Arrivés en France en 2009, les sites de relations extraconjugales ont rapidement été médiatisés. Souvent montrés du doigt, ils sont pourtant de plus en plus fréquentés. D’ailleurs, le nombre de leur adhérents ne cesse de croître : ils en ont gagné plus de 400 000 en sept mois.

Par Célia HABASQUE et Simon SOUBIEUX

Clic. Double clic. « Coucou. » A peine inscrit sur Gleeden, trois messages s’affichent sur le coté gauche de l’écran. Les trois mêmes. « Coucou. » Ou « cc », pour être précis. Sur le coté droit défilent dans un flot régulier différents slogans accrocheurs : « Un homme sur deux trompe sa femme », « Une femme sur trois trompe son mari », accompagnés dans les deux cas d’un « Pourquoi pas vous ? » Nous comprenons vite les intentions des membres de cette communauté.

Pour en savoir plus, nous laisse ci et là des messages à divers membres. Mais lorsque nous nous avisons de dévoiler notre identité de journaliste, notre compte est brutalement fermé. « Par soucis de tranquillité envers les membres de la communauté », nous dira Solène Paillet, porte parole de Gleeden.

Sur la page d’accueil de Gleeden France, un nombre saute aux yeux : « Déjà 2 527 061 membres. » Le site n’en comptait que 2,1 millions il y a encore sept mois. Les autres sites de rencontres extraconjugales avancent également des chiffres impressionnants, comme Ashley Madison, qui publie sur sa page d’accueil : « Plus de 34 000 405 membres anonymes dans le monde. »

Un site en pleine expansion

Une hausse qui s’explique d’abord par la force de frappe des publicités en France. Solène Paillet explique : « Aux États-Unis, on ne fait pas de publicité car pour des raisons historiques, l’infidélité est moins tolérée. On peut cependant en faire en France. » Cette publicité provocatrice, présente notamment dans le métro francilien, a joué un rôle primordial dans l’évolution du nombre d’adhérents français.

Pascal fréquente régulièrement le site Gleeden. Il l’admet, la publicité et la médiatisation des sites de relations extraconjugales lors de leur arrivée en France lui ont donné envie d’en savoir plus : « J’ai connu ce site grâce aux affiches dans le métro. C’était pendant les polémiques lancées par diverses associations catholiques. Je connaissais déjà des sites de rencontres comme Meetic, mais celui-là m’a paru plus intéressant car les personnes inscrites annoncent clairement leurs intentions. »

Pour lui, Internet facilite la rencontre des individus ouverts. C’est aussi le cas de Charlotte Le Van, maître de conférences en sociologie à l’université Caen-Basse Normandie et auteure de l’ouvrage Les Quatre Visages de l’infidélité. Elle explique l’utilité du Web sur ce nouveau marché : « C’est l’occasion pour les gens d’assouvir leur curiosité, même s’ils ne veulent pas forcément aller jusqu’à l’adultère. Grâce à l’anonymat d’Internet, on peut pimenter sa vie avec parcimonie. »

Deux sites, un même but : faciliter les rencontres entre personnes mariées. Mais deux stratégies différentes. Si Gleeden se revendique comme le premier site de rencontres extra-conjugales pensé par des femmes, Ashley Madison joue moins sur la délicatesse. Comparaison entre deux approches de l’infidélité sur le Web.

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« Bien sûr, il y a d’autres voies que ces sites pour rencontrer des personnes mariées, commente Pascal, mais je me suis rendu compte que, dans notre quotidien, on vit et on croise toujours les mêmes individus. Les opportunités de rencontres sont assez rares. » A en croire Solène Paillet, la hausse du nombre d’inscrits sur Gleeden – qui se revendique « numéro 1 du marché de l’adultère » en France – a permis au site de réaliser un chiffre d’affaires compris « entre 15 et 20 millions d’euros » en 2014.

Une communication manipulatrice

En 2014, Gleeden commande à l’Ifop un sondage. Sobrement intitulé Observatoire de l’infidélité, ce dernier avance des chiffres qui interpellent. On peut y lire que 55 % des hommes et 32 % des femmes admettent avoir déjà été infidèles au cours de leur vie. Charlotte Le Van crie à la manipulation. « Ce sont des chiffres erronés, des statistiques fantaisistes. Les questions de l’Ifop sont très orientées et exploitées de manière à faire de la publicité mensongère aux sites voués à l’extra-conjugalité. » Ce type de marketing permettrait, selon elle, d’utiliser la notion du « Pourquoi pas vous ? » pour inciter les individus à adopter un certain comportement. Ce que Solène Paillet réfute : « C’est sûr que si le résultat avait été en notre défaveur, nous ne l’aurions pas publié. Mais nous avons pris un risque en commandant cette étude à l’Ifop. Bien entendu, comme dans tous les sondages, les questions sont tournées pour ne pas prendre en compte un seul facteur et donc pour que les réponses nous soient favorables. » Ce à quoi Charlotte Le Van rétorque : « Il faudrait au contraire utiliser des études avec une méthodologie stricte. »

Parmi ces études fiables, L’enquête sur les valeurs ( European Values Study, en anglais) fait figure de référence depuis 1981 quant aux statistiques sur les mœurs dans le continent européen. La dernière réalisée en 2008 montre que l’adultère ne touche pas autant les Français que ce qu’avance Gleeden. Selon cette étude, 85 % d’entre eux n’approuvent pas que des hommes et des femmes mariés aient des aventures avec d’autres personnes. La crédibilité de la stratégie mise en place par les sites de rencontres extraconjugales tombe à l’eau.

