La crise sanitaire exacerbe la précarité des pigistes radio

La crise sanitaire exacerbe la précarité des pigistes radio

La crise sanitaire exacerbe la précarité des pigistes des radios

La crise sanitaire liée au Covid-19 frappe de plein fouet les médias. Obligés d’assurer la continuité de l’antenne dans l’urgence, ils ont laissé de côté leurs petites mains, les pigistes radio. État des lieux d’une crise qui a bouleversé leur quotidien et qui les plonge dans l’incertitude.

Par Clémentine Le Ridée (texte et photos)

Marion Ferrere pige à RTL depuis cinq ans. Elle est ce qu’on appelle un « couteau suisse » : elle navigue entre les services, fait parfois de la présentation ou des flash info. Cette journaliste de 27 ans fait partie du noyau dur des pigistes RTL et n’a pas d’autre employeur. Sa quinzaine de piges par mois lui permet de gagner jusqu’à 2 000 euros. Le 16 mars, Emmanuel Macron décrète solennellement le début du confinement. Marion continue à travailler. Intensément. « J’étais en renfort au service santé car il y avait énormément de besoins », explique-t-elle.

Puis, le 4 avril, plus rien. La direction supprime les piges jusqu’à nouvel ordre, pour éviter de mettre en chômage partiel les journalistes titulaires qui, eux, récupèrent le travail des pigistes. Une décision « compréhensible » selon Marion, qui regrette cependant la brutalité du procédé. Les pigistes RTL n’ont eu aucune nouvelle de leur direction. Pas un message ni même un coup de téléphone : « Le seul lien qu’on a avec la rédaction, c’est les élus syndiqués qui se battent pour nous. »

Une façon de faire qui souligne un manque de considération pour ces pigistes réguliers qui s’investissent autant que les titulaires (de CDI) : « On a le même engagement, le même travail, c’est juste que notre statut est précaire. On l’accepte, c’est le jeu. Par contre, moralement, c’est dur. On se dit qu’en fin de compte, on ne fait peut-être pas partie de la maison alors qu’on y est tous depuis des années. »

Malgré ses cinq années d’ancienneté à RTL, Marion Ferrere n’a plus eu de nouvelles de sa direction, trois semaines après le début du confinement.

Lucide quant à l’instabilité de son emploi, Marion a mis de l’argent de côté. En attendant de pouvoir à nouveau travailler, elle tente de gérer sa frustration : « C’est comme pendant une période d’attentat. On fait aussi ce métier là pour ça : aller sur le terrain, aller informer les gens. Ne pas prendre part à ça, c’est très compliqué à gérer. »

Face à l’inaction de la direction, la société des journalistes (SDJ) de RTL a répondu à l’urgence et a mis en place une aide exceptionnelle pour ses salariés, comme l’explique l’un de ses membres, Eric Silvestro : « En quinze jours, nous avons récolté plus de 9 000 euros. Cela a été une mobilisation spontanée de la rédaction. Pour nous, c’est ça l’esprit RTL. » Une dizaine de pigistes ont pu bénéficier de cette cagnotte en attendant la reprise du travail.

Loin d’être anecdotique, la situation de Marion reflète la profonde précarité qui caractérise le quotidien des pigistes. Une précarité exacerbée par la crise sanitaire et qui touche même les journalistes les mieux installés. Qu’ils pigent pour un ou plusieurs employeurs, tous naviguent à vue.

« Variables d’ajustement des rédactions »

Le 16 mars, la France est mise à l’arrêt. Les pigistes spécialisés dans les sujets sport voient, impuissants, tomber en cascade les annulations d’événements qu’ils étaient censés couvrir. Corentin* pigeait régulièrement à RMC Sport : « Je faisais partie de ceux qui bossaient le plus. Financièrement, c’était très avantageux. » Avant la crise, il vivait confortablement avec plus de 2 000 euros par mois. Mais celle-ci lui a fait prendre conscience des inconvénients inhérents à la pige : « On n’est pas protégés comme pour un CDI. Ce qui est dur à accepter, c’est que si on ne peut plus bosser, c’est à cause d’une foutue maladie. Pas parce qu’on a fait une connerie ! » balance, frustré, le jeune homme.

« C’est lié à la crise mais aussi à une politique du groupe qui veut faire des économies. On est la variable d’ajustement. »

Martin Juret, pigiste à RMC

Bouleversant les programmes, la Covid-19 a forcé les antennes à redistribuer les rôles. À RMC Sport, tous les titulaires ont basculé vers le service informations générales. Ce qui, mécaniquement, enlève du travail aux non titulaires. Martin Juret pige pour RMC depuis deux ans. Il a vu le planning se vider au fur et à mesure : « C’est flagrant. D’habitude, trois ou quatre piges sont prévues par jour. Maintenant, c’est une par jour. C’est lié à la crise mais aussi à une politique du groupe qui veut faire des économies. On est la variable d’ajustement. »

Lui a continué à travailler pendant le confinement, mais craint d’avoir moins de chance dans les mois qui viennent : « Pour les médias qui dépendent de la pub, les revenus sont bloqués même si les audiences sont bonnes. J’hésite à contacter d’autres employeurs. On est beaucoup sur le marché pour moins de places. Même si je devais bosser ailleurs, je ne suis pas sûr de le pouvoir ! »

Laura Taouchanov, 27 ans, travaille elle aussi pour RMC. Elle a vu ses piges passer d’une quinzaine par mois à seulement cinq en mai. Elle complétait ses revenus avec quelques piges ponctuelles pour Radio Classique et France Bleu, une collaboration qui a totalement cessé aujourd’hui. La journaliste compte sur les mesures de chômage partiel, mais elles sont difficilement négociées par les représentants du personnel de RMC. En effet, si le décret du 17 avril 2020, obtenu par les syndicats représentatifs de la profession, permet aux pigistes de bénéficier du chômage partiel, son application est loin d’être automatique dans les rédactions.

Paulina Benavente, déléguée syndicale au Syndicat national des journalistes (SNJ) de RMC, raconte qu’il a fallu faire pression tout azimut, « auprès du ministère de la Culture, de la direction de RMC », pour finalement obtenir le chômage partiel pour 260 pigistes réguliers : ceux ayant effectué au moins trois piges sur les douze derniers mois, dont deux les quatre derniers mois précédant le confinement.

Cette frilosité des directions à appliquer ce décret vient d’une crainte : celle de la requalification en CDI. « Cela pose la question des contrats déguisés, poursuit Paulina Benavente. Le problème, c’est que, dans l’audiovisuel, les pigistes ont des CDD. Au bout de trois CDD, ils doivent normalement passer en CDI. Les pigistes se sont retrouvés en porte-à-faux parce qu’ils sont en CDI, mais pas reconnus. C’est tout le système qui est pourri. » À notre connaissance, RMC et Europe 1 sont les seules rédactions radio à avoir mis ses pigistes réguliers en chômage partiel.

Flirt avec

l'illégalité

Cette insécurité juridique ne date pas d’hier. Elle est encadrée par un texte spécifique à la profession de journaliste, la loi Cressard du 4 juillet 1974. Sur le papier, les pigistes sont liés par un contrat de salariat à une entreprise de presse pour la production d’un élément. Contrairement aux croyances, la pige n’est pas un statut mais bien un mode de rémunération, puisqu’une collaboration régulière équivaut à un CDI. Un élu SNJ de Radio France le confirme : « Les pigistes ont les mêmes droits en matière de protection et de Sécurité sociales, de retraite… Lorsque la collaboration cesse avec l’employeur, le pigiste a des indemnités de licenciement, tout comme un journaliste en CDI. »

Le hic ? Tout comme le décret sur le chômage partiel, cette loi n’est pas appliquée partout. La mauvaise volonté de certaines antennes est facilitée par le manque d’information des pigistes qui « ignorent leurs droits », selon Marie Luff, secrétaire de l’association Profession : pigiste.

Cette dernière effectue un immense travail de pédagogie et son site regorge d’informations pratiques. Récemment, un onglet « Covid-19 » s’est ajouté à celui sur la réforme du chômage. Plus que jamais, l’association souhaite une application uniforme de la législation pour que personne ne soit laissé sur le bord du chemin : « Les pigistes sont les premières victimes du confinement, mais des mesures sont mises en place par des associations, des syndicats… Il faut rester pugnace », conseille Marie Luff.

Un timing désastreux pour les jeunes pigistes

Si la situation demeure complexe financièrement et moralement pour les pigistes qui ont des employeurs stables, elle l’est davantage pour les journalistes débutants. Bien souvent, ils totalisent un nombre insuffisant d’heures pour percevoir les allocations chômage. Beaucoup nous ont confié leurs craintes face à l’avenir et leur frustration quant aux occasions manquées.

Matthieu Message n’a plus aucune pige depuis le début du confinement.

