La crise sanitaire exacerbe la précarité des pigistes radio

La crise sanitaire exacerbe la précarité des pigistes radio

La crise sanitaire exacerbe la précarité des pigistes des radios

La crise sanitaire liée au Covid-19 frappe de plein fouet les médias. Obligés d’assurer la continuité de l’antenne dans l’urgence, ils ont laissé de côté leurs petites mains, les pigistes radio. État des lieux d’une crise qui a bouleversé leur quotidien et qui les plonge dans l’incertitude.

Par Clémentine Le Ridée (texte et photos)

Marion Ferrere pige à RTL depuis cinq ans. Elle est ce qu’on appelle un « couteau suisse » : elle navigue entre les services, fait parfois de la présentation ou des flash info. Cette journaliste de 27 ans fait partie du noyau dur des pigistes RTL et n’a pas d’autre employeur. Sa quinzaine de piges par mois lui permet de gagner jusqu’à 2 000 euros. Le 16 mars, Emmanuel Macron décrète solennellement le début du confinement. Marion continue à travailler. Intensément. « J’étais en renfort au service santé car il y avait énormément de besoins », explique-t-elle.

Puis, le 4 avril, plus rien. La direction supprime les piges jusqu’à nouvel ordre, pour éviter de mettre en chômage partiel les journalistes titulaires qui, eux, récupèrent le travail des pigistes. Une décision « compréhensible » selon Marion, qui regrette cependant la brutalité du procédé. Les pigistes RTL n’ont eu aucune nouvelle de leur direction. Pas un message ni même un coup de téléphone : « Le seul lien qu’on a avec la rédaction, c’est les élus syndiqués qui se battent pour nous. »

Une façon de faire qui souligne un manque de considération pour ces pigistes réguliers qui s’investissent autant que les titulaires (de CDI) : « On a le même engagement, le même travail, c’est juste que notre statut est précaire. On l’accepte, c’est le jeu. Par contre, moralement, c’est dur. On se dit qu’en fin de compte, on ne fait peut-être pas partie de la maison alors qu’on y est tous depuis des années. »

Malgré ses cinq années d’ancienneté à RTL, Marion Ferrere n’a plus eu de nouvelles de sa direction, trois semaines après le début du confinement.

Lucide quant à l’instabilité de son emploi, Marion a mis de l’argent de côté. En attendant de pouvoir à nouveau travailler, elle tente de gérer sa frustration : « C’est comme pendant une période d’attentat. On fait aussi ce métier là pour ça : aller sur le terrain, aller informer les gens. Ne pas prendre part à ça, c’est très compliqué à gérer. »

Face à l’inaction de la direction, la société des journalistes (SDJ) de RTL a répondu à l’urgence et a mis en place une aide exceptionnelle pour ses salariés, comme l’explique l’un de ses membres, Eric Silvestro : « En quinze jours, nous avons récolté plus de 9 000 euros. Cela a été une mobilisation spontanée de la rédaction. Pour nous, c’est ça l’esprit RTL. » Une dizaine de pigistes ont pu bénéficier de cette cagnotte en attendant la reprise du travail.

Loin d’être anecdotique, la situation de Marion reflète la profonde précarité qui caractérise le quotidien des pigistes. Une précarité exacerbée par la crise sanitaire et qui touche même les journalistes les mieux installés. Qu’ils pigent pour un ou plusieurs employeurs, tous naviguent à vue.

« Variables d’ajustement des rédactions »

Le 16 mars, la France est mise à l’arrêt. Les pigistes spécialisés dans les sujets sport voient, impuissants, tomber en cascade les annulations d’événements qu’ils étaient censés couvrir. Corentin* pigeait régulièrement à RMC Sport : « Je faisais partie de ceux qui bossaient le plus. Financièrement, c’était très avantageux. » Avant la crise, il vivait confortablement avec plus de 2 000 euros par mois. Mais celle-ci lui a fait prendre conscience des inconvénients inhérents à la pige : « On n’est pas protégés comme pour un CDI. Ce qui est dur à accepter, c’est que si on ne peut plus bosser, c’est à cause d’une foutue maladie. Pas parce qu’on a fait une connerie ! » balance, frustré, le jeune homme.

« C’est lié à la crise mais aussi à une politique du groupe qui veut faire des économies. On est la variable d’ajustement. »

Martin Juret, pigiste à RMC

Bouleversant les programmes, la Covid-19 a forcé les antennes à redistribuer les rôles. À RMC Sport, tous les titulaires ont basculé vers le service informations générales. Ce qui, mécaniquement, enlève du travail aux non titulaires. Martin Juret pige pour RMC depuis deux ans. Il a vu le planning se vider au fur et à mesure : « C’est flagrant. D’habitude, trois ou quatre piges sont prévues par jour. Maintenant, c’est une par jour. C’est lié à la crise mais aussi à une politique du groupe qui veut faire des économies. On est la variable d’ajustement. »

Lui a continué à travailler pendant le confinement, mais craint d’avoir moins de chance dans les mois qui viennent : « Pour les médias qui dépendent de la pub, les revenus sont bloqués même si les audiences sont bonnes. J’hésite à contacter d’autres employeurs. On est beaucoup sur le marché pour moins de places. Même si je devais bosser ailleurs, je ne suis pas sûr de le pouvoir ! »

Laura Taouchanov, 27 ans, travaille elle aussi pour RMC. Elle a vu ses piges passer d’une quinzaine par mois à seulement cinq en mai. Elle complétait ses revenus avec quelques piges ponctuelles pour Radio Classique et France Bleu, une collaboration qui a totalement cessé aujourd’hui. La journaliste compte sur les mesures de chômage partiel, mais elles sont difficilement négociées par les représentants du personnel de RMC. En effet, si le décret du 17 avril 2020, obtenu par les syndicats représentatifs de la profession, permet aux pigistes de bénéficier du chômage partiel, son application est loin d’être automatique dans les rédactions.

Paulina Benavente, déléguée syndicale au Syndicat national des journalistes (SNJ) de RMC, raconte qu’il a fallu faire pression tout azimut, « auprès du ministère de la Culture, de la direction de RMC », pour finalement obtenir le chômage partiel pour 260 pigistes réguliers : ceux ayant effectué au moins trois piges sur les douze derniers mois, dont deux les quatre derniers mois précédant le confinement.

Cette frilosité des directions à appliquer ce décret vient d’une crainte : celle de la requalification en CDI. « Cela pose la question des contrats déguisés, poursuit Paulina Benavente. Le problème, c’est que, dans l’audiovisuel, les pigistes ont des CDD. Au bout de trois CDD, ils doivent normalement passer en CDI. Les pigistes se sont retrouvés en porte-à-faux parce qu’ils sont en CDI, mais pas reconnus. C’est tout le système qui est pourri. » À notre connaissance, RMC et Europe 1 sont les seules rédactions radio à avoir mis ses pigistes réguliers en chômage partiel.

Flirt avec

l'illégalité

Cette insécurité juridique ne date pas d’hier. Elle est encadrée par un texte spécifique à la profession de journaliste, la loi Cressard du 4 juillet 1974. Sur le papier, les pigistes sont liés par un contrat de salariat à une entreprise de presse pour la production d’un élément. Contrairement aux croyances, la pige n’est pas un statut mais bien un mode de rémunération, puisqu’une collaboration régulière équivaut à un CDI. Un élu SNJ de Radio France le confirme : « Les pigistes ont les mêmes droits en matière de protection et de Sécurité sociales, de retraite… Lorsque la collaboration cesse avec l’employeur, le pigiste a des indemnités de licenciement, tout comme un journaliste en CDI. »

Le hic ? Tout comme le décret sur le chômage partiel, cette loi n’est pas appliquée partout. La mauvaise volonté de certaines antennes est facilitée par le manque d’information des pigistes qui « ignorent leurs droits », selon Marie Luff, secrétaire de l’association Profession : pigiste.

