Cosmétiques, l’effet placebio

Cosmétiques, l’effet placebio

Cosmétiques

L’effet placebio

Les cosmétiques biologiques sont de plus en plus présents dans les rayons des grandes surfaces.

De plus en plus de Français changent leurs habitudes en matière de beauté et se tournent vers des produits plus respectueux de l’environnement. Les industriels suivent le pas, les produits cosmétiques bio se propagent sur le marché. Mais les garanties d’obtenir un vrai produit naturel et bio sont minces.

Par Manon Bernard, Bastien David et Marie-Elisabeth Desmaisons (photos)
Illustrations : Adèle Martin/Académie Brassart-Delcourt.

auver la planète commence par des gestes simples. Vous le savez, on vous l’a déjà assez répété. C’est pourquoi vous mangez bio dans la mesure du possible, vous faites du vélo, vous vous démaquillez avec des cotons réutilisables… et vous utilisez des produits cosmétiques bio. Le matin, dans votre douche, vous avez un savon et un shampoing biologiques, le packaging est vert et ils sont labellisés. Pas de doute.

Devant votre miroir, vous vous maquillez à l’aide d’une crème de jour, d’un fond de teint ou d’un mascara où sont dessinées de petites fleurs fraîches, coiffées de l’en-tête « biologique ». Le soir, vous vous démaquillez, la conscience tranquille, à l’aide d’un démaquillant respectueux de la nature, emballé dans un plastique recyclable (c’est écrit dessus).

Mais attention, ne retournez JAMAIS ces produits. Vous vous rendriez alors compte que votre savon et votre shampoing ne contiennent que 20 % de produits bios, que votre crème de jour et votre fond de teint n’en contiennent que 30 %, et que votre démaquillant ne respecte pas autant la nature qu’il le proclame innocemment.

Malgré les labels en tout genre et les packagings vertueux, la cosmétique bio a encore du chemin à faire. Des laboratoires où naissent chaque jour de nouveaux produits aux étals des supermarchés, retour sur un processus de labellisation qui n’est pas aussi vert qu’il en a l’air.

Le processus de fabrication de Labo-hème est essentiellement manuel, jusqu’à l’étiquetage des produits.

Ouvert en 1994 et implanté à Vierzon depuis 2006, Labo-hème produit des savons biologiques et différents produits de beauté. Son directeur, Michel Pobeda, a obtenu la mention de l’association Nature et Progrès. Ses produits répondent à un cahier des charges élaboré par cette association.

Cette dernière impose au minimum 95 % de matières premières issues de l’agriculture biologique dans la substance totale. Pour Michel Pobeda, il n’est pas question de faire certifier ses cosmétiques par d’autres organismes. Il pointe du doigt les « normes paradoxales » qu’imposent les labels.

Ces labels, des structures privées, ont toute autorité pour décider qui sera estampillé « bio ». Ils sont même créés par les entreprises du secteur qui mettent en place leur cahier des charges, avec plus ou moins de bonne volonté. Exemple : le label Cosmébio a mis au point le sien en 2002. 

Michel Pobeda est le gérant de l’entreprise Labo-hème. Cette savonnerie de Vierzon est estampillée Nature & Progrès et fournit plusieurs sociétés. L’entreprise possède sa propre marque, Codina, ainsi qu’une boutique dans le XVe arrondissement parisien.

À la lecture du document, on découvre que seulement 20 % d’ingrédients issus de l’agriculture biologique sont requis pour qu’un produit soit labellisé par Cosmébio. Marine Pentecôte, chargée de communication du label se justifie : « Un shampoing, par exemple, contient au moins 80 % d’eau et c’est un ingrédient qui ne peut pas être biologique. » 

Sarah Goléo, chimiste de formation, a lancée en janvier 2020 sa gamme de cosmétiques, Odaloire. Elle dément que l’eau soit un problème. « Elle peut être remplacée par des hydrolats, c’est-à-dire de l’eau distillée et chargée de principes végétaux. Cette eau est certifiée biologique, mais elle coûte beaucoup plus cher. »

Ce qui est le plus inquiétant, c’est la création de ce type de labels par des entreprises privées.

