Au Québec, les non-francophones survivent

Au Québec, les non-francophones survivent

« Ici, c’est le Québec. Tu parles français ou tu dégages ! » C’est par ces mots que Travis Fisher a été accueilli à Québec, il y a de cela cinq ans. Il faisait ses courses dans une épicerie. « Je ne comprenais pas le prix car la caissière me le disait en français, explique-t-il. Quand je lui ai dit pour la deuxième fois que je ne parlais pas français, c’est ce qu’elle m’a répondu. En anglais. » Un accueil digne des hivers ici. Glacial. Bienvenue au Québec, province du Canada. Seule langue officielle : le français. Pourtant, parmi les 8 millions d’habitants que compte la province, plus de 5 % ne le parlent pas un mot de la langue (Statistiques Canada, 2011). Quelque 450 000 personnes sont dans cette situation. Et pour eux, la vie est tout sauf facile.

Par Aubin LARATTE (texte et photos)

Ganesh Koraginala a quitté l’Inde pour Montréal à 20 ans. Pour ses études. Quinze ans plus tard, il ne comprend le français « que si on (lui) parle lentement ». Mais lui ne le parle pas. Même chose pour sa femme, Mamatha Dindi, elle aussi originaire d’Inde. Elle est arrivée il y a trois ans avec l’anglais comme seul bagage.

À Montréal, 58 % de la population est bilingue. « Si tu es chanceux, tu peux tomber sur quelqu’un qui parle anglais », explique Ganesh. Les relations du couple avec les francophones sont très limitées et aucun n’est ami avec eux. Le père de famille, commercial, travaille exclusivement en anglais. Mamatha travaillait dans l’éducation en Inde. Elle ne peut pas travailler ici sans parler français. « Dans ce milieu, on recherche souvent des bilingues anglais-français, explique-t-elle. Les opportunités pour moi sont très réduites. » En attendant, elle s’occupe de leur fille, née ici il y a dix-neuf mois. D’ici quelques années, elle fréquentera l’école et suivra ses cours en français, comme l’y oblige la loi.

Le français en danger ?

En quinze ans, Ganesh aurait pu apprendre le français. « J’ai eu quelques cours, explique-t-il. Au fil du temps, je n’ai été entouré que de gens parlant anglais. Mes cours étaient en anglais. Mes amis parlaient anglais. Je faisais mes courses en anglais… J’ai perdu le peu de français que j’avais. Et, depuis, je vis ici en ne parlant qu’anglais. »

À Montréal, il n’est pas rare d’entendre « bonjour, hi » (prononcez aïe) ou « suivant, next » dans les magasins. « Il suffit que l’on commence à parler anglais et les gens en face de nous se mettent à parler anglais », explique Mamatha. Quelques fois, c’est pour les francophones que la situation se durcit : impossible de trouver un interlocuteur en français.

À Montréal, il est particulièrement facile de vivre tout en parlant anglais.

Parce qu’on peut y vivre en ne parlant qu’anglais, Montréal est pour certains le symbole d’une menace. Celle de la disparition du français au profit de l’anglais. C’est le credo du Mouvement québec français (MQF), une organisation qui défend et promeut l’utilisation du français dans la province. Éric Bouchard en est le directeur : « On n’a plus besoin de convaincre quand on dit que Montréal s’anglicise : ça s’entend, ça se voit. Notre crainte, aujourd’hui, c’est que le français devienne ici une langue parmi d’autres, voire devienne minoritaire. » « Montréal est le nœud de notre travail, c’est ici qu’on travaille en majorité, admet Jean-Pierre Leblanc, porte-parole de l’Office québécois de la langue française (OQLF). En vérité, la situation du français au Québec est bonne. »

Des revendications anglophones

L’OQLF est né des revendications nationalistes québécoise au début des années soixante, pendant la Révolution tranquille. Il a alors pour mission d’accompagner le développement du français. Ce qu’il fait toujours aujourd’hui en proposant des appellations : le « black friday » devient le « vendredi fou », le « selfie » est remplacé par l’« égoportrait » et le « week-end » par la « fin de semaine ».