Cette dernière effectue un immense travail de pédagogie et son site regorge d’informations pratiques. Récemment, un onglet « Covid-19 » s’est ajouté à celui sur la réforme du chômage. Plus que jamais, l’association souhaite une application uniforme de la législation pour que personne ne soit laissé sur le bord du chemin : « Les pigistes sont les premières victimes du confinement, mais des mesures sont mises en place par des associations, des syndicats… Il faut rester pugnace », conseille Marie Luff.

Un timing désastreux pour les jeunes pigistes

Si la situation demeure complexe financièrement et moralement pour les pigistes qui ont des employeurs stables, elle l’est davantage pour les journalistes débutants. Bien souvent, ils totalisent un nombre insuffisant d’heures pour percevoir les allocations chômage. Beaucoup nous ont confié leurs craintes face à l’avenir et leur frustration quant aux occasions manquées.

Matthieu Message n’a plus aucune pige depuis le début du confinement.

Matthieu Message, 27 ans, jonglait entre RMC, BFM et les antennes de Radio France. Pendant le confinement, aucune n’a fait appel à lui malgré ses relances. La crise l’a surtout privé d’une belle opportunité : « Je devais faire les journaux dans la matinale du 5/7 à France Inter en avril et en mai. »

Tout comme Matthieu, Loïc Bongeot se faisait sa place à France Bleu Auxerre avant que la Covid-19 ne frappe. Après quelques piges en février, tout s’est arrêté. Matthieu et Loïc sont dans un entre-deux : ils n’ont pas suffisamment pigé pour bénéficier des mesures d’indemnisation. Une fracture se dessine alors entre les pigistes déjà précaires avant la crise et ceux mieux installés. 

S’ils ne travaillent pas pendant le confinement, les pigistes réguliers de Radio France perçoivent une indemnité dont le montant correspond à la moyenne de leurs revenus de septembre à février. C’est le cas d’Antoine Martin, spécialisé dans le sport. Le jeune homme de 25 ans pigeait pour Canal+ en plus de Radio France et gagnait auparavant 2 200 euros nets par mois. Il n’avait pas vraiment pris conscience des inconvénients de la pige : « On est un peu des marionnettes. On est un métier à risque mais je prenais ça sur le ton de la rigolade. Ça me donne vraiment envie d’avoir un contrat. » Grâce à l’indemnisation de Radio France et aux allocations chômage, Antoine garde la tête hors de l’eau.

« On est un peu des marionnettes. On est un métier à risque mais je prenais ça sur le ton de la rigolade. Ça me donne vraiment envie d’avoir un contrat. »

Antoine Martin, journaliste sportif

Même si ce dispositif ne s’applique pas à tous, la SNJ se félicite de sa mise en place : « Il fallait assurer la continuité de l’antenne et les conditions de sécurité sanitaire pour les titulaires qui continuaient de venir en station. Il fallait d’abord gérer l’urgence, puis dans un second temps, les questions liées aux ressources humaines. Ce système est le meilleur, il permet une continuité de rémunération. »

Quand le planning est vide et que les propositions de pige restent sans réponse, Pôle emploi est le dernier recours. Alors que certains sont inscrits depuis des années et utilisent les allocations pour combler les mois creux, d’autres ont dû s’inscrire dans l’urgence, lorsque la pandémie s’est déclarée.

C’est ce qu’a fait Clément Buzalka, sans grande conviction puisqu’il se dit être « limite au niveau des cotisations, surtout avec la nouvelle réforme ». En mars, ce journaliste de 21 ans a dû cesser de travailler pour Radio France et France Télévisions.

Il redoute le « parcours du combattant de l’inscription : quand on leur dit qu’on est pigiste, ils répondent : “C’est quoi ? Intermittent ?” Personne ne sait ce que c’est, il y a une méconnaissance qui nous dessert complètement, encore plus pendant le confinement. C’est un statut tellement à part que c’est difficile d’avoir des réponses. »

Clément Buzalka a dû s’inscrire en urgence à Pôle Emploi lorsque la crise sanitaire a commencé.

Cécile Hautefeuille, elle-même pigiste et autrice de La Machine infernale : racontez-moi Pôle Emploi (Rocher, 2017), connaît bien ces problématiques. Elle pointe du doigt un système et un langage bureaucratiques hors de portée des conseillers : « Ils doivent avaler de nouvelles réglementations constamment. Même moi, je m’arrache les cheveux sur certains points. Quand vous êtes à Pôle Emploi, vous voulez que le conseiller comprenne votre situation car c’est son travail. Mais avec le recul, il est compliqué de les blâmer. »

Elle a pour habitude de conseiller aux pigistes de se renseigner sur leurs droits et de parfaitement maîtriser le calcul des allocations. Avec l’entrée en vigueur de la réforme de l’assurance chômage en 2019, une réforme « scélérate » selon elle, qui prolonge les durées de cotisation et modifie le calcul des allocations, Cécile Hautefeuille craint que cela ne leur complique encore plus la tâche.

Face au Covid-19, chaque rédaction a réagi différemment. Certaines ont continué à faire appel à leurs pigistes, à l’instar du service reportage d’Europe 1. Mais pour nombre d’entre eux, la situation s’est brutalement dégradée. Le 20 mai, NextRadioTV, la maison-mère de BFMTV et RMC, annonçait un plan social qui prévoyait de diviser par deux le recours aux intermittents, aux pigistes et aux consultants. Une mauvaise nouvelle redoutée par nombre de pigistes. Face à l’incertitude, tous, même les mieux installés, nous ont confié leur crainte de l’avenir.

Clémentine Le Ridée

@clem_led
26 ans
Termine son Master journalisme à l’EPJT
Passée par Ouest France et Radio Phénix
S’intéresse à la politique et aux sujets de société

 

Espèce en voie d’extinction

Espèce en voie d’extinction

Pigistes

Espèce en voie d’extinction
Photo Nathanael Charbonnier/News Pictures

Entre crise de la presse et employeurs peu scrupuleux, les journalistes sont de plus en plus nombreux à exercer sans carte de presse. Enquête sur une profession fragilisée.

Par Alice KACHANER

Avec toute cette paperasse administrative, Alexandre a du mal à s’y retrouver. Il y a le classeur bleu pour les piges et le rouge pour ses autres collaborations : « J’essaye d’être rigoureux dans ma comptabilité, mais je suis sûr que j’ai déjà dû payer des charges salariales en double », se plaint le trentenaire. Auteur, micro-entrepreneur, pigiste, Alexandre a toutes les casquettes, sauf celle de journaliste professionnel. Pourtant, il est diplômé d’une école de journalisme et son activité professionnelle consiste à rédiger des articles pour différents employeurs reconnus comme agences ou entreprises de presse. Il effectue un travail journalistique : chercher de l’info, la vérifier, la contextualiser, la synthétiser. Il en vit assez pour se dégager un SMIC par mois. « Je ne peux même pas changer de métier, je ne sais faire que ça », ironise-t-il, un brin résigné.