Marine Pentecôte est chargée de la communication de Cosmébio au moment de l’enquête. Le label Cosmébio a été fondé en 2002, sous forme d’association, par des entreprises de la cosmétologie.​

C’est ce qu’explique Laurence Coiffard, experte en cosmétologie à l’université de Nantes : « Ce n’est forcément pas des considérations scientifiques qui ont présidé à placer les curseurs lors de l’élaboration du cahier des charges. Ce ne sont pas des scientifiques qui sont à l’origine de ces labels, ce sont des personnes issues du marketing. »

Ainsi, au conseil d’administration de Cosmébio, on retrouve – entre autres – Romain Ruth, directeur général de la marque Florame, ou Valérie Demars-Marcadet, vice-présidente et directrice du laboratoire Léa Nature. Celui-ci est l’un des plus puissants dans la filière du bio en France.

Ancienne ingénieure, chimiste de formation, Sarah Goléo a décidé de créer sa marque de cosmétiques biologiques. Odaloire, une gamme de crèmes fabriquées à partir d’ingrédients naturels et locaux, a ainsi vu le jour début 2020.

La présence d’un label bio sur un produit cosmétique ne garantit pas qu’il le soit effectivement.

A la question « peut-il y avoir des soucis de collusion ? », Marine Pentecôte botte en touche : « Nous sommes salariés de l’association, nous n’avons pas de lien avec les marques. » Et lorsqu’on insiste pour s’entretenir avec les gérants des marques en question, on se heurte à des portes sont closes.

Pour les petits producteurs, la question de la labellisation est un vrai dilemme. Certes, la visibilité qu’elle apporte n’est pas négligeable, mais cela implique aussi d’être associé à un cahier des charges plutôt léger. Le système est de plus assez verrouillé : il est très difficile pour eux d’obtenir une certification puis une labellisation. Une des raisons à cela, outre l’éthique : le prix.

Sarah Goléo s’est confrontée à ce processus. « La labellisation coûte 1 000 euros par produit chez Cosmébio. Tandis que chez Nature et Progrès, c’est environ 300 euros par laboratoire. Je n’ai pas envie de participer à ce genre de business. » Même son de cloche chez Flore Milliotte qui a créé la marque de savons bio Arbaurea à Saint-Amé, dans les Vosges. « Je n’ai pas poussé très loin au niveau de la procédure de labellisation. Le coût était trop important pour moi. »

Formée en tant qu’ingénieure en sciences et technologies de l’eau, Flore Milliotte a crée sa marque de cosmétique en 2013, Arbaurea. Elle souhaite produire des savons naturels et biologiques.

Ces mêmes petits producteurs vont jusqu’à boycotter ces labels, les accusant d’un certain entre-soi et de ne pas être assez contraignants dans leurs cahiers des charges. Aurélie Gasnier est productrice de cosmétiques naturels et bios à Tuffé, dans la Sarthe. Elle confie : « Le lobbying du bio est très présent, il ne faut pas l’oublier. Les grands industriels arrivent avec un chèque sur la table. Forcément, ils ont plus de pouvoir. Donc ils vont autoriser certains ingrédients ou des produits qui sont en opposition totale avec le bio et le naturel. En tant que petite productrice, je ne suis pas d’accord. Je préfère boycotter. »

Elle continue : « Il y a des grands labels qui ne collent pas à mon état d’esprit, par exemple Ecocert. Le cahier des charges est trop laxiste. Donc cela veut dire que je vais être sur le même label que quelqu’un qui sera à 20 %, alors que je veux être à 100 % de bio. Ça nous décrédibilise. »

De fait, la réglementation autour des produits cosmétiques biologiques est pour le moins poreuse. En Europe, il existe la norme ISO 16-128. Approuvée en 2017, elle fait des mécontents dans les milieux de la cosmétique.

Elle ne fait que déterminer un mode de calcul des doses d’ingrédients biologiques dans les produits, sans réellement fixer un seuil d’utilisation de certaines substances éventuellement nocives. De plus, elle ne dresse aucune liste de produits dangereux ou interdits. En France, il n’existe pas de législation pour encadrer la production de cosmétiques biologiques.

Seul le fait de mentionner le mot « bio » sur un produit commercialisé est régulé par l’Autorité de régulation professionnelle de la publicité (ARPP). Celle-ci  propose deux solutions. Soit le produit en question soit 100 % bio (ce qui en cosmétique est presque impossible). Soit il se revendique d’un organisme certificateur ou d’un cahier des charges au moins aussi contraignant.

