De Barcelone à Paris, du rififi dans le tourisme

De Barcelone à Paris, du rififi dans le tourisme

De Barcelone à Paris

Du rififi dans le tourisme

Standardisation des commerces, muséification des lieux de vie, exclusion des populations locales, le tourisme de masse fait des ravages dans de nombreuses capitales. A Barcelone, il est même devenu un des enjeux de la campagne municipale. A Paris, ce n’est pas encore le cas. Pour l’instant.

Par Daryl RAMADIER (texte et photos), à Barcelone

Sur les Ramblas, trois touristes manquent de se faire harponner par un taxi. Les malheureux n’ont pas vu le véhicule arriver, trop concentrés sur leurs photos de l’entrée du Mercat de la Boqueria. Cet hangar de 2 583 mètres carrés, surplombé d’un toit métallique, est le marché le plus célèbre de Barcelone. Les langues qui se côtoient dans les allées – français, anglais, allemand, espagnol, chinois, etc. – témoignent de sa réputation internationale.

Il faut être patient pour se frayer un chemin à travers le célèbre marché de la Boqueria.

À l’intérieur, les premiers pas séduisent autant qu’ils découragent. Ils séduisent par la magie des étals débordants de fruits éclatants de couleurs et parfaitement bien ordonnés,  les jus de fruits et les chocolats qui attisent la gourmandise. Découragent, car il faut bien de la patience et de la débrouillardise pour s’en approcher. C’est la cohue. L’accident le plus fréquent : heurter un touriste posté devant un étalage qu’il est en train de photographier. Tout attire les regards et les mains.

Sur le stand d’œufs de Belén, un panneau avertit les curieux : « No tocar / Don’t touch » (« Ne pas toucher »). Des précautions que l’on emploie généralement dans un musée. « Mais c’est comme un musée ici ! Un musée tactile…, tempête la commerçante. Les gens touchent à tout, n’achètent rien. »

Sur la gauche, une jeune fille interpelle sa mère : « Je cherche la sortie, c’est là non ? On voit rien avec tout ce monde ! » La sortie est bien là et l’adolescente poursuit sur les Ramblas.

 S’y succèdent kiosques et boutiques où s’empilent mugs, cartes postales et maillots du FC Barcelone. On y trouve même de petites statues de taureau, dans une ville anticorrida.

Au début des années deux mille dix, une partie du conseil de la ville estimait que « l’offre commerciale des Ramblas n’est pas attractive : les établissements sont beaucoup trop homogènes et ont peu de personnalité ». Difficile de ne pas s’en apercevoir.

Pour prendre un peu d’air, direction le nord et le parc Güell, sur les hauteurs de la ville. Là encore, il va falloir s’armer de patience : on a beau être un jeudi de mi-janvier, plusieurs dizaines de personnes font la queue afin de pouvoir entrer. À l’intérieur, de nouvelles longues minutes d’attente devant les monuments, le temps que chaque visiteur puisse faire ses selfies.

Armé de ses tracts, Rodrigo se rend chaque jour à la rencontre des touristes du parc Güell, qu’il veut préserver.

Autrefois gratuit, le parc Güell est devenu en partie payant en 2013, dans un souci de préservation des lieux. En 2017, ils étaient encore 3,1 millions à s’y rendre. Bien moins qu’auparavant, mais le chiffre reste tout de même élevé. Les habitants de certaines zones de la ville peuvent y accéder gratuitement à condition de de détenir une carte spéciale.

Ce qui agace le Barcelonais Rodrigo Arroyo : « Il s’agit d’un espace public. C’est chez moi. Ce sont mes impôts qui paient ça… Et je ne peux même pas y entrer comme je le veux. »

Fondateur de la plateforme Defensem el Park Güell, Rodrigo milite pour le retour à la gratuité pour tous. Chaque jour, il se rend sur les lieux et distribue des tracts, dialogue avec les touristes. Il leur explique qu’ils ne devraient pas avoir à payer.

Lorsqu’on l’écoute, il enchaîne sur un autre problème, lui aussi provoqué par le tourisme : son quartier se vide de ses habitants du fait de l’augmentation des prix du logement et du nombre de ceux réservés aux touristes. « La quasi-totalité des gens approuvent ce que je dis », assure-t-il. Son combat ne fait pas l’unanimité. Certains l’accusent de « jouer aux révolutionnaire ». Rodrigo Arroyo, lui, ne se décourage pas. Il reviendra demain et les jours suivants.

