Au Québec, les non-francophones survivent

Au Québec, les non-francophones survivent

« Ici, c’est le Québec. Tu parles français ou tu dégages ! » C’est par ces mots que Travis Fisher a été accueilli à Québec, il y a de cela cinq ans. Il faisait ses courses dans une épicerie. « Je ne comprenais pas le prix car la caissière me le disait en français, explique-t-il. Quand je lui ai dit pour la deuxième fois que je ne parlais pas français, c’est ce qu’elle m’a répondu. En anglais. » Un accueil digne des hivers ici. Glacial. Bienvenue au Québec, province du Canada. Seule langue officielle : le français. Pourtant, parmi les 8 millions d’habitants que compte la province, plus de 5 % ne le parlent pas un mot de la langue (Statistiques Canada, 2011). Quelque 450 000 personnes sont dans cette situation. Et pour eux, la vie est tout sauf facile.

Par Aubin LARATTE (texte et photos)

Ganesh Koraginala a quitté l’Inde pour Montréal à 20 ans. Pour ses études. Quinze ans plus tard, il ne comprend le français « que si on (lui) parle lentement ». Mais lui ne le parle pas. Même chose pour sa femme, Mamatha Dindi, elle aussi originaire d’Inde. Elle est arrivée il y a trois ans avec l’anglais comme seul bagage.

À Montréal, 58 % de la population est bilingue. « Si tu es chanceux, tu peux tomber sur quelqu’un qui parle anglais », explique Ganesh. Les relations du couple avec les francophones sont très limitées et aucun n’est ami avec eux. Le père de famille, commercial, travaille exclusivement en anglais. Mamatha travaillait dans l’éducation en Inde. Elle ne peut pas travailler ici sans parler français. « Dans ce milieu, on recherche souvent des bilingues anglais-français, explique-t-elle. Les opportunités pour moi sont très réduites. » En attendant, elle s’occupe de leur fille, née ici il y a dix-neuf mois. D’ici quelques années, elle fréquentera l’école et suivra ses cours en français, comme l’y oblige la loi.

Le français en danger ?

En quinze ans, Ganesh aurait pu apprendre le français. « J’ai eu quelques cours, explique-t-il. Au fil du temps, je n’ai été entouré que de gens parlant anglais. Mes cours étaient en anglais. Mes amis parlaient anglais. Je faisais mes courses en anglais… J’ai perdu le peu de français que j’avais. Et, depuis, je vis ici en ne parlant qu’anglais. »

À Montréal, il n’est pas rare d’entendre « bonjour, hi » (prononcez aïe) ou « suivant, next » dans les magasins. « Il suffit que l’on commence à parler anglais et les gens en face de nous se mettent à parler anglais », explique Mamatha. Quelques fois, c’est pour les francophones que la situation se durcit : impossible de trouver un interlocuteur en français.

À Montréal, il est particulièrement facile de vivre tout en parlant anglais.

Parce qu’on peut y vivre en ne parlant qu’anglais, Montréal est pour certains le symbole d’une menace. Celle de la disparition du français au profit de l’anglais. C’est le credo du Mouvement québec français (MQF), une organisation qui défend et promeut l’utilisation du français dans la province. Éric Bouchard en est le directeur : « On n’a plus besoin de convaincre quand on dit que Montréal s’anglicise : ça s’entend, ça se voit. Notre crainte, aujourd’hui, c’est que le français devienne ici une langue parmi d’autres, voire devienne minoritaire. » « Montréal est le nœud de notre travail, c’est ici qu’on travaille en majorité, admet Jean-Pierre Leblanc, porte-parole de l’Office québécois de la langue française (OQLF). En vérité, la situation du français au Québec est bonne. »

Des revendications anglophones

L’OQLF est né des revendications nationalistes québécoise au début des années soixante, pendant la Révolution tranquille. Il a alors pour mission d’accompagner le développement du français. Ce qu’il fait toujours aujourd’hui en proposant des appellations : le « black friday » devient le « vendredi fou », le « selfie » est remplacé par l’« égoportrait » et le « week-end » par la « fin de semaine ».

Avec l’instauration de la Charte de la langue française en 1977, l’OQLF reçoit une nouvelle mission : celle de faire en sorte que ce texte, aussi connu sous le nom de la loi 101, soit respecté à tous les niveaux.

« Le français doit être la langue commune dans l’espace public »

Éric Bouchard (MQF)

Aujourd’hui, l’existence de l’OQLF est remise en question. Une pétition, lancée au début de l’année 2016, pour demander sa fermeture compte plus de 21 000 signatures. C’est la revendication de l’association ironiquement appelée Office québécois de la langue anglaise (OQLA). « L’office n’est rien, il ne sert à rien, c’est une perte d’argent », explique Harold Staviss, avocat, membre de l’OQLA et activiste en faveur de « plus d’anglais » au Québec et surtout à Montréal. « Il faut que Montréal s’adapte à sa population dont une partie parle anglais. Il faut donc que la présence de l’anglais soit en conséquence », défend-il. Harold Staviss fait notamment pression sur les commerçants pour que leurs enseignes et leurs publicités soient en anglais. Si la loi oblige à une prédominance du français, elle n’interdit pas la présence de l’anglais. Récemment, l’avocat a lancé une pétition demandant que les panneaux routiers soient bilingues.


L’isolement dans les campagnes

Plus au nord, à trois heures de Montréal, Québec, la capitale-nationale. Les non-francophones y ont le blues. Ici, ils ne représentent que 0,4 % de la population (dont 7 % ne parlent pas du tout anglais). Seulement trois habitants sur dix sont bilingues. Cela crée inévitablement des problèmes. Mary McGraw, 35 ans, originaire de Chicago, s’est installée à Québec en juillet dernier avec son mari, bilingue, et son fils. « Ça peut être difficile quelques fois. On se sent rapidement isolée et seule », admet-elle. Jenny Dee a quitté l’Alberta pour suivre son mari militaire. En dehors de « je ne comprends pas », elle ne connaît pas un mot de français. Dans les premiers mois de son arrivée, craignant de se confronter aux locaux, elle est restée cloîtrée à l’intérieur de la caserne militaire « où tout le monde parle anglais ».

