Partager par e-mail Partager cet article sur Twitter Partager cet article sur Facebook Partager sur LinkedIn Partager sur Google+

Des bulles et des gros sous

Au mois d’octobre, la communauté de la bande dessinée a bien cru que le festival angoumoisin cher à son cœur n’aurait pas lieu. L’organisation de cette édition 2010 ne fut pas sans peine en raison de problèmes budgétaires.

Kevin BERTRAND, Margaux CHEVALIER, Magali LAGRANGE, Julien PEPINOT

40080544555_c968a9d24d_o

Magali Lagrange/EPJT

Le Festival international de la bande dessinée (FIBD) s’est tenu du 28 au 31 janvier 2010 pour la trente-septième année consécutive. Il réunit, à Angoulême, auteurs, professionnels et amateurs de bande dessinée. Avec plus de 230 000 visiteurs cette année, il s’agit du principal festival de BD francophone et de la plus grande manifestation de ce type en Europe. Un Grand Prix est remis à un auteur pour l’intégralité de son œuvre. La coutume veut que le lauréat soit le président du jury du festival l’année suivante.

Mais tout n’a pas été sans mal. « Le 37e Festival international de la bande dessinée d’Angoulême pourrait ne pas avoir lieu », déclarait Franck Bondoux, jeudi 29 octobre 2010, au micro de RTL. À trois mois de l’ouverture, l’annonce du délégué général de la manifestation a fait l’effet d’une bombe…

À l’origine de ce coup de sang, une déclaration de Philippe Lavaud, le maire d’Angoulême. Ce dernier réagissait à une baisse importante de l’aide attribuée par l’État à l’ensemble des activités culturelles de la ville. Une perte qui s’est répercutée sur le budget de la municipalité. Philippe Lavaud a donc annoncé, dans le quotidien Sud-Ouest du 28 octobre, qu’il ne pourrait pas verser les 400 000 euros de subventions allouées chaque année à la location et au montage des bulles qui accueillent les exposants. Selon Francis Groux, fondateur et vice-président du festival, il est impossible de monter un tel événement sans l’argent de la municipalité. Il ne peut se permettre de perdre la notoriété et le prestige qu’il a acquis en trente-sept ans s’il souhaite subsister. Le maire suggère alors à l’association Neuvième Art +, qui organise le festival, de partager les frais avec les différentes maisons d’édition ou de recourir davantage à des fonds privés pour couvrir le déficit.

Ces derniers représentent déjà un tiers du budget de l’événement, dont le coût total se monte à environ 3 millions d’euros. Un autre tiers provient de la ville et des autres partenaires publics, tels que la Communauté d’agglomérations du grand Angoulême (Comaga), de la région et, bien entendu, du ministère de la Culture. Le troisième provient des éditeurs et des autres exposants qui louent des espaces, ainsi que de la vente des billets.

Le festival, centre d’une économie

Devant la réaction de Franck Bondoux, Philippe Lavaud révise sa position et verse la subvention, mais amputée de 125 000 euros. Si, comme l’avait suggéré le maire d’Angoulême, les éditeurs avaient dû financer la location des bulles, certains ne seraient pas venus. Participer à un tel événement représente déjà un coût très lourd que les petites maisons d’édition – les plus nombreuses – ont du mal à surmonter. Les responsables de Futuropolis, petit éditeur parisien, le confirment : « Angoulême est une vitrine formidable et incontournable, mais l’emplacement coûte cher. C’est la moitié de notre budget communication annuel. » Impossible, pour lui, d’envisager de payer plus.

Si le festival perdait de sa qualité, la ville serait également touchée. Et cela Philippe Lavaud le sait bien. Sans grande richesse, coincée sur un plateau, Angoulême s’est construit au fil des ans une économie autour du festival : Cité internationale de la bande dessinée et de l’image (Cibdi), École européenne supérieure de l’image (Eesi) avec son master en bande dessinée et édition, sans oublier les murs peints.

40264826154_a985189b4d_o

Margaux Chevalier/EPJT

Si le festival s’effondre, c’est Angoulême qui s’effondre. Neuvième art + et la municipalité, qui l’ont bien compris, ont décuplé leurs efforts pour trouver les 125 000 euros manquants. Le ministère de la Culture a ajouté 40 000 euros à sa subvention annuelle. Une somme a également été déboursée par le Haut Commissariat à la jeunesse. La Comaga a pour sa part mis 15 000 euros supplémentaires sur la table, et la Chambre de commerce et d’industrie d’Angoulême les 30 000 restant.