Un parc à thème

Ces scènes illustrent quelques uns des problèmes posés par la surfréquentation de Barcelone, l’une des villes les plus prisées d’Europe : 30 millions de visiteurs par an, pour seulement 1,6 million d’habitants. Climat doux (18,4 °C de moyenne), situation géographique favorable (entre la plage et la montagne), transports (avion, train, métro, bus), attractions culturelles (œuvres de Gaudí) et sportives (FC Barcelone) : rien ne manque.

Alors qu’il y ouvrait son premier hôtel, en 1971, l’homme d’affaires José Meliá Sinisterra décrivait Barcelone comme « la ville des bras ouverts ». Presque cinquante ans plus tard, elle dégage toujours une image positive de buen rollo, de bonne ambiance.

Barcelone est habité de dizaines (et dizaines) de boutiques de souvenirs,
toutes similaires les unes aux autres.

Mais la vitrine de la capitale catalane cache une double réalité. Le terme « disneylandisé », rendu populaire par la géographe Sylvie Brunel, lui est fréquemment accolé. En 2005, une étude menée par l’université de Pau et des Pays de l’Adour soulignait déjà la transformation du cœur de la ville « en parc à thème : la muséification, la réification de l’espace public y tuent peu à peu l’ambiance qui avait suffi à faire son charme et qui repose la plupart du temps sur l’usage de l’espace par les habitants ».

Les promoteurs de l’industrie touristique parlent de la « marque » Barcelone, brillante à leurs yeux ; moins à ceux des autochtones. « Les acteurs locaux deviennent des prestataires au service du touriste. Les habitants sont obligés d’évacuer les lieux du fait du coût de la vie, des embouteillages pour aller au travail, des nuisances », explique le sociologue Rodolphe Christin qui travaille sur le tourisme de masse.

En juin 2017, les Barcelonais désignent le tourisme comme étant leur principal problème. Quelques semaines plus tard, un bus touristique est attaqué par des activistes qui crèvent ses pneus et taguent : « Le tourisme tue les quartiers ». Les répercussions de cet événement incite la presse étrangère à s’intéresser au phénomène. Le très britannique journal The Guardian, titre en août 2018 : « Comment le tourisme est en train de tuer Barcelone. »

« Le tourisme est aujourd’hui un élément du paysage urbain. Cela peut même être l’aspect le plus visible de certaines zones… »

Joan Ramon Resina, professeur à Stanford

Lors de la dernière enquête municipale, le tourisme était considéré comme le problème numéro 2 de la ville, derrière l’accès au logement. Des liens existent entre les deux. Dévoilant ces résultats, le premier adjoint au maire de Barcelone, Gerardo Pisarello, rappelle la relation entre l’accès au logement et la gentrification de certaines zones (notamment) à cause du tourisme. Confirmant ainsi ce que dénonçait Rodrigo Arroyo au parc Güel.

Dans les quartiers où se concentrent les visiteurs, commerces et habitations touristiques (hôtels, Airbnb) ont remplacé les logements. L’inflation achève de chasser les résidents locaux, repoussés en périphérie. « Le touriste est aujourd’hui un élément du paysage urbain. Cela peut même être l’aspect le plus visible de certaines zones de Barcelone d’où la population autochtone a été expulsée », écrit Joan Ramon Resina, professeur à l’université Stanford (Etats-Unis) dans l’ouvrage Destinació BCN, història del turisme a la ciutat.

La queue s’allonge devant le parc Güell, visité chaque année par plusieurs millions de personnes.

À cela, les tenants du marché touristique opposent les bénéfices économiques et leur volonté de les réinvestir pour améliorer la convivialité. D’après l’Organisation mondiale du tourisme, l’activité touristique représente 10 % du PIB mondial et emploie une personne sur dix sur la planète – emplois indirects inclus.

À Barcelone, elle rapporterait 20 millions d’euros par jour à la ville, pour 12 à 14 % du PIB et entre 90 000 et 140 000 emplois. « Mais les emplois créés sont souvent précaires, les salaires peu élevés, les conditions de travail difficilement supportables », rétorque le sociologue Rodolphe Christin.

S’en prendre au tourisme n’est pas chose aisée. En particulier en Espagne où il a une réputation de bienfaiteur. Dans Bienvenido Mr. Turismo, l’historienne Alicia Fuentes Vaga rappelle qu’à la fin du franquisme, le boom du tourisme a été « interprété comme une voie vers la modernisation et l’ouverture internationale ». Etre en faveur du tourisme, c’est être progressiste. Et même auparavant, le régime franquiste l’a utilisé pour essayer de donner une image de pays libre et tolérant.