Il y a six ans, Thrish Tarmann a quitté l’Arizona avec son fils et son mari dans l’espoir d’une vie moins chère. Mère au foyer, elle parle toujours difficilement le français. « Quelques fois, j’ai l’impression qu’on me regarde de travers juste pour ça, confie-t-elle. J’ai mis beaucoup de temps à me faire des amis. » Du temps, et même plusieurs années, c’est aussi ce qu’il a fallu à Sandra Escalera pour pour tisser des liens. Originaire du Mexique, elle venue s’installer à Québec en 2010. « Les francophones détestent avoir des barrières linguistiques », expose-t-elle.

« Les choses simples deviennent de grands défis »

Travis Fisher a mal vécu l’épisode de l’épicerie. Il dresse le bilan de ses cinq années passées à Québec : « Ici, les anglophones sont regardés de haut par les francophones. On dit généralement que les Québecois sont accueillants : ce n’est pas le cas lorsque l’on n’est pas francophones. » Un anglophone confie : « On fait face à des mythes persistants. Le principal est celui qui voudrait que nous ayons de grosses fortunes. Cela fait qu’on est généralement mal perçus alors qu’on ne demande qu’à être intégrés. »

Au quotidien, ne pas parler français est un lourd handicap. « Quand tu n’es pas fluide (sic) en français, les choses simples deviennent de grands défis », explique Ariana Bond. Elle est arrivée il y a moins de deux ans des États-Unis pour vivre avec son conjoint. « Même si je parle bien français, maintenant, je ne peux pas expliquer un problème médical. Beaucoup de médecins sont bilingues, mais rarement les infirmières », explique-t-elle. Rebba Plante est arrivée en 2013 avec son mari et ses quatre enfants : « C’est mon mari qui est obligé de s’occuper de payer les factures, de faire réparer la voiture, d’organiser les travaux dans la maison et toutes les autres petites choses du quotidien. »

La majorité des personnes interrogées ne travaillent pas. Quand elle est arrivée, Jenny Dee venait de terminer des études en relations publiques. Elle a mis plusieurs semaines pour trouver un emploi. Plusieurs fois, elle a candidaté à des postes. À chaque fois, le même problème : la langue. « Quand on m’appelait, je ne parlais pas suffisamment français pour décrocher le poste », explique-t-elle. C’est finalement lors d’un cours de français qu’on lui parlera d’une entreprise qui recrute et qui n’attache pas d’importance au français. « J’ai candidaté et dès la semaine suivante je travaillais », se rappelle-t-elle.

À Québec, 0,7 % de la population ne parle pas français.

Des services publics inaccessibles

Ne pas savoir parler français, c’est aussi ne pas pouvoir accéder à tous les services. Ou alors difficilement. La Charte de la langue française oblige l’accès à tous les services en français sans exception, publics ou privés. « Si vous arrivez dans une boutique, que la personne en face de vous ne parle pas français, alors il est dans l’obligation d’aller chercher quelqu’un qui vous parlera et vous servira en français », explique le porte-parole de l’OQLF. Si ce n’est pas le cas, il est possible de porter plainte et l’entreprise risque des sanctions. Pour l’anglais, cela n’existe pas.

Nous, anglophones, nous voulons vivre au Québec. Nous acceptons de nous intégrer dans un Québec français, mais nous refusons d’être assimilés »

Sylvia Martin-Laforge

« Lors de la naissance de mon deuxième fils, à l’hôpital, je ne pouvais communiquer avec le personnel soignant sans mon mari car personne ne parlait anglais, explique Trish Tarmann. C’était frustrant. » Sandra Escalera a dû s’y prendre à deux fois pour inscrire son fils à l’école car personne ne parlait anglais. « Vous savez, à partir du moment où l’on ne parle pas français, c’est difficile d’accéder aux services auxquels on a pourtant droit », déplore-t-elle.

C’est pour cette raison que certains demandent la mise en place d’un bureau des affaires anglophones. C’est l’idée portée par le groupe de pression Quebec Community Groups Network (QCGN). Il rassemble 51 collectifs anglophones du Québec. « Ce serait un endroit où les anglophones du Québec pourrait avoir un interlocuteur, explique sa directrice, Sylvia Martin-Laforge. Ce que nous voulons, c’est avoir une représentation à l’intérieur du gouvernement provincial qui pourrait accueillir nos idées et avec qui on pourrait entretenir un dialogue. » Jusqu’à maintenant, le gouvernement s’y refuse.

Les non-francophones, les mal-aimés du Québec

La communauté non-francophone, et encore davantage la communauté anglophone car elle est mal perçue, vivent mal leur situation. Un sondage réalisé en 2014 révélait que 51 % des anglophones avaient envisagé quitté le Québec durant l’année passée. Ils étaient 11 % parmi les francophones. « Nous, anglophones, nous voulons vivre au Québec. Nous acceptons de nous intégrer dans un Québec français, mais nous refusons d’être assimilés, explique Sylvia Martin-Laforge. Nos jeunes veulent rester au Québec. Ils n’ont pas les mêmes préoccupations que leurs parents. Ils sont prêts et acceptent de travailler avec des francophones. »

« La clef pour vivre ici, c’est d’essayer de parler français : si les gens voient que vous essayez, que vous ne baissez pas les bras, alors vous voyez que ce n’est pas un lieu sans espoir, sourit Jenny Dee. Quand je vois certains non-francophones qui ont appris le français en deux ans, je me dis que dans deux ans je serai québécoise autant que je le suis dans mon cœur aujourd’hui. »

« Apprendre le français, c’est devenir québécois »

Diane Proulx ferme la porte derrière elle. Nous sommes mercredi. Il est 13 h 30. La professeure fait sonner une petite cloche en argent. Assis autour de tables disposées en U face à elle, la quinzaine d’étudiants se tait d’un coup. « Nous allons donc commencer, sourit Diane Proulx. Nous finirons à 16 heures. » Chaque jour, du lundi au vendredi, les étudiants suivent six heures de cours et d’ateliers de français. Élèves du bloc trois, ceux-là cumulent déjà plus de 300 heures de français.