Matthieu Message, 27 ans, jonglait entre RMC, BFM et les antennes de Radio France. Pendant le confinement, aucune n’a fait appel à lui malgré ses relances. La crise l’a surtout privé d’une belle opportunité : « Je devais faire les journaux dans la matinale du 5/7 à France Inter en avril et en mai. »

Tout comme Matthieu, Loïc Bongeot se faisait sa place à France Bleu Auxerre avant que la Covid-19 ne frappe. Après quelques piges en février, tout s’est arrêté. Matthieu et Loïc sont dans un entre-deux : ils n’ont pas suffisamment pigé pour bénéficier des mesures d’indemnisation. Une fracture se dessine alors entre les pigistes déjà précaires avant la crise et ceux mieux installés. 

S’ils ne travaillent pas pendant le confinement, les pigistes réguliers de Radio France perçoivent une indemnité dont le montant correspond à la moyenne de leurs revenus de septembre à février. C’est le cas d’Antoine Martin, spécialisé dans le sport. Le jeune homme de 25 ans pigeait pour Canal+ en plus de Radio France et gagnait auparavant 2 200 euros nets par mois. Il n’avait pas vraiment pris conscience des inconvénients de la pige : « On est un peu des marionnettes. On est un métier à risque mais je prenais ça sur le ton de la rigolade. Ça me donne vraiment envie d’avoir un contrat. » Grâce à l’indemnisation de Radio France et aux allocations chômage, Antoine garde la tête hors de l’eau.

« On est un peu des marionnettes. On est un métier à risque mais je prenais ça sur le ton de la rigolade. Ça me donne vraiment envie d’avoir un contrat. »

Antoine Martin, journaliste sportif

Même si ce dispositif ne s’applique pas à tous, la SNJ se félicite de sa mise en place : « Il fallait assurer la continuité de l’antenne et les conditions de sécurité sanitaire pour les titulaires qui continuaient de venir en station. Il fallait d’abord gérer l’urgence, puis dans un second temps, les questions liées aux ressources humaines. Ce système est le meilleur, il permet une continuité de rémunération. »

Quand le planning est vide et que les propositions de pige restent sans réponse, Pôle emploi est le dernier recours. Alors que certains sont inscrits depuis des années et utilisent les allocations pour combler les mois creux, d’autres ont dû s’inscrire dans l’urgence, lorsque la pandémie s’est déclarée.

C’est ce qu’a fait Clément Buzalka, sans grande conviction puisqu’il se dit être « limite au niveau des cotisations, surtout avec la nouvelle réforme ». En mars, ce journaliste de 21 ans a dû cesser de travailler pour Radio France et France Télévisions.

Il redoute le « parcours du combattant de l’inscription : quand on leur dit qu’on est pigiste, ils répondent : “C’est quoi ? Intermittent ?” Personne ne sait ce que c’est, il y a une méconnaissance qui nous dessert complètement, encore plus pendant le confinement. C’est un statut tellement à part que c’est difficile d’avoir des réponses. »

Clément Buzalka a dû s’inscrire en urgence à Pôle Emploi lorsque la crise sanitaire a commencé.

Cécile Hautefeuille, elle-même pigiste et autrice de La Machine infernale : racontez-moi Pôle Emploi (Rocher, 2017), connaît bien ces problématiques. Elle pointe du doigt un système et un langage bureaucratiques hors de portée des conseillers : « Ils doivent avaler de nouvelles réglementations constamment. Même moi, je m’arrache les cheveux sur certains points. Quand vous êtes à Pôle Emploi, vous voulez que le conseiller comprenne votre situation car c’est son travail. Mais avec le recul, il est compliqué de les blâmer. »

Elle a pour habitude de conseiller aux pigistes de se renseigner sur leurs droits et de parfaitement maîtriser le calcul des allocations. Avec l’entrée en vigueur de la réforme de l’assurance chômage en 2019, une réforme « scélérate » selon elle, qui prolonge les durées de cotisation et modifie le calcul des allocations, Cécile Hautefeuille craint que cela ne leur complique encore plus la tâche.

Face au Covid-19, chaque rédaction a réagi différemment. Certaines ont continué à faire appel à leurs pigistes, à l’instar du service reportage d’Europe 1. Mais pour nombre d’entre eux, la situation s’est brutalement dégradée. Le 20 mai, NextRadioTV, la maison-mère de BFMTV et RMC, annonçait un plan social qui prévoyait de diviser par deux le recours aux intermittents, aux pigistes et aux consultants. Une mauvaise nouvelle redoutée par nombre de pigistes. Face à l’incertitude, tous, même les mieux installés, nous ont confié leur crainte de l’avenir.

Clémentine Le Ridée

@clem_led
26 ans
Termine son Master journalisme à l’EPJT
Passée par Ouest France et Radio Phénix
S’intéresse à la politique et aux sujets de société

 

Transparence : les médias brisent la glace

Transparence : les médias brisent la glace

Transparence

Les médias brisent la glace
Satisfaire la curiosité du public, rétablir la confiance, inventer de nouveaux formats : la transparence dans la fabrication de l’information répond à de nombreuses attentes. Ici la rédaction de France 24. Photo : Maison des journalistes.

La crise de confiance pousse les médias à inviter le public dans la fabrique de l’info. Le maître-mot : transparence. Un challenge pour les rédactions qui innovent pour créer un lien nouveau avec leur public.

Par François Blanchard

Une version de cet article a été publié une première fois dans le n° 53 des Clés de la presse

n studio de radio improvisé dans une cuisine, une charlotte sur la bonnette du micro, une conférence de rédaction par visioconférence… La crise sanitaire que connaît la France touche tous les secteurs et n’épargne pas les médias. Confinement oblige, les journalistes s’adaptent… et le font savoir.

En télétravail ou sur le terrain, ils partagent avec leur public les conditions particulières dans lesquelles ils travaillent. Comme s’il fallait montrer qu’en toute situation, l’information perdurait. Aucun média ne s’est soustrait à l’exercice, que ce soit avec un article, des photos, un journal de bord ou une série de vidéos.

La rédaction de France Bleu Berry confinée. Photos : France Bleu Berry

Rarement on aura vu des journalistes se montrer autant. S’ils se sentent à l’aise pour le faire, c’est que la donne a changé. Désormais, les journalistes ne se contentent plus d’informer. Ils montrent comment ils y parviennent. Une tendance qui correspond avec la crise de défiance médiatique dont le mouvement des Gilets jaunes fut l’un des révélateurs. Le fossé se creuse entre public et médias comme le montre chaque année le baromètre de La Croix.

 

Face à ce constat, les médias jouent la carte de la transparence. Pour convaincre de leur bonne foi et battre en brèche les idées reçues sur le métier, les journalistes montrent comment ils travaillent et font leurs choix. Jean-Marie Charon, sociologue et spécialiste des médias, soutient cette tendance qu’il observe depuis « une petite décennie » : « Il faut pouvoir montrer que l’information est le produit d’un travail de professionnel, à un moment donné et avec un système de contraintes bien précis. »

Au Monde, la direction est soucieuse d’ouvrir aux profanes l’espace sacré que serait la rédaction. « Ça passe par un peu d’humilité, ce qui n’a pas toujours été le fort des journalistes du Monde », reconnaît Gilles van Kote, fraîchement nommé au tout nouveau poste de directeur délégué aux relations avec le lecteur. Sa nomination doit acter un tournant dans le rapport du journal avec le public. « Mon rôle est d’enrichir la relation entre la rédaction et nos lecteurs, d’aller à leur rencontre et de faire sortir la rédaction de ses bases parisiennes. »

Parmi ses nombreuses missions, le pilotage d’une nouvelle section du Monde.fr, à venir pour la rentrée 2020. « On y expliquera la gouvernance du journal, son modèle économique, comment on le fabrique. On pourra aussi expliquer nos formats, comment on écrit un éditorial par exemple. Pour nous, ça peut paraître évident mais ça ne l’est pas tant que ça. » En résumé, « tout ce qui peut donner de la transparence. Il en a manqué parfois ».

Pour des médias plus récents, la démarche semble davantage naturelle. Tout jeune magazine, La Croix L’Hebdo a pensé la transparence comme partie intégrante de son ADN. Dans chaque numéro, la rédaction explique ses choix par de petits encarts que l’on retrouve au fil des pages : « Pourquoi nous l’avons fait » en tête du sujet de une, « Pourquoi elle/pourquoi lui » avant une interview ou encore « Comment nous l’avons fait » après un reportage.

Les dessous de leurs enquêtes sont aussi expliqués face caméra sur leur chaîne YouTube (voir vidéo ci-dessus). « Cela fait partie du lien plus proche et plus complice que l’on veut tisser avec nos lecteurs », témoigne Anne Ponce, directrice de la rédaction.