Le développement hypertrophié du tourisme a été le produit d’une volonté commune, d’une alliance entre pouvoirs publics et entreprises privées. Aujourd’hui, Barcelone en paie les conséquences. La défiance envers le tourisme grandit. En 2012, 71,8 % des habitants estimaient que la ville devait attirer plus de touristes. Ils ne sont plus que 35,2 % à le penser.

« C’est comme un musée ici ! » Les commerçants aimeraient bien vendre leurs produits. La plupart des touristes se contentent de photos.

Villes en perte d’identité

Le cas barcelonais n’est pas unique. À Montmartre, le « village » parisien n’est plus qu’un mythe ; les artistes ont été remplacés par les boutiques de souvenirs. Sur les marches du Sacré-Cœur, il faut être vigilant pour ne pas se cogner aux autres. Les miniatures de la tour Eiffel sont à Paris ce que les maillots de Messi sont à Barcelone. La capitale catalane abrite les mêmes enseignes que les Champs-Élysées, la plus belle avenue du monde parée des logos Apple, Chanel, McDonald’s, Nike, Zara et autres.

En cinq ans, la capitale française a perdu 20 000 logements, transformés en meublés touristiques. Des quartiers entiers se vident de leurs résidents comme l’île Saint-Louis, dans le 4e arrondissement. Mêmes problèmes, mêmes conséquences. Et, pourtant, pas les mêmes protestations : les manifestations contre le tourisme de masse ne s’exportent pas d’Espagne en France.

La première explication tient en l’identité forte qu’essaie de conserver Barcelone, conglomérat de quartiers. Il n’est pas rare d’y voir « Defensem el barri » (« Défendre le quartier ») tagué sur les murs. L’activisme de proximité est un vecteur de mobilisation et de socialisation.

La violence de la crise de 2008 n’a fait qu’accentuer ce phénomène. Le vice-président de la Fédération des associations de voisins et voisines de Barcelone (FAVB), Albert Recio, explique qu’il y a « des collectifs de voisins dans tous les quartiers, avec des conseils de participation et des interlocuteurs auprès de la mairie. Chacun s’empare de ses problèmes ».

Le combat contre le tourisme de masse, des partis politiques en ont fait un enjeu majeur de leur existence. En 2015, Barcelona En Comú a remporté les élections municipales avec un programme axé sur le droit au logement. Le mot « tourisme » y apparaît quarante-cinq fois.

« Barcelone ne peut pas vivre sans tourisme ni seulement du tourisme, lit-on. La mauvaise gestion et les intérêts de certains lobbys causent des conflits associés au tourisme : augmentation des prix, problèmes de coexistence, destruction du tissu social et économique des quartiers, saturation du paysage urbain. »

« Le tourisme tue les quartiers »

À sa gauche, la CUP – formation anticapitaliste – va encore plus loin. Son discours, voué à déconstruire « les mythes du tourisme », touche aussi le Barcelone à l’imaginaire révolutionnaire, où un substrat anarchique est encore présent. Doit-on y voir un lien avec la lutte pour l’indépendance de la Catalogne ? « Aucunement», répond l’anthropologue Andrés Antebi, de l’Observatoire de la vie quotidienne de Barcelone (OVQ) qui a mené des recherches sur l’antitourisme. « Depuis qu’ils se concentrent sur l’indépendantisme, ils nous laissent tomber », soupire même Rodrigo Arroyo, à l’ombre des arbres du Parc Güell.

« A Paris, l’effet est moins dévastateur. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne faut pas être vigilant »

Ian Brossat, adjoint à la maire de Paris

Autre élément qui caractérise les différences Paris-Barcelone : la brutalité du phénomène. En Catalogne, l’offre d’habitations touristiques et le prix des logements a explosé. En vingt ans, le nombre de touristes qui y passent la nuit est passé de 3 à 9 millions. La dynamique urbaine de Paris permet de recevoir plus, avec moins d’impact.

« Barcelone est plus petite, plus dense. Il y a un combat pour l’espace entre touristes et résidents », estime Andrés Antebi. « Paris a gardé un commerce de proximité, l’effet dévastateur du tourisme est moins flagrant. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne faut pas être vigilant », ajoute Ian Brossat, adjoint à la mairie de Paris en charge du logement.

