Le hors-circuit des ordis

Le hors-circuit des ordis

Le hors-circuit des ordis

Photo : Coline Davy/EPJT. Animation : Axel Thomas/Académie Brassart Delcourt.

L’ordinateur a une durée de vie limitée : quatre ans en moyenne. Une fois jeté, cet objet du quotidien démarre un véritable périple du recyclage, au sein d’une filière regroupant un grand nombre d’étapes et d’acteurs.

Par Coline Davy, Victor Dubois-Carriat et Solène Gardré.
Illustrations
: Axel Thomas/Académie Brassart-Delcourt

Les gens jettent parfois n’importe comment. » Alex, le visage rougi par le froid, travaille à la déchèterie de la Milletière à Tours (37). Mains gantées et chaussures de sécurité aux pieds, il trie derrière les usagers.

Aujourd’hui, près de huit Français sur dix possèdent un ordinateur. Ces objets du quotidien sont vendus dans des quantité colossales : 835 millions ont été mis sur le marché en France en 2017, selon les derniers chiffres de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe). Les ménages sont les plus gros consommateurs.

Mais une fois leur vie terminée, les ordinateurs n’ont pas le droit au repos. Ils commencent un long voyage sur le chemin du recyclage.

Illustration : Axel Thomas/Académie Brassard Delcourt

Première étape : jeter l’ordinateur. Un geste pas évident. Beaucoup ne savent pas quoi en faire lorsqu’il ne fonctionne plus. Du coup, ils restent souvent au fond des placards. Dans les déchèteries, ils se retrouvent parfois au mauvais endroit. Ou avec des objets qui n’ont rien à voir. Aujourd’hui, dans le grand box qui accueille les petits déchets électroniques, Alex a trouvé un aspirateur au milieu des ordinateurs. « Il faut qu’on repasse derrière les gens avant que les camions de collecte passent. Sinon on se fait engueuler ! » 

Ces box de déchets d’équipements électriques et électronique (D3E) sont ensuite récupérés par une entreprise de collecte. À la déchèterie de la Milletière, les camions passent cinq fois par semaine ramasser les ordinateurs. « Ici, ça fait une dizaine d’année qu’on a organisé le tri de ces machines », explique Alex.

La filière de traitement des D3E a été mise en place en 2006, par une directive de l’Union européenne. Depuis, les déchèteries municipales sont habilitées à les recevoir. Au total, la collecte est considérable : 750 667 tonnes d’équipements ont été ramassés en 2017. Un chiffre en constante augmentation. 

« C’est toujours la même question qui revient : où est-ce que je peux me débarrasser de mon ordinateur ? »

Margot Schmitt

C’est une jeune filière, alors le réflexe de tri n’est pas encore évident. Au Sepant, une association de défense de l’environnement en Touraine, on en est bien conscient. « Cette réglementation récente fait qu’il y a encore trop peu de prévention, explique Margot Schmitt, sa chargée de mission développement durable. C’est toujours la même question qui revient : où est-ce que je peux me débarrasser de mon ordinateur ? »

Face à cette méconnaissance, quelques initiatives sont mises en place. À Tours, la métropole a créé une équipe chargée d’aider les usagers à trier leurs déchets : les « ambassadeurs du tri », six personnes qui sensibilisent les particuliers sur la question. Et, depuis 2015, le camion TriMobile fait le tour des marchés une à deux fois par mois pour récupérer des petits matériaux électroniques. 

Ces initiatives restent peu nombreuses et peu ambitieuses. « Même si l’objectif de collecte de 45 % a été rempli en 2017, cela reste bien trop peu. Surtout au vu du nombre d’acteurs impliqués qui pourraient se mobiliser », note Margot Schmitt. 

Car le tri des ordinateurs fait appel à beaucoup d’entreprises. Pour toutes les coordonner, des entreprises à but non lucratif agréées par l’État ont fait leur apparition : les éco-organismes. En France, il en existe deux.

Sources : Ademe (2017) et Ecosystem

Ecosystem est l’une d’elles. « Nous organisons la collecte et le recyclage sur toute la France, dans un maillage qui fait interagir de nombreux partenaires », explique Mélissa Bire, sa chargée de communication. L’eco-organisme est basé à Paris mais a des antennes un peu partout en France.

Les producteurs d’ordinateurs sont les premiers acteurs auxquels Ecosystem a affaire. Car celui qui fabrique un objet doit se rendre compte que les déchets générés ont un impact. Le principe du pollueur/payeur, énoncé par l’article L 110-1 du code de l’Environnement, s’applique donc aux D3E. 

Les vendeurs d’appareils électriques ont aussi une responsabilité, celle de récupérer les déchets. Mais cela ne concerne que les enseignes avec une certaine surface de vente. À Tours, c’est le cas du magasin Darty. À côté des rayons où s’exposent des machines neuves et rutilantes, des bacs en carton estampillés Ecosystem sont disposés pour récupérer des petits débris électroniques. 

Pour les plus gros objets, comme les ordinateurs, il faut les donner aux caissières. Ces éléments filent ensuite à l’arrière du magasin, au service après-vente. Ici, une partie des ordinateurs est reconditionnée. L’autre part vers le recyclage.

Le démontage d’un ordinateur chez Microgate, Tours. Photo : Solène Gardré/EPJT

Mais de petites entreprises récupèrent aussi ces déchets électroniques, par conscience écologique. C’est le cas de Microgate, à Tours, qui vend et répare du matériel électronique.

Dans ce petit magasin installé en centre-ville, une seule salle accueille les clients, pour beaucoup des habitués. L’arrière-boutique est plus sombre et encombrée. Devant leur établi, des informaticiens démontent et remontent divers appareils électroniques. 

« Nous réparons toujours quand c’est possible », indique Julien Degremont, le chef d’équipe. Le magasin reconditionne un maximum d’appareils et dirige les composants irréparables vers le chemin du recyclage, même si la loi ne l’y oblige pas. « Nous avons des aides de l’État pour effectuer ces démantèlements », concède le chef d’équipe.  

La durée de vie des unités centrales est d’environ huit ans, mais ce chiffre tombe à quatre pour les portables. « Ils sont plus performants et moins polluants. Mais ils sont aussi plus compacts, les composants sont donc difficilement remplaçables », explique Julien Degremont.

Les salariés démontent les machines puis regroupent les composants par famille afin d’effectuer un tri qui correspond aux normes de traitement. « Un prestataire vient récupérer ces matériaux quand le stock est complet », précise Arnaud Ramond, le gérant de l’entreprise.  

Ces stocks de déchets électroniques, qu’ils proviennent de Microgate, de la déchetterie de la Milletière ou de Darty, se dirigent vers un même endroit : un centre de regroupement.

Voyage en tri inconnu

Sonia Rogey est responsable d’un de ces sites en Indre-et-Loire. « Je suis le départ de la filière de tri », explique-t-elle. C’est Ecosystem, grand coordinateur de la filière des déchets électroniques en France, qui fait appel à elle pour récupérer les stocks de déchets.

Vêtue d’un casque et d’une veste jaune fluo, elle nous accueille sur son site où travaille une équipe de 15 personnes. Dans un ballet incessant, des camions chargent et déchargent leurs cargaisons. Les déchets se retrouvent dans des grandes caisses, dans un immense hangar éclairé aux néons. 

De nombreuses machines sont considérées comme des D3E et chacune a sa filière de valorisation. Pour les distinguer, un pré-tri s’effectue en déchetterie et dans les magasins. À leur arrivée au centre de regroupement, les appareils sont donc déjà séparés en quatre catégories : les froids, comme les frigos ; les hors-froid, comme les fours et machines à laver ; les écrans ; et les petits appareils ménagers (PAM), catégorie à laquelle appartiennent les ordinateurs. 

Ces derniers sont enfouis entre des pianos électrique sans bémol et des cafetières noircies. Au centre de regroupement, ils sont à nouveau triés pour repartir dans une filière spécifique, dédiée aux ordinateurs.

Tous ces objets cassés sont soigneusement étiquetés en attendant d’être rechargés dans les camions. Car dans les centres de tri se joue un autre acte important : l’identification. « Nous pesons chaque objet et l’identifions », confirme Sonia Rogey.

Les éco-organismes reçoivent ces informations et peuvent ainsi calculer le nombre d’appareils qui repartent vers le recyclage, ainsi que la quantité de déchets électroniques jetés annuellement en France. 

Un entrepôt d’un centre de regroupement de Derichebourg à Tours. Photo : Coline Davy/EPJT

Sur toute l’année, le rythme est plutôt régulier. « Nos camions partent en général trois fois par semaine, explique Mme Rogey. La plus haute saison, c’est en août quand les gens ont le temps de faire le tri et jettent leurs vieux appareils. À cette période, on fait partir un camion tous les jours. » 

La filière de tri des ordinateurs repose sur un large maillage territorial coordonné par Ecosystem : les ordinateurs de Sonia Rogey parcourent 350 kilomètres vers une entreprise du Grand-Est pour être démantelés. Mais au niveau local, de plus petites entreprises prennent également part à ce désossage.

Pour comprendre la complexité de ce processus, il faut visiter une entreprise de collecte et de démantèlement de produits électriques. Direction Tri 37, un petit acteur de ce secteur, dont le site principal est situé au sud de Tours. 

Cette PME tourangelle forme des personnes en réinsertion professionnelle à la gestion des déchets et au démantèlement d’ordinateurs. Son directeur, Éric Lachabrouilli, supervise une cinquantaine de salariés.

Reportage chez Tri 37, La Riche. Photos : Coline Davy et Solène Gardré. Montage : Solène Gardré/EPJT.

Dans trois hangars tôlés, les employés réceptionnent 30 tonnes de déchets par mois, tout genre confondu. Ils sont empilés dans des bacs jusqu’au plafond. Les ordinateurs, déchets complexes, sont triés à part. 

Direction la salle de démantèlement où une petite équipe s’active à les désosser sur des établis. À Tri 37, cette étape se fait manuellement. 

Les mains protégés par des gants, les employés démontent des ordinateurs fixes et en extraient une multitude de composants : cartes graphiques, câbles, châssis métalliques, cartes mère, lecteurs, disques durs et alimentations électriques… Ces matériaux sont ensuite regroupés par catégorie dans des bacs où ils attendent de partir pour être valorisés, chacun dans sa propre filière. « Le châssis en métal, par exemple, repart dans un réseau de ferraille », explique Éric Lachabrouilli.

L’ordinateur, un déchet largement valorisé

Tri 37 reste cependant un petit acteur dans le secteur du démantèlement des ordinateurs.  En Touraine, Véolia et Paprec se partagent le marché. Dans ces entreprises, le processus se fait en partie à la main, mais aussi grâce à des technologies robotiques de pointe. 

« Les écrans sont séparés de leur base et les batteries sont extraites manuellement si cela est possible, explique M. Grimaud, ingénieur chez MTB, une entreprise spécialisée dans le recyclage des métaux non ferreux. Puis le reste est déchiqueté. »

« Les constructeurs ne dévoilent pas tous les composants à cause du secret industriel »

Guilhem Grimaud

Un tri très minutieux commence alors. Les morceaux des ordinateurs broyés défilent sur des tapis roulants où ils sont triés par des robots. « La ferraille est extraite par de gros aimants, les cartes électroniques et le plastique par tri optique ou par un système de flottaison… » Chaque matériau repart ensuite vers sa filière de valorisation.

« La valorisation désigne à la fois le recyclage et l’incinération avec production d’énergie, explique M. Grimaud. Un déchet est considéré comme valorisé si 60 % de l’énergie produite par la combustion est récupérée. » Le processus de démantèlement de Paprec et de Veolia permet de valoriser un grand nombre des composants d’un ordinateur. Selon les chiffres d’Ecosystem, en France 95 % des matériaux de cette machine sont valorisés.

