Les écoles esport

Les écoles esport

Étudiants en esport

les bêta-testeurs

Les étudiants de la Paris Gaming School en plein cours de montage. Photo : Nathan Filiol/EPJT

Les jeux vidéo sont une passion pour de nombreux jeunes qui souhaitent en faire leur métier. Pour répondre à la demande, les formations post-bac, spécialisées dans l’esport, fleurissent. Les étudiants des premières promotions dressent le bilan entre espoir et désillusion.

Par Noémie Baudouin, Lucie Diat et Nathan Filiol
Bande dessinée : Serena Ramakers et Hugo Sedletzki/Académie Brassart-Delcourt

Salle sombre, écrans lumineux, casques sur les oreilles, regards fixes, main droite sur la souris, main gauche sur le clavier multicolore. Le bruit des cliquetis inonde la salle. La chaleur dégagée par les ordinateurs ferait presque oublier la fraîcheur du mois de novembre. L’ambiance est studieuse. Silencieux, les deux jeunes joueurs en formation enchaînent les parties de tir, concentrés et imperturbables.

À l’étage supérieur de la Paris Gaming School (PGS), cachée dans une impasse de Montreuil, un open-space regroupe le reste de la promotion qui compte une quarantaine d’étudiants.

Parmi eux, Noémie Fleurigeon, 21 ans, passionnée de jeux vidéo et de réseaux sociaux. La jeune femme, timide en apparence, assume avec confiance ses ambitions : « J’aime jouer aux jeux vidéo. Mais ce que je veux vraiment, c’est manager une équipe. »

Noémie et Patrick ont des projets différents mais se retrouvent autour de leur passion pour l’esport. Photo : Nathan Filiol/EPJT

Pendant qu’elle suit un cours de montage vidéo, certains de ses camarades jouent. D’autres travaillent. Des rires s’échappent ici et là. L’atmosphère est détendue. « Ici, s’amuse la jeune femme, c’est une ambiance familiale. »

Si l’emploi du temps n’était pas projeté au tableau, il serait difficile de deviner que l’on se trouve dans une école. La PGS propose une formation post-bac dans l’esport. À partir de septembre et pendant neuf mois, elle forme ses jeunes recrues à des professions liées au sport électronique.

« Le milieu manque considérablement de personnes formées. C’est le moment de se lancer », explique Patrick Moreau. Après avoir traversé la France depuis Nice pour intégrer le cursus parisien, ce jeune étudiant souriant espère bien réussir dans ce domaine qui le passionne. 

Mais seuls quatre étudiants sur dix iront au bout de la formation et très peu pourront réellement travailler dans ce milieu convoité.

Un secteur qui fait rêver

Un étudiant s’entraîne sur Fortnite pour devenir joueur professionnel. Photo : Nathan Filiol/EPJT

L’esport désigne à la fois la pratique du jeu vidéo multijoueur, notamment en réseau, et l’ensemble des compétitions dédiées à cette pratique. Avec 23 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2018 , le marché français est un des leaders européens et mondiaux. L’écosystème est cependant toujours en phase de professionnalisation.

Nicolas Besombes est le vice-président de France Esports. Photo : Nathan Filiol/EPJT

 « Les compétences qui sont aujourd’hui recherchées dans cette industrie sont de plus en plus élevées », explique Nicolas Besombes, vice-président de l’association France Esports et maître de conférences à l’université Paris-Descartes. Pour lui, « la question de la professionnalisation est indissociable de celle de la formation ». 

Fondée en 2016, France Esports a pour but de rassembler tous les acteurs du sport électronique du pays, qu’ils soient joueurs, développeurs et promoteurs, autour du développement structurel de cette pratique. Principale intermédiaire entre le milieu et le gouvernement, l’association garde un œil sur l’évolution de l’offre d’écoles spécialisées qui s’est accélérée depuis 2017.

Et pour cause : l’esport fait aujourd’hui rêver bon nombre d’adolescents. Il a succédé au cinéma, très populaire auprès des jeunes. Ils sont attirés par la perspective de vivre de leur passion. Mais ils étaient et restent trop souvent inconscients du manque de débouchés. 

« C’est un secteur de niche, analyse Nicolas Besombes. Il y a peu de structures professionnelles que ce soit chez les équipes, chez les organisateurs d’événements voire chez les éditeurs. Actuellement, il n’y a pas suffisamment de places en France pour tous les étudiants qui sortent des écoles. »

D’autant qu’ils sont de plus en plus nombreux. En tout, il existe une dizaine de formations spécialisées dans l’Hexagone. Tous les ans, de nouvelles écoles ouvrent leurs portes pour répondre à la forte demande d’étudiants qui ont grandi en jouant à League of Legends. La première tentative d’école d’esport, en 2015, était pourtant loin d’être prometteuse…

Le premier centre de formation est fondé à Bouguenais, près de Nantes. The Esport Academy (TEA) propose aux étudiants une formation spécialisée avec un programme généraliste et des interventions de professionnels. Neuf mois de formation en pension complète pour un montant annuel de 5 000 euros.

Mais les premières difficultés se font rapidement jour. L’encadrement se délite. Le rêve de devenir joueur professionnel s’estompe. Le budget de l’école se creuse jusqu’à afficher un déficit colossal. « Les directeurs sont partis en décembre 2016, laissant le centre en détresse financière », se remémore Stéphane Marquez, gestionnaire de TEA après le départ des fondateurs.

Une nouvelle direction se met alors en place. D’anciens étudiants sont élevés au rang de membres de staff et maintiennent le centre à flot. Bastien Sourmail voulait devenir joueur professionnel. Arrivé en septembre 2017, il a assisté à l’effondrement de l’école. « Il n’y avait pas de professeur, c’étaient des étudiants qui avaient le même âge que moi. Le projet de la nouvelle direction n’était pas stable. » En juillet 2017, l’école ferme ses portes et est placée en liquidation judiciaire.

Serena Ramakers/Académie Brassart-Delcourt

« L’affaire de Nantes a fait une mauvaise publicité aux formations qui se sont créées par la suite. Dans les salons, les gens nous disaient que le secteur n’était pas sérieux », se souvient Florian Wagner, responsable développement de l’école de commerce XP International esport & gaming school.

Des cursus encore naissants

Les sessions gaming et les cours se mélangent à la XP School de Paris. Photo : Noémie Baudouin/EPJT

Pour les jeunes, choisir une formation est compliqué. Ils ne savent pas vers laquelle se tourner. L’environnement manque d’une structure globale. Il est très difficile pour eux de connaître la valeur réelle des diplômes délivrés.

Malgré l’échec de Nantes et l’argent perdu, Bastien Sourmail n’abandonne pas son rêve. Soutenu par ses parents, il s’inscrit un an plus tard à la XP School de Paris mais avec des ambitions différentes. Il souhaite désormais se tourner vers l’événementiel et la communication dans le domaine de l’esport.

La XP School propose, comme la plupart des écoles de commerce, un bachelor, un diplôme en trois ans non reconnu au niveau national, mais certifié. « Il s’agit d’une formation généraliste avec une spécialisation dans le milieu de l’esport », précise Aurélien Zeilas, étudiant en troisième année. Comme lui, son camarade Erwan Zemarck a conscience que le système est encore loin d’être parfait. « Nous sommes la première promo. Ils essaient des choses sans savoir si ça va marcher. »

En effet, les professeurs sont d’anciens professionnels qui n’ont pas reçu de formation spécifique à l’enseignement. « Il y a parfois un manque de pédagogie mais ils essaient d’apprendre et de s’améliorer », relativise Erwan Zemarck.

Les étudiants de l’XP School se retrouvent régulièrement pour s’affronter en ligne. Photo : Lucie Diat/EPJT

Clément Barthe-Lapeyrigne, lui, se veut réaliste : « On ne travaillera pas tous dans l’esport, en tout cas pas directement après la sortie de l’école. Dans cinq ans peut-être… » À ses yeux, il est indispensable de monter un projet professionnel solide et de le développer en dehors du cadre scolaire. « Je travaille en tant que freelance. Je monte des projets. Je bosse parfois sur des événements ou lors de compétitions parisiennes », ajoute-t-il. Pour réussir dans le milieu, « le diplôme ne suffit pas, il faut être reconnu à travers ses projets, avoir une plus-value » pour se différencier des autres. 

Chloé Malaquin a obtenu une licence d’histoire « pour rassurer ses parents ». La jeune femme souhaite désormais commenter des compétitions de jeux vidéo. Pour elle, l’avantage d’une formation dispensée en école de commerce est « qu’elle ne ferme aucune porte ». Le programme de formation de la XP School rassure d’autant plus qu’il est entièrement financé par Ionis, un groupe d’enseignement supérieur privé propriétaire d’une vingtaine d’écoles en France (epitech, e-artsup, ISG, etc.).

Les étudiants de la Paris Gaming School suivent un cours de montage. Photo : Nathan Filiol/EPJT

Ce fonctionnement plus traditionnel attire les étudiants en quête d’un cadre sécurisant. Ce fut notamment le cas de Warren Pelletier, titulaire d’un DUT Métiers du multimédia et de l’Internet. Accepté à la Paris Gaming School, il choisit pourtant d’intégrer la XP School. « Mes parents ont eu peur. Nous n’étions pas sûrs des débouchés », explique-t-il.

Le modèle de fonctionnement de la PGS est en effet semblable à celui de The Esport Academy de Nantes. Les effets provoqués par la fermeture de l’école nantaise et les nombreux témoignages négatifs relayés sur les réseaux sociaux se répercutent sur l’école parisienne.

