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Le moi(s) sans tabac

paquet cigarette

ReflectedSerendipity


Les étudiants de première année de l’EPJT se sont penchés sur le Moi(s) sans tabac. Depuis deux ans, du 1er au 31 novembre, cette campagne de santé publique a pour but d’accompagner les fumeurs vers un arrêt définitif. Le dispositif est-il vraiment utile ? S’adresse-t-il à tout le monde ? Quelles sont les techniques possibles pour aider le fumeur à abandonner la cigarette ? Pour en savoir plus, ils ont donc été interroger des acteurs de l’opération : pneumologue, sophrologue, hypnotiseuse. Et une infirmière scolaire.

« Le bon mois pour arrêter, c’est celui que l’on a choisi »

Pour Anne Dansou, pneumologue-tabacologue, le « défi collectif » que représente le Moi(s) sans tabac n’est pas simple à relever.

Malgré une augmentation régulière et conséquente du prix du tabac, le nombre de fumeurs en France ne baisse pas. Après la méthode forte, la méthode douce. Le gouvernement a lancé pour la deuxième année consécutive le Mois sans tabac, un projet encore jeune mais qui s’avère efficace. La pneumologue/tabacologue Anne Dansou est aussi responsable de l’Unité de coordination de tabacologie (UCT) du CHU Bretonneau à Tours. Elle tente d’accompagner les fumeurs vers un arrêt définitif durant ce mois de sevrage.

Anne Dansou

Quel est l’objectif principal de cette campagne ?

Anne Dansou. L’idée principale est de présenter l’arrête du tabac comme un challenge, un défi. Le but est d’inciter les fumeurs à arrêter ensemble, avec leurs voisins, leur famille, ou bien leurs collègues de travail. Par exemple, cette année, cinq personnes du bureau des ressources humaines du CHU Bretonneau sont venues me consulter. Leur responsable, qui a arrêté de fumer il y a quelques mois, leur a conseillé de profiter de cet élan collectif que représente le Moi(s) sans tabac pour essayer d’arrêter. Se lancer, se motiver mutuellement, c’est ça l’objectif de cette initiative. Le logo représente d’ailleurs le V de la victoire.

La dernière campagne a-t-elle bien fonctionné ?

A. D. Cette année, nous avons reçu plus d’appels, 12 000 au total. Les gens se sont beaucoup intéressés. Ils sont venus s’informer, discuter. On a senti plus d’intérêt pour la campagne. Les pharmaciens ont très bien travaillé. Ils ont distribués 70 000 kits Moi(s) sans tabac de plus par rapport à l’an dernier. Le numérique nous aide beaucoup. En effet, l’application a totalisé 95 000 téléchargements. Notre site internet a, quant à lui, été visité plus de 1,2 million de fois. C’est énorme.

Quelle est la proportion de personnes qui arrêtent définitivement de fumer après ce mois de sevrage ?

A. D. Les personnes qui se lancent dans ce projet ne réussissent pas toutes à arrêter définitivement. L’arrêt n’est définitif que dans 30 % des cas. Beaucoup de gens qui viennent me consulter ne font que réduire leur consommation.

Quelles sont les difficultés que peut rencontrer un fumeur durant ce mois ?

A. D. Elles sont d’ordre physique et psychologique. Les personnes ont des craintes, des craintes subjectives : la peur de grossir, la peur d’échouer, la peur de ne pas réussir à gérer son stress. Fumer c’est un peu comme un iceberg dont on voit la partie émergée. Nous travaillons un peu comme des psychologues pour que les personnes découvrent la partie invisible de l’iceberg. Mais, bien sûr, tout cela se fait progressivement. Cela prend du temps. C’est tout un apprentissage de soi-même.

Le Moi(s) sans tabac propose d’arrêter de fumer en groupe. En quoi est-ce une méthode efficace ?

A. D. Arrêter en groupe crée un élan, une motivation mutuelle. C’est d’ailleurs cet effet de groupe qui incite beaucoup des personnes, et notamment les jeunes, à commencer. Cet élan collectif peut également les aider à arrêter.

Quels peuvent être les inconvénients de cette campagne ?

A. D. Ce qui est compliqué, c’est cette idée d’une date fixe. Cela peut freiner beaucoup de fumeurs, voire créer une résistance de leur part. C’est un peu le contraire de la façon dont les tabacologues opèrent. Nous préférons préconiser un arrêt mûrement réfléchi, amener le fumeur à arrêter par lui-même et en douceur. On ne le pousse pas, on ne le tire pas, on l’accompagne. Quand on veut arrêter de fumer, il faut avant tout se préparer.

