas su dire le jour. Par contre, j’ai dit qu’on était en 2020.

uand je suis sortie du coma, je me suis dit : « Ça y est ! J’ai gagné. » Psychologiquement, je n’étais pas bien parce que mon mari, Stéphane, y était encore [son mari est resté un mois dans le coma, NDLR]. Et puis je n’avais qu’une envie, c’était de sortir de là, de retourner voir mes filles, de les serrer dans mes bras. Quand les infirmiers ont essayé de me mettre debout, mes pieds et mes jambes se sont comme enfoncés dans le sol. Je ne pouvais plus supporter mon corps. J’ai dû réapprendre à marcher, à écrire, à manger, à faire marcher ma mémoire…

Après le coma, on vit confiné. J’ai repris mon travail à mi-temps, donc je travaille deux jours et demi par semaine. Mais sinon, je ne sors pas. Pas de restaurant, pas de cinéma, pas de piscine… Je fais mes courses au drive. Je ne vis plus en fait. La peur, elle est là. Je pense que je guérirai de tout cela quand on n’entendra plus parler du coronavirus.

Ce virus, il est dévastateur parce qu’on ne sait pas comment seront nos poumons quand on sera vieux. Et puis c’est une bombe à retardement. Quand je suis sortie de l’hôpital, j’allais bien. Je n’avais pas de problème de hanches. Mais deux mois plus tard, je ne pouvais plus marcher. Je n’ai plus ce dynamisme que j’avais avant. Je suis vite fatiguée. La seule chose positive, c’est que je perds des kilos. J’en ai perdu 12. Sauf qu’au niveau des muscles, je suis une loque. Porter un pack d’eau, c’est tout un monde.

Au début, je voyais un kiné tous les deux jours parce que tous les jours, c’était trop fatiguant. Quand on sort de l’hôpital, on n’a qu’une envie, c’est de dormir. Aujourd’hui, mes séances sont terminées donc je fais de l’autorééducation. Je me force à faire des choses pour faire fonctionner mes muscles. Nous [elle et sa famille, NDLR] avons été suivis par un psychologue de l’hôpital pendant un moment mais ce n’est pas suffisant. Le psychologue, il faudrait presque l’avoir à la maison.

On nous appelle les « rescapés de la Covid-19 ». Rescapé, c’est un terme qu’on utilise pour quelqu’un qui part à la guerre et qui en revient. C’est vraiment ça. Cette maladie, c’est un enfer, c’est un cauchemar. Je souffre d’une pathologie asthmatique et j’étais en surpoids donc, forcément, j’étais vulnérable. Mais je me suis battue contre ce virus. C’était, c’est toujours une lutte et il faut avoir un sacré mental pour s’en sortir.

Ce mental, je l’ai, je l’ai toujours eu, mais plus d’une fois, dans mon coma, j’ai voulu baisser les bras. J’avais l’image de mes filles qui revenait et je me disais : « Je ne peux pas. » Je ne pouvais pas les laisser.

Mes filles, elles ont souffert peut-être plus que moi. Elles aussi, ce sont des rescapées.

Éléa N’Guyen Van-Ky

@eleangvk
21 ans
Étudiante en journalisme à l’EPJT.
Passée par Guadeloupe la 1ère. Co-créatrice de Topic 
Passionnée par l’actualité internationale et les sujets de société.
Touche-à-tout, se destine au journalisme web ou au photojournalisme

 

La mécanique du cœur

La mécanique du cœur

Datas

La mécanique du cœur
Grâce à la multiplication des applications de rencontre, le téléphone est devenu le nouvel entremetteur. Photo : Théo Hesnard,Lydia Reynaud/EPJT

Tinder, Once, Happn, Fruitz… Les applications de rencontre connaissent un boom spectaculaire du nombre de leurs utilisateurs. Phénomène qui s’est amplifié avec le confinement. L’intelligence artificielle va de plus en plus loin dans l’assistance amoureuse. Mais les individus sont-ils prêts à soumettre leur libre arbitre et leurs sentiments aux mathématiques et à la science en échange d’une relation durable ?

Par Louise Grange, Théo Hesnard et Lydia Reynaud
Bande dessinée : Inès Allahverdian/Académie Brassart-Delcourt

ous, voudriez-vous savoir quand vous tombez amoureux ? Selon une étude du groupe Havas sortie en juillet 2019, 25  % des gens souhaiteraient qu’une application leur dise lorsqu’ils le sont. Malgré la croissance du nombre de divorces dans le monde occidental, le fantasme de l’amour éternel persiste. La pression est énorme. Tout nous pousse à y croire. Et les écrans ne sont pas en reste. Il existe près de 1 500 sites et applications dédiés à la vie amoureuse dans le monde. Mais jusqu’où vont-ils ?

Jean – appelons-le Jean – cherche l’amour depuis sa séparation, il y a trois ans. Il a d’abord testé les applications post-rupture, celles qui sont capables de faire gagner du temps et de vite retomber sur ses pieds.

C’est en tout cas ce que promet Mend, une application américaine. Son slogan : « Nos experts vous aideront à vous sentir mieux 58 % plus vite. » Développée dans 195 pays, ce concept de coaching offre un soutien personnalisé à ses utilisateurs. Messages audio d’un coach (en réalité le résultat d’un algorithme car c’est un robot et non un expert qui vous conseille), réunions, témoignages sont censés aider à guérir un chagrin d’amour le plus rapidement possible

Mend donne ainsi des conseils aux personnes fraîchement célibataires afin de leur donner l’élan pour repartir à la recherche d’une nouvelle relation sans se morfondre pendant des mois. Selon elle, il suffirait de vingt-huit jours pour se remettre d’une relation.

Cette promesse est une pression supplémentaire. Il faut être productif tout le temps, même dans ce type de relation et ne pas perdre du temps, jamais.

L’ADN, futur allié des applis

Véronique Kohn, psychothérapeute spécialiste des relations amoureuses, nuance les dangers de ces applications : « Normalement, nous avons besoin de cette période de deuil. Mais ce n’est pas une vérité absolue. Ils peuvent toujours essayer de redécouvrir les avantages de la vie de célibataire grâce aux applications, mais cela ne suffira pas. Il faudra affronter un jour cette rupture. » Jean ne fait pas partie de ces sceptiques. Les questions sur l’intimité, la sécurité ou la pression sociale que ces applications posent, rien ne l’effraie.

Suite à sa rupture et à son expérience sur Mend, Jean ne tarde pas à s’inscrire sur des sites de rencontre. Les chances de trouver quelqu’un sont infinies grâce aux 57 millions d’utilisateurs de Tinder ou aux 60 millions d’utilisateurs d’Happn. Mais ces intermédiaires ne lui font vivre que des histoires éphémères. 

Mais finalement, lassé par toutes ces formules pour trouver la femme de sa vie, il cherche quelque chose de plus radical et de définitif. Il ne supporte plus l’aléatoire des rencontres et l’angoisse d’une possible séparation.

Jean découvre alors l’entreprise américaine Pheramor qui, grâce à une analyse d’ADN, lui promet de trouver l’âme sœur. Pour une trentaine d’euros, il obtient un kit de prélèvement d’ADN et le contact de la personne compatible : l’élue de son cœur à n’en pas douter.

L’entreprise texane s’appuie sur onze gènes liés aux phéromones puis analyse les réseaux sociaux de l’utilisateur. Jean a-t-il trouvé le recours ultime à sa détresse amoureuse ?

Il n’est pas le seul à être séduit par cette fusion de l’amour et de la science. Un rapport de l’agence de communication BETC, L’Amour à l’ère du digital, examine les tendances amoureuses dans 37 pays différents. Ils ont interrogé ce qu’ils appellent des prosumers, des utilisateurs précurseurs qui définissent les tendances dans les

six à dix-huit mois à venir. Cette étude indique que 34  % d’entre eux aimeraient que les applications de rencontre comprennent des analyses ADN.

L’IA à l’assaut de l’amour

Intéressé, Jean découvre les nouvelles méthodes et outils technologiques existant à l’étranger. Les usages et les cultures font que les applications de rencontre et leur aspect parfois scientifique ne sont pas appréhendés de la même manière. Certaines se fondent sur des applications déjà existantes afin de garantir la compatibilité sur le long terme des utilisateurs.

En Chine, par exemple, l’application de notation citoyenne Sésame Credit, qui donne une note au comportement civique de l’utilisateur (en fonction de ses habitudes de consommation, de ses fréquentations), collabore depuis 2015 avec une des plus grosses plateformes de rencontre du pays, baihe.com. Cela permet aux usagers de joindre leur score à leur profil. Si l’algorithme utilise les préférences et les données apportées par l’utilisateur, il s’appuie également sur le score social pour mettre en relation des personnes du « même niveau ».

Cette omniprésence et l’influence croissante des nouvelles technologies et de l’intelligence artificielle sur les relations amoureuses ont été étudiées par le rapport L’Amour à l’ère du digital.  Celui-ci détermine quatre typologies autour de quatre critères : la passion, l’utilitarisme, le libre arbitre et l’assistanat. Ces catégories permettent de classer la culture de certains pays et de déterminer vers quels systèmes peuvent tendre ces populations et s’ils sont plus ou moins sensibles à la technologie.

Ainsi, il existe les traditionalistes, les passionnés, les performants et les amoureux des nouvelles technologies (iLovers). Ils comparent les goûts et les pratiques amoureuses entre ces typologies. Par exemple, alors que 40  % des prosumers du Vietnam (iLover) souhaiteraient avoir un coach digital afin d’améliorer leur jeu relationnel, le chiffre ne sera que de 8 % en Allemagne (performant).

Si Jean a choisi volontairement la démarche de recherche ADN, ce n’est pas très bien vu autour de lui. En effet, la France est l’un des pays les plus réfractaires à cette soumission aux technologies amoureuses. Elle tient à son libre arbitre et n’est pas encore prête à laisser le contrôle de ses relations à des algorithmes.

D’après l’étude L’Amour à l’ère du digital, le hasard et la passion prennent chez nous le dessus sur le pragmatisme. Si les applications de rencontre ont du succès dans l’Hexagone, elles sont, pour la plupart de ses utilisateurs, de simples médiatrices pour rencontrer de nouvelles personnes. La quête d’un partenaire pour fonder une famille n’est pas le but premier du jeu.

Pour 70  % des Français, l’amour est une aventure et ne se conçoit pas comme un but en soi.

Fidéliser les célibataires

Avant de s’en lasser, Jean a passé de nombreuses heures sur ces applications. Il est resté quelques années, le regard rivé sur son écran à regarder des profils, à swiper left ou right (faire glisser son doigt pour valider ou non une personne), à discuter, rencontrer, puis à ghoster (disparaître sans rien dire) .

Il a mis du temps à se lasser. Et pour cause, les applications de rencontre ont pour but de conserver le plus longtemps possible leurs clients. C’est pour cela que de plus en plus d’utilisateurs se retrouvent piégés et ne parviennent pas à les quitter.

Comment ces applications tiennent-elles captives alors qu’elles ne devraient être qu’un moyen et non une fin ? Sébastien Pigati, co-créateur de l’application Waiter.love avec Yves Nevchehirlian, regrette les méthodes d’aujourd’hui : « Il faut rencontrer du monde sans arrêt, cela devient du zapping social. » C’est une forme d’addiction créée et recherchée par les créateurs d’application afin de fidéliser les usagers.

L’amour serait-il une consommation comme une autre ? Sur Tinder, l’utilisateur cumule un score à son insu. C’est ce qu’a découvert la journaliste Judith Duportail dans son enquête racontée dans L’Amour sous algorithme, ce score serait le résultat d’une formule mathématiques calculant notre taux d’attractivité (le pourcentage de succès sur l’application). 

Pression et multitude de choix

L’interface nous propose ainsi des profils de personnes ayant un score équivalent au nôtre. 

Mais là où l’application joue sur nos sentiments et notre ego, c’est lorsque, de temps en temps, elle nous propose des profils avec un score un peu plus élevé, boostant alors notre ego et notre besoin de reconnaissance.

Certains adeptes d’application de rencontre ne se contentent plus d’un réseau. Ils s’inscrivent sur plusieurs plateformes afin de maximiser leur chance de réussite et de voir un maximum de profils.

Jean a donc eu le sentiment qu’il était toujours possible de rencontrer quelqu’un de mieux. Il souhaite désormais être certain de son prochain choix. C’est pour cela qu’il s’est tourné vers la recherche ADN.

Car l’espoir de toujours trouver mieux rend à la fois la suppression de l’application presque impossible mais également l’engagement dans une relation durable plus compliqué. Comment décrocher  ?

Ce sont les applications elles-même qui ont pris l’initiative de calmer cette frénésie. Elles font le pari de proposer moins de profils. C’est le cas de Once et de Waiter.love qui limitent le nombre de matchs par jour.

« Nous nous sommes aperçus qu’il y avait beaucoup de déviances parmi les applications de rencontre. Elles subsistent grâce à la fidélisation des utilisateurs. Une application ne devrait pas s’utiliser sur la durée », pointe Sébastien Pigati.

On limite la surconsommation des rencontres afin de s’assurer le succès sur le long terme.

