Jeunes à Tunis

Jeunes à Tunis

Jeunes à

Tunis

En octobre 2019, la Tunisie élisait un nouveau président, Kaïs Saïed, professeur de droit et totalement inconnu de la sphère politique.

Un mois plus tard, quatre étudiants  de l’Ecole publique de journalisme de Tours partaient une semaine à Tunis pour recontrer la jeunesse tunisienne, peu politisée mais qui a voté en majorité pour Kaïs Saïed. Qui sont les héritiers de la Révolution de Jasmin dix ans plus tard.

Ils en ont ramené reportages, interviews, portraits…

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Bonne lecture.

Photo Paul Abran/EPJT

Jeunes à Beyrouth

Jeunes à Beyrouth

Jeunes à

Beyrouth

Deux jeunes journalistes de l’Ecole publique de journalisme de Tours sont partis quelques jours à Beyrouth pour suivre les manifestations qui secouent le pays depuis octobre. Sur place, ils ont multiplié les rencontres pour comprendre le ras-le-bol de tout une génération face à une élite politique et économique qu’ils jugent corrompue et plus en phase avec le pays…

Ils en ont ramené des reportages et des videos, mais surtout un passionnant reportage sur les jeunes Libanaises, souvent à la tête des manifestants. Elles sont le symbole de cette révolution qui se veut pacifiste mais aussi exigeante, qui demande des comptes aux hommes, aux anciens…

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Photos Chadi Yahya/EPJT et Patrick Baz/AFP

L’ivresse défendue

L’ivresse défendue

L’ivresse

défendue

Attirés par l’interdit ou pour se conformer aux attentes de la société… Les jeunes n’attendent pas d’avoir la majorité pour consommer de l’alcool. Celle-ci étant plus élevée aux États-Unis, cela empêche-t-il d’accéder à la boisson interdite ? Les jeunes Américains ont différentes méthodes pour contourner la prohibition comme l’usage de fausses cartes d’identité.

Par Taliane Elobo, à San Diego (Etats-Unis)

Les examens de mi-semestre approchent. Michael*, étudiant en graphisme et sociologie à San Diego (Californie), passe ses soirées de révision à la bibliothèque universitaire. Ce n’est pas la période idéale pour se détendre. Encore moins pour faire la fête. Mais une fois les examens passés, il pourra retrouver une vie sociale plus festive.

D’autant qu’il vient d’avoir 21 ans. Aux États-Unis, c’est un peu une libération. Il est enfin ùajeur, ce qui devrait changer beaucoup de choses dans sa vie. Il peut désormais commander un verre de vin, aller en boîte de nuit ou assister à des festivals.

Mais dans les faits, le quotidien de Michael a peu évolué. Comme beaucoup, il n’a pas attendu d’être majeur pour boire de l’alcool ou en acheter. Cela a été rendu possible grâce à sa fausse pièce d’identité qu’il possède depuis sa dernière année de lycée. « Je l’utilisais pour acheter de l’alcool dans les liquor stores. Depuis mon anniversaire, je ne m’en sers plus. Je devrais sans doute la détruire », sourit-il.

Aux États-Unis, l’âge légal pour acheter ou consommer de l’alcool est fixé, par loi fédérale, à 21 ans. Sans papier d’identité, il est impossible d’entrer dans un lieu qui vend de l’alcool même si la personne est manifestement âgée de plus de 21 ans.

Chaque État a la possibilité d’assouplir ou de durcir l’application de la loi férérale. Par exemple, l’État de Californie considère Michael comme un adulte depuis ses 18 ans. Il pouvait donc, dès cet âge-là, consommer de l’alcool fort chez lui avec l’accord de ses parents. Par contre, l’État du Mississippi a aligné l’âge adulte à la majorité fédérale, c’est-à-dire 21 ans. Les jeunes de plus de 18 ans ne peuvent y consommer que du vin et de la bière, avec l’accord de leurs parents.

Michael se ronge les ongles quand il parle. Il remet sa casquette noire en place et observe les étudiants qui rejoignent leurs classes. « Je préfère rester anonyme car j’ai une carte verte, soupire-t-il. On ne sait jamais… »

Il se décrit lui-même comme un étudiant « responsable et réservé ». Il n’a jamais été de ceux qui font la fête tous les jours. D’ailleurs, « mes parents étaient au courant que j’avais un faux document mais ils me faisaient aussi confiance. Ils savent que je suis responsable et que je n’aurais pas fait n’importe quoi avec ».

« Être responsable avec une fausse pièce d’identité…, réfléchit Julia Martinez, enseignante et chercheuse en psychologie à l’université de Colgate, dans l’État de New York. Je pense que c’est anecdotique. La différence entre un fait et une anecdote est ce que nous espérons pour les personnes de manière générale, ce qui est le mieux pour elles. C’est une question de science. Je ne dis pas qu’être responsable et avoir une fausse pièce d’identité est imposible. Mais est-ce le cas de tout le monde ? »

La santé, la première victime

L’enseignante est l’autrice d’une vingtaine d’études sur les pratiques et sur la consommation d’alcool des étudiants. Elle a démontré qu’il y avait une corrélation entre la possession d’une fausse pièce d’identité et le binge drinking.

Dans Methods of Fake ID obtainment and use in underage college student, une étude qui date de 2010, elle observe que, parmi la population observée, « la possession d’un faux document était fortement associée à une importante consommation d’alcool dans le mois écoulé ».

À quoi bon avoir une fausse carte d’identité si ce n’est pas pour s’en servir ? « J’ai été surprise de constater que les fake ID sont davantage recherchées par des individus qui approchent de l’âge légal. »  Ce qui n’évite pas les dangers d’une telle consommation.

En effet, selon l’American Journal of Preventive Medecine, « l’alcool est un facteur lié à environ 4 300 décès chez les mineurs chaque année aux États-Unis ». C’est un problème de santé et de société qui peut être à l’origine d’accidents de la route – première cause de mortalité chez les jeunes de 12 à 20 ans –, de relations sexuelles à risque, d’agressions, de viols ou d’échec scolaire.

 James Lange est le coordinateur du centre Alcohol and Other Drug Initiatives (AOD Initiatives) sur le campus de l’université d’État de San Diego. Sa mission est « de tout mettre en œuvre pour la réussite des étudiants ». Le centre a mis en place un service psychologique, des guides et propose des événements sans alcool appelés « Aztec nights ».

« L’usage de l’alcool et de la drogue affecte la communauté toute entière, pas seulement ceux qui boivent, signale James Lange. C’est un problème qui ne concerne pas uniquement notre université, c’est un problème national. De façon générale, les abus liés à l’alcool et la drogue sur le campus sont moins fréquents que la moyenne nationale. Cela s’explique car ici la population est plus diverse et aussi plus

James Lange, coordinateur de Alcool and Other Drug Initiatives à l’université d’État de San Diego. Photo: Taliane Elobo/EPJT

Aux Etats-Unis, le permis de conduire peut se passer dès l’âge de 16 ans.

 âgée. Nous constatons que le binge drinking est une pratique des jeunes. Plus ils grandissent, plus cette pratique diminue. »

Mais cela ne veut pas dire que le problème n’est pas présent sur le campus californien. En octobre 2018, un embargo sur l’alcool fort a débuté, voté par les fraternités elles-mêmes, après avoir constaté qu’un certain nombre d’entre elles avaient été suspendues ou étaient en probation.

Concernant les fausses cartes d’identité, James Lange, fataliste, fait confiance aux vendeurs aux alentours du campus : « Le problème est réel mais ce n’est pas quelque chose que nous pouvons véritablement combattre. Cela concerne davantage ceux qui vendent l’alcool et nous leur faisons confiance pour faire leur propre vérification. »

Les élites de la nation

Posséder une fausse carte d’identité, cette pratique semble courante et faire partie intégrante de la culture américaine. Et c’est un marché qui a sa clientèle. Il est possible de commander sa carte sur Internet. King Of Fakes, All States Fakes.com ou encore Fake-ID.com… Les sites qui vendent des Fake IDs pullulent. On peut se les procurer pour une centaine de dollars payables en Bitcoin, MoneyGram ou carte cadeaux Amazon.

Impossible de savoir où sont fabriqués ces faux permis et s’ils seront réellement livrés. Michael, lui, n’est pas passé par eux pour obtenir son document. « Il y a eu une commande de groupe au lycée. Un ami connaissait la personne qui les fabriquait. Cela s’est fait grâce au bouche à oreille. »

Les médias ont peut-être banalisé le fait d’avoir un faux document avec des films comme The Breakfast Club où la personne la plus intelligente du groupe possède un faux permis de conduire « pour pouvoir voter ».

Selon Michael, une dizaine de ses amis en possèdent un. « On ne  dire que peut pas vraiment dire que cela fait partie de la culture américaine, explique Julia Martinez. Quand 21 ans est devenu l’âge de la majorité,  les mineurs ont commencé à chercher comment obtenir de l’alcool avec des fausses cartes d’identité ou d’autres moyens. C’est devenu commun, dans les médias, de dire : “Regardez, ils sont assez vieux pour voter mais pas assez pour boire !” »

La représentation des soirées étudiantes américaines sur nos écrans est aussi formatée. Des films tels que Projet X (2012), Nos pires voisins (2014) ou Goat sorti le 30 mars dernier, dépeignent des fêtes où l’alcool, la drogue et les abus sexuels sont omniprésents.

Cet univers excessif est, pour les deux derniers films nommés, rattaché aux fraternités des campus américains. Pour espérer intégrer une confrérie, il faut passer par l’étape des rites et du bizutage. Appartenir à l’une d’entre elles sous-entend faire partie de l’élite du campus et, pour les hommes, être un « mâle alpha ». Le personnage principal de Goat tente justement de réaffirmer sa virilité en devenant membre de Phi Sigma Mu.

Julia Martinez a remarqué qu’« être membre d’une fraternité ou d’une sororité augmente la probabilité d’avoir une fausse pièce d’identité ».

Michael n’a jamais été tenté d’intégrer une des vingt-cinq fraternités de son campus. « Ce n’est pas du tout dans ma mentalité », explique-t-il d’un air rétif. Aux soirées excessives où les étudiants se comptent en cinquantaine, Michael préfère les soirées en petit comité.

« Comment peut-on remettre en question les normes déjà établies ? »

Kathleen Brown-Rice, professeur adjoint

Les étudiants faisant partie des fraternités et des sororités sont une population davantage concernée par les dangers de l’alcool et du binge drinking. Kathleen Brown-Rice, professeur adjoint à l’université du Dakota du Sud, a étudié le comportement de ces confréries. Pour l’une de ses recherches, elle en a comparé trois de l’université de Midwestern sur l’année scolaire 2012-21013.

Une sororité et une fraternité interdisaient l’alcool. Une fraternité autorisé l’alcool. Elle observe que les étudiants « acceptent les normes de consommation excessive qui sont associées aux confréries ». Elle ajoute que « bannir l’alcool ne semble pas réduire les niveaux de consommation. Les étudiants peuvent profiter des milieux sans alcool pour d’autres raisons mais pas pour diminuer leur consommation ».

En d’autres termes, les membres des deux fraternités « sobres » boivent tout autant que les autres. La chercheuse souligne un autre point intéressant : « Il peut y avoir des préoccupations quant aux risques pris lorsque les étudiants boivent en dehors de leur résidence comme, par exemple, le fait de conduire ivre. Le vrai problème concernant l’usage de l’alcool par ces organisations est de savoir comment peut-on remettre en question les normes déjà établies de manière à inciter les étudiants à boire prudemment. »

Jouer avec la légalité

Au pays de l’Oncle Sam, il n’existe pas une carte d’identité au modèle unique pour tous les citoyens. Le passeport ou le permis de conduire sont des cartes d’identité officielles. Les permis de conduire sont réalisés par les cinquante États eux-mêmes ce qui veut dire qu’il en existe cinquante modèles. Certains sont jugés plus complexes à reproduire comme ceux du Kansas, de New York ou encore du Texas. Au contraire, la Floride, l’Illinois ou le Connecticut auraient des permis de conduire plus simples à imiter.

Pour Michael, son faux permis indiquait l’État de la Floride. « J’ai parfois été nerveux en l’utilisant mais je n’ai jamais eu de problème, raconte-t-il. Chaque État a un permis de conduire avec un format différent avec par exemple un hologramme bleu. Sur le permis californien, il y a des petits points qui représentent un ours, un symbole de l’État. »

Les « liquor stores » ressemblent aux bars-tabacs français. Mais en plus des cigarettes, ils vendent des bouteilles d’alcool. Photo : Taliane Elobo/EPJT.

Pour Julia Martinez « la solution n’est pas forcément de changer l’âge minimum ». « L’âge minimum a démontré être un bon moyen pour réduire les dommages causés par l’alcool chez les jeunes, renchérit James Lange. Cet âge est protecteur. Nous savons que les jeunes boivent avant 21 ans. Mais si on baisse cette majorité à, par exemple, 18 ans, on constatera une augmentation de la consommation chez ceux qui ont 16 ans. »

Michael ne comprend pas pourquoi l’accès à l’alcool se fait si tard : « C’est contradictoire. Pourquoi peut-on aller en guerre dès 18 ans mais ne peut-on ni boire ni acheter de cigarettes ? »

Même si la majorité a fait débat il y a quelques années, l’âge n’est désormais plus contesté. « Il y a très peu de chance que cela change, explique James Lange. Quand on regarde les États qui ont légalisé le cannabis, aucun n’a proposé un accès avant 21 ans. Or il n’y avait aucune obligation de décréter cet âge-là. C’est devenu un fait bien établi. »

Les mineurs continueront d’utiliser des contrefaçons car, comme Julia Martinez le reconnaît, c’est le fait d’acheter ou de consommer de l’alcool qui est sanctionné, moins le fait d’avoir une faux document. Michael n’a jamais eu de problème avec sa fausse carte. « Je sais que certains se sont vu confisquer leur carte mais cela n’allait pas plus loin. Les vendeurs d’alcool appellent rarement la police. »

En Californie, où réside Michael, avoir une fausse carte d’identité est un délit. Une personne de moins de 21 ans qui achète de l’alcool ou en consomme publiquement risque une amende de 250 dollars et entre 24 et 32 heures de service d’intérêt général. Le vendeur, quant à lui, risque une amende de 1 000 dollars. Si le mineur provoque un accident du fait de son intoxication, le vendeur est également coupable et peut écoper de six à un an d’emprisonnement.

