« Qu’il vente, qu’il neige, je ramasse vos ordures »

« Qu’il vente, qu’il neige, je ramasse vos ordures »

“Qu’il vente, qu’il neige,

je ramasse vos ordures”

Cyril Geniau, agent de propreté urbaine, collecte les déchets dans les rues de Tours.

Nous les croisons tous les jours, ils sont indispensables à notre société. Mais les agents de propreté urbaine manquent de reconnaissance : incivilités et douleurs physiques, rien ne les épargne. La collecte de déchets dans les rues tourangelles n’est pas de tout repos.

Par Paul Boyer (texte et photos)

La place Jean-Jaurès est déserte. La lune est pleine, la pluie tombe à n’en plus finir. Les derniers fêtards s’engouffrent dans le tramway. En ce soir d’automne, comme tous les samedis, Moustache est de service pour la collecte des déchets.

Ce surnom, Janick Baranger le doit à sa grande moustache blanche. Doyen de l’équipe du week-end, cet homme au physique imposant compte ses années de service : « Cela fait trente-quatre ans que je conduis des bennes pour la collecte des déchets. »

Janick Baranger est chauffeur pour la collecte depuis trente-quatre ans. Plus ancien du groupe, ses collègues l’appellent « Moustache ».

Le secteur de son équipe compte le centre-ville mais également Saint-Genou, La Riche et Saint-Pierre-des-Corps. Moustache est au volant du camion, Cyril Geniau et Georges Scrofani sont les « ripeurs ». C’est ainsi qu’on appelle ceux qui vident les poubelles dans la benne, à l’arrière du camion. Leur travail est extrêmement physique : ils montent et descendent en permanence sur le cale-pied situé à plus de 30 centimètres du sol, vont chercher les poubelles, les accrochent au camion… Se baissent pour ramasser ce qui traîne. Et tout cela sans ralentir.

« Certains ne tiennent pas le choc », reconnaît Janick. Les accidents de travail sont fréquents. Des risques souvent tus par la direction. Un de leurs collègues est tombé dans le coma en novembre 2019. « Il a fait un malaise lors de la tournée de la semaine. Il est tombé d’un coup puis sa tête a cogné le trottoir », soupire Janick.

Une caméra de recul est présente à l’arrière du véhicule afin d’éviter tout risque de blessure physique pour les ripeurs.
Ici, un écran est situé à côté du chauffeur.

Chaque samedi, au milieu de la collecte, les éboueurs s’accordent une pause café-calvados dans un bar de la ville. La pause est de courte durée, quelques rires avec le serveur, une tape sur l’épaule, et l’équipe reprend déjà la route.

Si les douleurs et les risques physiques ont un impact sur le mental de l’équipe, ce ne sont pas leurs seules peines. Les incivilités sont quotidiennes : poubelles mal remplies ou renversée, ordures ménagères sans sac.

La pluie continue de tomber. Rue Colbert, les déchets s’entassent devant les bars et les restaurants. « C’est tous les week-ends le même scénario… Les commerçants ne respectent pas les normes. Ils foutent leurs déchets en vrac en se disant qu’on va faire le sale boulot ».

Rue de Bordeaux, boulevard Béranger, rue Grammont… la collecte continue du côté de la place Plumereau. À l’avant du camion, Moustache montre d’un air dépité les déchets entassés sur la chaussée. « Les gens ne respectent rien. On leur met des poubelles et des bennes partout. Mais, rien à faire. Les sacs sont entassés les uns sur les autres. »

De par leur contrat, les éboueurs ne sont pas tenus de ramasser les ordures en dehors des lieux indiqués – poubelles, conteneurs – mais leur conscience professionnelle les pousse à nettoyer. « C’est immonde, les gens ne se respectent pas eux-mêmes. Mais, bon, si on ne le fait pas, qui va le faire ? » grommèle Moustache.

Cyril Geniau et Georges Scrofani collectent les ordures à la Foire de Tours.

La benne de 12 tonnes est enfin pleine. Direction le dépôt situé à La Grange-David. Vingt-mille tonnes de déchets peuvent être jetés dans ce centre de tri de La Riche. Le camion passe au pesage : « Onze tonnes ! » La limite est fixée à 12. « On est bon », crie Moustache.

Les ordures sont déversées dans une grande benne broyeuse puis partent à l’enfouissement à Sonzay. Richard Bejeault, responsable du service week-end, supervise les collectes du département d’Indre-et-Loire.

Son service lutte depuis des années contre les dépôts sauvages de déchets. Une mission partagée avec les « ambassadeurs du tri sélectif » de Tours qui sensibilisent les habitants au tri des déchets. C’est insuffisant.

En 2018, une brigade verte a été mise en place. Celle-ci verbalise des jets de mégots, de chewing-gum, de papiers, les déjections canines ou encore les dépôts d’encombrants sur la voie publique dans le centre-ville.

Cyril Geniau se change dans les vestiaires du dépôt car il pleut en continu à l’extérieur.

Les éboueurs sont nécessaires et d’utilité publique, mais ils restent déconsidérés par la société. « Nous sommes en bas de l’échelle sociale. Pourtant, dès que nous faisons grève pendant plus d’une journée, c’est la panique dans les rues car les déchets s’entassent », souffle Jannick.

De reconnaissance, ils n’en ont aucune. « Certains daignent nous dire bonjour. Mais la plupart klaxonnent en criant “on bosse nous !” Et moi ! Je fais quoi ? Qu’il vente, qu’il neige je ramasse vos ordures depuis plus de vingt ans », poursuit-il.

Seul réconfort pour lui : le salaire. « Avec une paie d’environ 1 700 euros net par mois en moyenne, on arrive à remplir le réfrigérateur. »

La longue matinée des éboueurs touche à sa fin. La pause sera de courte durée. Dès le lendemains, aux premières lueurs de l’aube,  Moustache, Cyril et Georges seront de retour dans les rues tourangelles.

Paul Boyer

@BoyerPaul8
23 ans
Etudiant en Master de journalisme à l’EPJT
Passionné par le Moyen-Orient
et les reportages au long cours
.
Passé par Europe 1, Le Figaro
et La Nouvelle République du Centre Ouest.

 

Travail de nuit : noctambules nés

Travail de nuit : noctambules nés

Travailleurs du soir

La nuit leur appartient

Même dans l’industrie de la chaussure, il faut parfois travailler de nuit. Greg Baker/AFP

Sapeurs-pompiers, infirmières, machinistes, en France, 15,2 % des salariés travaillent la nuit. Ils ont choisi de se lever pour aller travailler quand d’autres se couchent. Leur nombre a progressé en vingt-cinq ans. On a voulu connaître leur motivation, leur organisation et les conséquences sur leur vie personnelle.

Par Thomas Cuny, Clara Gaillot et Elise Pontoizeau

Il est 23 h 07, la caserne de Tours-centre s’agite. Pour la petite dizaine de pompiers de garde cette nuit-là, c’est le moment de « décaler » pour une nouvelle intervention. Bien qu’ils soient levés depuis 7 heures du matin, ces héros du quotidien doivent répondre présents, à la moindre vibration de leur « bipper ». Ce petit boîtier noir ne les quittent jamais et les prévient en cas de départ en intervention.