Quoi qu’il en soit, ces sites paraissent en aussi bonne santé qu’à leur arrivée sur le marché. Selon Charlotte Le Van, cette bonne santé doit beaucoup aux médias : « Répéter sur une grande chaîne de télévision qu’un homme sur deux trompe sa femme, c’est faire de la publicité gratuite à Gleeden. Il faudra à l’avenir éviter de raconter n’importe quoi. »

Le détective de l’infidélité

Avec son blouson beige et son écharpe colorée, l’homme se fond dans la masse. Sylvain Desbos est détective privé dans les environs de Versailles. Une grande partie de ses filatures consiste à suivre des conjoints soupçonnés d’infidélité.

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Sylvain Desbos est détective privé. Il gère de nombreuses affaires d’adultère. Photo : Célia Habasque

Le détective enlève son casque de moto : « Je crois que je vais mettre une casquette, ça part dans tous les sens là-haut », s’exclame-t-il en rabattant ses cheveux en pétard. Du coffre de sa moto, il sort une cigarette. « D’habitude, je ne fume jamais, mais j’ai trouvé ça alors bon », rigole-t-il.

Sylvain Desbos ne ressemble pas aux détectives que l’on voit dans les films. « Vous voulez savoir ce que je fais quand je rencontre un client pour la toute première fois ? » demande-t-il avec un petit sourire énigmatique. « Je lui montre ça. » Il se redresse sur sa chaise et regarde furtivement autour de lui. De la poche de sa veste, il sort un porte-carte qu’il ouvre rapidement : « Sylvain Desbos, agent de recherche privé. » Il le claque entre ses deux doigts et le remet discrètement dans son blouson, l’air de rien.

L’adrénaline au cœur du métier

Ce Parisien à la barbe brune fournie est né à Montmartre en 1971. Il travaille en tant que commercial jusqu’en 2003 et finit par tout lâcher pour devenir détective privé. « Cette décision ne m’a pas étonnée, raconte Juliette, une de ses amies. Sylvain a besoin d’adrénaline et il a une belle capacité d’observation. Ce sont des qualités indispensables pour ce genre de métier. » Sylvain Desbos travaille d’abord en tant que fileur. « Cela permet d’apprendre la base », explique-t-il. Ces détectives exécutent des filatures pour différentes agences et suivent des personnes sans connaître aucun détail sur l’affaire. Après cinq ans, Sylvain Desbos commence à  prendre des affaires entièrement en charge. « Beaucoup de métiers sont cycliques, il y a une forme de routine qui s’installe, explique le détective. Dans mon boulot, je suis constamment tenu en haleine. »

Un grand nombre de dossiers sur lesquels il travaille concerne des affaires d’adultère. « On ne nous appelle pas “la brigade des cocus” pour rien », s’esclaffe-t-il. Le rôle de Sylvain est alors de suivre le conjoint potentiellement infidèle et à reconstituer précisément son emploi du temps. Il fait des recherches préalables sur les sites de rencontres extraconjugales. « Un mari m’a un jour demandé de suivre sa femme. Il pensait qu’elle avait une aventure. J’ai découvert qu’elle était inscrite sur Gleeden. Je l’ai suivie sept jours. À chaque pause déjeuner, elle rencontrait un homme différent et se rendait dans un l’hôtel avec lui. » Sur ce type de réseaux, le détective ne crée jamais de faux profil. « Nous ne sommes pas là pour piéger les gens. » Pour lui, les réseaux sociaux ont banalisé et facilité l’infidélité mais ils ne l’ont pas augmentée.

« Nous entrons dans l’intimité des gens »

Les conjoints mènent souvent leur propre enquête. « J’ai constaté que les femmes fouillent davantage dans les poches des manteaux, des jeans. Elles se basent sur des détails concrets. Les hommes se servent davantage des nouvelles technologies. J’ai entendu parler de maris qui avaient installé des micros dans la voiture de leur épouse. » Le point commun dans toutes les affaires dont il s’occupe ? La période durant laquelle le couple se fragilise. « On parle du cap des deux, cinq et sept ans je crois. C’est à ces moments-là qu’une sorte de lassitude peut s’installer et que l’idée de l’infidélité peut germe dans les esprits. »

Les affaires familiales sont les plus sensibles. Des collègues lui racontent qu’ils ont été menacés. « Nous entrons dans l’intimité des gens et cela dérange. Mais nous restons dans un cadre légal. Beaucoup de personnes oublient cela. » Un jour, Sylvain Desbos se retrouve embarqué dans une drôle d’affaire. Un homme lui demande de surveiller son épouse. « Je n’avais jamais suivi une femme aussi inquiète. Elle prenait trois moyens de transport différents pour aller chercher sa baguette de pain. » Le détective décide d’arrêter la filature. Quelques semaines plus tard, il est contacté par la police. L’homme jaloux avait tenté d’assassiner sa conjointe. « Certaines personnes sont malades, leur jalousie est obsessionnelle. »

Pour Hervé, un collègue avec qui il effectue parfois des filatures, Sylvain Desbos « correspond parfaitement à ce travail. Il fait beaucoup de sacrifices. Quand il faut se lever en pleine nuit pour une filature, il n’hésite pas. » Le détective versaillais se décrit quant à lui comme « terre-à- terre, jamais déçu ni choqué par quoi que ce soit (…) Je sais de quoi les humains sont capables… »

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