 

Comme beaucoup, Alexandre fait partie de ce que Jean-Marie Charon, sociologue des médias, appelle la « zone grise ». Cette zone rassemble la part cachée des personnes effectuant un travail journalistique mais qui pour autant, ne bénéficient pas du statut de journaliste ni de la convention collective qui y est attachée. En dehors des chiffres, en dehors des statistiques, Alexandre n’est pas comptabilisé parmi les 35 047 journalistes professionnels disposant de la carte de presse en 2017. Carte qu’on obtient uniquement en justifiant que plus de 50 % de ses revenus proviennent du métier de journaliste.
La précarité chez les journalistes est passée de 22,7 % à 26,2 % entre 2006 et 2017 (chiffres CCIPJ). Photo Nathanael Charbonnier/News Pictures
L’étendue de cette zone grise est difficile à déterminer du fait de la variété des profils. Alors que la mutuelle du secteur, Audiens, recense 19 067 pigistes, la Commission de la carte d’identité des journalistes professionnels (CCIJP) n’en compte que 7 745 pour l’année 2017, soit un écart de plus de 11 000 personnes. Qu’ils travaillent dans la presse écrite, le Web ou l’audiovisuel, les journalistes peuvent désormais être payés comme auteurs, auto-entrepreneurs, intermittents… Tantôt considérés comme « rédacteur d’information », tantôt comme « content manager », à chaque employeur son appellation. Impossible donc pour les organismes dont relèvent ces journalistes non encartés de fournir des données statistiques fiables.

 

Illustration Schvartz
Chiffres précis ou pas, les organisations syndicales ont le pris le poids de cette dérive. D’autant que l’érosion du nombre de cartes de presse en France se poursuit (– 6 % depuis 2009). Le contournement du statut de journaliste est donc au cœur de leur campagne de 2018 pour le renouvellement du collège journalistes de la CCIJP. « Quand un employeur recrute un journaliste en tant qu’auto-entrepreneur ou auteur, c’est une attaque très violente contre notre profession, à terme cela peut la mettre en danger », alerte Claude Cécile, secrétaire général au Syndicat national des journalistes (SNJ).

 

Le collectif Stop auto-entrepreneuriat a été crée en 2016 par le syndicat pour lutter contre cette dérive. Depuis, le téléphone sonne tous les jours pour signaler des abus et, selon Claude Cécile, ils sont de plus en plus nombreux : « Les journalistes nous appellent majoritairement quand leur collaboration cesse. C’est là seulement qu’ils se rendent compte de la catastrophe : aucune couverture sociale ni indemnités de licenciement, ni droit au chômage, ni cotisations à la retraite. » Le SNJ riposte en envoyant un courrier type aux employeurs : « Nous leur rappelons le code du travail et les condamnations encourues. Nous leur laissons un mois pour rentrer dans les clous, après quoi nous alertons l’Urssaf et l’inspection du travail. »

Salariat déguisé

Car la loi Cressard qui date de 1974 est très claire à ce sujet, un journaliste est présumé salarié dès lors qu’il travaille pour une entreprise de presse qu’il soit mensualisé ou non. Autrement dit, un journaliste est par définition salarié et un employeur qui recrute un journaliste en tant qu’auto-entrepreneur ou un autre statut peut encourir jusqu’à trois ans d’emprisonnement et une amende de 45 000 euros pour délit de travail dissimulé. « Il faut pouvoir prouver le lien de subordination entre les deux acteurs. Quand le journaliste répond à des horaires, des instructions précises, un calibrage, un angle et est contraint d’accepter le tarif des commanditaires, on peut considérer qu’il s’agit de salariat », argumente Claude Cécile. Le Figaro a ainsi été condamné par la Cour de cassation en avril 2017 pour travail dissimulé pour l’emploi de 15 contributeurs de son site Evene. Une première pour une entreprise de presse.

Malgré ces sanctions, de nombreuses sociétés continuent d’imposer à leurs rédacteurs le statut d’auteur ou d’auto-entrepreneur. Laurent, journaliste pour un magazine spécialisé dans la santé, raconte que c’est au bout d’un an de piges que l’entreprise l’a incité à créer son statut d’auteur auprès de l’Agessa (Association pour la gestion de la Sécurité sociale des auteurs) : « Mon rédacteur en chef m’a dit : “ On a des problèmes budgétaires, soit on diminue le tarif de tes piges, soit on te paye en droits d’auteurs. ” Je n’avais pas le choix. »

 

Illustration Schvartz
Car en contournant le salariat, l’employeur réalise des économies conséquentes. Pas ou peu de charges salariales, pas de prime d’ancienneté ni de congés payés… Par exemple: une pige de 100 euros brut coûtera en réalité 159 euros à une entreprise de presse en règle. Mais si cette pige est payée en droits d’auteurs, elle ne lui coûtera que 111 euros. Enfin, si le statut d’auto-entrepreneur est imposé, c’est le journaliste seul qui assume les cotisations patronales à reverser à l’Urssaf : coût de la pige pour le journal 100 euros. C’est pourquoi, le SNJ milite pour que les sociétés frauduleuses inscrites au registre de la CPPAP (Commission paritaire des publications et agences de presse) ne bénéficient plus des aides de l’État à la presse.

Les caisses sont vides

Reflet d’un secteur en crise, les entreprises peinent à séduire les annonceurs. Les recettes publicitaires générées par la presse écrite papier se sont encore effondrées de 7,4 % entre 2016 et 2017. Les revenus étant désormais captés par les géants du web, Google et Facebook. Selon Nathalie Laville, en charge du recrutement des rédacteurs d’un tout jeune magazine, Les Français de l’étranger, les entreprises n’ont plus le choix : « C’est très désagréable pour moi de proposer à un journaliste d’être payé à la facture, mais les petites structures n’ont pas les moyens de se payer des rédacteurs salariés. Sans allègements des cotisations, le magazine ne pourrait pas exister. »

 

Les recettes publicitaires de la presse magazine représentent 730 millions d’euros en 2017. Soit une chute de 11,4 % en un an. Photo : LC

Le contournement du statut a lieu également dans des journaux bien installés. En PQR, il est fréquent que les employeurs entretiennent le flou quant aux tâches dévolues aux correspondants locaux de presse (CLP). Un statut distinct du journaliste, car l’activité de CLP ne peut en aucun cas être une activité professionnelle principale. « A Nice-Matin, de nombreux départs à la retraite ne sont pas remplacés. Pour l’entreprise, c’est tentant de faire glisser des correspondants sur des postes de professionnels », relate Rodolphe Peté, délégué du personnel du groupe de presse azuréen. Ainsi peut-on croiser Bastien quotidiennement à la rédaction d’Antibes, où il écrit et met en page ses articles à son bureau. Il est en charge de l’intégralité des pages sport mais est auto-entrepreneur.

 

A la fin de ses études à l’Ecole de journalisme de Nice, il a dû créer une société pour pouvoir facturer son travail. « Plus je bosse et plus je gagne, c’est ça qui est stimulant. Les bons mois je peux toucher jusqu’à 2 300 euros et les mois creux, en été, c’est plutôt autour de 600 euros. C’est une bonne situation quand on commence dans ce métier », s’enthousiasme-t-il, peu au fait de ses droits. « Un journaliste doit être conscient de ses qualités, de sa force, et doit exiger d’être rémunéré en pige. C’est important pour défendre la profession. Sans quoi, une sous-catégorie de journalistes risque de se développer », met en garde Claude Cordier, président de la commission de la carte de presse.

Concurrence déloyale

Une vision partagée par Eglantine, pigiste par choix. « Cela peut paraître narcissique, mais j’ai fait cinq ans d’études. Je tiens à mon statut. N’importe qui peut créer une micro-entreprise », justifie la jeune femme qui refuse systématiquement toute collaboration en dehors de la convention collective. Le contournement du statut entraîne indirectement une concurrence entre les entreprises, celles qui respectent le Code du travail et celles qui l’enfreignent mais aussi une concurrence entre journalistes. Les organisations syndicales constatent une diminution du volume de piges, « une conséquence indirecte de la rémunération à la facture », analyse Lucie Tourette, co-présidente de l’association Profession pigiste.

