Réinsertion,

la culture de l’espoir

Prisonniers préparant le concours Transmurailles, dans le cadre du Festival de la bande dessinée d’Angouleme. Photo : GEORGES GOBET/AF

La place de la culture dans le parcours de réinsertion est souvent reléguée au second rôle. Pourtant, les activités sont l’occasion de changer d’horizon, de faire des rencontres et d’acquérir de nouvelles compétences.

Par Flore Caron, Marine Jamet et Anne-Laure Thadée

Sans le dessin, Berthet Mahouahoua, alias Berthet One, serait peut-être encore derrière les barreaux. Ce quadragénaire a passé plusieurs années en prison pour braquage à main armée. Durant ses années de détention, il a remporté un prix au concours Transmurailles du festival d’Angoulême. Un événement qui a changé sa vie. En sortant, il a créé une association, Makadam. Il intervient auprès de jeunes de quartier et de détenus pour les faire dessiner. Il veut ainsi leur montrer qu’ils sont capables de prendre un autre chemin que celui de la délinquance, de la criminalité et leur faire prendre confiance en eux.

Berthet One, devant l’un de ses graff au bord du canal Saint-Denis. Photo : Marine Jamet/EPJT

Des associations comme Makadam, il en existe de nombreuses. Elles permettent aux détenus d’avoir un contact avec l’extérieur en rencontrant de nouvelles personnes. Et elles leur donnent surtout l’occasion de s’exprimer et d’étendre leurs horizons. En prison, les occasions sereines de dialogue sont rares. Makadam passe par le dessin, mais la palette de possibilités est vaste. L’art et la culture sont des langages universels.

L’association parisienne Le vent se lève propose par exemple à des détenus en liberté conditionnelle de monter leurs propres pièces de théâtre. Léa*, une étudiante tourangelle, anime des ateliers de danse et de sophrologie avec l’association Genepi.

L’association Lire pour en sortir amène les détenus vers la lecture. La présence de bénévoles est indispensable pour encadrer et guider les activités : ils proposent des discussions autour du livre aux détenus.

« On permet de poser des mots sur des sentiments, ce qui n’est pas toujours donné aux détenus, mais aussi d’exprimer ses idées, de se faire entendre et comprendre », explique Isaure De Lignerolles, responsable du programme de lecture de l’association.

Cette association organise également  des rencontres avec des auteurs. Tous ces acteurs culturels offrent une parenthèse dans le quotidien carcéral : une occasion pour les détenus de s’évader symboliquement.

Voyage à travers les pages, par Marine Caron

Le principal atout des activités culturelles est d’occuper les détenus, d’autant qu’ils peuvent passer jusqu’à vingt-deux heures par jour dans leur cellule. « Parfois, je commençais à dessiner et je relevais la tête sept heures plus tard, explique Berthet One. Je faisais tout pour sortirToutes les activités culturelles étaient bonnes à prendre. »

Les différents ateliers leur permettent de retrouver dignité, humanité et confiance en eux. « Pour une fois, on ne les prend pas pour des nuls », souligne Jean-Pierre Chrétien-Goni, directeur et fondateur du Vent se Lève. Cette association donne des cours de théâtre en prison. « C’est parfois la première fois qu’on les applaudit », poursuit-il.

Un graffiti sur le mur de la prison pour mineurs de Porcheville (78) : « La délivrance commence où l’ignorance fini » Photo : Art Osons!

Si elles n’ont pas pour objectif premier la réinsertion professionnelle, ces activités peuvent cependant apporter des clés pour préparer la sortie de prison. Elles peuvent ouvrir de nouvelles perspectives pour l’après. Grâce aux ateliers, les détenus sont amenés à développer de nouvelles facultés.

Ainsi, en plus de lire les livres du programme de Lire pour en sortir, les détenus doivent remplir une fiche de lecture. Pour Isaure de Lignerolles,

les prisonniers développent leurs capacités à rédiger, à hiérarchiser l’information grâce à cet exercice. « Cela les aide à mieux fonctionner dans la société civile, à rédiger un CV ou même à prendre un rendez-vous. »

Parfois, les ateliers peuvent les qualifier pour un éventuel futur métier. La sociologue Corinne Rostaing a écrit un article sur le processus de création culturelle en prison. « Ces activités leur apportent des connaissances et de la confiance en eux. Et tout ça, c’est positif », indique-t-elle.

C’est le soutien des animateurs et d’un surveillant qui a encouragé Berthet One à croire en lui et en ses capacités, avant de participer au concours Transmurailles du festival d’Angoulême.

