L’histoire sans fin d’une étiquette

Mardi 19 octobre, le parlement européen a validé la stratégie agricole Farm2Fork. Parmi les mesures, l’instauration d’un logo nutritionnel obligatoire à l’échelle de l’Europe d’ici 2022. Principal candidat, le Nutri-Score est de retour au cœur des discussions. Entre soutien des scientifiques et rejet des lobbys, une véritable bataille fait rage.  

Par Romane Lhériau, Lisa Morisseau, Éléa N’Guyen Van-Ky
Illustrations : Naomi Daviaud

errière les murs de l’usine Pierre-Martinet de La Selle-sur-le-Bied (Loiret), le bruit est assourdissant. Tandis que les salades de la marque défilent sur un tapis électrique, l’étiqueteuse leur appose le Nutri-Score. Ce jour-là, tous les produits y passent. Tous, excepté un : le museau de bœuf.

Depuis 2019, et pour répondre aux attentes des consommateurs, la marque applique le logo sur (presque) tous ses produits. « Je suis d’accord pour appliquer le Nutri-Score sur 90 % de mes produits, mais sur les plus gourmands, ça m’embête, se défend Pierre Martinet. Il faut du plaisir dans l’alimentation. Je ne vends pas un produit pour dire au consommateur “n’en mange pas trop”. Ayons un peu de liberté ! » Le « traiteur intraitable » est réticent à l’idée d’apposer le logo nutritionnel sur ses produits les plus gras. En effet, si son produit obtient un mauvais score, indiqué en rouge, il craint que les ventes ne diminuent.

L’enjeu est pourtant de taille. La malbouffe est impliquée dans le développement de pathologies graves telles que les maladies cardio-vasculaires, les cancers, le diabète ou encore l’obésité.

Président fondateur de la marque éponyme qui fabrique et commercialise des salades traiteur. La marque est leader en France sur son marché.

L’obésité est l’une des conséquences d’une mauvaise alimentation. Source : OMS.  Infographie :  Éléa N’Guyen Van-Ky/EPJT
Face à ce constat alarmant, Serge Hercberg, professeur en nutrition à l’université Sorbonne-Paris-Nord, a conçu le Nutri-Score. Ce logo classe les produits selon leur qualité nutritionnelle. Aussi appelé 5C, il se compose de cinq lettres et couleurs allant du A écrit en vert au E écrit en rouge. Son but ? Rendre compréhensible la qualité nutritionnelle d’un produit en un coup d’œil.
Selon une simulation de l’équipe de recherche en épidémiologie nutritionnelle (Eren) publiée en juillet 2019 dans l’International Journal of Behavioral Nutrition and Physical Activity, environ 3,4 % de décès par maladie chronique (entre 6 636 et 8 732 morts) par an pourraient être évités si le Nutri-Score était apposé sur tous les emballages.
Malgré ces enjeux de santé, le règlement européen Inco – concernant l’information du consommateur sur les denrées alimentaires – empêche de rendre le Nutri-Score obligatoire en France. Adopté à l’échelle européenne en 2011, il impose aux industriels d’indiquer le tableau nutritionnel de chacun de leurs produits. Inscrit à l’arrière de votre paquet de Pépito, il indique les nutriments apportés par 100 grammes de biscuits. Mais noyé dans pléthore d’informations indigestes écrites en tout petit, ce tableau est incompréhensible pour un consommateur qui ne possède pas de doctorat en nutrition.

Le tableau nutritionnel obligatoire sur toutes les denrées alimentaires depuis l’adoption du règlement européen Inco en 2011. Photo : Romane Lhériau/EPJT

Médecin chercheur en épidémiologie et en nutrition. Créateur du Nutri-Score, il préside le Programme national nutrition santé (PNNS).
Système d’étiquetage nutritionnel à cinq niveaux allant de A à E et du vert au rouge. Il est établi en fonction de la valeur nutritionnelle d’un produit alimentaire.

