La culture, un espoir pour la réinsertion

La culture, un espoir pour la réinsertion

Réinsertion,

la culture de l’espoir

Prisonniers préparant le concours Transmurailles, dans le cadre du Festival de la bande dessinée d’Angouleme. Photo : GEORGES GOBET/AF

La place de la culture dans le parcours de réinsertion est souvent reléguée au second rôle. Pourtant, les activités sont l’occasion de changer d’horizon, de faire des rencontres et d’acquérir de nouvelles compétences.

Par Flore Caron, Marine Jamet et Anne-Laure Thadée

Sans le dessin, Berthet Mahouahoua, alias Berthet One, serait peut-être encore derrière les barreaux. Ce quadragénaire a passé plusieurs années en prison pour braquage à main armée. Durant ses années de détention, il a remporté un prix au concours Transmurailles du festival d’Angoulême. Un événement qui a changé sa vie. En sortant, il a créé une association, Makadam. Il intervient auprès de jeunes de quartier et de détenus pour les faire dessiner. Il veut ainsi leur montrer qu’ils sont capables de prendre un autre chemin que celui de la délinquance, de la criminalité et leur faire prendre confiance en eux.

Berthet One, devant l’un de ses graff au bord du canal Saint-Denis. Photo : Marine Jamet/EPJT

Des associations comme Makadam, il en existe de nombreuses. Elles permettent aux détenus d’avoir un contact avec l’extérieur en rencontrant de nouvelles personnes. Et elles leur donnent surtout l’occasion de s’exprimer et d’étendre leurs horizons. En prison, les occasions sereines de dialogue sont rares. Makadam passe par le dessin, mais la palette de possibilités est vaste. L’art et la culture sont des langages universels.

L’association parisienne Le vent se lève propose par exemple à des détenus en liberté conditionnelle de monter leurs propres pièces de théâtre. Léa*, une étudiante tourangelle, anime des ateliers de danse et de sophrologie avec l’association Genepi.

L’association Lire pour en sortir amène les détenus vers la lecture. La présence de bénévoles est indispensable pour encadrer et guider les activités : ils proposent des discussions autour du livre aux détenus.

« On permet de poser des mots sur des sentiments, ce qui n’est pas toujours donné aux détenus, mais aussi d’exprimer ses idées, de se faire entendre et comprendre », explique Isaure De Lignerolles, responsable du programme de lecture de l’association.

Cette association organise également  des rencontres avec des auteurs. Tous ces acteurs culturels offrent une parenthèse dans le quotidien carcéral : une occasion pour les détenus de s’évader symboliquement.

Voyage à travers les pages, par Marine Caron

Le principal atout des activités culturelles est d’occuper les détenus, d’autant qu’ils peuvent passer jusqu’à vingt-deux heures par jour dans leur cellule. « Parfois, je commençais à dessiner et je relevais la tête sept heures plus tard, explique Berthet One. Je faisais tout pour sortirToutes les activités culturelles étaient bonnes à prendre. »

Les différents ateliers leur permettent de retrouver dignité, humanité et confiance en eux. « Pour une fois, on ne les prend pas pour des nuls », souligne Jean-Pierre Chrétien-Goni, directeur et fondateur du Vent se Lève. Cette association donne des cours de théâtre en prison. « C’est parfois la première fois qu’on les applaudit », poursuit-il.

Un graffiti sur le mur de la prison pour mineurs de Porcheville (78) : « La délivrance commence où l’ignorance fini » Photo : Art Osons!

Si elles n’ont pas pour objectif premier la réinsertion professionnelle, ces activités peuvent cependant apporter des clés pour préparer la sortie de prison. Elles peuvent ouvrir de nouvelles perspectives pour l’après. Grâce aux ateliers, les détenus sont amenés à développer de nouvelles facultés.

Ainsi, en plus de lire les livres du programme de Lire pour en sortir, les détenus doivent remplir une fiche de lecture. Pour Isaure de Lignerolles,

les prisonniers développent leurs capacités à rédiger, à hiérarchiser l’information grâce à cet exercice. « Cela les aide à mieux fonctionner dans la société civile, à rédiger un CV ou même à prendre un rendez-vous. »

Parfois, les ateliers peuvent les qualifier pour un éventuel futur métier. La sociologue Corinne Rostaing a écrit un article sur le processus de création culturelle en prison. « Ces activités leur apportent des connaissances et de la confiance en eux. Et tout ça, c’est positif », indique-t-elle.

C’est le soutien des animateurs et d’un surveillant qui a encouragé Berthet One à croire en lui et en ses capacités, avant de participer au concours Transmurailles du festival d’Angoulême.

Pourtant, les bénévoles et les surveillants ont parfois du mal à coopérer. « L’administration pénitentiaire fournit la sécurité, gère les détenus, trouve une salle et vérifie le matériel. C’est aux associations de faire le reste », explique Corinne Rostaing.