Les pompiers professionnels font tous les trois jours une garde de vingt-quatre heures, qui commence le matin à 7 heures et se termine le lendemain à la même heure.

En quelques minutes, trois d’entre eux se rejoignent dans l’immense garage de la caserne. L’ambulance d’assistance aux victimes les attend. Sirène et gyrophare bleu activés, le véhicule s’élance dans la nuit tourangelle. La majorité de leurs déplacements la nuit sont consacrés à des personnes en état d’ivresse ou des rixes. Pour ces soldats du feu, ce n’est pas vraiment étonnant : à Tours, on compte plus 30 000 étudiants.

Pendant ce temps là, dans la caserne, les autres pompiers vaquent à leurs occupations. Certains dînent ensemble dans le mess (le réfectoire). D’autres vérifient le matériel ou font le tour des véhicules. Mais, nuit oblige, beaucoup dorment. « Souvent, quand je suis de garde pendant vingt-quatre heures, j’ai un coup de pompe vers 19 ou 20 heures. Mais je ne me couche que vers 23 heures », raconte Gaël Mongermont, pompier professionnel depuis treize ans. Qui dit travail de nuit dit donc gestion du sommeil et de la fatigue. Chez ces pompiers, ça n’a pas l’air d’être un problème majeur. 

Gaël Mongermont est pompier professionnel depuis treize ans. Photo : Clara Gaillot/EPJT

Chacun a ses astuces. Le sergent Mongermont mange aux horaires conventionnels. « C’est vrai que, quand on bouge beaucoup, vers 3 ou 4 heures du matin, j’ai un petit creux. Mais j’essaie de me retenir parce qu’on sait tous que ce n’est pas bon. » À l’inverse, d’autres dînent au cœur de la nuit afin de tenir le rythme et être en forme pour les interventions.

Un rythme de vie

Certains pompiers habitent en permanence dans la caserne, seul ou en famille. Des appartements se trouvent dans une grande barre d’immeuble qui surplombe la caserne. Ceux qui sont de garde et dont le logement n’est pas sur place, disposent d’une chambre et d’une salle de bains commune. Pour gérer leur sommeil, une partie d’entre eux tentent de garder des horaires normaux en se couchant le soir et en se levant le matin, sauf en cas d’intervention. D’autres privilégient les siestes réparatrices tout au long des vingt-quatre heures.

Les pompiers interviendront une demi-douzaine de fois cette nuit-là. Photo : Clara Gaillot/EPJT

Tous parlent de ce métier avec passion. Pour eux, c’est une vocation. Le travail de nuit n’est ni un avantage ni un inconvénient. Cela fait partie du métier. Leurs familles composent avec ces horaires. Tout est une question d’adaptation entre la vie professionnelle et la vie familiale.

Mélanie Lefrançois, enseignante-chercheuse à l’université du Québec à Montréal, a participé à une étude sur le travail de nuit et la conciliation travail-famille. Elle présente ses conclusions dans un rapport publié en juin 2016 : « Travailler la nuit pour voir ses enfants, ce n’est pas l’idéal. »

Dans son rapport, elle affirme que pour améliorer la relation travail-famille, il ne faut pas s’intéresser seulement à la temporalité du travail (le fait que ce soit de nuit), mais surtout aux conditions de réalisation du travail. Il faut que le salarié s’y sente bien pour que cela se passe bien dans sa famille et inversement. Le déséquilibre d’une des sphères peut avoir des répercussion sur l’autre.

Julie Le Quellec, infirmière depuis dix ans au CHU de Nantes en a conscience. Selon elle, les horaires de nuit sont idéaux pour l’organisation familiale et pour le calme dont elle profite au travail.

Dans son étude sur le travail de nuit, Mélanie Lefrançois souligne l’importance d’avoir de bonnes relations avec ses collègues pour mieux vivre ce rythme. Photo : Clara Gaillot/EPJT

Au départ, la jeune femme ne pensait pas pouvoir tenir un tel rythme. Mais elle a rapidement vu les avantages de ces horaires. « C’était presque une évidence. C’est plus simple de travailler la nuit pour l’organisation familiale », affirme-t-elle. Travaillant de 20 h 30 à 7 heures, elle a le temps de s’occuper de ses enfants le matin et le soir. Elle dort la journée de 9 h 30 à 15 h 30 environ.

Concilier travail et famille

Financièrement, elle est payée 1 euro de plus par heure de nuit travaillée. Soit entre 120 et 150 euros par mois. Une maigre compensation, juge-t-elle. Repasser en horaires de jour ? Julie Le Quellec y songe, mais pas tout de suite. « J’ai un bébé de 6 mois. J’ai envie d’être aussi présente pour lui que pour son frère. Je me donne encore trois ou quatre ans. »

Lorsqu’elle fait trois nuits de garde d’affilée, elle a trois jours de repos. Le rythme est éprouvant car elle doit perpétuellement se recaler sur un rythme normal. « Beaucoup de jeunes en médecine font ce choix d’horaires en début de carrière, ajoute-t-elle. Mais on ne peut pas travailler de nuit éternellement. Soit on le fait jeune, pour les enfants, soit en fin de carrière », conclut-elle.

Dans la famille Azé, on demande le père, Stéphane, boulanger en grande surface à Saint-Herblain, près de Nantes. Le travail de nuit ne lui a jamais posé problème. Il travaille de 4 heures du matin à midi.

Sa femme et ses deux enfants n’y ont toujours vu que des avantages, notamment pour leur vie de famille. Il y a eu des ajustements nécessaires mais le bilan reste positif. « Les enfants étaient heureux. Il y avait presque tout le temps quelqu’un pour s’occuper d’eux, se souvient Fabienne Azé. Travailler de nuit a permis à Stéphane d’être présent tous les après-midi pour Sévan et Margaux quand ils étaient enfants. Ils n’ont jamais pâti de ce rythme. Bien au contraire. »

Aujourd’hui âgés de 17 et 20 ans, les deux adolescents s’accordent sur des souvenirs heureux : « C’était très avantageux. On n’avait pas à rentrer en vélo du collège ou à prendre le bus. Papa était toujours là, raconte Sévan. Quand on finissait plus tôt, il pouvait aussi venir nous chercher. »

Il fallait cependant être silencieux pendant la sieste du père de famille, essentielle à sa récupération : « Quand on n’avait pas cours le mercredi après-midi et que mes amis venaient, forcément, il fallait faire attention au bruit », reconnaît Margaux, la fille aînée.

La famille de Stéphane Azé a toujours vécu avec son rythme de nuit et y a trouvé de nombreux avantages. Photo : Clara Gaillot/EPJT

Aujourd’hui étudiante en deuxième année de médecine, Margaux a, elle aussi, travaillé de nuit. Elle a effectué un stage de deux semaines dans un service de neurochirurgie. Les horaires étaient bien différents de ceux de Stéphane puisqu’elle faisait des nuits de dix heures (de 21 heures à 7 heures du matin). Mais elle a pris conscience de la fatigue engendrée et de la difficulté à revenir à un rythme normal. « Quitte à choisir entre un stage de jour et un stage de nuit, je crois que je le referais de nuit », affirme-t-elle cependant. Et elle y trouve plusieurs  avantages :

« Travailler dix heures par nuit, ça permet de faire ses trente-cinq heures en trois jours et demi, donc d’avoir plus de temps libre. Les internes qui font des gardes touchent 100 euros par nuit en plus du salaire de base. Cela aussi est à prendre en compte », explique-t-elle.