Christophe Brusset, ancien industriel de l’agroalimentaire explique la démarche des industriels : « Quand le consommateur a l’information et qu’il n’arrive pas à la comprendre, les industriels sont satisfaits. C’est le cœur du problème aujourd’hui : rendre l’information compréhensible pour tous. Quand je faisais les emballages, on avait tendance à me dire qu’il fallait mettre plus d’informations pour noyer le poisson. »

L’article 35 du règlement Inco indique que « les États membres [de l’Union européenne, NDLR] peuvent recommander aux exploitants du secteur alimentaire d’utiliser une ou plusieurs formes d’expression ou de présentation complémentaire […] ». Il les autorise à afficher une étiquette nutritionnelle comme le Nutri-Score. En revanche, il leur interdit d’imposer aux industriels un autre système d’affichage que le tableau nutritionnel. Les États peuvent donc seulement recommander le Nutri-score. Recommander sans imposer pour ne pas froisser les industriels.
Ancien industriel et acheteur durant 20 ans pour des grands groupes de l’agroalimentaire. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages :  « Vous êtes fous d’avaler ça ! », « Et maintenant on mange quoi ? » et « Les imposteurs du bio ! »
Éric Andrieu, eurodéputé (Alliance progressiste des socialistes et démocrates) et signataire de la tribune « Ce Nutri-Score européen dont les lobbies ne veulent pas » dans Le Monde en janvier 2020 considère qu’« il est nécessaire d’appliquer le Nutri-Score sur le marché commun européen car à l’échelle du marché intérieur, il perd de sa force. Si l’on met la finance et le PIB comme objectif numéro un, le Nutri-Score ne verra jamais le jour. Si l’on met la santé humaine comme objectif numéro un, le Nutri-Score doit s’imposer ».
Lors des réunions de la commission de l’agriculture, il observe chez nombre de parlementaires un mépris envers le Nutri-Score, certains faisant même le jeu des multinationales. Parmi eux, il distingue « deux écoles : ceux qui veulent recréer le lien entre l’agriculture, l’aliment, la santé et la biodiversité et ceux qui sont dans des logiques de financiarisation ». Bien que le Nutri-Score soit aujourd’hui utilisé dans sept pays, il ne fait pas l’unanimité dans l’Union européenne. Il existe même une véritable guerre d’influence entre les États membres qui souhaitent imposer leur propre logo au reste de l’UE.

Les sept pays européens qui ont adopté le Nutri-Score. Infographie : Romane Lhériau/EPJT

En juin 2019, c’est le Premier ministre français, Edouard Philippe, qui dégaine le premier. Dans son discours de politique générale, il déclare vouloir rendre le Nutri-Score obligatoire dans toute l’Europe. L’Italie prend alors la tête de la fronde. Au pays du Nutella, les lobbys du parmesan, du jambon de parme et de l’huile d’olive se sont alliés à Ferrero pour rejeter le 5C. Le logo classe en effet l’huile d’olive extra vierge en catégorie C, ce qui suscite l’indignation du groupe d’agriculteurs italiens Coldiretti. Leur principal argument : le logo français ne tient pas compte des quantités normalement consommées, ce qui pénalise le patrimoine culinaire méditerranéen.
Homme politique français membre du parti socialiste et eurodéputé. En mars 2018, il devient président de la commission d’investigation sur le processus d’évaluation des pesticides en Europe. Il est actuellement rapporteur sur la réforme de la politique agricole commune.
En septembre 2020, la ministre de l’Agriculture italienne, Teresa Bellanova, appelle à la protection de certains régimes tels que le régime italien « unanimement considéré comme sain ». L’Italie et sept autres pays (République tchèque, Chypre, Grèce, Lettonie, Roumanie, Hongrie et Pologne)  lancent alors une contre-offensive au Nutri-Score. Ils plaident pour un système qui calcule le régime nutritionnel par portion. Un mois plus tard, Teresa Bellanova déclare le logo Nutrinform meilleure alternative au Nutri-Score car il calcule les valeurs nutritionnelles à la portion.
Si certains pays ont adopté le Nutri-Score et souhaitent l’imposer en Europe, des politiques intérieures sont parfois adoptées pour préserver les entreprises. En France, les groupes industriels tentent notamment de mettre leur grain de sel dans certaines lois.  En février 2019, les députés français, profitant du vide juridique laissé par le règlement Inco, ont tenté de légiférer sur le Nutri-Score. Ils adoptent en première lecture à l’Assemblée nationale une proposition de loi portée par le groupe La France insoumise. Celle-ci rend obligatoire l’affichage du Nutri-Score dans les publicités télévisées, radiodiffusées ou sur Internet.

Des marques alimentaires comme Findus appliquent le Nutri-Score dans les publicités télévisées, radiodiffusées ou sur Internet sur la base du volontariat.

Toutefois, un amendement voté par la majorité La République en marche, permet aux entreprises de déroger à cette obligation « sous réserve du versement d’une contribution ». Elle représente 5 % de la somme annuelle dépensée pour la diffusion des publicités. Ainsi, même dans un domaine où la France a le champ libre pour imposer le Nutri-Score, les parlementaires préfèrent accorder des dérogations aux industriels de l’agroalimentaire. Il s’agit donc d’une proposition de loi à géométrie variable. D’ailleurs, ce texte n’a jamais été discuté au Sénat et n’est donc pas entré en vigueur.
Créé en Italie, ce logo indique, sous forme de batteries, le pourcentage d’énergie, de matières grasses, de graisses saturées, de sucres et de sel apportés par une seule portion par rapport à l’apport journalier recommandé.