La qualité de la collaboration entre administration pénitentiaire et associations dépend de beaucoup de facteurs. La question de la sécurité est souvent soulevée. À Tours, par exemple, une bénévole du Genepi raconte qu’un surveillant beaucoup trop zélé aurait fait mettre une de ses amies en soutien-gorge dans le hall de la prison pour la faire passer au détecteur de métal.

« Au moment de faire le concert, les surveillants ont dit « vous pouvez entrer, mais sans les cordes de vos guitares » »

Joséphine Valverde, bénévole au Genepi

Les surveillants sont parfois hostiles aux interventions d’acteurs extérieurs car cela représente une charge de travail supplémentaire. Jean-Pierre Chrétien Goni raconte avoir été enfermé à clé dans une salle par l’un d’eux. « Dans la structure même du pénitentiaire, toute activité culturelle, ou autre, est un problème. Ça crée des déplacements et donc du travail car il peut y avoir des confrontations, souligne le comédien. Ce qui est le plus fluide, c’est de laisser les détenus dans les cellules… »

« On avait mis en place un atelier musique, raconte Joséphine Valverde, 24 ans, bénévole du Genepi à Tours. Les détenus étaient super contents de participer. Au moment du concert, les surveillants ont dit “Ok ! vous entrez, mais aucune corde.” On s’est donc retrouvé avec une guitare. Sans corde. »

Mais si certaines administrations ont la main lourde au sujet de la sécurité, d’autres sont au contraire plus conciliantes. À Draguignan, la directrice a laissé entrer un artiste qui sculpte du bois à la tronçonneuse.

Les bénévoles de Lire pour en sortir négocient avec l’administration pénitentiaire pour que les détenus puissent garder leurs livres en cellule, alors que ceux-ci sont rarement autorisés à conserver des biens lors de leur incarcération.

L’association Lire pour en sortir propose également des rencontres avec les auteurs. Photo : Lire pour en sortir

En revanche, à Tours, pour lire, ils doivent être dans la bibliothèque. Les conditions ne sont ni confortables ni adaptées au public : les sièges sont de petites chauffeuses en vinyle orange et vert et la majorité des ouvrages sont des livres pour enfants. Les journaux présents sont censurés, selon une bénévole.

Parfois, c’est aussi un problème de communication. « Les surveillants souffrent beaucoup de voir ce qui est fait pour les détenus quand rien n’est fait pour eux, remarque Corinne Rostaing, après avoir suivi un atelier organisé par le musée du Louvre. Par exemple, ils ne sont pas invités aux spectacles, ne reçoivent pas les catalogues des expositions. Ils ne sont pas informés de ce qui se fait dans leurs propres établissements », poursuit-elle.

Mais c’est avant tout la question financière qui se pose. Dans sa thèse L’action culturelle dans les prisons françaises : formes et enjeux, Florine Siganos indique qu’il peut paraître dérisoire, voire indécent, d’aborder la question de la culture en prison quand le débat s’impose en premier lieu sur les conditions de détention (surpopulation, hygiène, besoins élémentaires, etc). Ces nombreux problèmes restent à résoudre pour l’administration pénitentiaire, parent pauvre du ministère de la Justice.

La politique culturelle en prison, un patchwork

En théorie, les activités culturelles en prison sont obligatoires depuis 1986. Robert Badinter et Jack Lang, alors respectivement ministres de la Justice et de la Culture, signent un premier protocole qui officialise la politique d’intervention culturelle en prison. En pratique, c’est un véritable patchwork : les situations varient beaucoup entre les établissements et les détenus n’ont pas tous accès aux mêmes activités.

Beaucoup d’actions dépendent de la volonté individuelle des directeurs pénitentiaires, et des fonds qui sont susceptibles d’être débloqués pour leur création. Les zones rurales, plus éloignées des cercles culturels, sont souvent lésées. La thèse de Florine Siganos démontre qu’en trente ans la situation s’est améliorée, mais il reste encore beaucoup à faire, dans les faits et les mentalités.

Les associations œuvrent en prison mais d’autres poursuivent leur mission au-delà des murs, jusqu’après la sortie du détenu. Certaines, comme Makadam, font même les deux. Elles permettent d’accompagner l’ex-prisonnier dans sa reprise de contact avec l’extérieur.

La priorité, c’est le logement

Nombre de détenus, quand ils sortent, sont isolés, sans logement ni travail. Les travailleurs sociaux sont souvent débordés et n’ont pas toujours le temps de suivre chaque personne comme ils le voudraient. La priorité, c’est le logement. Mais sortir de prison nécessite également un accompagnement humain, un soutien.