Les applications permettant de trouver l’amour sont prépondérantes dans les sociétés actuelles. Mais l’amour ne se rationalise pas. Plus de pression et trop de choix, les utilisateurs, comme Jean, finissent par se perdre au milieu de toutes ces aides et ces outils qui sont censés rendre les rencontres plus faciles.

Pour les aider à s’y retrouver, un nouveau marché s’est ouvert, celui d’assistant pour les applications. L’entreprise Net Dating Assistant, créée par Vincent Fabre en 2011, accompagne l’utilisateur afin de maximiser ses chances de succès. Pour des tarifs allant de 200 à 600 euros, de la création de son profil aux premiers messages, ces assistants draguent à votre place.

Traduction du schéma issu du rapport de l’agence de communication BETC, L’Amour à l’ère du digital (2019) relatif à la pression ressentie par des individus au fur et à mesure des relations

Ces nouveaux entremetteurs jouent de notre besoin de toujours trouver mieux et plus largement d’être dans le progrès constant. Selon Valentin Lefèvre, l’un des auteurs de l’étude L’Amour à l’ère du digital, les technologies du numérique ont, certes, rendu le contact plus instantané, mais elles n’ont pas rendu les relations plus simples.

Au contraire, cela a brouillé les pistes : « Maintenant, il faut faire de nombreux matchs, parler aux gens, être divertissant. La quête s’est transformée. La pression est présente tout le temps, avant, pendant et après. » Et de préciser : «  L’amour est devenu une sorte de parcours d’achat pour trouver sa voiture, tout devient plus compliqué. On pense notre relation amoureuse comme une recherche commerciale . »

Malgré le confinement dû à la Covid-19, qui a modifié les relations aux autres, les applications de rencontre n’ont pas été délaissées. Elles se sont même adaptées notamment grâce aux rencontres par visio pour pallier l’absence de contact réel. Dimanche 29 mars 2020, l’application Tinder a enregistré son record mondial de swipes, avec un total de 3 milliards dans la journée. Lors du confinement, il y a eu 23 % de conversations sur Tinder en plus dans l’Hexagone, pour une durée moyenne également en hausse de 23 %.

La plateforme a d’ailleurs rendu gratuite une de ses fonctionnalités pendant cette période particulière : découvrir des profils d’autres villes que la sienne. L’utilisation des nouvelles technologies dans les relations a largement été intégrée en France.

Certes, l’intelligence artificielle comme entremetteuse n’est pas encore admise dans notre société.

Néanmoins cette utilisation massive des réseaux de rencontres et les répercussions que l’épidémie aura sur les rapports humains pourraient pousser les « passionnés » à délaisser leur libre arbitre. Ils risquent de vouloir, comme Jean, mettre fin à ces rencontres éphémères et s’assurer un partenaire. Qui aura le dernier mot ?

La bande dessinée a été réalisée dans le cadre d’un partenariat entre l’École publique de journalisme de Tours et l’Académie Brassart-Delcourt.

Louise Grange

@grange92
23 ans.
Étudiante en journalisme à l’EPJT.
Passionnée de cinéma, de sujets de société et de nouvelles technologies.
Passée par L’Éléphant et Ouest-France. Se destine au journalisme audiovisuel.

Théo Hesnard

@theo_hesnard
23 ans.
Étudiant en journalisme à l’EPJT.
Passionné par la politique et les nouvelles formes d’écriture.
Passé par « Télématin » à France 2 et Le Parisien.
Aimerait plus tard faire de la télévision.

Lydia Reynaud

@LydiaReynaud
27 ans.
Étudiante en journalisme à l’EPJT.
Passionnée par la culture, les sujets de société et la politique.
Passée par Sud Ouest et Dordogne Libre.
Se destine à la presse écrite ou à la radio.

Calais, les associations en première ligne

Calais, les associations en première ligne

Calais

Les associations en première ligne

A Calais, l’interdiction de distribuer de la nourriture aux migrants dans le centre-ville soulève l’indignation des associations, d’autant que cette décision a été prolongée.

Par Paul Boyer (texte, photo, video)

Le 10 septembre 2020, la préfecture du Pas-de-Calais interdisait « toute distribution gratuite de nourriture » aux exilés en transit à Calais par des associations non mandatées par l’Etat. Une décision qui est intervenue quelques mois seulement après le démantèlement de l’un des plus grands campements (juillet).

Prévue pour s’appliquer jusqu’à la fin du mois de septembre, elle a été prolongée jusqu’au 19 octobre et étendue à de nouveaux quartiers. La préfecture du Pas-de-Calais estime en effet qu’elle a « permis de réduire les troubles à l’ordre public ».

Cet arrêté porte des « atteintes graves et manifestement illégales (…) à plusieurs libertés fondamentales », estiment pour leur part douze ONG et associations, dont Auberge des migrants et Calais food collective. Ces associations estiment que les migrants seraient encore plus de deux mille en transit dans la ville portuaire.

Le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, a récemment réagi face à l’indignation des associations. Il a expliqué que la mesure a été prise « à la demande de la maire de Calais » pour mettre fin aux « distribution de repas anarchiques ». Interrogée, la mairie n’a pas souhaité répondre à nos questions.

Malgré cette interdiction, des centaines de bénévoles continuent leurs maraudes. François Guénoc, vice-président de l’association Auberge des migrants, explique que « malgré cet arrêté, nous allons continuer coûte que coûte à distribuer des repas, sans quoi des dizaines d’exilés pourraient mourir de faim ».

Violences conjugales   Le calvaire des enfants témoins

Violences conjugales
Le calvaire des enfants témoins

Violences conjugales

Le calvaire des enfants témoins
Photo de couverture : Chadi Yahya/EPJT

Sans dispositif uniformisé sur le territoire, la prise en charge des enfants témoins des violences familiales tient souvent du hasard. Avec le confinement, elles ont augmenté, rendant la situation d’autant plus problématique.

Par Sophie Podevin et Chadi Yahya
Bande dessinée : Benoit Potel/Académie Brassart-Delcourt

De 16 à 19 ans j’ai cumulé foyers, fugues. J’ai fini SDF. J’ai frôlé bien des chemins dangereux : alcool, vols, drogues, prostitution. Trop d’excès, trop de problèmes… Mais j’ai tenu le coup ! » Stéphanie* hésite à tout raconter. Elle a répondu à notre appel à témoin sur Twitter timidement, sûrement plus par devoir que par envie. Elle se livre sur les cris et les coups qu’il y avait chez elle mais également sur son arrêt de « l’école, à 18 ans malgré un bon niveau », à cause de ces problèmes.

Stéphanie est ce que l’on appelle aujourd’hui un ancien enfant « co-victime ». Elle a été témoin d’une violence conjugale répétée et chronique au sein de sa famille pendant son enfance sans jamais être prise en charge.

Au téléphone, Christine*, retraitée francilienne de 64 ans, s’étonne encore d’arriver à raconter son passé sans pleurer. Elle revient sur une histoire d’enfant intériorisée pendant plus de vingt ans : « À l’époque, il n’y avait pas de suivi ni de prise en charge. On n’en parlait pas. Pourtant, ça aurait pu me permettre de me reconstruire plus rapidement… »

Dessin : Benoit Potel/Académie Brassart-Delcourt

Elle l’assure, elle n’a jamais été battue. Ce ne fut pas le cas de sa mère. Ce sentiment d’impuissance et de peur envers ce beau-père violent fait trembler sa voix… ou peut-être est-ce le téléphone ? Christine préfère raconter cette histoire rapidement.

En 2019, il y a eu 149 féminicides selon le collectif Féminicides par compagnons ou ex. Ce chiffre cache en réalité des milliers de foyers abritant une violence conjugale parfois quotidienne. On estime à 140 000 le nombre d’enfant qui vivent tous les jours avec ces violences.

Une dénomination indispensable

Ces enfants ne sont pas que des témoins. Ils sont également victimes, ou plutôt co-victimes, de ces violences. Sans les subir physiquement, ils souffrent de conséquences psychologiques importantes. Nadine Lorin, déléguée départementale aux droits des femmes et à l’égalité de l’Indre-et-Loire, explique que cette évolution de la dénomination est indispensable.

Infographie des violences conjugales en France. Réalisation : Sophie Podevin/EPJT

L’Observatoire nationale des violences faites aux femmes estimait dans un rapport publié en novembre 2019 que pas moins de 60 % des enfants exposés aux violences conjugales sont susceptibles de souffrir de trouble de stress post-traumatique.

Christine connaît bien ces traumatismes : « Je fais des cauchemars récurrents où j’essaie de sauver ma mère dans des situations où je ne peux rien faire. Je me réveille en sueur. » Pour lutter contre les différents démons, le soutien psychologique est indispensable.

Co-victime, ça veux dire quoi ?
Lors de violences conjugales, les enfants ne sont pas de simples témoins. La violence familiale crée un climat de vie quotidienne marqué par l’insécurité, l’instabilité et l’imprévisibilité pour l’enfant. La présence chez un grand nombre d’entre eux de troubles de stress post-traumatique en fait des co-victimes. Cette dénomination est importante puisqu’elle permet de reconnaître la nécessité de leur apporter de l’aide. Effectivement, sans accompagnement du développement de l’enfant vers l’âge adulte, les dangers tels que la culpabilité ou la reproduction des faits persistent.

Contre les violences conjugales, il existe de nombreux dispositifs sur le territoire français. En revanche, ceux qui prennent en charge les enfants sont plus rares. Coline, étudiante en droit, se souvient de son père, violent et alcoolique. Elle le défend en expliquant qu’il « est tombé dans l’alcool à cause de son propre père qui avait plusieurs fois tenté de tuer sa mère ». Ce n’est pas quelque chose dont on se sort facilement.

Dessin : Benoit Potel/Académie Brassart-Delcourt

La jeune femme se rappelle en revanche davantage des violences des forces de l’ordre contre son père. Coté prise en charge, elle résume : « Le psychologue pour enfants me faisait juste dessiner. » Aujourd’hui, les problèmes de non ou de mauvaise prise en charge des enfants co-victimes doivent être pris au sérieux.

Cette question a été d’autant plus d’actualité lors du confinement. Pour être pris en charge, il faut d’abord être reconnu comme étant co-victime de violences. Un des premiers espaces d’identification reste l’école où des milliers d’enfants se rendent tous les jours. Mais pendant le confinement, l’école est restée fermée.

« L’an dernier, on a renvoyé un élève après un conseil de discipline. On a appris deux ou trois semaines plus tard que sa mère était victime de violences conjugales. » 
Amaury Lehmann
principal du collège Jean-de-La-Bruyère à Tours

Avant l’arrivée du Covid-19, Judith Billochon, infirmière scolaire dans plusieurs établissements de Tours, expliquait qu’elle était souvent la première personne à qui ces enfants co-victimes venaient se confier. Le plus important, selon elle, est de « leur expliquer qu’ils ne sont pas responsables ».

Cependant, les histoires personnelles des enfants restent souvent bien cachées. Le principal du collège Jean-de-La-Bruyère, à Tours, Amaury Lehmann, est réaliste. « L’an dernier, on a renvoyé un élève après un conseil de discipline. On a appris deux ou trois semaines plus tard que sa mère était victime de violences conjugales. »

Il fait tout de même confiance à son équipe pédagogique et médicale, dont Judith Billochon, pour repérer les enfants qui souffrent en silence.

Pour cela, il existe une liste de symptômes (fatigue, parents absents, difficulté à gérer ses émotions, violences, etc.). Dès lors que cinq critères concordent, on suppose qu’il y a un risque de violences dans la vie privée de l’enfant. « C’est en quelque sorte un indicateur de mal-être. Mais on ne peut pas forcément connaître l’origine de ce mal », explique Amaury Lehmann.

Si un enfant en danger est repéré par l’infirmière scolaire de son établissement, son cas peut être transmis à l’assistante sociale scolaire. En fonction du témoignage de cet enfant et de l’enquête réalisée par les services sociaux, un signalement au procureur de la République peut être effectué.

Ce dernier pourra ainsi ouvrir une enquête judiciaire et l’enfant co-victime bénéficiera potentiellement d’un suivi médical et psychologique. Si ce système fonctionne pour les enfants battus, ceux qui ont des traces visibles sur le corps, cela reste encore de la théorie pour les co-victimes.

Des structures spécialisées

L’accompagnement des enfants vers une prise en charge psychologique en cas de violence se fait dans le milieu médical. Certains hôpitaux possèdent des unités d’accueil pédiatriques enfants en danger (UAPED). Celles-ci permettent d’auditionner les enfants victimes de violences une seule fois, en présence d’un personnel médical formé et d’enquêteurs au service de la justice. Mais tous les hôpitaux n’en sont pas encore pourvus.

C'est quoi une UAPED ?
Imaginées en 1997 par La voix de l’enfant, les unités d’accueil médico-judiciaires pédiatriques servent à recueillir le témoignage d’un enfant tout en le protégeant. Fin 2019, la nomenclature a évolué pour devenir unités d’accueil pédiatriques enfants en danger. Situées dans les services de pédiatrie, elles sont composées d’équipes pluridisciplinaires. Les mineurs peuvent alors se livrer qu’une seul fois devant magistrats, pédopsychiatres et psychologues, gendarmes et policiers, médecins légistes, travailleurs sociaux, associations de protection de l’enfance et d’aide aux victimes, etc.