« La majorité n’a aucun intérêt à ce qu’elle passe au Sénat. […] Le gouvernement ne met jamais à l’ordre du jour des propositions de loi, notamment issues de l’opposition », souligne Loïc Prud’homme, député La France insoumise et anciennement président de la commission d’enquête sur l’alimentation industrielle.

Il y a « très peu de chances voire aucune qu’elle soit reprise dans cette législature », poursuit-il. Christophe Brusset renchérit : « Les multinationales de l’agroalimentaire utilisent leur argent pour nourrir un lobbyisme intense. » Il estime que « le lobbyisme est synonyme de corruption ».

Les industriels contrattaquent

Parmi ces multinationales qui refusent le Nutri-Score, on retrouve les Big six. En novembre 2017, ces six géants de l’agroalimentaire (Coca-Cola, Nestlé, Mondelez, PepsiCo, Unilever et Mars) déclarent vouloir apposer leur propre logo sur leurs aliments à la place du Nutri-Score. Une tentative de désinformation à peine voilée de la part des géants agroalimentaires. L’Evolved Nutrition Label (ENL) reprend, en le modifiant, le Traffic Light britannique. Celui-ci se base sur un calcul nutritionnel par portion. Ainsi, les Big Six s’assurent de ne pas voir leurs produits affublés de la couleur rouge du Nutri-Score.

L’Alliance 7 (fédération des produits de l’épicerie), qui défend les intérêts professionnels de la confiserie, des biscuits et des gâteaux, soutient elle aussi la mise en place de l’ENL. Et pour cause, l’enjeu commercial est colossal. L’exemple de Pierre Martinet et de son museau de bœuf l’illustre bien.

Aujourd’hui à la tête du combat contre le Nutri-Score se trouve le géant laitier Lactalis. En septembre 2021, le propriétaire des marques Lactel, Président et Galbani, a lancé son propre logo. Celui-ci adopte le mode de calcul par portions, plus avantageux pour les produits contenant davantage de matières grasses.

Un groupe de multinationales, les Big Six et les syndicats de la confiserie, l’Alliance 7 se sont alliés en 2017 pour proposer une alternative au Nutri-Score qui leur est plus favorable. Depuis, Nestlé et Unilever n’en font plus partie. Si Nestlé applique le Nutri-Score sur l’ensemble de ses produits en France, Unilever ne l’appose que sur la marque Knorr.

Néanmoins, certains groupes agroalimentaires ont décidé de faire volte face. Plus question de perdre le consommateur avec un tableau incompréhensible. Désormais, elles surfent sur le désir de transparence et appliquent le Nutri-Score. « La pression sociétale et la mobilisation des associations de consommateurs contraignent aujourd’hui les marques à plus de transparence », explique Serge Hercberg.

Des groupes comme Unilever commencent à fléchir aussi. Le géant a annoncé en octobre 2020 l’adoption du Nutri-Score pour sa marque Knorr en France. Autre exemple, plus frappant encore, celui de Nestlé : la marque décide d’appliquer le Nutri-Score sur tous ces produits dès juin 2019. « Après avoir tenté de mettre en place son propre système de couleurs, Nestlé s’est dit que le Nutri-Score deviendrait tôt ou tard inévitable », souligne Christophe Brusset.

Les marques ne sont plus les seules à adopter cette stratégie. Dès juillet 2021, le fast-food Mcdonald’s proposera à ses clients de connaître les valeurs nutritionnelles de ses produits en affichant, pour chacun d’eux, leur Nutri-Score. Faire rimer malbouffe et transparence, le défi semble prêt à être relevé.

La chaîne de fast-food McDonald’s annonce appliquer le Nutri-Score sur ses produits à partir de l’été 2021.

