Le 4 novembre dernier, la grande majorité des salles de cinéma françaises éteignaient leur enseigne lumineuse. Un cri dans la nuit pour la survie des salles, dont beaucoup connaissent de graves difficultés financières.

Par Kevin BERTRAND, Margaux CHEVALIER, Magali LAGRANGE (photos), Julien PEPINOT

Ce soir-là, entre 18 et 19 heures, l’enseigne de la plupart des 2 100 cinémas de France s’est éteinte. Une opération symbolique, menée à l’initiative de la Fédération nationale des cinémas français (FNCF), pour interpeller le ministère de la Culture sur leurs difficultés financières.

Principale revendication des exploitants : augmenter leur part sur le prix du billet. Une fois les taxes déduites, les salles de cinéma n’en perçoivent que 50 %, une part égale à celle que se partagent distributeur et producteur(s) du film. Elles en réclament 55 %. La FNCF exige aussi du gouvernement la mise en place d’une exonération de la taxe professionnelle et un crédit d’impôts. S’ajoute à cela une protestation contre un article de la loi Hadopi qui prévoit la réduction (à quatre mois au lieu de six) du délai entre la sortie d’un film sur les écrans et son arrivée en DVD. Les petites salles diffusent généralement les films en décalage des sorties nationales, contrairement aux multiplexes. Un décalage qui risque de creuser les disparités entre les grands et les petits cinémas.

Aujourd’hui, la situation de ces derniers se précarise : la fréquentation des salles obscures a chuté, l’entretien coûte de plus en plus cher (le prix d’un fauteuil a par exemple augmenté de 87 % en dix ans). Les 5 % supplémentaires réclamés par la FNCF représenteraient pour eux une bouée de sauvetage et pourraient leur permettre de financer leur modernisation. En effet, le passage (obligé) à la technologie numérique prévu pour les prochaines années, leur sera très difficile, voire impossible sans cette manne. Sous le poids des obstacles et de cette concurrence qui ne cesse de croître, ils ont déjà été nombreux à fermer au cours de ces dix dernières années.

Les multiplexes, a contrario, se portent très bien. Leur fréquentation a progressé de 10 % par rapport à 2008. Et ils profitent de la moitié des près de 200 millions d’entrées vendues en 2009, selon des estimations du Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC). Le CGR de Tours avait lui aussi éteint son enseigne le 4 novembre dernier. Avec 400 000 entrées par an en moyenne, et pas de concurrence en dehors du Studio Cinéma, il ne connaît pourtant pas de difficultés particulières. Mais l’ordre venait du siège, explique-t-on.

Malgré ces inégalités, le mouvement du 4 novembre réunissait donc petits et grands exploitants dans un même combat. Ce qui pose la question de la pertinence des revendications. Si les multiplexes s’enrichissent encore grâce à l’augmentation de leur part du prix du billet, comment les petites salles pourront-elles rattraper leur retard et améliorer leur situation ?

Le passage au cinéma numérique se fait dans la douleur

Les salles de cinéma s’inquiètent. Sous l’impulsion de l’industrie cinématographique américaine, la nécessité de se mettre au numérique se fait pressante. Mais petits et moyens exploitants n’auront peut-être pas tous les moyens de s’équiper.

Il n’y aura bientôt plus de bobines dans les cinémas. Les traditionnels projecteurs 35 mm vont devoir céder la place à des équipements numériques. Dans un climat déjà tendu, cette évolution est loin de faire l’unanimité. Car elle coûte très cher : près de 80 000 euros pour un seul projecteur, selon un rapport récent du Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC).

Pour les multiplexes, aucune difficulté à passer au numérique. Les grands groupes peuvent se permettre d’investir d’importantes sommes. Les petites et moyennes salles françaises sont, pour leur part, dépassées. Leur trésorerie n’est pas toujours suffisante. Et certaines risquent de devoir fermer. Cela conduirait à une plus grande standardisation des exploitants et profiterait aux plus gros, argumentent les petits.

Alerté, le CNC souhaite mettre en place un fonds de mutualisation. Il prendrait en charge le coût du passage au numérique à hauteur de 75 %. Les grandes enseignes verseraient une somme forfaitaire. Mais il ne s’agit encore que d’un projet.

Autre sujet de controverse, l’avantage pour le spectateur. Alors que l’apport des principales évolutions techniques précédentes est visible (son, couleur, dolby digital), celui du numérique est contestable. Comme pour la photographie, certains jugent l’image numérique plus plate, moins profonde.