Patrick Moreau confirme cette mauvaise réputation. Avec ses bras tatoués et ses petites lunettes rondes, il ne correspond pas au cliché du gamer. S’il a intégré la PGS à la rentrée 2019, il admet avoir eu des doutes : « J’avais un peu peur d’une arnaque. Je suis même venu visiter l’école avec un ami. »

La PGS se revendique comme une formation hors-système. Les étudiants ont des horaires mouvants au gré des projets, des envies de chacun et des tournois. « Ils peuvent terminer à 18 heures comme à 23 heures, déclare Gary Point, le directeur de l’école. Quand ils entrent dans la Gaming, ils n’ont plus de vie pendant neuf mois. »

Beaucoup d’argent... peu de débouchés

À la Paris Gaming School, les étudiants sont souvent livrés à eux-mêmes. Photo : Nathan Filiol/EPJT

Ilan Meulin est l’un des deux cyberathlètes de l’école. Il envisage de devenir joueur professionnel. Il a justement choisi cette école parce qu’elle n’est pas conventionnelle. Bien que le milieu soit très fermé, le jeune homme n’a aucune appréhension au sujet de son avenir : « Si ça ne fonctionne pas, j’irai travailler ailleurs. »

Il confie pourtant se poser des questions quant au crédit à la consommation qu’il a pris pour entrer à l’école : « Est-ce que je n’ai pas dépensé ces 10 000 euros pour rien ? » 

L’argent ne fait pas le bonheur et pourtant, il constitue l’unique porte d’entrée pour se professionnaliser dans l’esport. La dizaine de centres de formation organise leur sélection avec un concours d’entrée. Mais en définitive, seul l’argent permet aux étudiants d’accéder à ces écoles.

Ilan Meulin est l’un des deux étudiants qui se forment pour devenir joueur professionnel. Photo : Nathan Filiol/EPJT

Pour suivre les neuf mois de formation à la PGS, il faut débourser 10 000 euros. Le bachelor en trois ans de la XP School coûte quant à lui 21 000 euros. « Mes économies m’ont permis de me lancer et de financer la formation », explique Patrick Moreau. Mais la plupart des élèves ont eu recours à un prêt étudiant et ce, alors qu’ils n’ont pas l’assurance de trouver un emploi à la suite de leur formation. 

Démarrer sa vie professionnelle avec un prêt à rembourser est un risque qu’a choisi de prendre Bastien Sourmail : « Je préfère galérer dans un milieu professionnel que j’aime avec un crédit sur le dos plutôt que d’avoir un métier qui ne me plaît pas. »

« Les cours concernant l’esport ne conviennent pas. Personne n’est aujourd’hui compétent pour former »

Aurélien Zélias, étudiant à la XP School

En tant que premières promotions de ces écoles, les étudiants n’ont aucune visibilité sur leur avenir et se projettent dans un secteur qu’ils ne côtoieront peut-être jamais. Patrick Moreau voit les bons côtés de ce milieu en construction : « C’est plus facile de se faire une place maintenant. »

La question de l’opportunisme des écoles et des centres de formation spécialisés se révèle par l’absence de personnel qualifié. « Les cours concernant l’esport ne conviennent pas. Personne n’est aujourd’hui compétent pour nous former », souligne Aurélien Zeilas, étudiant à la XP School.

Le joueur de Starcraft, Anoss, donne un cours aux étudiants de la XP School de Paris. Photo : Noémie Baudouin/EPJT

Gary Point, directeur de la PGS, accuse les écoles de commerce de « faire du business ». Malgré cela, elles reçoivent toutes des centaines de dossiers d’inscription.

La reconnaissance du diplôme est une autre question sensible. La PGS annonce délivrer un certificat de fin d’étude en voie d’enregistrement auprès de France compétences, le répertoire national des certifications professionnelles. La direction de ce service affirme pourtant qu’aucun dossier au nom de la PGS n’a été déposé.

De son côté, la XP School assure être « une formation reconnue par le ministère du Travail » sans être non plus répertoriée par France compétences. Ce flou n’arrête pas les étudiants qui misent sur le manque de structure du secteur pour se frayer un chemin.

L’esport est encore en construction, les formations aussi et cela se ressent. L’avenir dira si ces écoles ont vu juste. Toutefois, les structures actuelles n’affichent pas le sérieux d’autres formations post-bac tant pour le diplôme que dans l’enseignement. S’orienter dans ces écoles doit donc être un choix réfléchi. La passion et la motivation ne suffiront peut-être pas pour réussir. 

Tous les étudiants interrogés sont cependant conscients qu’ils ont fait un pari hasardeux sur leur avenir. Ce que Clément Barthe-Lapeyrigne résume par : « Nous nous sommes lancés dans un coup de poker. Si nous réussissons, nous serons les pionniers du milieu. Si ça ne marche pas, ce sera uniquement à cause de nous. »

La bande dessinée a été réalisée dans le cadre d’un partenariat entre l’Ecole publique de journalisme de Tours et l’Académie Brassart-Delcourt

Noémie Baudouin

@NoemieBaudouin
22 ans
Étudiante en journalisme à l’EPJT.
S’intéresse à l’histoire et la géopolitique.
Passée par France télévisions, Le Parisien-Aujourd’hui en France et Ouest France.
Se destine à la presse écrite.

Lucie Diat

@L_diat
22 ans
Étudiante en journalisme à l’EPJT.
S’intéresse à l’histoire, la politique, la culture, au féminisme et au sport.
Passée par La Montagne et Ouest-France.
Se destine à la presse écrite et à la radio.

Nathan Filiol

@nathanfiliol
22 ans
Étudiant en journalisme à l’EPJT.
Passionné de rap US et de cinéma.
S’intéresse à la politique et aux États-Unis.
Passé par Radio Campus, La République du Centre et La Nouvelle République du Centre-Ouest.
Se destine à la presse magazine et au photojournalisme.

Formés pour un but

Formés pour un but

Formés pour un but

L’entraînement est le moment où les joueurs doivent montrer leurs progrès aux coachs

Joueur de football professionnel. Un métier qui fait rêver plus d’un adolescent. Mais pour ce choix d’orientation, le passage par un centre de formation est quasi-obligatoire. Les aspirants Mbappé devront y surmonter de nombreux obstacles :  isolement, pression constante, rigueur des entraînements…

Par Alice Blain, Victor Fièvre, Suzanne Rublon
Photos : Alice Blain, Suzanne Rublon/EPJT

Dans les couloirs qui mènent aux chambres des apprentis footballeurs, de la musique résonne. « On écoute du zouk love », crie l’un des pensionnaires à travers la porte. Situé à Arthon, à 15 kilomètres de Châteauroux, le centre de formation du club de La Berrichonne est plutôt animé.

Baptiste Canelhas, 18 ans, se repose dans la chambre qu’il partage avec un de ses coéquipiers. L’attaquant de l’équipe réserve s’est vu attribuer le titre de meilleur jeune du mois. Ce prix récompense les comportements exemplaires. L’ensemble des membres du centre, – cuisiniers, joueurs ou entraîneurs – a voté pour décerner ce titre. Le but ? Encourager les joueurs à respecter ceux qui les entourent.

La chambre du garçon, qui suit quelques cours à la fac, est un modèle de propreté. Rien ne dépasse, hormis un banc de musculation, installé là en plus des infrastructures du club, preuve de la détermination du jeune homme. Peu de source d’amusement pour lui : « Si j’ai du temps libre, je fais la sieste. Moi, je prends du plaisir grâce au football. C’est comme ça que j’ai décidé de vivre mon adolescence. » Quand ils ne dorment pas, les apprentis footballeurs se retrouvent pour jouer au foot, sur console cette fois.

Les chambres, à l’image de celle de Baptiste Canhelas, sont impeccables. L’exigence est le maitre mot des encadrants. Des inspections régulières sont effectuées, avec sanctions en cas de désordre. Même rigueur au centre de formation du Tours FC. « J’inspecte les dortoirs et si c’est mal rangé, je dépose un post-it. Quand un joueur en accumule trois, il est privé de match », explique Bastien Boutet, le responsable pédagogique.

C’est la proportion des joueurs sortant de centre de formation sans signer de contrat pro.

 

L’exigence des encadrants est justifiée : la concurrence est âpre pour réussir. « Il y a plus de chance de devenir énarque que footballeur. » Par cette formule, Abdel Bouhazama, directeur du centre de formation d’Angers SCO, illustre bien l’adversité à laquelle sont confrontés les apprentis footballeurs. Selon la Fédération française de football (FFF), en 2016, 84 % des joueurs sortaient de centre de formation sans avoir signé un contrat professionnel.

Les faibles perspectives de succès pourraient installer une ambiance délétère entre les joueurs. Pas du tout : « Ils sont tous soudés », assure Alain Larvaron, directeur du centre de formation du club de Tours. « On est une bande de potes », confirme Nassim El-Hamine, joueur du club tourangeau. L’intégration passe autant par le terrain que par l’internat.

Les externes s’exposent parfois à une mise à l’écart. C’est ce qu’a vécu Victor Bodoignet. Cet étudiant en architecture a quitté le centre de formation du Tours FC en 2017, au bout de trois ans. « En plus de ne pas être titulaire, je dormais chez mes parents, ce qui a favorisé mon isolement », regrette-t-il. Dans les centres, tout doit tourner autour du ballon rond.

Dans les couloirs trône la devise « Passion et formation riment avec ambition ». À côté sont exposés les portraits d’anciens pensionnaires du centre devenus professionnels : Benjamin Nivet, Flavien Tait, de bons joueurs de Ligue 1 ou encore Florent Malouda, ex-international français. Le nom de ce dernier, arrivé à Châteauroux en 1995, n’évoque pas grand chose pour les jeunes du centre. Les plus vieux sont nés en 2000. Mais ils doivent tout de même connaître le club dans lequel ils signent : « Avant leur entrée dans le centre, on leur fait passer un test avec des questions sur l’histoire du foot et de La Berrichonne », explique Armindo Ferreira, directeur de la formation.

Le centre de formation de La Berrichonne est situé à Arthon, à 15 kilomètres de Châteauroux, dans un ancien hôtel. Photo : La Berrichonne de Châteauroux

La plupart des jeunes ont atterri dans ces centres un peu par hasard. « Il n’y a plus vraiment d’attachement au maillot », confirme Alain Larvaron, directeur de la formation au Tours FC. Baptiste Canhelas, fait encore exception. Lui se considère comme un « enfant de la Berrichonne », car il est originaire du département. Beaucoup de ses coéquipiers arrivent de la région parisienne et n’avaient, jusque-là, aucun lien avec le club de l’Indre. Et sans doute une connaissance très vague de sa localisation.