Pour son dernier cours avant les vacances de printemps, un enseignant de l’université d’État de San Diego a lâché à ses élèves : « Bonnes vacances et évitez de vous faire arrêter par la police au Mexique. » De fait, les étudiants n’hésitent pas à traverser la frontière pour aller faire la fête. Là bas, ils sont majeurs et leur pouvoir d’achat bien plus élevé. Michael, lui, n’a « jamais été à Tijuana ».

 « Il y a eu des bus spécialement pour aller faire la fête à Tijuana qui allaient du centre de San Diego au Mexique mais je ne pense pas que cela se fasse encore, analyse James Lange, c’était une pratique courante il y a une dizaine d’année. Après le 11 Septembre, il y a eu beaucoup de changements. Ce n’était plus aussi facile de traverser la frontière, il fallait avoir un passeport, ce qui n’était pas le cas avant. »

Les « frontières sanglantes » de l’intérieur du pays

James Lange

James Lange ajoute que le problème n’a pas toujours concerné les frontières extérieures : « C’était aussi un problème national, quand tous les Etats américains n’avaient encore tous adopté la majorité à 21 ans. On parlait des « frontières sanglantes » parce que les jeunes qui vivaient près d’un autre Etat où la majorité était plus basse, y allaient en voiture, y buvaient et reprenaient leur voiture pour rentrer chez eux. Il y avait beaucoup de morts sur la route. »

Aujourd’hui, les moyens pour obtenir de l’alcool sont divers et de plus en plus ingénieux. Certains utilisent le permis d’une personne majeure. « Je ne connaissais pas de majeurs à cette époque, reconnaît Michael. Et je trouve cela sommaire car il faut trouver une personne à qui l’on ressemble physiquement. » D’autant que les risques encourus pour posséder un faux permis et pour utiliser celui de quelqu’un d’autre sont les mêmes.

Julia Martinez se souvient avoir entendu que « dans certaines sororités, les filles s’habillent, se coiffent et se maquillent de manière similaire lorsqu’elles doivent faire leur photo d’identité de façon à se ressembler et pouvoir s’échanger facilement leurs vrais permis de conduire ».

(*) Le prénom a été modifié.

Taliane Elobo

@TalianeElb
21 ans
A réalisé sa licence télévision en mobilité à la San Diego State University, en Californie
Passée par France 2 Washington, TV Rennes, Le Courrier de l’Ouest à Angers et Presse-Océan à Nantes.
S’intéresse aux sujets de société. Aime sortir de sa zone de confort en voyageant. Ce qui compte, c’est de faire des découvertes.

 

Patients sans frontières

Patients sans frontières

Patients sans frontières

Des prix bas et une qualité similaire à celle des États-Unis incitent de nombreux Américains à franchir la frontière avec le Mexique pour s’y faire soigner. Tijuana joue de sa proximité avec la Californie pour attirer toujours plus de patients. 

Par Taliane Elobo, à San Diego (Etats-Unis)

À Tijuana, au Mexique, les ouvriers s’affairent pour sortir de terre un projet faramineux. Accolé à la frontière avec les États-Unis, le New City Medical Plaza est un complexe hospitalier et hôtelier dédié exclusivement au tourisme médical. Il comprend une tour de 28 étages et un héliport à l’est, un hôtel de 150 chambres à l’ouest. Et, au milieu, une aire commerciale qui relie la tour à l’hôtel.

Si l’hôtel Quartz a ouvert ses portes le 4 octobre dernier, la tour médicale et la galerie commerciale devraient recevoir leurs premiers patients-clients courant 2020. Malgré l’enthousiasme des promoteurs, le projet a pris un peu de retard.

C’est dans la tour principale que les consultations et les opérations auront lieu. Environ 1 200 consultations sont espérées par jour grâce aux 200 cabinets de médecins. C’est peu dire que groupe mexicain Abadi, à qui l’on doit ce projet à 100 millions de dollars, a mis les moyens pour communiquer auprès des praticiens mexicains. Dès décembre 2018, 70 % de ces cabinets avaient trouvé un preneur. « Beaucoup de médecins mexicains veulent avoir une salle de consultation avec nous », se félicite Idannia Arce, responsable commerciale du groupe. Des médecins de Tijuana, mais aussi de Mexicali, de Querretaro, de Mexico, de Monterrey, de Guadalajara et de Puebla, les villes majeures du Mexique, font déjà partie de l’aventure…

Photo d’illustration. 

L’hôtel Quartz, haut de onze étages, fonctionne en complète symbiose avec la tour. Notamment, il propose « trente chambres de réveil. Autrement dit, nous proposerons de la chirurgie ambulatoire dans la tour médicale, ce qui ne nécessite pas beaucoup d’heures de récupération post-opératoire. Si le patient souhaite prolonger son séjour, il aura donc accès à ces chambres », explique Idannia Arce.

New City Medical Plaza est un projet unique en son genre. L’objectif est affiché : devenir le premier centre de tourisme médical du Mexique. Pour cela, il mise sur la modernité de ses équipements avec, entre autres, un centre de neurologie, des laboratoires, un service de radiologie et un autre de pathologie. Et cela paye.

Alors qu’il est toujours en construction, le complexe a été nommé « projet le plus remarquable » dans la catégorie « Tourisme médical » lors des Global Awards de Londres, en novembre 2017.

Restaurants, banques, garderie, magasins… Tous les services se trouvent au New City Medical Plaza pour rappeler aux patients qu’ils sont aussi en vacances. L’espace commercial est le vivier économique. C’est là que les patients-consommateurs, avec leur pouvoir d’achat supérieur à celui des autochtones, feront leurs achats. Ils n’auront même plus besoin de poireauter dans la salle d’attente du médecin. Grâce à une application mobile, ils seront avertis où qu’ils soient. « Ils pourront même se rendre dans l’aire commerciale boire un café », sourit Idannia Arce.

Si le groupe Abadi s’est lancé dans cette construction, c’est pour répondre à une demande déjà bien présente. « La ville de Tijuana a toujours attiré beaucoup de touristes américains, pour de la chirurgie plastique principalement. Nous voulons leur offrir une formule plus complète », explique Idannia Arce tout en marchant sur la terrasse en chantier.

La différence entre les frais engagés au Mexique et ceux qu’il faudrait débourser aux Etats-Unis va du simple au double. Par exemple, un pontage coronarien coute en moyenne 27 000 dollars au Mexique (un peu plus de 24 000 euros). Contre 123 000 dollars (110 800 euros) aux États-Unis. Il faut compter 6 500 dollars (5 800 euros) pour une rhinoplastie aux États-Unis et presque moitié moins au Mexique.

Au Mexique, c’est désormais dans l’industrie du tourisme médical qu’il faut investir. Avec 1,2 million de touristes médicaux par an, le pays est devenu la deuxième destination du secteur. Juste derrière la Thaïlande.

L’industrie représentait plus de 4 milliards de dollars (3,6 milliards d’euros) en 2017 pour le Mexique. Et cela devrait continuer d’évoluer à la hausse car le marché du tourisme médical dans le monde se développe. Ce dernier devrait passer de 56 milliards de dollars en 2018 à plus de 136 milliards en 2030, selon une étude de Wise Guy Reports (de 50,4 à 122,4 milliards d’euros).

Dans son article « La caravane dont vous n’avez pas entendu parler », Mark Provost constate qu’en 2018, entre 20 000 et 60 000 personnes, venues du Mexique ou d’autres pays d’Amérique centrale, ont traversé la frontière chaque mois pour trouver refuge aux États-Unis. Soit, en moyenne, entre 645 et 1 935 par jour.

Mais selon le maire de Los Algodones, petite ville mexicaine frontalière avec la Californie et l’Arizona, jusqu’à   000 Américains par jour se rendent dans son village. Autrement dit, cinq fois plus d’Américains traversent la frontière pour se soigner à Los Algodones que de Latino-américains dans l’autre sens.

La petite ville mexicaine est d’ailleurs surnommée « Molaire City ». En effet, on y compte 350 cabinets dentaires. Les patients américains peuvent espérer y faire une économie allant jusqu’à 75nbsp;%.

Si le tourisme médical va bon train, c’est parce qu’une couverture sociale est devenue un luxe aux États-Unis. Plus de 28,5 millions d’Américains n’avaient aucune assurance en 2017, soit près de 9 % de la population, selon le Bureau du recensement américain. Et, plus d’un quart de la population n’a pas d’assurance dentaire. La communauté hispanique est la plus touchée par le problème. Environ 16 % d’entre eux n’avaient aucune couverture en 2017.

Pourtant, selon Glenn Cohen, professeur de droit et directeur du Centre Petrie-Flom pour la législation concernant la santé, la biotechnologie et la bioéthique à la Harvard Law School, le tourisme médical entre les États-Unis et le Mexique n’est pas nouveau. « L’acteur Steve McQueen, par exemple, est mort dans une clinique mexicaine, explique-t-il. Il y a différentes motivations au tourisme médical. Il y a la raison financière et il y a la proximité. Ce sont souvent ceux qui vivent près de la frontière qui sont concernés. Et les expatriés qui retournent dans leur pays d’origine. »

«La prise en charge n’était pas la meilleure »

Magdalena Lopez, patiente

Magdalena Lopez appartient à cette dernière catégorie. Elle est née au Mexique mais toute sa vie est à San Diego. Pourtant, quand il a fallu choisir la clinique pour un opération de chirurgie plastique, c’est vers le Mexique, et précisément à Tijuana, que cette mère de quatre enfants s’est tournée. Magdalena Lopez bénéficie de l’Obamacare, un programme de santé américain visant à rendre les soins accessibles aux faibles revenus. Mais ce programme n’inclut pas la chirurgie esthétique.

La première fois que Magdalena se rend dans le petit établissement nommé Jaxiola Clinica, c’est le jour-même de son opération. « À l’intérieur de la salle de consultation, tout était très beau. Par contre, de l’extérieur, cela faisait très – trop – simple. Je pense que la prise en charge n’était pas la meilleure non plus. J’ai été dans un hôpital aux États-Unis où le service et la qualité étaient bien meilleurs. » Toutefois, Magdalena se dit satisfaite du résultat.

Carlos Zavala, directeur des opérations à Tijuana. Photo: T.E.

Carlos Zavala est directeur des opérations pour Angeles Health International, une branche du groupe hospitalier et hôtelier Angeles situé au Mexique. Le groupe possède un hôpital à Tijuana, ouvert il y a treize ans, et où travaille l’homme d’affaires.

Carlos Zavala voit les micro-cliniques comme celle où s’est rendue Magdalena d’un mauvais œil. « Avant, dans nos meilleures années, nous avions l’habitude d’opérer entre 2 500 et 3 000 patients étrangers par an, rien qu’à l’hôpital de Tijuana. Ce n’est plus le cas.» 

La concurrence s’est accentuée avec l’ouverture de petits cabinets tirant les prix des opérations chirurgicales vers le bas. Le nombre de patients-touristes opérés a chuté entre 800 et 1 000 par an pour l’hôpital Angeles. « Ce n’était plus viable pour nous, pour un hôpital de cette taille. Eux, ce sont des cliniques avec peu de personnel. Ici, nous embauchons 500 personnes. »

« Ceux qui viennent au Mexique ne se préoccupent pas de l’apparence de l’hôpital. Ils se préoccupent principalement du prix », regrette Carlos Zavala. Car la qualité il l’a, assure-t-il. « Ici, tout est récent. Nous nous fournissons auprès de Johnson & Johnson », une entreprise pharmaceutique américaine mondialement connue. « Notre équipement est à la pointe de la technologie grâce au robot Da Vinci, poursuit-il. Une machine à près de 1,5 million de dollars que l’hôpital Angeles est, pour l’heure, le seul à posséder dans l’État de la Basse-Californie. »

Le directeur des opérations, qui auparavant travaillait pour une mutuelle transfrontalière située en Californie, a bien compris qu’il y avait un marché naissant avec les expatriés comme Magdalena. C’est pourquoi il souhaiterait que les hôpitaux Angeles intègrent les réseaux des compagnies d’assurance américaines.

Pour lui, le calcul est vite fait : « Disons qu’une compagnie d’assurance a 10 millions d’assurés. Parmi eux 5 % sont des Mexicains vivant aux États-Unis. Si on leur dit : “Désormais, vous pouvez vous rendre à Hospital Angeles à Tijuana pour tous vos soins et opérations.” Si seulement 5 % le font, cela représente toujours 25 000 personnes. Soit plus de 2 000 patients par mois… Nous n’aurions même pas la capacité pour les recevoir. Malheureusement, ces compagnies sont vraiment difficiles à faire bouger, ce sont des Titanic. »

Aux Etats-Unis, on peut attendre jusqu’à six mois pour obtenir une consultation.

Dr Cleysa Hermosillo Ladez

Médecin généraliste à l'hôpital Angeles

Photos : Taliane Elobo/EPJT

Nous sommes vraiment près de la frontière et la qualité de nos soins est similaire à celle aux Etats-Unis.

Dr Juan Antonio López Corvalá

Chirurgien laparoscopie à l'hôpital Angeles

Environ un quart de mes patients viennent des Etats-Unis.