​Une expérience menée dans la phase projet du magazine a confirmé ce besoin d’explication. « Une de nos journalistes était partie en reportage dans une colonie israélienne. Nous ne savions pas comment l’article allait être perçu par nos lecteurs : on nous accuse tantôt d’être pro-israéliens, tantôt pro-palestiniens », commente Anne Ponce.

Dans un numéro test de L’Hebdo, le reportage paraît avec un texte où la reporter détaille ses motivations à se rendre dans cette colonie. Dans le quotidien, l’article est publié sans élément de contexte. Résultat ? « Nous avons reçu beaucoup de courriers de lecteurs en colère pour le quotidien, aucun pour le magazine. » 

« Il y a vingt ans, l’idée de médias plus transparents ne passait pas »

Jean-Marie Charon, sociologue des médias

« Nous avons des comptes à rendre à nos lecteurs », résume Anne Ponce. Voilà une idée qui fait son chemin et qui, il n’y a encore pas si longtemps, n’était pas partagée par tous. « Il y a vingt ans, l’idée de médias plus transparents ne passait pas », se souvient Jean-Marie Charon, alors auteur d’un rapport sur la déontologie de l’information. « Robert Namias [directeur de l’information à TF1], François-Régis Hutin [Ouest-France], Bruno Frappat [Le Monde, La Croix] étaient carrément hostiles. Ils estimaient que c’était à eux d’assumer les choix de la rédaction. Un point c’est tout. »

Mais les mentalités ont changé. Et les journalistes s’autorisent à raconter ce qui était d’ordinaire « inracontable ». Professeure de journalisme numérique à l’université de Neuchâtel, Nathalie Pignard-Cheynel fait remonter cette envie au milieu des années deux mille. « Beaucoup de journalistes utilisaient des blogs pour raconter le off et les anecdotes croustillantes. A l’époque, c’était assez nouveau et perçu comme presque transgressif. À la différence de maintenant, ils le faisaient toujours à titre individuel et pas au nom de l’institution. »

Le web ouvre de nouvelles portes

Par le passé, certains médias ouvraient déjà leur rédaction au public. Pour de grandes occasions, un anniversaire par exemple. Ce qui change, c’est que les coulisses sont maintenant dévoilées de façon régulières, le plus souvent grâce à internet. « Le Web a apporté tout une culture de la transparence qui a mis un peu de temps à se traduire dans les médias », analyse Nathalie Pignard-Cheynel.

« À côté du canal officiel, les rédactions ont compris qu’elles pouvaient développer une activité plus conversationnelle, plus informelle, plus incarnée aussi. » Vidéos sur les réseaux sociaux, espace dédié sur les site web ou même podcast (comme La Croix ou Ouest-France), les médias explorent tous les formats numériques pour se raconter.

L’Agence France-Presse (AFP) est l’un des premiers médias français à créer son propre blog réservé aux coulisses de l’information. Depuis 2012, les reporters de l’agence partagent sur Making-of les conditions (souvent hors-norme) de leurs reportages. « Nous nous sommes rendus compte qu’il y avait énormément d’histoires qui nous échappaient à cause du format un peu rigide de l’AFP », explique Roland de Courson, cocréateur du blog.

« Une dépêche, c’est un style très impersonnel, poursuit-il. Tout le côté humain passe à la trappe. Or raconter les sentiments qui nous traversent quand nous couvrons un événement, c’est parfois beaucoup plus parlant. » Ces émotions qui n’entrent pas dans le moule de la dépêche, on les retrouve dans les articles de Making-of, tous écrits à la première personne. Conçu comme un instrument pédagogique, le blog « s’est vite transformé en récupérateur d’histoire ».

Fred Dufour, photojournaliste à l’AFP, raconte sa rencontre avec un enfant blessé par une machette, en Centrafrique (capture d’écran)

En Belgique, la Radio-Télévision belge de la Communauté française (RTBF) fait de la transparence une véritable stratégie transmédia. En 2018, elle lance sur son site web la rubrique « Inside » pour expliquer ses choix éditoriaux. « On voulait aller plus loin que simplement répondre par mail aux questions que l’on recevait », explique Louise Monaux, médiatrice à la RTBF.  Un exercice de pédagogie censé profiter au public comme à la rédaction« Les journalistes apprécient. C’est une sorte de pause qui fait évoluer leur regard sur le métier. »

Pourquoi ne pas donner l’identité d’un terroriste ?, la RTBF compte-t-elle assez d’expertes ?, jusqu’où vont les journalistes pour « faire du clic » ?, la rédaction a-t-elle son mot à dire sur la publicité diffusée ?, pourquoi diffuser la photo d’un corps noyé ?, la RTBF ne fait-elle que recopier des dépêches ? « Inside » répond sans tabou à toutes les questions que le public est en droit de se poser. Les articles relatent des discussions internes à la rédaction et font intervenir des chercheurs spécialistes des médias.

« Avec “Inside”, la rédaction accepte beaucoup plus la critique qu’avant, se satisfait Louise Monaux. Quand j’ai commencé la médiation, je relayais des remarques du public sur la façon dont on avait mené un débat ou titré un article. Les réactions des journalistes étaient parfois assez méprisantes. »

Un an après, le dispositif est un tel succès que la direction décide d’étendre la démarche « Inside » à d’autres contenus. Émission de télévision, vidéos diffusées sur les réseaux sociaux, chroniques radio, visites guidées et ateliers médias… « Inside » devient une marque que la RTBF porte comme un gage de transparence et d’écoute du public.

Pour Camille Laville, chercheuse en sciences de l’information et de la communication à l’université de Nice, la dimension marketing n’est pas à négliger.

« C’est devenu une stratégie incontournable pour survivre dans un contexte de crise économique et d’hyper-concurrence. Le public se tourne d’abord vers un média parce qu’il s’identifie à lui. Les dispositifs de transparence permettent de cultiver une identité éditoriale. »

Mais gare aux promesses non-tenues. « La transparence totale est illusoire. Il ne faudrait pas faire croire au public qu’il aura accès à tout… »

Une hyper-transparence qui peut choquer

En Suisse, le quotidien francophone Le Temps brandit la transparence comme un étendard. Contrairement aux autres médias, celle-ci a d’abord été informatique.

Il y a quatre ans, le journal créait son « bac à sable », un blog animé par l’équipe numérique. « Au départ, c’était un blog très technique, raconte Gaël Hürlimann, rédacteur en chef du numérique. On y partageait notre code source à la manière de beaucoup de médias anglo-saxons. »

Le « bac à sable » est devenu un espace pour raconter les évolutions éditoriales, numériques et marketing du journal. On peut y lire des articles étonnamment clairs sur la stratégie éditoriale du journal.

« Mais à quoi peut bien servir mon article ? » explique par le détail comment la rédaction assigne un objectif à chaque article (renforcer l’image du Temps, fidéliser les abonnés, atteindre une large audience ou gagner des abonnés) duquel découle la décision de le rendre payant ou non.

Homepage du Bac à sable, le blog numérique du quotidien suisse Le Temps. Capture d’écran

Et la transparence va parfois encore plus loin. « Nous allons bientôt expliquer comment on fait pour que nos lecteurs restent plus longtemps sur le site et sentent le besoin d’y revenir le plus souvent possible. »

Cette hyper-transparence peut choquer. Dans les commentaires du blog, certains s’offusquent d’une vision commerciale du journalisme ou d’un « déballage public » inutile. « Nous sommes une entreprise. Nous avons des impératifs commerciaux, assume Gaël Hürlimann, qui se dit prêt à  casser l’image romantique du journaliste écrivain qui écrirait pour la beauté de l’art. »

Plus récemment, Le Temps a aussi inauguré Hyperlien, une plateforme dédiée à l’interactivité entre les lecteurs et la rédaction. On y retrouve les courriers des lecteurs, des événement organisés par le journal, des articles expliquant les choix éditoriaux de la rédaction et des making-of.

« La transparence n’est pas le marketing de soi. On peut parler du travail des journalistes sans tomber dans la survalorisation du métier »

Camille Laville, chercheuse en sciences de l’information et de la communication

Si toutes ces initiatives ont mis du temps à émerger, c’est que parler de son travail n’est pas naturel pour tous les journalistes. Certains ont pu considérer que ce n’était simplement « pas leur job », quand d’autres craignaient de renvoyer l’image d’un entre-soi. « Quand on a lancé le Making-of à l’AFP, tout le monde était un peu sceptique. J’entendais des réactions comme “on va se mettre en avant” ou “ce n’est pas pudique” », se souvient Roland de Courson.

Petit à petit, les barrières qui empêchaient les journalistes de parler d’eux-mêmes tombent. Une bonne nouvelle pour la chercheuse Camille Laville, à condition de trouver le bon équilibre. « La transparence n’est pas le marketing de soi. On peut parler du travail des journalistes sans tomber dans la survalorisation du métier. »

C’est ce que fait Laetitia Gayet, tous les étés depuis quatre ans, en interrogeant les reporters de Radio France sur les ondes France Inter. « Je pose les questions non pas comme à un collègue journaliste mais comme à un invité. Moi-même, j’ignore tout de leur travail. Alors je suis très curieuse. » Preuve qu’on peut interviewer un journaliste comme n’importe quel autre acteur de la société.