Nous avons contacté Véolia pour visiter une de leurs usines de traitement. Mais l’entreprise nous a indiqué que ces bâtiments n’étaient pas ouverts au public, protégés par le secret professionnel. Les technologies de pointe utilisées sont en effet jalousement gardées par des industriels. C’est ce qu’explique Guilhem Grimaud : « Le secteur du recyclage des D3E est très concurrentiel. Les constructeurs ne dévoileront jamais tous les composants à cause du secret industriel.</em  »

Aujourd’hui, si 95 % des matériaux sont récupérés, 5 % présentent toujours beaucoup difficultés. C’est le cas des plastiques bromés et des plastiques noirs. Pour mieux comprendre le complexe processus de démantèlement dans les usines, partons voyager aux côtés de ces matériaux compliqués :

BD : Axel Thomas/Académie Brassart Delcourt

« Le tri parfait n’existe pas, même avec les technologies les plus abouties », avertit Guilhem Grimaud.  Un des défis du tri et de la valorisation des D3E est que les usines de démantèlement doivent réussir à séparer les matériaux nocifs, comme le plastique bromé, de ceux qui ne le sont pas.

Il faut aussi limiter les matériaux qui ne sont pas valorisables et qui deviennent des « déchets ultimes », impossibles à réutiliser. Dans les ordinateurs, c’est le cas de la mousse ou du caoutchouc qui sont enterrés dans des centres d’enfouissement.

En plus de ces déchets non-valorisables, qui peuvent poser un problème sur le plan sanitaire, Guilhem Grimaud pointe un autre défi dans le recyclage des ordinateurs : la multitude des composants. « La filière est organisée de telle sorte que tous les ordinateurs sont traités en mélange, quel que soit leur marque. Et aucun fabricant ne peut donner la composition exacte de ses ordinateurs. »

De plus, les compositions des machines varient au fil du temps : « Un ordinateur qui a 10 ans n’est pas le même qu’un ordinateur qui a 6 mois, poursuit Guilhem Grimaud. En tant que recycleurs, nous sommes parfois dépassés. » À cela s’ajoute une miniaturisation croissante des objets électroniques qui compliquent de fait la séparation de leurs composants. 

Enfin, au nom du secret industriel, le manque de communication entre les fabricants et les recycleurs est criant. Pour pallier cette lacune, les professionnels du recyclage démarchent de plus en plus les fabricants afin de mettre en place des processus de retro ingeniering.

Le principe est simple : concevoir des produits avec les recycleurs afin de faciliter leur traitement en fin de vie. Avec le principe du pollueur/payeur, les producteurs n’avaient qu’à payer. Grâce à ces méthodes, ils peuvent participer activement au recyclage et le faciliter. Mais il faut pour cela que tous les acteurs jouent le jeu.

Aujourd’hui, la filière des D3E en France fonctionne. Mais tout ce système est mis à mal si les produits ne peuvent pas être traités correctement en bout de chaîne. L’enjeu est de taille pour aboutir à une conception des ordinateurs plus transparente qui facilitera leur démantèlement et permettra de valoriser un encore plus grand nombre de composants. Un des défis actuels est donc le véritable dialogue entre fabricants et recycleurs.

La bande dessinée a été réalisée dans le cadre d’un partenariat entre l’Ecole publique de journalisme de Tours et l’Académie Brassart Delcourt.

Coline Davy

@Coline_Davy
21 ans.
Etudiante en journalisme à l’EPJT.
Passionnée par le sport.
Passée par Ouest France.
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Victor Dubois-Carriat

victorduboiscarriat@gmail.com
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Est passé par le Magazine Négoce et Sud-Ouest.
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Solène Gardré

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Axel Thomas

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Souhaite devenir bédéaste en roman graphique de science fiction ou sur des sujets sociétaux.
Joutes fluviales sur le Cher

Joutes fluviales sur le Cher

Joutes fluviales sur le Cher

Le cours du Cher à Chissay-en-Touraine dans le Loir-et-Cher. Photo : Rémi Carton/EPJT

Sur le Cher, différents intérêts s’opposent à propos de la bonne gestion du cours d’eau. Poissons, barrages, pollution, tourisme… Les enjeux sont nombreux, mais les solutions ne font pas consensus.

Par Laura Alliche, Rémi Carton et Caroline Frühauf

Un dimache matin de janvier. Il est 10 h 30 lorsque l’équipage quitte le port. Les longues rames battent l’eau glaciale du Cher à un rythme irrégulier. À la barre, le capitaine hausse le ton contre les dix rameurs qui l’accompagnent : « Si vous ne ramez pas ensemble les gars, ça ne va pas le faire ! » Petit à petit, la cadence s’installe et l’embarcation remonte tranquillement la rivière.

Capitaine du navire, Alain Gilbert est aussi le président de l’association des Bateliers du Cher qui réunit une quarantaine d’adhérents dans le petit village de Savonnières (Indre-et-Loire). Elle a été créée en 1992, à l’initiative de descendants de bateliers. Au XVIIIe et XIXe siècle, le village était très fréquenté par la batellerie qui utilisait la rivière pour transporter les marchandises.

Avec sa place du marché située qu’à quelques pas du port, Savonnières est resté un village tourné vers l’eau. Même si le développement du chemin de fer a eu raison, depuis longtemps, de la navigation marchande. Les Bateliers du Cher se réunissent tous les samedis pour valoriser ce patrimoine fluvial. Ensemble, ils construisent et entretiennent des bateaux d’époque, c’est-à-dire à voile ou à rames, toujours avec un fond plat pour naviguer sur les rivières peu profondes. Près d’une dizaine de leurs navires mouillent dans le port. L’été, l’association propose aux touristes des balades sur le Cher.

Ils naviguaient en Cher peinards

Aujourd’hui, ils naviguent sur leur dernière construction : une plate de Loire de 12 mètres. « Elle est conçue pour accueillir dix rameurs et un barreur », explique Alain Gilbert. Ils sont suivis de près par deux adhérents en bateau à moteur. « Faut ramer plus vite à bâbord », s’exclame l’un d’eux.

Le groupe est en plein entraînement. Ils ont prévu de participer à la prochaine édition de la Vogalonga, le festival international de bateaux traditionnels de Venise. Ils auront à cœur d’y représenter la batellerie de la Loire et du Cher. En attendant, il faut s’entraîner pour s’assurer de terminer la randonnée nautique de 32 kilomètres dans le lagon vénitien. 

En s’éloignant du village, le bateau traverse une nature de plus en plus sauvage. Les berges sont couvertes d’une épaisse végétation et quelques poissons sont visibles dans l’eau peu profonde. Sur une des rives, un arbre menace de s’effondrer. Son tronc a été attaqué dans la nuit par des castors qui ont élu domicile dans le secteur.

Derrière ce décor de carte postale, se cachent de virulents débats sur la bonne gestion du cours d’eau. Un sujet surtout déchaîne les passions : les barrages. En hiver, période humide, le niveau du Cher est naturellement haut. En été, période sèche, la navigation est possible uniquement grâce aux retenues d’eau formées par les barrages. Ceux-ci permettent l’exploitation touristique du Cher.

Cependant, la rivière est empruntée par plusieurs espèces protégées de poissons migrateurs. Des directives interdisent la mise en place des barrages pendant la période de migration. Ici est le nœud du problème. La fin de cette période correspond au début de l’été, quand le tourisme bat son plein. Pour le secteur, la baisse du niveau d’eau entraîne un important manque à gagner.

« Ce sont les écolos à Paris qui font la loi », déplore Vincent Louault, le président du Nouvel espace du Cher (NEC). « Ils ont une image de carte postale un peu vérolée de la situation. » Le NEC gère la rivière sur sa portion canalisée de 86 kilomètres, entre Saint-Aignan (Loir-et-Cher) et Villandry (Indre-et-Loire).

Il a été créé pour centraliser les compétences de toutes les précédentes entités qui se partageait la gestion de la rivière. « C’est l’aboutissement après un gros bazar où il ne se passait rien », explique Vincent Louault. Entretien de la rivière, surveillance du niveau d’eau, gestion des barrages, valorisation du patrimoine fluvial… il supervise toutes les activités du Cher. 

Diaporama : Caroline Frühauf/EPJT. Photos : Rémi Carton/EPJT

Le NEC est contraint de respecter les directives qui interdisent la mise en place des barrages au printemps. Car même si cela permettrait au tourisme fluvial de se développer, cela bloquerait les poissons migrateurs du Cher. Entre écologie et économie, l’équilibre est biaisé pour Vincent Louault. La préservation de la biodiversité se ferait au détriment des habitants qui vivent du tourisme. 

Vincent Louault déplore la fermeté́ des agents de l’État contre les barrages. Il ne comprend pas cette politique. « Sur l’eau, c’est simple, il ne faut plus toucher à rien. » Pour lui, les ouvrages, qui sont pour l’instant remontés le 20 juin, devraient l’être à partir du 20 avril. Une utilisation touristique du Cher serait alors possible, grâce à des voies navigables

Le Cher, nid de poissons

De son côté, l’agence de l’eau se concentre sur la continuité écologique : la bonne circulation des espèces dans la rivière. Les agences sont au nombre de six en France. Elles ont pour mission la préservation de l’eau et de la biodiversité aquatique dans une zone déterminée.

L’Agence de l’eau Loire-Bretagne – en charge du Cher – investit 360 millions d’euros par an dans des projets. Un de ses objectifs est de redonner un caractère naturel à la rivière. Son représentant, David Brunet, explique que le Cher est l’un des derniers cours d’eau qui abrite des poissons migrateurs : l’anguille, la grande alose et la lamproie. 

Comme la plupart des migrateurs, la grande alose et la lamproie sont des poissons de mer qui remontent les cours d’eau pour y pondre leurs œufs. L’anguille fait le chemin inverse. Poisson de rivière, elle descend le Cher et la Loire pour se reproduire en mer. Tous les ans, l’agence constate une présence plus faible des migrateurs du Cher, ce qui explique sa fermeté sur la question des barrages. « L’alose n’est pas sportive comme le saumon et ne peut pas sauter les obstacles », alerte David Brunet.

Dans une zone touristique, comme la vallée du Cher, David Brunet est conscient que la priorité donnée aux poissons migrateurs est un choix politique. Mais, pour lui, la navigation n’est pas l’unique atout touristique de la rivière. « Il ne faut pas opposer la biodiversité à l’homme. Des itinérances douces pourraient être valorisées, comme les pistes cyclables du Cher ou la location de canoës-kayaks. »

Vidéo de l’agence de l’eau.

Les agents de l’État, qui pilotent la gestion de l’eau, révèlent une situation moins caricaturale que Vincent Louault le laisse entendre. Garants de la biodiversité, ils mènent, sur le terrain, le recensement des migrateurs du Cher.

Afin de gérer au mieux les activités de la rivière, l’Établissement public Loire, un syndicat mixte, a élaboré un schéma d’aménagement et de gestion de l’eau (Sage), adopté en 2018. Il s’agit d’établir, pendant la commission locale de l’eau (CLE), un état des lieux du cours d’eau et d’y impliquer les différents acteurs, de façon consensuelle. 

Tout le monde est impliqué dans le cadre de la CLE. Y participent trois types d’acteurs : les élus locaux, les usagers et l’établissement public de l’État, c’est-à-dire l’agence de l’eau locale. L’écologie et l’économie doivent s’entendre pour que chacun y trouve son compte. C’est une tâche difficile voire impossible pour l’animateur du Sage, Adrien Launay : « Dans la gestion d’une rivière, on trouve toujours des compromis. Malheureusement, ils ne satisfont jamais tout le monde. »

Infographie : Caroline Frühauf/EPJT

Parmi les désaccords constants entre tous ces acteurs : les rivières de contournement. Installées près des barrages, elles permettent aux poissons de contourner l’obstacle. À Tours, une rivière a été construite pour contourner le barrage de Rochepinard. Ce dispositif fait le bonheur des sportifs d’eaux vives, notamment les kayakistes, grâce à ses remous impressionnants.