Si pays d’origine, couleurs de peau et langues maternelles diffèrent, tous ont un point commun. Tous sont déjà titulaires d’un diplôme, c’est-à-dire qu’ils sont prêts à travailler immédiatement et qu’il ne leur manque que le français. Claudia Bolas, 32 ans, originaire du Brésil, a obtenu la résidence permanente en 2016 après s’être mariée avec un Canadien : « Moi, si je veux parler français, ce n’est pas pour avoir juste un travail. Je pourrais en avoir un en ne parlant qu’anglais, explique-t-elle. Je veux un bon travail. » Cette motivation est généralement la première des étudiants.

« Le français, c’est compliqué »

Diane Proulx sort d’un carton des manuels de français. Elle les distribue à chaque élève. « Prenez le livre à la page 66, lisez le texte et discutez du contenu entre-vous », enjoint-elle. Elle enseigne le français ici depuis 1979. « J’ai commencé à enseigner avant que la plupart de mes étudiants ne naissent », sourit-elle. Objet du texte ? L’engelure, fréquent lorsque les températures sont très basses. Comme au Québec. Alors que Sergio et Sandra se préparent pour une présentation orale, une conversation se crée autour du texte entre les élèves.

Hillary Paquette, au premier plan, arrive de Boston. Elle a rejoint son mari. À sa gauche, Yarina était journaliste au Venezuela. Derrière, Sergio et Adriano arrivent respectivement de Colombie et d’Espagne.

« C’est quoi les joues ? », demande Yarina, originaire du Venezuela où elle était journaliste. « C’est cette partie du visage », explique la professeure montrant ses joues. « Et le menton, c’est quoi ? », demande-t-elle auprès de la classe. Mélina, originaire de Roumanie, arrivée il y a quelques mois pour rejoindre son conjoint, le montre avec son index. Ici, la seule langue autorisée est le français. Tout autre langue est bannie. « Si quelqu’un ne comprend pas un mot, alors je lui explique avec d’autres mots ou je lui mime. Mais il n’y a jamais de traduction », commente Diane Proulx. Engourdir ? Elle se tourne vers la classe : « Je suis assise sur le canapé, mon pied est sous moi. Je me lève, mon pied est… » « Engourdit ! » lance les étudiants en chœur.

Adriano est surpris en train de dormir sur son manuel. Il arrive d’Espagne. « Le français, c’est quand même compliqué, sourit-il. L’accent aigu, les petits mots comme “en” ou “y”, tout ça n’existe pas en espagnol. » Victor, venu du Salvador, chemise rayée boutonnée jusqu’au cou, approuve : « Il y a beaucoup de règles et beaucoup d’exceptions. En plus, nous, on n’a qu’une seule langue alors qu’en français on doit en apprendre trois : l’écrit, l’oral et le Québécois. »

« Pour réussir, il faut vraiment être motivé et profiter d’être au Québec pour parler français autant que possible », assure Diane Proulx. Pas toujours évident. Quelques semaines après le début de la session, une Chinoise a quitté ce cours pour apprendre l’anglais. Deux autres ont tout simplement abandonné.

Des cours offerts gratuitement

La professeure annonce la pause. Quinze minutes. Adriano en profite pour faire corriger sa lettre de motivation. Sergio récite à voix basse le texte qu’il a prévu pour son exposé. « Je dois présenter une émission de télévision en français et donner envie aux élèves de la regarder », explique-t-il. Cet architecte, arrivé de la Colombie au Québec il y a quatre mois, avait déjà appris le français tout seul lors de la construction de son projet d’immigration. Il profite de ce cours pour asseoir ses bases et améliorer son niveau.

Six immigrants sur dix qui ne parlent pas français ne suivent aucun cours bien que ceux-ci soient offerts par le gouvernement du Québec. Incompréhensible pour Jalal, 46 ans, venu d’Iran : « Le français, ce n’est pas seulement une langue, philosophe-t-il. C’est une fenêtre pour acquérir une culture en dehors de celle de Montréal. » « Ces personnes-là ne peuvent pas habiter au Québec. Apprendre le français, c’est devenir Québécois », tranche un autre élève. Hillary Paquette a épousé un Québécois. Elle arrive de Boston. Elle connaît plusieurs personnes qui ne cherchent pas à apprendre le français. « J’essaie de leur faire comprendre que c’est important, explique-t-elle. C’est important pour s’intégrer et pour connaître l’histoire du Québec. » Tous sont d’accord : tant qu’ils ne parleront pas français, ils ne pourront pas se sentir pleinement Québécois.

« Le français doit être la langue commune dans l’espace public »

Éric Bouchard est directeur général du Mouvement Québec français (MQF). L’association, créée en 1972, veut faire du français la langue commune de la province. Ce jour-là, il fait du lobbyisme aux abords de l’assemblée annuelle de la Fédération des travailleurs du Québec (FTQ) au palais des congrès de Montréal.

 

Pas de pancarte, pas de slogan, en costume cravate… C’est comme cela que le MQF parvient à se faire entendre ?

Eric Bouchard. Nous avons arrêté les opérations coups de poing il y a quelques années. C’était des opérations que l’on préparait durant des semaines, elles étaient coûteuses et ne duraient finalement que quelques secondes. Parfois, elles étaient mal perçues par la population et c’était finalement contre-productif. Nous avons constaté que la formation était plus puissante et demandait moins d’efforts. Nous voulons maintenant de la pédagogie : en sensibilisant une personne, en la rendant intelligente sur le sujet, celle-ci va en sensibiliser d’autres, et le nombre de personnes sensibilisées va s’accroître. C’est ce qui s’est passé avec la problématique du réchauffement climatique.

Abandonner l’anglais au profit du français, c’est le programme du MQF ?