François Blanchard

@francois_blcd
22 ans
Termine son Master à l’EPJT avec cette enquête.
Passé par La Croix et Ouest-France à Laval et Saint-Brieuc.
Passionné d’histoire, aime aussi la culture et le sport.
Se destine à la presse écrite et au Web.

Journaliste narratifs, pour une presse « enfin » écrite

Journaliste narratifs, pour une presse « enfin » écrite

Illustration Garance Naigre
Il mêle les faits du journalisme à la qualité d’écriture du roman. Le genre narratif s’est construit, en France comme aux États-Unis, par opposition au basculement de la presse vers un modèle d’information courte et purement factuelle. Mais s’il est répandu et reconnu outre-Atlantique, il peine encore à se faire sa place parmi les journaux et magazines de l’Hexagone.

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Par Margaux Deuley

Alors qu’une salve de missiles s’abat sur Bagdad, lors de la guerre d’Irak où il est envoyé en 2003 pour le journal Le Soir, Alain Lallemand se rend à l’évidence : «Il est des heures où le journaliste, submergé par le chaos qu’il est censé décrire, n’est plus qu’un être humain, ballotté comme les autres par les mouvements de troupes et la peur des balles.» Cette pensée le ronge. Au point d’être incapable d’écrire le reportage qui lui est commandé : un texte court et factuel qui, se dit-il, ne pourra rendre la mesure du traumatisme. «Je vois des gens mourir et de la souffrance comme il n’en existe de pire. Les chiffres et les données brutes ne diront rien de cela. Si je veux que l’on comprenne ce conflit, il me faut aller au-delà d’un un simple bilan des pertes humaines et matérielles.»

Alors, au mépris du contrat d’écriture qui le lie au quotidien belge, Alain Lallemand oublie la chronologie et le devoir d’objectivité. Immergé dans le quotidien des Irakiens, il s’autorise à tout écrire, des scènes de vie ordinaires à la peur viscérale des temps de guerre. À l’heure de soumettre son travail, le long récit du correspondant fait figure d’ovni. Pourtant, cet article, à mi-chemin entre le journalisme et la littérature, s’inscrit dans un genre bien existant: le journalisme narratif.

TOM WOLFE

1930 – 2018

Photo : Carl Van Vechten [Public domain], via Wikimedia Commons
Il rejoint en 1958 le Washington Post avant de poursuivre sa carrière à New York où il devient l’un des créateurs du new journalism. Il popularisera le terme en 1973 dans une série d’articles compilés sous ce nom. Son premier roman, Le Bûcher des vanités (1987) est un succès mondial.
Le genre naît sur la côte Est américaine, à la fin du XIXe siècle. À l’heure où la presse poursuit un idéal d’objectivité et où l’interview s’affirme comme le genre dominant, quelques journalistes, issus des grands magazines américains, décident de s’affranchir des normes. Leur souhait : créer un modèle de journalisme alternatif qui offre au lecteur un degré de compréhension et de détails qu’ils ne peuvent trouver dans la presse traditionnelle.

À la brièveté des articles et au ton formel de cette dernière, ils opposent la liberté d’écriture, les formats longs et une subjectivité assumée. «Quel que soit le sujet, leur volonté est de resserrer la focale sur les hommes, leurs comportements et leurs sentiments. Aussi, ils s’intéressent particulièrement aux communautés marginalisées qu’ils jugent délaissées par les médias », explique Marie Vanoost, chercheure et spécialiste du journalisme narratif.

Si les bases du journalisme sont respectées (véracité et vérification des faits), leur style d’écriture se veut plus proche du roman. «Dans leurs articles, on retrouve de longues descriptions, un effort de mise en scène, des retranscriptions de dialogues complets – par opposition aux extraits de citations que l’on retrouve dans la presse – et des procédés d’intrigue qui visent à maintenir l’intérêt du lecteur jusqu’à la fin du texte », énumère-t-elle.

Car là où la plupart des articles suivent le modèle de la pyramide inversée – qui consiste à hiérarchiser les informations selon leur degré d’importance – le genre narratif la redresse. Ainsi, il faut parfois poursuivre la lecture jusqu’aux les dernières lignes du récit pour obtenir les informations essentielles, comme on vient à bout d’un polar pour en résoudre l’intrigue.

Faire appel aux émotions, non à l’intellect

Dès 1960, ère de la contre-culture aux États-Unis, le journalisme narratif gagne en ampleur. Sous les étiquettes de New journalism, non-fiction ou narrative journalism, des récits sont publiés régulièrement dans les magazines tels Harper’s et The Atlantic. Le genre se décline sous différentes formes : reportages, portraits et enquêtes.

Leurs grandes figures, dont les histoires dépeignent les transformations politiques et sociales, se nomment Tom Wolfe, Joan Didion ou Truman Capote. «Bien qu’il reste un genre mineur, son influence est suffisante pour se répandre dans les grands titres de presse ; y compris dans les quotidiens traditionnels, comme le New York Times, qui publie ses premiers articles narratifs dans les années soixante-dix », explique Robert Boynton, journaliste au New Yorker et auteur de l’ouvrage New New journalism.

Lexique

Mook  contraction de magazine et de book, livre. Il s’agit d’une revue relativement épaisse, vendue en kiosque et en librairie.

Les appellations New Journalism, non fiction et narrative journalism désignent toutes le journalisme narratif.

Ted Conover (voir portait plus bas ) commence à travailler comme journaliste narratif dès les années quatre-vingt pour le New Yorker, le New York Times et Harper’s. Pour lui, le recours à ce modèle de narration répond d’abord à une préoccupation éthique. « En écrivant des faits réels sous forme d’histoire, j’espère intéresser des lecteurs moins politisés et enclins à se tourner vers la presse traditionnelle, explique-t-il. En ouvrant la porte aux sentiments et à l’intimité des personnages, le lecteur peut se dire : j’ai envie d’aller au bout de l’histoire, il faut absolument que je sache ce qui va arriver à ce personnage. »

Sa méthode : l’infiltration et l’usage du « je ». Ainsi a-t-il traité des difficultés liées à l’immigration en traversant la frontière américaine avec des Mexicains clandestins et a décrit les conditions carcérales en devenant agent pénitentiaire dans une prison de l’État de New York. « L’usage de la première personne et l’immersion sont les seuls moyens pour un lecteur de ressentir viscéralement ce que j’ai vécu, estime-t-il. Et que cela soit clair ; le “je” m’aide à mieux servir ce que j’observe, pas mon avis. » Si le journalisme narratif est souvent taxé pour sa prétention, Ted Conover le voit, au contraire, comme un format plus accessible : « Le journalisme classique fait appel à l’intellect ; le narratif aux émotions. »

Le narratif, un antidote à la crise de la presse ?

De l’autre côté de l’Atlantique, à la même époque, le narratif peine à faire sa place. En France, si Albert Londres et Joseph Kessel se sont illustrés par leurs grands reportages littéraires, cette liberté d’écriture est restée marginale. L’époque est à la priorité donnée aux faits. Le début des années deux mille, toutefois, marque un tournant. La presse est déstabilisée par la crise de son modèle économique basé sur la pub et par la révolution numérique : chute des ventes, coupes des effectifs, réduction de la place attribuée aux formats longs. « À Libération comme à l’Obs, on me bassinait avec le discours voulant qu’avec Internet, les gens n’auraient plus le temps et ne s’intéresseraient plus aux longs papiers fouillés, souffle Christophe Boltanski, journaliste et écrivain. De fait, à chaque nouvelle formule, les articles se raccourcissaient et les contenus se simplifiaient. Je savais qu’on faisait fausse route.»

Laurent Beccaria et Patrick de Saint-Exupéry, respectivement éditeur et journaliste, voient cette crise comme une aubaine. Convaincus que les lecteurs souhaitent le retour des histoires en formats longs dans la presse, ils fondent la revue XXI en 2008. Ce mook trimestriel, inscrit dans le sillage du journalisme narratif américain, compile des correspondances de guerre, des récits de voyages et des histoires du quotidien.

Depuis, chaque numéro se vend entre 25 000 et 50 000 exemplaires. Un succès. Christophe Boltanski, devenu rédacteur en chef en 2017, ne s’en étonne guère : «Internet a introduit deux choses : la gratuité – qui fait que toutes les informations se valent – et, dans la même lignée, les fake news. Tout cela a entraîné la perte de confiance des lecteurs. On ne peut donc plus se contenter d’informer, de faire du journalisme en surplomb et désincarné, assure-t-il. Pour redevenir crédibles, il nous faut raconter des histoires à hauteur d’hommes.»