Fabienne Azé a rencontré son mari à 19 ans, alors qu’il travaillait déjà de nuit dans la boulangerie du coin. Elle n’y a jamais vu d’inconvénients. « Jeunes, on sortait en discothèque avec des amis et, quand c’était l’heure pour lui d’aller travailler, moi je restais danser. Au petit matin, on allait prendre des croissants tout chauds chez lui », raconte-t-elle.

Elle n’a pas eu de difficultés à s’adapter et n’a jamais observé d’impacts négatifs sur leur vie de couple. « Comme il fait sa sieste l’après-midi, en rentrant, le soir on est ensemble, comme un couple normal. On peut regarder un film et il va se coucher en même temps que moi », explique-t-elle, avant d’ajouter : « Je suis tellement habituée que je n’entends même plus son réveil à 3 heures. »

Le travail de nuit serait donc une simple habitude à prendre. Ce n’est pas si simple. Ce n’est pas pour rien que la loi française considère qu’il est et doit rester exceptionnel. Il doit, de plus, être justifié par « la nécessité d’assurer la continuité de l’activité économique ou des services d’utilité  sociale ».

C’est le cas pour Stéphane Azé ou pour les livreurs, les infirmières ou même certains commerçants. Il existe des dérogations particulières pour les journalistes, le monde artistique ou bien pour les établissements de vente qui se trouvent dans des zones touristiques internationales (ZTI).

Depuis la loi du 9 mai 2001, il est établi que le travail de nuit commence à 21 heures et peut s’étendre jusqu’à 7 heures. Comme il est hors-norme, les travailleurs disposent de droits et de garanties supplémentaires. En fonction de leur profession, ils peuvent bénéficier des compensations financières et de plus de temps de repos.

Si un poste de jour se libère, les travailleurs de nuit sont prioritaires pour l’obtenir dans leur catégorie professionnelle ou pour un emploi équivalent. Ils ont également un suivi médical particulier. L’employeur doit prendre en compte les obligations familiales du travailleur de nuit.

La presse, un monde à part

Dans le monde de la presse quotidienne,  c’est souvent la nuit que sont peaufinés, imprimés et acheminés les journaux du lendemain. Au siège de La Nouvelle République, à Tours, la plupart des journalistes et des employés ont terminé leur journée quand Huguette Ragueneau prend son poste.

C’est au rez-de-chaussée, dans un open-space quasiment désert, qu’elle s’installe chaque jour. Depuis 1972, elle est secrétaire de rédaction. Son rôle est de lire, corriger, vérifier et mettre en page les articles des autres journalistes du quotidien. « Je commence vers 17 heures et je travaille  jusqu’à, au plus tard, 3 heures du matin », indique-t-elle.

La journaliste termine officiellement son travail à 1 heure du matin « mais souvent je reste plus longtemps pour m’avancer sur le lendemain, confie-t-elle. Je fais partie de cette espèce rare qui peut dormir n’importe quand, n’importe ou à n’importe quelle heure. » Habituée à ce rythme de vie, elle n’y voit que des avantages. Elle peut ainsi s’occuper de sa mère, âgée de 94 ans : « Si elle a un problème, j’arrive tout de suite. Ça me permet aussi d’être présente quand le médecin passe. »

Huguette Ragueneau, un des visages de « La Nouvelle République ». Photo : Elise Pontoizeau/EPJT

Elle est disponible toute la journée pour s’occuper de sa mère âgée de 94 ans : « Si elle a un problème, j’arrive tout de suite. Cela me permet aussi d’être présente quand le médecin passe », précise-t-elle.

Les secrétaires de rédaction sont les derniers maillons de la chaîne. Ce sont eux qui relisent, corrigent et mettent en page les articles des autres. Ils doivent donc attendre qu’ils soient prêt. Parfois, ils sont aussi amenés à écrire eux-mêmes des papiers en cas d’information de dernière.

Pour Huguette Ragueneau, travailler la nuit lui offre la possibilité d’être plus tranquille et plus efficace : « On n’est pas dérangé par le téléphone, par ceux qui viennent pour demander ci ou ça. On n’a pas le bruit autour. » À 68 ans, elle va prendre sa retraite dans quelques mois.

Au cœur de la nuit, les rotatives de La Nouvelle République commencent bruyamment leur travail. Le journal est diffusé dans plusieurs départements. Les éditions défilent les unes après les autres. Les bobines de papier de plusieurs tonnes se transforment en piles de journaux de quelques grammes en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. La cadence est impressionnante.

Bruno Buttier, 52 ans, est imprimeur typographe depuis vingt-sept ans. Pour travailler la nuit, selon lui, il faut une bonne santé physique et mentale : « J’ai toujours fait du sport, j’ai pris ça en compte très jeune, explique-t-il. En général, j’arrive au journal à 21 h 45 et je repars chez moi à 4 h 15.

Le jour, Bruno Buttier essaie le plus possible d’occuper son temps libre. Course, cyclisme, natation, musculation, jardinage… « J’ai très vite compris que pour être en forme en ayant des horaires décalés, il fallait avoir une activité dans la journée. »

Il surveille de près son alimentation : « Je fais très attention à mes glucides par exemple. Cela va faire presque un an que je n’ai pas mangé de pâtes. Je ne mange pas de graisse ni de pizza. Je ne bois pas de bière… » Ses collègues auraient, selon lui, des problèmes de cholestérol, de diabète, de tension… « Ce n’est pas un hasard. Il faut s’entretenir. »

Du sport et un bon équilibre alimentaire, c’est la recette de Bruno Buttier pour garder la forme. Photo : Elise Pontoizeau/EPJT

Un avis que partage Gilles Levery, médecin à l’Association de prévention de santé au travail de Tours Nord. « Pour les personnes qui travaillent de nuit, dormir sept heures d’affilée est primordial pour bien récupérer. Il faut faire attention à garder trois repas par vingt-quatre heures et éviter à tout prix les excitants, tels que le café ou le tabac. Même chose pour la prise de médicaments pour dormir, on évite », conseille-t-il . Et lui aussi prône une activité physique régulière pour maintenir le corps en bonne forme.

Une fois imprimés, les journaux passent dans une autre partie du bâtiment : les expéditions.  Là-bas, une dizaine de personnes s’activent pour trier et préparer l’envoi des journaux du groupe. Les premiers camions en direction du Loiret (45) ou de la Vienne (86) partent aux alentours de 2 heures du matin. Ce sont les chauffeurs des camions et les livreurs qui ferment la boucle de travail d’équipe nocturne du quotidien régional.