Dr Jorge Luna Guerra

Médecin cardiovasculaire à l'hôpital Angeles

Du côté américain de la frontière, le tourisme médical est loin d’inquiéter. Mark Land est infirmier psychiatrique. Il a décidé de manifester, début décembre, dans les rues de San Diego. Avec une cinquantaine de ses collègues, ils réclament plus de moyens au consortium américain de professionnels de la santé, Kaiser Permanente. Des moyens pour mieux soigner. Ils ne se sentent pas menacés par le tourisme médical, ce n’est pas le genre de soins que leurs patients voudraient faire à l’étranger. Eux se préoccupent davantage de ce qui se passe à l’intérieur du pays.

À quelques mètres au-dessus de la manifestation, au deuxième étage d’une tour sans âme, Paul Hegyi observe les mouvements de la rue en contrebas sans pour autant apercevoir les manifestants. La quarantaine grisonnante, des yeux bleus très vifs, le directeur général de la San Diego County Medical Society, une organisation à but non lucratif créée en 1870,  travaille à San Diego avec les patients et les médecins.

Le mot d’ordre de son organisation est : « Médecins unis pour un San Diego en bonne santé. » Pour lui, cela se traduit par une volonté de défendre et d’agir pour les droits des médecins. Un exercice plutôt facile pour cet ancien lobbyiste pour la California Medical Association.

Tout comme Mark Land, il ne voit pas d’inconvénients au tourisme médical. « Ce n’est pas un problème que les médecins avec lesquels je travaille ont souligné, note-t-il. Effectivement j’ai entendu parler du fait que des Américains se rendaient à Tijuana pour se faire soigner mais je n’en sais pas beaucoup plus. Je ne sais pas combien de personnes cela représente. » Circulez, il n’y a rien à voir.

Paul Heigy, ancien lobbyiste du secteur médical.
Photo : Taliane Elobo/EPJT

Le Pr Glenn Cohen relativise le nombre de touristes médicaux. « Ce n’est pas un phénomène en soi et cela n’a aucun effet sur le système de santé américain de manière générale. » Pour lui, s’il y a une question à se poser, elle est ailleurs : « Est-ce que cela bénéficie à l’économie mexicaine ? Est-ce que le tourisme médical rend plus facile ou au contraire plus difficile l’accès aux médecins des habitants de Tijuana ? » Lui-même n’a pas de réponse. En tout état de cause, pour lui, le problème, si problème il y a, n’est pas américain.

De l’autre côté, à NewCity Medical Plaza, tout est fait pour que les patients américains n’aient pas le mal du pays. « Depuis la tour médicale, on aura une vue panoramique sur San Diego, comme si on y était », se réjouit Idannia Arce.

Pour le meilleur ami de l’homme aussi

Claire Newick profite de la proximité avec la frontière mexicaine pour faire du tourisme médical. Cependant, ce n’est pas pour sa santé personnelle qu’elle se rend à Tijuana mais plutôt pour celle de sa fidèle compagne, Minnie.

Claire Newick est ravie des soins prodigués par le Dr. Gilberto Lopez. Photo: Taliane Elobo/EPJT

Âgée de 61 ans, Claire avance d’un pas assuré. Elle porte ses cheveux blonds coupés au carré avec une frange. Elle parle fort avec sa voix rauque, sans doute usée par la cigarette. Elle est grande mais son chien, lui, est tout petit, et encore plus à ses côtés. Avec ses lunettes de soleil et son chapeau, Mme Newick incarne le style de vie californien qu’on imagine c’est-à-dire décontracté.

Elle se souvient de son premier rendez-vous avec le vétérinaire Gilberto Lopez. « Quand je me suis rendue à la clinique, c’était très propre, c’était petit mais le vétérinaire parlait un anglais parfait », explique-t-elle. « La chose qui m’a le plus plus surprise à propos de ce voyage c’est qu’il a passé une heure avec moi. Nous avons parlé des allergies, de ce que nous pouvions faire. Il était tellement gentil et à l’écoute. Contrairement aux vétérinaires, ici, à San Diego, qui enchaînent les patients toutes les quinze minutes. Il a pris le temps de répondre à mes questions. »

Le coût total des soins de Minnie s’élève à 60 dollars, une somme dérisoire selon la propriétaire de la chienne. « Ici, tu paies 49 dollars seulement pour un examen et 39 de plus pour un certificat, qui est juste un bout de papier où il y a marqué que le chien a été vacciné et qu’il est en bonne santé pour voyager. »

À Tijuana, ce certificat lui a été donné sans surcoût. Selon elle, les prix à San Diego sont excessifs : « J’ai travaillé avec des vétérinaires donc je sais combien les vaccins coutent. »

Contacté par téléphone, le Dr. Lopez, qui exerce depuis trente ans à Tijuana, explique que ses patients sont surtout des Américains. « Environ 75% viennent des États-Unis, principalement du sud de la Californie, d’Arizona et même de Washington. J’essaye d’être le meilleur dans ce que je fais et je pense que les gens voient cette passion. »

Taliane Elobo

@TalianeElb
22 ans
A réalisé sa licence télévision en mobilité à la San Diego State University, en Californie
Passée par France 2 Washington, TV Rennes, Le Courrier de l’Ouest à Angers et Presse-Océan à Nantes.
S’intéresse aux sujets de société. Aime sortir de sa zone de confort en voyageant. Ce qui compte, c’est de faire des découvertes.

 

Home baby home

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Aux Pays-Bas, environ une femme sur huit donne la vie chez elle. L’accouchement à domicile y est effectivement encouragé et très encadré. Il est rendu possible grâce à une solide organisation des soins obstétriques.

Par Anastasia Marcellin, à Utrecht (Pays-Bas)

C’est ici que mon fils est né. » Lydia désigne un coin de son salon, entre les deux fauteuils et la bibliothèque. « La sage-femme avait apporté un tabouret d’accouchement pour que ce soit plus confortable. »

Lydia, qui n’a souhaité être identifiée que par son prénom, sourit en se remémorant la naissance de son deuxième fils, en septembre dernier. Cette Néerlandaise de 31 ans a accouché chez elle, dans l’intimité de son foyer à de Meern, près d’Utrecht, entourée seulement de son mari et d’une sage-femme. « Après la naissance du bébé, nous n’avons pas eu à faire le trajet pour rentrer de l’hôpital. J’étais déjà chez moi, j’ai pu me laver dans ma propre douche, dormir dans mon propre lit… C’était pour moi le plus gros avantage de mon accouchement à la maison. »

Lydia n’est pas un cas isolé : comme elle, 12,7 % des femmes enceintes aux Pays-Bas accouchent chez elles, soit une femme sur huit (les données les plus récents datent de 2016). Un nombre qui fait figure d’exception dans le monde occidental où les taux d’accouchement à domicile tournent plutôt autour des 1 à 2 %.

Lydia, 31 ans, vit à 8 kilomètres de la maternité. Mais elle a préféré accoucher chez elle.

Chez les Néerlandais, la pratique est évidemment loin d’être majoritaire. Mais contrairement à la France, elle est acceptée socialement et médicalement.

« Je voulais accoucher à la maison parce que je pensais que c’était plus intime, plus relax, plus protégé, raconte Lydia. Effectivement, j’ai noté une différence par rapport à mon premier accouchement, qui a eu lieu à l’hôpital. Là bas, c’était plus intrusif, rien que dans le fait d’être dans un endroit inconnu. » Comme Lydia, La plupart des femmes qui font le choix d’accoucher chez elles se sentent plus en confiance et plus détendue qu’à l’hôpital. Elles sont dans leur  environnement, plus libres de leurs mouvements.

Ank de Jonge, professeure associée en maïeutique à l’Amsterdam University Medical Center et sage-femme depuis 1994 a son explication : « L’accouchement est un procédé fort émotionnellement. Certains disent que c’est comme faire l’amour. Autant dire que pour cela, on préfère être chez soi dans l’intimité plutôt qu’à l’hôpital entouré d’inconnus. »

Liselotte Kweekel, conseillère en politique internationale à la KNOV, l’Organisation royale néerlandaise des sages-femmes  et sage-femme depuis dix ans ne dit pas autre chose : « À la maison, la sage-femme est l’invitée de la femme enceinte, c’est elle qui doit demander où se trouvent les choses. Alors qu’à l’hôpital, c’est la femme qui est l’invitée, et elle sent qu’elle doit demander l’autorisation avant de faire quelque chose. »

Un accouchement à domicile nécessite un peu de préparation.

Des avantages psychologiques donc, mais aussi des bénéfices sur le plan médical que soulignent Ank de Jonge : « Le départ vers l’hôpital et le fait de se retrouver dans un endroit inconnu peut engendrer du stress. Or, avec le stress et l’adrénaline, le corps peut produire moins d’ocytocine. » Cette hormone, libérée en grande quantité lors de l’accouchement, permet de faciliter le travail et l’expulsion du fœtus. Un faible taux d’ocytocine signifie donc un travail plus long et plus difficile.

Le revers de la médaille peut être douloureux : la péridurale est impossible à la maison. Les sages-femmes qui ne sont pas habilitées à en administrer. « Nous pouvons seulement faire des injections à base d’eau dans le bas du dos pour soulager un peu la douleur, explique Liselotte Kweekel. Mais nous essayons d’aider la parturiente à se détendre, avec des bains, de la musique, des exercices de respiration… »

La sage-femme ajoute : « Les Néerlandais sont très terre à terre. Ici, la grossesse et l’accouchement ne sont pas vus comme une pathologie mais comme quelque chose de naturel, qui fait partie de la vie. En l’absence de risque particulier, il n’y a pas lieu de les surmédicaliser. » Une vision qui se retrouve largement dans l’organisation des soins entourant les femmes enceintes.

« Notre système d’obstétrique est unique, remarque Liselotte Kweekel. Les sages-femmes y ont une place très importante, elles ont toujours eu le droit d’intervenir médicalement et de prendre en charge le suivi de grossesse et les accouchements. »

Les sages-femmes néerlandaises bénéficient d’une grande autonomie. La plupart d’entre elles exercent en cabinets libéraux (verloskundigepraktijk), qu’elles partagent le plus souvent à 4 ou 5. Qualifiées de « sages-femmes de premiers soins », elles sont habilitées à suivre les grossesses non pathologiques et à assister les accouchements physiologiques, qu’ils aient lieu à domicile ou à l’hôpital.

Environ 85 % des femmes enceintes se rendent dans un cabinet libéral pour leur première consultation. Si tout se passe bien, elles y effectuent tout leur suivi de grossesse. Dans la plupart des cas, elles rencontrent toutes les professionnelles du cabinet, pour être sûres d’avoir rencontré au moins une fois la sage-femme de garde le jour de leur accouchement. Certaines femmes enceintes peuvent même ne jamais voir d’obstétricien.

En revanche, au moindre risque ou à la moindre complication, les sages-femmes de premiers soins redirigent la femme enceinte vers les sages-femmes cliniques. Ces dernières exercent à l’hôpital, auprès d’obstétriciens, de médecins et d’infirmières. Elles sont les seules habilitées à suivre des grossesses pathologiques. L’accouchement a alors forcément lieu à l’hôpital.

Du côté financier, l’accouchement à domicile est entièrement pris en charge par l’assurance maladie, obligatoire pour tous aux Pays-Bas. « Si la femme veut accoucher à l’hôpital sans aucune raison médicale, elle doit payer un supplément, environ 300 euros, indique Lydia. Ce supplément est généralement pris en charge par les mutuelles. » Mais dès qu’une raison médicale pousse à accoucher à l’hôpital, l’accouchement est entièrement pris en charge par l’assurance maladie. Le souhait d’avoir une péridurale en fait partie.

La décision de transférer une femme enceinte vers l’hôpital peut être prise à tous les stades de la grossesse ou de l’accouchement. Ainsi, « pour le premier enfant, le taux de transfert vers les hôpitaux est proche des 60 % », indique Ank de Jonge. Le chiffre est élevé, mais la plupart des transferts visent à prévenir l’incident. La sage-femme précise : « Seul 1,9 % des transferts sont réalisés en urgence. »

Lors de son premier accouchement, il y a trois ans, Lydia a été transférée : « Je voulais déjà donner naissance à la maison. J’avais commencé le travail chez moi. Mais il y avait du méconium dans le liquide amniotique. » Une complication qui n’est pas forcément grave mais sur laquelle les médecins souhaiter garder un œil. En effet, si la progression du travail est trop lente, comme ce fut le cas pour Lydia, le méconium accroit le risque d’infection pour le bébé. Le transfert à l’hôpital est donc nécessaire.

« Au cours des dernières décennies, le taux d’accouchement à domicile a chuté aux Pays-Bas »

La présence de méconium dans le liquide amniotique fait partie des principales causes de transfert en cours de travail (8,8 % des transferts). La raison la plus fréquente est une progression trop lente du travail et/ou l’administration d’une péridurale, les deux étant souvent liés (16,3 % des transferts). Enfin, l’absence de contractions dans les vingt-qautre heures suivant la rupture de la poche des eaux constitue le troisième motif le plus fréquent de transferts (4,1 %).

Cela n’a pas empêché Lydia de retenter l’expérience lors son deuxième accouchement : « Je n’étais pas vraiment inquiète d’éventuelles complications, se remémore-t-elle. La sage-femme était un peu préoccupée par rapport à mon poids. Je pesais 105 kilos à la fin de ma grossesse. Cela aurait pu être un problème en cas d’hémorragie ou pour n’importe quelle raison qui aurait nécessité un transfert en ambulance. »

Liselotte Kweekel exerce comme sage-femme depuis dix ans.

La thèse d’Ank de Jonge portait sur les positions d’accouchement.

En effet, le protocole précise que les ambulanciers n’ont pas le droit de porter des personnes pesant plus de 100 kilos. Lydia préfère en rire : « Je me suis dit qu’une fois le bébé et le placenta sortis, ça ferait bien 5 kilos en moins. » Finalement, tout s’est bien passé et la jeune femme a pu rester chez elle.