Or la plupart des organismes certificateurs, sont, comme Cosmébio, peu regardants sur la composition des produits. Ainsi, beaucoup de producteurs peu scrupuleux utilisent cette faille pour pouvoir vendre leur produits avec un packaging « bio ».

Aurélie Gasnier a créé sa savonnerie artisanale en 2014, à Truffé. Elle crée sa marque La Nature de Lilie et s’installe dans le sous-sol de sa maison. Elle a choisi de produire des savon 100 % naturels et de privilégier les produits locaux. Elle refuse de se faire labelliser « bio » par de gros organismes.​

Michel Vialay, député LR des Yvelines, fait le même constat . Il a récemment présidé une mission d’enquête commune à l’Assemblée nationale sur les perturbateurs endocriniens dans les contenants plastiques, notamment ceux des cosmétiques. « L’étiquette “bio” est maintenant utilisée dans tous les sens. C’est devenu un argument de marketing. Est-ce qu’un produit avec 20 % de produits bio est bio ? Est-ce qu’il est sain d’avoir 20 %, 50 % ou 80 % de bio dans le produit ? De plus, la notion de “bio”, peut être remise en question quand vous avez des producteurs qui viennent d’un peu partout. »,  explique le député.

Michel Vialay est député LR de la 8e circonscription des Yvelines depuis juin 2017. Il a présidé une mission d’enquête commune à l’Assemblée nationale sur les perturbateurs endocriniens dans les contenants plastiques, notamment ceux des cosmétiques.​

Les produits bios se révèlent souvent moins efficaces que les autres et parfois même plus dangereux.

Mais le problème va encore plus loin : la certification des grandes marques pourraient être assimilée à de la publicité mensongère. L’efficacité chimique des produits est remise en question par Laurence Coiffard.

Pour elle, « les produits bios sont globalement pires que les autres. Il y a plus de risques d’avoir des allergies. Ils font partie des pires produits du marché. C’est pour cela qu’un dermatologue ne conseillera jamais un produit cosmétique bio. » Pour la chercheuse, les marques s’appuient sur un « marketing de la peur », qui pousse à mettre en avant des produits estampillés « sans » (parabène…), jusqu’à en faire disparaître les principaux agents chimiques actifs. 

Pis, comme l’a montré une étude d’UFC que choisir de juillet 2019, les crèmes solaires bios se révèlent peu efficaces contre les UVA, ce qui peut s’avérer dangereux pour la peau.

Laurence Coiffard est maîtresse de conférences en pharmacie à l’université de Nantes. Elle dirige notamment des recherches en dermocosmétologie. Spécialiste de la cosmétologie, elle a également créé le blog Regard sur les cosmétiques avec Céline Couteau.

Face à ce système, beaucoup de ces producteurs ont préféré se tourner vers Nature et Progrès, Natrue ou Slow Cosmétique. Nature et Progrès est une structure qui délivre des mentions et non des labellisations. Sa présidente, Eliane Anglaret, explique que la démarche est fondamentalement différente.

« Nous pratiquons un système participatif de garantie, si bien que nous fonctionnons avec un duo consommateur-producteur. Nous avons un cahier des charges. Nous avons aussi une charte qui draine une vision plus large de l’écologie et prend en compte le transport, la gestion des déchets, l’origine des semences et tous ces aspects plus larges. C’est toujours délicat de codifier ces choses, c’est un idéal vers lequel on tend. »

Nature et Progrès fait partie de l’IFOAM – Organics International, un organe de promotion de l’agriculture biologique. Lui aussi a mis en place un cahier des charges assez strict. Pour beaucoup de petits producteurs, ces mentions revendiquent un vrai « lien avec la terre », elles sont plus proches de leurs préoccupations.

Pour l’instant, cela reste complexe de produire quelque chose de totalement bio. « Dans beaucoup de domaines de la cosmétique, le 100 % bio est pour l’heure impossible, concède Eliane Anglaret. Par exemple le savon demande obligatoirement du soufre et de la potasse. Mais nous cherchons à expérimenter pour atteindre notre objectif. »

Eliane Anglaret est présidente de l’association Nature & Progrès. Celle-ci, née en 1964, prône une agriculture biologique et unn changement des modes de production. Elle appose une mention aux entreprises cosmétiques qui le demandent et qui respectent son cahier des charges.