Le Cher compte quatre de ces rivières. Cette solution n’est pourtant pas la plus viable selon l’agence de l’eau : « Cela coûte des millions d’euros et demande énormément d’entretien », argumente David Brunet. Il souligne qu’à chaque rivière de contournement, près d’un poisson sur trois serait bloqué. Au bout du compte, très peu finiraient leur parcours.

Pour les agents de l’État, un Sage a une durée de vie de six ans. Cependant, le président du NEC, Vincent Louault, entend bien le modifier et il a pour cela un argument de poids : la sécheresse du printemps 2019 a mis en péril le château de Chenonceau, le seul au monde à être construit à cheval sur une rivière. Elle a drastiquement fait chuter le niveau du Cher. Alors que le château perdait son miroir d’eau, sa direction tirait la sonnette d’alarme.

Sur le modèle de Venise, Chenonceau repose sur des pieux en bois qui ne doivent pas émerger de l’eau. En séchant, ils se fragiliseraient, ce qui ferait craindre l’effondrement du monument. L’animateur du Sage

Cher aval, Adrien Launay, attend toujours, pour agir, une expertise complète – en cours de réalisation – sur les conséquences potentielles de la sécheresse sur les fondations du château.

L’an passé, par arrêté, la préfecture de Loir-et-Cher a décidé de la remise en place des barrages le 18 avril 2019. Elle a fait fi du Sage qui préconisait la date du 20 juin pour barrer la rivière. Ces crispations entre les acteurs étatiques et locaux continuent, même si le confinement a mis tout le monde d’accord. « L’impact est énorme sur toutes nos activités, clame Laurent Deprick, gérant de la société de tourisme fluvial La Bélandre, voisine du château de Chenonceau. Il faut nous laisser travailler. »

Le château de Chenonceau menacé.
Thinglink : Laura Alliche/EPJT. Photo : Rémi Carton/EPJT.

Les préoccupations critiques de la gestion de l’eau ne sont pas uniquement d’ordre économique ou touristique. Jean-Pierre Pestie, riverain du Cher et auteur du livre Vision humaniste de la transition écologique, accuse les agents de l’État de déni écologique. 

En effet, le Cher est régulièrement envahi par les algues, la faute à la pollution agricole. Ludovic Durain, président de l’association Les amis du Cher canalisé, s’inquiète de la prolifération de plantes parasites et de la profusion anarchique d’algues. « Ces plantes changent la sédimentation du lit du Cher. Elles bloquent la circulation vers le lit majeur et leur présence influence la qualité de l’agriculture et du sol », détaille-t-il.

C’est pas l’homme qui prend le Cher, c’est les algues

Jules Bellard, représentant du club d’aviron Tours Métropole a tout de suite remarqué les répercussions sur son activité économique : « Aujourd’hui, le bassin n’est plus aux normes à cause des bancs de sable et des algues. Nous ne pouvons plus organiser de compétition dans notre club. » 

L’infrastructure nautique avait pourtant été conçue pour accueillir les championnats de France. Les conséquences de la sécheresse et de la pollution sont considérables pour l’aviron Tours Métropole : « Nous ne bénéficions que de cinq à six mois de pratique maximum », précise Jules Bellard.

Cette pollution est symptomatique de la situation de nombreux cours d’eau en France et inquiète les amoureux du Cher. Jean-Pierre Pestie est l’un d’entre eux. Il critique la démarche de l’État qui préconise « la libre circulation de l’eau » pour améliorer la qualité des cours d’eau. Cette libre circulation signifie qu’il faudrait abraser les barrages présents sur le Cher, pour permettre à l’eau de s’écouler naturellement.

Les algues envahissent les bords du Cher à Saint-Georges.
Photos : Rémi Carton/EPJT

« Avant de démolir des barrages, luttons contre la pollution de l’eau », propose l’ancien président de l’Association pour la défense et le développement touristique de la Vallée du Cher. Selon lui, la suppression des barrages ne changerait rien à la pollution de la rivière, mais amputerait le Cher d’un de ses atouts touristiques. 

Infographie : Laura Alliche/EPJT

Les barrages du Cher sont emblématiques et ont une dimension patrimoniale très forte. Le géographe Dominique Andrieux rappelle qu’il a été aménagé très tôt, dès le XIXe siècle, notamment pour permettre la circulation marchande. Il est devenu une rivière canalisée, ce qui a modifié son débit naturel.

Les barrages à aiguilles ont une dimension historique, construits entre 1836 et 1841, seize d’entre eux sont toujours visibles sur le Cher. Ils servent à réguler le cours d’eau explique Dominique Andrieux : « Aujourd’hui avec des étés de plus en plus chauds et la sécheresse, le niveau du Cher est maintenu grâce à quelques barrages. » Sans eux, la navigation est impossible. Même si les navires marchands ne circulent plus, les ballades sur le Cher sont toujours appréciées des touristes. Les barrages ont donc un intérêt touristique et patrimonial.

Certains veulent défendre ce patrimoine atypique. Depuis 2016, la rivière s’anime l’été grâce au festival Jour de Cher. Chaque commune construit son radeau, puis défile entre Saint-Georges et Athée-sur-Cher, en passant sous les arches du château de Chenonceau. Les participants se déguisent avant d’embarquer. Cela donne lieu à de drôles de scènes, comme celle des Dalton qui naviguent tranquillement sur le Cher.

Ce carnaval fluvial attire près de 10 000 personnes tous les ans, il met en valeur le patrimoine du Cher. Des activités insolites sont organisées au fil de l’eau, telles que le « championnat international de lancer d’aiguilles… de barrages bien sûr », s’amuse Justine Pineau, chargée d’organisation et de communication pour Jour de Cher. 

Elle décrit le festival comme un moment festif, ouvert à tous. Les écluses et les barrages sont valorisés, avec des activités de plus en plus en rapport avec l’eau. Pour elle, Jour de Cher permet au public de redécouvrir la vie fluviale et de se souvenir d’une époque oubliée.

« Les gens veulent naviguer et renaviguer à l’ancienne »

Photo : Benjamin Dubuis / Jour de Cher

La réussite de Jour de Cher témoigne du retour vers l’eau des riverains de la rivière. Pour l’historien Bernard Le Sueur, ce mouvement a débuté dans les années quatre-vingt. Les rives sont aménagées, des pistes cyclables sont crées, les populations se réapproprient un espace oublié. L’historien appelle ce phénomène la « flurbanisation ». 

Pour lui, ce rapport à l’eau était inimaginable il y a quarante ans : « On allait juste sur les bords de la Loire pour jeter sa machine à laver. » Dans les années quatre-vingt-dix, il note le retour des bateaux de plaisance : « Les gens veulent naviguer et renaviguer à l’ancienne. D’un point de vue touristique, c’est très important. »

Le Cher est à la fois un lieu de plaisance, de sérénité et d’histoire, très important pour les communes qu’il traverse. « C’est le premier sujet de discussion : il a plu, le Cher est haut ! Ou alors, c’est la sécheresse, le niveau est bas », commente Damien Hénault, maire de Montrichard-Val-de-Cher. 

Pour attirer les touristes, ce dernier mise sur les activités du Cher, mais aussi sur la plage de sa commune. Créée en 1928, celle-ci était « la carte postale de la plaisance des années folles, avec des pédalos en forme de cygne, des rameurs aux canotiers et les dames sous leurs ombrelles », décrit-il. Aujourd’hui, Le maire tente de réhabiliter ce petit bijou pour qu’il retrouve sa renomée de « plus belle plage de France sur une rivière ».

Le Cher, c’est également un ruban de nature dans un cadre urbain. À Tours, les membres de l’association de quartier des Rives du Cher rêvent d’un Cher où il fait bon vivre. Grâce à la rivière, « on ne se croit pas en pleine ville, témoigne Sandrine Mercier, une habitante. Les enfants vont voir les canards et les cygnes dans l’eau, ils regardent les poissons ». Mounia Semane, qui vit ici depuis dix-neuf ans, ajoute : « On oublie presque qu’on est dans une cité. »

Photo : Rémi Carton/EPJT

Katia Trotereau, quant à elle, ne se lasse pas du coucher de soleil, qu’elle admire du treizième étage de sa tour HLM. Toutes sont attachées au Cher, mais regrettent qu’il soit si mal entretenu dans leur quartier. Selon elles, la ville de Tours ne s’intéresse qu’aux bords de Loire et a complètement délaissé leur rivière. Maïtée Lecointre, médiatrice sociale dans le quartier, s’interroge : « Eux, ils ont Tours-sur-Loire, une superbe guinguette. Et ici, il n’y a rien. Et pourquoi pas un Tours-sur-Cher ? »

Notre enquête en sept étapes

Laura Alliche

@alliche_laura
23 ans.
Étudiante en journalisme à l’EPJT.
Passionnée par les sujets de société et l’actualité du Maghreb.
Passée par La Nouvelle République et Le Ravi.
Se destine à la presse écrite et au Web.

Rémi Carton

@remi_carton
23 ans.
Étudiant en journalisme à l’EPJT.
Passionné de vidéo et de sujets de société.
Passé par La Nouvelle République, L’Espla et L’Ami Hebdo Lorraine
Se destine au reportage d’images pour le Web ou la télévision.

Caroline Frühauf

@carolinefruf
25 ans.
Étudiante en journalisme à l’EPJT.
Intéressée par la culture, l’environnement et le féminisme.
Passée par La Nouvelle République et France Télévisions.
Se destine à la presse écrite et au Web.

Réchauffement numérique

Réchauffement numérique

Réchauffement numérique

Vous ignorez peut-être leur existence, pourtant ils font partie de votre quotidien. Sans datacenter, plus de vidéos sur votre Smartphone, plus de mails. Ces serveurs fonctionnent en continu pour satisfaire une demande croissante mais consomment énormément d’énergie. Face à cette pollution, des solutions commencent à se développer.

Par Margot DESMAS, Laure LE FUR, Marcellin ROBINE

Des cris d’enfants résonnent sous la voûte blanche de la piscine de la Buttes aux cailles. En cet après-midi d’hiver, un groupe scolaire profite de ce décor inspiré de l’art nouveau pour apprendre à nager. Construite en 1924 dans le 13e arrondissement de Paris, cette piscine est l’une des rares à être classées monument historique dans la capitale. Sa beauté n’est pas sa seule spécificité. En mai 2017, ses bassins ont été les premiers de France à être chauffés en partie par du matériel informatique.

Pour voir ces chaudières numériques, il faut se rendre sous la piscine. Dans la chaufferie traditionnelle, le bruit des machines est assourdissant. L’odeur de chlore envahit les narines. Ici et là, quelques gouttes d’eau tombent sur le sol et font naître de petites flaques. Après quelques mètres, le passage est bloqué par une porte protégée par un digicode. Derrière se cache un mini datacenter composé de six baies informatiques avec des serveurs stockant les données de trois entreprises. Elles rendent aussi service à des studios d’animation qui ont besoin d’une très grande puissance de calcul pour réaliser leurs dessins animés en 3D. «  Si un jour, ils ont un problème informatique, ils peuvent retrouver ici leurs fichiers », assure Christophe Perron, le directeur de l’entreprise Stimergy, à l’origine de ces installations.