L’apprentissage du football se déroule souvent loin du domicile, les joueurs quittent leur famille avec l’objectif de devenir footballeur professionnel. Les centres de formation doivent néanmoins leur assurer un « double projet ». En plus de la réussite sportive, ils doivent leur offrir une formation scolaire.

Dans la majorité des clubs, les adolescents sont scolarisés dans des établissements classiques. « Quand les cours sont donnés au centre, les joueurs restent en permanence au club. Cela peut entraîner une souffrance psychologique. Le pire, c’est quand le joueur est blessé, qu’il voit ses coéquipiers aller s’entraîner sans lui et qu’il stagne au centre, sans contacts extérieurs », explique Abdel Bouhazama, directeur de la formation au club d’Angers SCO. Il a connu cette situation quand il travaillait à l’AS Saint-Etienne.

« Pour les profs, les footeux, ce sont ceux qui sont toujours fatigués, qui ne participent pas, qui viennent les mains dans les poches… »

Bastien Boutet, Tours FC

Les cours à l’extérieur permettent aux adolescents d’être en contact avec des personnes extérieures au monde du football, de sortir de leur bulle sportive. « On est tout le temps ensemble au lycée, relativise Lucas Delage, du Tours FC, au sujet de ses camarades du centre. On n’a pas la même mentalité que les autres élèves. »

Certains disent pâtir de ces différences et ont le sentiment d’être stigmatisés. Bastien Boutet qui s’occupe, entre autres, des relations entre le personnel éducatif et les jeunes du Tours FC, le constate : « Pour les profs, les footeux, ce sont ceux qui sont toujours fatigués, qui ne participent pas, qui viennent les mains dans les poches. Les professeurs ont beaucoup d’exigence avec eux et ne laissent rien passer. »

Ceux qui ont des difficultés à suivre les cours classiques passent un CAP métiers du football

Malgré tout, les jeunes sportifs ont besoin d’être soutenus par le corps enseignant. Cela passe par une meilleure compréhension de leurs réalités. Certains clubs, comme Angers SCO, ont donc décidé de faire visiter leurs infrastructures aux CPE, aux proviseurs et aux professeurs. « Ils peuvent alors se rendre compte du quotidien et de l’environnement d’un jeune en centre de formation », précise Abdel Bouhazama.

Un environnement qui peut se révéler pesant pour ceux qui ne sont pas scolarisés à l’extérieur. Steven Tsoukadozi, grand et svelte défenseur central de 18 ans à La Berrichonne de Châteauroux. fait partie des rares jeunes du club à être scolarisés au centre de formation. « J’avais trop de difficultés à suivre les cours traditionnels », explique-t-il. Il regrette de ne plus être en contact avec d’autres gens de son âge. « Ici, on voit les mêmes personnes et nos discussions tournent souvent autour du football. »

Rayan Aït-Nouri, défenseur gauche de 17 ans, suit lui aussi des cours au sein de son club, Angers SCO, où il a signé un contrat professionnel. Le jeune espoir, pisté par des clubs étrangers comme la Juventus de Turin ou le RB Leipzig, ne peut aller au lycée puisque les entraînements avec le groupe professionnel accaparent une bonne partie de son temps.

Plutôt que de suivre des cours comme les gens de son âge, il a le droit à des modules personnalisés comme média training, gestion du patrimoine ou anglais. « Nous lui apprenons à s’exprimer devant les médias, à gérer ses dépenses, ses recettes, ses charges, détaille Abdel Bouhazama. Pour qu’il reste connecté avec la réalité. »

Il n’aura cependant pas de diplômes, au contraire de ses coéquipiers lycéens. Les taux de réussite au baccalauréat général des centres de formation sont très bons : 87 % pour le Tours FC en 2018, 100 % pour Angers SCO et La Berrichonne sur les trois et quatre dernières années. Plusieurs facteurs expliquent ces chiffres. Pour Bastien Boutet, c’est dû au fait que « les jeunes ont des avantages, comme des horaires aménagés, une dispense d’EPS. Une heure trente est également dédiée à l’étude chaque jour ».

Les centres de formation d’Angers et de Châteauroux ont un taux de réussite au bac plus élevé que les lycées français. Source : Éducation nationale

Que ce soit l’exigence de réussite scolaire et sportive ou encore la vie en communauté et l’éloignement de la famille, les entraîneurs s’accordent tous pour affirmer que cela endurcit les jeunes mentalement. Les encadrants sportifs et scolaires endossent le rôle de la famille.

Abdel Bouhazama le constate : « Je vois les jeunes plus souvent que leurs parents. » Une relation qui n’implique pas beaucoup de familiarité. La distance entre les jeunes et le coach est bien réelle. Etienne Lefay, ancien pensionnaire d’Angers SCO, se souvient que les jeunes « avaient assez peur du coach Abdel. Quand tu n’as que 17 ans et qu’il te crie dessus, tu perds souvent tes moyens ». C’est pour cela que, même à distance, la présence de la famille reste essentielle.

A Chateauroux, le constat est le même et la relation avec la famille est entretenue soigneusement. « On s’appelle tous les jours », reconnaît en souriant Steven Tsoukadozi.

Afin de favoriser la réussite des jeunes, les centres offrent un encadrement et un cadre de vie privilégié. Les joueurs sont constamment entourés par du personnel éducatif, médical et des surveillants. Des privilèges qui les coupent quelque peu de la réalité. Ce n’est qu’à l’issue de la formation qu’ils en prennent conscience. Yero Diop, 27 ans, passé par le centre de formation du Havre, ex-joueur du FC Nantes et actuel propriétaire de salons de coiffure, l’a constaté : « Au centre, nous sommes très entourés par les coachs, les médecins… Mais après la carrière, il ne reste plus que la famille et les amis. »

Les jeunes côtoient tous les jours des professionnels, sans vraiment échanger avec eux. À Châteauroux, les apprentis footballeurs ont, dès 9 heures, un cours de musculation intensif. Ils se rassemblent dans les vestiaires, avec serrage de mains de rigueur pour chaque personne croisée.

Certains joueurs professionnels sont déjà présents dans la salle et s’entraînent de leur côté. « On les croise souvent mais ils ne nous conseillent pas trop… » reconnaît Mbemba Sylla, costaud défenseur central des U19 de Châteauroux. Devenir comme eux, signer un contrat, c’est ce à quoi il aspire, avec forcément une belle somme à la clé.

L’argent est présent très tôt, ce qui peut entraîner un décalage avec leurs camarades aux études plus classiques. Mais ce salaire n’a rien à voir avec ce qu’ils peuvent percevoir s’ils réussissent une carrière professionnelle. Salariés du club, ils gagnent minimum 300 euros par mois, selon les contrats établis par la FFF et leur niveau. Une somme qu’ils doivent alors apprendre à gérer.

« Tous les mois, je rapporte mon bulletin de paye à la secrétaire qui me donne des conseils », raconte Mbemba Sylla. D’autres, comme Steven Tsoukadozi, se préoccupent peu de ce qu’ils touchent : « Je ne sais pas vraiment quoi faire de mon argent donc je n’y touche pas. » Elodie Giraudon, sa responsable pédagogique, tente de rapprocher le plus possible ses cours d’écogestion de ce qui attend les apprentis footballeurs : contrats, droits, devoirs, pièges à éviter, etc.

Les apprentis footballeurs seront amenés à gagner beaucoup plus d’argent s’ils deviennent professionnels. Source : Recrutementfoot.com et Footmercato.net

Pour aider les centres à pallier la rupture avec la vie réelle, l’organisme Fondaction du football a été créé à l’initiative de la FFF. Le déclic ? L’attitude des Bleus lors de la Coupe du monde 2010 en Afrique du Sud. Devant les caméras du monde entier, les joueurs français avaient refusé de sortir du bus pour aller à l’entraînement. Leur attitude avait alors été condamnée par de nombreux politiques.

Guillaume Naslin, secrétaire général du Fondaction, relativise : « Ils étaient coupés des réalités. A 20 ou 25 ans, ils n’avaient vécu qu’avec une cohorte de coéquipiers, à huis clos. » Depuis, les leçons ont été tirées et des actions ont été mises en place pour lutter contre la rupture avec les réalités de la vie.

Exemple, les apprentis du centre de formation du PSG ont rencontré des élèves de l’Opéra de Paris. L’objectif ? « Échanger avec des jeunes au quotidien similaire, même si la discipline est encore plus importante à l’opéra », détaille Guillaume Naslin.

Ceux du SCO ont visité une usine de brioches industrielles, un partenaire du club. La Berrichonne de Châteauroux a emmené ses jeunes à l’ouverture d’un supermarché, tôt le matin, afin qu’ils découvrent la réalité du monde du travail.

Les jeunes footballeurs castellroussins ont assisté à l’ouverture d’un supermarché, aux aurores.

Le corps de ces sportifs de haut niveau est leur outil de travail. Au quotidien, l’équipe médicale est présente pour leur enseigner les bonnes pratiques. Lors des entraînements, le préparateur physique les aide à bien s’échauffer. Les joueurs consultent les kinés avant de jouer, pour un suivi de leurs ennuis physiques.

Les équipes médicales doivent aussi déceler les blessures qui sont dissimulées. Certains jeunes les minimisent afin d’assurer leur sélection le week-end. « Ils ne veulent pas montrer leurs faiblesses au coach », souligne Élodie Giraudon.

D’autres, en revanche, conscients de l’importance de leur physique, craignent beaucoup la rechute. Ce fut le cas de ce jeune joueur de Châteauroux qui craignait de retourner sur les terrains après une entorse. « On a été obligé de faire une radiographie pour lui prouver qu’il n’avait rien », explique Armindo Ferreira, son directeur.