Sur le marché des cosmétiques « bio », c’est deux salles deux ambiances. Comme l’exprime Michel Pobeda, directeur de Labo-hème : « Tant que les grands nous laissent une porte d’entrée pour vivre de nos produits et mener nos expérimentations, cela nous convient. Je ne veux juste pas être assimilé à eux. »

Les coulisses de l’enquête en BD

Marie-Elisabeth et Bastien au laboratoire Labo-hème

Manon et Bastien lors d’une interview avec le label Cosmébio

Micro trottoir d’Adèle et de Bastien sur la consommation de cosmétiques bios

La bande dessinée a été réalisée dans le cadre d’un partenariat entre l’Ecole publique de journalisme de Tours et l’Académie Brassart-Delcourt

Manon Bernard

@manon_bernard_
23 ans.
Étudiante en journalisme à l’EPJT.
Passionnée par les sujets de société notamment les mouvements sociaux, les questions de genre, d’égalité femmes-hommes et de santé.
Passée par Le Dauphiné Libéré, Lyon Capitale, L’Humanité et Ouest-France.
Se destine au journalisme web ou à la presse écrite.

Bastien David 

@BASTIENDavid17
23 ans.
Etudiant en journalisme à l’EPJT.
Passionné par l’histoire et la politique.
Passé par Sun Radio et Ouest-France.
Se destine à la presse écrite et web.

Marie-Elisabeth Desmaisons

@DesmaisonsMe
23 ans.
Etudiante en journalisme à l’EPJT.
Passionnée par la littérature, la culture moyen-orientale
et la sauvegarde du patrimoine.
Passée par Sud-Ouest, Ouest-France et RCF Touraine.
Se destine à la presse magazine et la radio.

Les dessous de la vente des nudes

Les dessous de la vente des nudes

Les dessous de la vente de nudes

Photo : Cassandre Riverain/EPJT

Sur les réseaux sociaux, la vente de photos dénudées s’est largement développée ces derniers mois. Entre vendeuses, arnaqueurs et clients, un véritable écosystème a vu le jour.

Par Fridolin Ngoulou, Alice Porcher, Cassandre Riverain (photos)
BD : Honorine Leclère/Académie Brassart Delcourt

lt je vends des nudes à la demande, DM si intéressé ! #nudes #sendnudes » Une minute après le premier tweet de Léna, notre faux profil de jeune fille de 15 ans, des messages commencent déjà à arriver. « Salut », « Tu peux envoyer une photo, je te paie après », « T’as vraiment 15 ans ? », « Combien les nudes ? »… Les propositions fusent.

Ce phénomène s’est largement développé sur Twitter. De plus en plus de personnes se prennent en photo, nues, pour échanger ou vendre leurs images.

Nous essayons d’en savoir plus : qui sont ces personnes prêtes à acheter des photos d’une adolescente de 15 ans ? Certains ont entre 15 et 20 ans, veulent discuter un peu, mais surtout échanger des photos. Même en précisant que tout est payant, d’autres envoient des photos de leur pénis et demandent un nude en retour.

Entre deux messages de garçons cherchant à s’amuser, l’un attire notre attention. Pascal, 57 ans, demande à Léna si elle « aime bien discuter avec des vieux cochons », comment est-elle habillée dans sa « chambre de petite coquine », puis demande des photos d’elle, habillée, parce que « des nudes à 15 ans, c’est de la pédophilie pour ceux qui t’en achèteront ».

Un autre homme de 30 ans explique : « Je ne suis pas pédophile et je voudrais voir à quoi tu ressembles avant de te prendre des nudes. » Ces hommes, conscients d’être à la limite de l’illégalité, poursuivent quand même la conversation dans l’optique d’acheter ou de recevoir gratuitement des photos de la jeune fille.

Pour prendre des nudes, les vendeuses utilisent le matériel qu’elles ont à disposition, comme leur téléphone portable.

La vogue des nudes ne touche pas que les mineures sur Twitter. Nous avons aussi testé le réseau social avec des profils plus âgés.