Au CHU d’Angers, un système de prise en charge médico-judiciaire réservé aux enfants victimes de violences existe depuis 2005. Pilotée par Estelle Darviot, la Permanence et accueil pédiatrique pour les enfants en danger (Paped) est l’une des unités les plus anciennes de prise en charge des enfants sur le territoire.

Elle permet à la fois de recueillir des témoignages indispensables à la justice et de faire passer des examens médicaux aux mineurs dans un environnement sécurisé.

Une trentaine d’enfants sont témoin du meurtre d’un de leur parent chaque année à la suite de violence. Ils souffrent tous d’un grave syndrome post-traumatique. Hélas, il est probable qu’ils ne puissent pas être pris en charge par la Paped.

Visite guidée de la Paped avec la pédiatre Estelle Darviot, du CHU d’Angers. Réalisation et photos : Sophie Podevin/EPJT

« On accueille environ 600 enfants par an ici. Si on ajoute la prise en charge des enfants co-victimes, on doublerait facilement ce chiffre. »

Estelle Darviot, pédiatre urgentiste au CHU d’Angers

« On accueille environ 600 enfants par an ici, soupire Estelle Darviot. Si on ajoute la prise en charge des enfants co-victimes, on doublerait facilement ce chiffre. »

La pédiatre explique que la justice a besoin de preuves alors qu’un enfant co-victime ne porte pas de « marques visibles » sur son corps. Donc, pas de place pour la prise en charge des centaines de Stéphanie ou de Christine dans cette unité. Mais alors, où ?

Seulement 130 kilomètres plus loin, à Tours, la prise en charge est encore différente. Sans UAPED, les enfants qui arrivent

 au CHU Clocheville avec de probables séquelles psychologiques se retrouvent dans la petite salle Pégase des urgences pédiatriques. Cette pièce, aménagée comme un salon, permet de parler avec un enfant seul ou avec ses parents.

« Nous avons mis en place des protocoles d’hospitalisation obligatoires pour protéger l’enfant quand nous avons des doutes pendant une consultation, explique la pédiatre Annie Urvois-Grange. Par exemple, un enfant de moins de 1 an avec une fracture alors qu’il ne peut pas encore marcher, cela pose question. » L’hospitalisation systématique permet de faire un point avec l’assistante sociale le lendemain et de contacter les structures adaptées.

La Dr Urvois-Grange est devenue référente du service sur ces questions à force d’expérience. Depuis 2007, elle contacte les associations, la justice, la police et tous les acteurs locaux qui peuvent l’aider dans la protection des enfants qui arrivent aux urgences.

Les nouvelles mesures du Grenelle
Lors du Grenelle contre les violences conjugales organisé par la secrétaire d’État Marlène Schiappa durant l’automne 2019, le gouvernement a annoncé de nouvelles mesures pour la protection des enfants. Parmi les cinq mesures du Grenelle concernant ces derniers, il est prévu que l’aide sociale à l’enfance réalise systématique un état de la situation. Les dispositifs regroupant le secteur médical et celui judiciaire, connu alors sous le nom d’UAMJP, doivent également être généralisés à tout le territoire.
Là encore, si les enfants battus sont pris en charge le mieux possible, les violences psychologiques sont bien souvent invisibles. La pédiatre évoque les adolescents souffrants de troubles alimentaires ou de grave dépression, etc. Mais peu d’enfant co-victimes de violences passent par la salle Pégase.

Le Dr Urvois-Grange rappelle tout de même que chacun a l’obligation de déclarer des mineurs en danger quand il en a connaissance et qu’il existe un numéro d’urgence : le 119.

Dessin : Benoit Potel/Académie Brassart-Delcourt

La prise en charge des enfants co-victimes s’improvise donc en fonction des hôpitaux et des régions. Elle dépent des signalements qui sont faits ou non à la cellule départementale de recueil des informations préoccupantes (Crip).

Beaucoup d’associations agissent comme elles peuvent contre ces violences, comme La voix de l’enfant. Cette dernière lutte pour une « écoute et la défense de tout enfant en détresse quel qu’il soit et où qu’il soit ».

Mais les disparités sur le territoire restent énormes. Un enfant confiné dans les zones rurales, loin des grandes villes ou dans le sud de la France aura de fortes chances de ne pas être pris en charge, même en cas de violences avérées dans son foyer. En revanche, un enfant vivant en Seine-Saint-Denis pourra certainement bénéficier d’un des dispositifs les plus aboutis prévu pour lui sur tout le territoire français.

Carte interactive des différents dispositifs évoqués pour la prise en charge des enfants co-victimes. Réalisation : Chadi Yahya/EPJT

Aujourd’hui, il n’existe qu’un seul protocole de prise en charge systématique des enfants co-victimes de violences conjugales en France. Ce protocole pluridisciplinaire, impliquant l’Aide sociale à l’enfance, le procureur de la République, l’hôpital et le conseil général de Seine-Saint-Denis, a été créé à l’initiative d’Ernestine Ronai.

Cette ancienne psychologue scolaire, engagée depuis vingt ans dans la lutte contre les violences faites aux femmes, a fait face aux situations complexes et concrètes dans lesquelles se retrouvaient les familles victimes de féminicides lorsqu’elle organisait régulièrement des marches silencieuses.

Les enfants, orphelins de mère, se retrouvaient placés chez les oncles, tantes ou grands-parents soit du côté maternel en deuil, soit du côté paternel avec la famille de l’homme violent. Elle a estimé nécessaire de créer une prise en charge psychologique, médicale et sociale pour ces enfants.

Mettre l’enfant en sécurité

Créé en 2014, le protocole de Seine-Saint-Denis est unique en son genre. Il a permis à 28 enfants de 6 mois à 15 ans d’être mis en sécurité et d’être suivis par des professionnels juste après un féminicide.

La première étape de prise en charge d’un enfant est l’hospitalisation. Systématique, elle permet de laisser un temps pour évaluer au mieux la situation et le traumatisme vécu par l’enfant. Ce dernier reste à l’hôpital pendant une semaine avant d’être redirigé au mieux dans une structure d’accueil adaptée : famille d’accueil, foyer, appartement…

Ces dernières années, le protocole s’est élargi à la prise en charge d’enfants co-victimes témoins, plus seulement de féminicides, mais également de tentatives de féminicides. Pour Ernestine Ronai, la prise de conscience actuelle sur ces questions va permettre d’étendre cette prise en charge à d’autres villes, comme Lyon ou Lille.

« Nous sommes, entre guillemets, “victimes” de notre succès. Nous sommes reconnus pour notre prise en charge des enfants par l’Aide sociale à l’enfance »
Frédérique Martz,
directrice de Woman Safe

Pour tous ces enfants victimes de violences physiques ou psychologiques, de nouveaux dispositifs se développent depuis quelques années. C’est par exemple le cas de l’association Women Safe située à Saint-Germain-en-Laye dans les Yvelines.

L’association est spécialisée en victimologie et enn psychotraumatologie. En 2017, elle a étendu son organisation pluridisciplinaire de prise en charge des femmes victimes de violences aux enfants victimes ou témoins. « Nous sommes, entre guillemets, “victimes” de notre succès, note Frédérique Martz, la directrice et fondatrice de l’association. Nous sommes reconnus pour notre prise en charge des enfants par l’Aide sociale à l’enfance. »

La prise en charge d’un enfant dépend beaucoup de son lieu d’habitation, de la gravité des violences dont il est témoin ou encore de son entourage. Ils sont des centaines à devenir adultes en conservant ces blessures psychologiques.

Pour Stéphanie, citée en début d’article, sa psychologue joue un « rôle vital » dans sa vie. Christine, quant à elle, a vécue presque la moitié de la sienne avec des cauchemars et des images d’horreurs venus de son enfance.

En rentrant d’un diner chez ses cousins, elle a vu sa mère, le coup ensanglanté, sortir dans la rue pour échapper à son mari. « Il la menaçait avec un couteau… » Elle avait 10 ans. Il lui aura fallu près de trente ans pour « mettre des distances » et que la culpabilité ressentie s’amenuise grâce à un suivi psychologique.

(*) Les prénoms de certains témoins ont été changés

La bande dessinée a été réalisée dans le cadre d’un partenariat entre l’Ecole publique de journalisme de Tours et l’Académie Brassart-Delcourt.

Sophie Podevin

@sophie_podevin
24 ans
Étudiante en journalisme à l’EPJT
Bénévole au Labo des savoirs, passionnée de sciences et intéressée par la culture, le sociale et l’insolite.
Passée par Le Monde Académie (2016) et Radio Prun’.
Adepte de la bidouille et du montage vidéo, je commence aussi à tâtonner côté codage et data-journalisme.

Chadi Yahya

@ChadiYahya
23 ans
Etudiant en journalisme à l’EPJT
Franco-libanais passionné par la géopolitique et donc la couverture de l’actualité internationale, mais également par la politique, le sport et toutes les questions d’actualité.
Passé par Le Courrier de l’Ouest, La Nouvelle République – Centre Presse et, lors d’un service civique, par Radio Agora.
Se destine à la radio mais touche-à-tout.

Le hors-circuit des ordis

Le hors-circuit des ordis

Le hors-circuit des ordis

Photo : Coline Davy/EPJT. Animation : Axel Thomas/Académie Brassart Delcourt.

L’ordinateur a une durée de vie limitée : quatre ans en moyenne. Une fois jeté, cet objet du quotidien démarre un véritable périple du recyclage, au sein d’une filière regroupant un grand nombre d’étapes et d’acteurs.

Par Coline Davy, Victor Dubois-Carriat et Solène Gardré.
Illustrations
: Axel Thomas/Académie Brassart-Delcourt

Les gens jettent parfois n’importe comment. » Alex, le visage rougi par le froid, travaille à la déchèterie de la Milletière à Tours (37). Mains gantées et chaussures de sécurité aux pieds, il trie derrière les usagers.

Aujourd’hui, près de huit Français sur dix possèdent un ordinateur. Ces objets du quotidien sont vendus dans des quantité colossales : 835 millions ont été mis sur le marché en France en 2017, selon les derniers chiffres de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe). Les ménages sont les plus gros consommateurs.

Mais une fois leur vie terminée, les ordinateurs n’ont pas le droit au repos. Ils commencent un long voyage sur le chemin du recyclage.

Illustration : Axel Thomas/Académie Brassard Delcourt

Première étape : jeter l’ordinateur. Un geste pas évident. Beaucoup ne savent pas quoi en faire lorsqu’il ne fonctionne plus. Du coup, ils restent souvent au fond des placards. Dans les déchèteries, ils se retrouvent parfois au mauvais endroit. Ou avec des objets qui n’ont rien à voir. Aujourd’hui, dans le grand box qui accueille les petits déchets électroniques, Alex a trouvé un aspirateur au milieu des ordinateurs. « Il faut qu’on repasse derrière les gens avant que les camions de collecte passent. Sinon on se fait engueuler ! » 

Ces box de déchets d’équipements électriques et électronique (D3E) sont ensuite récupérés par une entreprise de collecte. À la déchèterie de la Milletière, les camions passent cinq fois par semaine ramasser les ordinateurs. « Ici, ça fait une dizaine d’année qu’on a organisé le tri de ces machines », explique Alex.

La filière de traitement des D3E a été mise en place en 2006, par une directive de l’Union européenne. Depuis, les déchèteries municipales sont habilitées à les recevoir. Au total, la collecte est considérable : 750 667 tonnes d’équipements ont été ramassés en 2017. Un chiffre en constante augmentation. 

« C’est toujours la même question qui revient : où est-ce que je peux me débarrasser de mon ordinateur ? »

Margot Schmitt

C’est une jeune filière, alors le réflexe de tri n’est pas encore évident. Au Sepant, une association de défense de l’environnement en Touraine, on en est bien conscient. « Cette réglementation récente fait qu’il y a encore trop peu de prévention, explique Margot Schmitt, sa chargée de mission développement durable. C’est toujours la même question qui revient : où est-ce que je peux me débarrasser de mon ordinateur ? »

Face à cette méconnaissance, quelques initiatives sont mises en place. À Tours, la métropole a créé une équipe chargée d’aider les usagers à trier leurs déchets : les « ambassadeurs du tri », six personnes qui sensibilisent les particuliers sur la question. Et, depuis 2015, le camion TriMobile fait le tour des marchés une à deux fois par mois pour récupérer des petits matériaux électroniques. 

Ces initiatives restent peu nombreuses et peu ambitieuses. « Même si l’objectif de collecte de 45 % a été rempli en 2017, cela reste bien trop peu. Surtout au vu du nombre d’acteurs impliqués qui pourraient se mobiliser », note Margot Schmitt. 

Car le tri des ordinateurs fait appel à beaucoup d’entreprises. Pour toutes les coordonner, des entreprises à but non lucratif agréées par l’État ont fait leur apparition : les éco-organismes. En France, il en existe deux.

Sources : Ademe (2017) et Ecosystem

Ecosystem est l’une d’elles. « Nous organisons la collecte et le recyclage sur toute la France, dans un maillage qui fait interagir de nombreux partenaires », explique Mélissa Bire, sa chargée de communication. L’eco-organisme est basé à Paris mais a des antennes un peu partout en France.