Avec l’instauration de la Charte de la langue française en 1977, l’OQLF reçoit une nouvelle mission : celle de faire en sorte que ce texte, aussi connu sous le nom de la loi 101, soit respecté à tous les niveaux.

« Le français doit être la langue commune dans l’espace public »

Éric Bouchard (MQF)

Aujourd’hui, l’existence de l’OQLF est remise en question. Une pétition, lancée au début de l’année 2016, pour demander sa fermeture compte plus de 21 000 signatures. C’est la revendication de l’association ironiquement appelée Office québécois de la langue anglaise (OQLA). « L’office n’est rien, il ne sert à rien, c’est une perte d’argent », explique Harold Staviss, avocat, membre de l’OQLA et activiste en faveur de « plus d’anglais » au Québec et surtout à Montréal. « Il faut que Montréal s’adapte à sa population dont une partie parle anglais. Il faut donc que la présence de l’anglais soit en conséquence », défend-il. Harold Staviss fait notamment pression sur les commerçants pour que leurs enseignes et leurs publicités soient en anglais. Si la loi oblige à une prédominance du français, elle n’interdit pas la présence de l’anglais. Récemment, l’avocat a lancé une pétition demandant que les panneaux routiers soient bilingues.


L’isolement dans les campagnes

Plus au nord, à trois heures de Montréal, Québec, la capitale-nationale. Les non-francophones y ont le blues. Ici, ils ne représentent que 0,4 % de la population (dont 7 % ne parlent pas du tout anglais). Seulement trois habitants sur dix sont bilingues. Cela crée inévitablement des problèmes. Mary McGraw, 35 ans, originaire de Chicago, s’est installée à Québec en juillet dernier avec son mari, bilingue, et son fils. « Ça peut être difficile quelques fois. On se sent rapidement isolée et seule », admet-elle. Jenny Dee a quitté l’Alberta pour suivre son mari militaire. En dehors de « je ne comprends pas », elle ne connaît pas un mot de français. Dans les premiers mois de son arrivée, craignant de se confronter aux locaux, elle est restée cloîtrée à l’intérieur de la caserne militaire « où tout le monde parle anglais ».

Il y a six ans, Thrish Tarmann a quitté l’Arizona avec son fils et son mari dans l’espoir d’une vie moins chère. Mère au foyer, elle parle toujours difficilement le français. « Quelques fois, j’ai l’impression qu’on me regarde de travers juste pour ça, confie-t-elle. J’ai mis beaucoup de temps à me faire des amis. » Du temps, et même plusieurs années, c’est aussi ce qu’il a fallu à Sandra Escalera pour pour tisser des liens. Originaire du Mexique, elle venue s’installer à Québec en 2010. « Les francophones détestent avoir des barrières linguistiques », expose-t-elle.

« Les choses simples deviennent de grands défis »

Travis Fisher a mal vécu l’épisode de l’épicerie. Il dresse le bilan de ses cinq années passées à Québec : « Ici, les anglophones sont regardés de haut par les francophones. On dit généralement que les Québecois sont accueillants : ce n’est pas le cas lorsque l’on n’est pas francophones. » Un anglophone confie : « On fait face à des mythes persistants. Le principal est celui qui voudrait que nous ayons de grosses fortunes. Cela fait qu’on est généralement mal perçus alors qu’on ne demande qu’à être intégrés. »

Au quotidien, ne pas parler français est un lourd handicap. « Quand tu n’es pas fluide (sic) en français, les choses simples deviennent de grands défis », explique Ariana Bond. Elle est arrivée il y a moins de deux ans des États-Unis pour vivre avec son conjoint. « Même si je parle bien français, maintenant, je ne peux pas expliquer un problème médical. Beaucoup de médecins sont bilingues, mais rarement les infirmières », explique-t-elle. Rebba Plante est arrivée en 2013 avec son mari et ses quatre enfants : « C’est mon mari qui est obligé de s’occuper de payer les factures, de faire réparer la voiture, d’organiser les travaux dans la maison et toutes les autres petites choses du quotidien. »

