Féminicides en presse régionale

Le poids des mots

La couverture d’un féminicide demande une rigueur absolue, encore plus pour les faits-diversiers de PQR qui sont au contact des familles des victimes. Illustration : Lucie Diat/EPJT – Elodie Guillot

Le féminicide a longtemps été couvert avec légèreté et humour par les faits-diversiers. De crime passionnel à féminicide, les pratiques rédactionnelles ont évolué à la suite d’événements sociétaux, d’actions militantes et de réflexions menées par les journalistes. Des avancées à géométrie variable. 

Par Lucie Diat

Le 16 janvier 2021, la nouvelle tombe. La jeune femme retrouvée morte deux jours plus tôt dans un appartement du centre d’Alençon est la deuxième victime de féminicide de l’année. Son nom : Laura Tavares. De permanence ce week-end-là, Delphine Le Normand, journaliste à Ouest-France et cheffe de l’agence d’Alençon, couvre l’affaire. C’est son premier féminicide. Un objectif la guide : « Rendre à Laura un visage humain, une histoire et une voix à travers celles de ses proches ».

La journaliste recueille les témoignages de la famille, des amies et obtient des portraits de la jeune femme. « Les victimes de féminicide sont plus qu’un numéro. Il y a toute une histoire derrière et c’est notre rôle de la raconter, souligne-t-elle. C’est notre manière de donner la parole aux victimes, de parler de leurs situations car lors des procès d’assises, elles sont les grandes oubliées. » Tous les angles ont été exploités. « Certains collègues pensaient que j’en avais trop fait. Je ne crois pas qu’ils auraient dit ça pour un autre fait divers », estime Delphine Le Normand.

Un panel de quatorze articles parmi la trentaine réalisés sur le féminicide de Laura Tavares, le deuxième de l’année 2021, par le quotidien Ouest-France. Infographie : Lucie Diat/EPJT

Le féminicide est défini par les Nations unies comme le meurtre d’une femme en raison de son genre. Onze formes différentes sont répertoriées.

En France, le terme est utilisé pour les meurtres qui relève des violences conjugales, par conjoint ou ex-conjoint. Une définition largement inspirée des militantes féministes. C’est avec ce sens que le mot a fait son entrée dans le dictionnaire Le Petit Robert en 2015.

Dès lors, le terme apparaît ponctuellement dans les articles avant de devenir un élément de langage médiatique populaire dès 2019.

On revient de loin. Quelques décennies en arrière, couvrir les meurtres conjugaux intéressait peu les journalistes : « Avant les années deux mille, c’était un fait divers banal qui relevait du huis clos familial, se remémore Pierrick Baudais, responsable du service faits divers et justice à Ouest-France. Sauf si l’affaire touchait une personnalité, cela ne faisait l’objet que d’une simple brève. Et encore… »

Si article il y avait, les titres accrocheurs étaient de rigueur. Métaphore, comparaison, humour, culpabilisation de la victime, tout y passait. Du « fou de jalousie » aux expressions les plus imagées, tout est fait pour attirer le chaland… Jusqu’à ce que la société prenne conscience des violences faites aux femmes et ne tolère plus ces pratiques.

Le Tumblr Les mots tuent de Sophie Gourion, autrice jeunesse et militante féministe, répertorie des dizaines de captures d’écran de titres de ce genre. Le hashtag #Lesmotstuent se répand sur Twitter. Les comptes militants de NousToutes.org et l’association de journalistes féministes Prenons la une poursuivent l’action en parallèle. Des articles sont épinglés sur les réseaux sociaux par des militants et des anonymes, en raison de leurs titres déplacés, choquants ou l’usage d’expressions du type « drame conjugal » ou « crime passionnel ».

Pour son titre « L’histoire d’amour finit mal : il écope d’une peine de prison » alors qu’un homme était jugé pour avoir brûlé vive sa femme, le quotidien La Voix du Nord est interpelé sur Twitter par le collectif NousToutes en octobre 2019. La rédaction présente publiquement ses excuses et précice « avoir retitré l’article ».

« Nous n’aurions jamais dû le faire, ça n’aurait jamais dû passer. C’était il y a un an et demi donc c’est très récent. C’est une très bonne chose que nous ayons été rappelés à l’ordre », reconnaît Pierre Mauchamp, directeur du quotidien nordiste.

Sylvie Debras, docteure en sciences de l’information, spécialiste de la place et de l’image des femmes dans les médias, insiste sur l’importance des collectifs de la profession : « Il y a des décennies de travail sur ces questions-là par les associations de femmes journalistes. C’est un vrai travail de fond qui commence à aboutir sur le traitement des féminicides dans la presse locale. » C’est le collectif Prenons la une qui a pris les devants, en 2016, avec la publication d’un guide, Outils à l’usage des journalistes. Le traitement médiatique des violences faites aux femmes. « À cette période, les féminicides ne faisaient pas l’actualité. La force de frappe de l’association était faible mais nous avions planté une graine avec ces préconisations », souligne Aude Lorriaux, ancienne porte-parole de Prenons la une et corédactrice du guide.