Une bouche et un œil en photos de profil, des faux prénoms – Chloé, une jeune femme de 22 ans et Manu, un homme de 24 ans – et nous tweetons tout de suite : « Je recherche des nudes. »

Celle qui rencontre le plus de succès, c’est Chloé. Mais si des hommes lui envoient des photos, ce n’est pas pour les vendre, mais pour en recevoir en échange. « Je considère que c’est de l’amusement », « je ne suis pas là pour faire de l’argent, c’est pour du plaisir et c’est tout », expliquent-ils.

Manu se fait aborder par des vendeuses. Nous essayons de discuter avec elles, pour connaître leur âge, leur ancienneté sur le réseau, combien elles gagnent… Certaines répondent facilement. D’autres ignorent les messages en voyant que Manu traîne pour acheter des photos.

Un business quasi-professionnel

Depuis quelques mois, le nombre de comptes Twitter vendeurs de nudes a explosé. Pour en trouver, pas besoin de chercher bien loin : les vendeuses tweetent avec des hashtags dédiés à la vente de photos et vidéos dénudées. #sellnudes, #paypigs, #moneymiss… Taper ces mots dans la barre de recherche Twitter permet de trouver les tweets des vendeuses.

Une multitude de comptes proposent des services, plus ou moins chers. Les vendeuses postent des photos « avant-goût » pour attirer le client. Des images en sous-vêtements, plus ou moins suggestives. Ensuite, tout se passe par message privé : la vendeuse communique ses prix, le client envoie l’argent, puis reçoit un nude.

Mais parfois, les choses se compliquent. Entre les comptes de véritables vendeuses, se cachent des arnaques. Des personnes créent un faux compte. En photo, des filles qu’ils ne connaissent pas. Et ils se font passer pour elles.

Généralement, ces photos sont trouvées sur Internet. Des forums regroupent des stocks de photos, que ces personnes téléchargent pour créer leurs faux comptes.

Et les arnaqueurs font tout pour appâter le client : offres à prix réduit, messages très crus envoyés directement au client, sans attendre que lui se manifeste… Le client envoie ensuite l’argent, puis l’arnaqueur n’envoie pas de photo. À la place, il bloque le client et passe à la victime suivante.

Cette arnaque facile a créé un engouement pour les faux comptes. Cela porte souvent préjudice aux véritables vendeuses. Elles doivent prouver que leur profil est réel. Gagner la confiance du client est indispensable, puisqu’il devient méfiant.

Des vendeuses ont un système bien rôdé, un business quasi-professionnel. Elles établissent une grille de tarifs, des limites dans ce qu’elles font en vidéos… Parfois, les comptes Twitter ne sont qu’une partie de leurs activités : des escortes proposent leurs services pour « du réel ». Mais certaines vendeuses se considèrent également comme des travailleuses du sexe.

Julie considère la vente de nudes comme un travail, elle y consacre certaines de ces journées.

Pour mieux comprendre leurs motivations, nous avons contacté une vendeuse de nudes, Julie*, et deux jeunes hommes, Nicolas* et Simon*, derrière des comptes d’arnaque.

Julie a 21 ans. Pour elle, vendre des nudes sur Twitter, c’est un travail du sexe comme un autre, « même si le procédé n’est pas le même, puisque virtuel, la finalité de ces ventes est sexuelle. »

Elle vend ses photos depuis un an. Julie s’est lancée dans ce commerce alors qu’elle était dans une période difficile de sa vie. En dépression, sans emploi, sans revenu. Mais avec un loyer à payer.

Peu après avoir rouvert son compte Twitter, elle poste des photos d’elle un peu dénudée. Les retours sont « positifs » : beaucoup de retweet, de like. Elle se décide alors à vendre ses photos.

« Je ne fais pas ça pour le plaisir, c’est vraiment comme un travail pour moi »

Julie

Pour garder un réseau actif d’acheteurs, les nudeuses rappellent régulièrement leur activité de vente à leurs abonnés Twitter, leurs followers. Par messages privés avec les clients réguliers, par exemple.

Sinon, elles postent des photos d’elles en lingerie. En légende, un message type : « Je vends toujours mes nudes, DM pour informations et tarifs. » Les montants varient en fonction du contenu de la commande.

Avec Julie, le premier prix est à 20 euros, pour trois photos en lingerie. Le contenu le plus cher s’élève à 275 euros : une vidéo dans laquelle elle se masturbe.