« Il ne faut pas lancer la pierre aux journalistes qui acceptent ces conditions de travail, ils ne sont pas responsables de cette dérive », ajoute-t-elle. Sandrine Chesnel, l’administratrice du groupe de parole de l’association sur Facebook conseille régulièrement les pigistes qui commencent leur carrière. « Pour beaucoup, la carte de presse ne sert à rien. Les jeunes générations méconnaissent leurs droits », constate-t-elle en s’interrogeant sur la responsabilité des écoles de journalisme.

 

Déontologie en danger

Et pourtant la carte de presse est inhérente au statut même de journaliste professionnel. « Les intérêts moraux y vont de pair avec les intérêts matériels » déclarait en 1935, Emile Brachard, le rapporteur de la loi définissant le métier de journaliste. Conscient à l’époque, qu’un journaliste précaire pouvait être plus influençable. « Un auto-entrepreneur ne peut pas invoquer la protection des sources ni refuser de rédiger des publi-reportages », s’inquiète Claude Cécile du SNJ. Le mouvement de paupérisation des journalistes a des conséquences sur la qualité de l’information produite et son indépendance. Un phénomène qui s’accentue avec l’évolution du paysage médiatique où la tendance est à la concentration des différents médias aux mains de quelques financiers.

 

La carte de presse a été créée en 1935 pour donner un statut professionnel aux journalistes. Elle n’est toutefois pas obligatoire pour exercer le métier. Photo LC
Le rachat en 2014 de dix magazines appartenant à Lagardère par le groupe digital, Reworld Média, en est un exemple frappant. Son P-DG, Pascal Chevalier, revendique d’ailleurs ne pas être à la tête d’un groupe de presse. En acquérant, entre autres, Auto-Moto, Be, Gourmand, Maison&Travaux, son objectif n’est pas de remettre des rédactions à flot mais de créer des « marques médias », c’est-à-dire des supports attractifs pour le brand content (contenu de marque) ou le native advertising (publicité native). Un modèle économique qui repose sur le développement de bases de données personnelles et la vente d’espaces publicitaires intégrés. « Pour vendre un nouveau modèle de voiture, un article d’Auto-Moto apporte plus de crédibilité qu’une page de publicité », explique Pascal Chevalier lors d’un entretien accordé au Journal du Net.

Une seule carte de presse dans la rédaction

Il poursuit en ajoutant : « Les journalistes ont cette capacité à raconter une histoire autour d’un produit. » Le bilan social pour les rédactions : un désastre. Jean Didier, rédacteur en chef de Maison&Travaux au moment du rachat, a vu ses équipes et son budget fondre comme neige au soleil. « Nous n’avons plus eu recours qu’à des journalistes qui facturaient leurs services. L’objectif était de faire des économies sur les frais éditoriaux », se souvient-il. Les rédactions ont peu à peu été vidées de leurs journalistes et les contenus externalisés auprès d’agences de presse et de communication.

 

Illustration Diego Aranega pour Stratégies
Laurence Vély, ancienne rédactrice en chef de Marie France, n’a tenu qu’un an et demi à son poste : « Ils sont parvenus à retirer toute l’âme du magazine. » A la tête d’une équipe de dix « chargés de contenus », des petites mains du web qui écrivent des articles à la chaîne pour alimenter le site du magazine, la rédactrice en chef était la seule personne de l’open space à disposer d’une carte de presse âprement négociée. Pour la version imprimée du magazine, son rôle consistait à jouer l’interface entre les annonceurs et une agence de presse à qui est confiée la rédaction des articles : « Je n’avais aucune prise sur le circuit de la copie ni sur le recrutement des rédacteurs. Ce qui les intéresse, c’est de concevoir un support pour vendre de la pub. Ils ne portent vraiment les journalistes dans leur cœur… », se souvient-elle encore amère, même si elle concède que cette évolution est inéluctable.

Pour Patrick Eveno, historien, les médias n’ont pas d’autre choix que de revoir leur modèle économique : « Les syndicats refusent de voir que le monde change. Le statut de journaliste est complètement exorbitant et obsolète. Il aurait dû évoluer il y a dix ans. » Le système de sous-traitance risque encore de se développer. Reworld Média est actuellement en bonne position pour racheter le groupe Mondadori (propriétaire de Grazia, Closer et Science&Vie).

Pendant ce temps, Laurence Vély a décidé de prendre un nouveau départ après l’une des expériences les plus difficiles de sa carrière. Elle vient de créer Déviations, un média en ligne où témoignent des hommes et des femmes qui braquent leur volant pour se réorienter. Des quêtes de sens, des changements de vie radicaux pour se recentrer sur l’essentiel. Beaucoup deviennent prof de yoga ou exercent une activité en lien avec la nature. Vous ne serez pas étonné d’apprendre que parmi eux, elle a rencontré beaucoup de journalistes.

« Peu d’entreprises de presse respectent
le code du travail »

Le statut des journalistes est fragilisé par les successives réformes du Code du travail. Rencontre avec Me Ilic, avocat spécialisé dans le droit du travail.

Zoran Ilic collabore régulièrement avec le SNJ pour faire valoir les droits des journalistes. L’une de ses dernières victoires au pénal : la condamnation du groupe Le Figaro pour travail dissimulé d’une quinzaine de collaborateurs du site Evene.

Les entreprises de presse ont-elles toujours contourné le statut de journaliste ?

Zoran Ilic. Elles font preuve d’une imagination assez importante pour contourner ce statut. Ce qui était très répandu dans les années quatre-vingt-dix, c’était de proposer aux journalistes des piges sans pour autant appliquer la convention collective. Les entreprises mettaient fin à une collaboration sans préavis, ne versaient pas de prime d’ancienneté etc.

 

En février 2008, les journalistes de Prisma sont en grève pour obtenir des augmentations. Depuis le début des années deux mille, dans les rédactions, les salaires sont quasi gelés alors que le nombre d’heures de travail est en hausse et celui des pigistes en forte baisse. Photo L. C.
Le groupe Prisma presse (aujourdhui Prisma Media, NDLR) était champion toute catégorie. A ce moment-là, on a bataillé pour montrer que les pigistes étaient des journalistes comme les autres. Jusqu’au début des années deux mille, il y a eu une progression des droits attribués aux salariés rémunérés à la pige, aux journalistes précaires. Une distinction a alors été établie entre les pigistes occasionnels et les pigistes qui bénéficiaient d’une collaboration régulière et permanente. Mais depuis quelques années, j’observe un mouvement de déclin qui vient de plus en plus rogner les droits de ces mêmes journalistes. L’arrêt dit « Bayard » de 2009 en est une belle illustration.

 

C’est-à-dire ?

Z. I. Cet arrêt stipule que l’employeur n’est pas tenu de fournir au pigiste un volume constant de travail. Cela signifie que le nombre de piges d’un journaliste peut désormais varier de 35 % à la baisse sans que l’entreprise de presse ne soit inquiétée. Par exemple, si un journaliste justifie d’une rémunération de 20 000 euros par an et que, du jour au lendemain, son employeur réduit son volume de piges pour ne percevoir plus que 14 000 euros, désormais, la Cour de cassation dit « passez votre chemin, il n’y a rien à voir ».

Comment expliquez-vous ce retour en arrière ?

Z. I. Le déclin des droits des salariés est un mouvement global. Plusieurs lois ont grignoté petit à petit les droits acquis par les salariés de tous les secteurs et, par conséquent, cela touche les journalistes. Je pense à la loi Rebsamen, à la loi El Khomri et dernièrement aux ordonnances Macron. Ces évolutions législatives ont été accompagnées par les magistrats de la Cour de cassation qui, arrêt après arrêt, sont revenus sur la jurisprudence qui existait. Depuis que Jean-Yves Frouin a pris la tête de la chambre sociale de la Cour des cassation en 2014, notre justice sociale est plus clémente à l’égard des entreprises.