E. B. Pas vraiment. Nous, ce que nous voulons, c’est que le français devienne la langue commune dans l’espace public au Québec. Pour les Français, cette question ne se pose pas. En France, bien que vous pouvez avoir des publicités en anglais, l’état met tout son poids vers le français. Tout se fait en français. Ici, il y a un certain bilinguisme, ce n’est pas clair.

On entend généralement « bonjour, hi » dans les commerces du centre-ville. Y êtes-vous opposé ?

E. B. Totalement. On n’en veut pas ! Dans les années quatre-vingt, Montréal c’était unilingue français. On ne disait pas « bonjour hi ». On disait « bonjour ». Les affiches étaient intégralement en français. Ça allait très bien. Il n’y a pas eu d’écroulement économique, les touristes ne sont pas moins venus… Tout le monde peut comprendre « bonjour » comme moi je comprends « hello » ou « hola ».

Le Mouvement du Québec français (MQF) use du lobbyisme pour se faire entendre.

Donc il faudrait interdire aux gens de dire « hi » et même de parler anglais ?

E. B. Non plus. Nous ne voulons pas aller dans l’interdiction. Nous ne voulons pas interdire des comportements individuels. Les gens font ce qu’ils veulent. Ce que nous, nous voulons, c’est que l’Etat s’occupe davantage du français. Il doit mettre tout son poids sur le français par ses lois, ses politiques publiques, ses examens, avec un financement sur un réseau en français beaucoup plus important qu’aujourd’hui. D’une manière naturelle, les individus que nous croiseront diront « bonjour » et non « hi ». L’Etat doit tout faire pour que les gens, sans qu’ils s’en aperçoivent, usent de la langue française dans l’espace public.

C’était pourtant la volonté de la Charte de la langue française ou loi 101. Elle ne fonctionne pas ?

E. B. Le système judiciaire canadien a interprété de façon restrictive chacun des articles de la loi 101. L’objectif de la charte était que la langue française soit la langue commune du Québec, la langue de l’Etat, la langue de la justice, de l’administration (assemblée, municipalités, entreprises publiques, etc., NDLR). La Cour suprême du Canada, qui réfléchit en terme de bilinguisme car le Canada est bilingue, a sabordé la charte en disant tel article n’est pas constitutionnel, celui là non plus, etc. Le premier qui a sauté, c’est la langue de la justice qui pouvait finalement être bilingue et non unilingue comme nous l’avions pensé. L’unilinguisme en matière d’affichage a sauté en 1988. Un paquet d’autres jugements ont fait sauter d’autres articles comme l’obligation de travailler en français.

Dans la majorité des cas, on est servi en français. C’est une situation plus difficile pour les non-francophones. Que craignez-vous ?

E. B. On ne peut pas dire que d’ici cent ans le français ne se parlera plus, mais à la place d’être une langue nationale peut-être ne sera-t-il qu’une des langues que l’on parle ici. Dans les quinze dernières années, il n’y a jamais eu un tel recul de l’utilisation du français à la maison. Les artistes se mettent à leur tour à produire en anglais car il y a plus d’opportunités qui s’ouvrent et que le marché québécois est trop petit pour eux. Il y a un risque que le français devienne minoritaire ou même disparaisse.

Des réfugiés comme à la maison

Des réfugiés comme à la maison

En pleine crise migratoire internationale, le projet « Comme à la maison » (CALM), a été lancé par Singa Québec en mars 2016 à Montréal. La plateforme met en relation les réfugiés et les particuliers. L’association a pour objectif de créer un lien entre les migrants et les sociétés d’accueils.

Par Camille Sellier

« Je me sens comme chez moi », affirme Adel Sakkal, sourire aux lèvres et bière à la main. A Montréal, un mercredi de mai, le réfugié syrien de 28 ans et l’équipe de Singa Québec sont réunis dans le jardin de Philippe Angers et Caroline Therriault pour faire le bilan de ce premier mois de cohabitation. Ce couple de Québécois d’une trentaine d’années héberge depuis le mois d’avril Adel grâce au projet Comme à la maison (Calm), lancé par l’association. L’idée ? Une plateforme d’hébergement pour les particuliers et les réfugiés afin de favoriser leur inclusion socio-professionnelle.

Singa est née en France. La plateforme que les médias ont surnommé le « Airbnb des réfugiés », a été lancée en juin 2015. En septembre dernier alors que la crise migratoire était au cœur de l’actualité, le projet a suscité l’engouement. Quelque 210 réfugiés auraient été accueillis par des familles affirmait l’association en février 2016.

A Montréal, Singa Québec a été créé en novembre 2015. Le projet Calm a été mis en place en mars dernier. Adel fait partie des premiers réfugiés à avoir rejoint le programme. « Avec Philippe et Caroline c’est un match total, ils postent des photos sur Facebook, ils sortent ensemble. C’est typiquement ce qu’on recherchait en créant la plateforme. Qu’ils deviennent potes », explique Yann Berhault, co-directeur de l’association québécoise.

En quelques semaines, le trio a rapidement tissé des liens. « Ça s’est fait très simplement, souligne Philippe. Les premiers jours, c’était important pour nous qu’il se sente à l’aise dans les espaces de vie commune. Adel a repris des études, moi aussi, donc on passe des soirées à étudier ensemble. On va boire des bières, on cuisine ensemble… » Adel lui coupe la parole. « On cuisine de la poutine syrienne (plat typique québécois, NDLR) », ironise le réfugié. Eclats de rire. Et regards complices entre les deux hommes.