Alors, pourquoi vouloir passer au numérique ? Parce que la baisse des coûts sera significative pour les distributeurs : le film sera distribué par disque dur ou satellite. C’est bien pour cette raison que les grands studios américains sont les premiers à défendre ce procédé.

Mais les économies ainsi réalisées entraîneront immanquablement des destructions d’emplois à différents niveaux de la filière. Pour nombre de monteurs, de transporteurs de pellicules et de projectionnistes, le passage au numérique sera le clap de fin.

Une salle obscure très éclairée

Le 4 novembre dernier, tous les cinémas de France ont éteint leur enseigne en signe de protestation contre la dégradation de leur situation économique. Tous ? Non. Un petit groupe résiste encore et toujours aux revendications de la Fédération nationale du cinéma français (FNCF). Parmi ces irréductibles, les sept salles des cinémas Utopia.

Les cinémas Utopia ont leur méthode anticrise. Utopia est une enseigne, au même titre que ses grandes concurrentes – UGC, Gaumont ou CGR. À une différence près : chacune des salles est libre de sa programmation, comme pour les salles indépendantes. Mais, contrairement à ces dernières, leurs finances sont au beau fixe.

Patrick Troudet, programmateur à l’Utopia de Bordeaux depuis 1986, donne sa solution aux problèmes rencontrés par les petites salles :

Le responsable de l’Utopia de Toulouse, Guillaume Louradour, dénonce « l’industrialisation du cinéma » à laquelle concourraient les grandes salles. Alors que la plupart des grands complexes gardent à l’affiche les petits films à peine une semaine, l’Utopia leur laisse du temps. Good Morning England de Richard Curtis est sorti en mai 2009. Même s’il est disponible en DVD depuis un mois, l’Utopia toulousain le diffuse toujours… et fait salle comble. Il faut savoir faire des choix. Guillaume Louradour considère que les sorties nationales ne sont pas sa priorité. La diffusion sur une longue durée lui permet de privilégier les films d’auteurs. Et de faire ainsi de son cinéma un lieu convivial, bien loin des grands complexes.

Il refuse également la réduction de la part des distributeurs dans le prix d’un billet. « Le billet à 50/50, les petits distributeurs en ont besoin pour financer leurs films », explique-t-il.

La solution à la crise des cinémas ne serait donc qu’une question de concessions, de priorités, et d’humanité.

A qui profite le ticket ?

En France, une salle de cinéma ne perçoit que 41,5 % du prix de chacune de ses entrées. Le producteur et le distributeur d’un film, eux, se partagent 41 % du billet. Le reste se compose de taxes : 1 % pour la Société des auteurs et compositeurs de musique (Sacem), une TVA à 5,5 %, et une taxe spéciale additionnelle (TSA) à 11 %. Cette dernière est reversée au Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC) pour soutenir l’ensemble du cinéma français.

Les petites salles dominent le parc français

Plus de 1 500 cinémas français sont de petites salles qui réalisent moins de 80 000 entrées par an, sur un total de 2 100 salles réparties sur le territoire.  Les multiplexes représentent près de 200 établissements. La France possède le premier réseau de salles de cinéma en Europe et le troisième au monde, selon les chiffres de la Fédération nationale des cinémas français (FNCF).

Une activité urbaine

En France, plus de mille six cents communes sont équipées d’au moins une salle de cinéma. Mais 70 % des entrées sont réalisées dans des villes de plus de 100 000 habitants. En 2008, vingt-trois départements français regroupaient le tiers des écrans du pays, selon une enquête publiée en septembre 2009 par le Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC).

Des cartons au box office

Les salles de cinéma françaises ont enregistré 144,2 millions d’entrées entre janvier et septembre 2009, selon les estimations du Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC). Un chiffre en hausse de 3,4 % par rapport à la même période en 2008. La sortie du deuxième volet de la saga Twilightet du dernier film de James Cameron, Avatar, devrait encore doper ces résultats. Pourtant, l’année dernière avait déjà été exceptionnelle, notamment grâce aux 20 millions d’entrées engrangées par Bienvenue chez les ch’tis.

Tour du monde des cinémas

Elsa et Wanda, deux jeunes Françaises, viennent de parcourir les salles de cinéma d’Amérique et d’Asie pendant dix mois. Elles étaient à la recherche de modèles différents qu’elles pourraient développer en France à leur retour. Une exposition retraçant leur périple doit être organisée prochainement au cinéma Le Balzac, à Paris. Des reportages, textes et photographies, sont également à lire sur le blog Tous en salles !