C’est en cela que les associations sont essentielles. Les bénévoles les aident certes dans leurs démarches administratives mais ils leur apportent avant tout de l’humain, du temps passé à découvrir de nouvelles activités, des nouveaux cercles de fréquentations. Et parfois même, de belles rencontres, comme Berthet One, qui a rencontré le dessinateur Plantu suite à sa victoire au concours du festival de BD d’Angoulême.

De nouvelles perspectives, en somme, pour ne pas repartir en prison. Wake up Café, située en région parisienne, est l’une d’elles. Il suffit de pousser la porte de leurs locaux pour palper l’ambiance. Les éclats de rire ne se font pas rares dans ces locaux à l’allure chaleureuse.

« Nous sommes dans une société où l’identité par le travail est la plus forte. Les gens pensent que quand on n’a pas de travail, on n’est rien »

Sylvie Rouxel

Tous les jours, les « wakers » – c’est le nom donné aux détenus en liberté conditionnelle et ex-détenus partagent ici leurs journées avec les membres de l’association.

Plusieurs ateliers et sorties leur sont proposées : sculpture, peinture, sorties au musée, etc. À 11 heures, c’est l’heure de la préparation du repas. Et tout le monde met la main à la pâte. Cuisiner pour vingt personnes mobilise une main d’œuvre importante et chacun le fait avec entrain et bonne volonté.

Pendant le repas, un petit toast est porté à Moussa, l’un des wakers. Il vient d’obtenir sa carte d’identité et un CDI. L’association l’a aidé dans ses différentes démarches. La fierté se lit dans les yeux de Clotilde Gilbert, la directrice de l’association.

Cet endroit permet aux détenus de ne pas être seuls et surtout de changer de cercle de fréquentations. Les wakers eux-même avouent que le fait de passer tout leur temps dans l’environnement qui étaient le leur avant la prison les aurait incité à rechuter.

Et surtout, ici, ils sont considérés comme des personnes, pas comme des détenus. La stigmatisation est très forte pour les ex-détenus dans la vie de tous les jours. Wake up Café leur permet de croire en eux.

Hors de prison, le problème est le même qu’entre les murs : les institutions n’ont pas toutes les mêmes moyens et la culture n’est pas la priorité. « Nous sommes dans une société où l’identité par le travail est la plus forte. Les gens pensent que quand on n’a pas de travail, on n’est rien », explique Sylvie Rouxel, docteure en sociologie.

Le travail des sociologues se heurte au manque de données statistiques.Il n’y a pas d’étude qui prouve que la culture serait fondamentale dans le processus de réinsertion. Le suivi des anciens détenus est interdit.

« Il n’y a aucune donnée de la part de l’administration pénitentiaire elle-même. On a l’impression que leur travail se limite à la porte de sortie de la prison », explique Corinne Rostaing. Des témoignages épars ne suffisent pas à faire état d’une généralité. Les budgets, assez maigres, sont souvent redirigés, malgré la volonté affichée de certains directeurs de prison.

Améliorer la qualité des réinsertions nécessiterait un suivi de l’entrée en prison jusqu’après la sortie. Un détenu livré à lui-même aura tendance à retourner dans l’univers qu’il connaît. L’objectif est de lui ouvrir de nouvelles portes. Certes les activités culturelles ne donnent pas forcément un métier clé en main. Mais la reconnaissance est déjà un grand pas.

(*) Ce prénom a été modifié

Flore Caron

@FloreCaron
24 ans
Passée par l’Année Spéciale de Journalisme à l’EPJT, mention presse magazine
Passionnée de musique
Rêve de radio
S’intéresse aux questions sociétales et à la culture

Marine Jamet

@MarineJm
21 ans
Passée par l’Année Spéciale de Journalisme à l’EPJT, mention presse magazine
Réalise une licence Data Infonum à San Diego (États-Unis)
Passionnée de littérature
Se destine à la presse jeunesse ou aux sujets de société

Anne-Laure Thadée

29 ans
Passée par l’Année spéciale de journalisme à l’EPJT,
mention presse magazine
Docteure en sciences exactes et leurs applications.
Spécialisée dans les sciences de la vie
et de la terre, environnement, espace, santé,
Journalisme scientifique.
Collabore à Science&Vie

Le travail des détenus à la peine

Le travail des détenus à la peine

Le travail des détenus à la peine

Pour le gouvernement, le travail en détention serait la voie privilégiée pour la réinsertion des détenus dans la société : réapprendre la valeur du travail, la vie en communauté, devoir se lever pour un salaire… L’idée paraît louable mais dans les faits, le travail en prison est loin de favoriser la réinsertion.