Depuis sa création en 2013, cette société investit dans la transition énergétique et numérique en réutilisant la chaleur de serveurs informatiques pour chauffer des logements sociaux et collectifs, notamment à Nantes et à Grenoble. L’université Lyon 3 est également équipée et en partie chauffée grâce aux chaudières de l’entreprise. Après un appel à projets lancé par la ville de Paris, la société a voulu se lancer ce nouveau défi : chauffer une piscine.

À pleine puissance, ces chaudières numériques apportent 50 à 60 % des besoins en énergie pour chauffer l’eau de bâtiments résidentiels. Pour une piscine, c’est un peu différent, comme le précise Christophe Perron : « Ici, on perd de la chaleur en permanence avec l’évaporation. On est autour de 20 % quand nos chaudières fonctionnent à fond. » Ce système permet à la piscine d’éviter le rejet de 45 tonnes de CO2 par an. Ce qui équivaut à près de 50 000 kilomètres parcourus par une voiture citadine diesel.

« Le système coûte environ 20 000 euros. En cinq à sept ans, c’est amorti. Si c’est dans un bâtiment neuf, ça l’est dès le départ », poursuit le directeur de Stimergy. L’entreprise ne s’arrête pas à ces quelques installations. Elle a de nouvelles demandes de réalisation pour des résidences et pour une piscine en construction à Rueil-Malmaison. Les élus sont de plus en plus sensibles à ces dispositifs innovants car l’enjeu n’est pas qu’économique, il est aussi écologique.

Le matériel qui chauffe une partie de la piscine de la Butte aux Cailles est habituellement hébergé dans des grands bâtiments, les datacenters. Ces installations sont essentielles au fonctionnement d’Internet et de la société contemporaine. Ils hébergent des systèmes informatiques qui stockent des données devant être accessibles 24 heures sur 24, toute l’année. Ces centres de données sont donc très énergivores puisqu’ils fonctionnent en permanence. Ils représenteraient même entre 4 % et 5 % de la consommation énergétique mondiale.

En France, les datacenters utiliseraient près d’un dixième de l’électricité consommée. Avec de puissantes machines informatiques qui ne s’arrêtent jamais, les entreprises propriétaires de datacenters doivent faire face à un problème : le refroidissement des outils informatiques. Un simple ordinateur portable dispose de son système de ventilation pour pouvoir être utilisé dans de bonnes conditions. Pour des équipements disposés dans des grands bâtiments, parfois de plusieurs milliers de mètres carrés, la problématique est la même. A une autre échelle. Leurs climatisations consomment énormément d’électricité et ont un impact sur l’environnement. Et sur le prix d’utilisation des datacenters.

L’Île-de-France accueille la majorité des datacenters français. D’après le cabinet Xerfi, spécialisé dans les analyses sur les secteurs et les entreprises, la région hébergeait 56 centres de données en 2016 sur un total de 156 installations en France. A elle seule, la Seine-Saint-Denis en accueille une vingtaine. Les lignes électriques qui alimentaient les grandes industries d’antan ont répondu aux besoins des entreprises spécialisées dans l’hébergement de données.

A Pantin, au bout d’une zone industrielle composée d’immenses entrepôts gris, se trouve un bâtiment rénové. Le géant américain du datacenter, Equinix, s’est installé dans l’ancien centre de tri postal de l’est parisien. Jusque dans les années quatre-vingt-dix, des trains entraient dans ce bâtiment. En 2012, il a été reconfiguré en datacenter de 24 000 mètres carrés, avec 16 000 mètres carrés de surface exploitable.

Le site est ultrasécurisé, le port du badge est obligatoire. Certaines portes ne peuvent être déverrouillées qu’avec des empreintes digitales. Même le directeur n’a pas accès à l’ensemble des salles. Le hall d’accueil est vaste, un robot suit du regard les employés et les visiteurs. De longs couloirs mènent dans des salles où des câbles de toutes les couleurs relient des machines qui clignotent. 

Chaque entreprise a son propre box grillagé, protégé. Ici, Internet est bien réel, matérialisé par d’imposants serveurs entreposés dans des salles climatisées. « Notre métier a changé en vingt ans, explique Fabien Gautier, le directeur business développement et marketing d’Equinix France. Je peux considérer trois grandes étapes : une première de 1998 à 2007 durant laquelle nous avons construit de grands bâtiments dans lesquels nous avons positionné des équipements réseaux pour développer le maillage d’Internet. »

Les constructeurs de datacenters ont dû apporter, dans un premier temps, énormément d’électricité dans les bâtiments pour faire fonctionner les outils de leurs clients. Puis, les propriétaires de centres de données ont dû être plus transparents sur leur fonctionnement. « Nos clients n’avaient plus de contrôle direct sur leurs équipements informatiques et il a fallu faire des rapports d’analyse, documenter un peu plus comment le bâtiment était géré, managé », explique-t-il.

Aujourd’hui, Fabien Gautier rapproche les machines de différentes entreprises pour qu’elles se connectent et échangent des informations plus rapidement entre elles. « On s’est rendu compte que, parfois, les gens ignoraient qu’ils avaient tel ou tel acteur à côté d’eux. En échangeant avec d’autres entreprises, un assureur peut adapter ses services en fonction des accidents les plus fréquents plutôt que d’utiliser des données statistiques. »

Equinix détient en région parisienne sept datacenters reliés entre eux. « La totalité de nos sites sur Paris fait 55 000 mètres carrés nets exploitables. C’est ce que nous qualifions de plus grand campus digital de France », se réjouit son directeur business développement et marketing.

La société compte environ 800 clients sur la région parisienne. Des fournisseurs d’accès à Internet, des fournisseurs de contenus, des réseaux sociaux ou encore des grands groupes cotés en Bourse. L’intérêt pour ces entreprises d’être réunies dans un même « campus » est technique – les informations circulent plus vite – mais aussi économique et écologique. A plein régime, la consommation électrique du datacenter de Pantin équivaudrait à une ville de 75 000 habitants, comme Calais. Le bâtiment tourne actuellement à 40 % de ses capacités.

Pour Fabien Gautier, il est préférable que ces machines informatiques soient centralisées dans un datacenter plutôt qu’être dispersées sur le territoire, dans les bureaux de chaque client. « Oui, nous sommes des gros consommateurs d’énergie, mais si on sortait tout le matériel de nos salles, on consommerait 25 % d’électricité en plus. »

Le marché du datacenter est en pleine expansion. Avec l’avènement futur des objets connectés, qui vont récolter une multitude de données, les datacenters sont amenés à se développer. A côté de PA4, on aperçoit un gros chantier. Equinix renforce son offre en France avec un nouveau centre de données qui devrait ouvrir dans les prochains mois.

Un nouveau datacenter en Seine-Saint-Denis. Aujourd’hui, on estime que plus de 50 % des flux Internet français passent par le département, mais cette concentration n’est pas sans conséquences.

A Aubervilliers, six datacenters ont été implantés en une dizaine d’années. Des installations qui ont mis le réseau électrique de la ville à rude épreuve si on en croit les élus. « Ces infrastructures sont très gourmandes en énergie et nous avons fait installer une nouvelle ligne électrique, il y a deux ou trois ans, pour répondre aux besoins », relate Jean-Jacques Karman, deuxième adjoint au développement économique, industriel et tertiaire à la mairie. Son prédécesseur,  Jean-Yves Vannier, est plus nuancé. Pour lui, « la ville double sa consommation électrique avec les datacenters. Mais elle n’a jamais eu de coupure ».

Aux problèmes techniques est venue s’ajouter l’hostilité de quelques riverains qui craignent des nuisances sonores. Ainsi il y a trois ans, alors qu’un nouvel hébergeur prévoit de s’installer sur la commune, la mairie refuse suite à la contestation des habitants. Pourtant les nuisances liées à ces usines à données ne sont pas avérées.

Face à cette défiance, les acteurs publics se tournent vers des solutions plus écologiques et surtout plus discrètes. Pour son projet de métro reliant les villes de l’agglomération de la capitale, la Société du Grand Paris, l’établissement en charge des transports en commun, a ainsi prévu une place de choix pour les datacenters.

Considéré comme le plus grand projet urbain d’Europe, le métro Grand Paris Express devrait entraîner la création de 200 kilomètres de lignes d’ici 2024. Les 24 serveurs qui borderaient alors les lignes seraient de petite taille – entre 300 et 800 mètres carrés – et la chaleur produite serait exploitée par des serres maraîchères urbaines situées au-dessus de la ligne de métro.

Ce projet a été initié en 2016, dans les locaux de l’entreprise publique. C’est ce qui pousse cette dernière à retenter l’expérience, bien que l’aspect pratique pose toujours question. « On a de grosses discussions techniques et financières pour viabiliser le projet et si ça marche, on va s’occuper de la manière dont on va insérer ces datacenters dans le paysage », détaille Gaëlle Pinson, ingénieure du projet.

Les géants du net s’engagent

Si de plus en plus d’acteurs locaux s’engagent pour un Internet plus vert, leur poids n’est pas suffisant pour impacter l’ensemble du système. Comme Greenpeace le pointe dans son rapport sur l’impact environnemental du numérique du 10 janvier 2017, c’est aux géants du Net d’apporter leur pierre à l’édifice, bien que ces derniers aient déjà entamé la transition. 

Aujourd’hui, ces acteurs essentiellement basés aux Etats-Unis et notamment les GAFA – Google, Amazon, Facebook et Apple – se mobilisent pour alimenter leurs datacenters grâce à des énergies renouvelables. Mais la raison n’est pas seulement morale. « Ces nouvelles installations ne sont pas utiles que d’un point de vue environnemental mais surtout financier. Le but est de réduire la facture énergétique », pointe Laurent Lefèvre, chercheur à l’Institut national de recherche en informatique et en automatique.

En installant un centre de données aux confins de la Finlande, Google a donc réduit sa facture énergétique grâce aux températures moyennes de la région, environ -2 °C, qui aideront à refroidir les serveurs. L’eau de mer, dont la température est souvent négative en hiver, servira également de liquide de refroidissement pour le datacenter du plus grand moteur de recherche du monde.

Bien que l’impact écologique d’une telle installation puisse paraître positif, d’autres facteurs sont à prendre en compte. « Quand on va installer des datacenters vers les fjords, il faut déployer une route pour les camions, construire de nouveaux bâtiments ou encore faire des tranchées pour les fibres optiques », énumère le chercheur. Le déploiement de ces infrastructures est souvent coûteux en termes d’énergie mais très difficilement chiffrable. De quoi nuancer l’aspect écologiques pour les installations de ces multinationales.

Malgré l’engagement de ces figures du numérique en Europe, d’autres acteurs influents du secteur restent à convaincre, particulièrement sur le marché asiatique. Tencent, Baidu, Alibaba ou Naver : autant de noms qui n’évoquent rien en Europe. Pourtant, ces firmes dominent le secteur de l’Internet sur le continent le plus peuplé de la planète et peinent encore à passer au vert pour alimenter leurs datacenters. Mais le réveil de la Chine en matière de production d’énergies renouvelables laisse présager un avenir plus vert. Pékin a été le « leader incontesté de la création d’énergie renouvelable », selon le rapport annuel de l’Agence international de l’énergie. L’an passé, le pays a produit 40 % des nouvelles capacités d’énergie verte. De quoi laisser penser à Laurent Lefèvre qu’un numérique écologique est possible.

A l’aide d’un ensemble de chercheurs du monde entier, il a démontré, au travers du projet Green Touch mené de 2010 à 2015, qu’un Internet consommant mille fois moins d’énergie était possible. Fini les vieux câbles, le matériel obsolète et énergivore : l’équipe de chercheurs a imaginé des infrastructures dernier cri, plus efficaces et moins polluantes. En tenant compte de l’explosion de la vidéo et de l’augmentation constante des usages d’Internet, ils ont imaginé un prototype pour repenser le réseau mondial et l’ont transmis aux acteurs du secteur, multinationales ou entreprises locales. Problème : les industriels et particulièrement les hébergeurs de datacenters n’osent pas se lancer. Ils craindraient, entre autres, un manque de fiabilité d’un réseau qui serait alimenté pour une grande part des énergies renouvelables. Le projet est donc toujours en suspens.