Les producteurs d’ordinateurs sont les premiers acteurs auxquels Ecosystem a affaire. Car celui qui fabrique un objet doit se rendre compte que les déchets générés ont un impact. Le principe du pollueur/payeur, énoncé par l’article L 110-1 du code de l’Environnement, s’applique donc aux D3E. 

Les vendeurs d’appareils électriques ont aussi une responsabilité, celle de récupérer les déchets. Mais cela ne concerne que les enseignes avec une certaine surface de vente. À Tours, c’est le cas du magasin Darty. À côté des rayons où s’exposent des machines neuves et rutilantes, des bacs en carton estampillés Ecosystem sont disposés pour récupérer des petits débris électroniques. 

Pour les plus gros objets, comme les ordinateurs, il faut les donner aux caissières. Ces éléments filent ensuite à l’arrière du magasin, au service après-vente. Ici, une partie des ordinateurs est reconditionnée. L’autre part vers le recyclage.

Le démontage d’un ordinateur chez Microgate, Tours. Photo : Solène Gardré/EPJT

Mais de petites entreprises récupèrent aussi ces déchets électroniques, par conscience écologique. C’est le cas de Microgate, à Tours, qui vend et répare du matériel électronique.

Dans ce petit magasin installé en centre-ville, une seule salle accueille les clients, pour beaucoup des habitués. L’arrière-boutique est plus sombre et encombrée. Devant leur établi, des informaticiens démontent et remontent divers appareils électroniques. 

« Nous réparons toujours quand c’est possible », indique Julien Degremont, le chef d’équipe. Le magasin reconditionne un maximum d’appareils et dirige les composants irréparables vers le chemin du recyclage, même si la loi ne l’y oblige pas. « Nous avons des aides de l’État pour effectuer ces démantèlements », concède le chef d’équipe.  

La durée de vie des unités centrales est d’environ huit ans, mais ce chiffre tombe à quatre pour les portables. « Ils sont plus performants et moins polluants. Mais ils sont aussi plus compacts, les composants sont donc difficilement remplaçables », explique Julien Degremont.

Les salariés démontent les machines puis regroupent les composants par famille afin d’effectuer un tri qui correspond aux normes de traitement. « Un prestataire vient récupérer ces matériaux quand le stock est complet », précise Arnaud Ramond, le gérant de l’entreprise.  

Ces stocks de déchets électroniques, qu’ils proviennent de Microgate, de la déchetterie de la Milletière ou de Darty, se dirigent vers un même endroit : un centre de regroupement.

Voyage en tri inconnu

Sonia Rogey est responsable d’un de ces sites en Indre-et-Loire. « Je suis le départ de la filière de tri », explique-t-elle. C’est Ecosystem, grand coordinateur de la filière des déchets électroniques en France, qui fait appel à elle pour récupérer les stocks de déchets.

Vêtue d’un casque et d’une veste jaune fluo, elle nous accueille sur son site où travaille une équipe de 15 personnes. Dans un ballet incessant, des camions chargent et déchargent leurs cargaisons. Les déchets se retrouvent dans des grandes caisses, dans un immense hangar éclairé aux néons. 

De nombreuses machines sont considérées comme des D3E et chacune a sa filière de valorisation. Pour les distinguer, un pré-tri s’effectue en déchetterie et dans les magasins. À leur arrivée au centre de regroupement, les appareils sont donc déjà séparés en quatre catégories : les froids, comme les frigos ; les hors-froid, comme les fours et machines à laver ; les écrans ; et les petits appareils ménagers (PAM), catégorie à laquelle appartiennent les ordinateurs. 

Ces derniers sont enfouis entre des pianos électrique sans bémol et des cafetières noircies. Au centre de regroupement, ils sont à nouveau triés pour repartir dans une filière spécifique, dédiée aux ordinateurs.

Tous ces objets cassés sont soigneusement étiquetés en attendant d’être rechargés dans les camions. Car dans les centres de tri se joue un autre acte important : l’identification. « Nous pesons chaque objet et l’identifions », confirme Sonia Rogey.

Les éco-organismes reçoivent ces informations et peuvent ainsi calculer le nombre d’appareils qui repartent vers le recyclage, ainsi que la quantité de déchets électroniques jetés annuellement en France. 

Un entrepôt d’un centre de regroupement de Derichebourg à Tours. Photo : Coline Davy/EPJT

Sur toute l’année, le rythme est plutôt régulier. « Nos camions partent en général trois fois par semaine, explique Mme Rogey. La plus haute saison, c’est en août quand les gens ont le temps de faire le tri et jettent leurs vieux appareils. À cette période, on fait partir un camion tous les jours. » 

La filière de tri des ordinateurs repose sur un large maillage territorial coordonné par Ecosystem : les ordinateurs de Sonia Rogey parcourent 350 kilomètres vers une entreprise du Grand-Est pour être démantelés. Mais au niveau local, de plus petites entreprises prennent également part à ce désossage.

Pour comprendre la complexité de ce processus, il faut visiter une entreprise de collecte et de démantèlement de produits électriques. Direction Tri 37, un petit acteur de ce secteur, dont le site principal est situé au sud de Tours. 

Cette PME tourangelle forme des personnes en réinsertion professionnelle à la gestion des déchets et au démantèlement d’ordinateurs. Son directeur, Éric Lachabrouilli, supervise une cinquantaine de salariés.

Reportage chez Tri 37, La Riche. Photos : Coline Davy et Solène Gardré. Montage : Solène Gardré/EPJT.

Dans trois hangars tôlés, les employés réceptionnent 30 tonnes de déchets par mois, tout genre confondu. Ils sont empilés dans des bacs jusqu’au plafond. Les ordinateurs, déchets complexes, sont triés à part. 

Direction la salle de démantèlement où une petite équipe s’active à les désosser sur des établis. À Tri 37, cette étape se fait manuellement. 

Les mains protégés par des gants, les employés démontent des ordinateurs fixes et en extraient une multitude de composants : cartes graphiques, câbles, châssis métalliques, cartes mère, lecteurs, disques durs et alimentations électriques… Ces matériaux sont ensuite regroupés par catégorie dans des bacs où ils attendent de partir pour être valorisés, chacun dans sa propre filière. « Le châssis en métal, par exemple, repart dans un réseau de ferraille », explique Éric Lachabrouilli.

L’ordinateur, un déchet largement valorisé

Tri 37 reste cependant un petit acteur dans le secteur du démantèlement des ordinateurs.  En Touraine, Véolia et Paprec se partagent le marché. Dans ces entreprises, le processus se fait en partie à la main, mais aussi grâce à des technologies robotiques de pointe. 

« Les écrans sont séparés de leur base et les batteries sont extraites manuellement si cela est possible, explique M. Grimaud, ingénieur chez MTB, une entreprise spécialisée dans le recyclage des métaux non ferreux. Puis le reste est déchiqueté. »

« Les constructeurs ne dévoilent pas tous les composants à cause du secret industriel »

Guilhem Grimaud

Un tri très minutieux commence alors. Les morceaux des ordinateurs broyés défilent sur des tapis roulants où ils sont triés par des robots. « La ferraille est extraite par de gros aimants, les cartes électroniques et le plastique par tri optique ou par un système de flottaison… » Chaque matériau repart ensuite vers sa filière de valorisation.

« La valorisation désigne à la fois le recyclage et l’incinération avec production d’énergie, explique M. Grimaud. Un déchet est considéré comme valorisé si 60 % de l’énergie produite par la combustion est récupérée. » Le processus de démantèlement de Paprec et de Veolia permet de valoriser un grand nombre des composants d’un ordinateur. Selon les chiffres d’Ecosystem, en France 95 % des matériaux de cette machine sont valorisés.

Nous avons contacté Véolia pour visiter une de leurs usines de traitement. Mais l’entreprise nous a indiqué que ces bâtiments n’étaient pas ouverts au public, protégés par le secret professionnel. Les technologies de pointe utilisées sont en effet jalousement gardées par des industriels. C’est ce qu’explique Guilhem Grimaud : « Le secteur du recyclage des D3E est très concurrentiel. Les constructeurs ne dévoileront jamais tous les composants à cause du secret industriel.</em  »

Aujourd’hui, si 95 % des matériaux sont récupérés, 5 % présentent toujours beaucoup difficultés. C’est le cas des plastiques bromés et des plastiques noirs. Pour mieux comprendre le complexe processus de démantèlement dans les usines, partons voyager aux côtés de ces matériaux compliqués :

BD : Axel Thomas/Académie Brassart Delcourt

« Le tri parfait n’existe pas, même avec les technologies les plus abouties », avertit Guilhem Grimaud.  Un des défis du tri et de la valorisation des D3E est que les usines de démantèlement doivent réussir à séparer les matériaux nocifs, comme le plastique bromé, de ceux qui ne le sont pas.

Il faut aussi limiter les matériaux qui ne sont pas valorisables et qui deviennent des « déchets ultimes », impossibles à réutiliser. Dans les ordinateurs, c’est le cas de la mousse ou du caoutchouc qui sont enterrés dans des centres d’enfouissement.

En plus de ces déchets non-valorisables, qui peuvent poser un problème sur le plan sanitaire, Guilhem Grimaud pointe un autre défi dans le recyclage des ordinateurs : la multitude des composants. « La filière est organisée de telle sorte que tous les ordinateurs sont traités en mélange, quel que soit leur marque. Et aucun fabricant ne peut donner la composition exacte de ses ordinateurs. »

De plus, les compositions des machines varient au fil du temps : « Un ordinateur qui a 10 ans n’est pas le même qu’un ordinateur qui a 6 mois, poursuit Guilhem Grimaud. En tant que recycleurs, nous sommes parfois dépassés. » À cela s’ajoute une miniaturisation croissante des objets électroniques qui compliquent de fait la séparation de leurs composants. 

Enfin, au nom du secret industriel, le manque de communication entre les fabricants et les recycleurs est criant. Pour pallier cette lacune, les professionnels du recyclage démarchent de plus en plus les fabricants afin de mettre en place des processus de retro ingeniering.

Le principe est simple : concevoir des produits avec les recycleurs afin de faciliter leur traitement en fin de vie. Avec le principe du pollueur/payeur, les producteurs n’avaient qu’à payer. Grâce à ces méthodes, ils peuvent participer activement au recyclage et le faciliter. Mais il faut pour cela que tous les acteurs jouent le jeu.

Aujourd’hui, la filière des D3E en France fonctionne. Mais tout ce système est mis à mal si les produits ne peuvent pas être traités correctement en bout de chaîne. L’enjeu est de taille pour aboutir à une conception des ordinateurs plus transparente qui facilitera leur démantèlement et permettra de valoriser un encore plus grand nombre de composants. Un des défis actuels est donc le véritable dialogue entre fabricants et recycleurs.

La bande dessinée a été réalisée dans le cadre d’un partenariat entre l’Ecole publique de journalisme de Tours et l’Académie Brassart Delcourt.

Coline Davy

@Coline_Davy
21 ans.
Etudiante en journalisme à l’EPJT.
Passionnée par le sport.
Passée par Ouest France.
Souhaite poursuivre en presse écrite générale ou sportive.

Victor Dubois-Carriat

victorduboiscarriat@gmail.com
25 ans.
Etudiant en journalisme à l’EPJT.
Se passionne pour la critique médiatique, le journalisme local et la philosophie.
Est passé par le Magazine Négoce et Sud-Ouest.
Souhaite travailler en PQR et, à terme, créer un média.

Solène Gardré

@Gardre_Solene
24 ans.
Etudiante en journalisme à l’EPJT.
Passionnée par la vidéo et l’audio. Intéressée par la culture, les discriminations, l’alimentation.
Passée par France Bleu et Sud-Ouest.
Souhaite faire du journalisme multimédia qui rend l’actu accessible à tous.

Axel Thomas

23 ans 
@axelt.art
Souhaite devenir bédéaste en roman graphique de science fiction ou sur des sujets sociétaux.
Jeunes aidants, adultes avant l’heure

Jeunes aidants, adultes avant l’heure

Adultes avant l’heure

Illustration Juliette Steren/Académie Brassart-Delcourt
Ce sont des enfants ou des adolescents qui endossent des responsabilités qui ne sont pas de leur âge. Au chevet de leurs proches, ils assistent un parent, un frère, malade ou handicapé. Mais leur dévouement passe sous les radars des aides.

Par Mélanie Guiraud et Marie Lebrun

Bande dessinée : Juliette Steren/Académie Brassart Delcourt

Dans les salles de classe, dans les salles d’attente des médecins, ils sont là, discrets. Vous les croisez à la pharmacie en bas de chez vous ou dans un bureau administratif. Mais ils n’ont pas l’âge d’être là tout seuls. Ce sont des enfants et des adolescents plongés un peu trop tôt dans la vie d’adulte.

On les appelle les jeunes aidants. Ce terme, au premier abord, ne dit rien à personne. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) les définit comme des « prestataires de soins non-rémunérés ». Pour ces enfants, l’insouciance de la jeunesse s’est envolée. Chaque jour, ils se lèvent pour s’assurer qu’un être cher, malade ou handicapé, dispose de l’aide dont il a besoin. Un travail au quotidien qui demeure invisible. En témoigne Martin Streith François, 17 ans  : « Aidant, c’est un mot qui n’existe pas quand on n’est pas concerné. »

Pour ces jeunes, difficile de concilier vie scolaire et vie d’aidant. Fatigue, manque de concentration, isolement… Quand la situation devient trop pesante, certains d’entre eux décrochent du système scolaire.