Les grandes villes s’unissent 

Auteur du livre Airbnb, la livre ubérisée, il croit aussi que « Paris a des éléments stabilisateurs. La ville a plus de 20 % de logements sociaux, alors que Barcelone doit être à 1,5 %. Une partie de la population peut continuer à vivre à Paris. On a moins tardé à réguler ce phénomène ».

Barcelone s’en est d’ailleurs inspiré : les promoteurs doivent désormais inclure 30 % de logements sociaux dans leurs nouveaux édifices. Une illustration de la collaboration des deux villes, qui veulent agir ensemble sur la redistribution de la fiscalité touristique et faire condamner les plateformes qui ne retirent pas leurs annonces illégales. À Paris, un propriétaire-loueur hors-la-loi peut écoper d’une amende allant jusqu’à 50 000 euros.

« Nous coopérons avec Paris et d’autres villes européennes, confirme Agustí Colom, conseiller municipal de Barcelone en charge du tourisme. En ce moment nous travaillons avec la commission européenne pour qu’elle prenne en compte notre réalité et nos mesures sur les questions de régulation touristique. Cette coopération est très importante, elle permet de partager des expériences et des réflexions, faire des propositions. »

Agustí Colom, conseiller municipal de Barcelone en charge du tourisme

Car le premier combat est législatif : pour qu’une ville puisse agir sur le secteur touristique, elle doit généralement s’en remettre à l’étage supérieur, aux instances du pays. Voire de l’Europe. « Chaque fois que nous voulons modifier les règles, il faut convaincre les parlementaires, regrette Ian Brossat. C’est un travail de conviction face à un lobbying puissant, qui s’exerce même auprès de la Commission européenne pour remettre en cause les législations nationales. »

 

La défiance croissante envers le tourisme de masse, résumée en quelques chiffres.

Près de 40 % des Barcelonais mettent en avant aujourd’hui la gestion du secteur du tourisme par la mairie. Verre à moitié vide, ou à moitié plein. « Il y a du positif, souligne Daniel Pardo, représentant de l’Assemblée des quartiers pour un tourisme durable (ABTS). Pour la première fois, an a une mairie qui ne suis pas le diktat des lobbys. C’est important de rompre avec le discours du “tout est bon dans le tourisme”. »

Puis il se reprend et aborde le négatif : « Des mesures pas assez restrictives, une soumission croissante aux lobbys. Ils ont commencé en soulevant des conflits et ils terminent en cédant. » « Comme nous partons de très loin, il va nous falloir du temps pour tout accomplir, rétorque Agustí Colom, dans son bureau de la mairie de Barcelone. Les résultats ne se verront pas avant quelques années. »

Mais l’équipe municipale actuelle risque de ne pas les voir. Quarante pour cent de Barcelonais qui font confiance ce sont aussi 60 % qui n’accordent pas leur confiance à la maire actuelle. Car les problématiques liées au tourisme et au logement sont centrales dans la campagne électorale pour ces municipales. Manuel Valls ne s’y est pas trompé qui a porté le fer sur ce thème contre Ada Colau, l’actuelle maire de la ville. « Le tourisme n’est pas l’ennemi de la ville […], Barcelone a besoin d’un tourisme de qualité, déclarait-il déjà en septembre 2018. Les déclarations qui criminalisent le tourisme sont négatives pour beaucoup de secteurs. »

Barcelone et Paris ne sont pas des cas isolés. La plupart des grandes villes européennes souffrent des mêmes maux. À Venise, une contribution de débarquement (taxe pour entrer dans la ville) devrait bientôt être mise en place afin de freiner l’afflux des touristes et ses coûts (nettoyage, sécurité). À Amsterdam, la mairie est aussi passée à l’action : augmentation des taxes touristiques, restriction des locations Airbnb.

« La vision du tourisme est en train de changer. Le fait qu’il y ait de plus en plus de mouvements de contestation en est le signe », remarque Rodolphe Christin. Quand ce sociologue publiait son Manuel de l’antitourisme, il y a quelques années, peu nombreux étaient les journalistes à s’y intéresser. « Mais depuis sa réédition, les sollicitations sont beaucoup plus nombreuses. »

Tout semble pourtant indiquer que le nombre de touristes n’est pas prêt de diminuer. L’industrie est passée au low-cost, s’est ubérisée, de pair avec le développement du « city break » – aller dans une ville pour peu de temps, y faire un maximum d’activités. L’accès aux quatre coins du monde est désormais possible en quelques clics. L’expansion des classes moyennes (Chine, Inde) ouvre de nouveaux horizons au secteur.