Pourtant, les bénévoles et les surveillants ont parfois du mal à coopérer. « L’administration pénitentiaire fournit la sécurité, gère les détenus, trouve une salle et vérifie le matériel. C’est aux associations de faire le reste », explique Corinne Rostaing.

La qualité de la collaboration entre administration pénitentiaire et associations dépend de beaucoup de facteurs. La question de la sécurité est souvent soulevée. À Tours, par exemple, une bénévole du Genepi raconte qu’un surveillant beaucoup trop zélé aurait fait mettre une de ses amies en soutien-gorge dans le hall de la prison pour la faire passer au détecteur de métal.

« Au moment de faire le concert, les surveillants ont dit “vous pouvez entrer, mais sans les cordes de vos guitares” »

Joséphine Valverde, bénévole au Genepi

Les surveillants sont parfois hostiles aux interventions d’acteurs extérieurs car cela représente une charge de travail supplémentaire. Jean-Pierre Chrétien Goni raconte avoir été enfermé à clé dans une salle par l’un d’eux. « Dans la structure même du pénitentiaire, toute activité culturelle, ou autre, est un problème. Ça crée des déplacements et donc du travail car il peut y avoir des confrontations, souligne le comédien. Ce qui est le plus fluide, c’est de laisser les détenus dans les cellules… »

« On avait mis en place un atelier musique, raconte Joséphine Valverde, 24 ans, bénévole du Genepi à Tours. Les détenus étaient super contents de participer. Au moment du concert, les surveillants ont dit “Ok ! vous entrez, mais aucune corde.” On s’est donc retrouvé avec une guitare. Sans corde. »

Mais si certaines administrations ont la main lourde au sujet de la sécurité, d’autres sont au contraire plus conciliantes. À Draguignan, la directrice a laissé entrer un artiste qui sculpte du bois à la tronçonneuse.

Les bénévoles de Lire pour en sortir négocient avec l’administration pénitentiaire pour que les détenus puissent garder leurs livres en cellule, alors que ceux-ci sont rarement autorisés à conserver des biens lors de leur incarcération.

L’association Lire pour en sortir propose également des rencontres avec les auteurs. Photo : Lire pour en sortir

En revanche, à Tours, pour lire, ils doivent être dans la bibliothèque. Les conditions ne sont ni confortables ni adaptées au public : les sièges sont de petites chauffeuses en vinyle orange et vert et la majorité des ouvrages sont des livres pour enfants. Les journaux présents sont censurés, selon une bénévole.

Parfois, c’est aussi un problème de communication. « Les surveillants souffrent beaucoup de voir ce qui est fait pour les détenus quand rien n’est fait pour eux, remarque Corinne Rostaing, après avoir suivi un atelier organisé par le musée du Louvre. Par exemple, ils ne sont pas invités aux spectacles, ne reçoivent pas les catalogues des expositions. Ils ne sont pas informés de ce qui se fait dans leurs propres établissements », poursuit-elle.

Mais c’est avant tout la question financière qui se pose. Dans sa thèse L’action culturelle dans les prisons françaises : formes et enjeux, Florine Siganos indique qu’il peut paraître dérisoire, voire indécent, d’aborder la question de la culture en prison quand le débat s’impose en premier lieu sur les conditions de détention (surpopulation, hygiène, besoins élémentaires, etc). Ces nombreux problèmes restent à résoudre pour l’administration pénitentiaire, parent pauvre du ministère de la Justice.

La politique culturelle en prison, un patchwork

En théorie, les activités culturelles en prison sont obligatoires depuis 1986. Robert Badinter et Jack Lang, alors respectivement ministres de la Justice et de la Culture, signent un premier protocole qui officialise la politique d’intervention culturelle en prison. En pratique, c’est un véritable patchwork : les situations varient beaucoup entre les établissements et les détenus n’ont pas tous accès aux mêmes activités.

Beaucoup d’actions dépendent de la volonté individuelle des directeurs pénitentiaires, et des fonds qui sont susceptibles d’être débloqués pour leur création. Les zones rurales, plus éloignées des cercles culturels, sont souvent lésées. La thèse de Florine Siganos démontre qu’en trente ans la situation s’est améliorée, mais il reste encore beaucoup à faire, dans les faits et les mentalités.

Les associations œuvrent en prison mais d’autres poursuivent leur mission au-delà des murs, jusqu’après la sortie du détenu. Certaines, comme Makadam, font même les deux. Elles permettent d’accompagner l’ex-prisonnier dans sa reprise de contact avec l’extérieur.