C’est aussi l’histoire d’Anaïs Martinez. Cette jeune femme de 22 ans, qui souhaite devenir journaliste, a vécu sa jeunesse par procuration. Pendant près de dix ans, elle s’est occupée de son frère William, atteint du syndrome de Prader-Willi. Une maladie génétique rare qui se manifeste par un manque de tonus musculaire et des difficultés à s’alimenter.

« Il y a aussi des moments extraordinaires. Son hypersensibilité m’a fait découvrir une part d’humanité que n’ont pas les autres »

Anaïs Martinez

Pilote de ligne, le père est souvent absent. La mère qui, depuis la naissance, surveille les faits et gestes de son fils, est au bord de l’épuisement. Naturellement, Anaïs prend le relai de sa maman. À 11 ans, elle sait déjà trier le linge, faire une machine, ranger la cuisine. C’est devenu sa routine.

« S’occuper de mon frère, c’était épuisant psychologiquement et physiquement  », témoigne aujourd’hui la jeune femme. D’autant que William fait de nombreuses crises et se réveille toutes les nuits. Cependant elle tient à nuancer : « Il y avait aussi des moments extraordinaires. Son hypersensibilité m’a fait découvrir une part d’humanité que n’ont pas les autres. »

Mais l’année de son bac, l’étudiante n’arrive plus à se concentrer. Pour ne pas mettre en péril ses études, elle se résout à s’installer dans un studio dans le même immeuble que ses parents. De son petit frère, Anaïs n’est jamais très loin. Sa situation, elle ne la raconte pas, même à ses professeurs, ne souhaitant pas recevoir un traitement de faveur. À 20 ans, après des années d’accumulation, elle craque : « J’ai fait une dépression, je ne sortais plus, je n’avais plus envie de rien. »

Anaïs n’est pas une exception. Les jeunes aidants font souvent face à des problèmes de santé précoces. Mal de dos, troubles du comportement. Des anomalies que l’on ne devrait pas pouvoir diagnostiquer chez des enfants.

C’est le soir du 26 décembre 2014 que l’enfance de Martin, 12 ans à l’époque, bascule.

Profil type d'un jeune aidant

Enquête Novartis-IPSOS 2017, Qui sont les jeunes aidants, aujourd’hui en France ?, réalisée sur 501 jeunes aidants âgés de 13 à 30 ans. 

Deux policiers sonnent à la porte de la maison familiale à Yerres (Essone). Yves, son père, vient d’être percuté par une voiture. « Pronostic vital engagé. » C’est la seule phrase que retient Martin. Le soir, il dort chez un ami. Il n’a pas le droit de voir son père plongé dans le coma. Estimant qu’ils sont trop jeunes, le personnel hospitalier refuse la présence des enfants et des adolescents. Il refuse même de s’adresser à eux quand ils sont les seuls interlocuteurs présents. Mais quand il est question de ramener le patient chez lui, leur âge n’importe plus.

Ce décalage entre l’intérêt que leur porte le personnel soignant et les responsabilités qu’ils endossent au quotidien, la directrice de l’association Jeunes aidants ensemble (Jade) en a été témoin. En effet, Amarantha Bourgeois se souvient de l’histoire d’une jeune mère atteinte d’un cancer de la peau. Pour soulager ses démangeaisons, ses deux enfants devaient lui appliquer de la crème sur tout le corps, y compris sur les parties intimes.

« Notre médecine française ne s’inscrit pas dans une optique humaine. On oublie qu’à côté d’un patient, il y a une famille »

Hélène Rossinot

Le manque de considération à l’égard des aidants, la médecin spécialisée en santé publique, Hélène Rossinot, en a pris conscience pendant ses études. Auteure du livre Aidants, ces invisibles, elle témoigne : « Notre médecine française ne s’inscrit pas dans une optique humaine. On oublie qu’à côté d’un patient, il y a une famille. »

Lorsqu’elle rencontre les enfants de l’association Jade, elle fait face à des visages fermés. La directrice est obligée de la présenter à nouveau, en précisant :  « Non mais c’est une médecin sympa. » Avec du recul, la docteure en est persuadée, elle aussi a dû « ignorer des enfants qui étaient dans la pièce ». Maintenant, elle le sait, elle ne le refera jamais plus.

Dans leur maison familiale près de Paris, Martin et Emmanuelle, sa mère, racontent leur histoire : « Il y a la vie d’avant et celle d’après. » Aujourd’hui, Yves est handicapé à 80 %. Il est devenu dépendant de sa femme et de son fils. À peine assis, Martin se lève et se dirige vers la pièce du fond dans laquelle son père s’impatiente. Avec ironie, l’adolescent se compare à un sous-marin activant son « radar à soucis ». Prévention, action, réparation, c’est le triptyque qui rythme sa vie.

Invisible dans les hôpitaux, les jeunes aidants le sont aussi aux yeux de la loi. Ils pâtissent d’un cadre juridique qui ne les protège pas car leur attribuer un statut demeure impossible. Reconnaître les enfants aidants familiaux serait « admettre qu’ils sont en danger », explique à ce sujet Me Isabelle Gerdet, avocate en droit de la famille. En effet, leur dénomination est contraire à l’article 32 de la Convention internationale des droits de l’enfant qui régit le travail des enfants. « En aucun cas la loi prévoit que des enfants s’occupent de leur parent proche », poursuit l’avocate.

« Il faut d’abord mettre les jeunes aidants dans la lumière »

Nathalie Avy-Élimas

Le 23 octobre 2019, le gouvernement lançait le plan Agir pour les aidants. Il se donnait deux priorités pour les faire sortir de l’obscurité : sensibiliser l’Éducation nationale et le domaine médico-social pour repérer et orienter les aidants.

Sur les dix-sept mesures annoncées, deux seulement concernent les aidants mineurs. La première a pour objectif de mieux former les enseignants, les plus à même à déceler ces enfants. L’autre volet concerne l’aménagement du rythme scolaire.

« L’idée est de libérer du temps aux jeunes afin qu’ils puissent rencontrer un psychologue ou une infirmière directement à l’école », explique Nathalie Avy-Élimas, la députée du Val d’Oise à l’initiative du plan. Pour l’heure, cet aménagement est expérimenté en Occitanie et en Île-de-France pour une période de deux ans.

Problème, rien ne concerne la formation du personnel hospitalier alors qu’on a vu que sa relation aux jeunes aidants (ou son absence de relation) est difficile. Un manquement qui souligne un certain désengagement de l’État. « ll faut d’abord mettre les jeunes aidants dans la lumière », se justifie Nathalie Avy-Élimas.

Alors que la France balbutie ses premiers textes de lois, outre-Manche, la situation des aidants est encadrée depuis une vingtaine d’années. Au gouvernement, « nous marchons sur des œufs », confesse la députée.

Mais comment repérer les jeunes aidants familiaux quand eux-mêmes n’ont pas conscience de leur situation ? Présents par amour et par soutien pour leur proche, beaucoup se sentent fiers d’avoir ce rôle. L’association Jade leur offre un temps de répit. En 2014, la psychologue-clinicienne Françoise Ellien et la réalisatrice Isabelle Brocard s’associent pour fonder les « cinéma-répit ».

Unique en France, ce huis-clos de deux semaines permet aux jeunes aidants de se retrouver. Mais également d’utiliser le septième art comme thérapie, pour mettre des mots sur leurs maux. Depuis cinq ans, l’association prend en charge 24 jeunes dans l’Essonne et en Occitanie, 9 dans la région Provence-Alpes-Côte d’Azur. Elle prévoit l’ouverture d’autres ateliers cinéma-répit en Corrèze, en Normandie et en Eure-et-Loir.  

Son combat contre l’invisibilité des jeunes aidants, l’association le mène aussi auprès des instituts de statistiques pour avoir un recensement plus juste de leur nombre. En effet, la dernière étude réalisée par la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Dress) date de 2008. Elle estimait le nombre de jeunes aidants entre 500 000 et 1 500 000 et ne prenait pas en compte les enfants de moins de 16 ans.

Une imprécision de taille qui contribue à les invisibiliser. C’est d’ailleurs sur cette même étude, vieille de onze ans, que le gouvernement a basé son plan. Dès lors, les associations d’aidants familiaux élaborent leur propre recensement.

En 2017,  une étude de Novartis évaluait les jeunes aidants à un enfant par classe. Les chiffres intermédiaires de l’étude réalisée par l’association Jade et le laboratoire psychopathologie de l’université Paris-Descartes sont eux plus alarmants. Ils estiment leur nombre à quatre enfants par classe. Un travail de fond qui commence à porter ses fruits. La Dress renouvellera ses données en 2022.

Aujourd’hui, l’association Jade milite pour un droit à l’évaluation de l’accompagnement. Une mesure qui pourrait permettre aux familles en difficulté d’avoir une aide professionnelle adaptée à leurs besoins.

Au-delà de ces invisibilités, c’est la manière de protéger les enfants qu’il faut urgemment changer. Aujourd’hui, la protection de l’enfance n’est ni universelle ni égalitaire.  Elle se décide à l’échelle départementale et crée des inégalités territoriales. Cette demi-mesure française est injuste et les jeunes aidants en sont les premières victimes.

 

La bande dessinée a été réalisée dans le cadre d’un partenariat entre l’École publique de journalisme de Tours et l’Académie Brassart Delcourt.

Mélanie Guiraud 

@melanie_guiraud
24 ans
Étudiante en journalisme à l’EPJT.
En alternance au service sport du Monde
Passée par Ouest-France, le service des sports de La Nouvelle République et de La Voix du Nord
Mordue de ballon ovale, se destine à l’investigation sportive et sociétale à la télévision.

Marie Lebrun

@marielebrun21
22 ans
Étudiante en journalisme à l’EPJT
En alternance à la rédaction de France 3 Lille
Passionnée par les voyages et attirée par les questions de société, notamment liées aux droits des femmes.
Passée par Le Parisien, M6, La Nouvelle République (local et sport) et La Presse de la Manche
Se destine au long-format à la télévision.

Joutes fluviales sur le Cher

Joutes fluviales sur le Cher

Joutes fluviales sur le Cher

Le cours du Cher à Chissay-en-Touraine dans le Loir-et-Cher. Photo : Rémi Carton/EPJT

Sur le Cher, différents intérêts s’opposent à propos de la bonne gestion du cours d’eau. Poissons, barrages, pollution, tourisme… Les enjeux sont nombreux, mais les solutions ne font pas consensus.

Par Laura Alliche, Rémi Carton et Caroline Frühauf

Un dimache matin de janvier. Il est 10 h 30 lorsque l’équipage quitte le port. Les longues rames battent l’eau glaciale du Cher à un rythme irrégulier. À la barre, le capitaine hausse le ton contre les dix rameurs qui l’accompagnent : « Si vous ne ramez pas ensemble les gars, ça ne va pas le faire ! » Petit à petit, la cadence s’installe et l’embarcation remonte tranquillement la rivière.

Capitaine du navire, Alain Gilbert est aussi le président de l’association des Bateliers du Cher qui réunit une quarantaine d’adhérents dans le petit village de Savonnières (Indre-et-Loire). Elle a été créée en 1992, à l’initiative de descendants de bateliers. Au XVIIIe et XIXe siècle, le village était très fréquenté par la batellerie qui utilisait la rivière pour transporter les marchandises.

Avec sa place du marché située qu’à quelques pas du port, Savonnières est resté un village tourné vers l’eau. Même si le développement du chemin de fer a eu raison, depuis longtemps, de la navigation marchande. Les Bateliers du Cher se réunissent tous les samedis pour valoriser ce patrimoine fluvial. Ensemble, ils construisent et entretiennent des bateaux d’époque, c’est-à-dire à voile ou à rames, toujours avec un fond plat pour naviguer sur les rivières peu profondes. Près d’une dizaine de leurs navires mouillent dans le port. L’été, l’association propose aux touristes des balades sur le Cher.

Ils naviguaient en Cher peinards

Aujourd’hui, ils naviguent sur leur dernière construction : une plate de Loire de 12 mètres. « Elle est conçue pour accueillir dix rameurs et un barreur », explique Alain Gilbert. Ils sont suivis de près par deux adhérents en bateau à moteur. « Faut ramer plus vite à bâbord », s’exclame l’un d’eux.

Le groupe est en plein entraînement. Ils ont prévu de participer à la prochaine édition de la Vogalonga, le festival international de bateaux traditionnels de Venise. Ils auront à cœur d’y représenter la batellerie de la Loire et du Cher. En attendant, il faut s’entraîner pour s’assurer de terminer la randonnée nautique de 32 kilomètres dans le lagon vénitien. 

En s’éloignant du village, le bateau traverse une nature de plus en plus sauvage. Les berges sont couvertes d’une épaisse végétation et quelques poissons sont visibles dans l’eau peu profonde. Sur une des rives, un arbre menace de s’effondrer. Son tronc a été attaqué dans la nuit par des castors qui ont élu domicile dans le secteur.