Illustration : Clémence Merle

La réinsertion en sursis

Sous-payé, sans intérêt et non formateur : le travail en prison pose question. Le droit du travail ne s’applique pas pour les détenus, qu’ils travaillent pour une entreprise ou pour l’établissement pénitentiaire. L’exemple le plus flagrant est le travail à la pièce, interdit mais fréquent. Présentés comme un outil de réinsertion, les rares emplois sont surtout utilisés pour maintenir le calme.

Photo : Anne-Christine Poujoulat/AFP

Cultiver la liberté

Ils sont une vingtaine à vivre à la ferme de Moyembrie, un sas entre la prison et le monde extérieur. L’objectif ? Les responsabiliser, les préparer à la liberté, leur réapprendre la vie en société et, surtout, leur redonner goût au travail honnête. Maraîchage, élevage, cuisine, entretien… tous trouvent de quoi s’épanouir. Loin de la prison, ils terminent leur peine au milieu des champs.

Les auteurs

Le bracelet électronique, alternative à la prison

Le bracelet électronique, alternative à la prison

Pour répondre à la surpopulation carcérale, les peines alternatives sont plus que jamais prononcées par la justice française. Parmi elles, le recours aux bracelets électroniques. A Angers, c’est le Service pénitentiaire d’insertion et de probation qui gère des 110 condamnées qui en sont équipés.

Par Lucas BARIOULET et Pierre LEPINE

« Je suis là dans mon bureau, sans uniforme, sans barreaux. Pour rien au monde je ne ­retournerais là bas. Je suis trop bien ici. » Ce n’est pas un détenu qui parle, mais un surveillant pénitentiaire. Depuis onze ans, ­Michaël Couet s’occupe des placements sous surveillance électronique au sein du Service pénitentiaire d’insertion et de probation (Spip). Lorsqu’il évoque « là bas », il parle de la maison d’arrêt d’Angers, son ancien lieu de travail. Dans cette prison, le taux de surpopulation avoisine les 150 %. Ce n’est pas un cas unique : au 1er avril 2014, près de 70 000 détenus s’entassaient dans les prisons françaises, censées pouvoir en accueillir seulement 58 000. Lui est heureux d’avoir quitté la maison d’arrêt et ses conditions de travail pénibles. Ils sont d’ailleurs nombreux à vouloir intégrer son service, mais les places sont chères.

Sur son bureau, situé dans l’aile nord des locaux immaculés du SPIP, entre un ours en peluche et un cochon tirelire jaune traîne un bracelet électronique. L’objet est à peine plus lourd qu’une montre. Une unité fixe est installée chez le condamné. Si celui-ci sort du périmètre en dehors des heures autorisées, le bracelet envoie un signal au Spip. Une fois posé sur la cheville du condamné, il permet donc aux surveillants pénitentiaires de s’assurer que la peine est respectée. « A sa mise en place dans les ­années deux mille, c’était laborieux. On avait des fausses alarmes qui se mettaient en route et des dysfonctionnements. ­Aujourd’hui, ça va mieux, même si quelques problèmes techniques persistent », explique Michaël.

Michaël Couet surveillant pénitentiaire, gère les dossiers de condamnés dans son bureau du SPIP d'Angers.

Michaël Couet, surveillant pénitentiaire, gère les dossiers de condamnés au SPIP d’Angers. Il a passé la matinée à poser des bracelets à domicile chez les personnes suivies. Photo : Lucas Barioulet

Au 1er mars 2015, les condamnés étaient un peu plus de 10 000 à bénéficier de cet aménagement de peine, soit environ  3 000 de plus qu’il y a quatre ans. Et ce n’est pas un hasard si les bracelets électroniques sont en train de devenir l’alternative majeure à l’emprisonnement. Ils présentent en effet un triple avantage : en plus de réduire la surpopulation carcérale, ils coûteraient à la collectivité sept fois moins cher qu’une incarcération classique. Le coût moyen journalier, à en croire une étude du site net-iris.fr, serait en effet de 12 euros pour un condamné sous bracelet électronique et de 84 euros pour un détenu en prison.

Trop peu de conseillers pour le nombre de prisonniers

C’est une véritable sanction qui limite la liberté ­d’aller et venir du condamné. Mais qui a un avantage : il permet un réel programme de réinsertion sociale. « Les personnes suivies peuvent à tout moment ­demander une modification horaire pour, par exemple, se rendre à un entretien d’embauche ou aller voir le match de basket d’un de leurs enfants. Jamais cela ne serait possible en prison », commente Yannick Royer. Directeur des 36 membres du Spip d’Angers depuis quatre ans, il est un peu comme un proviseur pour les condamnés : mieux vaut ne pas être convoqué dans son bureau. D’ailleurs, ils ne sont aujourd’hui que deux à attendre leur rendez vous sur les chaises vert fluo de la salle d’attente. « Ici, nous recevons chaque personne en moyenne une fois toutes les huit semaines. Mais nous tenons à rencontrer les cas les plus complexes plus souvent que ceux qui ne présentent aucun problème particulier », précise Yannick Royer.