Une adaptation difficile

Originaire d’Alep, Adel a rejoint le Canada en décembre 2015 pour fuir la guerre. La promesse électorale faite en octobre dernier par Justin Trudeau, Premier ministre canadien, d’accueillir 25 000 réfugiés syriens d’ici la fin de l’année 2016 a accéléré son arrivée. Au Canada, les réfugiés syriens sont soit pris en charge par le parrainage public, c’est-à-dire l’Etat, soit par du parrainage privé : un organisme – ou un individu – assume les coûts et les obligations de l’installation de réfugiés. Adel, lui, a été accueilli par Joseph Ayuses, son « sponsor » comme il l’appelle. « Au début c’était vraiment un choc. J’avais l’impression d’être sur une autre planète. Mais Joseph m’a aidé pour faire les démarches administratives et j’ai habité chez lui pendant cinq mois. »

Début janvier, le réfugié a trouvé du travail dans une usine de fromage. Un travail qu’il espère provisoire car avec son master d’ingénieur en agro-alimentaire, il souhaite trouver un meilleur emploi. « Je veux absolument changer de travail car c’est vraiment dur. Mais je n’ai pas le choix, il me faut de l’expérience canadienne. Pour mon CV c’est important, explique Adel. Je fais beaucoup de sacrifices pour obtenir cette expérience. Je veux reprendre des études à l’université à Montréal pour pouvoir trouver par la suite un travail dans mon domaine. »

Après la barrière de la langue, trouver un travail qui correspond à leur niveau d’étude est un des principaux obstacles rencontrés par les réfugiés. « La plupart des jeunes Syriens sont prêts à faire n’importe quel travail ici pour survivre. La plupart ont des masters mais deviennent vendeurs de pizza ou barman. Le gouvernement fait beaucoup de choses pour nous mais après notre arrivée, on se demande “qu’est-ce que je peux faire maintenant ?” Nous ne savons pas comment nous y prendre, reconnaît le jeune homme. Beaucoup d’organismes disent qu’ils vont nous aider mais ce qui est important pour moi, ce n’est pas qu’on me donne un bout de pain mais qu’on me donne des idées. »

L’attente de la rencontre

Un sentiment d’isolement ressenti par la plupart des réfugiés à leur arrivée, comme l’explique Jasmine Van Deventer, co-directrice de Singa Québec. Susciter les interactions, des échange entre les réfugiés et la société canadienne, c’est la philosophie même de l’association. Pour cela, Singa propose plusieurs activités au-delà de son programme d’hébergement : l’inclusion socio-professionnelle, les projets artistiques, culturels et sportifs, les cours de français, de théâtre et de yoga (voir encadré ci-dessous). Une démarche qui se veut complémentaire des organismes d’accueils traditionnels administratifs ou juridiques. « Pour l’apprentissage de la langue par exemple, c’est nécessaire. Apprendre la grammaire c’est bien, mais il faut aussi un cadre ludique où les gens puissent rigoler et échanger. Il faut cette dimension ajoutée, explique la directrice. Rencontrer des gens, des Québécois, c’est l’attente la plus importante dans le discours des réfugiés. »

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Adel Sakkal est hébergé depuis un mois chez Philippe Angers et Caroline Therriault à Montréal.

Le sentiment de solidarité

Une rencontre et une cohabitation réussie pour Adel et ses hôtes montréalais. Le jeune homme attend désormais que sa mère et sa sœur, restées à Alep, puisse venir le rejoindre. « J’espère que je vais construire ma vie avant qu’elles arrivent et en même temps j’espère qu’elles vont pouvoir quitter la Syrie rapidement car la situation est vraiment difficile. Il n’y a plus d’universités, plus de médicaments, les prix des produits ont été multiplié par douze », regrette Adel. Lorsqu’il évoque son pays, le Syrien perd son sourire. Et son visage se ferme. « Se réveiller chaque jour en remerciant le seigneur car on est encore en vie, ce n’est pas une vie normale, ajoute-t-il. Mais je suis vraiment content de l’accueil que j’ai reçu au Canada et je veux faire quelque chose pour aider les autres en retour. » En mars 2016, le Haut-Commissaire des Nations unies pour les réfugiés, Filippo Grandi, a reconnu que l’implication des citoyens eux-mêmes contribuerait à accroître le sentiment de solidarité au sein même de la terre d’accueil. Il a salué le modèle canadien, qui allie le parrainage privé à la prise en charge par l’État et souhaite qu’il soit imité ailleurs dans le monde.

Singa : l’initiative citoyenne française exportée au Québec

Singa, « prêter » en bambara, la langue nationale du Mali, est un mouvement citoyen dont le but est de créer un lien entre les réfugiés et les sociétés d’accueils. A l’origine du projet, Guillaume Capelle et Nathanaël Moll, deux Français diplômés en relation internationale qui souhaitaient monter une structure pour changer l’image des réfugiés et faciliter leur intégration.

L’association française, qui ne cesse de se développer depuis sa création en 2012, s’est exportée à l’étranger. Elle s’est implantée en Allemagne, au Maroc, en Australie et, en novembre dernier, au Canada. «  Le Québec est la terre d’immigration par excellence, explique Yann Berhault, un Français co-directeur de l’antenne québécoise. Le milieu social est très développé ici, il y a de multiples collaborations possibles. »

Le jeune entrepreneur a rejoint, avec Nabil El Qamçaoui, le projet porté par Jasmine Van Deventer au Québec. Les deux hommes sont issus de la même formation que les fondateurs français. Mais les trois co-directeurs l’affirment, les deux associations travaillent indépendamment. « Financièrement comme dans la gouvernance, affirme Jasmine Van Deventer. Mais bien sûr, nous collaborons avec Singa France. Nous avons des liens très resserrés avec eux car ils ont quatre ans d’expérience. Ils ont mis en place beaucoup de choses en France. Nous échangeons des idées. »

Afin que les réfugiés puissent tisser des liens, Singa Québec a déjà lancé quatre programmes : les échanges linguistiques et culturels, CALM et Singa Famille qui consiste à jumeler des familles de réfugiés avec des familles québécoises. Dans la même démarche d’intégration socio-professionnelle, l’association travaille sur un nouveau projet : Singa 360. L’objectif ? Une porte d’entrée dans l’entreprenariat pour les réfugiés avec des ateliers accompagnés de professionnels, du mentorat et de l’entraide.