Mais les éventuels risques et complications effrayent nombre de futurs parents. Au cours des dernières décennies, le taux d’accouchement à domicile a chuté aux Pays-Bas. Dans les années soixante-dix, environ 70 % des femmes donnaient naissance chez elle. En 2002, ce taux s’était réduit de plus de moitié, aux alentours de 29 %. Aujourd’hui, elles ne sont plus que 12,7 % à faire ce choix.

« Il y a eu beaucoup d’attention médiatique autour de la mort périnatale récemment. Certains médias se sont montrés très critiques envers l’accouchement à domicile », fait remarquer Liselotte Kweekel. En effet, en 2008, le pays a rétrogradé dans les statistiques européennes de mortalité périnatale. Mais des recherches ont démontré que les accouchements à domicile n’étaient pas à incriminer. Ils sont aussi sûrs que ceux en hôpital.

« La société fait peur aux femmes, regrette Ank de Jonge. On les culpabilise en leur disant que leur enfant va mourir si elles prennent des risques. Avec un tel discours, c’est facile de pousser à la surmédicalisation. » La peur de l’incident est grande, autant du côté des femmes enceintes que des sages-femmes. Ainsi, les transferts vers l’hôpital sont de plus en plus fréquents et surviennent de plus en plus tôt au cours de la grossesse et de l’accouchement.

Si le nombre d’accouchement à domicile est en baisse c’est aussi pour des raisons structurelles. Comme en France, lau Pays-Bas on ferme les petites maternité dans les zones rurales. Or, les protocoles encadrant l’accouchement à domicile exigent qu’un hôpital soit situé à moins de quarante-cinq minutes, au cas où il faudrait transférer la parturiente en cours de travail.

Si l’hôpital est trop loin, les sages-femmes préfèrent orienter la femme enceinte vers un accouchement médicalisé dès le début de sa grossesse. Ainsi, aux premières contractions, elle pourra se mettre en route, réduisant les risques d’être transférée lors de la dilation complète ou lors de la poussée. Mais les Pays-Bas sont un petit pays très plat et bien organisé. Les risques sur la route ne sont pas ceux que l’on connaît en France.

« On ne peut pas imposer aux femmes d’accoucher à l’hôpital. Mais on ne peut pas non plus leur imposer d’accoucher à domicile »

Liselotte Kweekel

« C’est un cercle vicieux, se désole Liselotte Kweekel. Les élèves sages-femmes voient de moins en moins d’accouchement à domicile pendant leur cursus, parce que nous en avons de moins en moins. Du coup, à la fin de leurs études, elles se sentent moins à l’aise avec ça et sont donc moins enclines à en pratiquer. Ce qui entraine donc une baisse des accouchements à domicile. »

Or, une fois le processus de médicalisation trop engagé, il est pratiquement impossible de revenir en arrière. La France est l’un des exemples les plus frappants en la matière. Le taux d’accouchement à domicile plafonne à 0,4 %. Pour les rares femmes qui le souhaitent, accoucher chez soi relève souvent du parcours du combattant. Et les sages-femmes françaises qui assistent ces femmes frôlent parfois l’illégalité car elles exercent sans assurance. Les risques étant considérés comme très élevés, le prix de ces assurance est prohibitif pour la plupart d’entre elles.

Donner les bonnes informations

Pour lutter contre l’engrenage de la surmédicalisation, les sages-femmes néerlandaises informent et rassurent les futurs parents autant qu’elles le peuvent. « Donner les bonnes informations est essentiel, souligne Ank de Jonge. La femme doit pouvoir choisir en connaissance de causes. »

Car la peur s’invite souvent au moment de choisir le lieu d’accouchement. « Pour le premier, mon mari aurait préféré une naissance à l’hôpital dès le début, raconte Lydia. Parce que si ça se passe mal, le personnel médical est déjà sur place. Mais finalement il m’a dit que c’est moi qui allait accoucher et que ça devait donc être ma décision. »

« On ne peut pas imposer aux femmes d’accoucher à l’hôpital, affirme Liselotte Kweekel. Mais on ne peut pas non plus leur imposer d’accoucher à domicile. Certaines se sentiront plus en sécurité en milieu hospitalier, d’autres dans leur foyer. »

Loin de militer pour une hausse des accouchements à domicile, les sages-femmes se battent surtout pour que les futures mères aient réellement le choix. Liselotte Kweekel en est convaincue : « Choisir son lieu d’accouchement est un droit humain. »

Anastasia Marcellin

@AnaMarcellin
23 ans
Effectue sa licence de journalisme, spécialité presse
écrite à Utrecht (Pays-Bas) et à Aarhus (Danemark).
S’intéresse à l’actualité internationale et aux questions de genre.
Passée par Courrier International et Ouest-France Lorient.
Passionnée de voyages, espère poser ses valises en Amérique latine prochainement.

 

L’université entre ville et réserve

L’université entre ville et réserve

L’université

Entre ville et réserve

Un pont entre deux mondes, c’est le rôle que tente de jouer l’université Wilfrid-Laurier, de Brantford. En effet, l’inclusion des peuples amérindiens est une des principales problématiques à laquelle doivent répondre les institutions de la société canadienne. Mais ce n’est pas une mince affaire tant les deux communautés sont encore séparées.

Par Pablo Menguy, à Brantford (Canada)

Lorsqu’on se balade dans le centre-ville de Brantford, petite ville canadienne à une heure de Toronto, il est impossible de louper ce mur. C’est un beau mur coloré, orné de nombreux motifs traditionnels amérindiens, certains abstraits, d’autres moins : une tortue et des poissons, représentants officiels d’une ancienne prophétie amérindienne ; une main tendue, symbole de réconciliation. Un autre mur, encore plus grand, imposant, mais tout autant en couleur, se trouve dans la réserve amérindienne de Six-Nations, à vingt-cinq minutes de Brantford.

Deux murs, donc. L’un au cœur d’une petite ville blanche de province, non loin de l’université Wilfrid-Laurier. L’autre, au cœur d’une réserve amérindienne. Deux murs très proches, mais aussi très loin. Deux murs, deux mondes, mais les mêmes artistes. Ce sont des étudiants, des professeurs et des artistes chiliens qui ont imaginé, dessiné, puis mis en couleur ces deux fresques. Avec un nom à la clé : le projet TAG. Tout ce beau monde coordonné par un élément central, l’université Wilfrid-Laurier.

Mur peint lors du projet TAG dans la réserve de Six-Nations. Photo : Medardo Freire

« Grâce à ce projet, j’ai pu rencontrer beaucoup de jeunes Amérindiens. Aujourd’hui, on reste en contact. Ce genre d’activités, ça solidifie des relations, aucun doute là-dessus », s’enthousiasme Jay Ridehout, étudiante à Brantford. Elle se définit elle-même comme une settler (une installée), mot utilisé pour désigner les non-Amérindiens qui habitent sur les terres des premiers habitants du Canada.

Bonnie Whitlow est très fière de ce mur. Originaire de Six-Nations, cette employée de l’université joue aujourd’hui le rôle de lien entre la réserve amérindienne et Wilfrid-Laurier. Bonnie, elle est partout, tout le temps. Tantôt aidant un jeune de Six-Nations à remplir son dossier d’inscription à l’université, tantôt corrigeant les home-works (devoirs maison) d’un autre venu lui demander des conseils. « Certains élèves amérindiens ne se sentent pas en confiance en arrivant à l’université. Ils ont besoin d’aide, encore plus que les autres. » Le fossé est en effet souvent très vaste entre la culture amérindienne et celle de l’université.

Pour Heather, Mady et Ivory, rien de mieux que de déguster une soupe au centre lorsqu’il fait –15 °C dehors. Photo : Pablo Menguy/EPJT

Et tout ceci, Bonnie le fait sur son lieu de travail, à l’Indigenous Center (centre amérindien) de l’université. Elle en est même la responsable et ce depuis 2011, date de l’ouverture. Les cinq employés du centre proposent de l’accompagnement scolaire, de l’aide à l’organisation ou encore des séances pour lutter contre le stress scolaire. Si tout ce programme est en priorité destiné aux élèves amérindiens, tous les étudiants sont bienvenus. Que ce soit pour se faire aider ou tout simplement discuter avec le personnel.

Derrière ce premier objectif, celui de l’accompagnement, se cache une autre mission, plus complexe et plus floue. La mission de rapprocher deux mondes. Celui de la réserve amérindienne et celui des élèves canadiens qui n’ont souvent que des connaissances très limitées – voir aucune – sur la culture et l’histoire autochtone. Pour cela, le centre organise une multitude d’activités qui a toujours pour but de lier et de rapprocher ces élèves. Les deux murs peints sont pour le moment le plus gros projet mais beaucoup d’autres, plus petits, attirent aussi du monde.

Cette semaine, Samuel, 23 ans, fais partie des élèves qui s’occupent de la soupe à l’Indigenous Center  (pour activer les sous-titres, cliquer sur l’icône en bas à droite de la vidéo).

Les élèves ont par exemple la possibilité de participer à des récoltes traditionnelles de maïs, à des ateliers de fabrication de bijoux amérindiens. Ils peuvent aussi de déguster une soupe le mardi midi. Faire le pari du lien humain dans l’espoir de créer un lien social, plus global, voilà le travail de Bonnie et de ses collègues.

John, 25 ans, s’occupe également de la soupe pour la première fois (pour activer les sous-titres, cliquer sur l’icône en bas à droite de la vidéo).

« On est vraiment partis de loin avec certains élèves qui ne connaissaient rien à la culture amérindienne. Certains en avaient même peur. Une fille nous a raconté qu’elle venait seule à la soupe du mardi car ses amies pensaient que nous étions des sorcières », se désole Bonnie. Mais, aujourd’hui, les mentalités évoluent, constate-elle. Tant du côté des élèves amérindiens, qui hésitent moins à s’inscrire à l’université, que du côté des non-Amérindiens, qui montrent un plus grand intérêt pour l’histoire du Canada et de la culture autochtone.

Quand Bonnie est arrivée en 2011, seuls onze élèves de la réserve étaient inscrits sur le campus. « Avant 2011, avoir des élèves de la réserve, ce n’était vraiment pas une priorité pour l’université. La prise de conscience a commencé à s’opérer doucement au cours des années deux mille. C’est pour cela que l’université a ouvert l’’ndigenous Center et m’a engagée », témoigne Bonnie. En 2017, ils étaient 56 élèves de Six-Nations à être inscrits à Wilfrid-Laurier.

L’Indigenous Center n’est pas le seul programme mis en place par l’université pour répondre à ce besoin de reconnexion. Tous les élèves en première année au campus de Brantford ont pour obligation de prendre un cours d’introduction à l’histoire amérindienne. « L’ignorance de certains de ces élèves me choque beaucoup, témoigne Darren Thomas, professeur d’études amérindiennes. Le problème, c’est qu’au collège et au lycée, on ne leur enseigne quasiment pas ces questions, alors que c’est fondamental pour comprendre le pays aujourd’hui. » Lui-même est originaire de la réserve des Six-Nations.

D’où aussi l’importance de projets comme le mur pour apprendre de manière moins scolaire. Jay Ridehout, une étudiante qui a participé à TAG, se rappelle : « J’ai entendu beaucoup de jeunes dire qu’ils apprenaient des choses sur la colonisation pour la première fois. Le fait d’avoir participé aux peintures, d’avoir été immergé avec des Amérindiens, je pense que ça en a changé beaucoup. »

« L’université ne va pas assez loin dans son programme d’intégration. Les dirigeants pensent comme une entreprise, il leur faut de la rentabilité à court terme. A la fin de la journée, ce n’est pas une question de bonne volonté, mais de dollars. »

Darren Thomas, professeur d’études amérindiennes

S’il reconnaît que l’université a fait des progrès dans l’intégration de la communauté amérindienne, Darren reste critique. Pour lui, l’université n’en fait pas assez et ne pousse pas sa politique d’intégration assez loin. « C’est une entreprise. Quand elle investit dans des programmes d’aide à l’intégration, il faut qu’il y ait un retour sur investissement. Or, les programmes d’intégration comme les bourses se mesurent sur le long terme, explique Darren. A la fin de la journée, ce n’est pas une question de bonne intention mais de dollars », déplore-t-il.

Ces programmes d’aide financière sont en effet importants pour la communauté amérindienne. Pour elle, le prix élevé à payer pour entrer à l’université reste un obstacle majeur. Mais l’argent est loin d’être la seule barrière. La conquête des cœurs est aussi primordiale. « En 2004, quand Wilfrid-Laurier a lancé une politique timide pour attirer des élèves amérindiens, en ouvrant des cours sur la culture et l’histoire amérindienne par exemple, ça ne marchait pas bien. Ça n’a pas eu un gros succès », explique Gary Warrick.

La soupe du mardi peut aussi être l’occasion pour choisir la prochaine sortie parmi celles organisées par l’Indigenous Center. C’est ce que font Alex, Jessy, Madison et Megan. Photo : Pablo Menguy/EPJT

Ce professeur, qui enseigne depuis que le campus a ouvert ses portes en 1999, s’est vu confier le premier cours d’études amérindiennes en 2004. « Les élèves amérindiens avaient peur de venir à Brantford. Ils se sentaient seuls, peu en sécurité. Les familles se faisaient ensuite passer le mot à l’intérieur de la réserve comme quoi il ne fallait pas aller à l’université. C’était très handicapant pour nous. L’ouverture de l’Indigenous Center en 2011 a beaucoup rassuré », se rappelle Gary.

« Quand je suis rentrée à l’université, certaines personnes ont arrêté de me parler, car ils me considéraient comme une traître. »

Bonnie Whitlow, responsable de l’Indigenous Center

Pour les familles, laisser partir leur enfant à l’université a une portée symbolique très lourde, bien plus profonde que de « simples » études.  « Certaines d’entre elles considèrent qu’envoyer leur enfant à l’université est une trahison envers leur propre peuple. C’est parfois vu comme une abdication devant les personne qui nous ont envahi et ont détruit notre mode de viev», explique Bonnie.