La majorité des personnes interrogées ne travaillent pas. Quand elle est arrivée, Jenny Dee venait de terminer des études en relations publiques. Elle a mis plusieurs semaines pour trouver un emploi. Plusieurs fois, elle a candidaté à des postes. À chaque fois, le même problème : la langue. « Quand on m’appelait, je ne parlais pas suffisamment français pour décrocher le poste », explique-t-elle. C’est finalement lors d’un cours de français qu’on lui parlera d’une entreprise qui recrute et qui n’attache pas d’importance au français. « J’ai candidaté et dès la semaine suivante je travaillais », se rappelle-t-elle.

À Québec, 0,7 % de la population ne parle pas français.

Des services publics inaccessibles

Ne pas savoir parler français, c’est aussi ne pas pouvoir accéder à tous les services. Ou alors difficilement. La Charte de la langue française oblige l’accès à tous les services en français sans exception, publics ou privés. « Si vous arrivez dans une boutique, que la personne en face de vous ne parle pas français, alors il est dans l’obligation d’aller chercher quelqu’un qui vous parlera et vous servira en français », explique le porte-parole de l’OQLF. Si ce n’est pas le cas, il est possible de porter plainte et l’entreprise risque des sanctions. Pour l’anglais, cela n’existe pas.

Nous, anglophones, nous voulons vivre au Québec. Nous acceptons de nous intégrer dans un Québec français, mais nous refusons d’être assimilés »

Sylvia Martin-Laforge

« Lors de la naissance de mon deuxième fils, à l’hôpital, je ne pouvais communiquer avec le personnel soignant sans mon mari car personne ne parlait anglais, explique Trish Tarmann. C’était frustrant. » Sandra Escalera a dû s’y prendre à deux fois pour inscrire son fils à l’école car personne ne parlait anglais. « Vous savez, à partir du moment où l’on ne parle pas français, c’est difficile d’accéder aux services auxquels on a pourtant droit », déplore-t-elle.

C’est pour cette raison que certains demandent la mise en place d’un bureau des affaires anglophones. C’est l’idée portée par le groupe de pression Quebec Community Groups Network (QCGN). Il rassemble 51 collectifs anglophones du Québec. « Ce serait un endroit où les anglophones du Québec pourrait avoir un interlocuteur, explique sa directrice, Sylvia Martin-Laforge. Ce que nous voulons, c’est avoir une représentation à l’intérieur du gouvernement provincial qui pourrait accueillir nos idées et avec qui on pourrait entretenir un dialogue. » Jusqu’à maintenant, le gouvernement s’y refuse.

Les non-francophones, les mal-aimés du Québec

La communauté non-francophone, et encore davantage la communauté anglophone car elle est mal perçue, vivent mal leur situation. Un sondage réalisé en 2014 révélait que 51 % des anglophones avaient envisagé quitté le Québec durant l’année passée. Ils étaient 11 % parmi les francophones. « Nous, anglophones, nous voulons vivre au Québec. Nous acceptons de nous intégrer dans un Québec français, mais nous refusons d’être assimilés, explique Sylvia Martin-Laforge. Nos jeunes veulent rester au Québec. Ils n’ont pas les mêmes préoccupations que leurs parents. Ils sont prêts et acceptent de travailler avec des francophones. »

« La clef pour vivre ici, c’est d’essayer de parler français : si les gens voient que vous essayez, que vous ne baissez pas les bras, alors vous voyez que ce n’est pas un lieu sans espoir, sourit Jenny Dee. Quand je vois certains non-francophones qui ont appris le français en deux ans, je me dis que dans deux ans je serai québécoise autant que je le suis dans mon cœur aujourd’hui. »

« Apprendre le français, c’est devenir québécois »

Diane Proulx ferme la porte derrière elle. Nous sommes mercredi. Il est 13 h 30. La professeure fait sonner une petite cloche en argent. Assis autour de tables disposées en U face à elle, la quinzaine d’étudiants se tait d’un coup. « Nous allons donc commencer, sourit Diane Proulx. Nous finirons à 16 heures. » Chaque jour, du lundi au vendredi, les étudiants suivent six heures de cours et d’ateliers de français. Élèves du bloc trois, ceux-là cumulent déjà plus de 300 heures de français.