Pour devenir plus écologique, les datacenters ont adopté depuis quelques années la technologie du free-cooling. Le système consiste à amener l’air frais extérieur dans les salles où est disposé le matériel informatique qui a besoin d’être refroidi. La chaleur est elle centralisée puis dégagée dans une système de refroidissement.

Début décembre, à Tours-Nord. Il fait 5 °C en milieu d’après-midi, une aubaine pour l’entreprise Cyrès. Elle a installé son premier centre de données en mai 2016 dans un ancien entrepôt frigorifique situé dans une zone industrielle. Un vaste espace sécurisé par un grand portail et de multiplus digicodes. Le free-cooling permet à l’entreprise d’avoir un datacenter moins énergivore, donc plus économique. Pour stocker leurs données, les clients payent le même prix que pour un datacenter classique. Il faut rentabiliser l’investissement. Mais les utilisateurs peuvent être satisfaits de leur geste pour l’environnement.

Le free-cooling amène les datacenters sur le chemin du développement durable. Le datacenter de Pantin utilise également cette technologie sur son toit. Fabien Gautier souhaiterait la développer. « Aujourd’hui, les salles sont climatisées entre 20 et 24 °C, explique-t-il. Les fournisseurs d’équipements assurent leurs matériels lorsqu’ils sont installés dans des salles chauffées dans cette fourchette de températures. Mais en mettant les machines dans des endroits à 28 ou 29 °C, ça fonctionnerait tout aussi bien. »

Les entreprises qui gèrent des centres de données ont donc entamé des discussions avec les équipementiers pour faire évoluer les normes d’hébergements. Elles veulent avoir la possibilité d’entreposer des matériels informatiques dans des lieux un peu plus chauds et ainsi économiser une quantité énorme d’énergie et d’argent. Les discussions semblent avancer. « On fait des tests, en accord avec les clients, qui ont sans doute demandé à leurs équipementiers si leurs matériels pouvaient supporter une température un peu plus élevée. »

Une société, Qarnot Computing, a trouvé une solution pour réutiliser la chaleur de ses machines : répartir ses datacenters chez les particuliers et les transformer en radiateur. Non loin de la maison de la radio, au cœur du 15e arrondissement de Paris, se dresse un immeuble banal. Pourtant, voilà le troisième hiver que des minidatacenters chauffent l’appartement de ses résidents. Jelica Martinovic habite au rez-de-chaussée, dans un trois pièces chaleureux. Il est appréciable d’entrer dans le salon de cette gardienne d’immeuble en ce mois de janvier.

A côté de la télévision trône un appareil carré, noir et argenté, très design. C’est ce minidatacenter qui sert de radiateur. Elle en a trois dans son appartement. Ces machines réalisent des calculs pour des clients de Qarnot Computing, des banques principalement. « Plus les datacenters travaillent, plus ils chauffent, détaille Jelica Martinovic. Et plus on chauffe, plus on est remboursé. On paye l’électricité comme d’habitude à EDF mais Qarnot Computing déduit tout ce qu’on utilise pour le chauffage. » Un avantage qui la fait sourire. « On se chauffe gratuitement. » Chaque mois, elle économise 25 à 30 euros. Une centaine de foyers est concernée par ce projet pilote.

La température des radiateurs peut être réglée, de 16 °C à 25 °C, directement sur un écran tactile intégré au minidatacenter. « L’été, on règle sur la température la plus basse et il n’y a pas de problème », explique Jelena Martinovic. Medhi Chaabane, chargé de projet innovation à la Régie immobilière de la ville de Paris (RIVP), précise : « Si jamais on est en phase caniculaire, les radiateurs s’arrêtent et des datacenters plus classiques prennent le relais. »

Qarnot a contacté la ville de Paris et la RIVP pour mettre en place un partenariat dans le cadre d’un plan climat. « On a bénéficié d’une subvention pour s’équiper », reconnaît Medhi Chaabane.

Tout le monde a l’air satisfait. Pourtant, de l’aveu du chargé de projet, le développement est compliqué puisque le modèle économique de Qarnot n’est pas compétitif. « La RIVP n’a pas la capacité financière pour équiper son patrimoine. » Le bailleur social est propriétaire de 55 000 logements. Miroslav Sviezeny, cofondateur de Qarnot Computing, admet que la plupart des particuliers ne pourront pas être chauffés par ces radiateurs. Une seule machine coûte 2 500 euros. « Aujourd’hui, dès qu’il y a un problème avec un datacenter, il faut intervenir pour le remplacer directement, ce qu’on peut faire facilement quand c’est un immeuble complet mais quand ce sont trois radiateurs par-ci par-là, c’est beaucoup plus compliqué », convient-il.

La RIVP continue tout de même d’exploiter l’énergie des datacenters. La société Stimergy, qui a équipé la piscine de la Butte-aux-Cailles, va chauffer l’eau d’une soixantaine de logements à Montreuil prochainement.

Pour réduire son empreinte carbone numérique, pas besoin d’être une entreprise ou d’attendre l’installation d’un radiateur Qarnot chez soi. Il existe des gestes simples, à réaliser quotidiennement. Parmi eux : arrêter son appareil plutôt que de le mettre en veille, éteindre sa connexion Internet durant la nuit, consulter un site grâce à ses favoris plutôt qu’à l’aide d’une requête sur un moteur de recherche, éviter le Cloud… Car oui, « ce nuage numérique » sur lequel les grandes entreprises nous incitent de plus en plus à stocker nos documents n’a rien d’écologique. Les données sont en effet conservées sur plusieurs datacenters. Une des solutions ? Télécharger ses mails sur son ordinateur à l’aide de certains outils comme Thunderbird.

Pour aider les particuliers à être plus responsables, des outils sont apparus sur le Web. C’est le cas de Lilo, un metamoteur de recherche qui permet de soutenir près de 130 projets sociaux et environnementaux via un système assez simple. « L’internaute gagne une goutte d’eau à chaque recherche. Elle symbolise l’argent qu’il génère grâce aux liens commerciaux qui s’affichent durant ses recherches, détaille Marc Haussaire, cofondateur de Lilo. Une fois qu’il en a collecté un certain nombre, il peut choisir des associations qui lui tiennent à cœur et aller leur redistribuer des gouttes. » La valeur d’une goutte d’eau varie en fonction des périodes et du nombre de recherches que fait l’internaute.

En moyenne, si une personne utilise Lilo durant toute une année, elle pourra distribuer entre 10 et 15 euros aux différents projets. En trois ans d’existence et avec plus de 29 millions de recherches par mois, Lilo et ses 600 000 utilisateurs mensuels ont collecté plus de 550 000 euros.

Mais le metamoteur bien qu’alternatif, fait tout de même travailler les géants du secteur puisqu’il se base sur les algorithmes de Google, de Bing et de Yahoo. « Est-ce que Lilo aura un jour ses propres algorithmes de recherche ? C’est beaucoup trop tôt pour dire si on sera capable de le faire. Je dirais simplement qu’on y réfléchit. », commente prudemment le cofondateur.

La startup a récemment élargi son activité en s’intéressant à de très gros pollueurs : nos boîtes mail. Selon une étude de 2011 de l’Agence de l’environnement et la maîtrise de l’énergie (ADEME), un courriel de 1 Mo, l’équivalent d’un court texte et d’un PDF, génère chaque année 19 grammes de CO2. Plus la pièce jointe est volumineuse, plus le mail pollue. D’après des données de Radicati group, rien que pour l’année 2015, près de 205 milliards de mails ont été envoyés et donc reçus chaque jour dans le monde. Face à ce constat, Lilo a vu l’urgence écologique. « Une pièce jointe stockée, ça veut dire qu’il y a un disque dur qui enregistre la pièce jointe, qui tourne en permanence et qui consomme de l’électricité pour que cette pièce jointe puisse être stockée à vie. » La startup a donc décidé de créer sa propre boite mail pour que ses utilisateurs puissent gérer au mieux cet outil. « On indique à l’internaute sur sa boite mail l’espace de stockage consommé, quelles sont les plus grosses pièces jointes, etc. On va l’aider quelque part à nettoyer facilement sa pièce jointe. »

Une autre startup lutte contre les mails pollueurs et en particulier les newsletters : il s’agit de Cleanfox. Sur le site de l’entreprise, l’internaute indique son adresse mail. Il peut en quelques minutes nettoyer sa boîte de réception et se désabonner des newsletters qui ne l’intéressent plus. Depuis sa création en 2016, Cleanfox a supprimé 500 millions d’emails de plus de 1 million de personnes, et ainsi évité le rejet de 5 000 tonnes de CO2. Pour que les utilisateurs puissent prendre la mesure de leur impact, Cleanfox leur indique combien d’arbres ils ont « sauvés. En moyenne, un arbre absorbe 5 kilos de CO2 chaque année. Avec Cleanfox, ils respirent désormais pour des choses beaucoup plus importantes que pour compenser les newsletters que chacun stocke », résume Edouard Natté, le fondateur de la startup.

Jusque là, Cleanfox utilisait les arbres comme mesure virtuelle. Très vite les utilisateurs se sont pris au jeu et ont demandé si ces arbres étaient vraiment plantés. Cleanfox est donc allé plus loin dans son engagement, en partenariat avec l’association Weforest. « À chaque fois qu’une personne en parraine une autre sur Cleanfox, on donne l’argent nécessaire à Weforest pour planter un arbre dans un projet qu’on adore en Zambie », se réjouit le fondateur. Un million d’arbres a déjà été planté.

Si ces deux entreprises mettent à disposition des internautes des outils verts, les datacenters dans lesquelles sont hébergées leurs données ne le sont pas encore. Cleanfox préfère, dans un premier temps, privilégier la sécurité des données personnelles en s’assurant de la qualité de leurs serveurs pour ne pas être attaqué. Pour Édouard Natté, « le fait de dire “je suis sur un serveur qui fonctionne à l’énergie verte” n’est pas suffisant. Le premier truc à faire, c’est consommer moins d’énergie. »

Marc Haussaire cherche aussi, avant tout, la fiabilité de ses services. « Les gens ne sont pas habitués à ce qu’un moteur de recherche puisse planter trois heures. Donc, si ça venait à arriver, on aurait un risque au niveau de notre image. Je n’envoie pas un signal pour dire que les datacenters qui utilisent une part d’énergie renouvelable seraient moins fiables. Ce n’est pas du tout le cas et j’espère qu’ils le sont. Simplement, on n’a pas encore vraiment étudié la question et je pense qu’il faut qu’on aille vers cette voie. » Pas facile donc de passer au tout vert pour ces jeunes entreprises. Elles ont sans doute encore besoin de temps.

Quoi qu’il en soit, chacun peut agir pour aller vers un numérique vert. L’enjeu est de taille pour la planète à l’heure où les données se multiplient. Législateurs, entreprises et particuliers… c’est en combinant chaque initiative qu’un Internet plus responsable est possible. Et, qui sait ? demain, les bassins des piscines seront peut-être chauffés presque entièrement par des minidatacenters. Faire une longueur ou s’amuser dans l’eau deviendraient presque un geste écologique.

Mangeons les moches

Mangeons les moches

Chaque soir, dans les magasins Auchan, le tri des fruits et légumes dure pendant près d’une heure. Des fiches descriptives détaillent les exigences esthétique attendues. Photo : Ralitsa Dimitrova/EPJT

Boudés par tout le monde à cause de leur aspect, les fruits et légumes moches sont pourtant aussi bons que les autres. Les jeter, c’est gaspiller. Ils devraient bénéficier d’une seconde chance mais les nombreux échelons de tri freinent leur commercialisation. Quand les clients ou les grandes surfaces n’en veulent pas, difficile de les écouler.