 

« Ils m’ont donné une chance »

Alex*, condamné pour violences et vols, a passé plus d’un an avec un bracelet électronique. Même s’il reconnaît aujourd’hui que cette mesure à été une chance, il déplore les alarmes intempestives et le coté désocialisant de cette peine alternative. Actuellement en recherche d’emploi, il a accepté de revenir sur son expérience.

(*) Le prénom a été changé

 

A Angers, comme dans les 102 autres Spip de France, les conseillers pénitentiaires d’insertion et probation croulent sous les dossiers. Entre les détenus condamnés aux travaux d’intérêt général, ceux placés sous surveillance électronique et ceux bénéficiant d’une semi-liberté, les conseillers du Spip ­d’Angers suivent environ 110 personnes chacun. La norme européenne indique qu’un conseiller ne devrait pas en gérer plus de 60. Mais les renforts promis par Jean-Marc Ayrault en 2013, lorsqu’il était Premier ministre, commencent seulement à arriver et en très petit nombre : « On s’apprête tout juste à accueillir quatre nouveaux conseillers », indique Aude, la secrétaire du Spip.

Une peine plus pénible qu’on ne le croit

Malgré tout, l’ensemble des spécialistes ne s’accordent pas sur la pertinence de la surveillance électronique. « Le bracelet n’est pas la meilleure des peines alternatives, conteste Elsa Dujourdy, membre de l’Observatoire international des prisons (OIP). Il n’y a pas assez de suivi concernant la récidive. Il arrive aussi que les conseillers du Spip ne soient pas suffisamment présents. Ou alors ils délaissent le côté social pour n’endosser que le rôle de contrôleur. »

Bracelet électronique

Ils sont 11 447 à être sous surveillance électronique. L’un des plus célèbres : Jérôme Kerviel. A l’occasion de sa sotie de prison, l’AFP a détaillé le fonctionnement de ces joujous électroniques.

Après dix-huit ans d’existence, le système ne faire toujours pas l’unanimité. Même parmi les condamnés. « Cela implique pour eux d’être leur propre maton. Psychologiquement, c’est très difficile à supporter, explique Philippe Picard, juge d’application des peines à ­Angers. C’est une peine pour le condamné, mais également pour son entourage, qui doit s’adapter. Nous avons remarqué qu’au delà de neuf mois, cela n’était plus supportable. »

Un constat d’autant plus alarmant que la surveillance électronique tend à devenir dans de nombreux procès une mesure prise par défaut. « Aujourd’hui, on privilégie la mise sous surveillance électronique, car les places sont trop limitées en semi-liberté », reconnaît Elsa Dujourdy. Pour certains condamnés, cette peine n’est pas forcément la plus adaptée. « Quelques uns m’ont avoué que si c’était à refaire, ils préféreraient la cellule», finit par confier Michaël Couet.

Pour aller plus loin

Le coach sportif recrute aussi en prison

Malik Mesbah, boxeur passionné, passe ses soirées à transmettre son savoir dans sa salle de Joué-lès-Tours. En 2013, lorsqu’il a créé son club, il est allé chercher de nouvelles recrues dans un endroit inattendu.

Malik Mesbah au milieu de ses élèves à la salle de boxe de Joué-les-Tours. Photo : Pierre Lepine

Après une carrière amateur au « palmarès mitigé », Malik ­Mesbah a raccroché les gants pour faire boxer les autres. Il a d’abord exercé dans un club de la région Centre, avant de créer, en 2013, avec Alison Adams, sa propre structure. A l’époque, la Fédération française de boxe l’encourage à s’ouvrir à des publics particuliers. Malik choisit alors de passer la qualification d’intervenant en milieu carcéral. Pour obtenir des subventions, mais aussi pour des raisons plus sociales et sportives. Il espère tisser des liens avec des prisonniers pour ensuite les faire évoluer dans son club. « On leur tend la main et en même temps on cherche des champions. »

La boxe comme catalyseur

Pour Malik Mesbah, le sport permet de transmettre des valeurs telles que le respect. ­Hamid, l’autre entraîneur du club, affirme qu’à l’Urban (le club de Malik Mesbah), « on n’est pas à fond dans la compétition. Même si on décroche de bons ­résultats, on cherche à développer l’échange, à éduquer les jeunes ». ­Karim, un des licenciés, assure que « Malik, c’est un mélange entre un ­entraîneur classique et Pascal le Grand Frère ». C’est lui en effet qui lui « faisait la leçon » quand il séchait l’école à 14 ans et préférait prendre des sens interdits sur son scooter.