Homme politique français membre de la France insoumise. Député de la Gironde et membre de la Commission du développement durable et de l’aménagement du territoire.
Depuis plusieurs années, le rapport de force entre marques et consommateurs évolue, notamment avec la démocratisation des applications comme Yuka. Populaires auprès des consommateurs, elles évaluent les produits des supermarchés en utilisant notamment le Nutri-Score. « Sa force, c’est qu’il est simple, lisible, il est demandé par les consommateurs et, par conséquent, les fabricants en font un argument commercial. Ceux qui ne l’utiliseraient pas seraient désavantagés sur le plan commercial. Ils le laisseraient à leurs concurrents », explique Loïc Prud’homme.
Au-delà de l’enjeu commercial colossal, des doutes persistent encore quant à la fiabilité même du Nutri-Score. Celui-ci se base sur la qualité nutritionnelle et par conséquent, sur les apports à favoriser (fibres, protéines, fruits, légumes) et ceux à limiter (acides gras saturés, sucres, sel). Il ne prend pas en compte la présence de pesticides, d’additifs ni le degré de transformation du produit. Un produit noté favorablement par le Nutri-Score peut donc s’avérer ultra transformé, et vice versa.
« Il faut faire attention aux effets pervers du Nutri-Score, qui favorise les produits moins sucrés mais pas les produits moins transformés. Pourtant, moins un produit est transformé, plus il est sain », constate Marc Tarabella, eurodéputé belge (Alliance progressiste des socialistes et démocrates).
Application mobile qui permet de scanner les produits alimentaires et cosmétiques pour informer les consommateurs sur l’impact d’un produit sur leur santé.
Homme politique belge membre du parti socialiste et bourgmestre d’Anthisnes. Depuis juillet 2009, il est député européen chargé du Développement et de l’Agriculture.

Les acteurs de roquefort AOP font valoir cet argument. L’outil Nutri-Score attribue la lettre E au fromage aveyronnais tandis que le produit est très peu transformé. Le président du syndicat pour les producteurs et industriels du roquefort, Hugues Meaudre, fédère cette opposition. Il est aussi directeur général de Lactalis AOP et terroirs. Lactalis que l’on sait hostile au Nutri-Score depuis ses débuts.

À l’heure actuelle, les connaissances scientifiques ne permettent pas de créer un indicateur unique qui engloberait l’ensemble des dimensions de santé. Ce qui n’empêche pas certains de proposer de nouveaux logos. C’est le cas d’Aris Christodoulou, cofondateur de Siga. Publié dans la revue Food&Function début 2000, l’indice Siga évalue le degré de transformation des produits. L’objectif serait ainsi d’identifier les aliments ultratransformés (AUT), susceptibles de favoriser les pathologies métaboliques comme les maladies cardiovasculaires ou le diabète. En revanche, Siga ne prend pas en compte la teneur totale en sucres, en graisses ni en sels ajoutés. De quoi biaiser l’évaluation nutritionnelle des produits.

De multiples enjeux se cachent derrière l’étiquetage des aliments. Chacun défend ses intérêts, bien souvent au détriment des consommateurs, premiers concernés. Depuis maintenant dix ans, les États de l’Union européenne et les géants de l’agroalimentaire se déchirent au sujet d’une simple étiquette. Mardi 19 octobre, le Parlement européen a examiné les différentes mesures de la stratégie Farm2Fork incluant la mise en place d’un étiquetage nutritionnel obligatoire. Verdict ? 452 voix pour, 170 voix contre et 76 abstentions. Une première étape nécessaire pour informer davantage les consommateurs. Pour autant, aucun accord n’a été conclu afin de déterminer quel logo sera officiellement utilisé. Dans ce contexte, peu de chances que l’Europe rende obligatoire le Nutri-Score en 2022.

Président et cofondateur de l’indice Siga. Il est diplômé de l’EMLyon et a travaillé pendant plusieurs années dans les domaines des énergies renouvelables et des nouvelles technologies.
Inspiré de la classification Nova et créé en 2017, cet indice permet d’évaluer le niveau de transformation des aliments.

Romane Lhériau

@LheriauRomane
24 ans.
Étudiante en journalisme à l’EPJT, alternante à la rédaction de Dinan de Ouest-France.
Passionnée par les sujets environnementaux et l’investigation locale.
Passée par Reporters sans frontières, Le Phare de Ré et Ouest-France.
Aspire à travailler en presse écrite et web.

Lisa Morisseau

@LisaMorisseau
24 ans.
Étudiante en journalisme à l’EPJT.
Passionnée par le Moyen-Orient et l’Inde, les thématiques sociétales et internationales.
Passée par Radio Prun’, France Culture et La Provence.
Souhaite devenir correspondante à l’étranger pour la presse écrite ou la radio.

Éléa N’Guyen Van-Ky

@eleangvk
22 ans.
Étudiante en journalisme à l’EPJT.
Passionnée par les Outre-mer, l’actualité internationale et les sujets de société.
Passée par Guadeloupe la 1re et Le Courrier Picard. Cofondatrice de Topic.
Touche-à-tout qui se destine au journalisme web.