La priorité, c’est le logement

Nombre de détenus, quand ils sortent, sont isolés, sans logement ni travail. Les travailleurs sociaux sont souvent débordés et n’ont pas toujours le temps de suivre chaque personne comme ils le voudraient. La priorité, c’est le logement. Mais sortir de prison nécessite également un accompagnement humain, un soutien.

C’est en cela que les associations sont essentielles. Les bénévoles les aident certes dans leurs démarches administratives mais ils leur apportent avant tout de l’humain, du temps passé à découvrir de nouvelles activités, des nouveaux cercles de fréquentations. Et parfois même, de belles rencontres, comme Berthet One, qui a rencontré le dessinateur Plantu suite à sa victoire au concours du festival de BD d’Angoulême.

De nouvelles perspectives, en somme, pour ne pas repartir en prison. Wake up Café, située en région parisienne, est l’une d’elles. Il suffit de pousser la porte de leurs locaux pour palper l’ambiance. Les éclats de rire ne se font pas rares dans ces locaux à l’allure chaleureuse.

« Nous sommes dans une société où l’identité par le travail est la plus forte. Les gens pensent que quand on n’a pas de travail, on n’est rien »

Sylvie Rouxel

Tous les jours, les « wakers » – c’est le nom donné aux détenus en liberté conditionnelle et ex-détenus partagent ici leurs journées avec les membres de l’association.

Plusieurs ateliers et sorties leur sont proposées : sculpture, peinture, sorties au musée, etc. À 11 heures, c’est l’heure de la préparation du repas. Et tout le monde met la main à la pâte. Cuisiner pour vingt personnes mobilise une main d’œuvre importante et chacun le fait avec entrain et bonne volonté.

Pendant le repas, un petit toast est porté à Moussa, l’un des wakers. Il vient d’obtenir sa carte d’identité et un CDI. L’association l’a aidé dans ses différentes démarches. La fierté se lit dans les yeux de Clotilde Gilbert, la directrice de l’association.

Cet endroit permet aux détenus de ne pas être seuls et surtout de changer de cercle de fréquentations. Les wakers eux-même avouent que le fait de passer tout leur temps dans l’environnement qui étaient le leur avant la prison les aurait incité à rechuter.

Et surtout, ici, ils sont considérés comme des personnes, pas comme des détenus. La stigmatisation est très forte pour les ex-détenus dans la vie de tous les jours. Wake up Café leur permet de croire en eux.

Hors de prison, le problème est le même qu’entre les murs : les institutions n’ont pas toutes les mêmes moyens et la culture n’est pas la priorité. « Nous sommes dans une société où l’identité par le travail est la plus forte. Les gens pensent que quand on n’a pas de travail, on n’est rien », explique Sylvie Rouxel, docteure en sociologie.

Le travail des sociologues se heurte au manque de données statistiques.Il n’y a pas d’étude qui prouve que la culture serait fondamentale dans le processus de réinsertion. Le suivi des anciens détenus est interdit.

« Il n’y a aucune donnée de la part de l’administration pénitentiaire elle-même. On a l’impression que leur travail se limite à la porte de sortie de la prison », explique Corinne Rostaing. Des témoignages épars ne suffisent pas à faire état d’une généralité. Les budgets, assez maigres, sont souvent redirigés, malgré la volonté affichée de certains directeurs de prison.

Améliorer la qualité des réinsertions nécessiterait un suivi de l’entrée en prison jusqu’après la sortie. Un détenu livré à lui-même aura tendance à retourner dans l’univers qu’il connaît. L’objectif est de lui ouvrir de nouvelles portes. Certes les activités culturelles ne donnent pas forcément un métier clé en main. Mais la reconnaissance est déjà un grand pas.

(*) Ce prénom a été modifié

Flore Caron

@FloreCaron
24 ans
Passée par l’Année Spéciale de Journalisme à l’EPJT, mention presse magazine
Passionnée de musique
Rêve de radio
S’intéresse aux questions sociétales et à la culture

Marine Jamet

@MarineJm
21 ans
Passée par l’Année Spéciale de Journalisme à l’EPJT, mention presse magazine
Réalise une licence Data Infonum à San Diego (États-Unis)
Passionnée de littérature
Se destine à la presse jeunesse ou aux sujets de société

Anne-Laure Thadée

29 ans
Passée par l’Année spéciale de journalisme à l’EPJT,
mention presse magazine
Docteure en sciences exactes et leurs applications.
Spécialisée dans les sciences de la vie
et de la terre, environnement, espace, santé,
Journalisme scientifique.
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