Intervenir en prison, ce serait une continuité pour l’ancien boxeur : un enjeu pour « ­essayer d’éviter la récidive ». Malheureusement, son projet n’a jamais pu voir le jour. L’entraîneur avait fait sa demande pour intervenir dans la maison d’arrêt de Tours, les subventions du ministère et de la fédération étaient prêtes. Mais,  au dernier moment, des incidents dans la prison ont abouti à un refus de la préfecture.

« Bien sûr que je regrette », confie ­Malik qui avait « été bluffé par ­l’ambiance » lors de sa formation à la centrale de Poissy. « J’ai oublié que c’était des taulards, certains avaient un gros niveau. » Le boxeur dit même avoir été touché par le discours de quelques uns, qui regrettaient de ne jamais pouvoir sortir pour faire de la compétition. Il ­arrive cependant à prendre du recul : « Il faut relativiser. A la base, ils sont là parce qu’ils ont fait des conneries. Quand l’intervenant arrive, ils se rendent compte de ce qu’ils perdent et essaient de se faire passer pour des victimes. »

Un parcours difficile

Cette volonté d’aider les autres par la boxe, l’entraîneur de Joué-les-Tours la tire sans doute de sa propre histoire. Après une enfance difficile en Bourgogne, Malik arrive à Tours pour suivre une formation en BTS. Il est alors « impulsif, nerveux, pète des câbles pour rien ». Un ami lui conseille de se mettre à la boxe. « En un an tout était parti », raconte-t-il dans un sourire.

Aujourd’hui, c’est un entraîneur « pointilleux » si on en croit Alison Adams, « gueulard » si l’on se fie à ­Karim. Tous les licenciés s’accordent cependant sur le fait qu’il s’investit énormément dans le club. « C’est un peu une assistante ­sociale. Il nous connaît tous et il aide les adhérents », rappelle Alison. Cela peut prendre plusieurs formes : de l’aide pour acheter le matériel au recadrage sur les études pour les jeunes. Et parfois, cela va ­encore plus loin, comme lorsqu’il se sert de son réseau pour trouver du travail à certains de ses licenciés.

Une passion envahissante

Difficile de trouver des lacunes à cet entraîneur, loué par ses élèves autant pour sa capacité « à pousser au dépassement de soi » que pour son dévouement au club. Celui-ci ne serait d’aileurs pas ce qu’il est sans Malik. Pour mettre un bémol à ce concert de louange, il faut aller voir du côté de l’Union sportive de Joué-les-Tours, le club avec lequel l’Urban est forcé de fusionner par décision municipale. Martine Monteiro, la présidente, affirme que « Malik n’est pas un entraîneur, il n’a qu’une licence de boxeur ». Quoi qu’il en soit, « Daddy Malik » comme l’appellent les filles, a réussi à monter un club, devenir intervenant agréé en milieu carcéral et à faire partie de l’organisme chargé d’accompagner les boxeurs en championnat amateur national et européen.

Cette passion est parfois contraignante, un boxeur pouvant être appelé en compétition le samedi soir pour le dimanche soir. Malik, malgré tout, parvient à « consacrer autant de temps à la boxe qu’à [sa] copine ». Il est même prêt à en faire encore plus. Accueillir des condamnés sous surveillance électronique ne le gênerait pas. Puis il se ravise : c’est vrai qu’avec son travail, il ne peut « pas faire de cours l’après-midi ».

Les TIG toujours en travaux

Les TIG toujours en travaux

Les petits délinquants peuvent choisir entre la prison et un travail d’intérêt général lors de leur condamnation. Photo James Cridland (Creative Commons)

Plébiscité par la majorité des acteurs judiciaires, les travaux d’intérêt général ont été mis en place il y a trente ans pour limiter les récidives. Un bon principe, mais qui n’a jamais été évalué. Et dont l’application est limitée à cause du manque de places d’accueil pour ceux qui sont condamnés.

Par Hugo BRISSET, Mathieu LIGNEAU et Madjéné SANGARE

« Commémorer le trentième anniversaire des TIG, c’est commémorer un succès. » En ce début d’année, d’après Christiane Taubira, ministre de la Justice, tout va donc pour le mieux en ce qui concerne les travaux d’intérêt général. Pourtant, aucun suivi statistique n’a été fait, aucune donnée, aucune étude. Le ministère n’a jamais analysé les effets supposés du système ni en terme de réinsertion professionnelle ni en matière de récidive, censée être moins importante à l’issue de cette peine.