À son retour d’Irak, pour justifier le format narratif qu’il a utilisé pour raconter la guerre, Alain Lallemand tient le même discours. Le Soir, en proie aux difficultés économiques  comme une grande partie de la presse, l’entend. Sa série d’articles, finalement publiée, donne lieu à la création d’une rubrique consacrée aux longs récits dans les pages de son journal. « Paradoxalement, c’est la crise de la presse qui a permis de comprendre que la différence se ferait par la qualité », assure Alain Lallemand. Pour autant, les réticences des rédacteurs en chef persistent. « Ce genre, tout comme l’investigation, reste difficile à digérer pour deux raisons : le coût et le temps. »

Car qui dit narratif dit en effet un long temps d’observation et d’enquête. Philippe Coste, correspondant de L’Express à New York de 1998 à 2016, aujourd’hui journaliste pour America, l’estime nécessaire pour revenir au fondement du reportage : « Être surpris par ce que l’on découvre sur le terrain, réaliser qu’on a peu ou mal mesuré les enjeux d’un sujet. »

Un cas auquel il fut confronté lors de sa dernière enquête de quinze pages portant sur le pétrole aux États-Unis, laquelle démontre comment l’administration Trump nuit aux progrès environnementaux acquis sous Obama. « Alors qu’il était prévu que je reste une semaine dans l’Oklahoma, au bout d’une journée et demie, je réalise que le désastre est plus profond que je l’imaginais. J’ai donc demandé à rester quelques jours de plus. »

TRUMAN CAPOTE

1924 – 19848

Photo MOSCOT (moscot.com)  via Wikimedia Commons
Écrivain et journaliste, Truman Capote s’est illustré pour ses récits de voyage romanesque. Pour le New Yorker, il enquêtera en 1959 sur le quadruple meurtre d’une famille de fermiers du Kansas. Après une enquête de cinq ans, le journaliste en publie les résultats sous forme d’un récit littéraire, De Sang froid (1965), vendus à des millions d’exemplaires.
François Busnel, son rédacteur en chef, n’a pas hésité à lui accorder ce délai supplémentaire : « Nos journalistes restent sur place jusqu’à ce qu’ils obtiennent les réponses, soutient-il. Si Philippe avait eu besoin de cinq jours de plus, nous les lui aurions donnés. » Même démarche à XXI : « On ne fixe jamais de deadline, assure Christophe Boltanski. Si le journaliste dit avoir besoin de trois, six mois ou un an, on respectera sa demande.»

À première vue, cette souplesse apparaît comme un luxe rarement offert par la plupart des rédactions. Non seulement parce qu’elles sont peu nombreuses à travailler sur la même temporalité (trimestrielle) que ces mooks, mais aussi parce que le journalisme narratif est à associer à un risque majeur de précarité. « Quand on part pour quatre mois ou plus sur le terrain, on ne peut espérer écrire et vendre plus de deux articles par an. Or cela ne suffit pas à vivre», affirme Ted Conover.

Lui, pendant quinze ans, a multiplié les petits contrats pour subvenir à ses besoins. « Entre deux articles, je travaillais comme chauffeur de taxi, comme serveur et je vendais quelques piges. Vivre du narratif est extrêmement rare », concède-t-il. Philippe Coste ne dit pas autre chose : « Pour l’instant, mes articles me permettent de faire un peu d’argent. Mais ils ne sont en aucun cas ma ressource principale.» À XXI, Christophe Boltanski espère compenser cette instabilité par l’attribution de salaires plus élevés que dans le reste de la presse française. « Un journaliste perçoit entre 3 500 et 4 000 euros par récit, ce qui est un bon salaire. Proportionnellement, les titres américains paient mieux, mais ils ont une force de frappe que nous n’avons pas. » Et la différence est loin d’être négligeable : au New Yorker comme au New York Times, l’article est payé entre 10 000 et 12 000 dollars.

JOAN DIDION

1934

Elle commence à travailler pour le magazine Vogue en 1956, où elle est vite remarquée pour ses récits colorés et documentés. Dans ses ouvrages, dont L’Amérique, chroniques (traduit et publié en 2009 chez Grasset), Joan Didion expose les grands maux des États-Unis entre 1965 et 1990 : racisme, criminalité et rapports de classe. Un documentaire réalisé par son neveu, Le centre ne tiendra pas, est visible sur Netflix.

Se former au storytelling

En France, un autre facteur freine l’expansion du narratif : le manque de journalistes capables d’écrire dans ce format. « Ce n’est pas un modèle qui s’enseigne dans les écoles de journalisme, constate Christophe Boltanski. On y apprend une écriture efficace et rapide, mais à camper une ambiance, un lieu et à faire progresser des personnages, non. Pour l’apprendre, il faut donc désapprendre. » C’est pourquoi, après avoir quitté L’Express en 2016, Philippe Coste s’est inscrit de plein gré dans une formation d’écriture documentaire à la New York Film Academy. « Le documentaire et le journalisme narratif ont en commun la recherche de l’émotion et la méthode de construction du sujet : travailler avec une succession d’images et des plans que l’on monte dans sa tête avant de mettre l’histoire en forme. »

Convaincue que la presse gagnerait à se doter d’auteurs aptes à écrire sur ce modèle, Julia Deck, journaliste, écrivaine et enseignante, a mis en place le premier module de journalisme narratif à l’École des métiers de l’Information (EMI-CFD) de Paris. Pour ce module expérimental de trois semaines, en février 2018, elle a invité Elisabeth Zerofsky, journaliste narrative au New Yorker, à venir encadrer les étudiants dans la réalisation de leur article. « Pour chaque sujet, elle expliquait qu’un casting était nécessaire pour trouver les personnages de l’histoire, qu’il fallait réfléchir en terme de réalisation. Au début, les élèves étaient très surpris de la voir employer ce vocabulaire cinématographique. Par rapport à leur techniques habituelles, ils avaient l’impression de réaliser un sujet un peu fabriqué », se souvient-elle.

Au même moment, le programme de journalisme narratif de l’université de New York accueille sa dix-huitième promotion. Les intitulés de ses enseignements ont de quoi surprendre : « journalisme empathique », « journalisme ethnographique » ou encore « journalisme sous couverture ».

Robert Boynton, directeur de la section reportage littéraire depuis 2000, explique : « Il n’y a pas une seule méthode pour réussir à faire du bon journalisme narratif. Ces différents modules visent à aiguiser leur créativité, leur esprit critique et apprendre à dégager l’histoire qui se cache sous un simple évènement.»

Depuis son apparition, de part et d’autre de l’Atlantique, le journalisme narratif s’est donc développé à vitesse très inégale. Certains, comme François Ernenwein, rédacteur en chef de La Croix, voient toutefois le début d’un rééquilibrage des productions de la presse française en faveur du narratif : « Des journaux comme Le Monde se remettent à publier des 10 000 caractères, les longs formats reviennent. Dans ceux-là, on a le temps d’évoquer plusieurs axes et plusieurs réalités. De fait, les gens se sentent moins piégés. »

Enseignant à Science Po, il lui a été demandé pour la première année de consacrer un cours spécifiquement au reportage. « La demande sociale se réoriente vers ce genre, assure-t-il. Car nous lisons la presse avec un but : réduire nos incertitudes. Pour cela, on n’attend pas simplement des journalistes d’être les cliniciens froids de l’actualité. Notre demande est plutôt : aidez-nous à comprendre le monde.»

Illustration Garance Naigre

En trente ans de carrière, Ted Conover a parcouru les États-Unis, endossant des identités multiples : « hobo », gardien de prison, inspecteur de volaille, clandestin mexicain… En cours de route, il est devenu une sommité du journalisme narratif. Rencontre à New York.

 

Il donne rendez-vous à l’embranchement de Cooper Square, au pied d’un building en brique brune de Greenwich Village. Là, dans ce quartier Sud de Manhattan, que l’on désigne encore comme le bastion des artistes de la contre-culture, Ted Conover a passé la majorité de sa jeunesse, retranché des salles de travail communes, à écrire ses récits. Mais le journaliste, qui vient de fêter ses 60 ans, a depuis opté pour le calme d’un bureau individuel au sixième étage. C’est là qu’il reçoit en cette matinée de printemps.

Aîné d’une famille de quatre enfants, fils d’avocat, Ted Conover grandit dans un quartier aisé de Denver. À l’adolescence, la question de son avenir est déjà tranchée : le jeune garçon se voit rédacteur pour l’un des grands magazines américains de l’époque. Pourtant, à l’université de Cambridge, c’est l’anthropologie qu’il choisit. « J’admirais les anthropologues et les journalistes pour leur capacité à développer d’autres visions du monde. Les deux disciplines m’attiraient. Mais je me suis dit que les journalistes avaient bien moins de temps pour faire leurs recherches et s’en remettaient seulement à l’actualité. Chose qui n’était plus vraie quelques années plus tard, avec l’apparition du nouveau journalisme», expose-t-il, appuyé contre la bibliothèque murale.