« L’entreprenariat est une bonne idée car les réfugiés arrivent dans une société nouvelle. Ils remarquent des manquements, des dysfonctionnements que la société québécoise ne peut pas voir. Ils peuvent y apporter quelque chose », souligne Yann Berhault. L’association se lance progressivement. Elle compte une trentaine de bénévoles et une quinzaine de réfugiés ont participé aux différents programmes. L’organisme à but non lucratif (OBNL), qui fonctionne pour le moment avec des dons privés, est à la recherche de plus de visibilité afin de créer encore plus de solidarité au sein de la communauté. C. S.

Mona Greenbaum, la lutte d’une mère engagée

Mona Greenbaum, la lutte d’une mère engagée

Co-fondatrice de la Coalition des familles LGBT, Mona Greenbaum en a fait, en l’espace de quelques années, l’association la plus importante pour les familles homoparentales au Québec. A l’origine de son engagement, son propre combat pour avoir des enfants avec sa compagne. Depuis dix-huit ans, la mère de famille n’a jamais cessé de militer pour la reconnaissance légale et sociale des familles LGBT dans la province canadienne.

Par Camille Sellier

« C’était une bataille pour nos familles », répète Mona Greenbaum avec son accent anglophone. Assise derrière une table dans son bureau de Montréal, la présidente de la Coalition des familles LGBT raconte la bataille juridique qu’elle a menée pour la reconnaissance des droits des familles homoparentales au Québec. « Il y a certains détails de ma vie familiale que je ne préfère pas évoquer », annonce-t-elle. Dès les premières minutes, le ton est donné. Derrière une apparence calme et posée, Mona Greenbaum laisse transparaître une certaine autorité. Mais surtout une grande détermination. Cette ténacité, elle l’a mis au service de la cause LGBT depuis dix-huit ans.

Et pourtant, cet engagement associatif est venu sur le tard. Le déclic ? Les difficultés rencontrées lorsqu’elle a eu le désir de fonder une famille avec sa compagne Nicole, à l’âge de trente-cinq ans. « On présumait que c’était très facile de fonder une famille car en tant que québécoise, on avait jamais connu la discrimination. J’ai toujours été chanceuse », souligne-t-elle. A dix-huit ans, elle fait son coming out. Sa famille, ses amis, tous acceptent la nouvelle facilement. Mais lors de leur premier rendez-vous dans une clinique de fertilité [clinique qui offre des services pour aider les parents à concevoir des enfants], les deux femmes déchantent vite. Seules les personnes mariées sont acceptées. Nous sommes au milieu des années 1990 et au Québec, le mariage est encore réservé aux couples de sexe opposé. « La deuxième mauvaise surprise a été d’apprendre que Nicole ne serait pas reconnue comme deuxième parent ».

Dans un premier temps, Mona et Nicole décident de prendre des renseignements aux Etats-Unis. « J’ai trouvé une clinique de fertilité ouverte aux lesbiennes depuis les années 1970. Dans certains Etats comme en Californie ou dans le Massachussetts, j’ai pu récolter de nombreuses informations et j’ai commencé à avoir une expertise sur le sujet. » L’idée germe alors de créer un groupe afin de pouvoir aider les autres couples lesbiens qui souhaitent fonder une famille. « Mais je ne pensais absolument pas créer un organisme communautaire qui deviendrait par la suite mon travail à temps plein. J’en avais déjà un et je gagnais très bien ma vie. » Biochimiste de formation, Mona Greenbaum est à l’époque directrice d’un laboratoire de recherche scientifique à l’hôpital de Montréal. En 1998, elle reçoit un don de sperme d’une clinique de fertilité de San Francisco. L’insémination artificielle réussie, elle tombe enceinte.

« Notre cas a poussé le gouvernement dans la bonne direction »

Pendant sa grossesse, elle fait la rencontre d’une avocate afin d’entamer des procédures pour que Nicole puisse acquérir des droits parentaux. « Elle nous a annoncé que ça n’avait jamais été fait au Québec et que les démarches allaient être très compliquées. En termes de parentalité, pour les couples homosexuels, il n’y avait absolument rien de mis en place ». Il n’en faut pas plus pour que les deux femmes décident de travailler pour changer les lois et de s’investir à temps plein pour faire bouger les choses. Six semaines après la naissance de Léo, leur premier enfant, elles créent l’Association des mères lesbiennes (AML). « Notre cas a poussé le gouvernement dans la bonne direction, affirme Mona Greenbaum. Mais nous n’étions pas seules, nous étions en contact avec plusieurs organismes. On avait un certain côté politique, on multipliait les entrevues avec les médias. » Le gouvernement suggère alors de travailler sur la reconnaissance des couples homosexuels. Pour les associations, ce n’est pas suffisant. « Nous voulions que nos enfants aient leur deux parents légalement reconnus et surtout qu’ils bénéficient des mêmes protections que les autres enfants », explique-t-elle. Soutenue par des syndicats et des organismes de la société civile, la mère de famille participe aux commissions parlementaires. La bataille juridique va durer cinq ans.

Un moment clé

Une période charnière pour Mona Greenbaum qui tombe enceinte, suite à une nouvelle insémination artificielle, de son deuxième enfant, en 2000. Six mois seulement après la naissance de Léo. La jeune maman mène de front sa nouvelle vie familiale et son engagement. Elle profite de son congé maternité pour se consacrer à temps plein à son combat législatif. « C’était une période très stressante avec un énorme travail. C’était éprouvant. On se battait pour nos familles donc notre vie personnelle était engagée », se souvient-elle. En 2001, elle quitte définitivement son poste à l’hôpital de Montréal. En 2002, la loi est adoptée à l’unanimité. Les couples homosexuels obtiennent une égalité juridique et un accès à différentes façons de fonder une famille. « C’était une grande victoire. On était le seul endroit au monde où tous les partis conservateurs ont aussi adopté cette loi », ajoute-elle fièrement.