Si pays d’origine, couleurs de peau et langues maternelles diffèrent, tous ont un point commun. Tous sont déjà titulaires d’un diplôme, c’est-à-dire qu’ils sont prêts à travailler immédiatement et qu’il ne leur manque que le français. Claudia Bolas, 32 ans, originaire du Brésil, a obtenu la résidence permanente en 2016 après s’être mariée avec un Canadien : « Moi, si je veux parler français, ce n’est pas pour avoir juste un travail. Je pourrais en avoir un en ne parlant qu’anglais, explique-t-elle. Je veux un bon travail. » Cette motivation est généralement la première des étudiants.

« Le français, c’est compliqué »

Diane Proulx sort d’un carton des manuels de français. Elle les distribue à chaque élève. « Prenez le livre à la page 66, lisez le texte et discutez du contenu entre-vous », enjoint-elle. Elle enseigne le français ici depuis 1979. « J’ai commencé à enseigner avant que la plupart de mes étudiants ne naissent », sourit-elle. Objet du texte ? L’engelure, fréquent lorsque les températures sont très basses. Comme au Québec. Alors que Sergio et Sandra se préparent pour une présentation orale, une conversation se crée autour du texte entre les élèves.

Hillary Paquette, au premier plan, arrive de Boston. Elle a rejoint son mari. À sa gauche, Yarina était journaliste au Venezuela. Derrière, Sergio et Adriano arrivent respectivement de Colombie et d’Espagne.

« C’est quoi les joues ? », demande Yarina, originaire du Venezuela où elle était journaliste. « C’est cette partie du visage », explique la professeure montrant ses joues. « Et le menton, c’est quoi ? », demande-t-elle auprès de la classe. Mélina, originaire de Roumanie, arrivée il y a quelques mois pour rejoindre son conjoint, le montre avec son index. Ici, la seule langue autorisée est le français. Tout autre langue est bannie. « Si quelqu’un ne comprend pas un mot, alors je lui explique avec d’autres mots ou je lui mime. Mais il n’y a jamais de traduction », commente Diane Proulx. Engourdir ? Elle se tourne vers la classe : « Je suis assise sur le canapé, mon pied est sous moi. Je me lève, mon pied est… » « Engourdit ! » lance les étudiants en chœur.

Adriano est surpris en train de dormir sur son manuel. Il arrive d’Espagne. « Le français, c’est quand même compliqué, sourit-il. L’accent aigu, les petits mots comme “en” ou “y”, tout ça n’existe pas en espagnol. » Victor, venu du Salvador, chemise rayée boutonnée jusqu’au cou, approuve : « Il y a beaucoup de règles et beaucoup d’exceptions. En plus, nous, on n’a qu’une seule langue alors qu’en français on doit en apprendre trois : l’écrit, l’oral et le Québécois. »

« Pour réussir, il faut vraiment être motivé et profiter d’être au Québec pour parler français autant que possible », assure Diane Proulx. Pas toujours évident. Quelques semaines après le début de la session, une Chinoise a quitté ce cours pour apprendre l’anglais. Deux autres ont tout simplement abandonné.

Des cours offerts gratuitement

La professeure annonce la pause. Quinze minutes. Adriano en profite pour faire corriger sa lettre de motivation. Sergio récite à voix basse le texte qu’il a prévu pour son exposé. « Je dois présenter une émission de télévision en français et donner envie aux élèves de la regarder », explique-t-il. Cet architecte, arrivé de la Colombie au Québec il y a quatre mois, avait déjà appris le français tout seul lors de la construction de son projet d’immigration. Il profite de ce cours pour asseoir ses bases et améliorer son niveau.