Cette rupture n’a-t-elle pas créé un fossé générationnel entre journalistes ?

Z. I. Oui, c’est évident. Avant les années deux mille, les journalistes recrutés avaient de bonnes chances d’être intégrés en CDI, avec application de tous les droits de la convention. Aujourd’hui, je connais très peu de journalistes qui bénéficient d’un contrat de travail lorsqu’ils commencent leur carrière. Au mieux, on leur propose des piges, mais souvent on leur propose de s’affilier à l’Agessa ou de monter une micro-entreprise. Actuellement, être journaliste est un véritable sacerdoce. Peu d’entreprises de presse respectent le code du travail.

La création en 2009 du statut d’auto-entrepreneur représente-t-elle une menace supplémentaire pour les journalistes ?

Z. I. Tant que les journalistes arrivent à vivre de ce statut – et certains parviennent à en vivre bien – ils ne vont pas engager une procédure pour requalifier leur relation de travail. C’est uniquement lorsque la collaboration cesse qu’ils prennent conscience de la catastrophe. Par ailleurs, le SNJ a mené une campagne de sensibilisation en 2016 qui semble avoir porté ses fruits. Pour le moment, je n’observe pas une recrudescence des litiges autour de ce statut, mais cela viendra sans doute plus tard…

 

L’article L. 7112-1 du Code du travail stipule que tout journaliste professionnel exerçant son métier dans une entreprise de presse est présumé salarié. Photo N. Charbonnier/News Pictures
Y a-t-il plus d’abus dans les médias en ligne que dans les médias traditionnels ?

Z. I. Oui, assurément. Les nouvelles technologies sont rarement synonymes de nouvelles méthodes de management. Ces médias cherchent à réaliser des économies à tous les niveaux. La rémunération des salariés suit logiquement ce même principe. Les coûts sont rationalisés au maximum. C’est pourquoi les journalistes, quand ils sont payés, sont le plus souvent rémunérés en droits d’auteurs, honoraires… Les médias traditionnels contournent eux aussi la convention collective des journalistes. Je défends beaucoup de dossiers de journalistes employés en CDD d’usage dans l’audiovisuel public. Les jeunes multiplient les contrats courts pendant des années et un beau jour on leur dit : « Merci, au revoir ». Je peux également vous citer le cas de photographes qui travaillaient à la pige depuis vingt-cinq ans pour l’AFP. Ils étaient missionné du jour au lendemain. Ils servaient de bouche-trous sur les tableaux de service. Ils remplaçaient au pied levé des salariés en CDI mais n’avaient droit à rien : pas de salaire fixe, pas de congés… Nous avons poursuivi l’entreprise et ils ont obtenu gain de cause.

Dans quel état d’esprit vos clients poussent-ils la porte de votre cabinet ?

Z. I. Il y a deux cas. D’un côté, il y a ceux qui sont encore en activité mais qui viennent s’informer car la situation leur est désavantageuse. Ils sont encore indécis et ne savent pas s’ils vont poursuivre en justice leur entreprise. Et puis, de l’autre côté, il y a ceux dont le contrat a été rompu. Ceux-là sont désespérés mais déterminés à agir car ils n’ont plus rien à perdre. En revanche, après la procédure, nombreux sont ceux qui sont dégoutés par la presse et changent d’orientation.

Alice Kachaner

@AKachaner
30 ans
Année spéciale à l’EPJT
J’aime la radio, la presse écrite et la photo.
Passée par Radio France, Nice Matin et le service éco du Figaro.
Passion cachée pour les faits divers, le thé vert et la gym suédoise.

 

Remerciements

Au photographe Nathanael Charbonnier pour le prêt des photographies de manifestations qui illustrent cette enquête.

Egalement aux illustrateurs Schvartz, Diego Aranega et Jerc pour nous avoir autorisés à utiliser leurs dessins.

Vous pouvez retrouver les dessins
– de schvartz sur son blog
– Diego Aranega sur sa page Facebook
– de Jerc également sur sa page Facebook, voire acquérir son recueil contenant une compilation des 40 dessins de la saison 2017-2018, toujours via sa page FB

Pour aller plus loin

Ouvrages

  • Sauvons les médias, Julia Cagé éditions Le Seuil, 2015
  • Les Médias sont-ils sous influence ? Patrick Eveno, éditions Larousse 2008
  • Journalistes précaires, journalistes au quotidien, Alain Accardo, réédition Agone 2007

Ressources web

*Données chiffrées
*Syndicats

Sites de la SNJ, SNJ-CGT, CFDT et fils Twitter de représentants syndicaux

*Législation
*Documentation
Santé : le malaise étudiant

Santé : le malaise étudiant

Le SUMPPS recensait près de 5 000 consultations en 2014 pour 24 000 étudiants inscrits à l’université de Tours. Les patients y sont accueillis du lundi au vendredi. Photo : Aimie Faconnier/EPJT.

Par manque d’argent, les étudiants sont de plus en plus nombreux à faire l’impasse sur les consultations médicales et les soins. Des aides sont pourtant mises en place par l’État et les universités. Mais sans atteindre leur but.

Par Aimie FACONNIER et Sara GUILLAUME

« SUMPPS », indique une pancarte à l’entrée du 60, rue du Plat-d’Étain, à Tours. L’hermétisme de cet acronyme oblige à préciser, en plus petit, juste en-dessous : « Service universitaire de médecine préventive et de promotion de la santé ». Le ton est donné : la prévention médicale est au cœur de l’établissement et l’objectif principal est de favoriser l’accès aux soins des étudiants. Pourtant, un rapport EmeVia-CSA (Mutuelle étudiante et Conseil supérieur de l’audiovisuel) affirme que 17,4 % des étudiants ont renoncé à consulter en 2013 (contre 15 % en 2011).

Dans la salle d’attente, deux patients seulement : l’un vient voir le dermatologue, l’autre le dentiste. Mais le Dr Émilie Arnault, la directrice du SUMPPS, affirme que la pièce ne devrait pas tarder à se remplir. « Nos pôles majeurs, gynécologie et psychologie, sont à l’étage » ajoute-t-elle en désignant le plafond de la main. Pour Katia Dubois, gynécologue, cette affluence est liée aux « préoccupations des jeunes » : « J’en vois qui souhaitent s’informer sur la contraception, le dépistage, l’interruption volontaire de grossesse… » Avant d’enchaîner sur le travail de ses confrères psychologues : « La crise touche tout le monde, surtout les étudiants qui ont du mal à boucler leurs fins de mois. Alors, les cas de déprime ne sont pas rares. »

A Tours, de la prévention, pas de prescription

Le Dr Arnault, directrice du SUMPPS de Tours. Photo : Aimie Faconnier/EPJT

Les SUMPPS sont financés par leur université et par des subventions extérieures : agence régionale de santé, conseil général… L’État leur a attribué différentes missions, obligatoires, comme les consultations gratuites et la prévention, ou facultatives, comme la création d’un centre de santé.

Celui de l’université François-Rabelais ne comporte pas de centre de santé qui permettrait aux étudiants d’obtenir une prescription. Mais le service, souligne le Dr Arnault, a passé une convention avec une soixantaine de médecins de l’agglomération : « Ces généralistes reçoivent les étudiants qui en ont fait la demande au SUMPPS. Ils leur appliquent le tarif conventionné de 23 euros, ainsi que le tiers payant et une dispense d’avance de frais. Au total, les patients n’ont que 6,90 euros à payer. » « Cette liste, regrette le médecin, ne comporte aucun spécialiste. Si les étudiants veulent consulter un ophtalmologue, par exemple, ils doivent se présenter au centre de soins Porte ouverte, situé dans le quartier du Sanitas. » Celui-ci accueille les personnes précaires.