Une solution trouvée in extremis, mais qui ne clôt pas l’affaire pour autant. A la fin des festivités, les organisateurs et la ville se réuniront pour renégocier le contrat triennal qui fixe le montant des subventions. Avec une petite lueur d’espoir, cette année, puisque le ministre de la Culture, Frédéric Mitterrand, présent lors de la remise des prix du festival le dimanche 31 janvier, a déclaré qu’il ferait en sorte que la manifestation ne connaisse pas ces péripéties l’an prochain.

« Notre but est de faire sourire le lecteur »

Dominique Roques n’est pas une auteure de bandes dessinées telle que l’on peut l’imaginer. Cette Belge de 62 ans a débuté sa carrière de scénariste en 2005, après avoir élevé ses deux fils. C’est avec l’un d’eux, Alexis Dormal, qu’elle crée Pico Bogue (éditions Dargaud), une bande dessinée à succès récompensée par le Prix des écoles du festival d’Angoulême 2009 et nominée dans la catégorie Sélection jeunesse pour l’édition 2010. La scénariste raconte son travail en famille avec son fils et la naissance de leur personnage.

Vous travaillez en binôme avec votre fils, Alexis Dormal. Comment vous organisez-vous concrètement ?

Dominique Roques. N’étant plus toute jeune, je prends, depuis longtemps, des notes sur des instants de vie et sur mes lectures. À partir de cela, j’imagine des sketches humoristiques, car notre but est de faire sourire le lecteur, ce qui est déjà très ambitieux de notre part. J’écris les dialogues avant de les présenter à mon fils. S’il les trouve drôles, il les met en scène. Le dessin n’est d’abord qu’esquissé pour que je puisse en faire la critique. Si cela me convient, il le termine puis le peint à l’aquarelle. Sinon, il le reprend. Il y a en fait un aller-retour permanent entre nous. Nous disposons même d’un troisième regard puisque mon second fils y ajoute ensuite son grain de sel. Le côté familial de notre travail constitue un atout de taille. Si, par exemple, nous faisions appel aux conseils de nos amis, ils seraient sans doute trop indulgents et ne se permettraient pas certaines critiques.

Tous ces allers-retours doivent beaucoup vous retarder. Combien de temps vous faut-il pour créer un album ?

D. R. : J’avais préparé beaucoup de sketches avant même la sortie du premier tome, donc Alexis réussit pour l’instant à réaliser un album par an. Mais c’est peut-être un peu trop. Cela le fatigue beaucoup. Nous avons commencé il y a quatre ou cinq ans. Faire aboutir notre projet pour le présenter à un éditeur nous a demandé deux années pendant lesquelles nous avons travaillé en parallèle : lui sur les dessins, moi sur les scénarios. Et il nous a encore fallu une année pour tout finaliser. Alexis avait crayonné la totalité de l’album avant d’en envoyer quelques pages à Dargaud. Quand nous avons vu l’éditeur, tout l’album était prêt.

Pourquoi avoir choisi la bande dessinée ?

D. R. : Alexis a fait des études de cinéma. Comme il a toujours aimé cela, il s’est ensuite dirigé vers le dessin animé. Il a fait trois ans de dessin. Moi, je me faisais du souci, car il ne travaillait toujours pas. Il y avait des bandes dessinées que l’on aimait beaucoup, comme Calvin et Hobbes, Mafalda, et  la BD humoristique en général. Alors j’ai décidé de prendre les choses en main en lui proposant des scénarios. Au début, c’était loin d’être parfait. Il y avait beaucoup de travail, mais j’ai persévéré. Simultanément, Alexis avait choisi des scénarios qu’il aimait pour tenter d’en dessiner le personnage. Mais il n’était jamais sûr de lui et créait des dizaines de bonhommes. Jusqu’au jour où, en passant derrière lui, j’ai aperçu sur la feuille une petite tête que j’aimais beaucoup. Nous sommes partis de là. Ainsi est né Pico Bogue, dont le quatrième tome est actuellement en cours de création.

Clearstream en BD

Denis Robert a choisi de mettre en scène la complexité de sa vie dans une bande dessinée, L’Affaires des affaires (éditions Dargaud). Il y revient sur le scandale financier Clearstream, qu’il a révélé en 2001, et sur le scandale politico-financier qui l’a suivi en 2006, baptisé Clearstream 2, pour lequel il a été mis en examen. L’Affaires des affaires de Denis Robert, Yan Lindingre et Laurent Astier, a reçu, le 15 janvier 2010, le seizième Prix France Info de la bande dessinée d’actualité et de reportage. Tout juste relaxé, le journaliste explique son choix.

40932385442_394e19d5a7

Magali Lagrange/EPJT

Quand avez-vous eu l’idée de raconter votre histoire dans une bande dessinée ?