Cela renvoie également au traumatisme de ces milliers d’enfants, enlevés de force à leur famille, pour être placés dans des institutions, les Residential Schools, afin d’être « civilisés ». Une politique d’assimilation forcée, qui a démarré au XIXe et qui a duré plus d’un siècle.

Quand elle est entrée à l’université Mac-Master, un établissement non loin de la réserve des Six-Nations, à la fin des années quatre-vingt-dix, Bonnie était la seule de sa famille à partir étudier dans une « université occidentale ». « Certaines personnes que je connaissais ont arrêté de me parler. Ils me considéraient comme une traître », raconte-t-elle, encore émue.

« Les hésitations viennent aussi du problème de la langue », explique Bonnie. L’apprentissage renvoie en effet à cette idée de destruction culturelle. Les parents se retrouvent dans un dilemme complexe : étudier à l’université en langue anglaise revient à accepter et à légitimer la présence « étrangère » sur les terres de leurs ancêtres. Une idée inconcevable pour certains, qui le vivent toujours comme une forme de colonisation.

« Quand on parle anglais, on adopte aussi certaines normes liées à la langue. Le langage forme notre façon de faire et de penser, continue Bonnie. Mais c’est une question sans fin, un cercle vicieux. Regardez, même moi là, je parle en anglais, donc d’un certain côté, j’aide à coloniser. Mais je m’appelle officiellement Kawennakon Bonnie Whitlow. Entrer à l’université ne m’a pas fait perdre mon nom amérindien. Au contraire, je le mets en avant. »

Chaque semaine, un nouveau groupe d’élèves se relaie pour faire la soupe du mardi.
Cette semaine, c’est au tour des étudiants en master de criminologie. Photo : Pablo Menguy/EPJT

Pour Bonnie comme pour les deux professeurs que nous avons rencontrés, envoyer son enfant à l’université n’est pas une trahison. C’est au contraire un moyen d’aider la communauté. « On cherche à montrer aux populations amérindiennes qu’étudier dans une université dite ”occidentale” est un moyen pour promouvoir la culture amérindienne et non pas de la dévaloriser », explique Gary Warrick.

Le professeur essaie toujours de trouver une balance dans la forme de ses cours entre le modèle amérindien et celui non-amérindien afin que tout le monde s’y retrouve. « Je privilégie les cours en cercle, où chacun parle et donne son avis, ce qui est plus proche de la pédagogie des natifs. J’essaie de promouvoir l’art et la parole. Même si, parfois, je suis obligé de faire des cours plus classiques quand les classes sont trop nombreuses », explique Gary.

« Certains sont réticents à se déclarer comme amérindiens. Ils ont peur d’être mal vus ou d’être dévalorisés. »

Margaret Neveau, Indigenous Center

« On a aussi passé beaucoup de temps à répertorier les élèves amérindiens qui n’habitaient pas dans la réserve. Même si les choses évoluent, certains sont réticents à se déclarer amérindiens. Ils ont peur d’être dévalorisés ou d’être mal vus », explique Margaret Neveau, responsable de la relation avec les élèves à l’Indigenous Center. Elle soulève ici un autre problème fondamental, ancré dans l’histoire du pays et dans celle de la ville de Brantford tout particulièrement : le racisme envers la communauté amérindienne.

Façade de l’Indigenous Center. Photo: Pablo Menguy/EPJT

« Historiquement, les relations entre la ville et la communauté native sont terribles », explique Bonnie. Selon elle, le racisme est encore prégnant à Brantford. « Dans les années quatre-vingt-dix, le gouvernement a voulu mettre plus de moyens dans les réserves. Mais il s’y est mal pris. L’État a baissé les taxes et a distribué des subventions. Mais cela a surtout augmenté des trafics en tout genre. La consommation d’alcool dans les réserves a également augmenté », déplore-t-elle.

En dehors des cours donnés aux étudiants, les membres de l’Indigenous Center organisent des réunions pour mieux faire connaître l’histoire de la ville et de la culture amérindienne. Car, pour eux, le rôle de l’université ne s’arrête pas à apprendre aux élèves. L’objectif est de se servir de l’influence et de la légitimité de l’université pour toucher les habitants, les convaincre. Recréer, ou créer tout simplement, du lien social. Et ce, grâce au savoir.

Faire découvrir la culture amérindienne aux habitants de Brantford grâce à la légitimité de l’université, une autre mission vaste et complexe

Le centre organise par exemple des conférences ouvertes sur le rôle des Residential Schools. Si la dernière a fermé en 1996, c’est encore aujourd’hui un lourd traumatisme pour les populations amérindiennes qui demandent réparation. « Après les conférences, des gens viennent me voir en me disant qu’ils n’étaient absolument pas au courant, et me demandent ce qu’ils peuvent faire pour aider », se réjouit Bonnie.

Certains choisissent de venir à l’Indigenous Center uniquement pour se sentir à l’aise et travailler.
C’est par exemple le cas de Krystene.  Photo: Pablo Menguy/EPJT

Pour Gary Warrick, le campus de l’université, dont les bâtiments sont répartis dans le centre de Brantford, joue aussi un rôle protecteur. Cette configuration incite les jeunes Amérindiens à se rendre en ville. Ce qui était loin d’aller de soi il y a encore quelques années. « L’enceinte du campus est réconfortante pour eux, ils se sentent plus en sécurité. Avant, ils avaient parfois peur de se mélanger avec les habitants, tellement la défiance de la population était grande », analyse le professeur.

Pour lui, outre le campus, l’Indigenous Center joue encore davantage ce rôle de protecteur et ce pas uniquement pour les Amérindiens : « Il est intéressant de noter que de nombreux élèves issus d’autres minorités, comme les élèves noirs, aiment venir ici, ils s’y sentent bien .» Et il ajoute en souriant, « Noirs, Blancs, Amérindiens, de Brantford ou de la réserve, créer des liens parmi tout ce beau monde, c’est peut-être ça, finalement, le but final de l’université ».

Pablo Menguy

@Pablo_Menguy
22 ans
Etudiant en licence professionnelles presse écrite, en mobilité au Canada en 2018-2019. Passionné par l’actualité internationale et les questions sociétales. Passé par LeMonde.fr, La Croix, L’Obs et L’Orient le Jour

Les paradoxes de l’école danoise

Les paradoxes de l’école danoise

Les paradoxes de l’école danoise

En France, la rentrée bruisse des effets des différentes réformes, contestées, de l’Education nationale. Mais ce n’est pas le seul pays où l’on se pose des questions sur l’efficacité des dites réformes. Au Danemark, l’école est souvent vue comme un modèle efficace et sain, dans lequel le bien-être des élèves est primordial. Mais depuis plusieurs années, les changements s’enchaînent, bouleversant l’équilibre du système.

Par Anastasia Marcellin (texte et photos), à Aarhus, Danemark.

Cet article a été publié par le site Slate le 6 juin 2019

God morgen 1.A ! » Le brouhaha des voix d’enfants s’estompe. Tous viennent de dire au revoir à leurs parents, heureux de retrouver leurs camarades. Les 20 élèves de la classe 1.A (l’équivalent du CE1 en France) sont prêts à commencer une nouvelle journée.

Au tableau, Maria Elise Kjellerup Andersen, enseignante de danois, leur présente le programme de la leçon. « Aujourd’hui, nous allons travailler la prononciation et l’écriture des mots. »  Les enfants se lèvent pour prendre leurs livres d’exercice et un crayon.

Située à Tilst, dans la banlieue d’Aarhus, au centre du Danemark, l’école Skjoldhøjskolen accueille environ 400 élèves, âgés de 6 à 16 ans. C’est une « folkeskole », un établissement d’enseignement public qui correspond à l’école primaire et au collège français.

En France, le système scolaire danois est vu comme un exemple à suivre : cours d’empathie, pas de notes avant 14 ans et même école en forêt, il y a de quoi envier les petits Danois. Pourtant, au sein du royaume, le système scolaire est loin de faire l’unanimité. Les nombreuses réformes épuisent les enseignants et les directeurs d’établissement.

Les résultats, loin d’être à la hauteur des attentes et des moyens mis en place, posent la question de l’efficacité du système.

L’école primaire Skjoldhøjskolen est située dans la banlieue d’Aarhus.

Au mur, l’alphabet danois permet aux enfants de s’aider en cas de doute dans l’écriture.

Meryem est professeure de mathématiques.

Les émotions du dessin animé Vice-Versa sont là pour aider les enfants à verbaliser leurs sentiments.

La salle de classe est décorée de dessins et d’aide-mémoire.

Un panneau avec les dates d’anniversaire permet de n’oublier personne au moment de souffler les bougies

Les chiffres sont accrochés au plafond.

Des écoles très autonomes

Le Danemark compte environ 1700 folkeskoler comme Skjoldhøjskolen. Leur gestion est partagée par le gouvernement national et les 98 communes qui composent le pays. Cette division territoriale a un fonctionnement semblable à celui des départements français et s’occupe de la mise en place des lois prises au niveau national.

Roger Buch, chercheur en sciences politiques à l’Ecole danoise du journalisme et des médias (DMJX) à Aarhus, explique : « Le ministère de l’Éducation met en place un cadre autour des écoles primaires publiques. Mais à l’intérieur de ce cadre, les communes et les écoles sont assez libres de leurs choix. »

La répartition du budget, l’application des programmes et le recrutement du personnel sont ainsi laissés à l’appréciation des communes. Les écoles sont, elles, libres dans le choix du nombre d’enfants par classe, de la répartition des heures par matière, des méthodes d’enseignement ou des activités.

Les communes sont financées par des subventions provenant du gouvernement national, mais également par des taxes locales. « Les différences en matière d’éducation entre les communes viennent des différences de taxation, note Roger Buch. Mais il faut aussi prendre en compte la façon de dépenser des communes pour leurs élèves et les sommes qu’elles choisissent de dédier à l’éducation. »

Avec 98 communes et plus de 1700 folkeskoler, difficile de faire des généralités. Les facteurs démographiques et socio-économiques varient grandement d’une commune à l’autre et à l’intérieur des communes elles-mêmes. Toutes n’ont pas les mêmes priorités, les mêmes besoins ni les mêmes moyens en termes d’éducation.

Ce mardi matin, les élèves de la classe 1.A de Skjoldhøjskolen travaillent la prononciation des voyelles. Tous sont en chaussettes. Ils se lèvent, sans demander la permission, pour voir le tableau de plus près, fermer les rideaux ou emprunter un crayon. « Maria, Maria ! » Clara, petite blonde à lunettes, lève la main pour demander de l’aide à sa maîtresse. Comme dans la majorité des écoles au Danemark, les élèves appellent les enseignants par leur prénom et n’hésitent pas à leur dire « tu ».

« Le système scolaire danois est plus informel que dans les autres pays européens, constate Mette Marie Ledertoug, post doctorante en éducation positive. Cela est dû au fait que notre culture elle-même est informelle et très ouverte d’esprit. »

Les classes comptent une vingtaine d’élèves et la composition du groupe reste la même tout au long de la scolarité. À Skjoldhøjskolen, pour Clara, Leander, Sophia et les autres, pas de stress au moment de la rentrée : ils sont sûrs de retrouver les mêmes camarades d’année en année. Cette organisation a pour but de faciliter la cohésion de groupe et le bien-être des enfants.

Les exercices permettent aux enfants d’apprendre en s’amusant.

Car le travail de groupe et la coopération sont au centre des apprentissages. Dans sa classe, Maria Elise Kjellerup Andersen s’assure de proposer des activités ludiques et animées à ces élèves. Ce jour-là, ils sont divisés en groupes de quatre. D’un côté de la salle, une feuille est posée sur le sol avec des mots danois. De l’autre côté, les élèves sont assis par groupe avec une feuille blanche et un crayon.

Dans chaque groupe, un des élèves doit courir vers la feuille avec les mots, retenir l’orthographe de l’un d’entre eux, revenir vers ces camarades et épeler le mot pour qu’ils puissent l’écrire sur la feuille. Le groupe qui a écrit le plus de mots sur sa feuille en dix minutes a gagné. Les élèves apprennent en s’amusant et en bougeant et, au final, l’exercice est plus simple qu’il n’y paraît.

Au cours suivant, Meryem, professeure de mathématiques, les fait également travailler en duo. Elle se sert de dés pour comprendre les principes de l’addition et de la soustraction. Dans les écoles danoises, les enfants ont plusieurs enseignants, même en primaire. Ici, chaque professeur enseigne une à trois matières, à des classes de niveaux différents. Une fois le cours terminé, il quitte la salle de classe pour laisser la place à un autre enseignant.

L’éventail des matières enseignées est large : danois, lettres, mathématiques, sport, musique mais aussi religion. En effet, dans le royaume, l’État et l’Église ne sont pas séparés. Des cours de religion sont donc dispensés tout au long de la scolarité. Les élèves ne sont toutefois pas obligés de les suivre si les parents préfèrent s’occuper de l’éducation religieuse eux-mêmes.

L’emploi du temps du mardi de la classe 1.A.

Dans toutes ces matières, les élèves ne sont notés qu’à partir de 14 ou 15 ans. Avant cet âge, les enseignants ne donnent qu’une appréciation de leur travail, leur permettant de mesurer les progrès accomplis. Le redoublement n’existe pas, les élèves passent obligatoirement à la classe supérieure en fin d’année.