En 2018 et 2019, la graine ainsi plantée n’en finit pas de pousser. Mobilisations des collectifs féministes NousToutes, collages féminicides, popularisation du décompte des meurtres par le compte Facebook féminicides par compagnons ou ex… les féminicides sont enfin sous le feu des projecteurs politiques et médiatiques.

Hissé comme mot symbole, le terme s’impose dans les rédactions nationales puis régionales. Louise Colcombet, fait-diversière au Parisien, rappelle l’importance de certaines affaires dans sa popularisation : « La médiatisation du meurtre de Julie Douib [trentième féminicide de l’année 2019, en Corse] et du procès de Jonathan Daval a permis de poser le doigt sur une réalité sociale : les féminicides. »

Une locution entrée dans les mœurs « au même titre que parricide ou infanticide », selon son confrère de La Montagne à Clermont-Ferrand, Christian Lefèvre.

Son utilisation ne fait pas l’unanimité. Certains l’adoptent d’office, « dès que les détails suffisent à qualifier le meurtre comme tel », explique Laëtitia Greffié, rédactrice en cheffe adjointe à Ouest-France.

D’autres ne modifient pas leurs habitudes, comme Julien Constant,fait-diversier depuis vingt ans pour Le Parisien : « Je continue de dire meurtres conjugaux. Féminicide a une connotation partisane des mouvements féministes trop forte. »

Réflexions et rédactions à la carte

Dans le groupe La Montagne Centre France, composé de huit quotidiens et neuf hebdomadaires, l’usage du terme n’est pas acté. Dans sa première charte de traitement des faits divers, publiée en septembre 2020, les féminicides sont aux abonnés absents. « Même si le hasard de l’actualité fait qu’il y a peu de féminicide en Auvergne, ça ne nous empêche pas de l’inscrire, note Christian Lefèvre, journaliste au pôle faits divers de Clermont-Ferrand. Nous en avons parlé entre nous, c’est un point à faire évoluer à l’avenir. »

Aucune règle non plus à La Voix du Nord. Pour le moment. Des engagements ont été annoncés par la rédaction avec l’éditorial du 8 mars 2020. Une étape franchie grâce au collectif de femmes journalistes Ouvrons la Voix. Créé en janvier 2019, il met la direction face à ses manquements sur la représentation des femmes : « Le groupe a permis une vraie prise de conscience et accorde une vigilance particulière aux féminicides, principalement aux titres des articles », assure Elodie Rabé, fait-diversière à Roubaix.

Tous les deux mois, l’intégralité des éditions du quotidien sont passées au scanner par une ou plusieurs membres du collectif. Un compte-rendu est fourni au conseil de rédaction. « À plusieurs occasions, des formulations non convenables ont été pointées », admet Pierre Mauchamp, rédacteur en chef. Mais un cap est fixé : « Actualisation de la charte des faits divers et ateliers avec des représentantes du collectif et des faits-diversiers. » Des initiatives stoppées par la pandémie du covid-19.

Si le groupe Ouest-France fait figure de pionnier dans l’évolution de la couverture des féminicides, c’est également en raison de l’action d’une cellule de réflexion fondée par les femmes journalistes de sa rédaction. « Le groupe Égalités s’est formé au printemps 2018 autour de la place des femmes dans le journal. Le traitement des féminicides est intégré dans cette introspection globale », précise Delphine Le Normand, journaliste à Alençon.

La direction et les faits-diversiers se joignent aux débats. C’est le cas de Pierrick Baudais, responsable faits divers et justice : « Comment faut-il en parler ? Après discussion, nous avons opté pour des consignes de vocabulaire. »

Intégré à la charte des faits divers, le glossaire proscrit l’usage de « drame conjugal », « crime passionnel », « il l’a tué par amour » et préconise à la place « meurtre », « homicide », « féminicide ». Des termes à utiliser « tout en conservant à l’esprit que chaque fait divers a sa particularité », insiste le chef des faits-diversiers. Des formations ont eu lieu avec les directeurs départementaux, les secrétaires de rédaction et les journalistes. Une campagne de sensibilisation et une politique éditoriale publiquement affichées par le groupe.

« Une terminologie comme celle-ci, je souhaiterais la proposer à la direction mais faute de temps libre pour travailler dessus, j’ai mis cette idée de côté », reconnaît Louise Colcombet, du Parisien. La journaliste regrette que la charte de l’égalité, qui a vu le jour en novembre 2020, ne soit pas allée plus loin : « Elle pose les grands principes pour traiter des faits divers sans mentionner les féminicidesIl y a une dynamique de réflexion, mais ce n’est pas encore une priorité. »

Son collègue Julien Constant rejette l’idée d’un encadrement plus soutenu : « Avoir des consignes de vocabulaire rendrait notre écriture automatisée. Le lectorat veut des histoires, du sentiment car les faits divers sont sujets à polémique et à émotion. » Peu de faits-diversiers expriment publiquement leurs réticences devant l’évolution de la couverture des féminicides. « Il y en a malgré tout. Certains ont besoin de temps pour adhérer à ces changements. Mais depuis que le journal l’a annoncé publiquement, ils sont obligés de s’y plier », souligne Delphine Le Normand de Ouest-France.