Le travail de nuit est donc une habitude à prendre. Un rythme très particulier qui ne convient pas à tout le monde avec des contraintes importantes, mais aussi, étonnamment, des avantages. Y compris dans une configuration familiale :  on peut être présent pour ses enfants, ne rien rater de leur journée, avoir des jours de repos en plein milieu de la semaine.

Seuls les travailleurs de nuit connaissent les bénéfices qu’apporte cette dynamique étrange qui est loin d’attirer tout le monde. Bien sûr, les effets néfastes sur la santé sont loin d’être négligeables. Mais nombre de travailleurs noctambules ne veulent retenir que les avantages offerts par cette vie décalée.

Thomas Cuny

@ThomasCUNY
20 ans
Étudiant en licence professionnelle TV à l’EPJT
Passé par France 2 et Ouest-France
Se destine à la télévision

Clara Gaillot

@GaillotG
20 ans
En licence pro journalisme spécialité presse écrite/web
Passée par Ouest-France et Paris-Normandie
Passionnée par la culture, globe-trotteuse en devenir, amoureuse de l’Afrique
Se destine à la presse magazine

Elise Pontoizeau

@ElisePontoizeau
20 ans
Étudiante en licence professionnelle presse écrite/web à l’EPJT.
Passée par Nice-Matin, Le Courrier de l’Ouest, Kaizen Magazine et 20 Minutes.
Se destine à la presse magazine.

Sois belle et tais-toi

Sois belle et tais-toi

Sois belle et tais-toi

Défilé pour la collection prêt-à-porter Printemps/Été 2017 de la marque Nina Ricci, à Paris, en octobre 2016. Patrick Kovarik/AFP

Il y a un an et demi entrait en vigueur la loi mannequins pour lutter contre la maigreur des modèles. Mais, il reste encore beaucoup à faire pour déconstruire l’idéal d’un corps filiforme. Protéger les mannequins des troubles du comportement alimentaire dont elles sont souvent victimes est un enjeu de premier plan.

Par Arnaud Roszak et Élise Gilles

Cachée entre les rayons lingerie Eres et Princesse Tamtam, une porte rose pâle mène à une pièce à l’écart des clients : le salon Opéra. A l’intérieur, des agents de sécurité, deux écrans géants et, le long des murs rouges, deux rangées de chaises, alignées face à face. La salle est pleine. Plus d’une soixantaine de personnes sont venues assister au défilé. Comme tous les vendredis après-midi, les Galeries Lafayette du boulevard Haussmann, à Paris, présentent à leurs clients étrangers chaussures, vêtements et accessoires pour valoriser les enseignes de la boutique. Plus d’une cinquantaine de marques sont représentées, mises en valeur par des mannequins. Parmi elles, Chloé Angely, 1,80 mètre et 90 centimètres de tour de hanches, soit un 36 en taille prêt-à-porter. Une mensuration considérée comme « en chair » par de nombreux couturiers mais qui, ici, n’est pas inhabituelle. Deborah Benharous, responsable du salon Opéra, le confirme : « Nos mannequins sont plus autour d’un 36/38, ce qui est normal vu leur taille. » Pourtant, ces mensurations n’ont rien de vraiment normal.

Selon une étude de l’Institut Runway Research, réalisée en janvier 2017 sur 85 mannequins de la Fashion Week de New York de 2016, huit sur dix sont en sous-poids. Six sur dix se sont également vu demander de perdre du poids par leur agence et sept sur dix confient être au régime. Plus de la moitié avoue avoir déjà sauté des repas, voire jeûné.

Données collectées par le site ClicknDress, en 2015 sur un panel de 19 895 femmes, âgées de 16 à 65 ans.

Depuis le début des années quatre-vingt-dix, les mannequins filiformes et androgynes ont remplacé les top-models des années quatre-vingt. Les visages hybrides et jeunes filles sans formes ont envahi les podiums au détriment des femmes telles que Cindy Crawford, Naomi Campbell, Claudia Schiffer et Linda Evangelista. A cette époque, les corps fermes et musclés étaient recherchés. Les mannequins s’entretenaient, faisaient beaucoup de sport. Comme l’explique Alexandre Samson, responsable des créations contemporaines au Palais Galliera, musée de la mode de la ville de Paris, « ces top models ont fait de leur corps leur outil de travail et se sont imposés. Cela faisait de l’ombre aux vêtements et aux créateurs, à qui il dictaient leurs règles ».

Aujourd’hui, la maigreur a pris le pas dans les profils recherchés. Dans les années soixante, la mannequin britannique Twiggy (« brindille » en anglais) se démarquait des autres grâce à ses mensurations (41 kilos pour 1,69 mètre). Mais l’ère moderne du mannequinat a fait du modèle fragile et squelettique la norme pour réussir dans ce milieu. Comme l’a plusieurs fois exprimé Karl Lagerfeld, le mannequin d’aujourd’hui doit être « un cintre », capable de s’effacer derrière sa tenue. Pour les mannequins comme pour les couturiers, l’idée est ancrée qu’un vêtement tombe mieux sur une fille qui n’a pas de formes.

Dans ce milieu de la mode où la production en série est privilégiée, les mannequins doivent toutes se ressembler. « Les créateurs ne peuvent pas mélanger les tailles : cela casse l’uniformisation », confirme Alexandre Samson. Alice Pfieffer, journaliste responsable des pages mode du magazines Les Inrocks, souligne que l’intérêt est également commercial : « On nous montre ce qu’est un corps réussi selon les criètres de la mode pour que cela crée un complexe profond chez la femme, qui ne peut se guérir qu’en achetant un produit de la marque. »

Vidéo postée par le mannequin suédois Agnès Hedengård, le 24 août 2015. Elle y explique qu’elle travaille dans le mannequinat depuis cinq ans mais qu’elle rencontre des difficultés pour décrocher de nouveaux contrats. Les professionnels de la mode la trouve  en effet trop grosse, notamment une partie de son corps : ses fesses. Ses hanches seraient également trop larges. Pourtant, l’IMC de la jeune fille est d’à peine 17,5.

Cette quête permanente de maigreur s’accompagne également d’une recherche de modèles très jeunes. De véritables cintres androgynes. Selon une étude menée par le Centre médical de la Bourse de Paris en 2018, un tiers des mannequins sont âgés de 16 à 30 ans. « Nous sommes dans une chasse permanente aux nouveaux visages, explique Hélène Freyss, directrice de communication chez LVMH. On a donc des mannequins de plus en plus jeunes car, à cet âge, il est courant d’être maigre et de ne pas avoir de formes. »  Mais les normes imposées à ces toutes jeunes filles ont forcément des conséquences sur le développement de leur corps : croissance perturbée, troubles de l’alimentation…

Prise de conscience

Défilé de la collection printemps 2009 de la marque brésilienne Rosa Cha, à la Mercedes-Benz Fashion Week de New York, en septembre 2008. Nicholas Roberts/AFP

Cette mode inquiétante, qui pousse les jeunes à s’y conformer et à entrer dans le cercle infernal des régimes inutiles, a conduit le gouvernement français à prendre des mesures pour lutter contre l’extrême maigreur. En 2016, l’Assemblée nationale vote la loi mannequins, soit les articles 19 et 20 de la loi Marisol Touraine, qui vise la modernisation des systèmes de santé. Ces articles imposent d’une part l’inscription de la mention « photo retouchée » dans les magazines, quand elles le sont. D’autre part, l’obligation pour les mannequins de disposer d’un certificat médical de moins de deux ans. Ce dernier doit être fourni par un médecin du travail et attester que le modèle n’est pas trop maigre pour pratiquer ce métier.