Six immigrants sur dix qui ne parlent pas français ne suivent aucun cours bien que ceux-ci soient offerts par le gouvernement du Québec. Incompréhensible pour Jalal, 46 ans, venu d’Iran : « Le français, ce n’est pas seulement une langue, philosophe-t-il. C’est une fenêtre pour acquérir une culture en dehors de celle de Montréal. » « Ces personnes-là ne peuvent pas habiter au Québec. Apprendre le français, c’est devenir Québécois », tranche un autre élève. Hillary Paquette a épousé un Québécois. Elle arrive de Boston. Elle connaît plusieurs personnes qui ne cherchent pas à apprendre le français. « J’essaie de leur faire comprendre que c’est important, explique-t-elle. C’est important pour s’intégrer et pour connaître l’histoire du Québec. » Tous sont d’accord : tant qu’ils ne parleront pas français, ils ne pourront pas se sentir pleinement Québécois.

« Le français doit être la langue commune dans l’espace public »

Éric Bouchard est directeur général du Mouvement Québec français (MQF). L’association, créée en 1972, veut faire du français la langue commune de la province. Ce jour-là, il fait du lobbyisme aux abords de l’assemblée annuelle de la Fédération des travailleurs du Québec (FTQ) au palais des congrès de Montréal.

 

Pas de pancarte, pas de slogan, en costume cravate… C’est comme cela que le MQF parvient à se faire entendre ?

Eric Bouchard. Nous avons arrêté les opérations coups de poing il y a quelques années. C’était des opérations que l’on préparait durant des semaines, elles étaient coûteuses et ne duraient finalement que quelques secondes. Parfois, elles étaient mal perçues par la population et c’était finalement contre-productif. Nous avons constaté que la formation était plus puissante et demandait moins d’efforts. Nous voulons maintenant de la pédagogie : en sensibilisant une personne, en la rendant intelligente sur le sujet, celle-ci va en sensibiliser d’autres, et le nombre de personnes sensibilisées va s’accroître. C’est ce qui s’est passé avec la problématique du réchauffement climatique.

Abandonner l’anglais au profit du français, c’est le programme du MQF ?

E. B. Pas vraiment. Nous, ce que nous voulons, c’est que le français devienne la langue commune dans l’espace public au Québec. Pour les Français, cette question ne se pose pas. En France, bien que vous pouvez avoir des publicités en anglais, l’état met tout son poids vers le français. Tout se fait en français. Ici, il y a un certain bilinguisme, ce n’est pas clair.

On entend généralement « bonjour, hi » dans les commerces du centre-ville. Y êtes-vous opposé ?

E. B. Totalement. On n’en veut pas ! Dans les années quatre-vingt, Montréal c’était unilingue français. On ne disait pas « bonjour hi ». On disait « bonjour ». Les affiches étaient intégralement en français. Ça allait très bien. Il n’y a pas eu d’écroulement économique, les touristes ne sont pas moins venus… Tout le monde peut comprendre « bonjour » comme moi je comprends « hello » ou « hola ».

Le Mouvement du Québec français (MQF) use du lobbyisme pour se faire entendre.

Donc il faudrait interdire aux gens de dire « hi » et même de parler anglais ?

E. B. Non plus. Nous ne voulons pas aller dans l’interdiction. Nous ne voulons pas interdire des comportements individuels. Les gens font ce qu’ils veulent. Ce que nous, nous voulons, c’est que l’Etat s’occupe davantage du français. Il doit mettre tout son poids sur le français par ses lois, ses politiques publiques, ses examens, avec un financement sur un réseau en français beaucoup plus important qu’aujourd’hui. D’une manière naturelle, les individus que nous croiseront diront « bonjour » et non « hi ». L’Etat doit tout faire pour que les gens, sans qu’ils s’en aperçoivent, usent de la langue française dans l’espace public.

C’était pourtant la volonté de la Charte de la langue française ou loi 101. Elle ne fonctionne pas ?