« Touriste, rentre chez toi ! »

De plus en plus de touristes, de plus en plus de protestations. Et de solutions essayées : taxes, quotas, responsabilisation des acteurs du secteur, chasse aux habitations illégales, entre autres exemples. Pour les adversaires de l’industrie touristique, la décroissance n’est plus une option, c’est une nécessité. 

« Le danger qui guette la réflexion antitouristique est qu’elle soit traitée comme une forme de xénophobie, prévient Rodolphe Christin. Le terme “tourismophobie” est utilisé pour disqualifier la critique alors que c’est bien le système touristique qu’il faut analyser. Et ne pas oublier qu’on est toujours le touriste de quelqu’un d’autre. »

Daryl Ramadier

@DarylRamadier
22 ans
En licence presse écrite à l’EPJT. Erasmus à Barcelone
Passé par le Midi Libre, La Nouvelle République,
s’intéresse à l’histoire, à la politique
et à la littérature.
Se destine à la presse écrite et web.

 

Les Castells, la Catalogne au plus près des sommets

Les Castells, la Catalogne au plus près des sommets

A Barcelone, à l’occasion des fêtes, des tours humaines de plusieurs étages s’érigent dans une rue de la ville. Les Castells, cette tradition catalane, connaissent aujourd’hui encore un grand succès. La pratique est même devenue un véritable symbole de la région reconnue au patrimoine immatériel de l’humanité par l’Unesco..

Par Clément Laré

Du haut de ses 7 ans, la fillette se lance dans l’ascension de la tour humaine. Avec une assurance déconcertante, ses petites mains s’agrippent aux membres de son équipe qui composent les étages inférieurs. Elle grimpe avec aisance jusqu’au sommet.

Les visages sont crispés, les membres tremblent. La douleur se lit dans les yeux des trois hommes à la base de la pyramide qui supportent le poids des cinq autres étages sur leurs épaules. Ils doivent tenir jusqu’à ce que la petite fille, pièce maîtresse de l’œuvre, franchisse le point le plus haut. Alors la tour pourra être démontée et leur peine soulagée.

Les regards des spectateurs se partagent entre admiration et inquiétude. La foule s’est petit à petit attroupée rue de la Portal de l’Angel de Barcelone, l’une des principales rues commerçantes du centre-ville. Autour des Castellers qui s’affairent se mêlent curieux et aficionados. Les touristes, arrivés ici par hasard, immortalisent la scène sur leur téléphone. Un groupe d’asiatiques écoutent avec attention leur guide leur donner les explications de cet étrange spectacle. Pendant ce temps les habitués commentent entre eux l’avancée de l’œuvre.

Une tradition vieille de plusieurs siècles

En ce 10 avril 2016, trois collas de castells (château), trois équipes, se sont rassemblées pour une démonstration à l’occasion de la diada de Can Jorba, une fête de quartier comme il en existe de nombreuses à Barcelone. Loin d’être des événements isolés, les démonstrations de castells sont encore extrêmement populaires dans toute la Catalogne.

La tradition remonte pourtant à loin, si loin qu’on en connait mal l’origine. « On ne sait pas vraiment quand les castellers ont commencé. On dit que ce serait au XVIIe siècle. Depuis le temps que je viens, j’ai l’impression de suivre les castells depuis leur début », raconte avec malice Irene, du haut de ses 82 ans.

Au fur et à mesure des années, les tours humaines ont aussi bien gagné toute la région que le cœur des Catalans. Si la popularité des castells a quelque peu décliné durant la dictature franquiste, les années quatre-vingt ont marqué un regain de popularité pour cette drôle d’activité.

Aujourd’hui, les castells sont plus que jamais présents dans la vie culturelle catalane. Les trois équipes présentes ce jour ne sont qu’un petit bout des 79 que compte la région selon la Coordination des équipes castelleres de Catalogne. « Certaines démonstrations sont même retransmises sur la télé catalane, explique Irene. Et croyez moi je n’en loupe pas une. » Le castell traverse même les frontières. En 2010, à la grande fierté de tous les Catalans, les castells ont été reconnus patrimoine culturel immatériel par l’Unesco (voir encadré ci-dessous).

Les Castells sont forts en symbolique : ils représentent l’idée que l’union fait la force.