« Tous n’ont pas le niveau »

Alain Larvaron, Tours FC

Les joueurs se confient difficilement à leurs entraîneurs car ce sont eux qui les jugent au niveau sportif, principale préoccupation des joueurs. Ils préfèrent parler aux autres encadrants. À Châteauroux, Élodie Giraudon est la seule femme de l’équipe pédagogique qu’ils côtoient.

Les jeunes discutent plus facilement avec elle. Ces présences féminines dans des milieux quasi-exclusivement masculin apportent « un côté maternel ». Avec elles, ils abordent plus facilement les questions sentimentales.

En entrant au centre de formation, l’objectif de ces jeunes est bien sûr de devenir joueur professionnel. Mais dans certains clubs, les coachs recrutent volontairement trop de jeunes joueurs afin d’avoir des équipes complètes, en sachant qu’ils ne feront pas tous carrière.

« Tous n’ont pas le niveau. On oriente les exercices en fonction des deux ou trois joueurs qui ont le potentiel », confirme Alain Larvaron du Tours FC, qui n’hésite pas à parler de remplissage. Victor Bodoignet l’avait ressenti : « Ils m’appelaient juste pour les entrainements. Je ne faisais pas partie de leur projet. » 

Les soins sont essentiels avant chaque début de match, afin de prévenir des blessures.

Baptiste Mantaux, coach des U18 (moins de 18 ans) de Châteauroux, ajoute : « On se doit d’avoir des effectifs importants en cas de blessures. » Les membres des équipes médicales ont eux aussi un rôle important. Romain Marteau, kiné dans l’équipe de réserve de Reims, le souligne : « Je ne suis pas le coach, pas le copain. Il faut être entre les deux tout, en restant pro mais sympa. »

Quand ils ne deviennent pas professionnels, les apprentis footballeurs suivent généralement les pas de ceux qui les ont encadrés durant leur formation. Ainsi, Bastien Boutet, formé au Tours FC, est devenu entraîneur grâce aux liens qu’il avait noués dans son club d’origine. Les centres organisent des cursus pour devenir coach. Ils peuvent également proposer à leurs joueurs un CAP métiers du football.

La majorité de ceux qui continuent à jouer après le centre le font au niveau amateur. Des partenariats existent entre les collectivités locales et les clubs non-professionnels. « Les joueurs sont employés à la mairie, en tant que commerciaux ou comptables au club », explique Abdel Bouhazama.

Pour ces joueurs, les divisions inférieures sont surtout un moyen de rebondir. « Je joue à Saumur, en National 3. Mais je n’abandonne pas mon rêve de devenir professionnel, reconnaît Nikola Stojanovic, 21 ans, formé au SCO. Même si mon club formateur m’a lâché sans vraiment d’explications. »

Toute la journée, les apprentis footballeurs n’attendent qu’une chose : pratiquer leur passion. À 15 h 30, Baptiste Mantaux emmène les joueurs dans un minibus. Vingt minutes de trajet, direction l’entraînement, à Châteauroux. Dans les vestiaires, les jeunes retrouvent leurs camarades scolarisés hors du centre de formation, dans les lycées de la ville.

Une fois leurs shorts noirs et leurs maillots rouges enfilés, débute le rituel d’avant match, avec serrage de mains obligatoire à chaque personne présente aux abords du terrain. Pour les blessés : passage par le cabinet de Richard Hernaez, le kiné. 

La politesse et le respect sont des valeurs inculqués aux jeunes footballeurs.

Une fois les soins terminés, ils rejoignent les autres sur le terrain. « Tu m’as ramené des poireaux ? » demande le soigneur à un vieil homme au bord du terrain. Près de vingt ans que ce retraité suit toutes les équipes de La Berrichonne. Il n’a pas de légumes pour le staff aujourd’hui, mais a repéré des joueurs. « Celui-là̀, on va bientôt en entendre parler », assure-t-il, en désignant un dribbleur castelroussin. 

L’échauffement débute au coucher du soleil. Une partie du groupe commence par courir autour du terrain tandis que les gardiens répètent les exercices techniques. Le match commence et les lumières s’allument. Ils joueront jusqu’à la nuit noire, sous les cris de leurs coachs. Les « Suivez ! Ça vient ! Emmène ! » se succèdent. La séance se termine avec des étirements. La minorité des pensionnaires de La Berrichonne rejoint ensuite le centre de formation, à Arthon, 

Les autres retournent à leur vie d’interne au lycée. Ils gardent un pied dans la vie sans le football, pour que le choc ne soit pas trop violent lorsque les crampons ne seront plus des outils de travail. Le diplôme, à la manière des protèges tibias, leur évitera des déconvenues devant la violence de l’entrée dans la vie active.

Alice Blain

@al_blain
Étudiante en journalisme en deuxième année à l’EPJT.
Passée par Le Parisien et Le Midi Libre à Montpellier.
Passionnée de culture.
Se destine à la télévision ou au web pour réaliser des documentaires.

Victor Fièvre

@victor_fievre.
20 ans.
Étudiant en journalisme en deuxième année à l’EPJT.
Passé par Sud-Ouest La Rochelle et Angers télé.
Passionné de sport et de musique.
Parle de rap sur Interlude.

Suzanne Rublon.

@suzannerublon.
20 ans.
Etudiante en journalisme en deuxième année à l’EPJT.
Passée par L’Est Républicain Besançon et Ouest-France Rennes.
Passionnée de photographie et de culture.
Se destine à la radio. 

Quand l’étudiant infirmier souffre à l’hôpital

Quand l’étudiant infirmier souffre à l’hôpital

Quand l’étudiant infirmier souffre à l’hôpital

Photo istock

Harcèlement, humiliation, exclusion… La majorité des élèves infirmiers affirme avoir subi des violences pendant un stage. Pourtant, peu de moyens sont mis en place pour mettre fin au calvaire de ces étudiants.

 

Par Axel Nadeau

Pendant mon stage je rentrais en pleurs, il m’est arrivé de vomir. » Ainsi témoigne Luc, 21 ans, étudiant infirmier à Corbeil-Essonnes. Lors de sa deuxième année d’étude, il subit des humiliations répétées de la part de son infirmière référente. Il se souvient du jour où elle l’a accusé d’avoir volontairement fermé la perfusion d’un malade. Aujourd’hui encore, il reste  persuadé du contraire : « Ça ne pouvait être qu’elle puisque le patient était quasiment inconscient », affirme-t-il.

Les cas d’humiliations sur les stagiaires sont fréquents dans le monde hospitalier. Aujourd’hui professionnelle, Julia garde de mauvais souvenirs de ses stages, surtout de celui à la clinique Saint-Gatien de Tours. A l’époque, elle s’occupe d’une patiente qui ne peut pas se tenir debout. Elle choisit de lui faire la toilette au lit, contrairement à ce que son infirmière référente lui demande. « Elle m’a dit que j’étais une merde, que je ne valais rien, que je ne serai jamais diplômée », se souvient Julia. Pourtant, un chirurgien de l’hôpital lui assurera qu’elle avait agi comme il fallait.

Des élèves infirmiers ont très mal vécu leurs stages dans certains services de la clinique Saint-Gatien à Tours. Ils s’y sont parfois sentis exclus, dévalorisés, rabaissés. Certains parlent même de violence psychologiques.
Des exemples de violences observés pendant ses stages, Julia n’en manque pas. Les patients eux-mêmes en sont témoins et parfois victimes. Une infirmière qu’elle suit en stage à la clinique Saint-Gatien doit, pour préparer une intervention, épiler la verge d’un patient. Celui-ci a une érection. L’infirmière appuie alors sur la sonnette d’urgence pour inviter son équipe dans la chambre. « Elle se moquait : “Vous avez vu ce que je fais au monsieur”, se souvient Julia. Je suis restée silencieuse, choquée. Le patient, lui, pleurait. »

« L’humanité c’est notre cœur de métier »

Publié en 2017, Omerta à l’hôpital (ed. Michalon) du Dr. Valérie Auslender réunit 130 témoignages d’élèves victimes de maltraitances en milieu hospitalier. On y découvre qu’en 2015, sur un groupe de 3 500 étudiants infirmiers, 7 % affirment avoir pensé à mettre fin à leurs jours sur le lieu de leur stage.

Ces chiffres n’étonnent pas Sébastien Bocquet-Vial, psychologue, en charge des étudiants à l’Institut de formation en soins infirmiers (IFSI) d’Amboise. Il a déjà eu affaire à de nombreux cas de maltraitance sur les stagiaires. « C’est un raz-de-marée assez violent, on vient toucher au propre de l’individu », s’exclame-t-il.