Des guides pour éviter les formules maladroites

Du côté de La Voix du Nord et du Parisien, il n’est pas rare que la rédaction en chef reformule les titres, si on en croit Pierre Mauchamp, directeur de la Voix : « Certains chroniqueurs judiciaires continuent de faire des jeux de mots, donc nous repassons derrière. » Finalement, c’est la réputation du journal qui est en jeu, autant devant son lectorat que sur les réseaux sociaux. « Il n’est plus possible d’écrire des titres légers sous prétexte d’être accrocheur », insiste Elodie Rabé. Si un « drame familial » peut parfois encore passer entre les mailles du filet, un tournant a été amorcé.

S’arrêter à la sensibilisation des faits-diversiers serait toutefois une erreur. La volonté d’avoir une fiche pratique pour tous est nécessaire pour Louise Colcombet : « Au Parisien, les faits-diversiers et les secrétaires de rédaction ont l’habitude, à l’inverse des journalistes web. Pour écrire des papiers judiciaires, ils n’ont aucun cadre et peuvent faire des erreurs involontaires. »

Un constat similaire pour les journalistes en locale du groupe Centre France. « Ça tourne beaucoup donc un guide serait une bonne chose pour éviter de voir apparaître le fameux “drame familial” », acquiesce Christian Lefèvre, du pôle faits divers clermontois pour La Montagne.

« Je crois davantage en une évolution locale qui ferait boule de neige entre les titres régionaux. Au sein de chaque rédaction, il faut en parler, évaluer les erreurs, dresser un bilan conscient. Il faut un travail collectif pour instaurer un cadre défini. »

Pierre Mauchamp, directeur de la rédaction

La solution serait-elle nationale avec une charte de bons procédés pour traiter des féminicides, en presse écrite ou tout support confondu ? Créé en 2019, le Conseil de déontologie journalistique et de médiation (CDJM) « n’a pas encore publié d’avis sur le traitement des féminicides, ni émis de recommandations spécifiques », comme le précise Yann Guégan, vice-président du conseil d’administration.

« L’application d’une charte nationale serait incertaine et l’imposer est impossible. Il est difficile de régenter le langage, on ne peut pas interdire ou contraindre l’usage de certaines expressions », souligne Anaïs Coignac, journaliste spécialisée dans les questions juridiques.

Du côté des titres régionaux, c’est un non catégorique. La réponse ne peut se trouver qu’en interne selon le directeur de la rédaction du quotidien nordiste : «  Je crois davantage en une évolution locale qui ferait boule de neige entre les titres régionaux. Au sein de chaque rédaction, il faut en parler, évaluer les erreurs, dresser un bilan conscient. Nous avons trop cru que tout allait se faire tout seul, mais non. Il faut un travail collectif pour instaurer un cadre défini sur ce sujet, des consignes qui nous serviraient de garde-fou. »

En parallèle, l’idée de mettre en place des formations sur la couverture des féminicides fait son chemin dans l’esprit des journalistes et des directeurs des quatre titres régionaux qui ont participé à cette enquête. La pédagogie oui, mais avec quels intervenants ? « Des faits-diversiers d’autres médias, des militants, des chercheurs, toutes les personnes compétentes sur la question »,

Pour aller plus loin 

énumère Pierrick Baudais, responsable des faits divers à Ouest-France. Mais il ne s’arrête pas là : « Cela doit également passer par la formation en école de journalisme pour que les journalistes de demain connaissent les bons mots. »

Le chemin pour l’évolution du traitement des féminicides est encore long. La dynamique ne peut venir que des rédactions et des journalistes. S’ils passent à côté, cela leur fera défaut sur le long terme, comme le résume Malik Kebour, ex-fait-diversier, devenu journaliste web pour La Montagne à Clermont-Ferrand : « Si tous les journaux font leur réflexion en interne, ceux qui resteront à utiliser les mauvais termes finiront par perdre en crédibilité et s’exclure d’eux-mêmes. »  

Lucie Diat

@L_diat

24 ans
Journaliste pigiste presse écrite/web.
S’intéresse à la justice, au féminisme et aux mouvements sociaux. Sensible à tout ce qui touche son Auvergne natale. Passée par La Montagne, Ouest-FranceSud Ouest et L’Alsace. Souhaite couvrir les faits divers et aller à la rencontre des gens dans les quatre coins de France.
Cette enquête est son travail de fin de formation au sein de l’EPJT.