Violences scolaires

Les démons du privé
Dans la cour de récréation de l’institution Marmoutier à Tours. Photo : Noémie Furling/EPJT

Harcèlement, persécutions, pression sociale de la part des équipes pédagogiques… Lycées et collèges privés « d’élite » n’échappent pas à ces fléaux. À Tours, les témoignages d’élèves ternissent l’image des établissements les plus prestigieux. Même si globalement elles nient les faits, ces institutions commencent à prendre en compte ce problème et à envisager des mesures.

Par Pauline Auffret, Paul Boyer, Noémie Furling
Photos : Paul Boyer, Noémie Furling/EPJT
BD : Lou Ramirez/Académie Brassart-Delcourt

Les violences ne se voyaient pas, pas de bagarres ni d’insultes mais des regards, des messes basses et des coups en douce », raconte Gabriel*, ancien élève du lycée Sainte-Ursule de Tours (Indre-et-Loire). Des témoignages comme celui-ci, nous en avons recueillis des dizaines. Du lycée Sainte-Ursule, à l’institution Marmoutier en passant par Notre-Dame-La-Riche, les établissement privés tourangeaux sont, comme tous les autres, touchés par des faits de violence scolaire.

Et si les médias généralistes traitent souvent des violences scolaires dans les établissements défavorisés, ils oublient que les établissements privés et publics favorisés sont eux aussi touchés par ce fléau. Et passent sous silence des traumatismes psychologiques bien réels, qui peuvent parfois avoir des incidences à long terme sur le cursus scolaire.

Dans ces établissements privés, où les frais de scolarité et de pension coûtent plusieurs centaines d’euros par mois, les violences ne sont pas forcément physiques. Le plus souvent elles sont psychologiques. Jeanne*, ancienne élève au lycée Sainte-Ursule, se rappelle : « J’ai été détruite à petit feu. Quand tu es prise dedans, tu ne te rends pas compte que c’est du harcèlement. »

Comme dans les établissements publics, les conflits entre élèves au sujet de l’apparence vestimentaire sont réguliers et pesants. « La manière de s’habiller, les personnes que tu fréquentes, tous ces éléments m’ont exclue socialement. Si on ne porte pas de marques, on n’est rien », confie-t-elle timidement. Elle explique qu’un réel culte de l’apparence s’était développé au sein de l’établissement. Sans marque, elle ne pouvait intégrer tel ou tel groupe d’amis.

Cette exclusion sociale par l’argent, elle l’a très mal vécue. Elle a tout de même souhaité terminer sa scolarité dans l’établissement. Ses parents ont cependant décidé de ne pas scolariser sa petite sœur dans un lycée privé : « Dès que je suis sortie de Sainte-Ursule, ma mère m’a dit : “Je te préviens, ta petite sœur n’ira jamais ici. Ni dans un autre lycée privé du centre-ville de Tours.” »

Au lycée Sainte-Ursule, Jeanne s’est longtemps sentie exclue. Photo : Paul Boyer/EPJT

Son témoignage n’est pas isolé. Certains élèves n’osent plus retourner au collège ou au lycée par peur d’être rejetés. Lou*, ancienne élève de l’institution Marmoutier, témoigne : « Je ne voulais plus mettre un pied dans cet établissement. Cela m’a mise à bout psychologiquement. »

Clémence* est une ancienne élève de Notre-Dame-La-Riche à Tours. Les violences scolaires au lycée ne l’ont jamais concernée directement. « En revanche, il y avait toujours des jeunes en situation d’exclusion sociale dans nos classes. La direction ne faisait rien pour les aider. Dans la plupart des cas, ce sont d’autres élèves qui veillaient sur ceux qui étaient harcelés », explique-t-elle.

Avec la pression qu’elle a subie au lycée, Jeanne a eu un début de parcours chaotique dans l’enseignement supérieur. Il lui a été très difficile de trouver sa voie. Mais aujourd’hui, elle est dans une filière qui lui plaît.