Par Tim BUISSON et Ralisa DIMITROVA

Une pomme rouge souriante et édentée dessinée sur fond blanc. Le discret logo des « gueules cassées » peine à se faire une place sur les étals du Monoprix de la rue Nationale, à Tours. Comme dans tous les magasins partenaires, le logo est là pour que le chaland achète des fruits et des légumes à l’aspect disgracieux. Une façon de lutter contre le gaspillage alimentaire. Les résultats sont mitigés. « Malgré des essais réguliers, ils ont du mal à trouver preneur. Pourtant, sur les pommes, on applique une baisse de 1 euro au kilo », commente Frederick, le responsable du rayon.

L’Union européenne a fait de 2014 l’année de la lutte contre le gaspillage alimentaire. Les grandes surfaces ont donc été encouragées à trouver des alternatives au gâchis, comme l’illustre l’initiative des « gueules cassées », mise en place à Tours début 2015. Le principe est simple : les aliments qui ne remplissent pas les critères d’esthétiques mais qui sont toujours bons à consommer ont une seconde chance d’être acheté grâce à un prix réduit.

Ce dispositif a été testé dans d’autres grandes surfaces en France. La chaîne Intermarché a ainsi lancé sa campagne publicitaire en avril 2014 avec un slogan qui a fait le buzz sur Internet : « Mangez 5 fruits et légumes moches par jour. » Sans avoir besoin de ces incitations, certains consommateurs semblent accorder plus d’importance à la qualité qu’à l’aspect physique du produit. «J’achète mes fruits et légumes en grande surface quand je n’ai pas le temps d’aller ailleurs. L’aspect esthétique m’importe peu. Tant que la qualité et le goût sont présents, c’est ­l’essentiel », affirme Yannick. Ce père de famille, croisé au détour d’un rayon, est cependant en train de sélectionner soigneusement une laitue.

562 000 tonnes de nourriture gâchées par an

« Si un consommateur voit une clémentine abîmée, on risque de se faire taper sur les doigts », confie Florian, employé libre service de l’hypermarché Auchan Petite Arche, à Tours nord. Ici, pas de place pour les aliments difformes. Fruits et légumes sont présentés toute la journée sous leur meilleur jour et en abondance.

Avant d’arriver dans les rayons, ils ont dû répondre aux différents niveaux de réglementation. Un véritable parcours du combattant : en France, les normes de classification et d’étiquetage des produits témoignent des exigences qualitatives et esthétiques. L’interprofession des fruits et légumes frais (Interfel) impose les règles au niveau national. Et à l’échelle internationale, c’est la norme ONU qui répertorie les différentes réglementations. Dans l’édition 2014 relative aux pommes, on dénombre par exemple dix caractéristiques minimales de vente relatives à la qualité et au calibrage. Une pomme sera étiquetée « Extra » si « trois quart de la surface totale est de couleur rouge, pour le groupe de coloration A ». À l’inverse, si « un dixième de la surface totale de coloration est légèrement lavé ou rayé », la pomme sera classée en catégorie inférieure. Quant aux normes européennes, elles se calquent sur celles de l’ONU et se superposent . Leur application dans les pays membres s’avère donc obligatoire.

 

Circuits courts contre grandes surfaces

Pour contourner l’omniprésence des grandes surfaces, les producteurs cherchent des alternatives . Certains d’entre eux innovent, comme Didier Renard. Cet agriculteur a lancé un distributeur automatique de fruits et légumes il y a quatre ans. L’absence d’intermédiaire lui  permet de limiter les pertes. De son côté, Marie-Laure Duveau milite contre la standardisation des produits frais en grande surface. Elle est présidente de la confédération paysanne de Touraine et membre de l’Amap Les paniers du Lys à Pont-de-Ruan.
Dans les magasins de grande distribution une nouvelle phase de tri s’ajoute. Elle s’opère sur des critères assez subjectifs. « À Monoprix, deux personnes s’occupent chaque matin des fruits et légumes. Lorsqu’il faut choisir ce qui est exposable, nous essayons de nous mettre à la place du consommateur », explique Frederick. Une fois la journée terminée, le responsable effectue un nouveau tri. À Auchan Petite Arche, la sélection est encore plus stricte : les employés doivent s’appuyer sur des livres qui détaillent les conditions nécessaires à la vente pour chaque produit. Ce tri dure près d’une heure chaque soir et les aliments jugés invendables finissent, pour la plupart, à la poubelle. Selon une étude Bio Intelligence Service, 562 000 tonnes de nourriture sont ainsi jetées chaque année par les ­commerces et la distribution en France.

Les magasins qui n’adhèrent pas au projet des gueules cassées peuvent pourtant offrir aux produits « consommables mais difficilement commercialisables » une seconde vie, grâce à des dons à la Banque alimentaire. Une action de charité qui n’est pas dénuée d’intérêt pour les magasins et les commerces : elle permet une déduction fiscale égale à 60 % du montant du don. « Aujourd’hui c’est mal vu de tout jeter pour un magasin et les réductions d’impôts ne sont pas négligeables », confie Florian.

Contre le gaspillage et le délit de faciès des fruits et des ­légumes, les petits producteurs à la source des chaînes de production comptent eux aussi agir. Didier Renard, maraîcher à Saint-Pierre-des-Corps, n’hésite pas à s’affranchir des codes esthétiques des grandes surfaces pour proposer certains de ses produits en vente directe. « Ceux que je vends ne seraient pas tous acceptés en grande surface à cause de leur aspect physique », admet-il. Pour ­autant, les qualités gustatives ne sont pas altérées et les consommateurs fidèles restent satisfaits. Peut-être pensent-ils, comme Serge Gainsbourg, l’homme à la tête de chou, que « la beauté ­cachée des laids se voit sans délai».

Pour aller plus loin

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Souper contre le gaspillage

Une des façons d’utiliser les légumes moches, c’est de les déguster dans une Disco Soupe. C’est une jeune femme dynamique, Noémie Kammes, qui a lancé ce concept à Tours. Elle lutte ainsi à sa façon contre le gaspillage alimentaire.

La Tourangelle Noémie Kammes s’est engagé il y a moins d’un an dans l’association Disco Soupe afin de lutter contre le gaspillage.

Solidarité, partage et innovation, voilà les principaux ingrédients de l’engagement de Noémie Kammes. Cette jeune femme souriante de 28 ans lutte contre la discrimination des fruits et légumes moches en s’impliquant dans le collectif Disco Soupes.

Lancée à l’échelle nationale en 2012, cette initiative a été reprise à Tours il y a moins d’un an. C’est Hélène Roberti, une amie originaire de Nantes de Noémie Kammes, qui a eu l’idée d’en importer le concept en Indre-et-Loire. « Noémie et moi  avons développé le projet ensemble sur notre territoire », explique-t-elle. Aujourd’hui, c’est elle la présidente de l’association.

Pour les deux jeunes femmes l’aventure commence en août 2014. À l’aide de tracts et grâce au bouche à oreilles, elles recrutent huit autres personnes. Une vraie communauté se forme. « De véritables liens d’amitiés se créent lors des rendez-vous Disco Soupes », affirme Hélène Roberti.

Une dimension pédagogique

Le principe de l’événement : inviter chacun à concocter gratuitement des soupes, mais aussi des compotes, à partir des invendus des petits commerces.  La première Disco Soupe a été lancée en novembre 2014, avec la collaboration du bar Caméléon, rue du Commerce à Tours. Dès ce premier rendez-vous, on attire l’attention des passants sur la question du gaspillage alimentaire. « Quand ils découvrent notre stand, ils sont souvent interpellés par ce que nous faisons explique Noémie Kammes. Lorsqu’ils préparent les soupes avec nous, nous les questionnons sur leurs habitudes alimentaires. Nous essayons de les sensibiliser. »

Noémie Kammes a toujours vécu à Tours. Issue d’une famille de restaurateurs, elle a obtenu un BTS de commerce il y a trois ans. Depuis, elle travaille pour un groupe de restaurateurs de la région. Les quantités impressionnantes de nourriture jetées dans la restauration la révoltent. Elle souhaite agir concrètement. Aller, par exemple, à l’encontre des idées reçues, notamment sur l’esthétique des produits. « J’ai toujours détesté les grandes surfaces, explique la jeune femme. Depuis toute petite, mes parents m’ont habituée au marché et à ses produits frais. »

La jeune femme est fière de son action au collectif Disco Soupes. « La présence d’aliments dits moches sur les étals des supermarchés devrait couler de source, s’insurge-t-elle. Savez-vous qu’une pomme tâchée est bien plus sucrée que la moyenne ? » Elle rêverait d’avoir un potager. Mais son logement ne le lui permet pas. Alors, elle continue de se rendre sur les marchés. Elle fait en sorte de choisir des fruits et légumes pour leur goût et non pour leur apparence. Et elle se méfie toujours des stands qui lui « rappellent fortement les étals des grandes surface ». Elle a réussi à rallier à sa cause son compagnon : celui-ci ne consomme plus que des produits de saison.

« Ramenez vos fraises »

L’association compte aujourd’hui onze adhérents, dont sept membres actifs. Noémie est trésorière. Elle affirme cependant qu’il n’existe pas réellement de postes fixes dans le collectif. « Chacun s’investit à son niveau, que ce soit pour l’organisation, la communication ou encore l’animation de la page Facebook », assure-t-elle. En quatre mois d’existence, cette page a engrangé quelque 150 mentions « J’aime ». Aujourd’hui, la jeune association subsiste essentiellement grâce aux dons collectés lors des soupes collectives. « Nous récoltons entre 80 et 100 euros de dons par événement. L’intérêt des gens est croissant. Peu importe l’âge ou l’appartenance sociale de chacun. C’est toujours un bon moment de partage », s’enthousiasme Noémie. Trois Disco Soupes ont déjà été organisées à Tours. La dernière a eu lieu en mars dernier.

Devant ce succès, le collectif Disco Soupes envisage d’élargir sa récolte de surplus auprès de grandes chaînes de distributions. Au niveau mondial, plusieurs pays comme la Grèce, le Brésil ou encore les États-Unis ont organisé des événements similaires : près de 42 000 repas ont été distribués dans le monde de cette façon en 2014. Et Noémie Kammes compte bien faire perdurer le succès de la formule. Sur les réseaux sociaux, elle n’hésite pas à inviter ses amis à « ramener leur fraise ».

Feu vert pour les transports alternatifs

Feu vert pour les transports alternatifs

Ce bus électrique d’une vingtaine de places circule aujourd’hui sur deux lignes du réseau tourangeau. Il va de La Riche à Tours centre et du quartier des Halles à celui de Mirabeau. Photo : Camille Charpentier/EPJT

Bus électriques, tramway, autopartage, Tour(s)Plus propose depuis plusieurs années des alternatives écologiques à la voiture. L’agglomération tourangelle, comme d’autres en France, tente ainsi de répondre à ses engagement en matière d’environnement. Des initiatives, il y en a. Mais les infrastructures destinées aux usagers ne sont pas toujours au rendez-vous.