Pendant huit mois, Julie a vendu ses photos à temps plein. Pendant cette période, elle a gagné 11 000 euros nets, ses revenus n’étant pas déclarés.

Les faux profils de vendeuses de nudes ont des caractéristiques communes. Passez la souris sur l’image et cliquez sur les éléments pour avoir plus de détails. Dessin : Anouska Kavanagh

Aujourd’hui, elle a trouvé un emploi de vendeuse. Mais elle continue à vendre ses photos pour arrondir ses fins de mois. Elle peut gagner jusqu’à 3 000 euros en un mois, selon la demande et la régularité de ses ventes. Selon elle, l’aspect pécuniaire du commerce est la principale motivation des vendeuses.

« Je ne fais pas ça pour le plaisir, c’est vraiment comme un travail pour moi », explique Julie. Un travail qui vient avec son lot de contraintes. Le jugement des gens qui l’insultent sur les réseaux sociaux. La nécessité de fidéliser le client. Le risque de voir ses photos « fuiter ».

Julie sait que ce qu’elle fait n’est pas sans danger. Mais elle en assume les conséquences et revendique ses activités. « Mes parents sont au courant, mon copain aussi. Tant que je sais ce que je fais et que je suis prête à assumer en cas de problème, ils me font confiance », explique la jeune femme.

« Au début, je me suis fait arnaquer par des clients. J’envoyais les photos avant de recevoir le virement. » Maintenant, son fonctionnement est rôdé. Julie contrôle son business : grille de tarifs, stock de photos et de vidéos…

Seul problème : les plateformes de virement instantané bloquent parfois ses comptes, lorsqu’elle reçoit une trop grosse somme d’argent.

L’argent est également la motivation principale des arnaqueurs. Nicolas, 17 ans, fait partie d’un réseau d’hommes qui gèrent des faux comptes de vendeuses. Il l’a intégré en octobre 2019 par le biais d’un ami qui lui a expliqué qu’« il avait un bon plan pour gagner de l’argent facilement ».

Après avoir accepté l’offre, Nicolas a suivi une courte formation sur la tenue du compte Twitter et a reçu un pack de photos de jeunes filles à envoyer à ses victimes potentielles.

La formation, proposée par un utilisateur du forum en ligne Lilith.id (désormais fermé), comprend le suivi du compte, l’apport des premiers abonnés, un pack de photos et une solution pour gérer les litiges avec les acheteurs. Tout cela pour le prix de 10 euros. Après sa formation, Nicolas gérait trois faux comptes de vendeuses.

Simon, 16 ans, nous explique qu’avec son faux compte, il parvenait à gagner 700 euros par mois. Il trouvait lui aussi les photos qu’il utilisait pour son faux compte sur le forum Lilith.id.

« 1RT + 1 follow = une surprise en DM »

La méthode des arnaqueurs comme Simon et Nicolas est très simple. Ils commencent par appâter les potentielles victimes en postant plusieurs nudes sur les faux comptes Twitter qu’ils ont créés. Pour donner plus de crédibilité à ces comptes, ils s’abonnent à un grand nombre de personnes, souvent d’autres arnaqueurs qu’ils connaissent.

Après avoir posté quelques photos, les arnaqueurs essaient d’attirer leurs abonnés. Ils leur font miroiter une récompense pour leur fidélité et tweetent des messages tels que  « 1RT + 1 follow = une surprise en DM ». Une fois que les clients viennent réclamer leur surprise, c’est-à-dire un nude, les arnaqueurs leur transmettent une cagnotte Paypal, avant de disparaître une fois le virement reçu.

Simon nous a expliqué les similitudes entre tous ces faux profils de vendeuses. Ils utilisent toujours les mêmes biographies, parlent crûment aux hommes qui veulent leur acheter des photos et proposent des prix défiant toute concurrence. Les photos se vendent de 2 à 5 euros, quand les vidéos sont proposées à 10 euros.

Les comptes d’arnaqueurs sont également repérables grâce à leur peu d’ancienneté : un profil qui dit vendre des nudes et qui a été créé le mois même est souvent synonyme de fraude.

Pour récupérer des nudes, les arnaqueurs vont sur des forums qui en mettent à disposition. Après s’être inscrits et avoir répondu au post qui les intéresse, ils peuvent télécharger les photos via un lien.