Derrière ce décor de carte postale, se cachent de virulents débats sur la bonne gestion du cours d’eau. Un sujet surtout déchaîne les passions : les barrages. En hiver, période humide, le niveau du Cher est naturellement haut. En été, période sèche, la navigation est possible uniquement grâce aux retenues d’eau formées par les barrages. Ceux-ci permettent l’exploitation touristique du Cher.

Cependant, la rivière est empruntée par plusieurs espèces protégées de poissons migrateurs. Des directives interdisent la mise en place des barrages pendant la période de migration. Ici est le nœud du problème. La fin de cette période correspond au début de l’été, quand le tourisme bat son plein. Pour le secteur, la baisse du niveau d’eau entraîne un important manque à gagner.

« Ce sont les écolos à Paris qui font la loi », déplore Vincent Louault, le président du Nouvel espace du Cher (NEC). « Ils ont une image de carte postale un peu vérolée de la situation. » Le NEC gère la rivière sur sa portion canalisée de 86 kilomètres, entre Saint-Aignan (Loir-et-Cher) et Villandry (Indre-et-Loire).

Il a été créé pour centraliser les compétences de toutes les précédentes entités qui se partageait la gestion de la rivière. « C’est l’aboutissement après un gros bazar où il ne se passait rien », explique Vincent Louault. Entretien de la rivière, surveillance du niveau d’eau, gestion des barrages, valorisation du patrimoine fluvial… il supervise toutes les activités du Cher. 

Diaporama : Caroline Frühauf/EPJT. Photos : Rémi Carton/EPJT

Le NEC est contraint de respecter les directives qui interdisent la mise en place des barrages au printemps. Car même si cela permettrait au tourisme fluvial de se développer, cela bloquerait les poissons migrateurs du Cher. Entre écologie et économie, l’équilibre est biaisé pour Vincent Louault. La préservation de la biodiversité se ferait au détriment des habitants qui vivent du tourisme. 

Vincent Louault déplore la fermeté́ des agents de l’État contre les barrages. Il ne comprend pas cette politique. « Sur l’eau, c’est simple, il ne faut plus toucher à rien. » Pour lui, les ouvrages, qui sont pour l’instant remontés le 20 juin, devraient l’être à partir du 20 avril. Une utilisation touristique du Cher serait alors possible, grâce à des voies navigables

Le Cher, nid de poissons

De son côté, l’agence de l’eau se concentre sur la continuité écologique : la bonne circulation des espèces dans la rivière. Les agences sont au nombre de six en France. Elles ont pour mission la préservation de l’eau et de la biodiversité aquatique dans une zone déterminée.

L’Agence de l’eau Loire-Bretagne – en charge du Cher – investit 360 millions d’euros par an dans des projets. Un de ses objectifs est de redonner un caractère naturel à la rivière. Son représentant, David Brunet, explique que le Cher est l’un des derniers cours d’eau qui abrite des poissons migrateurs : l’anguille, la grande alose et la lamproie. 

Comme la plupart des migrateurs, la grande alose et la lamproie sont des poissons de mer qui remontent les cours d’eau pour y pondre leurs œufs. L’anguille fait le chemin inverse. Poisson de rivière, elle descend le Cher et la Loire pour se reproduire en mer. Tous les ans, l’agence constate une présence plus faible des migrateurs du Cher, ce qui explique sa fermeté sur la question des barrages. « L’alose n’est pas sportive comme le saumon et ne peut pas sauter les obstacles », alerte David Brunet.

Dans une zone touristique, comme la vallée du Cher, David Brunet est conscient que la priorité donnée aux poissons migrateurs est un choix politique. Mais, pour lui, la navigation n’est pas l’unique atout touristique de la rivière. « Il ne faut pas opposer la biodiversité à l’homme. Des itinérances douces pourraient être valorisées, comme les pistes cyclables du Cher ou la location de canoës-kayaks. »

Vidéo de l’agence de l’eau.

Les agents de l’État, qui pilotent la gestion de l’eau, révèlent une situation moins caricaturale que Vincent Louault le laisse entendre. Garants de la biodiversité, ils mènent, sur le terrain, le recensement des migrateurs du Cher.

Afin de gérer au mieux les activités de la rivière, l’Établissement public Loire, un syndicat mixte, a élaboré un schéma d’aménagement et de gestion de l’eau (Sage), adopté en 2018. Il s’agit d’établir, pendant la commission locale de l’eau (CLE), un état des lieux du cours d’eau et d’y impliquer les différents acteurs, de façon consensuelle. 

Tout le monde est impliqué dans le cadre de la CLE. Y participent trois types d’acteurs : les élus locaux, les usagers et l’établissement public de l’État, c’est-à-dire l’agence de l’eau locale. L’écologie et l’économie doivent s’entendre pour que chacun y trouve son compte. C’est une tâche difficile voire impossible pour l’animateur du Sage, Adrien Launay : « Dans la gestion d’une rivière, on trouve toujours des compromis. Malheureusement, ils ne satisfont jamais tout le monde. »

Infographie : Caroline Frühauf/EPJT

Parmi les désaccords constants entre tous ces acteurs : les rivières de contournement. Installées près des barrages, elles permettent aux poissons de contourner l’obstacle. À Tours, une rivière a été construite pour contourner le barrage de Rochepinard. Ce dispositif fait le bonheur des sportifs d’eaux vives, notamment les kayakistes, grâce à ses remous impressionnants.

Le Cher compte quatre de ces rivières. Cette solution n’est pourtant pas la plus viable selon l’agence de l’eau : « Cela coûte des millions d’euros et demande énormément d’entretien », argumente David Brunet. Il souligne qu’à chaque rivière de contournement, près d’un poisson sur trois serait bloqué. Au bout du compte, très peu finiraient leur parcours.

Pour les agents de l’État, un Sage a une durée de vie de six ans. Cependant, le président du NEC, Vincent Louault, entend bien le modifier et il a pour cela un argument de poids : la sécheresse du printemps 2019 a mis en péril le château de Chenonceau, le seul au monde à être construit à cheval sur une rivière. Elle a drastiquement fait chuter le niveau du Cher. Alors que le château perdait son miroir d’eau, sa direction tirait la sonnette d’alarme.

Sur le modèle de Venise, Chenonceau repose sur des pieux en bois qui ne doivent pas émerger de l’eau. En séchant, ils se fragiliseraient, ce qui ferait craindre l’effondrement du monument. L’animateur du Sage

Cher aval, Adrien Launay, attend toujours, pour agir, une expertise complète – en cours de réalisation – sur les conséquences potentielles de la sécheresse sur les fondations du château.

L’an passé, par arrêté, la préfecture de Loir-et-Cher a décidé de la remise en place des barrages le 18 avril 2019. Elle a fait fi du Sage qui préconisait la date du 20 juin pour barrer la rivière. Ces crispations entre les acteurs étatiques et locaux continuent, même si le confinement a mis tout le monde d’accord. « L’impact est énorme sur toutes nos activités, clame Laurent Deprick, gérant de la société de tourisme fluvial La Bélandre, voisine du château de Chenonceau. Il faut nous laisser travailler. »

Le château de Chenonceau menacé.
Thinglink : Laura Alliche/EPJT. Photo : Rémi Carton/EPJT.

Les préoccupations critiques de la gestion de l’eau ne sont pas uniquement d’ordre économique ou touristique. Jean-Pierre Pestie, riverain du Cher et auteur du livre Vision humaniste de la transition écologique, accuse les agents de l’État de déni écologique. 

En effet, le Cher est régulièrement envahi par les algues, la faute à la pollution agricole. Ludovic Durain, président de l’association Les amis du Cher canalisé, s’inquiète de la prolifération de plantes parasites et de la profusion anarchique d’algues. « Ces plantes changent la sédimentation du lit du Cher. Elles bloquent la circulation vers le lit majeur et leur présence influence la qualité de l’agriculture et du sol », détaille-t-il.

C’est pas l’homme qui prend le Cher, c’est les algues

Jules Bellard, représentant du club d’aviron Tours Métropole a tout de suite remarqué les répercussions sur son activité économique : « Aujourd’hui, le bassin n’est plus aux normes à cause des bancs de sable et des algues. Nous ne pouvons plus organiser de compétition dans notre club. » 

L’infrastructure nautique avait pourtant été conçue pour accueillir les championnats de France. Les conséquences de la sécheresse et de la pollution sont considérables pour l’aviron Tours Métropole : « Nous ne bénéficions que de cinq à six mois de pratique maximum », précise Jules Bellard.

Cette pollution est symptomatique de la situation de nombreux cours d’eau en France et inquiète les amoureux du Cher. Jean-Pierre Pestie est l’un d’entre eux. Il critique la démarche de l’État qui préconise « la libre circulation de l’eau » pour améliorer la qualité des cours d’eau. Cette libre circulation signifie qu’il faudrait abraser les barrages présents sur le Cher, pour permettre à l’eau de s’écouler naturellement.

Les algues envahissent les bords du Cher à Saint-Georges.
Photos : Rémi Carton/EPJT

« Avant de démolir des barrages, luttons contre la pollution de l’eau », propose l’ancien président de l’Association pour la défense et le développement touristique de la Vallée du Cher. Selon lui, la suppression des barrages ne changerait rien à la pollution de la rivière, mais amputerait le Cher d’un de ses atouts touristiques. 

Infographie : Laura Alliche/EPJT

Les barrages du Cher sont emblématiques et ont une dimension patrimoniale très forte. Le géographe Dominique Andrieux rappelle qu’il a été aménagé très tôt, dès le XIXe siècle, notamment pour permettre la circulation marchande. Il est devenu une rivière canalisée, ce qui a modifié son débit naturel.

Les barrages à aiguilles ont une dimension historique, construits entre 1836 et 1841, seize d’entre eux sont toujours visibles sur le Cher. Ils servent à réguler le cours d’eau explique Dominique Andrieux : « Aujourd’hui avec des étés de plus en plus chauds et la sécheresse, le niveau du Cher est maintenu grâce à quelques barrages. » Sans eux, la navigation est impossible. Même si les navires marchands ne circulent plus, les ballades sur le Cher sont toujours appréciées des touristes. Les barrages ont donc un intérêt touristique et patrimonial.

Certains veulent défendre ce patrimoine atypique. Depuis 2016, la rivière s’anime l’été grâce au festival Jour de Cher. Chaque commune construit son radeau, puis défile entre Saint-Georges et Athée-sur-Cher, en passant sous les arches du château de Chenonceau. Les participants se déguisent avant d’embarquer. Cela donne lieu à de drôles de scènes, comme celle des Dalton qui naviguent tranquillement sur le Cher.

Ce carnaval fluvial attire près de 10 000 personnes tous les ans, il met en valeur le patrimoine du Cher. Des activités insolites sont organisées au fil de l’eau, telles que le « championnat international de lancer d’aiguilles… de barrages bien sûr », s’amuse Justine Pineau, chargée d’organisation et de communication pour Jour de Cher. 

Elle décrit le festival comme un moment festif, ouvert à tous. Les écluses et les barrages sont valorisés, avec des activités de plus en plus en rapport avec l’eau. Pour elle, Jour de Cher permet au public de redécouvrir la vie fluviale et de se souvenir d’une époque oubliée.

« Les gens veulent naviguer et renaviguer à l’ancienne »

Photo : Benjamin Dubuis / Jour de Cher

La réussite de Jour de Cher témoigne du retour vers l’eau des riverains de la rivière. Pour l’historien Bernard Le Sueur, ce mouvement a débuté dans les années quatre-vingt. Les rives sont aménagées, des pistes cyclables sont crées, les populations se réapproprient un espace oublié. L’historien appelle ce phénomène la « flurbanisation ». 

Pour lui, ce rapport à l’eau était inimaginable il y a quarante ans : « On allait juste sur les bords de la Loire pour jeter sa machine à laver. » Dans les années quatre-vingt-dix, il note le retour des bateaux de plaisance : « Les gens veulent naviguer et renaviguer à l’ancienne. D’un point de vue touristique, c’est très important. »

Le Cher est à la fois un lieu de plaisance, de sérénité et d’histoire, très important pour les communes qu’il traverse. « C’est le premier sujet de discussion : il a plu, le Cher est haut ! Ou alors, c’est la sécheresse, le niveau est bas », commente Damien Hénault, maire de Montrichard-Val-de-Cher. 

Pour attirer les touristes, ce dernier mise sur les activités du Cher, mais aussi sur la plage de sa commune. Créée en 1928, celle-ci était « la carte postale de la plaisance des années folles, avec des pédalos en forme de cygne, des rameurs aux canotiers et les dames sous leurs ombrelles », décrit-il. Aujourd’hui, Le maire tente de réhabiliter ce petit bijou pour qu’il retrouve sa renomée de « plus belle plage de France sur une rivière ».