Derrière son bureau, le Dr Dubois renchérit : « Tours est très bien doté en services de santé étudiante avec, entre autres, le Centre de planification ou d’éducation familiale, dont je m’occupe. » Ces CPEF ont un rôle préventif : ils conseillent et informent les patients sur la grossesse, la contraception mais ils ne délivrent, là encore, aucune prescription. Pourtant, le SUMPPS de Tours abrite un centre d’orthogénie et pratique l’interruption volontaire de grossesse et le dépistage.

Pas de médecins spécialistes à portée de main, un CPEF efficace mais sans lien réel avec les problèmes de santé basiques… Si le SUMPPS se veut un haut lieu de la santé étudiante avec ses nombreux dispositifs d’aide, les démarches restent complexes, surtout lorsqu’on cherche à se soigner vite.

Autre limite, ces centres de médecins préventives n’admettent que les étudiants de l’université, excluant ainsi ceux en BTS, en apprentissage, en école de commerce, de gestion, de vente… Et pourtant la fréquentation de ces filières augmente d’année en année : 9 % d’élèves supplémentaires entre 1990 et 2012, d’après l’Insee.

Hausse de la précarité

Cette tendance n’est bien sûr pas le propre de ces filières. Le nombre d’étudiants, toutes formations confondues, a progressé de 1,5 % depuis 2011. Et cela s’accompagne d’une hausse de la précarité : l’Union nationale des étudiants de France (Unef), un syndicat étudiant, a estimé qu’à la rentrée 2014, le coût de la vie étudiante avait augmenté de 2 %. Conséquence ? Des difficultés financières qui s’accentuent et qui, du même coup, peuvent bloquer l’accès à l’enseignement supérieur. « C’est un cercle vicieux, relève le Dr Dubois. Parfois, des jeunes attendent le dernier moment pour consulter. » Et de raconter : « Une fois, le Crous (centre régional des œuvres universitaires et scolaires, NDLR) nous a alerté des absences répétées d’un étudiant. Malade, il n’avait pas de quoi se soigner et ne savait rien de l’existence du SUMPPS. »

Pour la gynécologue, là est le cœur du problème : le manque de communication autour du SUMPPS à la faculté empêche les étudiants de connaître la structure, ce qui amène au renoncement aux soins. Pour Katia Dubois, la raison en est simple : « Le discours actuel n’incite pas les jeunes à s’intéresser à la santé. Certes, le SUMPPS mène des actions collectives sur Internet, notamment des campagnes de prévention et de vaccination. Mais tant qu’il ne sera pas plus connu, cela ne fonctionnera pas. »

Emmanuelle Audoux, directrice de la communication de l’université, renvoie la balle : « Le SUMPPS peut faire appel à nous. Mais on doit constater que les partenariats entre nos deux services de communication restent rares. » Il y aurait donc un réel manque de volonté de coopérer de la part du SUMPPS, que l’université ne pourrait combler : « Ils ont leur propre stratégie de communication. »

Le manque d’informations et de communication sur les SUMPPS est confirmé par Alice Brouillon, étudiante en master de psychologie de la santé et future professionnelle.

Pour aller plus loin

Baromètre Santé & Société – Europ Assistance / CSA 2013
3e Enquête nationale sur la santé des étudiants
Mutuelles étudiantes : remboursez

 

Très chère santé

Victime d’un accident de moto, Brigitte Vaamei, étudiante en BTS tourisme, ne s’est rendue aux urgences que deux ans plus tard. Quand la douleur a été insoutenable. En cause, le manque de moyens récurrent des étudiants.

Victime d’un accident de moto, Brigitte Vaamei, étudiante en BTS tourisme, ne s’est rendue aux urgences que deux ans plus tard. Quand la douleur a été insoutenable. En cause, le manque de moyens récurrent des étudiants.

Brigitte Vaamei n’a pas les moyens de consulter et recourt donc à l’automédication. Photo : Brigitte Vaamei

« Je ne vais pas payer 23 euros pour des douleurs passagères », explique Brigitte Vaamei, 23 ans, étudiante en BTS tourisme à Saint-Junien, dans le Limousin. Lorsqu’elle est malade, elle se débrouille seule. Ses parents, qui vivent à Wallis et Futuna, n’ont pas les moyens de lui payer les soins. « Nous sommes trois à faire des études en même temps en Métropole. Cela représente une charge très importante pour eux. Ils payent déjà mon loyer. »

L’étudiante ne connaissait pas le système de santé français et regrette celui de sa terre natale. Là-bas, pas de complémentaire santé ni de mutuelle, les soins sont pris en charge par l’État. Brigitte Vaamei ne perçoit ­aucune bourse. Les fins de mois sont tendues « Je paye d’abord mon loyer, de quoi manger et ensuite je vois ce qu’il me reste. Et parfois, c’est clair, je n’ai pas assez d’argent pour me soigner. » Comme un peu plus de 7 étudiants sur 10, elle est obligée de travailler pour s’en sortir.

Un système mal organisé

C’est quand elle a eu 20 ans que la ­situation s’est tendue. A cet âge, l’étudiant n’est plus couvert par la Sécurité sociale de ses parents et doit souscrire obligatoirement à la Sécu étudiante. La jeune femme n’a pas les moyens de payer la cotisation et décide alors de s’en priver durant un an. Son frère Adam l’a aidée : « Au lieu de m’acheter des vêtements, je lui donnais de quoi aller chez le médecin si ça n’allait vraiment pas. Et cela nous évitait d’inquiéter nos parents à l’autre bout du monde. » Après une année de véritable galère, la jeune Wallisienne s’installe chez son compagnon. C’est lui qui prend en charge ses frais d’affiliation à la Sécurité sociale étudiante, lui permettant d’être en règle.

Victime d’un accident de moto il y a deux ans, Brigitte Vaamei souffre aujourd’hui de douleurs aux cervicales. « Je ne pouvais pas me permettre d’aller voir un spécialiste ni d’avancer les frais. » La faute, selon elle, aux délais de remboursement de sa mutuelle. Ceux-ci s’allongent de plus en plus, d’après un rapport de la Cour des comptes qui date de 2013.

Pas d’argent, pas de lunettes

Et ce n’est que récemment qu’elle s’est rendue aux ­urgences, car les douleurs étaient trop fortes. « J’ai attendu que cela s’aggrave pour y aller. Mais je me suis mise à pleurer quand j’ai vu toute la batterie d’examens que je devais passer », raconte-t-elle. Après le remboursement de la Sécu, il lui serait resté à charge pas moins de 70 euros. Beaucoup trop cher. « Je ne les passerai pas, ­conclut-elle. Je n’en ai tout simplement pas les moyens. »

Et ce n’est pas la première fois que la jeune Wallisienne joue les prolongations. Ses lunettes à monture noire, épaisse et carrée, qu’elle porte depuis un an, elle a peiné à se les payer. Astigmate, elle doit consulter un ophtalmologue au moins une fois par an. Mais en 2012, elle cesse ses visites durant deux ans, faute d’argent là encore. L’état de sa vue se dégrade progressivement, entraînant de forts maux de tête. « La situation devenait trop critique. Je n’arrivais pas à suivre les cours correctement. Je n’y voyais rien. Alors j’ai fini par me rendre chez l’ophtalmologue et chez l’opticien. » Elle a dû débourser 60 euros, une somme considérable pour elle.