Au fil des années, l’Association des mères lesbiennes gagne en visibilité et devient un groupe de défense des droits. En 2005, l’association devient la Coalition des Familles Homoparentales puis en 2014 la Coalition des familles LGBT. Un changement de nom s’imposait afin de ne pas exclure les parents transgenres. Une évolution au sein de l’association expliquée en partie par l’impact de la modification de la loi selon Mona Greenbaum. « Ça nous a permis de faire changer les mentalités. Ce n’est pas le cas partout au Canada. Pendant des années, j’étais impliquée au niveau fédéral et j’ai rencontré beaucoup plus d’opposition », affirme-t-elle.

Le regard des autres

« Infatigable », « une force tranquille », « courageuse » dans la communauté LGBT, le travail qu’accomplit Mona Greenbaum est salué. L’association qui compte aujourd’hui 2400 membres, est considérée comme la plus grosse association des familles LGBT au Québec. « Avant que je tombe enceinte, on s’interrogeait beaucoup sur la vie future de nos enfants dans une société où certains préjugés persistent. C’était notre seule réticence. Quelle sera la vie d’un enfant qui doit dire « j’ai deux mamans »? »,explique-t-elle. Une inquiétude qui l’a conduite vers un nouvel objectif, celui d’éradiquer l’homophobie dans les écoles. « Nos enfants n’ont jamais été des cibles dans le milieu scolaire mais ils sont plus sensibles aux propos homophobes, ça les touche. Eux n’ont jamais subi de harcèlement, ce n’est pas le cas de tous les enfants. C’est donc nécessaire que les professeurs soient outillés pour répondre à des gestes ou à des propos homophobes. » Pour Mona Greenbaum, vie familiale et vie professionnelle sont étroitement liées. Organisation de groupe de discussion, de conférence, de formation pour la sensibilisation… la militante multiplie les activités. Et son combat pour la reconnaissance légale et sociale des parents LGBT n’est pas prêt de s’arrêter.

Alex Dorval, une vie dans la mousse

Alex Dorval, une vie dans la mousse

En à peine deux ans, Alex Dorval est passé de « pas grand-chose » à gérant de l’établissement le plus symbolique de la Mauricie. Présent dans tous les guides touristiques Le Temps d’une pinte est le lieu qui a placé Trois-Rivières sur la carte mondiale de la bière. Alex, lui, au départ avait juste une idée et a su bénéficier d’un contexte très favorable.

 

Par Thomas Rideau

Sur les bords du Lac Saint-Pierre, dans le Centre-du-Québec à la fin des années deux mille, Alex vivote. A peine la vingtaine, tout juste diplômé après un Cégep [équivalent d’un baccalauréat professionnel], il traîne à Trois-Rivières avec ses instruments de musique. Il joue, souvent seul. Chez lui ou ailleurs. Il aime la cold wave, les Cure et tous ces groupes anglais des années quatre-vingt,

Bref, Alex Dorval aime la bière et la musique, comme la quasi-totalité des gens de son âge. Quand il joue pour ses proches et ses amis lors de « concerts à emporter », la bière coule à flots et rempli son rôle de ciment social. Des liens se créent. Sans le savoir, Alex Dorval rencontre ses futurs associés, notamment Laurent Lagagnière aujourd’hui cuisinier au Temps d’une Pinte.

Parce que dans ces années deux mille, a lieu « une révolution, pas juste un effet de mode », précise-t-il : c’est la naissances des microbrasseries. En quinze ans, elles émergent partout : à Jonquière, Longueuil, Victoriaville, Shawinigan… « On en avait un peu marre de la budweiser j’imagine » sourit Alex Dorval.

Pau à peu, « les soirées de créations musicales se sont transformées en dégustations de boissons houblonnées. Avec mes amis, on commandait des bières du Québec, mais aussi du monde entier, c’est là, avec le temps, que je me suis rendu compte que je ne m’y connaissais pas trop mal », se souvient Alex.

Son quotidien se résume encore à d’interminables séances d’écoute quasi scientifique de cold wave et d’alternative. Il lit aussi beaucoup, sur la bière évidemment, sur sa fabrication. Les coureurs des Boires, sur la route des grands crus, est son livre de chevet.

Mais voilà, aimer la bière et savoir gratter des accords ne suffisent pas à vivre. Alex n’en est que trop conscient : « Je ne savais pas trop quoi faire de ma vie à ce moment précis. C’est joli d’écrire son quotidien. De vivre un peu en marge. Mais… Il est arrivé un moment où j’ai voulu arrêter de flotter. Je me suis pris en mains et je me suis mis à écrire mon propre destin. »

Savoir s’entourer

Il faut dire qu’il a su trouver un projet et surtout convaincre les personnes de le suivre. C’est d’abord en retournant au Cégep, pour prendre un cours qu’il rencontre un futur associé. Son ancien professeur en « démarrage d’entreprise », Alain Rivard se souvient de lui comme d’un étudiant passionné et au savoir encyclopédique sur la bière : « J’ai d’abord été son tuteur pendant toute une session, il m’envoyait ses plans marketing : ils étaient incroyablement fouillés, il y avait tout, la totalité de son projet… mais c’était illisible, il partait dans tous les sens, il fallait canaliser tout ça.

Quelques mois plus tard, le Cégep de Trois-Rivières appelle Alain Rivard pour le remettre en contactavec Alex Dorval. Tenace, le jeune homme a avancé dans son projet. « J’ai embarqué avec lui finalement. Je l’ai aidé à monter son établissement. On s’est vu de nombreuses fois, et forcément une relation amicale s’est développée. »

Finalement, les deux compagnons vont réussir à amasser 1,4 million de dollars canadiens (920 000 euros). Au moment du lancement du projet, Alex Dorval propose à Alain Rivard une place d’associé. L’ancien professeur accepte et met dès lors son expertise financière au service de l’établissement.