Le mois de novembre est-il le bon mois pour arrêter ?

A. D. Le bon mois pour arrêter, c’est le mois que l’on a choisi. Il n’y a pas de bon mois pour l’arrêt du tabac. C’est essentiellement une question de motivation, de préparation, de combat contre soi-même. C’est un peu comme un marathon. Les personnes qui peuvent dire que le mois de novembre est un mauvais mois pour l’arrêt se cherchent des excuses. Elles veulent se positionner comme des victimes. Le Moi(s) sans tabac est une vraie campagne de santé publique et les personnes qui la critiquent essayent juste de faire sortir la balle du terrain.

Recueilli par Emmanuel HADDEK

« Oublier l’envie et se sentir mieux dans son corps »

Autre technique à tester lors du Moi(s) sans tabac, la sophrologie. Elle fait partie des soins de support validés dans le cadre du plan cancer. Dans ce cadre, elle assure un accompagnement dans le sevrage.

Béatrice Bruyère est sophrologue à Tours. Avec la Ligue nationale contre le cancer, le CHU Bretonneau ou dans son cabinet, elle propose à ses patients une thérapie de détente complète pour se libérer du tabac et du stress. A partir d’exercices que le patient peut réaliser seul, la sophrologue amène à la relaxation physique et émotionnelle.

Béatrice Bruyère

Existe t-il une thérapie pour arrêter de fumer ?

Béatrice Bruyère. La sophrologie est une aide qui n’intervient qu’après la prise en charge par un tabacologue. Elle assure un support pour aider la personne et lui donner des clés afin de mieux gérer son stress. Il y a des exercices à faire dans la journée, en autonomie, pour oublier l’envie et se sentir mieux dans son corps. Au CHU Bretonneau, je reçois les patients pour six séances individuelles au maximum, intégralement prises en charge par l’hôpital.  Nous travaillons sur la motivation et la visualisation, exactement comme nous le faisons lors de la préparation d’un sportif de haut niveau avant une compétition. En fait, nous accompagnons le patient en tabacologie vers cette victoire contre lui-même en l’aidant à se visualiser dans quelques mois, enfin débarrassé du tabac. Nous travaillons beaucoup sur les bénéfices et les images positives : ne plus se sentir coupable de fumer, le souffle retrouvé, le teint lumineux. C’est très variable d’un patient à l’autre.

En 2016, il y avait une initiative avec des ateliers dans le cadre du Moi(s) sans tabac. Elle n’a pas été reconduite. Pourquoi ?

B. B. Le public n’était pas au rendez-vous. Malgré la grande action de communication qui avait été menée auprès des médecins et des pharmaciens, très peu de personnes ont participé. Nous étions deux à animer ces ateliers et même les séances collectives se faisaient en effectifs très réduits.

Comment se passe une séance de sophrologie ?

B. B. Au début, il y a toujours une discussion sur les antécédents pour définir les objectifs : ce que le patient veut obtenir et si c’est en adéquation avec la méthode. Ensuite, je montre les exercices pour mettre en confiance et j’explique la méthode. La séance dure à peu près une heure. Pendant les exercices, la personne n’a pas parlé mais à la fin, lors du retour à l’état de veille, elle raconte son ressenti. Cela lui permet d’intégrer au mieux la séance. Le sophrologue peut ainsi ajuster les séances suivantes et voir quels exercices vont le mieux lui correspondre.

En tant que sophrologue, qu’est-ce qui vous semble le plus déterminant pour arrêter définitivement de fumer ?

B. B. La motivation. A partir du moment où les patients savent mieux gérer le stress, l’envie de fumer s’atténue. Mais il faut mûrir là-dessus, il y a des moments où ils ne sont pas prêts à arrêter. Nous le voyons lorsque nous prenons en charge des patients qui nous arrivent du service de cancérologie, lorsque nous leur expliquons que pour gagner du temps sur le cancer il faut arrêter. C’est vraiment très difficile parce qu’ils y sont obligés, ils n’ont pas décidé d’arrêter. On peut penser et se dire « mais c’est horrible, moi j’arrêterais tout de suite ». Ce n’est pas le cas, parce que c’est une addiction et que c’est bien plus compliqué. Même quand la situation est critique, quelquefois, certains n’arrivent pas à arrêter. Même lorsqu’ils ont une assistance respiratoire en permanence.

Recueilli par Eléa CHEVILLARD

« Il faut, en moyenne, trois séances pour atteindre le déclic »

L’hypnose peut être un moyen très efficace pour arrêter de fumer. Mais, très différente d’un accompagnement médical classique, elle peut effrayer. Ce qui l’empêche de jouer un rôle majeur dans ce processus.