À 22 ans, alors qu’il doit définir un sujet de thèse, il mûrit un projet ambitieux : s’infiltrer parmi les « hobos », ces vagabonds qui passent d’État en État à bord des trains de marchandises pour décrocher des contrats d’un jour, comme au temps de la Grande Dépression. Si l’idée séduit ses enseignants, ils tentent de l’en dissuader et lui rappelle qu’il se trouvera alors lui aussi en situation illégale. Ses parents, non moins inquiets, finissent par donner leur bénédiction.

Sur la route, le jeune homme est vite confronté à l’insécurité d’une vie en marge de la civilisation. Durant neuf mois, pour rendre une analyse la plus juste possible, il s’efforce de vivre dans les mêmes conditions que ses sujets, sans argent ni nourriture, luttant pour un peu de sommeil et de confort.

De retour à l’université, Ted Conover est assommé de questions. En réalité, ses camarades sont plus curieux d’entendre son expérience personnelle que son analyse anthropologique. « Pendant le voyage, j’avais tenu un journal de bord. Je me suis décidé à coupler mes notes écrites à la première personne à quelques sections de ma thèse. Cela a fait un livre », dit-il dans un sourire. Le succès de ce premier ouvrage, Au Fil du Rail, publié en 1984, lui ouvre alors les portes des rédactions magazines, dont Harper’s et le New Yorker.

À l’époque, son récit est d’autant plus remarqué qu’il vient ternir la mythologie de la vie des hobo, libre et fraternelle, largement alimentée par les écrivains tels Kerouac et London. Conover, s’il en était bercé avant de partir, dépeint, quant à lui, une existence semée de violences et de rencontres toujours éphémères. L’auteur en profite pour dénoncer l’impossible confusion entre journalisme et littérature :

« Le roman est en quête du sensationnel, quitte à transformer les faits. Le journalisme narratif, lui, les relate scrupuleusement tout en réhabilitant leur dimension humaine, analyse-t-il. Et si cela est bien fait, il se peut que le message soit tout aussi puissant. »

En 1986, ses envies de voyage le rattrapent. Pour son deuxième livre, Coyotes, Ted Conover recueille cette fois-ci l’histoire des Mexicains, acharnés à passer la frontière. L’immersion dure un an et n’est pas moins éprouvante que la précédente. Avec les clandestins, il faut faire face aux passeurs, esquiver les avions de repérage et travailler dans des vergers d’agrumes sous un soleil de plomb. Comme résumé en début d’ouvrage : « J’ai travaillé, bu, fumé, conduit, dormi, transpiré et frissonné avec les Mexicains. »

« L’usage du “je” me donne une légitimité et une crédibilité qui est fondamentale en journalisme. Je n’ai pas seulement interviewé les Mexicains. J’ai dormi sur le sol avec eux. »

Ted Conover

Là encore, l’usage de la première personne lui semble incontournable. « Le “je” est pour moi la façon la plus efficace de susciter l’empathie du lecteur et de le pousser à se soucier des enjeux de personnes, comme les Mexicains, auxquelles il n’aurait peu ou pas prêté attention. Quant à moi, il me donne une légitimité et une crédibilité qui est fondamentale en journalisme. Je n’ai pas seulement interviewé les Mexicains. J’ai dormi sur le sol avec eux.»

Au retour, Ted Conover devient père de famille. Il lui faut alors trouver de quoi compléter ses minces revenus de journaliste narratif. Dans son minuscule appartement d’Aspen, il candidate pour des postes de serveur, de chauffeur de taxi et de pigiste pour des titres locaux. Et parvient parfois à faire d’une pierre deux coups, gagnant sa vie comme inspecteur de volaille dans un abattoir du Nebraska tout en écrivant sur ses conditions de travail pour Harper’s.

Ted Conover revient à New York en 1992 avec un nouveau grand projet. « Cette année là, je me suis rendu compte que la population carcérale des États-Unis est l’une des plus importante au monde. Je me suis dit qu’il était nécessaire d’entendre la voix des gardiens de prison sur ce sujet. »

Reste que la prison de Sing Sing où il désire entrer refuse l’accès aux journalistes. Ted Conover mettra deux ans à passer ses portes, le temps de préparer le concours pour devenir lui-même agent pénitentiaire. « Comme pour mes immersions précédentes, je tenais un cahier de notes sur moi et écrivais des anecdotes à la sauvette pendant la journée. Le soir, je rentrais dans ma maison du Bronx et passais par la porte de service pour ne pas réveiller mon fils et continuer d’écrire. »

New Jack : Dans la peau d’un gardien de prison, le reportage de 464 pages qui découle de cette immersion (paru en France aux Éditions du Sous-Sol le 5 avril 2018) le propulse en finale du Prix Pulitzer 2001. Il asseoit aussi sa légitimité pour devenir directeur du programme de journalisme narratif de l’Institut de journalisme Arthur L. Carter, rattaché à l’université de New York, où il enseigne le journalisme empathique et ethnographique à une classe d’une dizaine d’élèves. « Ils sont pour moi des bases essentielles du genre narratif, qui est à la fois un travail scientifique et social, où l’on cherche le juste équilibre entre l’observation et l’empathie», explique-t-il.

Les aventures de Ted Conover et son fils Asa, 19 ans, objet d’un récit au long court publié sur Outside
Aujourd’hui, le journaliste écrit moins qu’il ne transmet. Il se ménage, consacre plus de temps à son épouse, Margot. «Elle m’a toujours fait confiance, sans trop s’inquiéter », dit-il, formel. Puis laisse échapper un éclat de rire : « Non, en réalité, elle était morte de peur. Un jour, un magazine m’a demandé d’aller couvrir la guerre d’Irak pour eux et j’ai dit oui. Quand je lui ai annoncé la nouvelle à son retour à la maison, elle m’a rappelé avoir promis de ne jamais m’engager dans un conflit. Alors j’ai repris mon téléphone pour dire au magazine que je ne pouvais pas y aller. »

Il y quatre ans, son fils Asa, alors âgé de 19 ans, découvre son premier livre sur les hobos. «Super livre papa», lui lance-t-il. Une semaine plus tard, Asa sort de sa chambre et l’interpelle : «Dis, si je voulais voyager comme toi à bords des trains de marchandises, tu m’apprendrais comment faire ?» Avec un plaisir non dissimulé, Ted Conover lui répond: « D’accord. Mais à condition qu’on y aille ensemble. » Ainsi, à 56 ans, le journaliste est retourné guetter et bondir sur des trains en marche, guidant Asa vers les plaines du Wyoming. S’il a mis son fils en garde contre les dangers de l’aventure ? « Être bon parent, c’est parfois éviter d’être trop prudent. »

Il y a un an, le mook America naissait d’une envie urgente. Celle d’Eric Fottorino et de François Busnel d’aller explorer l’Amérique qui venait d’élire Donald Trump. Le magazine, dans un format proche de la revue XXI, a la particularité d’être écrit à la fois par des journalistes et des romanciers.

Paris, samedi 7 janvier 2017. Éric Fottorino n’a toujours pas digéré la victoire de Donald Trump. Alors il saisit son téléphone. L’ancien directeur du Monde, journaliste et romancier, joint François Busnel, son ami animateur de « La Grande Librairie » sur France 5. Depuis la victoire du candidat républicain à la présidentielle des États-Unis, le second n’est guère plus optimiste quant au sort de l’Amérique. Ainsi échangent-ils brièvement, puis s’accordent d’un rendez-vous au bistrot Les Ondes, à quelques pas de l’Île aux Cygnes. Les deux amis reviennent alors sur les raisons de cette élection surprise.

– Eric Fottorino : «Tout le monde répète qu’on n’a rien vu venir. Au fond, que s’est-il passé ?»

– François Busnel : «Les journalistes et les experts ont joué les prophètes au lieu de nous dire ce qui se passait vraiment. Alors qu’au même moment, je lisais des romanciers qui racontent la vie des gens dans l’Ohio, dans l’Oklahoma… Ils écrivent que les gens n’en peuvent plus, qu’Obama, ça ne passe pas. Tous ces écrivains nous mènent vers un pays qui va voter Trump quand les journalistes se contentent de dire qu’il est un clown incapable de gagner. »

– Eric Fottorino : « Et maintenant qu’il est élu, qu’est-ce que nous, journalistes, pouvons faire ? »

– François Busnel : « Mettre notre avis de côté, poser de nombreuses questions et raconter des histoires. Et si possible les moins mauvaises. »

Tel est le diagnostic qui convaincra François Busnel et Éric Fottorino d’initier ce projet de presse singulier : America, un mook trimestriel de quelques 260 pages, écrit à la fois par des journalistes et des romanciers pour raconter l’Amérique d’aujourd’hui. « Au milieu des enquêtes des journalistes, on trouve des passages de textes, de nouvelles de fiction, des reportages avec une subjectivité assumée », expose François Busnel un peu plus d’an après la création du magazine, dans son bureau du 15e arrondissement de Paris. «On a pensé que la situation était suffisamment grave pour qu’on s’y mette. Il nous fallait une revue qui permette de comprendre le monde tel qu’il va, tel qu’il ne va pas. Et donc de ne plus dire : “0n n’a rien vu venir.”»