L’alternative : l’automédication

Quand budget est restreint, la santé passe le plus souvent après tout le reste. « Je ne vais pas chez le médecin lorsque la fin de mois est dure et que je n’ai qu’une angine ou mal au ventre. »
Se soigner devient une question de débrouille. Brigitte Waamei recourt à l’automédication, comme de plus en plus d’étudiants aujourd’hui. « Généralement, j’achète des médicaments homéopathiques à base de plantes, ils sont moins chers. »

« Une fois, Brigitte est venue me demander des médicaments contre les brûlures d’estomac. Apparemment, les fins de mois étaient difficiles mais je lui ai expliqué que, hélas, il m’était interdit de lui fournir des médicaments de ce type », se rappelle Erika Castaing, l’infirmière scolaire de l’établissement.  Sa camarade de classe, Kaupe, affirme : « Je comprends les difficultés de Brigitte. J’ai les mêmes problèmes. Elle m’a permis d’en parler. Donc on s’entraide. »

Venant d’un territoire d’outre-mer, où l’organisation est différente, il lui a fallu longtemps pour découvrir les structures de santé universitaires, sauf celle du planning familial. Malgré ses difficultés financières, Brigitte Vaamei rappelle sans rougir que son « train de vie n’est pas une honte. »

Emilie Arnault, directrice du SUMMPS souhaite apporter des précisions (en gras ci-dessous) face à ce qu’elle qualifie « d’inexactitudes et de fausses informations », dont « les plus flagrantes » :

« Ces CPEF ont un rôle préventif : ils conseillent et informent les patients sur la grossesse, la contraception mais ils ne délivrent, là encore, aucune prescription. Pourtant, le SUMPPS de Tours abrite un centre d’orthogénie et pratique l’interruption volontaire de grossesse et le dépistage. »

Le CPEF a un rôle préventif et curatif, bien sûr que nous délivrons dans ce cadre des prescriptions. Le SUMPPS n’abrite pas de centre d’orthogénie et ne pratique pas l’IVG: il s’agit du CHU !

« Pas de médecins spécialistes à portée de main, un CPEF efficace mais sans lien réel avec les problèmes de santé basiques… Si le SUMPPS se veut un haut lieu de la santé étudiante avec ses nombreux dispositifs d’aide, les démarches restent complexes, surtout lorsqu’on cherche à se soigner vite. »

Le SUMPPS propose des consultations de spécialistes, s’il y a urgence les étudiants sont adressés rapidement soit en interne soit vers des partenaires extérieurs. [En quoi ces démarches seraient-elles] « complexes »?

« Autre limite, ces centres de médecines préventives n’admettent que les étudiants de l’université, excluant ainsi ceux en BTS, en apprentissage, en école de commerce, de gestion, de vente… Et pourtant la fréquentation de ces filières augmente d’année en année : 9 % d’élèves supplémentaires entre 1990 et 2012, d’après l’Insee. »

En effet, mais pour la simple raison que l’université paye pour les étudiants de l’université. Nous pouvons, moyennant une convention, donc un financement, recevoir les étudiants d’écoles privées, c’était le cas avec l’ESCEM, qui [a] fait le choix de stopper ce partenariat. Quant aux BTS, […] ils dépendent de l’éducation nationale donc de la santé scolaire et ont donc accès aux infirmiers et médecins scolaires du département.

« Emmanuelle Audoux, directrice de la communication de l’université, renvoie la balle : « Le SUMPPS peut faire appel à nous. Mais on doit constater que les partenariats entre nos deux services de communication restent rares. » Il y aurait donc un réel manque de volonté de coopérer de la part du SUMPPS, que l’université ne pourrait combler : « Ils ont leur propre stratégie de communication. » »

[…] Nous sommes bien au courant du problème de communication et on s’emploie depuis 2 ans à améliorer cela, il n’ y a aucun manque de volonté de coopérer de la part du SUMPPS, nous sollicitons au contraire très souvent le service de communication, qui ne peut répondre à l’ensemble des demandes de l’université, tant ils en reçoivent.[/su_note]

Ils aident les précaires les plus âgés

Ils aident les précaires les plus âgés

La bonne humeur de Jean-Marie Lemaire, de Françoise Beaufort et de Brigitte Van Oostende, trois bénévoles des Petits Frères des pauvre,  fait merveille auprès des seniors. Photo : Flora Battesti/EPJT

Les personnes âgées sont de plus en plus nombreuses à souffrir d’isolement et de précarité, deux phénomènes étroitement liés. Pour elles, des associations et des travailleurs sociaux se mobilisent. Leur objectif est de proposer un accompagnement qui crée du lien social. Parmi ces associations, les Petits Frères des pauvres et ses 80 bénévoles.

Par Flora BATTESTI et Thibaut ALRIVIE

Le local tourangeau de l’association des Petits frères des pauvres n’attire pas vraiment le regard. Situé au bord d’une route quelconque, il est coincé entre des habitations et un garage. On remarque à peine la devise inscrite sur la ­façade : Les fleurs avant le pain. « Elle exprime la chaleur et le soutien moral que l’on souhaite apporter aux personnes âgées et isolées les plus pauvres », ­explique Jean-Marie Lemaire, bénévole de l’association.

À l’intérieur, les murs jaunes du local sont couverts de poèmes écrits par les personnes âgées et de photos souvenirs. Celle des bons moments partagés ici. La mission des Petits Frères des pauvres est de briser la solitude des personnes âgées isolées. Une solitude engendrée, le plus souvent, par un manque de moyens matériel et/ou financier. Si on en croit un rapport de la Fondation de France de 2014, la solitude est en hausse en France toutes générations confondues. Mais les 75 ans et plus sont les plus touchés : ils seraient un sur quatre à vivre seuls, soit près d’un tiers des personnes souffrant d’isolement.

Retisser des liens

« Très souvent, la mort du conjoint, la perte d’autonomie ou l’éloignement de la famille entraînent les personnes âgées dans la solitude, note Amélie Picard, assistante sociale. Et bien souvent, les problèmes financiers s’accumulent car seules, elles disposent de moins de ressources. » La pauvreté des seniors s’accroît avec l’âge. En Indre-et-Loire, 10,4 % des personnes âgées de 75 ans et plus vivent en dessous du seuil de pauvreté (fixé à 977 euros) contre 7,5 % des 60 à 74 ans, selon l’Insee.

En situation de détresse, les personnes âgées ont tendance à s’enfermer chez elles et perdent peu à peu le contact avec le monde extérieur. Il est important de couper avec ces habitudes. L’association des Petits Frères des pauvres intervient alors pour amener ces personnes à renouer des liens sociaux. « Quand ils ne peuvent pas se déplacer, nous les amenons directement à l’association. Ils peuvent, s’ils le souhaitent, participer aux ateliers hebdomadaires ou aux goûters que nous organisons tous les mois », explique Jean-Marie Lemaire. Goûters et pâtisseries sont préparés dans la cuisine toute équipée située tout au fond du local. La dégustation, elle, se fait dans la pièce principale, autour de la table ronde qui occupe tout l’espace.

« Une vingtaine de personnes isolées signalées chaque année »

Si on en croit l’Insee, avec le vieillissement de la population, le nombre de retraités pauvres augmentera d’environ un tiers dans la seule région Centre d’ici 2030. « Environ une vingtaine de personnes isolées nous sont signalées chaque année. Mais seulement la moitié d’entre elles nous rejoignent », commente Jean-Marie Lemaire. Les associations sont fréquemment sollicitées par les assistantes sociales, les aides à domicile et parfois les familles trop éloignées pour être suffisamment présentes auprès de leurs anciens.