Anne Désiré, hypnothérapeute installée à Tours depuis maintenant un an, est diplômée de l’ARCHE (Académie pour la recherche et la connaissance en hypnose ericksonnienne). Elle considère l’hypnose comme une option à prendre en compte pour arrêter de fumer.

Anne DésiréAnne Désiré. Photo collection personnelle.

Lors de cette deuxième édition du Moi(s) sans tabac, avez-vous reçu plus de clients désireux d’arrêter la cigarette qu’en temps normal ?

Anne Désiré. Étonnement, non. En revanche, j’ai remarqué une plus grande demande à partir de décembre. Les fumeurs qui souhaitent arrêter entrent souvent dans une phase d’appréhension lorsque arrivent les fêtes de fin d’année. L’ambiance y est toujours plus joviale et conviviale : on y mange et on y boit beaucoup, on est entouré de ses proches. Les fêtes offrent alors plus d’occasion de fumer qu’au quotidien.

Nous avons remarqué que les prises en charge collectives sont assez efficaces. Ainsi les médecins des CHU de Tours se regroupent pour traiter les patients. Avez-vous déjà pensé à travailler avec d’autres hypnothérapeutes ?

A. D. Je n’ai jamais songé à cette possibilité. Cela pourrait être très intéressant mais, malheureusement, le monde médical est très fermé à l’hypnose. Certes, je connais quelques hypnothérapeutes qui collaborent avec des médecins mais il est très dur d’entrer dans le milieu hospitalier. Les mentalités ont du mal à changer. Je trouve cela dommage car les médecins sont plutôt démunis en ce qui concerne l’arrêt du tabac et il arrive souvent qu’ils nous envoient certains de leur patients, ne sachant que faire de plus.

Comment se préparent vos séances ?

A. D. La préparation est la même pour traiter l’arrêt du tabac ou pour n’importe quel trouble. Je commence par expliquer comment l’heure qui suit va se dérouler. Je discute ensuite des craintes du client s’il en a. Une fois le client en état trans-hypnotique, j’essaye de comprendre comment sa dépendance au tabac s’est installée, quel poids elle représente pour lui, s’il est un fumeur identitaire ou s’il s’agit simplement d’une habitude… Mon protocole s’appuie en fait sur un décorticage méticuleux de ce que mon client pense et ressent. D’autres hypnothérapeutes décident de travailler sur le dégoût. Cela consiste à lier la cigarette à une forme de profond dégoût dans l’esprit du client. Mais j’ai de sérieux doutes quant à la réussite de cette technique à long terme.

En général, combien de séances sont-elles nécessaires pour arrêter définitivement ?

A. D. Il faut, en moyenne, trois séances pour atteindre un réel déclic qui fera prendre conscience au patient qu’il n’est plus fumeur. Mais entre ces trois séances, je demande toujours à ce que mes clients effectuent des exercices pour qu’ils se détachent de leur manie. Cela peut être des exercices de respiration ou des petits changements d’habitudes. Le fait d’apporter un jugement de valeur sur la cigarette que l’on fume est également une technique efficace. Je leur demande aussi de pratiquer une méditation de pleine conscience. Cela consiste à ne rien faire d’autre que de fumer en se concentrant sur les méfaits du tabac que l’on inspire.

Un client, uniquement motivé par ses proches, peut-il arrêter le tabac grâce à l’hypnose ?

A. D. Il est très compliqué de faire changer les habitudes d’une personne quand elle-même n’est pas vraiment motivée. Bien sûr, cela reste possible mais ce sera toujours plus compliqué. J’ai souvent renvoyé certains clients car ils n’étaient pas prêts.

En quoi l’hypnose pourrait-elle être plus efficace que la traditionnelle aide médicale classique comme des patchs ou d’autres substituts ?

A. D. Simplement car le fumeur qui va arrêter le tabac sans l’aide de substituts va se sentir fier. Cette fierté d’avoir réussi seul, en quelque sorte, va l’accompagner au cours de sa vie et l’empêcher de retoucher au tabac. De plus, on effectue un travail de compensation pour lui éviter de prendre les 3 kilos habituels lors de l’arrêt du tabac.

Recueilli par Lorène BIENVENU

« Le mois sans tabac ne s’adresse pas aux adolescents. »

Si l’on en croit l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies, 23 % des lycéens fument chaque jour. On pourrait donc penser qu’ils seraient une cible privilégiée du Moi(s) sans tabac. Or, il n’en est rien. Pas d’écoute, pas de moyen et pas de temps, tel est le constat d’une infirmière scolaire.