Par Camille CHARPENTIER et Florian GAUTIER

On ne l’entend pas arriver. Il se mêle au trafic routier sans bruit, seul son aspect futuriste se fait remarquer des usagers. Lancé à Tours en 2003, le bus miniature de Fil Bleu circule depuis 2011 sur deux lignes du réseau. Il dessert des zones du centre ville normalement inaccessibles aux bus. C’est pourquoi Cyril l’emprunte : avec sa jambe plâtrée, impossible pour lui d’utiliser sa voiture. Grâce au petit gabarit de la Citadine, il sera déposé dans la cour de l’hôpital Bretonneau. Les trois autres voyageuses, plus âgées, descendront, elles, aux arrêts Jardin botanique ou Prébendes. Le bus est remarquablement silencieux car il fonctionne uniquement à l’électricité. La Citadine fait partie des transports alternatifs et durables que l’agglomération tourangelle tente de développer depuis plusieurs années.

En 2008, la communauté d’agglomération Tour(s)Plus s’engage dans un plan Climat. Objectif affiché : diviser les émissions de gaz à effet de serre par quatre d’ici 2050. L’agglomération n’est pas une exception, mais elle anticipe alors une démarche qui sera rendue obligatoire en 2012 pour les collectivités locales de plus de 50 000 habitants. Parmi les 56 propositions de la ville pour parvenir à diminuer les émissions de CO2, 14 concernent les transports. Ce secteur émettait 15 % des émissions de gaz à effet de serre mesurée sur l’agglomération en 2007, soit le quatrième pôle d’activité le plus pollueur derrière le résidentiel, l’industrie et le transport de marchandises. Depuis, comme dans des villes telles que Caen ou Angers, les décisions pour proposer des transports respectueux de l’environnement se sont succédé.

Le tramway, un investissement lourd

Le bus électrique a fait partie des premières initiatives tourangelle mais, « pour le moment, il n’existe pas de projet pour développer plus de lignes comme celles-ci », indique Silvère Guerin, directeur du développement durable à Tour(s)Plus. Raison invoquée : le manque d’autonomie des véhicules, environ 120 kilomètres par recharge. Plus vraisemblablement, il été concurrencé par l’arrivée du tramway. Ce dernier a mobilisé les ressources dédiées au développement des transports. Il offre aujourd’hui une solution de déplacement écologique à plus grande échelle. Inaugurée en 2013, la ligne de tramway est aujourd’hui un des piliers du réseau de transports en commun de l’agglomération tourangelle, elle se veut exemplaire en matière de respect de l’environnement. Si le motif écologique a été mis en avant lors de l’élaboration du projet, le renforcement des transports collectifs répondait avant tout à des besoins pragmatiques.

Le tracé du tramway devait ainsi permettre de mieux relier certains quartiers peu desservis auparavant en bus, comme le Sanitas, les Rives du Cher ou le quartier de la Rabière à Joué-lès-Tours. Le tramway était donc avant tout un projet politique de restructuration de la ville et les moyens ont été mis à disposition. Selon le syndicat intercommunal de l’agglomération tourangelle, le coût final du tramway s’est élevé à 433,10 millions d’euros. « Un gros investissement, mais une solution durable pour la ville et l’environnement », commente-t-on du côté de Tour(s)Plus. Pour le bilan écologique, la ville estime que le tramway permettrait d’économiser chaque année 12 300 tonnes de CO2 sur les 264 750 tonnes produites par les transports (avion non compris), soit près de 5 % des émissions du secteur.

La voiture reste privilégiée

Le développement des transports en commun n’empêche pas que la voiture reste le mode de déplacement préféré des habitants : elle représente 55 % des déplacements. Depuis 2013 et l’adoption de son plan de déplacement urbain, l’agglomération se donne pourtant comme objectif de diminuer la part des voitures de 8 % d’ici 2023. « Il faut encore renforcer la proposition de transports alternatifs », estime Stéphane Taillebois, chargé de mission à la direction du développement durable de Tour(s)Plus. Plus que des raisons écologiques, les habitants de l’agglomération attendent une réponse économique : « Par temps de crise, les gens vont d’abord se poser la question : comment dépenser moins pour se déplacer ? » explique Stéphane Taillebois. Et pour Tour(s)Plus, la solution passe maintenant par un usage différent de la voiture. À commencer par le covoiturage. Deux aires de stationnement ont été créées en 2014 à Notre-Dame-d’Oé et à Saint-Etienne-de-Chigny. Mais pour l’instant, les encouragements au covoiturage restent limités.

Une autre solution proposée par Tour(s)Plus concerne les véhicules électriques. « Il faut faciliter l’usage de ces véhicules et cela passe avant tout par l’implantation de bornes de recharges », explique Silvère Guerin. Celles-ci sont accessibles à tous les véhicules électriques sur demande d’un badge délivré par le syndicat intercommunal d’énergie d’Indre-et-Loire (Siel). Une solution économique puisque la recharge du véhicule est gratuite les deux premières années. Mais les conditions d’utilisation restent compliquées. En 2010, le Siel annonçait l’installation de 276 bornes de recharges sur le département d’ici 2015. Une opération menée dans le cadre de la loi Grenelle 2, dont une des mesures visait à « encourager la création et l’entretien des infrastructures de charge nécessaires à l’usage de véhicules électriques et hybrides ».

Cinq ans plus tard, une centaine de bornes seulement sont disponibles sur le département.

Enquête EPJT : De l’or dans nos poubelles

Enquête EPJT : De l’or dans nos poubelles

Dans les entrepôts de stockage des D3E, les déchets s’amoncellent dans des bacs en plastique, attendant d’être détruits. Photo : Eva Deniel.

A Noël, les pieds des sapins reçoivent leur lot de téléphones portables, de tablettes, d’ordinateurs. Mais qu’advient-il de ces objets quand ils sont devenus obsolètes ou qu’ils ne fonctionnent plus ? Le recyclage des déchets électriques et électroniques est un marché lucratif en pleine expansion. Les méthodes s’opposent et les acteurs se multiplient. La destruction et le reconditionnement sont les principales alternatives proposées.

Par Eva DENIEL, Shanel PETIT, Thomas RIDEAU

 

Par centaines ils s’entassent dans les bacs en plastique des usines de collecte, parfois dans l’attente d’une seconde vie, souvent pour y rester plusieurs années. Amassés en vrac, ces ordinateurs, téléphones portables, écrans de ­télévision et autres appareils ne paient pas de mine mais représentent des milliers d’euros. A l’heure du numérique, les équipements électriques et électroniques (EEE) sont surproduits et leur durée de vie ne cesse de raccourcir. Un constat alarmant souligné par l’ONU dans le rapport du 15 décembre 2013. Cette surproduction engendre chaque année des ­dizaines de millions de tonnes de déchets électriques et électroniques (D3E). D’ici 2017, la montagne de nos détritus engendrée chaque année devrait peser 65,4 millions de tonnes.

Depuis 2006, une filière de gestion œuvre en France à la ­régulation des D3E. Quatre structures majeures, Éco-systèmes, ERP, Ecologic et Recylum, veillent à ce que les objectifs de recyclage et les règles de tri soient respectés. Des éco-organismes en partie ­financés par les consommateurs via l’éco-contribution. Ce qui a le don d’agacer Martine, enseignante à la retraite, chemisette bleue et ­lunettes rouges. Pour son GPS flambant neuf dans le charriot, elle vient de payer une éco-contribution de 4 centimes. Une somme qu’elle n’estime pas devoir payer : « Même si c’est une ­petite somme, je paie pour une chose qui ne me concerne pas. Je viens de l’acheter ce GPS. Pour le moment, son recyclage, il est loin. » Peut-être pas si loin que cela. Il rejoindra un jour la montagne des déchets. Alors autant comprendre comment le système fonctionne.

Les éco-organismes sont censés contrôler l’action des distributeurs en termes de collecte des déchets. Problème : de nombreuses grandes enseignes de magasins comptent parmi leurs actionnaires. Autrement dit, les vendeurs d’EEE occupent une position idéale pour favoriser le recyclage de ces équipements, au détriment de leur revalorisation (voir ci-contre). C’est là le paradoxe des éco-organismes qui « n’incitent pas à vendre moins de produits, soulève Laura Caniot, responsable du développement au Centre national d’information indépendante (Cniid). Ce n’est qu’une image, mais il faudrait apprendre à rincer une tasse plutôt qu’à mettre en place un système de recyclage de gobelets en plastique. »

Ramener ses D3E en magasin… mais pas tous

Mais la vraie question est de savoir ce que deviennent les déchets une fois récupérés. Frédéric Bordage, chercheur dans le domaine du ­numérique et de l’écologie, accuse les distributeurs : « Lorsque les D3E sont récupérés par les magasins, ils ne sont pas réutilisés mais ­dé­truits. » Depuis le décret du 19 août 2014, les enseignes d’une surface supérieure à 400 mètres carrés sont tenues de reprendre gratuitement les petits D3E (téléphones portables, GPS, consoles de jeux, etc.) sans obligation d’achat. Les autres appliquent la règle du « un pour un » et ne les ­reprennent que s’ils ont été achetés chez eux. Ils seront ensuite collectés par les camions des éco-organismes.

Dans les magasins où les consommateurs peuvent ramener leur ­matériel usagé, le devenir des D3E est loin d’être clair. Chez Darty et à Auchan, partenaires d’Éco-­systèmes, le consommateur n’a qu’à « déposer son équipement dans le charriot, on s’occupe du reste », ­assurent des vendeurs de la zone commerciale de Tours Nord, bien rodés. Chez Cultura, les déchets, on n’en veut pas : « On ne s’occupe pas de ce genre de service. » Même son de cloche chez Norauto. La loi semble échapper y compris aux salariés. L’un d’eux désigne avec désinvolture la « benne à ordures dehors (qui) devrait faire l’affaire ».

Depuis ses bureaux parisiens, Éco-systèmes prétend pourtant veiller à la réutilisation des déchets électriques et électroniques. « Nous travaillons avec l’économie sociale et solidaire, qui remet en vente 2 % du total des D3E collectés », se défend ­Véronique Poirier, membre du ­comité de direction de l’éco-organisme. Qui ajoute un argument ­purement marchand mais peu convaincant : « Un matériel usé ou pas assez récent ne se vendra pas. » Le marché de l’occasion est pourtant loin d’être sélectif, selon Jean-Lionel Laccourreye, directeur d’un syndicat en faveur de la seconde vie des D3E. « L’occasion est un secteur porteur qui rencontre une ­importante demande. »

Ce qu’on dit et ce qu’on fait

Certaines grandes surfaces vont loin dans le non respect de la loi. Ce qui agace les brokers, ces revendeurs de matériel à la sauvette. Comme Sonni K., qui ­dénonce son ancien employeur, un centre Leclerc du Maine-et-Loire : « Recycler est une perte de temps pour les grandes surfaces. Quand elles peuvent se l’épargner, elles le font. » La trentaine, voûté et maladroit, il n’arrête pas de triturer un téléphone portable flambant neuf. « J’ai vu des employés jeter du matériel électrique à la benne. Il y a ce que l’on dit au client et il y a ce que l’on fait. »

Parce que le processus est contraignant, les D3E ne sont en réalité pas plus recyclés que si les clients les jetaient au milieu de leurs ordures ménagères. Même si les distributeurs reçoivent, selon Éco-systèmes, des soutiens financiers proportionnels au nombre de déchets collectés. « Derrière le prétendu geste pour l’environnement, leur clavier d’ordinateur va se ­retrouver broyé avec des boîtes de conserve et des poupées Barbie ». Pour l’ancien vendeur, reconverti dans la revente clandestine de téléphones portables, cette façon de faire est une perte sèche.