« Tout ce qui peut servir à éviter l’incarcération est bon pour la justice », se réjouit pourtant Robert Badinter, l’instigateur de la loi. La surcharge des prisons est en effet un sujet brûlant. Au 1er avril, les chiffres communiqués par selon la direction de l’administration pénitentiaire sont alarmants. Le nombre de détenus a atteint un nouveau record : 68 859 personnes sont incarcérées pour seulement 56 000 places. Et à la fin de ce même mois, le contrôleur des prisons, Jean-Marie delarue, dénonçait une hausse des violences sur les mineurs incarcérés, liée en partie à la surpopulation. Ainsi, la prison de Villeneuve-lès-Maguelone, où se sont produits de graves faits de violence, est prévue pour accueillir 600 détenus, mais elle en abrite plus de 700. Pour 140 surveillants.

Le problème est également pécuniaire. Chaque détenu coûte entre 90 et 120 euros par jour à l’état. On comprend dès lors que le TIG représente non seulement une peine plus proportionnée au délit, mais aussi plus économique. De plus en plus de condamnés préfèrent travailler gratuitement pour rembourser leurs dettes envers la société, plutôt que d’être incarcérés. Il leur revient en effet de choisir cette alternative à la prison, qui leur promet, en prime, une réinsertion par l’emploi. Si bien que le nombre de condamnations en TIG ne cesse d’augmenter pour atteindre aujourd’hui 34 096 personnes.

S’intégrer dans le monde du travail

Concrètement, lorsqu’ils optent pour le TIG, les petits délinquants sont accueillis par une association, une collectivité territoriale ou  par un établissement public. Souvent sans formation et sans expérience, ils ont là l’occasion d’établir un premier contact avec le monde du travail. Pour les employeurs, c’est un moyen d’obtenir une main d’œuvre gratuite. « Ils participent à l’allègement des conditions de travail de leurs collègues », constate Philippe Gadesaudes, ingénieur en blanchisserie à l’hôpital de Tours. Il accueille une vingtaine de condamnés chaque année. De quoi économiser au final l’équivalent d’un temps plein annuel.

Reste que les emplois TIG sont peu qualifiés, peu valorisants et les postes administratifs encore rares. « Travailler dans une blanchisserie n’est pas du tout une expérience enrichissante, cela n’a rien à voir avec ma profession », déplore Fabrice, 53 ans, routier, condamné à cent vingt heures de TIG pour conduite en état d’ivresse.

La plupart du temps, les « tigistes » obtiennent des postes dans les établissements publics tels que les hôpitaux. Photo Madjéné Sangaré.

Pas assez d’emplois proposés
La mesure alternative à l’emprisonnement est loin d’être optimisée. Pour Michel Mercier, ministre de la Justice dans le gouvernement Fillon et organisateur du premier forum sur le travail d’intérêt général en juin 2011, « l’offre est trop rare et mal répartie sur le territoire ». Rien ne semble changer : le manque de postes proposés en TIG ne permet pas aux services pénitentiaires d’insertion et de probation (Spip) de travailler dans de bonnes conditions. Selon Isabelle Laroque, directrice du Spip d’Indre-et-Loire, « il faut une offre plus conséquente pour étendre cette peine intéressante et intelligente ». Le démarchage des collectivités ne suffit pas. Certaines sont réticentes : « Elles ont peur de se retrouver seules pour encadrer les condamnés, explique la directrice, alors que nous reprenons la main au moindre problème. »

Les services pénitentiaires doivent donc jongler avec les trop rares postes disponibles. Avec aussi l’obligation de respecter le délai maximal de dix-huit mois entre la condamnation et la réalisation du TIG. L’implication des établissements publics est indispensable, pour que cette peine soit efficace. Pas gagné, seules 3 800 collectivités territoriales accueillaient des « tigistes » en 2010. Certaines enfreignent la loi : « Quand une collectivité bénéficie de financements pour ses installations de vidéosurveillance par le Fond interministériel de prévention de la délinquance, elle doit proposer des offres de TIG », indique un directeur de Spip. Ce que toutes ne font pas. Les préfets, sans moyens coercitifs, se contentent de faire des rappels à la loi. Sans résultats.

Le manque d’offres est dû à un problème bien plus profond. Philippe Gadesaudes  souligne notamment un manque d’ouverture de la société. Pour lui, une meilleure sensibilisation des citoyens est nécessaire.

Dialogue de sourds
Certes les Spip travaillent en relation avec les juges d’application des peines (JAP), mais la coopération est difficile. Les magistrats du parquet de ces juridictions ne savent pas s’il y a des places disponibles quand ils prononcent les peines. Les Spip, quant à eux, ne peuvent pas refuser les TIG et sont forcés, a posteriori, de trouver un point de chute pour le condamné. « C’est chacun son rôle. Moi, je me contente d’appliquer les décisions prononcées par les tribunaux », admet Valérie Rousseau, JAP en Indre-et-Loire. Quand on sait que les peines alternatives à l’emprisonnement sont encouragées de toutes parts – une proposition de loi a été faite par Jacques Bompard, député du Vaucluse, en novembre dernier pour étendre les TIG à toutes les peines requérant moins d’un an de prison – on voit mal comment la situation pourrait s’améliorer. Cela devrait au contraire aggraver le « retard dans l’exécution d’une large proportion des peines prononcées », comme le redoutait déjà, en 2009 ,le député Christian Vanneste dans son rapport sur les TIG.