Denis Robert : L’auteur de BD Yan Lindingre, avec qui j’ai signé L’Affaire des affaires, est mon voisin. L’idée nous est venue en 2006, au commencement de l’affaire Clearstream. Pendant nos séances de footing en forêt, je lui racontais ce qui m’arrivait. Il a commencé à m’envoyer des croquis. Le premier tome comprend au moins six cents planches, c’est un gros travail. Plusieurs éditeurs ont tout de suite aimé le projet. Maintenant, deux tomes sont déjà parus, et nous travaillons actuellement sur le troisième volet de la série.

Pourquoi avoir choisi le genre de la BD pour relater des faits aussi complexes ?

D. R. : Ce choix s’est imposé très vite. J’avais déjà traité la première affaire sous forme de livre et de documentaire. Or la BD suppose la simplification d’une question très complexe. Elle permet également d’atteindre un public différent. Les messages de soutien et les réactions à mon égard se sont multipliés. Je reçois des mails, des courriers, des messages sur Facebook. Il y a une empathie qui se crée autour de moi, puisque je suis devenu un personnage de papier. Et puis les gens découvrent ma vraie personnalité. Alors qu’ils m’imaginent déprimé, abattu, ils se trouvent face à un personnage provocant qui a de l’humour.

Vous étiez poursuivi dans l’affaire Clearstream pour recel d’abus de confiance et recel de vols. Vous avez été relaxé le 28 janvier 2010. Comment avez-vous accueilli la nouvelle ?

D. R. : Je suis évidemment soulagé, même si la relaxe était attendue. Cette décision constitue surtout une bonne nouvelle pour tous les journalistes français, car elle crée une jurisprudence. Cela a rassuré les centaines de milliers de personnes qui exprimaient leur inquiétude sur la mise en danger du travail des journalistes. Et je n’exagère pas le chiffre ! Je ressens comme un phénomène d’osmose. C’est assez réjouissant !

En bref

À la rencontre de la BD africaine

Le musée du quai Branly, à Paris, consacre trois jours de découverte à la bande dessinée africaine du 4 février au 6 février 2010. La manifestation est organisée à l’occasion du cinquantenaire de la publication de la première BD sur le continent africain, Le Curé de Pyssaro, par la Togolaise Pyabélo Chaold. Entrée libre.

La bande dessinée continue de faire recette

L’année 2009 a été plutôt bonne pour le secteur de la bande dessinée, selon l’Association des critiques et journalistes de bande dessinée (ACBD). Avec 1 200 000 exemplaires, L’anniversaire d’Astérix et Obélix – Le Livre d’or a été le plus gros succès. Plus de 4 800 titres ont été publiés cette année, dont près de 3 600 nouveautés. La production a augmenté de 2,4 % par rapport à 2008.

Invités d’honneurs

Les dessinateurs Jean-Jacques Sempé et Robert Crumb étaient les invités d’honneur du 37e Festival international de la bande dessinée d’Angoulême. Voilà plus de dix ans que Crumb n’y était pas venu. Quant à Sempé, c’était pour lui une première.

Des cours pour apprendre à créer sa bande dessinée

À l’occasion du festival d’Angoulême, de nombreuses manifestations sont organisées dans toute la France autour de l’univers de la bande dessinée. Sous la direction du dessinateur Ullcer, la Fnac de Tours a proposé un atelier pour les artistes en herbe.

39165340690_36e2697b82_z
Ullcer supervise l’atelier BD.

Kevin Bertrand

Ullcer supervise l’atelier BD. (© Kevin Bertrand)
Une voix de femme retentit dans les haut-parleurs de la Fnac : « Atelier BD. Créez votre propre scénario avec le dessinateur Ullcer. » Pour l’occasion, le magasin a aménagé un espace dans un coin du rayon bandes dessinées, au bout d’une longue allée. Trois tables basses blanches y sont disposées, sur lesquelles sont placés crayons et papier, le matériel de base pour dessiner.

Autour, cinq apprentis dessinateurs sont installés sur des coussins et des tabourets, en demi-cercle. Le profil des personnes présentes est divers, du graphiste professionnel à l’élève en art appliqué, en passant par l’instituteur. Une jeune lycéenne souhaite perfectionner ses techniques afin de présenter un concours organisé en marge du festival d’Angoulême. L’enseignant, lui, est venu glaner quelques conseils afin de travailler avec les enfants sur l’univers de la BD.

Le maître de cérémonie de la journée, c’est Ullcer. De son vrai nom Johann Leroux, cet auteur de bandes dessinées appartient à l’atelier Pop, un collectif de créateurs implanté à Tours. Il a notamment travaillé sur la série Harley & Davidson et va publier, en mars prochain, le premier tome de Vents contraires en collaboration avec le scénariste Régis Hautière (éditions Delcourt).