Photo Margaux Deuley/EPJT

« Le journalisme narratif n’est pas que du divertissement. C’est une autre façon de raconter le monde et d’inviter le lecteur à rester »

François Busnel

Les créateurs, qui voient ce magazine comme « le témoin d’un époque particulière », l’ont, dès le départ, voulu éphémère. Sa parution cessera quand le premier mandat du président américain prendra fin. Pour imaginer le format, François Busnel, qui se dit «biberonné aux récits du New Yorker» s’est inspiré du magazine comme de Paris Review – une revue littéraire fondée en 1953 par trois journalistes américains se réclamant du new journalism – connue pour ses entretiens fleuves d’une quarantaine de pages avec des écrivains.

Chaque numéro d’America comporte ainsi une interview longue de quinze pages, mettant en lumière l’œuvre et l’opinion d’auteurs comme Jonathan Franzen ou James Ellroy.

L’Amérique, par ses marges

Les enquêtes des journalistes, parmi lesquels Sylvain Cypel, ancien du Monde ou Philippe Coste de L’Express, sont réalisées à travers le pays entier et abordent des sujets aussi divers et complexes que le port d’arme, l’homophobie ou les dégâts environnementaux. Numéro après numéro, se constitue alors une fresque des enjeux pressentis comme durables aux États-Unis. François Busnel se réjouit de donner le temps et la place que les journalistes se voient de moins en moins offrir dans les rédactions. « Ceux que nous avons appelé à travailler sont capables de passer deux ou trois mois sur un sujet et d’en faire un récit rythmé de 40 000 signes, assure-il. Mais à part dans Le Monde, l’été, on leur donne peu cette occasion.»

Philippe Coste, journaliste narratif pour America, rencontré dans l’Upper West Side, à New York. Photo : Margaux Deuley/EPJT
Philippe Coste explique qu’à L’Express, ses articles narratifs ont souvent été remis en cause. « J’ai toujours eu l’envie d’écrire ce genre de récit. J’entrais régulièrement en conflit avec l’un de mes rédacteurs en chef, qui détestait ça. Et quand je lui demandais pourquoi il coupait la majeure partie de mes descriptions, il me répondait quelque chose comme : “Parce qu’on se croirait dans un film !” Ce à quoi François Busnel objecte : « Le journalisme narratif n’est pas que du divertissement. C’est une autre façon de raconter le monde et d’inviter le lecteur à rester. »
Philippe Coste explique qu’à L’Express, ses articles narratifs ont souvent été remis en cause. « J’ai toujours eu l’envie d’écrire ce genre de récit. J’entrais régulièrement en conflit avec l’un de mes rédacteurs en chef, qui détestait ça. Et quand je lui demandais pourquoi il coupait la majeure partie de mes descriptions, il me répondait quelque chose comme : “Parce qu’on se croirait dans un film !” Ce à quoi François Busnel objecte : « Le journalisme narratif n’est pas que du divertissement. C’est une autre façon de raconter le monde et d’inviter le lecteur à rester. »

«Faire coexister deux visions du monde »

Et c’est en cela que les écrivains ont pour lui une partition à jouer. Le journaliste littéraire, dont le carnet d’adresse s’est enrichi à mesure de ses voyages aux États-Unis pour son émission les Carnets de route sur France 5, s’est entouré des grands noms de la littérature française et américaine pour le projet. Paul Auster, Marc Dugain, Toni Morrison, Philippe Besson ou André Clavel, entre autres.

«Faire un magazine uniquement avec des romanciers aurait travesti la réalité, admet-il. Une seule vision est toujours parcellaire. Mais le journalisme et la littérature, en complément l’un de l’autre, vous donne les moyens d’embrasser plus largement un sujet et d’éviter une vision univoque. La richesse d’un journal, c’est de faire coexister les deux visions du monde. » Pense-t-il que la littérature a un poids dans l’action politique ? « Bien sûr. L’un des ouvrages du journaliste narratif Norman Mailer a largement encouragé la création d’une loi visant à limiter les comportement brutaux dans l’armée.

Bientôt paraîtra le septième numéro. America peut se prévaloir d’un joli bilan. En janvier 2018, le magazine s’est vu remettre le prix de l’Innovation des Prix Relay des Magazines de l’année. Grâce à ses 150 000 exemplaires vendus, il peut continuer de s’autofinancer sans publicité. « America coûte très cher à produire, précise François Busnel. Quand il a fallu décider son prix de vente, on nous a d’abord proposé 14 euros. Mais pour rentrer dans nos frais, réaliser un bel objet, payer les journalistes et les écrivains et leur permettre de rester longtemps sur leur lieu de reportage, nous l’avons fixé à 19 euros. »

Pour lui, le succès de la revue, vient comme la preuve que le journalisme narratif a et aura toujours un public. « On pense trop souvent en terme d’opposition écrivain ou journaliste, court ou long format. La question à se poser est simplement : le lecteur va-t-il refermer le journal en ayant retenu quelque chose ? S’il retient ne serait-ce qu’une seule idée, mais qu’elle le dérange et lui donne envie d’aller chercher la connaissance, le pari est gagné.»

Pour aller plus loin

Photo : Margaux Deuley/EPJT

Livres

• Hadj Bangali Cissé, Alain Lallemand, journalisme narratif en pratique, Question de communication, De Boeck, 2013.
The New New Journalism : Conversation with America’s Best Nonfiction Writers on Their Craft, New York, Vintage, 2005.
La tension narrative : Suspense, curiosité et surprise, Raphaël Baroni, Le Seuil
Une histoire du journalisme littéraire américain, John Hartsock, Presse de l’Université du Massachussets, 2000.
• « La tension narrative : Suspense, curiosité et surprise », Raphaël Baroni, Le Seuil

Robert Boynton, directeur de la section reportage littéraire, dans son bureau de l’Université de New York. Photo : Margaux Deuley/EPJT

Articles

• « Journalisme narratif : des enjeux contextuels à la poétique du récit », MarieVanoost, Cahiers de Narratologie, 2016.
A Short History of long-form journalism, INA Global,

Émissions de radio

• France Culture, « Tom Wolfe le nouveau journalisme et la vérité intérieure », le billet culturel de Mathilde Serell, émission du 16 mai 2018.

Vidéos

Ted Conover on litterary reportage, Youtube, 5 septembre 2008.
Robert Boynton, C-SPAN, The New New Journalism, 9 mars 2005

Margaux Deuley

@MargauxDeuley
24 ans
Après une Année spéciale journalisme, mention presse magazine,
a suivi une licence pro, spécialité presse écrite et en ligne.
Passée par Libération, l’AFP, La Croix et French Morning New York.
Se destine à la presse magazine. 

Presse magazine rap

Presse magazine rap

Presse magazine rap

La grande disparition

Musique la plus écoutée en France, le rap est probablement le mouvement musical le plus  influent de ces trente dernières années.  Le genre souffre néanmoins de l’absence d’une presse spécialisée. Prospère à la fin des années quatre-vingt-dix, celle-ci a presque entièrement disparu la décennie suivante. Mais elle pourrait renaître de ses cendres à la rentrée 2018.

Par Theo LEBOUVIER

Un magazine de rap ? Non, on n’a pas de ça ici. » Au kiosque Relay de la station Paris-Gare-de-Lyon, la réponse est directe, presque automatique. Le kiosquier ne semble pas avoir entendu parler de la presse rap depuis longtemps. Pourtant, en plein centre du rayonnage, devant un amoncellement de magazines de metal, de rock et de musique électronique, une étiquette « Rock-Rap » témoigne de l’existence d’une presse hip-hop, aujourd’hui disparue.

À la fin des années quatre-vingt-dix, il existait pourtant plus d’une dizaine de magazines de rap et des titres comme Radikal, R.A.P. R&B ou encore Groove s’arrachaient. En 2018, il n’en reste plus qu’un : le trimestriel iHH (initiales de « international Hip-Hop »). Un magazine pointu mais qui repose sur le bénévolat de ses rédacteurs et qui peine à tenir ses délais de publication.

A Paris-Gare-de Lyon, musique partout, rap nulle part .
Les raisons de cette disparition sont multiples et la plupart puisent leurs racines dans les origines même de la presse rap. Fondé en 1989, le fanzine L’Affiche, sous l’influence de son rédacteur en chef Olivier Cachin, s’oriente dès son sixième numéro vers la musique urbaine. En 1993, en pleine explosion du mouvement en France, le titre gagne en popularité, change de formule et devient le premier magazine français de rap. Trois ans plus tard, les magazines R.E.R, Radikal et Groove sont lancés.