Une formatrice à l’IFSI d’Amboise, qui souhaite rester anonyme, qualifie l’hôpital de « milieu impitoyable ». Elle reconnaît que les situations décrites dans Omerta à l’hôpital sont vécues par tous les professionnels. Mais pour elle, ce contexte de harcèlement est incompatible avec l’essence même de la profession. « L’humanité, c’est notre cœur de métier, s’insurge-t-elle. Qu’une infirmière soit maltraitante envers un stagiaire, ça me révolte ! » C’est cette humanité qui a poussé cette formatrice à devenir infirmière et c’est, selon elle, ce qui forge encore et toujours les vocations. D’ailleurs, à l’IFSI d’Amboise, les inscriptions ne diminuent pas.
Si certains formateurs soutiennent leurs étudiants face à ces violences, d’autres nient la réalité du harcèlement. C’est le cas du formateur référent de Luc. Averti par son élève de ce qu’il subit en stage, il reporte la faute sur Luc et lui reproche un comportement d’adolescent. « L’équipe de L’IFSI va essayer de noyer le poisson, déplore-t-il. Certains étudiants ont été virés pour insubordination car ils crient tout haut ce que tout le monde pense tout bas et l’IFSI considère que nous avons un devoir de réserve. » « Sous prétexte qu’il n’y a pas assez de lieux de stage, on envoie au casse-pipe des étudiants », fulmine la formatrice. C’était le cas d’un établissement dans lequel elle travaillait et qu’elle a quitté.
Même si les maltraitances contre les stagiaires sont connues de l’Institut régional de formation sanitaire et sociale de la Croix-rouges, on continue d’envoyer les étudiants dans les services fautifs. Photo cfasms.
« Les lieux maltraitants sont connus », reconnaît Céline, 22 ans, étudiante à l’Institut de formation Croix-rouge de Tours. Elle s’est déjà « emportée », selon ses propres termes, contre une formatrice qui lui soutenait que l’école ne pouvait pas se permettre de perdre des lieux de stage. Il reste toujours la possibilité d’échanger son stage contre celui d’un autre élève. Mais personne ne veut aller dans un service réputé violent. « On ne peut simplement pas refuser, ajoute Céline, ou alors on loupe notre année. »

Les stagiaires font fusibles

Si ces maltraitances ne peuvent être justifiées, les professionnels concernés cherchent néanmoins à les expliquer. Selon Dominique Gosnet, directeur de l’IFSI d’Amboise, l’hôpital est en pleine mutation. On constate une diminution de la bientraitance liée à une réduction d’effectifs et à la recherche du bénéfice dans les hôpitaux. « Les infirmières sont surbookées, explique le directeur de l’établissement, et il devient difficile d’encadrer les étudiants. » Le personnel infirmier peut avoir tendance à décharger cette pression sur les stagiaires. « Comme ils doivent garder une certaine tenue face au patient, les collègues font fusibles, atteste Sébastien Bocquet-Vial. C’est très facile avec les stagiaires, ils peuvent devenir des larbins. »

 

Dans les hôpitaux, la réduction des effectifs et la recherche du bénéfice dans les hôpitaux mènent à une hausse de la maltraitance, des patients, mais aussi des travailleurs. Photo Istock
Parfois, lorsque l’élève parvient à se confier aux formateurs, il est déjà trop tard. Nombreux sont ceux qui abandonnent. « Tous les infirmiers ont déjà subi des violences en stage », soutient Tony, ancien de l’IFSI Croix Rouge de Tours. Lui a abandonné sa formation après avoir vécu des expériences trop difficiles. Aujourd’hui il suit un cursus de carrières sociales. « Ces pressions t’obligent à faire des choses qui vont à l’encontre de tes valeurs », explique-t-il. Il garde en mémoire le souvenir d’une infirmière qui chronométrait les toilettes faites aux patients. Si Tony mettait trop de temps, elle disait « c’est zéro » et partait en riant. Difficile de travailler dans ces conditions sans devenir soi-même maltraitant.
David, un de ses camarade de classe, a également abandonné ses études à cause de stages difficiles. « C’est un jeu un peu noir, certains comportements sont pervers », regrette-t-il. Les infirmières lui demandaient de répéter des gestes plusieurs fois sans jamais lui expliquer ce qu’il ne faisait pas correctement. Elles l’observaient simplement et restaient silencieuses. Si David demandait ce qui n’allait pas, elles répondaient : « Démerde-toi. »

Luc souhaitait devenir infirmier depuis l’école primaire. Ses stages l’ont poussé à arrêter sa formation. Puis, alors qu’il était en service civique, il rencontre une équipe de femmes qui lui font croire à nouveau en ses capacités. Aujourd’hui il a commencé sa troisième année. « Si ça se reproduit, je serai capable de dire les choses », assure-t-il. Son stage de début d’année s’est très bien passé. On lui a même certifié qu’il avait beaucoup de potentiel.

Certains prénoms ont été changés à la demande des intéressés.

Axel Nadeau

nadeau.axel@gmail.com
24 ans
Etudiant en année spéciale journalisme à l’EPJT.
Passé par la Ferarock et divers webzines musicaux.
Bientôt en stage chez Society et 37 degrés.
Intéressé par les questions sociétales et culturelles.
Passionné de multimédia, se destine à la presse écrite.

Pilote de chasse, le rêve d’une vie

Pilote de chasse, le rêve d’une vie

Le pilote de chasse fait rêver. Son image est idéalisée. Mais, derrière le fantasme d’une carrière dans les airs, se cache une tout autre réalité : sélection drastique, formation rigoureuse, pression mentale, rapport à la mort… Les exigences du métier ne laissent pas le droit à l’erreur.

Par Simon Abraham, Simon Bolle et Laura Cadeau

afia 38, vous êtes autorisés au décollage piste 2-0 », annonce la tour de contrôle. « Bien reçu », répond Julien. L’élève pilote, 27 ans, prend une grande inspiration et pousse la manette des gaz. C’est parti ! En quelques secondes, il atteint 110 nœuds, soit 190 kilomètres par heure. « Rotation », lance-t-il en tirant sur le manche. Les trois tonnes de l’appareil s’échappent de la piste. « Trains rentrés, virons à l’ouest, cap 2-7-0. » En compagnie de son moniteur, assis sur le siège arrière, Julien quitte l’aéroport de Tours. Élève au sein de l’École de l’aviation de chasse (EAC), il se retrouve aux commandes d’un Alphajet, avion de chasse utilisé par l’armée française.
Un second appareil l’accompagne. À son bord, un autre élève de l’EAC. La mission du jour : apprendre à voler en formation de combat et en patrouille serrée. L’entraînement va se dérouler au dessus d’Angers, à plus de 100 kilomètres d’ici. Julien accélère à 760 km/h. Il y sera en quatre minutes. En dehors du cockpit, le temps est gris, jusque-là. Le jeune homme continue de prendre de l’altitude, l’œil attentif aux instruments de bord. Il traverse la dernière couche de nuages, qui cède la place à un ciel bleu immaculé et un soleil aveuglant. La vue est imprenable. Rien à voir avec ce qu’on peut voir depuis le tarmac. Ce décor à couper le souffle est l’illustration parfaite du « rêve ultime » de Julien, à savoir « voler comme un oiseau, dans des machines exceptionnelles ». Ce plaisir, l’élève pilote en profitera plus tard. Pour le moment, il reste concentré sur ses objectifs et appréhende les figures qu’il va devoir réaliser en vol conjointement avec l’autre avion.
Premier virage pour s’en rapprocher : Julien est écrasé contre son siège. Avec l’accélération, il ressent plusieurs fois son poids. Une charge éprouvante. Dans l’immensité du ciel, les deux appareils viennent se coller à 3 mètres l’un de l’autre. Une précision chirurgicale qui demande une concentration de tous les instants. Le risque n’est jamais loin. C’est aussi ça le quotidien d’un apprenti pilote de chasse.
Photo : Simon Abraham/EPJT
Parc des expositions de Tours, salon de l’orientation. Installé au fond du hall, l’espace réservé aux métiers de la sécurité et de la défense remporte un plein succès auprès des jeunes visiteurs. Conseillers en uniforme, affiches imposantes et distribution de pins à l’effigie du rafale… le stand a de quoi attirer. Tanguy, élève en première scientifique, souhaite devenir ingénieur en aéronautique. À l’origine, il se rêvait en pilote. Mais, par crainte de ne pas y arriver, il préfère se renseigner sur les professions autour de l’aviation. Il a déjà passé le brevet initial aéronautique. Son père, militaire dans l’armée de l’air, le pousse : « À toi de voir si tu veux garder les pieds sur terre ou avoir un bureau dans le ciel. »

Lucas, lui, a 14 ans. Cheveux châtains, allure soignée, baskets aux pieds. Il a effectué son stage de troisième au sein de la base aérienne 705. Il est avachi sur la table. L’officier le reprend : « Attention à ton dos, il faut te tenir droit. » Et de poursuivre : « Protège bien tes yeux. C’est important d’allumer la lumière lorsque tu joues aux jeux vidéo. » Lucas est déjà bien renseigné. Il sait qu’il faut avoir une vue irréprochable. Avec 9 sur 10 à chaque œil, il se rassure.

« Je cherche une vie active et des responsabilités »

Théo, 18 ans, en pleine sélection

Cela ne l’empêchera pas d’« être comme un super héros et de ressentir de bonnes sensations ». L’adolescent est loin d’être le seul à avoir des étoiles plein les yeux. Le capitaine Florence, du Centre d’information et de recrutement des forces armées (Cirfa) de Tours, constate : « Il n’y en a pas un qui me parle du danger. Je suis obligée de leur rappeler qu’être pilote, c’est un métier militaire car ils ont tendance à l’oublier. » Si les officiers ont vu défiler plus de 150 intéressés sur les deux jours de la manifestation, seule une dizaine a retenu leur attention.

Hormis ces manifestations ponctuelles, c’est dans les locaux du Cirfa que les jeunes entament leur périple vers le métier de leur rêve. Il y en a dans chaque région de France. Ce sont des lieux de rencontre avec des militaires professionnels, qui renseignent sur les professions dans l’armée de l’air, répondent aux questions sur la formation et accompagnent les intéressés dans leurs démarches de candidatures. L’antenne de Tours croise des jeunes au quotidien. Ce matin, Théo et Hugo ont poussé la porte. Le premier a 19 ans. Titulaire d’un bac scientifique, il est désormais en première année de droit, « une voie de secours, si pilote ne fonctionne pas ». Hugo souhaite aussi entamer une carrière dans les airs. À 23 ans, il est titulaire d’un bac technologique et suit des études de gestion, en attendant d’entrer dans l’armée.

Théo, au Cirfa de Tours, dans le bureau du capitaine Florence. Photo : Simon Abraham/EPJT
Les deux jeunes ont un parcours totalement différent mais sont animés par la même passion. « Je n’ai pas véritablement eu de déclic. C’est toujours ce que j’ai voulu faire, raconte Théo. Gamin, j’ai assisté à des meetings aériens. Je suis attiré par l’aventure, le voyage. Je cherche une vie active et des responsabilités. » Tout comme Hugo, un « gosse aventurier qui veut servir son pays ».