L’aptitude au travail est déterminée selon l’indice de masse corporelle (IMC), dont les niveaux sont fixés par l’Organisation mondiale de la santé. Ce chiffre permet de mesurer l’indice pondéral en divisant le poids d’une personne par le carré de sa taille. Si l’IMC est supérieur à 18,5 (limite entre maigreur et corpulence normale), la prochaine visite médicale pourra avoir lieu dans les deux ans. Mais si l’indice se situe entre 16 et 18,5, la prochaine visite devra avoir lieu sous un an, et sous six mois s’il est inférieur à 16.

Ce suivi plus régulier permet ainsi aux médecins de détecter plus facilement les troubles du comportement alimentaire (TCA) et d’adapter le suivi. La loi concerne « les mannequins situés sur le territoire français ou dans l’Union européenne et l’Espace économique européen » pour toute activité se déroulant en France. Si une agence décide d’embaucher un modèle qui ne se soumet pas à la loi, elle s’expose à six mois d’emprisonnement et 75 000 euros d’amende.

Un changement des mentalités semble s’être amorcé. Plusieurs agences ont déjà commencé à appliquer la loi pour répondre aux exigences des clients, soucieux de leur sécurité. Mia Louveau*, mannequin lingerie freelance de 21 ans, a comme les autres été obligée de se faire délivrer un certificat médical. Dès le passage de la loi, elle s’est rendue au Centre médical de la Bourse (CMB), à Paris pour effectuer les examens.

Aly, jeune mannequin de 30 ans, tient un blog où elle décrit le milieu du mannequinat sous toutes ses coutures. Elle parle notamment de l’instauration du certificat médical et de son passage au CMB.

Sur place, ce sont 30 médecins du travail qui se relaient pour examiner les 6 000 modèles d’Île-de-France. « Depuis 2017, plus de 1 200 mannequins ont déjà été vus », confie Thierry Boulanger, médecin au CMB et chargé du suivi des modèles. Quant aux 6 000 mannequins travaillant en province, elles doivent bien sûr être suivies « par les autres services de santé au travail. »

Avant de se présenter au Centre médical de la Bourse, Mia Louveau a dû remplir un questionnaire conçu en collaboration avec des spécialistes des troubles du comportement alimentaire. « On m’a questionné sur mon rapport à la nourriture, au sport. On m’a  également demandé si je me droguais, la fréquence à laquelle je fumais et je buvais… », se souvient-elle. Le déroulement de la visite médicale est assez simple. Tout d’abord, le mannequin a un entretien avec une secrétaire médicale, puis passe un examen de la vue et de l’ouïe. Le mannequin enchaîne ensuite avec un second entretien, avec un docteur cette fois-ci. Enfin, la consultation se termine par une étude interne sur le mannequinat.

Chez les petites agences aussi, le certificat médical s’est imposé. L’agence tourangelle Lou Guéry Agency, fondée en mai 2018 et qui accompagne une trentaine de modèles, prévoit déjà que tous ses mannequins devront fournir le document. Alex Guéry, son dirigeant, explique : « Notre intérêt premier est celui du mannequin mais il faut aussi prendre en compte le fait que le client veut quelqu’un d’opérationnel. Il ne doit pas se poser de questions sur l’état de santé du mannequin. C’est donc à nous d’y faire attention. »

Si, pour certains, cette loi représente une véritable avancée, d’autres se montrent dubitatifs. Alexandre Samson, du musée Galliera, ne croit pas en son utilité : « Cette loi était nécessaire car il y avait beaucoup de dérives. Pourtant, je doute qu’elle sera appliquée parce que beaucoup d’acteurs du milieu de la mode travaillent comme bon leur semble, notamment avec l’humain. »

Ces prises de liberté se ressentent également dans les conditions de travail des mannequins. A plusieurs reprises, de nombreux acteurs ont dénoncé des pratiques indécentes, qui peuvent mettre en danger la santé des modèles. En février 2017, au beau milieu de la Fashion Week de Paris, un directeur de casting américain, James Scully, s’insurge, dans un post Instagram, des maltraitances exercées par deux directeurs de casting pour Balenciaga. Il relate, entre autres, l’attente de 150 mannequins dans un escalier, durant plus de trois heures, sans autre lumière que celle de leur téléphone, alors même que les directeurs étaient partis déjeuner. Si ces faits ont été démenties par les intéressés, ils ont finalement été renvoyés par la marque qui s’est ensuite excusée auprès des agences de mannequins affectées par le scandale.

Faire bouger les choses

Mia Louveau a elle aussi subi ces conditions difficiles. « C’est épuisant. Nous sommes debout pendant huit heures, nous courons partout, nous nous changeons, nous marchons avec des chaussures à talons souvent trop petites… » Des obligations qui engendrent fréquemment des problèmes de santé dont les modèles ne souffraient pas auparavant. « Depuis que je suis mannequin, je vais chez le podologue plusieurs fois par an. Et c’est moi qui le paie. » Elle espère que la promulgation de la loi fera avancer les choses. « Les mannequins n’ont pas de vrai statut. Certaines personnes vont à Pôle emploi et se font passer pour des intermittentes du spectacle pour être protégées un minimum. »

En réponse à ces trop nombreux problèmes de santé, deux géants de la mode ont décidé de durcir les règles au sein de leur groupe. En septembre 2017, LVMH (Louis Vuitton, Dior, Céline…) et Kering (Gucci, Balenciaga, Yves Saint-Laurent…) se sont entendus pour signer une charte sur « les relations de travail et le bien-être des mannequins ». Plusieurs points y sont abordés, tant pour lutter contre l’extrême maigreur que pour améliorer les conditions de travail de leurs mannequins : interdiction d’embaucher des mannequins de moins de 16 ans, température adaptée pour préserver le confort et la santé de ceux qui défilent en tenue légère, mise à disposition d’un psychologue ou d’un thérapeute pendant toute la durée du travail, obligation de présenter un certificat médical tous les six mois et, surtout, exclusion des castings des mannequins taille 32 pour les femmes, 42 pour les hommes.

Des zones d'ombre qui persistent

Le mannequin américaine Kaia Gerber défile pour la présentation de la collection Printemps/Été 2019 de la marque Isabel Marant, à Paris en septembre 2018. Alain Jocard/AFP

Hélène Freyss, de chez LVMH, raconte : « Quand on a vu que la loi ne demande qu’un certificat de moins de deux ans alors qu’il est possible de varier de poids en quelques semaines, on s’est dit qu’il fallait faire quelque chose. » Un comité a donc été mis en place dans chaque maison du groupe, avec un référent, identifié par les mannequins, pour le suivi de cette charte.