Pour ses élèves, Ullcer a préparé un exercice bien particulier. Il a réalisé, sur une feuille A3, une première case dans laquelle est représenté, sans aucune autre indication, un astronaute marchant sur le sol aride d’une planète. Chacun doit poursuivre l’histoire en laissant libre cours à son imagination.

Les apprentis artistes réalisent au préalable un brouillon – un storyboard comme l’appelle les professionnels – où ils inscrivent au crayon à papier les éléments de leur histoire. À partir de cette ébauche, ils élaborent leur page.

Agrandir

40932385402_e41f591843_z
La création d’un brouillon d’une page de BD.

Kevin Bertrand

Quand vient l’étape de l’encrage, les mains tremblent sur le papier, de peur de faire une tache. Ullcer passe entre les tables pour rassurer ses troupes et observer l’avancement du travail. Les questions fusent et le dessinateur glisse des conseils pratiques à l’oreille de chacun : « Le plus simple est de partir sur trois bandes. » « Change de cadre pour donner du mouvement à ton action. » « Rends tes personnages reconnaissables par des points distinctifs… »

En deux heures, les étudiants d’un après-midi ont déjà beaucoup appris. Ils repartent, leur planche dessinée sous le bras et la tête bien remplie. Quelle leçon retiendront-ils ? Sans doute que la création d’une bande dessinée ne s’improvise pas.

Janvier : le mois de la bande dessinée dans la presse

Les médias français parlent assez peu de BD. Le festival international de la bande dessinée d’Angoulême (FIBD) est pour eux l’occasion de se rattraper. Revue de presse d’un mois riche en bulles.

40080544125_bc7c5aabd2_o

Julien Pépinot/EPJT

« À l’approche du festival d’Angoulême, attendez-vous à voir fleurir la bande dessinée dans tous les médias généralistes et profitez-en, car ce sera la seule fois de l’année », peut-on lire sur le site Internet de BD Bodoi. « La presse, souvent discrète tout au long de l’année, déploie ses numéros spéciaux », ajoute un journaliste sur actua BD. C’est notamment le cas de Marianne. Mi-janvier, l’hebdomadaire a sorti, en partenariat avec Le Magazine Littéraire, un hors-série dédié à la bande dessinée.

Ce sont les articles sur Blutch, président du jury du festival cette année, qui ont été les plus nombreux. Télérama lui a par exemple consacré un portrait, tandis que Les Inrockuptibles et Le Monde (dans son supplément Le Monde des livres) l’ont tous deux interviewé.

Cette frénésie a aussi été le moyen de faire connaître au grand public certains sous-genres du neuvième art. Le Point a notamment réalisé un article sur Joe Sacco, inventeur du journalisme d’immersion en bandes dessinées, genre dont on entend peu parler. Le Pèlerin s’est pour sa part intéressé aux mangas et plus particulièrement aux mangas chrétiens. L’Express a, quant à lui, consacré quatre pages au retour de la bande dessinée érotique.

La plupart des quotidiens régionaux comme nationaux n’ont, eux, traité du festival d’Angoulême qu’à partir de son lancement. Relevons la particularité de l’édition du jeudi 28 janvier de Libération. De la première à la dernière page, le quotidien a remplacé toutes ses photos par des dessins et ouvert ses pages à une vingtaine d’artistes. Son supplément livres est entièrement consacré aux bandes dessinées.

Les stations de radio se sont également emparées du phénomène. France Inter, partenaire du festival d’Angoulême, a ainsi prévu trois émissions spéciales en direct. Jeudi 28 et vendredi 29, Philippe Audoin, spécialiste BD, est intervenu à de nombreuses reprises sur l’antenne du Mouv’ pour faire un point sur le festival. France Culture a aussi largement traité de la bande dessinée dans deux de ses émissions.

Finalement, cet intérêt soudain des médias généralistes pour la bande dessinée ne sera probablement, cette année encore, que passager. Dans quelques semaines, elle retombera progressivement dans l’oubli médiatique. Jusqu’au prochain festival…

Les lauréats

L’Association des critiques et journalistes de la bande dessinée (ACBD) a remis son prix à Marc-Antoine Mathieu pour Dieu en personne (éd. Delcourt). Dans cet ouvrage, Dieu descend un jour sur Terre sous les traits d’une personne lambda. L’humanité, qui doute d’abord sceptique sur la véracité de cette identité, décide finalement de lui intenter un procès, le rendant responsable de tous les maux qu’a connus la Terre. Métaphysique.

 

Le Grand Prix du festival international de la bande dessinée d’Angoulême 2010 a été décerné le 31 janvier à Baru, auteur notamment de L’Autoroute du soleil et de l’album Les Années Spoutnik. Le Fauve d’or du meilleur album est revenu à Riad Sattouf pour Pascal Brutal (éditions Fluide Glacial). L’ensemble du palmarès est disponible sur le site du FIBD.

Menu