La réutilisation, une bonne occasion

Ils sont nombreux, comme Sonni K., à avoir flairé le bon filon. Sur internet, les brokers amateurs tentent d’arrondir leurs fins de mois de façon plus ou moins légale. Ainsi, il n’est pas rare de voir fleurir des offres intrigantes, « voire suspectes », comme le laisse entendre Frédéric Bordage. C’est le cas de celles de Steve59850 qui met en vente, sur le site de ­e-commerce eBay, sept ordinateurs portables, tous hors d’état de marche, pour quelques dizaines d’euros seulement. « Pour trouver autant de matériel, les brokers puisent souvent dans le parc informatique de l’entreprise où ils travaillent », explique Olivier Duhamel, gérant de SLG Recycling à Tours, sous-traitant d’un éco-organisme. Quelques pages plus loin, sur le même site, Bufu59430 vend treize disques durs. Dans l’annonce, il précise : « Disques durs qui claquent, ne tournent plus, non reconnus ni ­détectés ». Plusieurs fois contactés, ces revendeurs se sont montrés peu loquaces sur l’origine de leurs produits, avançant l’excuse du secret professionnel.

Les brokers sont des intermédiaires sur le marché des déchets électriques et électroniques. Photo : Eva Deniel/EPJT.

Olivier Duhamel en voit, lui aussi, des revendeurs particuliers de ­matériel électronique : « Lorsqu’on a des doutes sur la provenance du matériel, on n’hésite pas à demander des preuves d’achat aux gens. » Le vol dans les déchetteries et chez les acteurs de la filière du recyclage compte parmi les voies de ­ravitaillement des brokers amateurs. Il y a quelques années, SLG n’avait pas les moyens de lutter contre la revente d’objets volés. « Les gens nous ramenaient des ­déchets électroniques. On les payait en liquide. Ce n’était pas très fiable. » Aujourd’hui, la procédure est beaucoup plus régulée et on ne voit plus  ce genre de transactions. « La sécurité du site de l’entrepôt a été renforcée », assure Olivier Duhamel.

Peu de quantité mais forte rentabilité

Chez SLG Recycling, ces déchets électriques ne représentent qu’une tonne ou deux sur un total de 1500 tonnes de déchets traitées chaque année. Leur prise en charge est l’une des activités les plus rentables de l’entreprise de stockage. Le directeur navigue entre les différentes bennes remplies de câbles et de cartes mères en tout genre. « On collecte nous-mêmes les déchets dans les entreprises. Le traitement nous coûte 400 euros par tonne, on les revend ensuite à hauteur de 3000 euros. » De juteux bénéfices.

Les D3E sont revendus aux éco-organismes pour être détruits. Ils sont souvent composés de polluants extrêmement néfastes, qui perdurent dans la nature même après incinération. Leur recyclage soulève donc un autre problème, qu’on peut éviter avec le reconditionnement : l’impact écologique. Le réseau de traitement des déchets électriques et électroniques manque de transparence. Les nombreuses réglementations liées à la loi ne présentent pas le reconditionnement comme une priorité. C’est pourtant une filière créatrice d’emplois et surtout qui est moins polluante que le recyclage. Si elle est moins intéressante financièrement pour les éco-organismes, les entreprises de stockage et les brokers, elle est beaucoup moins nocive pour l’environnement. «Lorsqu’on recycle un objet, on n’en récupère jamais la totalité, dénonce Laura Caniot. C’est mauvais pour la planète mais aussi pour le consommateur. » Le très militant Frédéric Bordage s’insurge contre la pollution des sols. Il résume la situation d’une phrase lapidaire : « Le traitement des objets est si mal géré que nous sommes en train de manger nos ordinateurs. »

Aller plus loin

La filière des D3E de A à Z
La loi met les producteurs face à leurs responsabilités
Impact écologique des technologies de l’information et de la communication

Les D3E sont en augmentation exponentielle et leur traitement divise. Recyclage, destruction, réutilisation et stockage constituent les principaux moyens de traitement. Envie Touraine est une entreprise d’insertion sociale qui reconditionne les D3E. Le site de Saint-Pierre-des-Corps appartient au réseau Envie en France qui compte 49 entreprises sur tout le territoire français. Il gère exclusivement l’électroménager. À l’année, 137 000 tonnes de D3E sont collectées auprès des grandes surfaces. Envie Touraine récupère, à elle seule, 750 tonnes par an. Elle en reconditionne et en revend 20 %, le reste étant détruit par l’éco-organisme Eco-Systèmes.

L’Europe trébuche sur les déchets électriques et électroniques

L’Europe joue le rôle d’arbitre dans le traitement des déchets. Mais sa législation est parfois trop complexe. C’est ce que constate François Damerval ­qui décrypte pour nous les avancées de l’UE en matière de décisions et de réglementations.

 

 

François Damerval, secrétaire général du parti écologique Cap21 et ancien assistant parlementaire européen de ­Corinne Lepage pendant cinq ans. Photo DR

La législation européenne en matière de traitement des D3E est stricte. Elle s’applique aussi aux fabricants, mais ceux-ci ne la respectent pas. Où est la faille ?

François Damerval. La directive européenne de 2002 sur le devenir des D3E a été actualisée en 2014, et le sera de nouveau en 2015. Elle met désormais au premier plan la responsabilité des producteurs d’équipement électrique et électronique : quiconque produit un futur D3E doit désormais prendre en compte son réemploi, son ­recyclage, l’innovation et les progrès techniques. Sinon, il devra lui-même trouver une solution technique et économique pour le recycler. Et la facture sera pour sa pomme. C’est donc dans l’intérêt du producteur ­d’intégrer la reconversion des objets. Mieux vaut le faire au moment de la conception plutôt qu’à celui de sa destruction. Il faut savoir que l’Europe a désormais l’objectif ambitieux de recycler 65 % des déchets électriques et électroniques.

Les pays de l’Union européenne sont-ils tous égaux face à la production et le recyclage des D3E ?

F. D. Pas tout à fait. Le parlement européen a instauré une législation uniforme pour essayer d’harmoniser au maximum les pratiques des pays en termes de recyclage. On veut éviter que les plus influents modulent les normes en fonction de leurs propres intérêts. Par exemple, la Fnac, géant de la distribution, est fortement implantée en Italie. Là-bas, la loi est moins contraignante pour les distributeurs. L’Allemagne, au contraire, héberge une majorité de producteurs : de manière ­assez ­logique, son système les avantage. Si l’Europe ne jouait pas le rôle de législateur, voire parfois d’arbitre, nous irions tout droit vers d’importants conflits économiques entre les pays membres.

L’Europe peut-elle lutter de manière efficace contre les fraudes aux exportations des D3E ?

F. D. Au-delà de la directive de 2002, l’Europe a signé la convention de Bâle qui interdit l’export des déchets. Dans la réalité, cette convention n’est que peu respectée. Des mafias, comme en Italie par exemple, n’ont aucun scrupule à envoyer des cargos entiers de D3E vers l’Inde ou la Chine. L’Union européenne ne peut pas les juger, car les États membres ont toujours le dernier mot sur les initiatives ­européennes. C’est un système qui nous joue souvent des tours dans l’élaboration de lois efficaces.

Face à un tel système d’interdépendance, peut-on juger individuellement les responsables de ces débordements ?

F. D. A titre individuel, un pays membre, comme la France par exemple, a le droit d’exporter des déchets dans un autre pays membre. Elle doit cependant le justifier et restera responsable de leur recyclage aux yeux de la loi. Mais la législation européenne est très complexe à mettre en œuvre. Le recyclage doit-il être pris en charge par le pays qui a fourni les pièces principales du D3E, celui qui les a assemblées ou ­celui qui les a commercialisées ? La justice désigne le plus souvent l’assembleur mais parfois le distributeur. Tous les maillons de la chaîne de distribution et de production peuvent être ­jugés responsables s’il y a une dérive dans le circuit.

Quelle est la meilleure solution, le recyclage ou le reconditionnement ?

F. D. L’idée commune voudrait qu’il soit plus intelligent de réparer les produits plutôt que de les démanteler. Mais il ne faut pas tirer de conclusions hâtives. Concrètement, certains produits peuvent et doivent être reconditionnés tandis que d’autres ne gagneraient rien à l’être. Un exemple parlant est celui des décodeurs Canal + de dernière génération : ils sont le fruit de nombreuses années d’innovation. Reconditionner ces décodeurs serait un frein au progrès technique. En ­revanche, une cafetière basique ne risque pas d’évoluer de sitôt. Sur un produit comme celui-là, il est plus intéressant de faire l’effort la remise en état. Dans le ­domaine des déchets d’équipement électronique et électrique, il ne faut pas hésiter à faire du cas par cas et à regarder ce qui sera le plus bénéfique pour le consommateur. C’est sur ce point qu’il est primordial d’éditer les bonnes normes pour créer un marché d’avenir. Nous pourrions commencer par des choses simples, comme la question de l’obsolescence programmée dont il n’est jamais question au parlement. Malgré toutes les tentatives de législation, aucune loi n’est passée alors que cette question reste centrale dans la régulation de ces déchets qui ­envahissent la planète.

Pour aller plus loin

La tragédie électronique

Jouer au broker menteur

Joe Benson a été reconnu coupable par la justice anglaise d’avoir envoyé illégalement d’importantes quantités de déchets électriques et électroniques (D3E) en Afrique. Il a exporté 46 tonnes de déchets pour un total de 40 000 euros. Sa méthode était simple. Il laissait entendre que les matériaux étaient réparables alors qu’ils étaient irrécupérables. Il échappait ainsi aux coûts de dépollution et de recyclage, comme la loi européenne le prévoit. Il flouait en même temps ses clients. Des déchets dangereux ont été retrouvés dans des containers envoyés par le broker vers des ports africains.

Sur eBay, on retrouve de nombreux produits vendus par les brokers. Ils ne sont pas toujours exploitables. Capture d’écran

Une affaire exceptionnelle. C’est la première fois dans le monde de la justice pénale qu’un broker est condamné pour son activité. Le cas de Joe Benson pourrait marquer un moment charnière dans la lutte contre les fraudeurs écologiques. Il souligne en tout cas les différences entre un broker, comme Joe Benson, et un reconditionneur.

Les brokers revendent

En soi, être broker n’a rien d’illégal en France, malgré une législation très pointilleuse dans ce domaine. Au contact des entreprises, ils récupèrent les matériaux remplacés. Le problème, c’est que ces courtiers des déchetteries n’agissent pas toujours dans un cadre légal. Notamment les particuliers, pour qui les frontières de la loi sont plus floues et qui recherchent les déchets partout : parcs informatiques renouvelés, « salles de vente » ou décharges.

Le matériel récupéré est vendu au plus offrant. Dans le meilleur des cas, à un éco-organisme. Mais ces derniers ne sont pas des destinataires obligatoires. Souvent d’importantes quantités de déchets sot vendues via Internet. Frédérique Bordage, chercheur dans le numérique et l’écologie, est particulièrement sévère à leur égard : « Les brokers ne respectent jamais la loi. Les conséquences écologiques sont désastreuses. » Car en plus de « parasiter les circuits de recyclage légaux, ils participent à la surconsommation de biens ».

Les reconditionneurs réparent

Les reconditionneurs, eux, ont une démarche militante. Ils récupèrent le stock des entreprises pour remettre en état les matériaux, dont ils cherchent à prolonger la durée de vie. Leur mission : réduire au maximum les déchets. Le recyclage n’intervient qu’en dernier recours. Ils proposent à la revente les produits réceptionnés. Les déchets électroniques deviennent alors des objets d’occasion peu coûteux et accessibles à tous.

Depuis combien de temps avez-vous votre portable ?

Les Français changent en moyenne de téléphone portable tous les dix-huit mois, selon un sondage TNS-Sofres. Parmi eux, 42 % laissent leur matériel usagé dans un coin de leur maison, 27% le donnent à un proche et 6% le jettent. Seulement 9% des utilisateurs font l’effort du recyclage. Le reste préfère la revente. En boutique ou, comme le souligne Damien, conseiller chez un opérateur téléphonique : « sur Internet où le prix de revente est toujours plus élevé ».