C’est en présence d’Erin Doherty, directrice de la rédaction du magazine Elle, qu’a été signée la charte le 2 février 2018. Ce même magazine qui révélait, quelques mois plus tard, que les tailles 32 n’avaient pas disparu des podiums. « Quelques maisons n’ont tout simplement pas respecté l’accord. On ne peut pas interdire à un créateur de faire son propre casting […]. Certains ont encore en tête un top ultra maigre qui colle à leur style de vêtements. Personne n’a la capacité de s’imposer face à leur liberté créative », pouvait-on lire dans les premières pages du magazine du 9 novembre 2018.

« La mode ne se joue pas qu’à Paris »

Un point de vue très discuté par les acteurs du milieu. « Certaines maisons n’ont pas signé notre charte et n’y sont donc pas tenues, explique Hélène Freyss. Chez LVMH, le directeur de casting a compris qu’on ne peut pas jouer avec la santé des mannequins. » A l’inverse, Alice Pfieffer, des Inrockuptibles, estime que cette charte « fait bien de loin », mais qu’en réalité, il ne s’agit que d’un « bon exercice de communication ». « Ce sont comme les Capulet et les Montaigu dans Roméo et Juliette. LVMH et Kering sont deux familles ennemies qui finissent par s’allier pour le bien être des mannequins, analyse la journaliste. Mais pour que cela fonctionne, il faudrait une alliance entre tous les groupes et tous les pays. La mode ne se joue pas qu’à Paris. »

Les réseaux sociaux n’échappent pas à l’apologie de la maigreur et participent même à grande échelle à sa diffusion. Sur Instagram s’enchaînent les challenges maigreurs, inspirés de photos, de stars ou d’inconnues, dévoilant un critère censé prouvé la minceur. C’est ainsi qu’une photo de Bella Hadid, allongée sur la plage, a lancé le Ribcage Bragging, traduisez “être fière de montrer ses côtes”. Avec le hashtag s’en suive des centaines de photos de jeunes filles et de femmes qui se soumettent au jeu de la maigreur visible. Le tigh gap (l’écart entre les cuisses), le A4 waist (taille plus fine qu’une feuille A4), le Belly button challenge (toucher son nombril avec sa main en passant son bras derrière son dos) et l’Iphone 6 challenge (avoir des genoux moins larges que le téléphone) font aussi partie de la liste non exhaustive de ces concours malsains foisonnant sur les réseaux sociaux.

Depuis quelques années, on observe cependant une tendance inverse, du moins du côté du prêt-à-porter. Jean-Paul Gaultier est l’un de ceux qui ont initié le mouvement. Le couturier français a toujours prôné la diversité des corps au sein de ses défilés, que ce soit au niveau de la physionomie ou de la couleur de peau. En 2010, il avait fait défiler la chanteuse du groupe Gossip, Beth Dito, 1,57 mètre pour 95 kilos à l’époque. Celle-ci a d’ailleurs ensuite lancé sa propre ligne de vêtements grande taille en collaboration avec le célèbre couturier. L’actrice Rossy de Palma joue régulièrement son égérie et participe volontiers à ses défilés. Comme celui de 2014 lors duquel elle a réalisé un strip-tease.

En 2013, la marque espagnole Mango a lancé sa ligne grande taille Violeta by Mango. Celle-ci propose des articles allant jusqu’à la taille 54. Plus récemment, le créateur de prêt-à-porter de luxe, Michael Kors, a lui aussi tenu à briser les codes. En 2017, lors de la Fashion Week de New York, il a fait défiler sur le même podium Bella Hadid, visage actuel des mannequins aux mensurations soit-disant parfaites, et Ashley Graham, égérie des mannequins grande taille.

(*) Pour conserver l’anonymat de la personne, le nom et le prénom ont été changés.

Élise Gilles

@eliseglls
19 ans
Etudiante en deuxième année à l’EPJT.
Passionnée par les sujets de société.
Passée par Ouest France, L’Alter Égo, Radio G et Radio Campus Tours.
En stage chez France Bleu (Hérault) et Kids Matin.
Se destine à la radio, mais s’intéresse avec plaisir
à la presse magazine et jeunesse.

Arnaud Roszak

@arnaudroszak
Etudiant en deuxième année à l’EPJT. 
Passé par Ouest-France et CulturePSG.
Passionné de sport, mais pas que.
La télévision m’attire,
mais je ne me ferme aucune porte.

Quand le travail perd son sens

Quand le travail perd son sens

Quand le travail perd son sens

 

Le « job à la con » n’est pas l’apanage du plongeur ni du livreur de pizza. Ce sont les cadres qui sont le plus souvent touchés, quand ils trouvent leur travail vide de sens. Et parce que les frontières entre vie privée et vie professionnelle se sont brouillées, il devient difficile de laisser son mal‑être au bureau. Pour certains, la solution est alors la reconversion.

Par Margaux DEULEY, Corentin LACOSTE, Manon VAUTIER-CHOLLET
Photos : Manon VAUTIER-CHOLLET

Du lundi au vendredi, je courais après du chiffre d’affaires. Je ne m’y retrouvais absolument plus au niveau du sens. Mais j’acceptais de garder ce job au salaire correct. Et puis j’en ai eu marre. » Chargée de gestion depuis cinq ans dans une entreprise de marketing digital à Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine), Lydie, 50 ans, n’est plus en phase avec son travail. En dépit des bonnes relations humaines avec ses clients, elle se dit lasse de « la triche du business, du management et de l’éthique de [son] entreprise ». Sans compter le manque d’enrichissement intellectuel. « Je me suis mise à lire énormément pour donner un intérêt à ma journée ; des romans, de la philosophie, de la sociologie, tout ce que je trouvais, raconte-t-elle. Ça compensait ce que je ne trouvais pas dans mon boulot. » Deux ans plus tard, alors que le désintérêt se mue en dépression, elle envisage une reconversion. « Je me suis dit qu’il y avait quelque chose à reconstruire dans cette période de vie où l’on se rend compte qu’il reste encore vingt ans à travailler. » Sans quitter son emploi, Lydie entame alors une formation de sophrologue.

En quête d’épanouissement dans leur vie professionnelle, de plus en plus d’employés décident de quitter un emploi qu’ils jugent « vide de sens », voire inutile. Selon une étude réalisée en 2014 par OpinionWay, 66 % des actifs ont déjà envisagé de changer de métier et 33 % comptent sauter le pas dans les trois années à venir. « La question de l’intérêt que les salariés recherchent dans le travail, au-delà du seul salaire, existe depuis toujours, rappelle Pascal Thobois, sociologue du travail. Dès 1920, des études sur le sujet ont été réalisées aux États-Unis. Néanmoins, ce qui est nouveau est le fait que cela devienne prépondérant dans les attentes des salariés. »

Pour le spécialiste, cette remise en question peut ainsi survenir à tout âge et dans tout corps de métier. « Chacun a besoin que le sens au travail soit présent, trouver une forme de reconnaissance et ne pas être qu’un rouage dans un processus, affirme-t-il. Or, lorsqu’il est absent, il y a souffrance. » Ce mal-être, corrélé au durcissement des conditions de travail, commence à être exprimé et étudié dans les années quatre-vingt. Mais il faut attendre 2010, notamment suite à la médiatisation des suicides chez France Télécom, pour que la parole se libère.