Ils n’en sont pas à leur première visite au Cirfa. Théo est arrivé il y a six mois, pour s’informer sur la formation du métier. C’est le capitaine Florence qui l’a accueilli et épaulé pour monter un dossier. Théo l’a présenté lors des sélections au Centre de sélection spécifique air (CSSA) quelques semaines plus tard. Il a échoué à une épreuve mais a eu l’occasion de participer aux rattrapages. Il est en attente des résultats. Hugo, lui, ne s’est pas encore présenté aux sélections. Il a un mois pour les préparer. « Il faut que je révise des tas de notions en physique, explique-t-il. Je ne suis pas passé par une branche scientifique – qui reste la voie royale. Je vais montrer qu’il n’y a pas de profil spécifique à avoir pour réaliser son rêve. »

La passion est un élément fondamental. Jeunes en formation, retraités de l’armée de l’air et pilotes encore en activité : tous nous l’ont confié. Cela a été un motif d’engagement pour Jean-François Hummel, ancien pilote de chasse, qui réside en Touraine. Lui s’imaginait même en astronaute. « C’est la dernière limite de l’aventure ultime », considère-t-il.

Même son de cloche chez Jacques Gaillard qui, à 66 ans, compte 4 109 heures de vol. « C’est une profession avec une dose énorme d’action, glisse-t-il. On était toujours en mouvement et ça me plaisait. Je ne voulais pas passer ma vie derrière un bureau. » Son ami, Patrice Court-Fortune, 51 ans, a, lui, été attiré par le combat aérien. « Un avion contre un avion, c’est le duel tant attendu. Dans ces moments, il faut faire appel à tout ce que l’on a acquis, à l’intelligence, à l’instinct. Une espèce d’osmose se crée entre le pilote et l’avion. Vous avez l’impression de ne faire plus qu’un. C’est une sensation extraordinaire », se souvient-il, avec nostalgie.

Jacques Gaillard, ancien pilote de chasse aujourd’hui à la retraite, ouvre le livre des souvenirs – photos, collection d’avions – d’une vie intense. Photos Simon Abraham/EPJT
Leur dévouement a été nourri par des souvenirs indélébiles. « J’aurais toujours en tête mon lâcher sur Mirage, un appareil monoplace. Là, il n’y a personne pour vous rappeler les procédures et vous dire de faire attention à la vitesse de l’appareil. Ce jour-là, je n’ai pas eu besoin de boire du café. Je suis resté éveillé longtemps (rires). Mon taux d’adrénaline était à un niveau maximal », raconte Jacques Gaillard. Plus tard, lui est devenu commandant des forces aériennes françaises en ex-Yougoslavie. Patrice Court-Fortune a également son premier vol gravé à jamais dans sa mémoire : « Quand je me suis installé dans le cockpit, c’était tout étroit. Comme si la machine faisait corps autour de l’homme. C’était fort. Je me suis dit : “Ça y est, je le concrétise, mon rêve de gosse.” »

L’image du pilote de chasse fascine. L’humain est tel un oiseau, bravant les lois de l’apesanteur, à bord de machines exceptionnelles qui dépassent la vitesse du son. L’illustration de l’extrême, des sensations fortes, des montées d’adrénaline. Un tryptique qui charme la société. « Cette fascination pour la profession renvoie à la notion de mythe. Le métier de pilote peut paraître contre-nature, dans la mesure où l’aviateur repousse les limites imposées à la condition humaine. Évoluant dans les airs, il peut donner l’impression de vouloir égaler Dieu », analyse Céline Bryon-Portet, sociologue et auteure de l’ouvrage La Construction de l’image du pilote de chasse.

La lecture des aventures de Jean Mermoz, d’Henri Guillaumet et de Tanguy et Laverdure (voir ci-contre) ont rythmé l’enfance de Patrice Court-Fortune. « Depuis, ça m’est resté chevillé au corps. » Le commandant Frédéric, pilote sur porte-avions, doit, lui, sa révélation aux péripéties de Buck Danny, l’œuvre de Jean-Michel Charlier et de Victor Hubino. « Elle met en scène les pilotes de chasse de l’armée américaine, la fameuse US Air force. L’image du pilote de chasse est idéalisée. C’est devenu pour moi un objectif de vie », analyse-t-il. Reste que la réalité diffère de la fiction. Il ne suffit pas de claquer des doigts pour se téléporter dans un cockpit.
Elle a intégré l’armée de l’air en 2001, avant de travailler dans un centre d’information et de recrutement des forces armées. « Le mythe du pilote de chasse a été façonné, entre autres, grâce au septième art. Une année, j’ai interrogé l’ensemble des élèves d’une promotion de l’École de l’air sur l’origine de leur passion. Neuf sur dix m’ont répliqué qu’elle était née après avoir vu le film à succès Top Gun, raconte-t-elle. Ils s’identifiaient à Tom Cruise. C’est l’image du pilote : les motos et les voitures qui vont vite, le mec frimeur qui a les nanas à ses pieds… » Des vocations qui sont venues du cinéma, comme de la bande dessinée. La culture est une arme de séduction massive.
Photo : Simon Abraham/EPJT
Retour à la base aérienne de Tours. Une heure avant la mission de Julien s’est déroulé un briefing de vol. Dans une pièce isolée de l’escadron, son moniteur du jour l’attend. Il va l’accompagner, le superviser et le noter. C’est un ancien pilote sur Rafale, en Irak notamment. Devant un écran et un tableau, il donne ses instructions.

Tout se fait en anglais, langue universelle dans le monde de l’aéronautique. « OK, mission today is to fly with an other Alphajet »  (La mission, aujourd’hui, consiste à voler avec un autre Alphajet), révèle-t-il. Le moniteur liste à Julien les ordres du jour. L’apprenti pilote est attentif aux conseils. Il va devoir effectuer des figures dans les airs. Son moniteur utilise des maquettes d’avion pour lui montrer lesquelles.

Julien reçoit les dernières  instructions de son moniteur. Quelques minutes plus tard,  il se dirige vers le tarmac pour un vol en Alphajet, accompagné de son instructeur. Photos : Simon Abraham/EPJT
« Gère ton timing, reste bien trente secondes derrière l’autre avion, travaille bien ta trajectoire. » En une demi-heure, le jeune homme accumule une matière impressionnante à restituer une fois aux commandes. Dont beaucoup de rappels, certes, qu’il est déjà censé maîtriser. « Je suis tendu », nous livre Julien qui ne cesse de tourner la manche droite de sa combinaison avec ses doigts. « La pression que je ressens, il en faut, pour être dedans tout de suite. C’est du bon stress. » « Pilote, c’est comme chirurgien. Il y a des fois où il ne faut pas se louper », complète son instructeur.

Tous deux jettent un dernier coup d’œil à la météo. « Il faudra être attentif au brouillard. » Ils quittent la salle et filent se changer dans le couloir. Masque à oxygène, casque, combinaison spéciale… Une fois équipés, direction la piste. Un Alphajet les attend. Sur le chemin, Julien ne laisse paraître aucune émotion. Il est concentré.

Photo : Simon Abraham/EPJT
Même s’il est source d’appréhension et de tension, le premier vol est vécu comme une consécration, l’aboutissement de plusieurs années de formation. Car, pour y parvenir, les apprentis pilotes doivent emprunter un long chemin, semé d’embûches. Seules quelques conditions s’imposent au départ : avoir entre 17 et 24 ans, être français et bachelier, filières professionnelles comprises.
Dans un bureau au Cirfa de Tours, Théo (à droite) donne des conseils à Hugo (à gauche) sur les sélections du CSSA. Photo : Simon Abraham/EPJT
Au CSSA, trois candidats sont installés dans des cabines mobiles qu’ils déplacent à l’aide d’un palonnier. Photo : Simon Abraham/EPJT
Une fois le rendez-vous au Cirfa effectué, la première étape les mène au CSSA, où une batterie de tests les attend. C’est à Tours, uniquement, que se tient l’ensemble des épreuves et ce pendant une semaine. Les chiffres font peur : 60 % des candidats sont éliminés dès le premier jour. Ils n’auront pas de seconde chance.

Raisonnement logique, orientation spatiale, rapidité de perception, motivation, connaissance de l’aéronautique, culture générale, langue étrangère… Cette quantité et cette variété de disciplines effraient Hugo. Théo, qui a survécu à cette sélection drastique, le prévient : « Il y avait des sciences. Par exemple, je devais donner l’ordre des planètes dans le système solaire. En anglais, révise bien ta grammaire et ton vocabulaire. Ils aiment bien les verbes irréguliers aussi. » « Ah oui ? C’est balèze quand même », réagit Hugo, en même temps qu’il prend des notes sur son téléphone.

Théo insiste sur le fait que c’est quelque chose de rude, mais qu’il ne faut pas se mettre la pression pour autant. Sinon, c’est un coup à perdre tous ses moyens une fois face aux évaluateurs. « L’entretien psychologique est super important. Ils vont te poser des questions, entre autres sur ton rapport au côté militaire du métier. Si c’est mal préparé, tu vas te faire démolir… » L’épreuve la plus redoutée reste celle du simulateur. « La cabine bouge comme un vrai avion. C’est fait pour te perturber. »
Les évaluateurs sont ainsi en mesure de vérifier si les candidats sont capables d’assurer plusieurs actions à la fois, à partir d’informations sur un écran, tout en gérant leur stress. « Personne n’arrive vraiment confiant », attestent le capitaine Eric et le lieutenant-colonel Solange, en charge du CSSA à Tours.