Car au Danemark, l’éducation s’entend comme l’acquisition des compétences académiques mais aussi comme l’apprentissage de la vie en communauté. Ning de Coninck-Smith est professeure de l’histoire de l’éducation et de l’enfance à l’École danoise d’éducation, à Copenhague. Elle explique : « Il y a un dogme très fort au Danemark qui veut que l’éducation peut améliorer la société et la démocratie. Aujourd’hui, nous croyons toujours en cela. L’éducation est un des piliers de la vie. Les Danois sont obligés de s’éduquer tout au long de leur vie. Ce n’est pas un droit mais bien un devoir. »

Le changement Pisa

Or, depuis plusieurs années, cette vision de l’éducation à la danoise fait face à de sérieux défis. « L’école consacre de moins en moins de temps aux compétences sociales, regrette Mette Marie Ledertoug. Au contraire, on accorde de plus en plus d’importance aux compétences académiques. »

Quand il s’agit d’en trouver la raison, la majorité des personnes interrogées pointent dans la même direction : Pisa. Quatre lettres qui ont changé beaucoup de choses dans la manière d’enseigner au Danemark.

Pisa est l’acronyme de Programme for International Students Assessment (Programme international pour le suivi des acquis des élèves), un ensemble de tests menés par l’OCDE pour déterminer le niveau d’enseignement dans les pays participants. Il donne lieu à un classement éponyme, le classement Pisa. Les premiers tests ont été réalisés en 2000 et les premiers résultats ont été publiés en 2001. Depuis, les tests se déroulent tous les trois ans.

Au Danemark, les résultats du premier classement Pisa en 2001 ont été décevants. Le pays, loin du podium, s’est retrouvé en 17e position, entre les États-Unis et la Suisse. « Personne n’avait pris ce test au sérieux, se souvient Ning de Coninck-Smith. Personne ne pouvait imaginer que le Danemark n’était pas le meilleur pays du monde en termes d’éducation. »

Ces résultats ont secoué la vision de l’enseignement dans le royaume. Le Danemark consacre environ 7 % de son PIB à l’éducation, soit l’un des pourcentages les plus élevés des pays de l’OCDE. Au vu de scores aussi moyens, certains se sont demandé si les sommes dépensées dans l’enseignement en valaient la peine. De son côté, le gouvernement a décidé d’agir et d’accorder plus d’importance à l’évaluation des compétences académiques.

« On assiste depuis quelques années à une tendance qui pousse aux tests et à la notation des élèves, note Roger Buch. On retrouve l’idée selon laquelle il faut tester les élèves et être sûr qu’ils apprennent. C’est une des grandes tendances de l’éducation aujourd’hui au Danemark, avec les réformes. »

Réforme sur réforme

En 2013, une réforme a elle aussi fait trembler les murs de l’école danoise. Cette réforme prévoyait des journées d’école plus longues pour les enfants (avec un passage de 21 à 30 heures hebdomadaires en moyenne), plus d’heures accordées à l’enseignement du danois et des mathématiques, 45 minutes d’activités physiques par jour et l’apprentissage de l’anglais dès la première année d’école.

La réforme de 2013 a allongé les journés scolaires pour les enfants du primaire.

Problème : la réforme prévoyait aussi une refonte du temps de travail des enseignants, les incitant à passer plus de temps au sein de l’établissement scolaire. Une mesure qui a soulevé la colère des professeurs et a paralysé les écoles du pays lors d’une grève de trois semaines en avril 2013. « Cette mesure a empoisonné toute la réforme, constate Ning de Coninck-Smith. Les enseignants et les parents se sont focalisés sur ce point, sans voir les autres mesures qu’elle contenait. »

Les blocages n’ont pas empêché la loi d’être votée par le parlement et, dès septembre 2014, la réforme a été mise en place. Du moins, partiellement. Car l’autonomie laissée aux communes dans la gestion de l’éducation leur a permis d’appliquer avec plus ou moins de rigueur le texte de loi. « Toutes les écoles ont dû mettre la réforme en place, mais certaines l’ont fait dans sa version la plus minimale », constate Mette Marie Ledertoug.

« Le problème, de nos jours, c’est que l’école primaire fait l’objet d’une nouvelle réforme tous les trois ou quatre ans. C’est difficile à gérer pour les communes et les écoles, note Roger Buch. Et ce n’est même pas une question de couleur politique : l’éducation a toujours été un sujet de débat, quelle que soit la majorité au pouvoir. »

Nouveaux problèmes, nouveaux débats

La fatigue se fait sentir. Pour les écoles, mais aussi pour les enfants. Suite à la réforme, les journées scolaires se sont allongées. À Skjoldhøjskolen, les cours se terminent à 14 h 10. Mais les élèves peuvent rester à l’école jusqu’à 17 heures, encadrés par des enseignants-pédagogues qui dispensent des activités plus ludiques. Le même fonctionnement a été mis en place dans toutes les écoles du royaume. « Même avec des activités plus ludiques, les élèves se plaignent de journées de classe trop longues », souligne Ning de Coninck-Smith.

Tous ces dysfonctionnements au sein de l’enseignement public ont poussé nombre de parents à se tourner vers le privé. Aujourd’hui, environ 15 % des élèves danois sont scolarisés dans une école privée. Une expansion soutenue par le gouvernement danois qui finance environ 75 % du coût de la scolarité dans le privé, le reste étant laissé à la charge des familles. « On assiste à une sélection économique et sociale, constate Roger Buch. La plupart des écoles privées coûtent entre 1 500 et 2 000 couronnes par mois (entre 200 et 266 euros). » Une somme difficile à débourser pour certaines familles, surtout quand elles ont plusieurs enfants à scolariser.

L’école danoise est assurément en train de changer, mais dans quelle direction ? Les opinions sur le sujet varient. Les récents bouleversements ont montré les faiblesses du système, notamment au niveau des résultats et de l’organisation du temps de travail. Pour Mette Marie Ledertoug, le système scolaire au Danemark est globalement bon, « même s’il reste des choses à améliorer. » Selon elle, le pays, tout comme ses voisins nordiques, est sur la bonne voie.

Roger Buch conclut : « Il y a actuellement un débat au Danemark. Récemment, on s’est concentré sur les tests et les notes. Mais peut-être qu’il faudrait se concentrer sur autre chose. »

Anastasia Marcellin

@AnaMarcellin
23 ans
Effectue sa licence de journalisme, spécialité presse
écrite à Utrecht (Pays-Bas) et à Aarhus (Danemark).
S’intéresse à l’actualité internationale et aux questions de genre.
Passée par Courrier International, Ouest-France Lorient et Charente Libre.
Passionnée de voyages, espère poser ses valises en Amérique latine prochainement.

Jeunes à Marrakech

Jeunes à Marrakech

Jeunes à

Marrakech

Vingt et un jeunes journaliste de l’Ecole publique de journalisme de Tours sont partis à Marrakech à la rencontre de sa jeunesse. Sur place, ils ont multiplié rencontres, visites, interviews…

Ils en ont ramené une enquête multimédia foisonnante et passionante. Ainsi qu’ils le disent eux-mêmes : « Être de la même génération que nos interlocuteurs nous aura permis de mieux les comprendre pour appréhender leur quotidien, leurs difficultés et leurs rêves. Parmi cette jeunesse, nous avons maintenant des amis. Nous espérons que vous l’aimerez autant que nous. »

Vous pouvez soit aller à l’enquête directement soit voyager par chapitre en suivant les flêches. Bonne lecture.

Photo Mélina Rivière/EPJT

Lecture en tout genre

Lecture en tout genre

Lectures
en tout genre

Miss Raven Divine Cassadine et Mr. Red Ribbon Dylan lisent des histoires aux enfants une fois par mois dans la bibliothèque de Huntington Woods. (Photo : Bibliothèque de Huntington Woods)

Juin est le mois des fiertés. Chaque ville organise sa propre marche. Mais dans certaines cités, comme dans cette banlieue de Détroit, la fierté ne se limite pas à défiler une fois l’an. Chaque mois, Miss Raven Divine Cassadine se rend à la bibliothèque pour conter des histoires aux enfants. Et, malgré les critiques, ces rendez-vous sont très prisés.

Par Louise Baliguet, à Détroit, États-Unis

À Huntington Woods, les activités lecture ne passent pas inaperçues. Ce samedi après-midi, ils sont environ 200 à manifester devant la bibliothèque municipale de cette petite banlieue de Détroit. D’un côté, une dizaine d’activistes religieux et quelques résidents mécontents. De l’autre, une foule qui exprime son soutien au Drag Queen Storytime.

Le Drag Queen Storytime ? Ce sont des sessions de lectures destinées aux enfants accompagnés de leurs parents. Elles ont lieu une fois par mois. Le duo de lecteur est quelque peu atypique : Raven Turner et Dylan West sont des drag-queens.

Les soutiens et opposants au Drag Queen Storytime se font face devant la bibliothèque de Huntington Woods, le 26 janvier 2019. (Vidéo : Louise Baliguet/EPJT)

Pantalon treillis, mégaphone à la main, un membre de l’organisation religieuse Warriors for Christ crie à « l’abomination ». Bryan Peden n’est pas venu en voisin. Il a conduit pendant quatorze heures, depuis Jackson dans le Mississipi, soit un peu plus de 1 500 kilomètres, pour protester contre le Drag Queen Storytime. « Ils endoctrinent nos enfants. Ils détestent Dieu, ils nous détestent », s’exclame-t-il. Ce n’est pas la première fois qu’il prêche pour sa vision du monde. Son groupe d’activistes religieux a déjà protesté contre d’autres événements du même genre aux États-Unis.

En face, la foule brandit des drapeaux couleur arc-en-ciel ou des pancartes bigarrées qui rappellent l’importance de la lecture et de l’inclusion. « Je ne crois pas en ce dieu pour lequel ils prêchent », lance Bridget Hutt. Cette résidente d’Huntington Woods est venue soutenir l’activité lecture avec sa fille Eva. Celle-ci a récemment découvert sa bisexualité. « J’ai été élevée dans une famille très chrétienne dans le sud du Texas, explique sa mère. Pourtant, je crois qu’il faut accepter les personnes telles qu’elles sont. »

Bridget Hutt et sa fille Eva expriment leur soutien au Drag Queen Storytime en manifestant devant la bibliothèque d’Huntington Woods. Photo : Louise Baliguet/EPJT

Une vision partagée par Raven Turner, plus connue sous son nom de scène Raven Divine Cassadine. « Ce programme enseigne la diversité, l’acceptation de soi et des autres et les fondamentaux de la lecture : un grand bol de connaissances et un moment amusant pour les enfants », affirme-t-elle.

Raven participe et coordonne le Drag Queen Storytime depuis ses débuts, en décembre 2017. La municipalité de Huntington Woods la décrit comme la « leader et mentor de la communauté drag de Détroit ».

Elle a grandi ici-même, à Huntington Woods, et est diplomée de la Berkley High School, le lycée de la ville voisine. « Je faisais mes devoirs dans cette bibliothèque », se souvient Raven. Lorsque la directrice des services Jeunesse de la bibliothèque l’a contactée en vue de créer le Drag Queen Storytime, elle a accepté sans hésiter. « Je me sens vraiment honorée de faire partie de ce programme et de rendre service à ma communauté. »

Joyce Krom, directrice du service Jeunesse de la bibliothèque d’Huntington Woods, et Bob Paul, le maire de la ville, tiennent une conférence de presse sur le Drag Queen Storytime le 26 janvier 2019. Photo : Louise Baliguet/EPJT

Rapidement, et grâce au bouche-à-oreille et à la médiatisation, l’activité devient très prisée des familles de la banlieue. Pour y participer, il faut souvent s’inscrire sur une liste d’attente d’une centaine de personnes. « Cet événement est le plus demandée de la bibliothèque », affirme Bob Paul, le maire de la ville. Il rappelle le soutien porté à ce programme par sa municipalité : « Nous pensons qu’il est en accord avec les valeurs de notre communauté. Si vous ne pensez pas de la même façon, ce n’est pas grave. Le programme est 100% optionnel. »

Fin 2018, un conseil municipal s’est réuni pour débattre de la poursuite de l’activité. Dans une salle «trop petite pour le nombre de personnes présentes» selon le Detroit Free Press, les opposants au programme ont été finalement peu nombreux et peu crédibles en l’absence de leur représentant principal. La commissaire municipale, Allison Iversen, à l’origine du débat, venait tout juste de présenter sa démission.

L’écrivaine Michelle Tea est à l’origine du concept qui a évolué en un réseau mondial.  Elle explique la genèse du projet jusqu’à sa concrétisation en 2015, à San Francisco.

« Il y a de nombreuses années, le bébé d’un de mes bons amis était obsédé par un magasin de perruques de mon quartier où de nombreuses drag-queens se procuraient des perruques géantes aux couleurs pastel façon Marie-Antoinette. Il avait alors 3 ans. Sa mère m’a dit : “Je devrais inviter une drag-queen pour sa fête d’anniversaire, il adorerait ça.” L’idée que des drag-queens puissent divertir des enfants m’est en quelque sorte restée dans ma tête. Quand j’ai eu mon propre enfant, j’ai commencé à participer à des lectures d’histoires avec lui. Par défaut, ces espaces reflètent l’hétérosexualité. Pour moi, c’était bizarre et un peu ennuyeux d’être dans de tels espaces après une vie dans les espaces créatifs queers. RADAR Productions, l’organisation littéraire queer à but non lucratif que je dirigeais, demandait à l’époque une subvention pour un programme intitulé Queering the Castro, qui visait à ramener un esprit queer dans un quartier dominé par la culture gay assimilationniste, la gentrification intense et des habitants hétérosexuels imposant leurs valeurs au quartier. En cherchant des sites disponibles, j’ai commencé à me demander ce que nous pouvions faire à la bibliothèque. Il me semblait que c’était un endroit idéal pour faire quelque chose de familial, tout en ne se réduisant pas à une vision cisgenre. Les drag queens n’étaient rien d’autre que les créatures magiques parfaites pour ce projet. » 

Parmi les détracteurs du programme, ils sont plusieurs à questionner la présence d’une drag-queen en dehors de son lieu de représentation habituel. Steven Zimberg, résident de Huntington Woods, était présent à la manifestation du 26 janvier. Il estime que «les enfants doivent rester des enfants» et que les drag-queens devraient plutôt «se concentrer sur le divertissement des adultes ».