Dans un essai publié en 2013, l’anthropologue et anarchiste américain David Graeber consacre une formule devenue populaire à la perte de sens professionnelle : les « bullshit jobs », ou « métiers à la con » en français. Selon lui, une expansion de métiers aux tâches abstraites ou inutiles serait à l’œuvre depuis 1930. Celle-ci serait liée à une chute du nombre de travailleurs dans l’industrie, accompagnée par un essor des emplois de services. Ainsi conclue-t-il : « Des populations entières […] passent leur vie professionnelle à effectuer des tâches dont ils pensent secrètement qu’elles n’ont vraiment pas lieu d’être effectuées. Les dommages moraux et spirituels que cette situation engendre sont profonds. »

Pour Jean-Laurent Cassely, auteur de La Révolte des premiers de la classe (Arkhê) : métiers à la con, quête de sens et reconversion urbaine, la crise de sens n’est pas un caprice d’enfant gâté. « L’époque change et, avec elle, les aspirations des nouvelles générations dans un contexte où les conditions de travail se sont dégradées. » Si les « boulots de merde » existent en effet depuis longtemps – l’agent d’entretien n’est que l’héritier de la bonne à tout faire –, ils concernent désormais des postes qualifiés et autrefois vus comme prestigieux.

« Dans notre imaginaire, le col blanc n’est plus l’élite de la globalisation, ce personnage idéal de la publicité des années quatre-vingt-dix ou des banques d’images, qui signe des contrats avec son petit attaché case », estime l’auteur. Pour lui, la souffrance au travail a par ailleurs commencé à être un sujet fortement médiatisé à partir du moment où les classes supérieures et les bac +5 ont été touchés.

Cette dégradation des conditions de travail semble être rentrée dans les mentalités comme une sorte de fatalité. Ainsi, de moins en moins d’employés développent un sentiment d’appartenance à l’égard de leur entreprise. « À présent, la perspective de la carrière maison où l’on fait toute sa vie dans la même boîte est terminée », explique Pascal Thobois.

Les différentes vagues de restructuration, accompagnées de licenciements brutaux, ont contribué à rendre les salariés plus méfiants à l’égard de leur entreprise. Au cours de leurs études, les plus jeunes apprennent déjà qu’ils exerceront plusieurs métiers dans leur vie. De fait, la recherche du métier idéal passe à présent par des attentes nouvelles : l’épanouissement et le sentiment d’utilité. Des graals qui ont joué dans l’apparition de nouvelles maladies.

Ces dernières années, les médecins ont vu se multiplier les cas de burn-out, et même de brown-out. Si le premier, largement médiatisé, renvoie à un surinvestissement au travail, résultant parfois d’une volonté de lui redonner un sens, le second est plus récent. En anglais, brown-out désigne une perte de vitalité. Le salarié touché se désinvestit alors petit à petit de ses tâches, accablé par l’absurdité de ce qu’on lui demande de faire.

Ces nouveaux maux font directement écho à l’essai de David Graeber, On the Phenomenon of Bullshit Jobs. Dans celui-ci, il affirme : « C’est comme si quelqu’un inventait des emplois inutiles dans le seul but de continuer à nous faire tous travailler. […] Le nombre de gratte-papiers semble gonfler et de plus en plus d’employés finissent […] par travailler quarante ou cinquante heures par semaines, mais avec un temps effectif de travail utile de quinze heures. »

Béatrice Hibou se retrouve dans ce constat. Depuis plusieurs années, cette politologue du CNRS étudie comment la bureaucratisation est de plus en plus présente dans l’économie néolibérale. Pour elle, l’accumulation de normes et de procédures au travail tendent à insuffler, dans chaque métier, une part de gratte-papier. « Je suis chercheuse et j’ai ma part de bullshit job, confie-t-elle. Par exemple, dans les sciences dures, nous nous retrouvons à remplir des cases préétablies ou à faire des évaluations stéréotypées pour nos étudiants. Et cela n’a aucun sens. » Dans un souci d’économie, de nombreuses entreprises et administrations ont effet supprimé des postes de secrétaires et d’assistants de direction. Elles ont ainsi obligé les autres salariés à prendre en charge des tâches administratives pour lesquelles ils n’avaient pas été formés ni recrutés. Face à un métier qui ne correspond plus aux attentes des employés, la perte de sens se fait alors de plus en plus ressentir.

En 2016, Julien Brygo et Olivier Cyran, journalistes indépendants, s’intéressaient à leur tour à cette question dans leur ouvrage Boulots de merde ! Du cireur au tradeur, enquête sur l’utilité et la nuisance sociales des métiers (La Découverte). Ayant rencontré divers professionnels, ils mettent en avant le paradoxe de notre société où des emplois comme facteur, enseignant ou responsable sécurité dans une usine Seveso se sont convertis en « boulots de merde » alors même qu’ils sont très utiles à la société. Pour les deux auteurs, rencontrés dans un café en face du siège du parti communiste français, les coupables sont le capitalisme et la quête constante du profit. « Nombre de tâches utiles sont accomplies dans des conditions tellement dégradées et sous l’égide de théories managériales tellement contraignantes que les personnes qui font ces métiers en viennent à ressentir cette perte de sens », regrette Olivier Cyran.






















Face à la multiplication des cas de salariés déçus par leur travail, les pouvoirs publics et les employeurs ont cherché une réponse. En 1973 était créée l’Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail (Anact), sous la tutelle du ministère du Travail. Secondée par un réseau d’agences régionales (Aract), elle vise notamment à améliorer le bien-être de l’employé dans son entreprise grâce à la mise en place d’outils et de méthodes.

Isabelle Freundlieb est directrice de l’agence en charge de toute la région Centre-Val de Loire depuis douze ans. Elle a donc vu des évolutions dans les attentes des salariés : « Il y a douze ans, les problématiques portaient sur les troubles musculo-squelettiques et sur la gestion des compétences. Aujourd’hui, nous travaillons plus sur la qualité de vie au travail. On voit bien que les salariés n’attendent pas qu’une rémunération ; l’entreprise est un lieu social. » Sur des petites structures, l’agence Centre a, par exemple, cherché à valoriser la dimension didactique du travail, c’est-à-dire faire prendre conscience à la direction comme aux employés que ces derniers acquièrent de nouvelles compétences en milieu professionnel.

Si l’Anact promeut l’utilité de sa démarche, son approche demeure toutefois critiquable. Car s’il y a effectivement une volonté d’aider le salarié à être mieux dans son entreprise, c’est avant tout pour qu’il y soit plus performant. Par ailleurs, soigner l’entreprise ne signifie pas nécessairement soigner le mal être de ses employés. « [Ces méthodes] renvoient au traitement des symptômes mais pas des causes profondes, met en garde Pascal Thobois. Par exemple, mettre en place des vélos d’appartement pour que les salariés puissent aller pédaler à la pause de midi facilite certes le bien-être mais n’agit pas sur les causes profondes, liées à la souffrance du travail. »

De nombreux salariés prennent alors le chemin de la reconversion. Changer de métier pour retrouver du sens dans sa vie professionnelle mais aussi personnelle, comme l’ont fait Lydie, Émilie et bien d’autres. D’après Pôle emploi, près de 700 000 personnes changeraient ainsi de domaine professionnel chaque année. Un chiffre bien en deçà de la réalité puisqu’il est calculé à partir du fichier de demandeurs d’emploi.