« Ils veulent être pilotes de combat ou navigateurs officiers de systèmes d’armes. Ce sont des professions exceptionnelles qui ne s’exercent ni par défaut ni par hasard. » C’est pourquoi ceux qui échouent fondent parfois en larmes à l’annonce des résultats. Le fantasme d’une vie s’effondre en une poignée de minutes, voire de secondes. La désillusion est telle que nous ne sommes pas autorisés à recueillir leurs impressions. « Ils sont vraiment dépités et n’ont pas le cœur à ça », justifient le capitaine et le lieutenant-colonel en charge du CSSA. Cela prouve que la remise en question est permanente. Rien n’est jamais gagné. Il faut avoir le goût de l’effort et présenter un profil très complet. »

 

Vouloir devenir pilote de chasse, c’est donc avoir une tête, mais également des jambes. Les recruteurs font procéder à des séries de tractions et à des tests VMA. « Il me reste un peu de temps pour bosser à fond. Ça m’intimide un peu, mais il ne faut pas partir pessimiste », relativise Hugo. « Le pire, c’est que, si tu réussis, tu ne peux pas crier victoire trop vite, nuance Théo. Une commission doit ensuite étudier ton cas. » Celle-ci se réunit, en effet, quatre fois par an et émet des avis. Si ceux-ci sont favorables, les postulants peuvent intégrer l’École de l’air, à Salon-de-Provence. Pour y être affecté, il faut néanmoins passer avec succès la visite médicale. Un nouvel obstacle – et pas une formalité – qui se dresse sur la route. Quand chacun croit voir le bout du tunnel.

Pablo a aujourd’hui 33 ans. Il est officier pilote de ligne à Air France depuis treize ans. Il compte à son actif  7 500 heures de vol sur Boeing 777. L’aviation civile, un choix de carrière ? Pas vraiment. « Gamin, je voulais être pilote de chasse, rembobine-t-il. Quand tu es petit, ça fait plus rêver que des gros avions. » Le voilà alors parti à l’École des pupilles de l’air, à proximité de Grenoble. Chaque année vient le rituel de la visite médicale. Pablo en profite pour faire analyser son anatomie. « J’avais un doute, comme je suis grand. Je savais qu’il y avait des tailles à ne pas dépasser. » En particulier, pour les fémurs dont les dimensions sont contrôlées. Verdict : les siens mesurent 1 à 1,5 centimètre de trop. Ce qui l’empêcherait de s’adapter au siège éjectable. Sur le coup, la déception est indescriptible. « Ça m’a emmerdé… », résume-t-il sobrement.

Tom, 17 ans, s’apprête à vivre la même situation. Le jeune homme, qui vit en Belgique et qui étudie en technique de qualification électricien-automaticien, est daltonien. Pendant un stage à la composante Air de la base de Florennes, dans son pays, il a eu l’occasion de se confronter à des épreuves semblables à celles de l’examen de sélection. « J’ai réussi la partie physique », se réjouit-il. Pour autant, Tom a conscience que son défaut de vision va lui jouer des tours. « Honnêtement, je ne comprends pas pourquoi ce problème est dangereux vis-à-vis du pilotage. Je vois parfaitement. C’est juste que je n’arrive pas, en quelque sorte, à mettre des noms sur certaines couleurs, regrette-t-il. Je serais très déçu si je devais abandonner. Je garde espoir. » En cas d’échec, il se contentera d’un poste de maintenance sur les appareils.

Outre les fémurs trop longs et le daltonisme, la longueur du buste, la forme de la tête, l’inclinaison du dos, les capacités respiratoires et l’audition entrent en jeu. « Quand on nous détecte quelque chose à la visite médicale, le choc est rude », rapporte Julien, l’apprenti pilote.

Il se souvient, par ailleurs, de son passage dans la centrifugeuse de Brétigny-sur-Orge. « C’était stressant. On est jugés sur des compétences innées. Soit la fibre est en soi, soit c’est vite délicat. » Il n’y a pas d’entraînement possible. Sur place, la machine est impressionnante. « Nous ne faisions pas les fiers devant !, concède Julien. Ce test est déterminant pour savoir si nous pouvons devenir pilote ou non. Ça ajoute de la pression. On est dans le noir, pour monter à 6G. » Une sensation de lourdeur s’installe dans le corps, qui est attiré vers le bas. Les yeux ne sont plus irrigués. Des picotements se font ressentir. La vision se trouble. « Tout cela cause des malaises, qui sont éliminatoires. Cette centrifugeuse peut briser des carrières. »
Photo : Simon Abraham/EPJT
Base aérienne 705. Un pilote pénètre dans son cockpit. « Vous allez monter à 3 500 pieds et nous allons vous simuler un feu en cabine », lui indique un moniteur. L’exercice ne se fait pas en plein air mais en intérieur, sur simulateur, dans une cabine. À l’aide de ressorts, celle-ci s’incline pour représenter un vol en conditions réelles. Le pilote en question est le lieutenant-colonel Cyril, ancien pilote de l’armée de l’air, reconverti dans l’état-major à Bordeaux. Voilà quinze ans qu’il n’a pas été aux commandes d’un Alphajet. Pour s’y remettre, il doit se soumettre aux mêmes missions d’entraînements que les élèves de l’EAC. « Nous allons évaluer vos réactions face à une situation d’urgence. Gardez votre calme, soyez rapide dans vos prises de décision et restez maître de l’appareil », poursuit son moniteur. Devant lui, plusieurs écrans, à partir desquels il supervise le vol.
Le lieutenant-colonel Cyril avant de monter à bord du simulateur. Photo : Simon Abraham/EPJT
À bord du simulateur, le lieutenant-colonel Cyril est concentré. Il sait que le test n’intervient qu’une dizaine de minutes après le décollage virtuel. C’est sans compter sur l’instructeur qui décide soudain d’improviser une panne moteur. « Je veux mesurer ses réflexes face à un danger imprévu », nous explique-t-il. « OK, emergency (D’accord, urgence), réagit immédiatement le pilote dans sa cabine. C’est le réacteur droit. Faible débit, mais pas de fuite. » Tout en contrôle, il règle l’un des problèmes qu’il pourrait rencontrer en vrai. Ces séances sur simulateur sont déterminantes pour apprendre à gérer son stress. Six sont nécessaires avant que l’élève pilote ne puisse réaliser sa première mission dans les airs.
Le lieutenant-colonel Cyril en train d’écouter les consignes de son moniteur. Photo : Simon Abraham/EPJT
A bord du simulateur, le lieutenant-colonel Cyril enfile son casque. Photo : Laura Cadeau/EPJT
Intérieur de la cabine du simulateur. Photo : Simon Abraham/EPJT
Si certains ont les bons réflexes dans une position critique, d’autres commettent de graves erreurs. « Lors d’un vol avec un jeune, il a fallu que je reprenne les commandes pour éviter que l’on se tue », se remémore Patrice Court-Fortune, moniteur à l’époque. À la suite de cette mauvaise expérience, il a dû mettre fin aux espoirs de l’élève. « Je n’avais pas envie de l’accompagner au cimetière. Plus tard, il est revenu me voir pour me remercier d’avoir pris la décision à sa place. Il n’osait pas le faire. »

Avec un quota de cent heures de formation, les apprentis n’ont pas le droit à l’erreur. L’armée cible les profils qui assimilent et progressent vite face aux risques, comme celui de la collision. Jacques Gaillard se souvient : « Une fois, un avion s’approchait dangereusement du mien. Je croyais qu’il me voyait, mais non. C’est passé 5 mètres plus bas. Un jeune pilote apprendra qu’il ne faut jamais quitter des yeux un avion qui s’approche. »

« Si, pendant l’entretien, tu dis que larguer des bombes n’est pas trop ton truc, tu es directement recalé »

Théo, 18 ans, en pleine sélection

Evidemment, le danger ne vient pas que des acrobaties aériennes. Pilote, c’est aussi et surtout une profession d’armes. On peut tuer et être tué. « Se retrouver sur un terrain de guerre fait partie du job, avance Julien, notre apprenti pilote. Ce métier fait rêver. Mais il faut vite prendre conscience de la réalité. » Son accompagnateur, Matthieu, est du même avis : « Un jeune qui s’engage dans l’armée a le devoir de se questionner sur son rapport à la mort dès le départ. » De quoi faire reculer certains. Comme Pierre Ciccodicola, pilote dans l’aviation civile, pour qui la chasse a été un frein : « Je ne suis pas un militaire dans l’âme. Quand je lis les témoignages de ceux partis au combat en Afghanistan ou en Libye, cela me glace. Je n’ai pas ce tempérament. Je ne l’ai jamais eu. Celui d’appuyer sur un bouton sans se poser de question. »
Dès leur premier rendez-vous au Cirfa, les jeunes sont amenés à réfléchir sur la voie dangereuse qu’ils s’apprêtent à suivre. Théo a conscience qu’utiliser des armes est la finalité du métier. « On ne pilote pas pour le plaisir. Et si l’on n’a pas conscience de cela quand on arrive aux sélections du CSSA, on se fait pulvériser sur place. » Là-bas, un psychologue vérifie la capacité de discernement des apprentis.
« Avez-vous compris dans quoi vous vous engagez ? », « Qu’est-ce que signifie délivrer de l’armement ? »… Voici des exemples de questions auxquelles Théo a su répondre. Pas d’autres. « Si, pendant cet entretien, tu dis que larguer des bombes n’est pas trop ton truc, tu es directement recalé. »

Au Cirfa de Tours, le capitaine Florence s’attache à cerner les profils adéquats : « Le but de ce métier n’est pas seulement de piloter. De cela, certains ne sont pas conscient. Une fois, j’ai même appris à un jeune, pourtant passionné par le pilotage, qu’il pourrait être amené à transporter un armement nucléaire. Je crois que ça l’a découragé et je ne l’ai plus jamais revu. (rires) » Théo ajoute : « La peur de tuer ? Non. De l’appréhension, oui. Il faut l’avoir en tête sans que cela ne nous prenne la tête. »

Apprendre les techniques de combat et à se servir d’armes à bord de l’avion, pour tout restituer sur les zones d’intervention, c’est ce que font les élèves quand ils quittent Tours pour la base aérienne de Cazaux. « La plongée dans le grand bain », selon Jean-François Hummel. « Le tir aérien, c’est la concrétisation. Psychologiquement, il s’agit d’une marche importante. Mais elle s’inscrit dans une continuité qui fait qu’il n’y a pas de traumatisme profond. » 
La fin de la formation coïncide d’ailleurs avec le moment où, à croire Jacques Gaillard, « le pilote se sent en confiance avec les armes. Et sait gérer des crises de manière calme et réfléchie. » Des qualités nécessaires en temps de guerre.
Photo : Simon Abraham/EPJT
17 janvier 1991. Opération Tempête du désert. La coalition internationale réagit face à l’annexion du Koweit par l’Irak. L’objectif est simple : ne pas se faire repérer par les radars du camp adverse. Les pilotes français volent à basse altitude. Ils ont pour mission d’attaquer un site de fabrication de missiles chimiques irakiens. Un endroit stratégique très défendu par les troupes de Saddam Hussein. Partis en repérage, six premiers avions survolent la zone et larguent des bombes. Puis six autres les suivent.