La plupart du temps, Raven Turner, vedette du Drag Queen Storytime, fait en effet son show dans les bars de Détroit. En mars 2019, on la retrouve au Woodward Bar & Grill, un établissement gay de la Motor City. Dans sa loge, qui a tout du cagibi, elle se prépare avant sa performance. Playback sans fautes, danse énergique et tenues extraordinaires font la recette de son succès. Dans le bar, on ne cesse de l’interpeller. Elle semble connaître tout le monde.  

Raven Divinne Cassadine se produit dans de nombreux bars de Détroit dont le Woodward Bar & Grill. Photo : Louise Baliguet/EPJT

Cela fait environ dix-sept ans qu’elle appartient à ce milieu. Le spectacle est devenu son métier. À ses débuts, elle était Raven Divine Cassadine sur scène et Andrew Calvin Turner dans la vie de tous les jours. Ce n’est qu’il y a un an qu’elle a commencé sa transition pour devenir une femme transgenre et a adopté le prénom Raven.

Pour autant, ce changement personnel ne modifie en rien sa passion et son talent pour les performances drag. « C’est une forme d’art, un exutoire pour ma créativité, affirme–t–elle. N’importe qui peut faire des drag-shows. »

Ce show est « une forme de théâtre qui explore la notion de genre », explique Joe E. Jeffreys qui étudie dans son cours l’émission de télévision « RuPaul’s Drag Race » à l’université The New School de New York. La star d’un drag-show exagère un trait spécifique à un genre, parfois celui auquel elle s’identifie.

« Un homme peut imiter un homme, une femme peut imiter une femme, un homme peut imiter une femme et une femme peut imiter un homme », précise l’enseignant-chercheur. Le terme drag-king est d’ailleurs utilisé pour décrire quelqu’un qui imite un genre masculin. Mais drag-queen s’impose comme terme générique en raison de sa plus grande popularité et de sa visibilité.

Il existe également une nouvelle tendance où aucun des deux genres n’est parodié. « L’idée est de créer son propre personnage fantastique, un peu comme dans le cosplay finalement », compare le professeur.

« Faire des drag-shows, c’est comme mettre un uniforme quand on travaille au bureau de poste, explique Raven. À vrai dire, je suis une personne plutôt calme et réservée au quotidien. » Chez elle, elle est « juste Raven », ne se maquille pas et coiffe ses cheveux en une simple queue de cheval. Sur scène, elle se lâche et devient Raven Divine Cassadine.

Elle s’est passionnée pour le spectacle bien avant de faire des drag-shows. À 5 ans, elle démarrait l’apprentissage de la danse classique. Un an plus tard, elle découvrait son engouement pour le chant et rejoignait la chorale de son église.

Aujourd’hui, son métier lui permet de voyager aux quatre coins des États-Unis. Elle s’est produite de nombreuses fois dans l’Ohio, l’État voisin du Michigan où se trouve Détroit, mais aussi en Caroline du Nord et du Sud, dans l’Arkansas, le Tennessee, l’Indiana, l’Oklahoma et le Texas. « Je suis très occupée », sourit-elle. Elle a également remporté une trentaine de titres, dont celui de Miss Motor City Pride l’an passé.

Le 28 mars 2019, c’est au Diva Show que se produit Miss Raven Divine Cassadine. Elle y interprète Donna Summer sur la musique de « Last Dance ». Vidéo : Louise Baliguet/EPJT

Avec la popularité du « RuPaul’s Drag Race », l’art du drag a pris une dimension nationale (voir internationale grâce à Netflix) et intéresse des populations plus diverses. « Environ 60 % de l’audience de l’émission est en réalité constituée de femmes, vraisemblablement hétérosexuelles », estime Joe E. Jeffreys. La popularité grandissante des icônes gays est aussi visible grâce au phénomène « Queer Eye » , sur Netflix également. L’émission de relooking est menée par des présentateurs queer dont tout le monde parle aux Etats-Unis.

«Les gens ne passent pas les portes des bars gays pour voir leurs drag-queens locales.»

Joe E. Jeffreys, spécialiste de l’histoire des drag-queens

Raven aime rappeler que « ce ne sont que des show télés. Être une drag-queen dans un bar local est très différent du « RuPaul’s Drag Race » dont l’objectif est de faire de l’audience ».

En effet, le plus souvent, la fascination pour les drag-shows reste cantonnée à la télévision. « Les gens ne passent pas les portes des bars gays pour voir leurs drag-queens locales, probablement parce que les drag-shows ont souvent lieu tard dans la nuit », précise Joe E. Jeffreys.

La popularisation du mouvement drag queen passe avant tout par leur présence dans des espaces grand public. Outre les Drag Queen Storytime qui ont lieu dans les bibliothèques ou les écoles, le drag brunch gagne en popularité. « Pour certaines personnes, c’est un endroit où l’on se sent confortable, peut-être même un restaurant que l’on connaît », poursuit le professeur.

À Détroit, Raven se produit de temps à autre lors de brunches au Backstreet at Large. Mr. Red Ribbon Dylan (ou Dylan West), le deuxième visage du Drag Queen Storytime de Huntington Woods, a lui aussi initié un drag brunch au Axle Brewing Co, à Ferndale, dans l’agglomération de la Motor City.

Mais cette nouvelle popularité crée aussi le rejet. Pour les détracteurs du Drag Queen Storytime, les drag-queens ne devrait pas se retrouver dans des lieux fréquentés par des enfants.

Pourtant, l’expérience du Drag Queen Storytime n’a pas grand chose à voir avec un drag-show. Andrea Jean a participé à l’événement contesté du 26 janvier avec son fils Adam, 4 ans. Elle n’avait jamais assisté à un drag-show auparavant mais elle souhaitait que son enfant comprenne « que le monde est plus que le petit groupe de personnes homogènes que nous avons l’habitude de voir ». Elle dit  apprécier que l’activité ne se concentre pas sur le fait d’être une drag-queen : « C’était  simplement de belles histoires avec un

Le 26 janvier, le Drag Queen Storytime affichait complet. Les places ont été réservées plusieurs semaines à l’avance. Photo : Bibliothèque de Huntington Woods

message positif sur l’acceptation de soi. »

Cheryl Willard a également pris part au Drag Queen Storytime le 26 janvier. Venue davantage pour supporter le programme que pour éduquer sa très jeune fille Mona, 18 mois, elle parle « d’une merveilleuse série d’histoires lues calmement. »

Sara Wiener est assistante sociale dans une clinique pédiatrique de Ann Arbor, à une heure de voiture de Détroit. Au quotidien, elle discute avec des jeunes qui ont une identité de genre différente de celle de leur sexe. Son but est de les aider à se comprendre et à s’accepter. Elle estime que les enfants peuvent comprendre le concept de genre à partir de 2 ans et demi. Pour elle, il n’est jamais trop tôt pour parler des différences humaines : « De nombreux jeunes que je rencontre pensent être les seuls dans leur cas. Ils ont l’impression d’être dans l’erreur et peuvent se sentir étranges et isolés. »

« Je vais me battre pour le Drag Queen Storytime, quoi qu’il arrive. »

Raven Turner

Au tout premier Drag Queen Storytime, Raven se souvient avoir rencontré une fillette de 9 ans qui venait de démarrer sa transition vers une identité de garçon. Elle raconte que la mère de la jeune fille a fondu en larmes, de joie, et l’a remerciée pour « avoir enfin donné à sa fille un modèle qu’elle peut regarder de manière positive ». Cette rencontre a donné à Raven l’envie de se battre pour ce programme, « quoi qu’il arrive ».

Son neveu, 9 ans lui aussi, est un autre moteur de sa détermination. Elle reconnaît cependant que l’exercice est difficile. « Au club, si les gens n’aiment pas quelque chose, ils ne disent rien. C’est beaucoup plus effrayant de lire devant des enfants qui, eux, ne se gênent pas pour te dire ce qu’ils pensent de toi », avoue-t-elle.

À Huntington Woods, le programme continue, une fois par mois. Médiatisée nationalement, Raven est plus demandée que jamais mais campe sur les valeurs que son église lui a transmises. Elle dit avoir été approchée par plusieurs personnes qui souhaitaient exploiter le concept pour se faire de l’argent. Mais elle ne veut conter des histoires « que par bonté de cœur ».

Aujourd’hui, alors que se déroule un peu partout dans le monde les marches pour la fierté gay, la communauté LGBT américaine dénonce un recul de leurs droits aux États-Unis. En mai, le ministère américain de la Santé a annoncé l’abrogation d’une clause protégeant les personnes transgenres de discriminations dans le système d’assurance-santé. Et l’administration Trump a refusé à ses ambassades le droit d’ériger le drapeau arc-en-ciel à leur fronton.

Dans le même temps, le programme a démarré à la bibliothèque de Ferndale, une cité voisine. Raven espère que ce genre d’événement pourra aider à changer la donne politiquement. « C’est un moyen de ne plus avoir de gens comme Trump dans les parages », lance-t-elle, un peu inquiète de s’exprimer publiquement sur le sujet mais résolue, sans aucun doute.

Louise Baliguet

@LouiseBaliguet
22 ans
En licence professionnelle télévision pour l’EPJT
à la Wayne State University, à Détroit (Etats-Unis).
Passée par Ouest-France Nantes, TVRennes, AFP Los Angeles et PBS Detroit. 
Passionnée par la musique, l’art, l’écologie et le documentaire.
 

De Barcelone à Paris, du rififi dans le tourisme

De Barcelone à Paris, du rififi dans le tourisme

De Barcelone à Paris

Du rififi dans le tourisme

Standardisation des commerces, muséification des lieux de vie, exclusion des populations locales, le tourisme de masse fait des ravages dans de nombreuses capitales. A Barcelone, il est même devenu un des enjeux de la campagne municipale. A Paris, ce n’est pas encore le cas. Pour l’instant.

Par Daryl RAMADIER (texte et photos), à Barcelone

Sur les Ramblas, trois touristes manquent de se faire harponner par un taxi. Les malheureux n’ont pas vu le véhicule arriver, trop concentrés sur leurs photos de l’entrée du Mercat de la Boqueria. Cet hangar de 2 583 mètres carrés, surplombé d’un toit métallique, est le marché le plus célèbre de Barcelone. Les langues qui se côtoient dans les allées – français, anglais, allemand, espagnol, chinois, etc. – témoignent de sa réputation internationale.

Il faut être patient pour se frayer un chemin à travers le célèbre marché de la Boqueria.

À l’intérieur, les premiers pas séduisent autant qu’ils découragent. Ils séduisent par la magie des étals débordants de fruits éclatants de couleurs et parfaitement bien ordonnés,  les jus de fruits et les chocolats qui attisent la gourmandise. Découragent, car il faut bien de la patience et de la débrouillardise pour s’en approcher. C’est la cohue. L’accident le plus fréquent : heurter un touriste posté devant un étalage qu’il est en train de photographier. Tout attire les regards et les mains.

Sur le stand d’œufs de Belén, un panneau avertit les curieux : « No tocar / Don’t touch » (« Ne pas toucher »). Des précautions que l’on emploie généralement dans un musée. « Mais c’est comme un musée ici ! Un musée tactile…, tempête la commerçante. Les gens touchent à tout, n’achètent rien. »

Sur la gauche, une jeune fille interpelle sa mère : « Je cherche la sortie, c’est là non ? On voit rien avec tout ce monde ! » La sortie est bien là et l’adolescente poursuit sur les Ramblas.

 S’y succèdent kiosques et boutiques où s’empilent mugs, cartes postales et maillots du FC Barcelone. On y trouve même de petites statues de taureau, dans une ville anticorrida.

Au début des années deux mille dix, une partie du conseil de la ville estimait que « l’offre commerciale des Ramblas n’est pas attractive : les établissements sont beaucoup trop homogènes et ont peu de personnalité ». Difficile de ne pas s’en apercevoir.

Pour prendre un peu d’air, direction le nord et le parc Güell, sur les hauteurs de la ville. Là encore, il va falloir s’armer de patience : on a beau être un jeudi de mi-janvier, plusieurs dizaines de personnes font la queue afin de pouvoir entrer. À l’intérieur, de nouvelles longues minutes d’attente devant les monuments, le temps que chaque visiteur puisse faire ses selfies.

Armé de ses tracts, Rodrigo se rend chaque jour à la rencontre des touristes du parc Güell, qu’il veut préserver.

Autrefois gratuit, le parc Güell est devenu en partie payant en 2013, dans un souci de préservation des lieux. En 2017, ils étaient encore 3,1 millions à s’y rendre. Bien moins qu’auparavant, mais le chiffre reste tout de même élevé. Les habitants de certaines zones de la ville peuvent y accéder gratuitement à condition de de détenir une carte spéciale.

Ce qui agace le Barcelonais Rodrigo Arroyo : « Il s’agit d’un espace public. C’est chez moi. Ce sont mes impôts qui paient ça… Et je ne peux même pas y entrer comme je le veux. »

Fondateur de la plateforme Defensem el Park Güell, Rodrigo milite pour le retour à la gratuité pour tous. Chaque jour, il se rend sur les lieux et distribue des tracts, dialogue avec les touristes. Il leur explique qu’ils ne devraient pas avoir à payer.

Lorsqu’on l’écoute, il enchaîne sur un autre problème, lui aussi provoqué par le tourisme : son quartier se vide de ses habitants du fait de l’augmentation des prix du logement et du nombre de ceux réservés aux touristes. « La quasi-totalité des gens approuvent ce que je dis », assure-t-il. Son combat ne fait pas l’unanimité. Certains l’accusent de « jouer aux révolutionnaire ». Rodrigo Arroyo, lui, ne se décourage pas. Il reviendra demain et les jours suivants.