E. B. Le système judiciaire canadien a interprété de façon restrictive chacun des articles de la loi 101. L’objectif de la charte était que la langue française soit la langue commune du Québec, la langue de l’Etat, la langue de la justice, de l’administration (assemblée, municipalités, entreprises publiques, etc., NDLR). La Cour suprême du Canada, qui réfléchit en terme de bilinguisme car le Canada est bilingue, a sabordé la charte en disant tel article n’est pas constitutionnel, celui là non plus, etc. Le premier qui a sauté, c’est la langue de la justice qui pouvait finalement être bilingue et non unilingue comme nous l’avions pensé. L’unilinguisme en matière d’affichage a sauté en 1988. Un paquet d’autres jugements ont fait sauter d’autres articles comme l’obligation de travailler en français.

Dans la majorité des cas, on est servi en français. C’est une situation plus difficile pour les non-francophones. Que craignez-vous ?

E. B. On ne peut pas dire que d’ici cent ans le français ne se parlera plus, mais à la place d’être une langue nationale peut-être ne sera-t-il qu’une des langues que l’on parle ici. Dans les quinze dernières années, il n’y a jamais eu un tel recul de l’utilisation du français à la maison. Les artistes se mettent à leur tour à produire en anglais car il y a plus d’opportunités qui s’ouvrent et que le marché québécois est trop petit pour eux. Il y a un risque que le français devienne minoritaire ou même disparaisse.

Peyman Azhari photographie l’Allemagne de l’immigration

Peyman Azhari photographie l’Allemagne de l’immigration

Peyman Azhari photographie l’Allemagne de l’immigration

Le photographe a fui l’Iran pendant la guerre du Golfe et a rejoint l’Allemagne avec sa famille.

Avec l’affluence de migrants que connaît l’Europe depuis quelques années, rien n’est plus important aujourd’hui que d’aider les Européens à comprendre les réfugiés. C’est en tout cas le combat de Peyman Azhari, qui dégaine son appareil photo pour faire progresser la tolérance.

Par Anne Damiani

Evingerstraße, au nord de Dortmund. Entre zone commerciale et zone industrielle, le quartier n’est fait que de garages et de concessions automobiles. Rien ne laisse supposer qu’une exposition photo a lieu ici. Et pourtant, au numéro 22, dans l’Autohaus Rüschkamp, parmi les Opel et les Peugeot flambant neuves, des panneaux décorent les murs blancs. À droite, des photos en noir et blanc magnifient les ouvriers de l’Autohaus tandis qu’à gauche est présentée l’exposition « Heimat 132 » (patrie en français). Ce lieu insolite, Peyman Azhari ne l’a pas choisi par hasard. Après avoir mis en avant la diversité culturelle de ce quartier de Dortmund au travers de ses photos, il lui a paru naturel d’exposer au sein même de la concession, qui offre du travail à beaucoup d’immigrés.

Écho à sa propre histoire

Car la vie d’immigré, le photographe de 31 ans la connaît bien. Même si son style un peu bobo, avec un manteau ajusté et des chaussures brillantes un peu pointues, suggère qu’il a bien réussi dans la vie, il n’en reste pas moins une « Schwarzkopf » (tête noire littéralement en français), avec ses cheveux noirs de jais et une barbe soignée qui encadrent son visage à la peau mate et au doux regard.

En 1988, à l’âge de quatre ans, ses parents, sa jeune sœur, son frère aîné et lui sont contraints de quitter l’Iran, alors en pleine première guerre du Golfe. Au volant d’une petite Fiat, la famille rejoint d’abord la Turquie de nuit, et s’installent un peu plus tard en Allemagne. Originaires de la classe moyenne aisée, les Azhari rencontrent de nombreuses difficultés. Ils doivent faire face non seulement à la douleur d’avoir perdu leur maison, et l’entreprise paternelle, mais aussi au manque de compréhension quant aux raisons de leur fuite. Il reconnaît que : « L’intégration demande beaucoup de travail, autant de la part des gens vivant ici que de ceux qui immigrent. L’État aussi doit s’impliquer, notamment en termes d’infrastructures. »