Jean-François Hummel, alors âgé de 27 ans, est à bord d’un Jaguar. Il retrace cet épisode : « Mes coéquipiers ont dû réveiller les Irakiens car lors de notre passage, une minute plus tard, ils étaient tous en place pour nous tirer dessus. » Son avion est touché par l’un des six missiles. Une partie du réacteur est arrachée et l’un des moteurs prend feu. Le pilote échappe de peu à la mort, mais reste de marbre avec le recul : « Quand j’ai largué ma première bombe, je n’ai rien ressenti de particulier. Nous avions acquis du professionnalisme grâce à la formation et nous savions quel comportement adopter face à ce genre de situation très complexe et violente. »

20 septembre 2014. Opération Chammal. Les forces armées françaises s’engagent au sein de la coalition contre l’État islamique, dans les guerres d’Irak et de Syrie. Une intervention à laquelle le commandant Frédéric a pris part. Pilote de chasse dans l’aéronautique naval, lui aussi a frôlé la mort : « Je volais au dessus de l’océan Indien. L’air était chaud et humide. Des conditions climatiques qui réduisent la performance du moteur. Alors que j’accélérais, l’avion continuait à descendre et à se rapprocher dangereusement de l’eau. » Le pilote ne s’éjecte pas à temps. Concentré sur sa mission, il en occulte le danger. « Dans ta tête, il ne se passe rien. Tu mets les pleins gaz et tu attends. » L’appareil rate la piste d’un porte-avion, un navire de gros tonnage doté d’une plateforme et s’apparentant à une base aérienne flottante.
Résultat : l’avion plonge au fond de l’océan, à 20 mètres de profondeur et se retrouve sous le porte-avion. « Le garde-fou, c’est le catapultage, avant que l’avion ne s’écrase. Or, moi, je suis d’un naturel optimiste et j’ai tendance à y croire jusqu’à la dernière minute. Ce tempérament a bien failli me coûter la vie », juge-t-il.
Des expériences marquantes, chaque ancien pilote de chasse en a vécu. C’est devenu, avec le temps, un plaisir de les partager. Exemple parmi tant d’autres, Jacques Gaillard s’est, lui, fait foudroyer en plein vol. « J’étais en basse altitude, dans les Ardennes, quand la cabine s’est retrouvée toute noire », se rappelle-t-il. Il applique la procédure d’urgence et monte à l’altitude de sécurité.

L’horizon artificiel fonctionne encore mais tout le reste est grillé. Pas de quoi inquiéter Jacques Gaillard : « Ça va très vite. Mais on se calme, on réfléchit, on analyse. Et on prend la bonne décision. » Parmi ces péripéties, Patrice Court-Fortune ajoute une dimension. Psychologique, cette fois-ci. « Lors d’une mission en Italie, on logeait à l’hôtel. Habillés en civil le soir, on sortait pour boire un coup et manger une pizza. Alors que, le lendemain, on enfilait nos combinaisons et on se retrouvait dans un pays en guerre. Il fallait passer de l’un à l’autre. » Gérer ce rapport à la mort et au danger n’est pas chose aisée. Si lui arrive à faire la part des choses, d’autres, eux, noient le problème dans l’alcool.

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Pour la sociologue Céline Bryon-Portet, l’alcoolisme est bien un autre risque du métier. « Les pilotes de chasse flirtent constamment avec la mort. Cela entraîne un sentiment paradoxal de peur et d’adrénaline », éclaire-t-elle. Ce fléau, l’ex-femme d’un pilote de chasse l’a côtoyé : « Vous savez, j’ai été mariée à un homme qui buvait beaucoup. C’est un sujet tabou, mais les pilotes consomment. C’est un moyen pour eux de créer une convivialité et d’exorciser leur rapport à la mort. »

Avant de poursuivre : « Lors d’une mission, mon ex-mari a failli y rester. À sa sortie de l’avion, il s’est promis une chose : profiter de la vie. “Carpe diem”, comme on dit. Une expression qui, pour lui, a signifié faire la fête jusqu’à très tard… Même s’il fallait reprendre l’avion dès le lendemain à 8 heures. » Passer à deux doigts de la mort. En réchapper. Puis oublier. Pour mieux recommencer. Un cercle vicieux qui, petit à petit, forge un mental d’acier.

Photo : Simon Abraham/EPJT
Développer des nerfs solides, les élèves pilotes s’y attellent au quotidien. Le stress ne tarde pas à se faire ressentir, dès le point sur la météo du jour. Il est 8 heures du matin, en ce mardi d’hiver. Le soleil est encore couché. Un léger brouillard couvre la piste 20 de l’aéroport de Tours. Au bout, un grand bâtiment, celui de l’EAC.

Dans la pièce principale, les apprentis pilotes et leurs moniteurs se réunissent, comme à leur habitude. Tout commence avec la couverture nuageuse du jour. En anglais, bien sûr. « Good conditions expected today, but cirrus are coming » (De bonnes conditions sont attendues aujourd’hui, mais des cirrus arrivent), détaille un instructeur. « C’est sûr que c’est un peu un vocabulaire barbare quand on vient de l’extérieur », reconnaît Julien, entre deux informations.

Lors du briefing, chaque matin à 8 h 15 à l’EAC de Tours, les apprentis pilotes reçoivent les instructions et les données du jour, incluant la météo. Photo : Simon Abraham/EPJT
Puis c’est au tour de la traditionnelle question du jour. Elle est posée chaque matin à la fin du briefing météo par un moniteur à un élève, choisi au hasard. Cette fois, Jules est tiré au sort. Il doit réciter les procédures d’urgence en cas d’une double extinction du moteur à basse altitude. Le jeune homme s’en sort bien. Il est soulagé. Car beaucoup craignent cette interrogation. « C’est un moment angoissant. Il en va de ta crédibilité auprès des autres, indique Julien. C’est plus qu’une simple récitation. Si ça survient réellement en vol, ça peut nous sauver la vie. »
Deux pilotes, de retour sur le tarmac, après un vol en Alphajet. Photo : Laura Cadeau/EPJT
Bref, à l’EAC, la rigueur n’a pas d’heure. Que ce soit au sol ou dans les airs, tous les instants de la journée sont susceptibles d’injecter une dose supplémentaire de pression. Julien peut le certifier. « Tous les vols sont notés, par exemple. Nous avons des jokers si nous venons à rater des missions. » Cinq, au total.

Quand le stock est épuisé, l’apprenti file en commission. « L’histoire peut très mal se terminer. » « Psychologiquement, il est difficile de faire face à la charge de travail, renchérit Matthieu, son moniteur. La formation est très exigeante. Les élèves pilotes ont une épée de Damoclès au-dessus de la tête. Ils doivent toujours nous prouver leur valeur. C’est dur de tenir. Il faut une grande force mentale. »

En 2004, quand Matthieu était à la place de son apprenti, huit personnes composaient sa promotion. Seules trois en sont sorties pilotes. « Je dirais toutefois qu’il y a désormais moins d’échecs pendant la formation. L’écrémage se fait plus en amont. » En vol, comme au sol, il n’est pas possible de se relâcher. « Un avion pousse l’humain à bout. Nous pouvons tomber dans les pommes ou nous bloquer des cervicales tellement le corps ressent de la pression à cause de la force G », précise Jacques Gaillard.
Julien, lui, compare la maîtrise d’un Alphajet à une compétition de sport. Quand cela s’achève, il est rincé. « Nos capacités cognitives baissent avec le pilotage, alors que, en même temps, il faut anticiper les manœuvres à venir. » Avec toutes ces contraintes, il n’est pas simple de profiter du spectacle aérien. « Dans un avion, c’est 95 % de concentration, 5 % de plaisir », estime son moniteur.
Photo : Simon Abraham/EPJT
La mission de Julien touche à sa fin. Les deux Alphajet sont de retour sur le tarmac. L’apprenti pilote revient à l’escadron en compagnie de son moniteur. Il enlève son casque. En sueur, il semble épuisé, mais est souriant. Beaucoup plus qu’avant de monter à bord. Il vide une bouteille d’eau d’un coup. Puis place au débrief. Il se détend sur sa chaise. Son instructeur le félicite. « Tu dois continuer comme cela, à tout faire sans précipitation », insiste-t-il.

Julien peut souffler, seul. Le jeune homme a les traits tirés. « C’était une heure de vol très intense. Il y a beaucoup de fatigue morale. Quand on atterrit, on se dit “ouf, c’est fini”. J’étais cuit ! » Ce n’est que maintenant qu’il peut savourer et mesurer le sentiment du devoir accompli. Rares sont ces moments de recul dans la formation. Le temps d’un instant, Julien est en train de réaliser son rêve de gamin. Il sera bientôt breveté pilote de chasse. D’ici-là, il n’aura pas le droit à l’erreur. Rien ne lui sera épargné.

Simon Abraham

@simonabrm
20 ans.
En licence pro télévision à l’EPJT.
Pigiste pour TV Tours. Souhaite s’orienter dans le journalisme magazine ou de sport.

Simon Bolle

@mashabolle
20 ans.
Licence pro presse écrite et en ligne à l’EPJT
En contrat d’apprentissage à L’Équipe.

Laura Cadeau

@llaura_lc
24 ans.
En licence pro télévision à l’EPJT.
Journaliste-rédactrice en devenir, titulaire d’un master sciences politiques.