Un parc à thème

Ces scènes illustrent quelques uns des problèmes posés par la surfréquentation de Barcelone, l’une des villes les plus prisées d’Europe : 30 millions de visiteurs par an, pour seulement 1,6 million d’habitants. Climat doux (18,4 °C de moyenne), situation géographique favorable (entre la plage et la montagne), transports (avion, train, métro, bus), attractions culturelles (œuvres de Gaudí) et sportives (FC Barcelone) : rien ne manque.

Alors qu’il y ouvrait son premier hôtel, en 1971, l’homme d’affaires José Meliá Sinisterra décrivait Barcelone comme « la ville des bras ouverts ». Presque cinquante ans plus tard, elle dégage toujours une image positive de buen rollo, de bonne ambiance.

Barcelone est habité de dizaines (et dizaines) de boutiques de souvenirs,
toutes similaires les unes aux autres.

Mais la vitrine de la capitale catalane cache une double réalité. Le terme « disneylandisé », rendu populaire par la géographe Sylvie Brunel, lui est fréquemment accolé. En 2005, une étude menée par l’université de Pau et des Pays de l’Adour soulignait déjà la transformation du cœur de la ville « en parc à thème : la muséification, la réification de l’espace public y tuent peu à peu l’ambiance qui avait suffi à faire son charme et qui repose la plupart du temps sur l’usage de l’espace par les habitants ».

Les promoteurs de l’industrie touristique parlent de la « marque » Barcelone, brillante à leurs yeux ; moins à ceux des autochtones. « Les acteurs locaux deviennent des prestataires au service du touriste. Les habitants sont obligés d’évacuer les lieux du fait du coût de la vie, des embouteillages pour aller au travail, des nuisances », explique le sociologue Rodolphe Christin qui travaille sur le tourisme de masse.

En juin 2017, les Barcelonais désignent le tourisme comme étant leur principal problème. Quelques semaines plus tard, un bus touristique est attaqué par des activistes qui crèvent ses pneus et taguent : « Le tourisme tue les quartiers ». Les répercussions de cet événement incite la presse étrangère à s’intéresser au phénomène. Le très britannique journal The Guardian, titre en août 2018 : « Comment le tourisme est en train de tuer Barcelone. »

« Le tourisme est aujourd’hui un élément du paysage urbain. Cela peut même être l’aspect le plus visible de certaines zones… »

Joan Ramon Resina, professeur à Stanford

Lors de la dernière enquête municipale, le tourisme était considéré comme le problème numéro 2 de la ville, derrière l’accès au logement. Des liens existent entre les deux. Dévoilant ces résultats, le premier adjoint au maire de Barcelone, Gerardo Pisarello, rappelle la relation entre l’accès au logement et la gentrification de certaines zones (notamment) à cause du tourisme. Confirmant ainsi ce que dénonçait Rodrigo Arroyo au parc Güel.

Dans les quartiers où se concentrent les visiteurs, commerces et habitations touristiques (hôtels, Airbnb) ont remplacé les logements. L’inflation achève de chasser les résidents locaux, repoussés en périphérie. « Le touriste est aujourd’hui un élément du paysage urbain. Cela peut même être l’aspect le plus visible de certaines zones de Barcelone d’où la population autochtone a été expulsée », écrit Joan Ramon Resina, professeur à l’université Stanford (Etats-Unis) dans l’ouvrage Destinació BCN, història del turisme a la ciutat.

La queue s’allonge devant le parc Güell, visité chaque année par plusieurs millions de personnes.

À cela, les tenants du marché touristique opposent les bénéfices économiques et leur volonté de les réinvestir pour améliorer la convivialité. D’après l’Organisation mondiale du tourisme, l’activité touristique représente 10 % du PIB mondial et emploie une personne sur dix sur la planète – emplois indirects inclus.

À Barcelone, elle rapporterait 20 millions d’euros par jour à la ville, pour 12 à 14 % du PIB et entre 90 000 et 140 000 emplois. « Mais les emplois créés sont souvent précaires, les salaires peu élevés, les conditions de travail difficilement supportables », rétorque le sociologue Rodolphe Christin.

S’en prendre au tourisme n’est pas chose aisée. En particulier en Espagne où il a une réputation de bienfaiteur. Dans Bienvenido Mr. Turismo, l’historienne Alicia Fuentes Vaga rappelle qu’à la fin du franquisme, le boom du tourisme a été « interprété comme une voie vers la modernisation et l’ouverture internationale ». Etre en faveur du tourisme, c’est être progressiste. Et même auparavant, le régime franquiste l’a utilisé pour essayer de donner une image de pays libre et tolérant.

Le développement hypertrophié du tourisme a été le produit d’une volonté commune, d’une alliance entre pouvoirs publics et entreprises privées. Aujourd’hui, Barcelone en paie les conséquences. La défiance envers le tourisme grandit. En 2012, 71,8 % des habitants estimaient que la ville devait attirer plus de touristes. Ils ne sont plus que 35,2 % à le penser.

« C’est comme un musée ici ! » Les commerçants aimeraient bien vendre leurs produits. La plupart des touristes se contentent de photos.

Villes en perte d’identité

Le cas barcelonais n’est pas unique. À Montmartre, le « village » parisien n’est plus qu’un mythe ; les artistes ont été remplacés par les boutiques de souvenirs. Sur les marches du Sacré-Cœur, il faut être vigilant pour ne pas se cogner aux autres. Les miniatures de la tour Eiffel sont à Paris ce que les maillots de Messi sont à Barcelone. La capitale catalane abrite les mêmes enseignes que les Champs-Élysées, la plus belle avenue du monde parée des logos Apple, Chanel, McDonald’s, Nike, Zara et autres.

En cinq ans, la capitale française a perdu 20 000 logements, transformés en meublés touristiques. Des quartiers entiers se vident de leurs résidents comme l’île Saint-Louis, dans le 4e arrondissement. Mêmes problèmes, mêmes conséquences. Et, pourtant, pas les mêmes protestations : les manifestations contre le tourisme de masse ne s’exportent pas d’Espagne en France.

La première explication tient en l’identité forte qu’essaie de conserver Barcelone, conglomérat de quartiers. Il n’est pas rare d’y voir « Defensem el barri » (« Défendre le quartier ») tagué sur les murs. L’activisme de proximité est un vecteur de mobilisation et de socialisation.

La violence de la crise de 2008 n’a fait qu’accentuer ce phénomène. Le vice-président de la Fédération des associations de voisins et voisines de Barcelone (FAVB), Albert Recio, explique qu’il y a « des collectifs de voisins dans tous les quartiers, avec des conseils de participation et des interlocuteurs auprès de la mairie. Chacun s’empare de ses problèmes ».

Le combat contre le tourisme de masse, des partis politiques en ont fait un enjeu majeur de leur existence. En 2015, Barcelona En Comú a remporté les élections municipales avec un programme axé sur le droit au logement. Le mot « tourisme » y apparaît quarante-cinq fois.

« Barcelone ne peut pas vivre sans tourisme ni seulement du tourisme, lit-on. La mauvaise gestion et les intérêts de certains lobbys causent des conflits associés au tourisme : augmentation des prix, problèmes de coexistence, destruction du tissu social et économique des quartiers, saturation du paysage urbain. »

« Le tourisme tue les quartiers »

À sa gauche, la CUP – formation anticapitaliste – va encore plus loin. Son discours, voué à déconstruire « les mythes du tourisme », touche aussi le Barcelone à l’imaginaire révolutionnaire, où un substrat anarchique est encore présent. Doit-on y voir un lien avec la lutte pour l’indépendance de la Catalogne ? « Aucunement», répond l’anthropologue Andrés Antebi, de l’Observatoire de la vie quotidienne de Barcelone (OVQ) qui a mené des recherches sur l’antitourisme. « Depuis qu’ils se concentrent sur l’indépendantisme, ils nous laissent tomber », soupire même Rodrigo Arroyo, à l’ombre des arbres du Parc Güell.

« A Paris, l’effet est moins dévastateur. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne faut pas être vigilant »

Ian Brossat, adjoint à la maire de Paris

Autre élément qui caractérise les différences Paris-Barcelone : la brutalité du phénomène. En Catalogne, l’offre d’habitations touristiques et le prix des logements a explosé. En vingt ans, le nombre de touristes qui y passent la nuit est passé de 3 à 9 millions. La dynamique urbaine de Paris permet de recevoir plus, avec moins d’impact.

« Barcelone est plus petite, plus dense. Il y a un combat pour l’espace entre touristes et résidents », estime Andrés Antebi. « Paris a gardé un commerce de proximité, l’effet dévastateur du tourisme est moins flagrant. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne faut pas être vigilant », ajoute Ian Brossat, adjoint à la mairie de Paris en charge du logement.

Les grandes villes s’unissent 

Auteur du livre Airbnb, la livre ubérisée, il croit aussi que « Paris a des éléments stabilisateurs. La ville a plus de 20 % de logements sociaux, alors que Barcelone doit être à 1,5 %. Une partie de la population peut continuer à vivre à Paris. On a moins tardé à réguler ce phénomène ».

Barcelone s’en est d’ailleurs inspiré : les promoteurs doivent désormais inclure 30 % de logements sociaux dans leurs nouveaux édifices. Une illustration de la collaboration des deux villes, qui veulent agir ensemble sur la redistribution de la fiscalité touristique et faire condamner les plateformes qui ne retirent pas leurs annonces illégales. À Paris, un propriétaire-loueur hors-la-loi peut écoper d’une amende allant jusqu’à 50 000 euros.

« Nous coopérons avec Paris et d’autres villes européennes, confirme Agustí Colom, conseiller municipal de Barcelone en charge du tourisme. En ce moment nous travaillons avec la commission européenne pour qu’elle prenne en compte notre réalité et nos mesures sur les questions de régulation touristique. Cette coopération est très importante, elle permet de partager des expériences et des réflexions, faire des propositions. »

Agustí Colom, conseiller municipal de Barcelone en charge du tourisme

Car le premier combat est législatif : pour qu’une ville puisse agir sur le secteur touristique, elle doit généralement s’en remettre à l’étage supérieur, aux instances du pays. Voire de l’Europe. « Chaque fois que nous voulons modifier les règles, il faut convaincre les parlementaires, regrette Ian Brossat. C’est un travail de conviction face à un lobbying puissant, qui s’exerce même auprès de la Commission européenne pour remettre en cause les législations nationales. »

 

La défiance croissante envers le tourisme de masse, résumée en quelques chiffres.

Près de 40 % des Barcelonais mettent en avant aujourd’hui la gestion du secteur du tourisme par la mairie. Verre à moitié vide, ou à moitié plein. « Il y a du positif, souligne Daniel Pardo, représentant de l’Assemblée des quartiers pour un tourisme durable (ABTS). Pour la première fois, an a une mairie qui ne suis pas le diktat des lobbys. C’est important de rompre avec le discours du “tout est bon dans le tourisme”. »

Puis il se reprend et aborde le négatif : « Des mesures pas assez restrictives, une soumission croissante aux lobbys. Ils ont commencé en soulevant des conflits et ils terminent en cédant. » « Comme nous partons de très loin, il va nous falloir du temps pour tout accomplir, rétorque Agustí Colom, dans son bureau de la mairie de Barcelone. Les résultats ne se verront pas avant quelques années. »

Mais l’équipe municipale actuelle risque de ne pas les voir. Quarante pour cent de Barcelonais qui font confiance ce sont aussi 60 % qui n’accordent pas leur confiance à la maire actuelle. Car les problématiques liées au tourisme et au logement sont centrales dans la campagne électorale pour ces municipales. Manuel Valls ne s’y est pas trompé qui a porté le fer sur ce thème contre Ada Colau, l’actuelle maire de la ville. « Le tourisme n’est pas l’ennemi de la ville […], Barcelone a besoin d’un tourisme de qualité, déclarait-il déjà en septembre 2018. Les déclarations qui criminalisent le tourisme sont négatives pour beaucoup de secteurs. »

Barcelone et Paris ne sont pas des cas isolés. La plupart des grandes villes européennes souffrent des mêmes maux. À Venise, une contribution de débarquement (taxe pour entrer dans la ville) devrait bientôt être mise en place afin de freiner l’afflux des touristes et ses coûts (nettoyage, sécurité). À Amsterdam, la mairie est aussi passée à l’action : augmentation des taxes touristiques, restriction des locations Airbnb.

« La vision du tourisme est en train de changer. Le fait qu’il y ait de plus en plus de mouvements de contestation en est le signe », remarque Rodolphe Christin. Quand ce sociologue publiait son Manuel de l’antitourisme, il y a quelques années, peu nombreux étaient les journalistes à s’y intéresser. « Mais depuis sa réédition, les sollicitations sont beaucoup plus nombreuses. »

Tout semble pourtant indiquer que le nombre de touristes n’est pas prêt de diminuer. L’industrie est passée au low-cost, s’est ubérisée, de pair avec le développement du « city break » – aller dans une ville pour peu de temps, y faire un maximum d’activités. L’accès aux quatre coins du monde est désormais possible en quelques clics. L’expansion des classes moyennes (Chine, Inde) ouvre de nouveaux horizons au secteur.

« Touriste, rentre chez toi ! »

De plus en plus de touristes, de plus en plus de protestations. Et de solutions essayées : taxes, quotas, responsabilisation des acteurs du secteur, chasse aux habitations illégales, entre autres exemples. Pour les adversaires de l’industrie touristique, la décroissance n’est plus une option, c’est une nécessité. 

« Le danger qui guette la réflexion antitouristique est qu’elle soit traitée comme une forme de xénophobie, prévient Rodolphe Christin. Le terme “tourismophobie” est utilisé pour disqualifier la critique alors que c’est bien le système touristique qu’il faut analyser. Et ne pas oublier qu’on est toujours le touriste de quelqu’un d’autre. »

Daryl Ramadier

@DarylRamadier
22 ans
En licence presse écrite à l’EPJT. Erasmus à Barcelone
Passé par le Midi Libre, La Nouvelle République,
s’intéresse à l’histoire, à la politique
et à la littérature.
Se destine à la presse écrite et web.