Encore aujourd’hui, et d’autant plus avec les évènements récents de Cologne, Peyman Azhari est victime de préjugés : « La semaine dernière, alors que je montais les escalators de la gare, j’ai vu une femme me regarder d’un air suspicieux et serrer son sac contre elle, comme si j’allais le lui voler. »

Un projet artistique et politique

C’est en lisant un article de presse, spécifiant que 132 nationalités différentes cohabitaient à Dortmund, que le photographe s’est davantage intéressé à la question de l’immigration. Las de « cette couverture médiatique unilatérale qui le dérangeait », car remplie de stéréotypes, comme la violence, la pauvreté, la prostitution, le chômage et la criminalité, il a décidé de mettre en images « ce qui le passionne », c’est-à-dire « les gens, les familles qui vivent ici ».

D’avril à septembre 2014, il s’est donc attaché à rencontrer un maximum de personnes de nationalité différente en déambulant à vélo dans les rues du quartier. Comme le dit Aïssata Ba, une Sénégalaise dont il a fait le portrait, « il profite de chaque occasion pour prendre une photo. Je lui ai rapidement fait confiance. On voit qu’il aime ce qu’il fait et que cela le rend heureux. »

« Créer ce livre et l’acheter sont des actes politiques. Je ne crois pas en la politique classique, car elle est trop longue et demande trop de compromis. »

Ali-Ekber Çelik, designer parisien et ami du photographe, a énormément collaboré au projet, et notamment au livre, sorti en janvier 2015. Ce Kurde de Turquie, lui aussi réfugié en Suisse allemande, a été touché par la démarche. Il estime a posteriori qu’ « au regard de l’actualité, Peyman a été presque avant-gardiste. Il met beaucoup d’énergie dans ce qu’il fait et se donne de la peine, que ce soit pour les financements ou la communication. » Donnant parfois un avis critique au photographe autodidacte, tel un mentor, il reconnaît tout de même que « parfois, cela n’a pas été facile, car c’est son projet avant tout. »

Mais pour Peyman Azhari, ce projet n’est pas que de l’art, c’est un engagement politique concret. Nebyou Elias, jeune Érythréen de 20 ans arrivé en Allemagne en 2013, l’appelle d’ailleurs « Papa » pour rire : « Il m’a beaucoup aidé, que ce soit pour intégrer l’internat qui donne des cours d’allemand, ou pour mon stage en mécanique à l’Autohaus Rüschkamp. J’ai eu beaucoup d’opportunités grâce à lui. »

Le photographe revendique l’aspect politique de son projet : « Créer ce livre et l’acheter sont des actes politiques. Je ne crois pas en la politique classique, car elle est trop longue et demande trop de compromis. » Il dit comprendre la peur des gens, mais il s’inquiète de la montée des mouvements d’extrême droite en Europe, notamment Pegida en Allemagne, ou le Front National en France. Il vise donc également une dimension didactique : « L’art touche davantage les gens. »

Une goutte dans l’océan

À en croire Matthäus Ochmann, ami et beau-frère de Peyman Azhari, ce projet n’est pas grand chose à côté de ce que le photographe souhaiterait faire : « Depuis notre rencontre, dès le premier jour, il est toujours très occupé. » En privé comme en public, c’est un perfectionniste, toujours très informé, curieux de tout et conscient du monde qui l’entoure. Son beau-frère admet qu’il a une grande influence positive sur son entourage : « Peyman est végétarien, et parfois, je me sens coupable de manger de la viande. » Il cherche toujours à inclure le plus de personnes possible dans les projets qui lui tiennent à cœur : « Par exemple, le pull que je porte est issu du commerce équitable. C’est lui qui m’a convaincu de l’acheter », confie Matthäus Ochmann en montrant son vêtement. Selon lui, c’est sa propre histoire qui a donné envie à son beau-frère de s’engager et de comprendre le monde.