Même si le forum Lilith.id est désormais fermé, de nombreuses photos sont accessibles sur Internet, rien qu’en tapant « nudes » dans la barre de recherche. Plusieurs sites proposent des packs de photos et de vidéos à caractère pornographique à télécharger contre une inscription. Les arnaqueurs se font ensuite passer pour une jeune femme qui vendraient ces images d’elle-même. Ils appellent cette escroquerie le e-whoring.

Les utilisateurs de ces forums partagent gratuitement des dossiers entiers de contenus volés. Les légendes des packs assimilent le contenu à des annonces commerciales avec des termes tels que « blondie girl », « best brunette pack », « sexy teens » ou encore « nudes asian girl ». Les arnaqueurs n’ont plus qu’à choisir le pack qui les intéresse, comme s’ils faisaient du shopping.

S’ils sont inscrits sur le forum, ils sont redirigés vers un site de téléchargement et n’ont qu’à cliquer sur le lien pour avoir accès aux contenus.

Ces dossiers peuvent peser jusqu’à des dizaines de giga-octets de photos ou de vidéos. Bien évidemment, aucune des jeunes femmes présentes sur ces vidéos n’a donné son accord pour que son image soit diffusée de la sorte.

Légalement parlant, il s’agit d’une atteinte à la vie privée d’autrui, avec circonstance aggravante comme le précise l’article 226-2-1 du Code pénal : « Lorsque les délits prévus aux articles 226-0 et 226-2 portent sur des paroles ou des images présentant un caractère sexuel prises dans un lieu public ou privé, les peines sont portées à deux ans d’emprisonnement et à 60 000 euros d’amende. »

Sur le faux profil de la mineure de 15 ans, nous avons reçu beaucoup de messages suggestifs d’hommes.

L’un des mots-clés des arnaqueurs sur les forums est le terme teens, qui signifie adolescente, en anglais. De nombreux dossiers de photos sont étiquetés ainsi et beaucoup de faux profils de vendeuses sont ceux de jeunes filles mineures.

Parmi les comptes Twitter que nous avons repérés, certains partagent des photos de jeunes filles qui sont loin de paraître majeures, ce qui constitue un délit de pédopornographie. L’article 227-23 du Code pénal dispose ainsi : « Le fait, en vue de sa diffusion, de fixer, d’enregistrer ou de transmettre l’image ou la représentation d’un mineur lorsque cette image ou cette représentation présente un caractère pornographique est puni de cinq ans d’emprisonnement et de 75 000 euros d’amende. Lorsque l’image ou la représentation concerne un mineur de 15 ans, ces faits sont punis même s’ils n’ont pas été commis en vue de la diffusion de cette image ou représentation. »

Bien souvent, parmi les arnaqueurs, les mineurs qui partagent ces photos sont loin de se douter du caractère pédopornographique du contenu. Et les adultes tentent de minimiser les faits en niant le caractère pédophile de leur requête.

Sur les réseaux sociaux, le business des nudes continue de prospérer. De nombreux faux profils voient constamment le jour, encore en mai 2020. Julie, de son côté, prévoit de monter son auto-entreprise. En déclarant ses activités de « photographe », elle pourra toucher les bénéfices de son travail, sans crainte.

(*) Les prénoms ont été modifiés.

La bande dessinée a été réalisée dans le cadre d’un partenariat entre l’École publique de journalisme de Tours et l’Académie Brassart Delcourt.

Fridolin Ngoulou

@fridolinngoulou

35 ans.
Étudiant en journalisme à l’EPJT.
Passionné par la presse écrite et le web, aime les reportages sur l’environnement, le tourisme, l’économie et les faits sociaux.
Journaliste auparavant à l’Agence centrafrique presse et le Réseau des journalistes pour les droits de l’homme en République centrafricaine (RCA).

Alice Porcher

@porcheralice

22 ans.
Étudiante en journalisme à l’EPJT.
Passée par le Bonhomme Picard et le Courrier Picard.
S’intéresse aux questions de société et à la culture.
Se destine à la presse écrite généraliste.

Cassandre Riverain

@CassandreRvr

23 ans.
Étudiante en journalisme à l’EPJT.
Passée par la Nouvelle République et Ouest France.
S’intéresse aux questions de société, notamment aux questions de genre et au féminisme.
Se destine à l’investigation en presse écrite.