Choisir de se reconvertir comporte son lot de sacrifices, comme renoncer à un bon salaire ou à une organisation de vie avec son conjoint et ses enfants. Mais lorsque le mal-être est trop important, l’argent et la sécurité semblent secondaires, comme en témoigne Lydie : « Ça a demandé de faire passer le message à mon mari. C’est important de communiquer pour ne pas que le couple éclate. Il a accompagné le projet. Il l’accompagne toujours. Ma fille avait 10 ans quand elle m’a dit que j’avais perdu le sourire. Elle en a 16 aujourd’hui. Je crois qu’elle voit la différence. » Parce que le travail constitue une part importante de notre vie, une reconversion n’est jamais anodine pour l’entourage.

Chez Lydie, le changement de voie a heureusement été bénéfique pour tous. Mais lorsque les deux membres d’un couple décident de tout plaquer, le pari semble encore plus risqué. C’est le cas d’Evelyne, 30 ans, ingénieure en agronomie, et de Teddy, 32 ans, technicien informatique, qui ont décidé de devenir agriculteurs. Un choix naturel à leurs yeux. « On faisait notre pain et on avait notre jardin. On voyait un gros écart entre notre travail et notre vie en-dehors. On avait envie d’un métier qui permettait de réconcilier ces deux vies-là. » Le couple a toutefois dû expliquer cette décision à sa famille, plus réticente : « Tout lâcher du jour au lendemain, ce n’est pas forcément facile à expliquer. »

Ces parcours n’étonnent pas Pascal Thobois : « Maintenant, les gens ont moins envie d’un travail stable et routinier qu’avant. Le changement ne fait plus peur, il est plus intégré dans les mentalités des salariés. » Les deux jeunes salariés souhaitant travailler dans le maraîchage, ils ont donc réalisé un voyage pour découvrir différentes exploitations : un an de woofing –un système dans lequel des personnes travaillent bénévolement sur une exploitation agricole en échange du gîte et du couvert– pour apprendre le métier dans un réseau de fermes biologiques. Zéro dépenses donc. « On a trouvé que ça n’était pas un choix risqué, on avait l’impression que la vie qu’on menait était risquée parce qu’on avait des métiers qui n’allaient pas durer des années », racontent-ils. Dans leur cas, l’aspiration à l’épanouissement au travail prend le pas sur la situation professionnelle qui se dégrade, comme l’analyse Jean-Laurent Cassely : « La révolte et la fuite sont des prises de risque de plus en plus rationnelles. Je veux dire par là que ce qu’on quitte est de moins en moins difficile à quitter parce qu’on renonce à de moins en moins de privilèges. »

En passant de ferme en ferme à vélo, le couple confirme son envie de s’installer en tant que maraîchers. Au fil de leur voyage, ils font la rencontre d’un couple d’agriculteurs bientôt à la retraite. « Ça s’est fait assez vite. Leur ferme nous a tout de suite intéressés ; au mois de juillet on leur a annoncé qu’on reprenait. » Une reprise possible grâce au stage Paysans créatifs, un dispositif qui permet à des personnes en reconversion de travailler dans plusieurs fermes pour voir différentes méthodes de production et d’organisation.

Evelyne et Teddy travaillent dans la ferme qu’ils reprendront en juin 2018. Le couple passe déjà ses soirées à préparer la première année à la tête de leur exploitation. Car ils le savent, leur salaire dépendra uniquement de leur réussite. Une motivation de plus. « C’est un métier pour lequel on sait pourquoi on se lève. Pour nous, l’important, c’est de faire de la vente directe : nous avons envie de savoir pour qui nous travaillons. » Le couple a bénéficié de la dotation Jeune agriculteur, une aide de 10 000 à 30 000 euros pour les exploitants qui s’installent avec l’appui de la chambre d’agriculture.

Contrairement à Evelyne et Teddy, toutes les personnes en reconversion professionnelle n’ont pas la chance de trouver des financements pour une formation. Se former a un coût, rappelle Christophe Delmur, directeur du centre de formation par alternance (CFA) BTP de Blois : « Pour un bac professionnel, par exemple, la formation coûte en moyenne 4 500 euros par an, soit 9 000 euros pour deux ans. »

Si certaines personnes bénéficient d’un financement via Pôle emploi, leur région ou même l’entreprise dans laquelle ils se forment, d’autres doivent piocher dans leurs économies. Émilie Clément, aujourd’hui diététicienne, fait partie de ceux-là : « Il y a peu de besoins en diététiciens donc Pôle emploi ne les considère pas comme un métier à potentiel. Par conséquent, j’ai dû financer ma reconversion par moi-même. » Pour certains, le coût de formation représente donc une somme conséquente, au point de devenir un frein au changement de travail. « L’une des grandes questions qui se pose toujours, c’est le financement de la formation. Si des personnes qui ont un projet de reconversion se rétractent, c’est parce qu’elles n’ont pas trouvé de financement », rappelle Christophe Delmur.

Parfois, la reconversion devient une déception de plus. Tout n’est pas rose dans les parcours de ces salariés qui décident de changer de métier. Evelyne et Teddy en sont encore au début de leur nouvelle histoire professionnelle et, s’ils n’éprouvent aucun regret, ils n’avaient pas mesuré tout ce que cela impliquait. « On se rend compte petit à petit de la charge de travail. On s’est installé en avril et on sait qu’il va falloir vendre des légumes. On réalise tout ce qu’il faut faire. »

Pour préserver l’organisation de sa vie de famille et par confort financier, Lydie, elle, a fait le choix de garder son emploi jusqu’à l’obtention de son diplôme de sophrologue. « J’achète ma liberté en allant travailler dans une boîte qui ne me plaît pas. Je profite de mes congés payés pour développer mon cabinet et mon site Internet, explique-t-elle. Je cumule deux emplois, le rythme est dur à soutenir, mais ça ne me pèse pas. »

Margaux Deuley

@MargauxDeuley
24 ans
Après une Année spéciale journalisme, mention presse magazine, suit une licence pro, spécialité presse écrite et en ligne. Passée par l’AFP, La Croix et French Morning New York. Se destine à la presse magazine.

Corentin Lacoste

@LacosteCorentin
23 ans.
Passé par une prépa littéraire et une L3 de géographie à Bordeaux. Après une Année spéciale journalisme, mention presse magazine, suit une licence pro, spécialité presse écrite et en ligne.
Rédacteur pour Le Monde, Néon et l’AFP Madrid. Editeur pour La Croix. Se destine à la presse nationale.

Manon Vautier-Chollet

@VchManon
21 ans
En licence professionnelle radio à l’EPJT. Passée par RCF, France Bleu (Tours, Poitiers, Nantes) et Radio France Internationale. J’aime tendre mon micro à ceux que l’on n’entend pas. Et raconter des histoires, tout simplement.