« Nous nous adressons surtout aux personnes qui possèdent un domicile mais ne paient pas d’impôts », explique Brigitte Van Oostende, elle aussi bénévole des Petits Frères. Afin de vérifier que la personne répond aux critères définis, les bénévoles effectuent d’abord des visites à domicile. « Il arrive que la situation ne soit pas celle que l’on nous a décrite », poursuit Brigitte Van Oostende. Les seniors peuvent en effet bénéficier de suffisamment de ressources ou alors être soutenues par des membres de leur famille présents sur place. « Nous devons nous en tenir à nos critères car nous ne pouvons pas aider tout le monde », concède la bénévole.

« La précarité aggrave leur état psychologique »

Les cas les plus graves – les grands précaires, les personnes souffrant de dépression chronique – ne peuvent être gérés par l’association. D’autres structures prennent alors le relais, comme l’équipe mobile psychiatrie précarité et exclusion de Tours (EMPPE) dont la permanence est hébergée à l’hôpital Bretonneau. Cette prise en charge est importante car « la dépression des adultes les plus âgés est le trouble psychiatrique le plus fortement associé au suicide et aux tentatives », pointe une étude menée en 2010 par le Comité national pour la bientraitance et les droits des personnes âgées (CNBD). Elle démontre aussi que « les principaux facteurs sont le désespoir, le vécu d’isolement, ainsi que la mauvaise condition physique et la précarité financière ». Les suicides des 85-94 ans représentaient 40 % des suicides, conclut le CNBD.

« La précarité aggrave l’état psychologique des seniors », constate Bruno Miglioretti, infirmier en psychiatrie au sein de l’EMPPE. Un événement tragique peut faire resurgir des épisodes traumatisants et refoulés de l’enfance ou de l’adolescence et conduire les personnes âgées dans une situation de détresse psychologique extrême. Le plus souvent, les seniors auprès desquels intervient l’EMPPE possèdent un appartement insalubre, sans chauffage ni électricité. « Ils deviennent incapables de gérer leurs revenus et accumulent les dettes car ils ne savent plus comment payer leurs impôts par exemple », explique Amélie Picard

Au local des Petits Frères des pauvres, Brigitte Van Oostende, elle, n’a jamais eu à traiter de cas aussi extrême. « Mais si cela devait arriver, nous savons à qui nous devons faire appel ». Puis, dans un sourire, elle regagne la cuisine pour préparer l’atelier pâtisserie du mercredi.

Pour aller plus loin

Les raisons de la précarisation des personnes âgées
Monalisa, un charte contre la précarisation des personnes âgées
Même pas vieux. Le numéro d’Innova dédié aux seniors

« Il a fallu vivre, seule »

Odette a 72 ans. Depuis la mort de son mari, elle vit seule et isolée. Avec ses maigres pensions de retraite, elle a du mal à joindre les deux bouts.

Chaque matin, derrière les rideaux de la fenêtre de sa cuisine, Odette, cheveux blanc et frêle silhouette, guette l’arrivée du facteur. Elle attend avec impatience son journal, ce lien indispensable avec le monde extérieur et les actualités locales : « J’aime bien savoir ce qui se passe près de chez moi, mais aussi à l’étranger. Et, quand on vieillit, c’est important de stimuler son cerveau », dit-elle avec malice.

Odette touche de toutes petites pensions pour un montant total de 763 euros. Le moindre grain de sable, et c’est la catastrophe. Photo : Thibaut Alrivie/EPJT

Elle se remémore sa jeunesse en feuilletant un vieil album de photo. Elle s’amuse de son ancienne beauté. Mais un voile de tristesse obscurcit ses yeux lorsqu’elle évoque son époux décédé il y a dix ans, à l’aube de sa retraite. « Il n’a pas eu le temps d’en profiter. Vous savez, après plus de quarante ans en couple, être seule, c’est dur. » La solitude, Odette la côtoie chaque jour. Elle n’a pas d’enfant, pas de famille, juste « quelques copines » avec lesquelles elle aime se promener dans leur petit village situé à proximité d’Aurillac, dans le Cantal.

Des difficultés financières imprévues

Mais ce plaisir est devenu rare à cause de son genou qui la fait souffrir. Ces derniers mois, les visites des amies se sont espacées. Odette s’est enfermée un peu plus chez elle. Elle tait sa souffrance, allume la radio ou la télévision pour sentir une présence. Depuis le mois de janvier, l’épicier de la commune voisine a cessé sa tournée quotidienne. Pas assez rentable. Un coup dur supplémentaire pour Odette qui doit donc se rendre à pied à la superette la plus proche, à 1 kilomètre de chez elle. Heureusement, elle peut compter sur son aide ménagère. « Quand j’ai du temps, je l’amène faire ses grosses courses. Ça lui fait moins de poids à porter et moins de marche », explique-t-elle.

C’est avec pudeur qu’Odette aborde ses difficultés financières, rencontrées en septembre dernier. Elle a été obligée à solliciter l’aide du service social. Ce qu’elle a fait avec réticence. « Pour les personnes âgées, c’est humiliant de pousser la porte de notre service. Odette a attendu le dernier moment pour nous appeler. Et elle ne l’a fait que sur les conseils et l’insistance d’un voisin », confie son assistante sociale.

« J’avais honte »

Depuis des années, Odette perçoit plusieurs pensions pour une somme totale de 763 euros par mois. Revenu majoré d’un montant de 380 euros dû à une cotisation faite par le passé : elle avait mis de côté une part de ses salaires très faibles lorsqu’elle faisait des ménages ou le service en restauration. Un jour, le versement de cette majoration a subitement été suspendu. La caisse de retraite l’a même menacée de poursuites judiciaires si elle ne remboursait pas les sommes déjà versées. Après de nombreux courriers et appels téléphoniques, elle a ­découvert avec stupéfaction qu’elle était victime, comme une centaine d’autres pensionnés d’Auvergne, d’une erreur administrative. Il a fallu six mois pour qu’elle puisse enfin percevoir à nouveau ce qui lui était dû ainsi qu’un rappel des sommes non versées.

« En attendant, il a fallu vivre. Mes revenus étaient inférieurs à mes charges. Il fallait choisir entre manger ou payer mes factures. J’avais honte », lâche-t-elle. Chaque mois, elle a dû avoir recours à  l’aide alimentaire régulière. Elle a également reçues des aides financières ponctuelles. Des aides salvatrices mais insuffisantes face aux dettes accumulées. Aujourd’hui, quand elle a réglé l’ensemble de ses charges courantes, il ne lui reste qu’un peu moins de 350 euros pour ses besoins courants de première nécessité. Un solde qui s’amoindrit chaque année car elle constate avec résignation que tout augmente, surtout le gaz qui représente une charge de plus en plus difficile à assumer dans une région où l’hiver est long et rigoureux.

Trouver du réconfort auprès des bénévoles

On sonne à la porte. René, son voisin, entre sans attendre l’invitation. Chez Odette, la porte n’est jamais fermée à clef la journée. Il s’arrête quelques instants pour boire un café. Ils ont passé un accord qui les satisfait tous les deux. Odette dispose d’un petit jardin dont elle ne peut plus s’occuper. Lui, jeune retraité, est ravi de lui donner un coup de main. Odette récolte ainsi avec plaisir des fruits et des légumes qu’elle partage avec René : ­tomates, carottes, salades, haricots verts…

Solitude, isolement et précarité sont autant de maux qui peuvent assombrir l’horizon d’Odette. Mais dans l’adversité, elle a trouvé du réconfort chez les bénévoles de la Société Saint-Vincent-de-Paul et, désormais, chaque semaine, elle participe à des rencontres intergénérationnelles. Ce sont les enfants qui lui redonnent le sourire.

Les étudiants de l’EPJT ont demandé aux Tourangeaux quelles sont, à leur avis, les personnes les plus touchées par la solitude et la précarité. En tête des réponses, les personnes âgées et les jeunes.