Le Studio, la recette gagnante d’un cinéma atypique

Alors que certains cinémas indépendants peinent à remplir leurs séances, Les Studio de Tours tournent bien et réussissent à attirer un public nombreux. Portrait d’une salle à succès.

 

Lorsque l’on demande à un Tourangeau d’évoquer sa ville, il mentionne immanquablement le Studio cinémas, le plus important complexe indépendant d’art et d’essai de France avec pas moins de sept salles.

Un cinéma atypique, qui séduit justement les spectateurs par les différences qu’il cultive. Première particularité : sa programmation. Son directeur, Philippe Lecocq, insiste sur son engagement militant en faveur d’un cinéma non standardisé. « Nous ne sommes pas les concurrents des salles des grands groupes. Nous sommes complémentaires. Tant que nous serons là, le spectateur aura le choix et c’est ce qui compte », explique-t-il.

Engagée, la salle l’est jusque dans sa cafétéria. Ici, ni pop-corn ni sodas, mais un restaurant devenu en 2006 un lieu de réinsertion. Il emploie en effet des personnes ayant séjourné en hôpital psychiatrique.

Bien d’autres éléments contribuent à faire du Studio un cinéma à part : l’escalier en colimaçon qui trône au milieu du hall, la bibliothèque, les rencontres avec les réalisateurs et, surtout, un système d’abonnements qui permet de fidéliser le public et de lui proposer des tarifs réduits.

Depuis sa création, en 1963, le public est au cœur de la réussite du lieu. Pas moins d’une quarantaine de bénévoles mettent la main à la pâte pour participer à la gestion et à l’animation du cinéma. Leur charge de travail varie de quelques heures à plus de dix heures par mois. Pour Claude du Peyrat, qui s’investit depuis 1987, cet engagement est une question de conviction et presque une posture sociale. L’objectif : défendre une culture non standardisée et un cinéma de qualité.

Bref, quelles qu’en soient les raisons, la recette fonctionne. Avec plus de 350 000 entrées vendues et 23 000 abonnés en 2009, la salle résiste vaillamment au CGR voisin (environ 400 000 entrées annuelles). Ces résultats devraient permettre au Studio, contrairement à d’autres cinémas d’art et d’essai, de franchir le cap du passage au numérique sans encombres.

Trois questions à Philippe Lecocq

Comment les Studio parviennent-ils à proposer des entrées à un prix aussi bas ?
Je ne dirais pas que nos tarifs sont bas, mais que ceux des autres sont beaucoup trop élevés. Même si cela nous est souvent reproché, nous tenons à les conserver. Nous sommes une association à but non lucratif. Cela ne signifie pas que nous ne faisons pas de bénéfices. Mais nous n’avons pas à verser de dividendes à des actionnaires. Nos bénéfices sont utilisés pour le fonctionnement du lieu. Cette indépendance financière constitue notre particularité.

En plus des vingt salariés que vous employez, le cinéma fonctionne grâce à une équipe de bénévoles. Qui sont-ils et pourquoi s’impliquent-ils autant ?
Il est très difficile de définir un profil type. En tout cas, ce ne sont pas forcément des cinéphiles avertis. Leur point commun est leur fibre militante. Ils souhaitent avant tout s’investir dans l’action culturelle et défendre une certaine idée du cinéma et de la culture en général. Il y a des retraités, mais aussi des personnes encore en activité. Certains sont enseignants, par exemple.

Vous parlez d’enseignants. Votre public est-il constitué principalement d’intellectuels ?
Nous pouvons renvoyer l’image d’un cinéma au public vieillissant. En fait, une étude a montré qu’un tiers de notre public est âgé de 8 à 25 ans. Les gens qui viennent ici ne sont  pas forcément des intellectuels. Il est vrai que certains de nos films sont moins abordables que d’autres, d’autant qu’ils sont tous projetés en version originale. Mais nous équilibrons notre programmation avec des œuvres plus ouvertes au grand public. Nous exigeons simplement que tout film soit de qualité. Environ 90 % des écrans passent seulement 10 % de la production mondiale. Nous, nous nous situons dans les 10 % de cinémas qui projettent des œuvres différentes. Et nous comptons bien y rester.