« La direction ne faisait rien pour les aider »

Comment ces établissements privés tourangeaux gèrent-ils les cas de harcèlement ? Les élèves harcelés peuvent-ils bénéficier d’un suivi psychologique ? Contactée plusieurs fois, la direction de Notre-Dame-La-Riche n’a jamais donné suite. Après de multiples refus par mail, le chef d’établissement de l’institution Marmoutier, Laurent Reix, a finalement accepté que nous rencontrions son directeur adjoint, Pierre Rampini. Le directeur a préalablement déclaré avoir intentionnellement évité de nous répondre. Il justifie sa « fuite », par la « complexité du problème » et sa récente nomination à ce poste (en septembre 2019, soit deux mois avant le début de l’enquête, NDLR)

« Si tu es riche tu vas bien t’en sortir, si tu n’as pas d’argent, tu dégages »

Jeanne, ancienne élève au lycée Sainte-Ursule

« À Marmoutier, les enfants ont une grande cour de récréation. Cela change le climat social », se réjouit Pierre Rampini. Dans son bureau, ses notes sont soigneusement préparées. Il suit minutieusement le plan qu’il a élaboré avant notre entrevue. La présentation se fera donc en trois « temporalités  » : les actions sur le « court terme », sur le « moyen terme » et sur le « long terme ». Les photocopies du programme « De la lutte contre la maltraitance à la bientraitance éducative » sont étalées devant nos yeux.

« On essaie d’accompagner le jeune dans toutes ses dimensions. C’est le cœur du projet de l’enseignement catholique, le développement intégral de la personne , souligne-t-il d’emblée . Nous sommes sous tutelle congréganiste [qui appartient à une congrégation religieuse] en lien avec la Société des sœurs du Sacré-Cœur de Jésus. Cela nous pousse, nous adultes, à être encore plus vigilants à ce que cette relation-là soit vraiment incarnée et que ce ne soit pas simplement une couche de vernis . »

Il ne se souvient pas de grave cas de harcèlement depuis 2017, date de son arrivée dans l’établissement : « Le climat scolaire est bon. » Il esquive vite le débat. Pour lui, cette interview est surtout l’occasion de mettre en avant les programmes de l’école.

À Sainte-Ursule, Marie Line Ricouard n’a pas non plus eu connaissance de cas de violences depuis le début de l’année scolaire 2019 : « Ça ne remonte pas en tout cas. Les professeurs sont très à l’écoute. »

Paradoxalement, les directeurs d’établissements admettent que ces violences scolaires et psychologiques sont un problème récurrent qu’il faut endiguer, mais pas chez eux. Cette omerta généralisée dans les établissements privés que nous avons contactés s’explique notamment par une volonté de ne pas salir leur réputation.

Face aux témoignages, le discours idyllique de ces établissements qui assurent qu’il n’y a pas de violence dans leur enceinte perd peu à peu en crédibilité. Les récits ne sont pas que de simples histoires d’adolescents en mal de reconnaissance. Ce sont parfois des faits graves, passibles de sanctions pénales.

Le harcèlement est défini juridiquement comme une répétition de comportements portant atteinte à la dignité d’une personne en raison de son caractère dégradant ou humiliant. La loi française est très claire sur le sujet. Rappelons que tout fait de harcèlement est punissable d’un an d’emprisonnement et de 15 000 euros d’amende. Pour un mineur de plus de 13 ans, les peines peuvent aller jusqu’à dix-huit mois d’emprisonnement et 7 500 euros d’amende.

Néanmoins, des étapes sont à respecter avant de saisir la justice. Le harcèlement vécu au sein d’un établissement scolaire peut donner lieu à un conseil de discipline. Si ce n’est pas suffisant, une procédure de justice peut être lancée. Dans ce cas, l’élève peut porter plainte pour « harcèlement en milieu scolaire ».

« Ils ont beau être croyants, ce ne sont pas des saints non plus »

Pour certains élèves, cette violence psychologique et sociale est permanente. Kathleen Huré-Grand, psychologue et autrice d’une thèse sur le harcèlement scolaire, précise : « Dans les établissements plus défavorisés et plus hétérogènes, les violences sont souvent plus directes (insultes, moqueries, coups) et plus facilement observables. Dans les établissements favorisés (publics et privés), on retrouve davantage de stratégies indirectes, beaucoup d’isolement social, de rumeurs, de mises à l’écart. »

Quant à Lou, elle avait placé beaucoup d’espoir en l’institution Marmoutier après des années de harcèlement à l’école primaire. Mais la jeune fille a très vite déchanté : « J’étais isolée avec une amie. Mais du jour au lendemain, elle a cessé de me parler. Elle a dit à tout le monde que j’étais lesbienne. Dans ce genre d’établissement, ce n’est pas acceptable. Tout le monde me pointait du doigt et m’insultait, que ce soit sur les réseaux sociaux ou en vrai. » À la question « Comment se positionne l’Église sur ce thème ? », Lou répond : « C’est tabou, ils ont beau être croyants, ce ne sont pas des saints non plus. »

La pression des notes est un autre levier de violence psychologique. Plutôt dans la « moyenne », Jeanne se démenait pour avoir des bonnes notes à Sainte-Ursule. Ses parents avaient même déboursé plusieurs centaines d’euros dans des cours particuliers pour qu’elle puisse augmenter sa moyenne générale.