Une chose ressort lorsqu’on parle aux associés du Temps d’une pinte : la culture de la bière quasi surnaturelle d’Alex Dorval. Gustavo Navares, le longiligne maitre-brasseur argentin, recruté par le biais du réseau « Montrealers » et désormais associé, s’en amuse : « Il s’y connait mieux que la plupart des brasseurs que j’ai fréquentés. Et pourtant, il n’a jamais touché à un kit de brassage de sa vie. Il me pousse à faire des choses avec le brassage que je n’aurais jamais eu l’idée de réaliser. C’est ça Alex, un côté artistique fort, au service de nos créations, contrebalancé par un bon sens des affaires. »

Ce sens des affaires justement, c’est une surprise pour à peu près tout le monde. « Je suis autodidacte. J’ai lu un peu mais j’ai surtout appris sur le tas le métier de restaurateur, de gérant, de brasseur et finalement de manager », murmure Alex, bonnet vissé sur la tête.

Le matin à 9 heures, le Temps d’une Pinte se réveille doucement. L’aspect boisé et chaleureux de l’établissement tranche avec les flocons qui s’abattent dans la rue derrière les vitres. « Je crois que les gens aiment bien l’agencement de l’endroit, souvent, ils disent que c’est authentique, mais je crois que ça ne veut rien dire », sourit le jeune patron le nez dans son café (torréfié sur place). Si Alex met surtout en avant la collaboration comme la clé de la réussite du projet, Alain Rivard est plus tranchant. « C’est un gars brillant. De toute l’équipe, c’est lui qui voit le plus loin. Il sait apprendre en regardant et se cale sur les professionnels qu’il a pu côtoyer dans le passé. » Moins humble que le jeune entrepreneur, le directeur financier précise même qu’« Alex a eu l’intelligence de bien s’entourer ».

La musique n’est pas oubliée

Depuis que son établissement est en ouvert, dire qu’Alex Dorval est une personne engagée s’apparente à un joli euphémisme. Il est logiquement membre de plusieurs associations de restaurateurs comme la «Table d’agrotourisme gourmand ou siège au conseil d’administration de la SDC de Trois-Rivières (société développement commercial). Avec ces différentes activités, il fait preuve d’un joli opportunisme pragmatique. Il a aussi créé le label MIAM (le meilleur de l’industrie de l’agro en Mauricie) qu’il n’hésite d’ailleurs pas à décerner à certains des plats proposés au Temps d’une Pinte.

Mais il s’engage également au niveau culturel. Son passé de musicien ne le quitte pas. Son établissement est toujours en pointe pour organiser ou accueillir des événements. Notamment lors du Festival international de poésie de Trois-Rivières, Le Temps d’une Pinte, partenaire, a mis en place des rencontres entre poètes et spectateurs. Il accueille également plusieurs concerts pour le Festival de blues de Trois-Rivières et participe à la mise en place de l’important Festivoix, le festival de musique de la région.

Dès qu’il le peut, Alex Dorval invite des formations musicales à venir se produire dans son établissement (« à peu près dix par an »). Il essaie de donner le plus possible de « temps de micro » à de jeunes groupes dans lesquels il se reconnaît et avec qui il aurait très bien pu collaborer il y a à peine quelques années.

C’est ainsi que s’est créé un lieu de dégustation pour une clientèle aisée et finalement peu estudiantine dans cette ville où le premier employeur est pourtant l’université. Mais qu’importe : Alex a parfaitement ciblé un public salarié plutôt aisé. Le genre d’endroit où la chroniqueuse culture Patricia Powers de Radio-Canada vient souvent déguster le « meilleur tartare du Québec » accompagné d’une wastringue, la bière préférée d’Alex Dorval.

Après avoir joué les Cure partout en Mauricie et sillonné la région, le jeune homme est finalement devenu le symbole de celle-ci avec son établissement.

 

La science au service des microbrasseries

C’est en 1986 qu’a ouvert la première microbrasserie du Québec : Le Lion d’Or, à Sherbrooke. Si leur nombre a longtemps stagné autour de trois puis de quatre, leur offre a explosé ces cinq dernières années. Un phénomène sans doute pas étranger aux progrès techniques réalisés dans le domaine du brassage.

« Lorsque nous avons ouvert en 1996, nous étions des Gaulois. Il n’y avait que quatre microbrasseries au Québec », se souvient Pierre Lafontaine, le gérant de « l’autre » microbrasserie de Trois-Rivières, le Gambrinus. Et depuis, que de chemin parcouru… Il est dur de savoir d’où est partie cette mode ou « cette révolution ! » comme le reprend sans faillir Frederick Tremblay, président de l’association des microbrasseurs du Québec.

Une offre houblonnée améliorée.

Christophe Bourracher, président de l’association Sherbroue (anglicisme et jeu de mot entre la ville de Sherbrooke et la mousse) explique que le succès des microbrasseries est largement lié à la qualité des produits proposés et au changement d’habitudes des consommateurs : « Il y a eu un effet boule de neige, explique-t-il. On a commencé par brasser nos propres bières et, soudain, les bières bouteilles industriels n’étaient plus seules sur le marché. Les gens ont apprécié, l’offre et la demande se sont affolées et nous voilà désormais rendus avec 150 microbrasseurs. »

Il y a un aspect scientifique non négligeable dans l’émergence de ces établissements. Sherbroue, comme une dizaine d’autres associations québécoises, a pour mission de « créer la bière parfaite ». Les membres sont souvent des étudiants ou d’anciens étudiants en génie ou en chimie. « On fait des essais, on tente des évolutions au niveau des recettes, il y a toujours des données à faire fluctuer au niveau chimique », précise Christophe Bourracher. Pour lui, c’est dans la qualité de ces nouvelles bières que réside le succès des microbrasseries.

C’est à Sherbrooke justement que la première microbrasserie du Québec a ouvert. Et dès son apparition, un professeur de biologie de l’université locale, Michel Gauthier, a été chargé d’optimiser le goût de la bière.

« C’est vrai que la science joue un rôle dans l’essor des microbrasseries, rebondit Gustavo Navares, le brasseur du Temps d’une Pinte. Par exemple, grâce à la technologie, on peut modifier la température, l’air, le taux d’azote et ça nous permet de brasser comme en Europe et d’offrir de nouvelles saveurs aux amateurs. » Science, recherche et nouvelles demandes sont les ingrédients de la recette du succès de ces nouveaux établissements.  T. R.