Le Cher, c’est également un ruban de nature dans un cadre urbain. À Tours, les membres de l’association de quartier des Rives du Cher rêvent d’un Cher où il fait bon vivre. Grâce à la rivière, « on ne se croit pas en pleine ville, témoigne Sandrine Mercier, une habitante. Les enfants vont voir les canards et les cygnes dans l’eau, ils regardent les poissons ». Mounia Semane, qui vit ici depuis dix-neuf ans, ajoute : « On oublie presque qu’on est dans une cité. »

Photo : Rémi Carton/EPJT

Katia Trotereau, quant à elle, ne se lasse pas du coucher de soleil, qu’elle admire du treizième étage de sa tour HLM. Toutes sont attachées au Cher, mais regrettent qu’il soit si mal entretenu dans leur quartier. Selon elles, la ville de Tours ne s’intéresse qu’aux bords de Loire et a complètement délaissé leur rivière. Maïtée Lecointre, médiatrice sociale dans le quartier, s’interroge : « Eux, ils ont Tours-sur-Loire, une superbe guinguette. Et ici, il n’y a rien. Et pourquoi pas un Tours-sur-Cher ? »

Notre enquête en sept étapes

Laura Alliche

@alliche_laura
23 ans.
Étudiante en journalisme à l’EPJT.
Passionnée par les sujets de société et l’actualité du Maghreb.
Passée par La Nouvelle République et Le Ravi.
Se destine à la presse écrite et au Web.

Rémi Carton

@remi_carton
23 ans.
Étudiant en journalisme à l’EPJT.
Passionné de vidéo et de sujets de société.
Passé par La Nouvelle République, L’Espla et L’Ami Hebdo Lorraine
Se destine au reportage d’images pour le Web ou la télévision.

Caroline Frühauf

@carolinefruf
25 ans.
Étudiante en journalisme à l’EPJT.
Intéressée par la culture, l’environnement et le féminisme.
Passée par La Nouvelle République et France Télévisions.
Se destine à la presse écrite et au Web.

Les jeunes paient cash

Les jeunes paient cash

Jeux d’argent en ligne

Les jeunes paient cash

Le nombre de joueur pathologique est en nette augmentation. Photo : Thibaud Hue/EPJT.

L’arrivée des jeux d’argent et de hasard sur le Web en a profondément modifié la pratique. Ils font moins d’adeptes en France, mais de plus en plus de joueurs ont une pratique excessive. Telle est l’alerte lancée le 30 juin par Santé publique France. Et cette forte augmentation touche de plus en plus de jeunes.

Par Rachel Herman et Thibaud Hue
Bande dessinée : Werther Brechoteau/Académie Brassart-Delcourt.

Enzo sort d’un bureau de tabac du centre-ville de Tours, deux tickets de jeu à gratter à la main : un Astro et un Cash. Le buraliste, à qui il a donné 7 euros, ne lui a posé aucune question sur son âge malgré sa petite taille et son air juvénile. Enzo a 15 ans. En France, la vente de jeux aux mineurs est strictement interdite. Interrogé un peu plus tard, le buraliste prétendra pourtant contrôler systématiquement l’identité des acheteurs qu’il présume mineurs.

Si cette négligence plus ou moins volontaire est très répandue, c’est parce que la loi ne prévoit pas de sanction. Cette situation témoigne de l’hypocrisie de ce marché qu’il se tienne dans les bureaux de tabac ou sur Internet.

Après des années d’addiction aux paris sportifs, Théo, un jeune Rennais de 21 ans, se soigne. Cet étudiant en commerce témoigne : du tabac aux bookmakers en ligne, il a sombré dans la spirale vicieuse des jeux d’argent jusqu’à l’endettement massif.

Comme pour le jeune Enzo, c’est aussi dans un bureau de tabac que tout a commencé. Lorsqu’il a joué pour la première fois, il avait lui aussi 15 ans : « Je ne me suis jamais fait refouler au tabac. C’était un commerce de proximité, nous faisions le chiffre d’affaires du buraliste », explique-t-il. 

...

Photos : Rachel Herman/EPJT.

Passionné de sport, il conçoit le pari sportif comme un loisir. Au départ, il mise 2 euros maximum. L’année de ses 18 ans il s’inscrit sur un site de bookmaker en ligne. La facilité d’accès et la diversité des paris mis à disposition par la plateforme sont des atouts de taille pour lui. Il peut ainsi accéder à ses jeux partout et tout le temps.

« Au début, ma mère contrôlait mes dépôts d’argent jusqu’à ce que je rentre à la fac », raconte Théo. Première bourse, première carte bancaire, il devient autonome financièrement. Il commence alors à jouer en ligne seul, hors du contrôle parental. En quarante-huit heures, Théo transforme 20 euros en 1 000 euros. Et il bascule. 

Les jeunes en proie à la spirale addictive souffrent de nombreux troubles. Dessin : Werther Brechoteau/Académie Brassart-Delcourt.

Son gain s’accompagne d’un sentiment de puissance et d’accomplissement. Son problème de jeu pathologique s’aggrave et les pertes s’accumulent : « Ce gain a été un déclencheur. Je pensais être un bon parieur. J’ai continué à jouer pour me renflouer mais ça ne fonctionne jamais » , explique Théo. La spirale addictive s’accélère.

Sur les sites de bookmakers, tout est pensé pour décupler l’adrénaline et le sentiment de récompense ressentis par le jeune. Tout ce processus s’accompagne de nombreux troubles. Des conséquences qui se répercutent sur la vie d’un professionnel, mais aussi sur celle d’un étudiant : baisse de concentration, culpabilité, isolement…

Les jeunes, très présents sur le Web, sont la cible principale des sites de jeux d’argent, notamment ceux des paris sportifs. Ce n’est pas pour rien que le héros de la publicité de Winamax est un étudiant adulé par la foule après avoir gagné un pari. Faire passer les jeunes pour des rois, une stratégie forte pour attirer les regards juvéniles qui sont particulièrement sensibles au numérique.

Ces annonces sont présentes à la télévision, sur Internet, dans le métro ou encore sur le maillot de certaines équipes de football. Le matraquage publicitaire est si puissant qu’il ne peut pas rater sa cible. Impossible de passer entre les mailles du filet. Ces bookmakers n’ont pas souhaité répondre à nos questions.

Les jeunes hommes sont très clairement le public cible de ces campagnes publicitaires intensives. Source : chaîne YouTube de Winamax.

Il faut dire qu’Internet permet le développement de méthodes de marketing plus poussées et ciblées. Unibet utilise des systèmes très vicieux. D’abord, avant de parier, la proportion de joueurs qui a misé sur telle ou telle équipe est indiquée. Cela pousse à jouer et à avoir confiance en ses propres mises.

De la même manière, un bonus de 100 euros de paris gratuits est distribué à l’inscription. Une méthode efficace pour que le joueur puisse s’essayer au mieux sur la plateforme et lui donner envie de continuer. Vous avez déjà rêvé de pouvoir parier sur un match en temps réel ? Sur Unibet, et dans le merveilleux monde des jeux en ligne, c’est aussi possible.

En plus de tout cela, la dématérialisation de l’argent accélère la création des dettes de jeu. Derrière l’écran du téléphone, les sommes jouées perdent leur sens : « C’était la fin. J’avais perdu la notion de l’argent, ce n’était plus que des chiffres », se souvient Théo. Le joueur peut miser rapidement, n’importe quand et la fréquence de ses paris augmente. Servane Barrault, une spécialiste du jeu pathologique dans l’Indre-et-Loire et le Loir-et-Cher, déplore les dégâts causés par la digitalisation.

Cette psychologue clinicienne constate que les comportements addictifs apparaissent de plus en plus tôt : « Chez les joueurs en bureau de tabac, l’addiction s’étalait sur plusieurs années ou décennies. Avec le Web, ce temps est compressé. J’ai traité le cas d’un jeune homme de 19 ans qui jouait depuis à peine un an, il était déjà en difficulté. »

Lors de sa première phase d’endettement critique, Théo met en place des stratégies financières pour s’en sortir. En tentant de combler lui-même ses dettes, il est victime d’une escroquerie et perd 1 500 euros supplémentaires. Dos au mur, il lâche complètement prise et décide de tout dire à sa mère : « Je voyais dans ses yeux qu’elle ne me reconnaissait pas », se souvient-il.

Les rendez-vous à la banque se multiplient et se soldent par la mise en place d’un plan de remboursement. Le retour à la réalité est brutal. Après un moment sans parier, Théo replonge. Il gagne 1 000 euros en quelques heures seulement et bascule. Son rythme de jeu s’intensifie, avec des mises encore plus élevées.

Cette fois-ci, son endettement est encore plus important. Il retourne de lui-même à la banque pour essayer de remonter la pente et contracte un prêt à la consommation de 3 000 euros. Mais coincé dans l’engrenage addictif, il ne parvient pas à garder cet argent. « J’étais dépendant du gain, je ne pensais qu’à cela. » La situation se fait de plus en plus étouffante pour le jeune Rennais.

Pris à la gorge, il avoue finalement sa situation à un ami proche. Celui-ci témoigne : « J’ai décidé d’expliquer la situation à la mère de Théo et de jouer l’intermédiaire. Elle était la seule personne qui pouvait l’aider à s’en sortir. Il fallait briser la barrière du mensonge. » 

Face à l’endettement massif, certains jeunes commettent des actes délictueux. D’autres, plus désespérés, se suicident. Beaucoup choisissent d’entamer un long parcours de soins. L’approche du traitement de cette pathologie a d’ailleurs dû s’adapter ces dernières années. Stéphanie Branger, autre spécialiste en jeu pathologique dans l’Indre-et-Loire et le Loir-et-Cher, explique qu’auparavant, l’abstinence totale était considérée comme la seule solution. « Maintenant, il y a des nuances : réussir à jouer sainement, c’est reprendre le contrôle », précise l’éducatrice spécialisée.

Le parcours de soins demande beaucoup de patience. A l’aide de thérapies de groupes et de séances personnalisées, les patients travaillent sur la maîtrise de leurs pulsions addictives. Le Dr Paul Brunault explique que certains jeunes qui jouaient raisonnablement en ligne basculent à cause de difficultés extérieures : « Ils cherchent le réconfort et se reposent sur le plaisir procuré par les jeux d’argent. » La thérapie porte ainsi une attention particulière à l’environnement du patient et à son entourage.

...
Photos : Rachel Herman/EPJT, Thibaud Hue/EPJT.

En novembre 2019, Théo rejoint le centre d’addictologie de Rennes où il se soigne et rembourse ses dettes. Chaque mois, le jeune homme consulte des professionnels du jeu pathologique. Ils tentent ainsi de comprendre les causes profondes de son addiction tout en lui apprenant à gérer ses envies et son argent. Aujourd’hui, Théo ne parie plus.

Grâce aux soins, il espère pouvoir rejouer avec modération. Il apprend à épargner, tout en continuant de vivre et de profiter de son salaire. Si le chemin vers la guérison est encore long, il se sent beaucoup mieux aujourd’hui. Face à sa maladie, Théo a désormais toutes les cartes en main pour aller de l’avant.

Toujours passionné de sport, les tentations de jeux restent cependant nombreuses : « Les publicités sont là, partout et tout le temps. Ils savent très bien attirer notre regard en nous faisant miroiter de grosses sommes. »

Ces publicités attirent de plus en plus l’attention des autorités de régulation. Agressives et omniprésentes, elles visent délibérément un public jeune et témoignent de l’hypocrisie des pouvoirs publics.

A titre d’exemple, mercredi 30 octobre 2019, à Paris, Bordeaux et Lyon, des bus blancs couverts d’affiches publicitaires du site de bookmaker Winamax roulaient à vide : « Devenir riche sur un coup de tête », «  But en or, montre en platine », « No bet, no game ». La mairie de Paris a porté plainte pour non-respect des règles publicitaires. Le code de l’environnement stipule : « La publicité apposée sur les véhicules terrestres équipés ou utilisés à des fins essentiellement publicitaires est interdite. »

Dès lors, faut-il alors interdire la promotion des jeux d’argent ? « Non, ce ne serait pas la meilleure façon de protéger un addict aux jeux », estime Stéphanie Branger. Mais qu’en est-il de la protection des jeunes qui ne sont pas encore atteints ? Envisager d’interdire ces annonces, au même titre que celles sur le tabac et l’alcool, semblerait légitime.

Servane Barrault préconise de son côté des ateliers préventifs dès la maternelle ou l’école primaire. « Les messages de prévention arrivent trop tard et sont trop discrets. Il faut agir au moment de l’acquisition des compétences psychosociales. Il s’agit de créer une base mentale saine avec des ateliers pour apprendre à dire non.</em  » Mais quelques heures de prévention n’auront qu’un effet limité face aux milliers d’annonces publiées chaque jour.

Elles sont particulièrement présentes lors des manifestations sportives qui suscitent l’engouement de beaucoup de jeunes. Stéphanie Branger constate d’ailleurs une augmentation des consultations après les grands événements sportifs. Cela prouve l’influence de ces campagnes publicitaires.

Sur ce point, l’Autorité de régulation des jeux en ligne (ANJ), indique vouloir prochainement durcir les règles pour les publicités sur les jeux d’argent en ligne. Légalement, ce type d’annonce est interdit sur les programmes susceptibles d’être suivis par des mineurs. Pourtant, il n’est pas rare d’en visionner pendant des émissions de télé-réalités ou des matchs de football, abondamment suivis par des jeunes de moins de 18 ans. Et si la loi s’applique à la télévision, ce n’est pas le cas pour les annonces présentes dans la rue et sur les abribus.