« J’ai vu à la télévision qu’un journaliste demandait à un enfant s’il y avait des migrants dans son école. Le petit a répondu que non, il n’y avait que des enfants. »

Malgré toute cette énergie et cette volonté, le photographe va devoir se mettre en stand-by pendant quelques mois. Et pour cause : mariés depuis deux mois, Aya, la sœur aînée de Matthäus, et Peyman attendent un petit garçon pour avril. Un repos qui n’est pour déplaire à la jeune épouse : « Cela fait deux ans que l’on vit pour ce projet, nous avons aidé des gens. Une petite pause nous fera du bien. » Ce nouveau chantier qu’est la paternité sera d’autant plus imprégné de son engagement qu’Aya aussi a vécu ce statut d’immigrée. Arrivée de Pologne à l’âge de 7 ans, elle a également dû s’adapter à une autre langue et une autre cultur

Petite blonde avec de grands yeux bleus, elle contraste physiquement avec son époux, mais le jeune couple fait tout ensemble et est sur la même longueur d’onde. Tout comme la famille de chacun, qui a parfaitement accepté les différences de l’autre : « Même si ma famille est catholique et que celle de Peyman est musulmane, la question de l’acceptation ne s’est jamais posée, car ils sont tous les deux immigrés. Leur couple est un beau modèle d’intégration et de tolérance, mais ce sont tous les deux des intellectuels. Ce serait encore plus fort si nous venions d’une région plus rurale où les étrangers sont plus rares », confie Matthäus Ochmann.

D’ailleurs, Peyman Azhari a d’ores et déjà un projet pour plus tard, avec son fils : « J’ai vu à la télévision qu’un journaliste demandait à un enfant s’il y avait des migrants dans son école, et le petit a répondu que non, il n’y avait que des enfants, rapporte-t-il, le sourire aux lèvres. Je voudrais donc réaliser des photos en maternelle, car les enfants ne font aucune distinction d’origines, c’est l’humain qui compte avant tout. »

Un nouveau défi attend donc l’Allemand, qui « sera occupé toute sa vie même s’il ne réalise que 10 % de ses idées », assure son beau-frère.

L’histoire de l’immigration en Allemagne

Entre droit du sol, droit du sang et cours d’intégration, la législation allemande concernant l’immigration s’est profondément modifiée suite aux évolutions sociales. Petit récapitulatif.

Selon Destatis, l’Office national de la statistique allemand, en 2013, le pays comptait plus de 80 millions d’habitants, dont 20,5 % étaient issus de l’immigration. Venus pour travailler dans les années 1960, ces individus originaires principalement de Turquie, Pologne, Union Soviétique ou du Sud de l’Europe se sont finalement installés définitivement.

Depuis 1913, l’Allemagne appliquait exclusivement le droit du sang, c’est-à-dire que la filiation seule servait de critère pour définir la nationalité. En l’an 2000, une réforme du code de la nationalité a intégré le droit du sol, (nationalité déterminée d’après le lieu de naissance) dans la législation allemande. Puis en 2005, une loi sur l’immigration, centrée sur l’apprentissage de la langue, a été votée. Son entrée en vigueur en 2007 a été accompagnée d’un Plan national pour l’intégration, transposant ainsi onze directives de l’Union européenne relatives au droit de séjour et au droit d’asile.

Récemment l’arrivée des réfugiés a cependant causé des troubles, puisque des groupes néo-nazis, dont Pegida (Patriotische Europäer gegen die Islamisierung des Abendlandes, signifiant les Européens patriotes contre l’islamisation de l’Occident), ont manifesté à plusieurs reprises fin 2015. Des antinazis ont également manifesté pour défendre le droit d’asile, une tradition allemande de longue date. En effet, comme le soutient Catherine de Wenden, docteur ès science politique et consultante pour des organisations interétatiques, « les Allemands ont cette culture de l’asile ». Elle rappelle que l’Allemagne a accueilli beaucoup de réfugiés après la Seconde Guerre mondiale, notamment des Palestiniens et des Yougoslaves. 400 000 personnes ont bénéficié de cette protection après la chute du Mur de Berlin par exemple. A. D.