Une technique bien rodée

Autour du « chateau » qui se construit, les autres équipes attendent leur tour. Certains s’étirent. D’autres aident leurs coéquipiers à fixer leur faixa, un long de bout de tissu noir enroulé en ceinture par-dessus leur pantalon blanc et leur chemise aux couleurs de l’équipe. A coté d’eux, les quatre membres de l’orchestre attendent patiemment en préparant tambours et grallas, un instrument à vent traditionnel. C’est en musique que se construit un castell.

Premièrement, l’équipe forme une base, composée du plus grand nombre de participants. Puis, montent debout sur les épaules des porteurs, ceux qui forment un premier étage. Le nombre de castellers qui en fait partie dépend de la figure, tout comme le nombre d’étages qui vont ensuite se former. Si le chef d’équipe estime la base assez solide, il donne son feu vert. « C’est à ce moment là qu’on entre en scène, explique Jaume, un quadragénaire en charge du tambour. La musique, ça veut dire que la tour peut se construire. » Pour que la figure soit réussie, il faut que la dernière personne, souvent l’enfant le plus léger, passe par-dessus le dernier étage. Si l’équipe parvient ensuite à démonter la tour sans la faire tomber, c’est gagné.

« Des chutes, il y en a quelques fois », reconnaît Pablo, un casteller d’une trentaine d’années en aidant un des enfants de l’équipe à fixer son casque. Les casques sont devenus obligatoires pour tous les mineurs qui participent en 2006, suite à un accident qui avait causé la mort d’une fillette de 12 ans. « On s’entraine régulièrement, une fois par semaine, afin de bien maitriser les différentes figures. »

Une pratique qui séduit toutes les générations

Dans les rangs des équipes règne une ambiance familiale. Les plus âgés tentent de calmer les enfants qui courent partout, tout excités à l’idée d’aller crapahuter jusqu’en haut de la tour. Les jeunes adultes plaisantent entre eux pendant qu’un groupe d’adolescents fume des cigarettes en attendant son tour d’entrer en action.

Les castelles ne font pas partis des traditions qui se perdent au fur et à mesure que les générations passent. Les jeunes y restent très attachés. La preuve est qu’il existe même dix équipes universitaires. « Dès la première fois que mon père m’a emmené voir une démonstration, j’ai su que je voulais en faire, explique Sara, la vingtaine. On est beaucoup à commencer très jeune, puis par passion, on poursuit. »

Les castellers assument ce mélange de générations où tout le monde est le bienvenu. « Les Castells est une activité où chacun peut participer, que tu sois grand ou petit, potelé ou fin, un homme ou une femme, jeune ou moins jeune… Tout le monde a son rôle à jouer dans l’équipe », explique Marina, 19 ans.

Un véritable symbole de l’identité catalane

Les Castells sont un véritable symbole de l’identité catalane. Tellement qu’ils ont été récupérés à des fins plus politiques dans les manifestations pour l’indépendance de la région. Ainsi, en juin 2014, des Castells s’étaient formés dans huit villes d’Europe, acte symbolique afin de mettre en lumière la demande de référendum. Des castells s’érigent d’ailleurs régulièrement dans les différentes manifestations. « Leur symbolique est forte, explique Eulalie Bobes, professeur à Barcelone. C’est l’idée que l’union fait la force, qu’un peuple qui s’unit peut atteindre des sommets. »

Une récupération politique que les castellers relativisent. « Il y a toujours des gens pour tout politiser, explique Marina. Les castells, c’est simplement la tradition d’un peuple depuis des centaines d’années. Ce n’est pas notre orientation politique qui nous fait devenir castellers, c’est notre passion. »

Cette passion, elle se lit dans les yeux des castellers au moment où la foule lâche une salve d’applaudissements. La fillette a brandi sa petite main vers le ciel en passant par-dessus le dernier étage. Les étages se défont sans aniccroche jusqu’au dernier. La petite fille a déjà regagné les bras de son père, un brin de fierté dans ses yeux.

Les Castells ont été inscrits sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l’Humanité de l’Unesco le 16 novembre 2010. Le projet a été porté par une commission baptisée castells Patrimoine de l’Humanité, composée d’associations de castellers mais aussi du gouvernement de Catalogne. Les castells deviennent ainsi la première tradition purement catalane inscrite sur la liste. L’Espagne, elle, compte neuf autres entrées, dont certaines partagées avec d’autres pays.

Par cette liste, l’Unesco entend mettre en lumière les traditions, pratiques sociales et savoir-faire du monde. Si cette distinction n’apporte ni aide financière ou matérielle auxcastellers, elle est avant tout une reconnaissance internationale de l’importance culturelle de la pratique.