Est-il judicieux de reporter cette responsabilité sur les parents ? C’est en tout cas ce qu’estime l’Autorité de régulation professionnelle de la publicité (ARPP). Elle considère que l’exposition des mineurs à ces publicités est du ressort de la responsabilité parentale.

« Réduction », « limitation », « recadrage »… Les pouvoirs publics ne semblent pas particulièrement enclins à s’attaquer de front à ce fléau qui crée, chaque année, de nouvelles pathologies. Une hypocrisie, à l’image de la Française des jeux (FDJ) qui affirme faire des efforts préventifs en multipliant les brochures, logos et autres slogans : « Moins de 18 ans ? Zéro jeu d’argent. » Ces messages discrets, présents sur les vitrines et les comptoirs des bureaux de tabac, sont loin d’être suffisants.

Les slogans préventifs ne font pas le poids face à un afflux quotidien de publicités. Photo : Rachel Herman/EPJT.

Côté institutionnel, une marge de progression est très attendue sur le contrôle des mineurs, notamment pour les points de ventes physiques. Mais ces acteurs privés n’ont aucun intérêt à verrouiller davantage leur système de contrôle. En effet, les enjeux financiers sont colossaux, la FDJ a réalisé 1,8 milliard d’euros de chiffre d’affaires en 2018. Si les annonces pour l’alcool et le tabac sont interdites par la loi Evin de 1991, il n’en est rien concernant le jeu. Les instances de régulation se contentent de préconiser des efforts de prévention.

Stéphanie Branger déplore un cruel manque de prévention, notamment auprès des parents. La député Olga Givernet, à l’origine d’un rapport de conclusion sur l’évaluation de la régulation des jeux d’argent et de hasard de 2017, attend, elle aussi, une prévention plus intense. Mais jusqu’ici, aucune mesure n’a été annoncée.

La privatisation de la FDJ met-elle en péril d’éventuels projets de régulation ? Non, selon Olga Givernet. « L’entreprise sera toujours sous le contrôle de l’autorité de régulation. Il n’y aura pas d’abus, des sanctions pourront être prises », déclare-t-elle. On peut tout de même craindre que la compagnie française soit moins contrôlée pendant la restructuration de l’Autorité de régulation des jeux en ligne (ARJEL), devenue l’Autorité nationale du jeu (ANJ), le 1er janvier 2020.

Tous ces éléments jouent en faveur de notre hypothèse de départ : la digitalisation du jeu d’argent contribue à créer un nombre croissant de joueurs pathologiques chez les 12-25 ans. Ce secteur, qui se joue des failles juridiques sans jamais dépasser les limites de la légalité, relie des acteurs par des intérêts économiques exorbitants. Et semble peu enclin à prendre des mesures pour protéger la santé de ses jeunes clients. En pleine expansion, cette spirale addictive n’est pas prête de s’arrêter.

Pour les joueurs pathologiques, les conséquences de l’addiction se répercutent sur tous les domaines de la vie. Bande dessinée : Werther Brechoteau/Académie Brassart-Delcourt.

La bande dessinée a été réalisée dans le cadre d’un partenariat entre l’Ecole publique de journalisme de Tours et l’Académie Brassart-Delcourt.

Rachel Herman

@RachelHerman211
23 ans.
Etudiante en journalisme à l’EPJT.
Passionnée par les sujets de société et de politique.
Passée par Charente Libre et Sud Ouest.
Se destine à la presse écrite et au web avec une préférence pour les formats longs.

Thibaud Hue

@huethibaud
21 ans.
Etudiant en journalisme à l’EPJT.
Parle rap pour mosaïque.com et vibre à l’heure de la NBA.
A affiné ses armes sur les ondes de RCF et NRJ.
Rêve de radio.

Loi logement handicap

Loi logement handicap

Loi logement et handicap

La roue de l'infortune

Trouver un logement accessible est devenu un parcours du combattant. Photo : J. Gerbault/EPJT

En France, ils sont plus de 12 millions à souffrir d’un handicap. Parmi les multiples difficultés qu’ils rencontrent, trouver un logement adapté est parfois la plus compliquée. En 2018, la loi Elan a encore marqué un recul des droits des personnes handicapées.

Par Jeanne Gerbault, Jules Liévin et Brice-Ledoux Saramalet

arie Crételle est une jeune mère qui se déplace en fauteuil roulant. Depuis trois ans, elle se démène pour trouver un toit, pour elle et sa fille. Difficulté supplémentaire : ses faibles revenus.
 

Pour elle, obtenir un logement accessible ressemble à un parcours du combattant : « J’enchaîne les locations, les sous-locations, les colocations, les nuitées en hôtel… Trouver un logement accessible avec mes revenus, c’est quasiment impossible. »

Cette recherche aux allures de casse-tête s’est encore complexifiée avec la promulgation récente de la loi « Évolution du logement, de l’aménagement et du numérique  » dite loi Elan. Celle-ci, prévue pour remédier à la crise du logement que traverse actuellement la France, diminue néanmoins certains droits des personnes handicapées.

Ce que prévoit l’article 18 de cette loi, c’est tout simplement de ne plus rendre obligatoire l’accessibilité pour tous les nouveaux logements. Un logement accessible, c’est un logement qui permet à une personne handicapée d’y circuler sans difficulté. Avant la loi Elan, 100 % des nouveaux logements devaient être accessibles. Depuis sa promulgation, seuls 20 % devront l’être.

Alors que Marie Crételle avait déjà du mal à trouver un logement, la loi lui annonce que cette situation ne s’améliorera pas avec le temps. Avant d’être promulguée au Journal officiel, la loi Elan, notamment l’article 18 qui touche à l’accessibilité, a pourtant fait l’objet de vifs débats.

« Trouver un logement avec mes revenus, c’est quasiment impossible »

Marie Crételle

Margot, 22 ans, est étudiante en deuxième année de master de psychologie. Derrière ce grand sourire, qu’elle garde en permanence, se cache un fort tempérament. Si elle se déplace en fauteuil roulant, pas question de faire pitié. Elle clame, à qui veut bien l’entendre, que c’est à elle de s’adapter et non aux autres.

Cette adaptation, c’est parfois se priver purement et simplement de l’accès à certains endroits. La soirée entre étudiants, dans l’appartement d’un de ses amis mais situé à un deuxième étage sans ascenseur, Margot n’y participe tout simplement pas. Idem avec les réunion de famille, les dîners chez des amis. Avec la loi précédente, elle envisageait pourtant une amélioration progressive des choses.

En effet, depuis 2005 et jusqu’à la loi Elan, la législation imposait aux constructeurs l’accessibilité aux personnes handicapées dans tous les nouveaux logements. L’idée était qu’elles puissent être bien chez elles mais aussi chez leur famille et chez leurs amis : c’est le principe d’universalité.

En passant de 100 % à 20 % le taux de construction de nouveaux logements accessibles, l’article 18 de la loi Elan porte atteinte à ce principe d’universalité. Et c’est loin d’être le seul problème.

Pour n’importe qui, se loger dans certaines villes relève du parcours du combattant. Mais pour les handicapés, la tâche est encore plus complexe. Pour obtenir un logement accessible, qui leur offrirait la place nécessaire pour vivre décemment, ils entrent en concurrence avec des valides. Les logements accessibles ne leur sont pas réservés. Si bien que l’offre des agences immobilières est bien souvent nulle.

La loi Elan apporte cependant une nouveauté : 80 % des nouveaux logements devront être évolutifs. Cela signifie qu’une personne handicapée pourra, selon ses besoins, entreprendre des travaux pour rendre accessible son logement. Evidemment, les frais qu’elle évitait à l’époque du 100 %  accessible sont désormais à sa charge.

Depuis 2005 et jusqu’à la loi Elan, la législation imposait l’accessibilité dans tous les nouveaux logements

Ce sont des investissements supplémentaires pour une population dont la précarité est globalement plus élevée que celle du Français moyen. Sans oublier qu’un propriétaire sera souvent plus réticent à louer son logement à une personne handicapée qui voudra y faire des travaux.

L’augmentation constante du nombre de personnes à mobilité réduite rend incompréhensible cette baisse du taux d’accessibilité : « Qui dit vieillissement de la population dit perte d’autonomie. » Cependant, l’Association des paralysés de France (APF) est parfois restée en retrait.

Thierry (son prénom a été modifié) est correspondant accessibilité. Un titre barbare pour désigner les personnes en charge des projets d’aides aux personnes handicapées à l’échelle départementale. Il a travaillé et travaille encore régulièrement avec la délégation ministérielle à l’origine de la loi Elan.

Il explique que la loi a enterré « un long travail de médiation entre architectes, promoteurs, constructeurs et associations  » qui avait conduit à la loi de 2005 et son impératif de 100  % de nouveaux logements accessibles.

APF France handicap est la plus importante association de défense et de représentation des personnes handicapées en France.

Thierry a aussi été choqué par le peu de concertations qu’il y a eu lors de l’élaboration de la loi Elan : « Il n’y a pas vraiment eu de discussions. Les acteurs de l’accessibilité n’ont pas eu leur mot à dire. » Ses mots traduisent une certaine impuissance face à un gouvernement qui aurait fait de l’accessibilité selon ses mots « le parent pauvre » du progrès social.

Thierry explique également le problème des grandes associations comme l’APF. Selon lui, il leur est difficile d’être trop critique envers le gouvernement. L’APF étant subventionnée par l’Etat, elle aurait pu voir ses aides réduites si elle avait trop milité contre la loi Elan.

Fabienne Jouvet, créatrice du réseau SansRien et elle-même handicapée, l’explique de façon imagée : « L’APF a le cul entre deux chaises.  » Elle ne jette pas la pierre à l’APF mais constate que le premier défenseur des droits des personnes handicapées a une marge de manœuvre limitée.

e changement de cap par rapport à la loi de 2005 s’explique principalement par la crise du logement que traverse la France. L’Etat veut construire plus et rend donc les réglementations de constructions moins contraignantes pour les constructeurs. C’est d’ailleurs le slogan de la loi Elan : « Construire plus, mieux et moins cher  ».

Un argumentaire partagé par les constructeurs qui étaient favorables à l’adoption de cette loi. « La surcharge des normes à l’accessibilité représente un coût supplémentaire  », reprend Jean-Charles du Bellay, chef de département à la direction technique de la Fédération française du bâtiment (FFB).

Un appartement accessible doit toujours proposer une douche à l’italienne. Mais l’installation de celle-ci est plus compliquée et plus chère qu’une douche traditionnelle. On peut penser que ces douches soient plébiscitées par la totalité des locataires potentiels.

Mais ce n’est pas le cas des couloirs trop larges, des WC trop grands qui obligent à faire des chambres et pièces de vie plus petites. En clair, ce qui convient aux personnes en fauteuil ne conviendra pas aux autres.

«  Il n’y a pas vraiment eu de discussions. Les acteurs de l’accessibilité n’ont pas eu leur mot à dire  »

Thierry

Les adaptations dans le logement d’une personnes en fauteuil.
Cet argument ne fait pas l’unanimité. Françoise Manière, ancienne présidente de l’Union nationale du syndicat des architectes (Unsfa) avance que « c’est un faux problème puisque les normes, comme les règlements, sont nécessaires à la qualité des bâtiments et à leur utilisation ». Pour elle, le problème viendrait surtout du logement accessible à tous lui-même.

 

« La multiplicité des handicaps ne permet pas un type de logement universel  », explique Cécile Bregeard, architecte et présidente d’un centre de recherche pour l’accessibilité universelle. Tous ne nécessitent pas la même adaptation en termes de construction. Un aveugle a besoin de couloirs étroits pour mieux se repérer. Tout le contraire d’une personne paralysée qui nécessitera de plus d’espace pour mouvoir son fauteuil.

Difficile équation pour la loi Elan. Conjuguer la demande croissante de logements à la nécessité de donner un accès universel aux habitations neuves est un calcul épineux. Les résultats de l’allègement des contraintes économiques comme clé de solution à la crise du logement sont difficilement perceptibles à court terme. Un cumul des handicaps s’esquisse dans les lignes de la loi et une certitude demeure.

Les difficultés pour les personnes handicapées sont multipliées. Des travaux sont à prévoir pour la mise en accessibilité de leur logement. Le temps de travaux et de financements restent à leur charge. Combiner droits universels et offre suffisante de logements  ? La loi Évolution du logement de l’aménagement et du numérique ne semble pas suivre cet Elan.

« La multiplicité des handicaps ne permet pas un type de logement universel »

Cécile Bregeard

Jeanne Gerbault

@JeanneGerbault
24 ans.
Étudiante en journalisme à l’EPJT.
Passée par une école d’architecture.
Appétence pour le travail de l’image.
Se destine au journalisme audiovisuel.

Jules Liévin

@LievinJules
23 ans.
Étudiant en journalisme à L’EPJT.
Passé par le service des sports de la Nouvelle République.
Passionné par le sport et l’actualité internationale.

Brice-Ledoux Saramalet-Akama

28 ans.
Étudiant en journalisme à L’EPJT.
Passé par Radio Bangui FM.
Passionné par l’éducation et les faits de société.
Se destine au photo-reportage ou à la radio.