Break time

En novembre, le ministère de la Santé a relancé l’opération Moi(s) sans tabac. Ce défi national propose à tous les fumeurs et les fumeuses d’arrêter ensemble, pendant un mois. À Tours des intervenants se sont déplacés dans les universités pour sensibiliser les étudiants. Mais, dans les lycées, les infirmières scolaires, ont fait l’impasse. Le témoignage de l’une d’elle qui ne croit pas à l’utilité de ce type d’action auprès des adolescents.

Avez-vous reçu des directives du ministère de la Santé ?

L’État nous donne seulement les grandes lignes sur les thèmes à aborder : les substances addictives, l’éducation sexuelle et la formation à la sécurité. Il faut prévenir et sensibiliser mais on ne nous dit pas comment. Rien n’est obligatoire. C’est à nous d’évoquer ces sujets à notre façon.

« Il faudrait que tous les lycéens aient des heures consacrées à l’éducation à la santé et la citoyenneté »

Lors des temps forts, le ministère ne sollicite donc pas votre intervention ?

Dans le cas d’opération unique dans l’année, comme le Moi(s) sans tabac ou la Journée de lutte contre le sida, c’est une infirmière du Comité éducatif de santé et citoyenneté qui coordonne les actions au niveau départemental. Elle nous suggère des supports. Mais je le répète rien n’est obligatoire.

Avez-vous volontairement choisi de ne pas organiser d’action autour du Moi(s) sans tabac ?

Le Moi(s) sans tabac ne s’adresse pas aux adolescents. Nous favorisons les projets de longue durée en lien avec le programme scolaire. A cet âge, les campagnes choc ne sont pas efficaces. Les ados ne sont pas réceptifs. Il est déjà écrit sur les paquets de cigarettes que fumer tue. Ils sont inondés de pancartes et de prospectus pour les inciter à arrêter. Nous préférons mettre en place des ateliers et des groupes de parole pour ne pas les braquer.

En quoi consistent ces ateliers ?

En nous appuyant sur un jeu pédagogique proposé par le Cesc, nous favorisons la prise de parole des jeunes sur leur rapport aux substances addictives. Par groupe de dix, ils parlent, ils débattent et c’est à mon avis bien plus efficace que de les assommer de discours moralisateurs. Le discours de bonne sœur ne fonctionne pas, on le sait. Pendant qu’ils s’expriment, nous leur présentons des schémas et des chiffres pour déconstruire des idées reçues. Par exemple beaucoup pensent que la cigarette est moins addictive que d’autres drogues. C’est faux ! le tabac est la substance la plus addictive.

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Faire dialoguer les jeunes à partir d'AddiAdo, un jeu de plateau.

Mahé Cayuela/EPJT

Ces ateliers sont-ils organisés pour toutes les classes du lycée ?

Non, cela concerne uniquement les classes de secondes. Par manque de temps nous ne pouvons pas proposer ces ateliers à toutes les classes. Les élèves de terminale sont bien trop occupés par le bac et ceux de première participent déjà au programme d’éducation sexuelle. De plus, dans leur emploi du temps, nous n’avons aucun créneau pour organiser nos projets. Nous devons prendre du temps aux professeurs qui estiment souvent que leur matière est plus importante que nos ateliers.

Souhaiteriez-vous avoir des créneaux dédiés à l’éducation à la santé ?

Il faudrait que tous les lycéens aient des heures consacrées à l’éducation à la santé et la citoyenneté. Cela devrait même être une matière à part entière. Nous ne disposons pas d’assez de moyens. Ce n’est pas avec deux jeux sur les drogues et quelques prospectus que nous allons pouvoir ouvrir les yeux des adolescents. Nous sommes deux infirmières pour une quarantaine de classes. Nous sommes obligées d’avoir une approche générale de nos sujets. Nous ne pouvons pas consacrer une séance uniquement à la lutte contre le tabagisme.

Envisageriez-vous le Moi(s) sans tabac au lycée l’année prochaine ?

Si nous devons juste poser un stand dans le hall et accueillir deux intervenants, il n’y a aucune raison que nous refusions. Cependant il serait plus judicieux que le Moi(s) sans tabac s’adapte à son public : les ados n’entendent pas, il faut que la réflexion vienne d’eux même. Les intervenants devraient proposer des débats et des discussions. Mais là encore, on se heurte au même obstacle : le temps. Tant que les résultats scolaires primeront sur la santé de nos élèves, il sera impossible d’agir comme nous le souhaitons.

Recueilli par Mahé CAYUELA

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