Depuis cinq ans, les mêmes problèmes sont pointés par les rapports parlementaires sans jamais être réglés par le ministère. Les TIG sont souvent critiqués, peu améliorés. Jamais évalués.

Pour aller plus loin

Bilan de Robert Badinter, instigateur de la loi sur les TIG, un an après leur mise en place

 

« Multiplier les TIG n’est pas une réponse intelligente à la surpopulation carcérale »

Le travail d’intérêt général se veut avant tout une peine alternative à la prison. Pourtant, Alexandre Giuglaris n’envisage pas le TIG comme un recourt à la surpopulation carcérale. Pour lui, 30 000 places d’emprisonnement supplémentaires sont nécessaires.

Aujourd’hui, il n’existe pas d’étude du ministère de la Justice sur la récidive à l’issue d’un TIG. Cette peine est-elle efficace ?

Alexandre Giuglaris. On entend souvent des critiques sur les prisons à cause des taux de récidive trop élevés. Il est pourtant à craindre que cette proportion soit tout aussi importante après une condamnation à un TIG. Mais comme pour les prisons, je pense que l’insuffisance d’un système ne doit pas pousser à le condamner mais plutôt à le réformer.

Selon vous, le public visé par les travaux d’intérêt général n’est pas forcément le bon.

A. G. C’est dommage que l’on ait élargi le profil des délinquants condamnés à ce type de mesures. Cela ne devrait concerner que des primo-délinquants ou des mineurs pas encore entrés dans des parcours de délinquance. On peut aussi noter le manque d’encadrement et de sanction en cas de non-respect des obligations.

Christiane Taubira souhaite favoriser, dans sa réforme pénale, les peines exécutées en milieu ouvert. Qu’en pensez-vous ?

A. G. C’est un peu la chronique d’une bonne idée gâchée. Aujourd’hui, on veut promouvoir la peine de probation pour des personnes qui sont condamnées jusqu’à cinq ans de prison. On loupe une nouvelle fois l’objectif d’individualiser les sanctions en fonction des profils. Si cette peine est appliquée en l’état, des personnes condamnées pour agression sexuelle simple pourraient bénéficier d’un TIG. C’est une erreur grave. La peine de probation ne devrait concerner que les délits d’atteinte aux biens et non d’atteinte aux personnes.

 Que proposez-vous ?
A. G.
Les changements à espérer devraient se fondre dans une réforme globale de l’ensemble des peines alternatives à la prison. Les travaux d’intérêt général ne doivent plus être conçus comme des alternatives à la prison mais comme des peines à part entière. Il ne faudrait pas qu’ils servent seulement à palier le manque de places en prison. Multiplier les sursis et les TIG, ce n’est pas une réponse intelligente et adaptée. Un TIG aux contraintes réelles et fortement encadré par l’autorité judiciaire ­aurait du sens. Il faut renforcer l’encadrement. Et vérifier leur utilité sur la récidive.

 Comment remédier au manque de places en prison ?
A. G. Il faut en construire. La France a un nombre de places, ramené à sa population, inférieur à la moyenne des pays du Conseil de l’Europe ou de l’Union européenne. Si l’on veut restaurer la pleine crédibilité des peines alternatives à la prison, il faut qu’elles ne soient plus prononcées comme des expédients ou des solutions d’urgence face à la surpopulation carcérale. Il faut construire de nouvelles prisons.

Le terreau plutôt que les barreaux

Les Jardins de Cocagne accueillent chaque année à Blois une trentaine de condamnés à des travaux d’intérêt général (TIG). L’association a pour but de réinsérer les primo délinquants à travers l’activité économique. Intégrés au sein d’une équipe, les « tigistes » produisent et vendent des paniers de légumes bios. « Le maraîchage est un support d’activité intéressant : on donne la vie », remarque Thierry Hanon, directeur de ces jardins biologiques collectifs.

Stéphane Vigneau se rappelle de ses soixante-dix heures de travail d’intérêt général effectuées aux Jardins de Cocagne : « Les TIG m’ont permis de me réinsérer professionnellement ». En mars 2013, il avait été condamné pour conduite en état d’ivresse. Il a réussi à échapper à deux mois de prison ferme. Aujourd’hui il se réjouit : « Je commence à avoir la main verte. » Il  travaille toujours dans l’association, mais en tant que salarié. Ancien cariste, il s’épanouit dans son activité : « J’espère que mon CDD sera reconduit. »