Plusieurs fois, mais Jeanne s’est sentie humiliée par des camarades car elle n’avait eu que 12/20. Selon la jeune fille, les notes étaient une vraie obsession au sein du corps professoral. « Ils font de nous des chevaux de course pour atteindre un taux de réussite au bac approchant les 100 % », assure la jeune femme. Cette logique n’est pas réservée au établissements privés mais elle participe à la nécessité, pour ces écoles, de présenter le meilleur tableau possible pour recruter les élèves. Quoi de mieux que la promesse de la réussite scolaire pour attirer les parents.

Les établissements privés tourangeaux ne sont évidemment pas les seuls concernés. Le rapport Système d’information et de vigilance sur la sécurité scolaire (Sivis), publié en novembre 2019, recense ainsi les cas de violences scolaires dans les établissements du secondaire à l’échelle nationale. On compte 48 % des collèges et des lycées favorisés socialement qui déclarent au moins un incident. Ces violences scolaires sont en hausse avec une moyenne de 12,2 incidents pour mille élèves.

« Seul 67 cas remontent, mais en réalité, il y en a plus »

« Pendant longtemps, le taux de réponse des établissements privés au questionnaire était faible, voire inexistant. Même s’il s’améliore, il n’est pas suffisant pour distinguer, dans le rapport, secteurs publics et privés », concède Hélène Fréchou, autrice du rapport.

Ce constat est relevé également par Hélène Gervais, inspectrice et référente harcèlement du second degré en Indre-et-Loire : « Nous recevons des cas de harcèlement d’élèves de tous les établissements de Tours, défavorisés, favorisés, publics et privés. Ils sont tous concernés. »

Pour l’année scolaire 2018-2019, 67 cas de harcèlement ont été portés à la connaissance de l’inspection académique d’Indre-et-Loire. Dans le secondaire, 38 collégiens et 8 lycéens en ont été victimes.

Mais ce chiffre ne reflète pas toute la réalité. « Seul 67 cas remontent mais, en réalité, il y en a plus. Les chiffres sont minorés c’est certain. Avec 100 000 élèves, on peut s’attendre à beaucoup plus », concède Hélène Gervais.

S’ils affirment que leur établissement n’est pas touché par le fléau de la violence, les responsables d’institution privée ne sont pas dupes. En témoignent les mesures qu’ils mettent en place.

À Marmoutier, Pierre Rampini fait notamment la promotion d’un jeu de plateau « éducatif et très concret » selon lui, dénommé́ Le Diapason. Promu par le diocèse, ce jeu de société est censé faire comprendre aux élèves qu’ils doivent respecter leurs camarades et les règles de vie. Une fois par an, les professeurs préalablement formés aident ainsi les élèves de sixième et de cinquième à exprimer leur ressenti par rapport à ces thématiques.

Le directeur adjoint évoque également le théâtre d’improvisation ou encore la mise en situation harceleur/harcelé́, lors d’ateliers mis en place par l’Union générale et sportive de l’enseignement libre (UGSEL). Pour Pierre Rampini, il faut « casser la dynamique du harcèlement » en entraînant la victime à répondre au harceleur. Un jour, pour résoudre un conflit entre deux élèves, il a ainsi fait venir l’élève harcelé dans son bureau. La suite est surprenante. « On a joué des petites saynètes de théâtre. J’ai fait répéter à la victime vingt-cinq fois la même phrase. Et je lui ai dit : “Tu vas te tenir devant lui, les sourcils froncés, bras croisés et tu vas lui rentrer dans le lard”. »

« Quand j’ai commencé à leur en parler, ils n’ont pas agi »

Lou, ancienne élève à l’institution Marmoutier

Contrairement à certains établissements publics, l’institution Marmoutier ne possède pas d’élèves ambassadeurs harcèlement formés à recueillir les témoignages de camarades en souffrance. « Cela n’aurait pas beaucoup de sens pour les jeunes qui sont dans l’école. Nos meilleurs ambassadeurs, ce sont les élèves qui vivent les uns avec les autres », affirme Pierre Rampini.

À Sainte-Ursule, « il existe des temps forts classe par classe », explique Marie Line Ricouard. L’équipe mobile de sécurité du rectorat voit les élèves de seconde une fois par an. Cette équipe peut aussi agir au cas par cas s’il le faut. « Nous répondons aux besoins qui s’expriment. Nous laissons venir le désir des jeunes », souligne l’adjointe en pastorale.

Il y a deux ans, des élèves ont fait une tentative de suicide. Certains ont demandé ce qu’ils pouvaient faire. « Après une formation en première, des élèves sont devenus des veilleurs en matière de suicide. (…) On ne peut pas tout faire, on ne peut pas être sur tous les fronts. Pour l’instant, on est sur le harcèlement, il y a deux ans, on était sur le suicide », concède-t-elle.

L’institution Marmoutier à Tours n’échappe pas aux violences scolaires. Photos : Paul Boyer, Noémie Furling/EPJT

Mais ce que proposent ces établissements ne suffit visiblement pas. D’anciens élèves ont expliqué avoir contacté la direction, après avoir été harcelés, sans que cela change quelque chose. Jeanne et ses parents ont discuté avec le proviseur de Sainte-Ursule. Selon la jeune femme, il ne semblait pas être au courant des problèmes de pression sociale au sein de son établissement.

Après avoir longtemps dissimulé ses souffrances, Lou s’est finalement confiée à l’équipe pédagogique de Marmoutier : «  Quand j’ai commencé à leur en parler, ils m’ont consolé mais n’ont pas agi. Ils m’ont dit : “Ne t’inquiète pas, l’année prochaine il y aura une assistante avec toi.”  » Lou a définitivement quitté l’établissement.

Cependant, d’autres solutions existent, comme la plateforme Non au harcèlement. Les familles peuvent appeler le numéro national contre le harcèlement, le 30 20. Hélène Gervais, référente harcèlement second degré d’Indre-et-Loire et Benoît Baranger, référent harcèlement premier degré et référent du plan violence du département, s’occupent des faits de violences qui n’ont pas été réglés en interne. «  Nous tentons de rétablir le dialogue entre les établissements et les parents  », précise Hélène Gervais.

Des élèves ambassadeurs volontaires sont également formés pour aider les victimes. Pour le moment, cette dernière initiative a été uniquement mise en place dans le public. Le privé n’a pas sauté le pas mais certains établissements y réfléchissent. «  L’adjointe de la CPE va mettre en place quelque chose prochainement  », souligne Marie-Line Ricouard.

Des associations agissent aussi contre le harcèlement. Vanessa Motret est présidente de Stop harcèlement scolaire 37, créée en janvier 2019. Les parents peuvent la contacter sur Facebook ou par mail. «  Beaucoup sont venus nous parler. Ils ne savent pas quoi faire  », explique-t-elle.

Le confinement lié à la crise du Covid-19 n’a pas fait disparaître le harcèlement, en particulier le cyberharcèlement. Le numéro national 30 20 a été stoppé mais le numéro vert académique, 0808 800 184, a été renforcé. Ces solutions alternatives ne sont pas une fin en soi mais c’est déjà un début.

(*) Les prénoms ont été modifiés.

La bande dessinée a été réalisée dans le cadre d’un partenariat entre l’École publique de journalisme de Tours et l’Académie Brassart-Delcourt.

Pauline Auffret

@PaulineAuffret2
23 ans
Étudiante en journalisme à l’EPJT.
Passionnée par la culture et le journalisme sur le temps long.
Passée par La Grande Oreille et Le Courrier picard.
Se destine à la presse écrite ou à la radio.

Paul Boyer

@BoyerPaul8
24 ans
Étudiant en journalisme à l’EPJT.
Passionné par l’image, deux  projets vidéo en Algérie et au Liban.
Passé par Europe 1, Le Figaro et La Nouvelle République du Centre Ouest.
Se destine à la télévision.

Noémie Furling

@noemie_furling
22 ans
Étudiante en journalisme à l’EPJT.
Passionnée par les Cultural Studies, le sport et le cinéma.
Passée par La Voix du Nord et Ouest-France.
Se destine à la radio ou à la télévision.

Lou Ramirez 

@rami.lou.rez
22 ans
Étudiante en bande dessinée à l’Académie Brassart Delcourt.
Passionnée par la danse et la musique.
Se destine au webtoon.