Au total, plus d’une dizaine de titres spécialisés seront édités simultanément entre 1996 et 2003. Une prolifération en grande partie due aux grands groupes de presse qui réalisent le potentiel commercial du hip-hop. Mais sans vraiment s’y intéresser. Sans citer de noms, Yann Forgues, rédacteur en chef de R.A.P. R&B, évoque par exemple des éditeurs concurrents « qui demandaient à leur rédaction de ne pas mettre trop de noirs dans les magazines ». Un comble !

Critiquer un album, c’était s’exposer à des représailles

La constitution des rédactions ne s’est pas faite sans mal. « Il y avait plein d’opportunistes ou parce qu’ils étaient un peu fan, qui se retrouvaient journalistes. D’une part ils écrivaient mal et d’autre part ils ne connaissaient rien à rien », se souvient Yann Cherruault, rédacteur en chef de iHH.  De nombreux journalistes et éditeurs sont alors arrivés en renfort de la presse rock. La greffe n’a pas pris. La qualité de certains titres s’en est ressenti.

Nouveau, le milieu du hip-hop possédait ses propres codes que ces nouveaux venus ne maîtrisaient pas, habitués  qu’ils étaient à écrire sur des stars du rock américain souvent bien loin de leurs bureaux parisiens. Mais le rap changeait  la donne : les artistes était de la capitale ou de sa banlieue, une proximité pas toujours de tout repos pour les rédacteurs. Critiquer un album, c’était s’exposer à des représailles.

Rapidement, les magazines se cantonnèrent à ce qu’ils aimaient ou à ce qu’on leur demandait d’aimer. « La presse n’osait pas critiquer, beaucoup de journalistes avaient peur de certains rappeurs et de labels comme Menace Records. Les gens qui étaient propices à recevoir des coups de pression se mettaient en condition pour s’en prendre », explique Yann Cherruault. Sans compter qu’un papier à charge sur un artiste signifiait prendre le risque de perdre l’apport financier de son label.

« Un système de publirédactionnel a très vite été mis en place, plus ou moins vu, plus ou moins reconnu, mais il existait », dénonce Sear. De son vrai nom Stéphane Bégoc, il est le créateur du fanzine pionnier Get Busy, qui sera édité sous forme de magazine entre 2001 et 2002.

Une presse sous perfusion

Dans son livre Une histoire du rap en France, le sociologue Karim Hammou cite une analyse de la presse rap effectuée en 2003 montrant que les annonceurs de l’industrie du disque occupent de 38 % à 78 % de l’espace publicitaire de cette presse.

Pour lui, cela va plus loin, les labels ne se limitent pas aux pages de publicités qui leurs sont attribués. « Les pages de la plupart des magazines de rap traitent à plus de 90 % de l’actualité musicale, soit un type d’information particulièrement perméable au publirédactionnel. […] On peut parler de publirédactionnel par référence à l’usage peu critique que les journalistes tendent à faire des dossiers de presse que divers services de communication leur transmettent », écrit-il.

En suivant le calendrier des labels, les titres de l’époque deviennent de véritables vitrines pour les maisons de disques. À l’instar de L’Affiche, une partie de ces magazines vont même jusqu’à vendre certaines de leurs couvertures aux labels. « Certains ont vendu leur couverture et ça les a tué. Si t’es obligé de faire un truc parce que t’es content de prendre 10 000 euros, c’est bien tu les prends tes 1o 000 euros, sauf que c’est la couverture que les gens viennent acheter, si elle ne s’adresse pas à ton public, tu ne vends plus ton magazine », s’insurge Yann Forgues, le rédacteur en chef du magazine R.A.P. R&B. Cette dépendance des magazines de rap aux maisons de disque a en partie causé leur disparition.
L’Affiche avait une ligne éditoriale assez ouverte, on y trouvait régulièrement des articles sur d’autres genres de musique.
La diversité du contenu rédactionnel en a aussi beaucoup souffert, les titres de l’époque affichant bien souvent tous les mêmes artistes au sommaire. « J’ai toujours pensé que cette presse était vouée à mourir car elle était intrinsèquement liée aux maisons de disques, ajoute Sear. Si les maisons de disques fermaient le robinet, cette presse était morte. »

De fait, comme le reste de la presse musicale, la presse hip-hop a été touchée de plein fouet par la crise du disque et l’arrivée d’Internet. Si le rap est l’une des musiques qui a le mieux résisté à la baisse des ventes de disque, cela n’a pas empêché les labels de diminuer – voire supprimer – leurs investissements dans la presse spécialisée. Et quand Internet s’est démocratisé, les magazines de rap payèrent un tribut bien plus lourd que le reste de la presse musicale.

Internet, le coupable idéal ?

Olivier Cachin a été pendant douze ans à la tête de L’Affiche. Pour lui une question de temporalité entre en jeu. « Par rapport aux autres genres musicaux, le hip-hop est une musique bien plus ancrée dans le présent, dans l’actualité, dans la performance et la compétition. La presse n’a pas réussi à suivre ce rythme imposé par une culture qui se renouvelle en permanence. »

« la presse papier n’a pas su saisir les enjeux du web […] Elle est restée sur ses habitudes et ses formats »

Le suivi des clashs entre rappeurs en est une bonne illustration. Ces affrontements verbaux – souvent sur les réseaux sociaux − passionnent une grande partie du public rap. Et même parfois au delà.  « Le temps que le magazine sorte on en est déjà à la troisième réponse et aux réactions du public. Une vitesse de production et de réaction propre au hip-hop que la presse ne peut pas suivre », conclut le journaliste.

Pour Pierre Veillet, qui a édité les magazines Groove et Rap mag, mais également des titres rock et reggae, c’est le profil des lecteurs qui a joué. « Le public rap est plus jeune, plus en phase avec internet. L’histoire du rap que l’on peut trouver dans les magazines passionnait peut être moins que celle du rock, qui elle continue à faire rêver les adolescents », analyse-t-il.

Aujourd’hui, c’est surtout la presse mainstream qui se fait l’écho des bagarres entre rappeurs. La bagarre entre Booba et Kaaris et leurs bandes à Orly a fait couler beaucoup d’encre : journaux de 20 heures sur TF1 et sur France Télévision, chronique de Christophe Barbier sur BFM, Le Point, L’Express, L’Obs, les principaux journaux de PQR…, et même « Les Grandes Gueules », de RMC, tous en ont parlé. Principal thème : la violence des rappeurs.

Les seuls à rester silencieux, les spécialistes du rap français. Deux d’entre eux s’en expliquent sur Hypebeast  : Fif, co-fondateur Booska-P et Mehdi Maizi, journaliste spécialiste du rap pour la radio et France 4. S’ils condamnent la bagarre et refusent de cautionner la violence, ils reprochent clairement à la presse traditionnelle de ne s’intéresser à ce genre musical que lorsqu’il y a des problèmes. Fif enfonce le clou : « Ces émissions ne nous invitent que pour parler du rap en négatif. Ils veulent crédibiliser leur émissions avec des experts tout en ayant déjà une liste de clichés sur notre musique. Ils ne nous demandent pas une expertise ils nous demandent un jugement. » En clair, circulez, y a rien à voir.

Créé en 2001, Abcdr du son est l’un des plus anciens webzines français sur le rap. Jean-Baptiste Vieille a fait partie de l’équipe fondatrice du site. Les magazines sont pour lui les premiers responsables de leur perte de lectorat. Pour lui, la presse rap n’offrait plus un contenu satisfaisant, contrairement à Internet. D’où le transfert des lecteurs. « En 1999 on ne pouvait compter que sur la parution mensuelle de quelques titres. Pour un vrai fan de rap qui a la curiosité de découvrir de nouveaux artistes, il y avait une frustration, explique-t-il. Je pense que la presse papier n’a pas su saisir les enjeux du web, elle a sous-estimé l’ampleur du phénomène. Elle est restée sur ses habitudes et ses formats. Quand tu vois Groove qui jusqu’à la fin proposait un cd dans chaque numéro alors que tout le monde était en train de télécharger des mp3, tu te dis qu’il aurait fallu imaginer autre chose. »

L’hécatombe des années deux mille

À partir du début des années 2000, lorsque les ventes commencent à baisser et que l’industrie du disque stoppe peu à peu d’investir dans la publicité, la plupart des magazines rap, peu soutenus par leur groupe de presse commencent à disparaitre les uns après les autres. Des fins souvent chaotiques.

En 2001, le groupe Larivière licencie Olivier Cachin et l’intégralité de la rédaction de L’Affiche. Ils sont remplacés par l’équipe du magazine R.E.R dont Yann Cherruault faisait partie. Ce dernier préfère en rire : « C’est un magazine qui avait pourri sur la branche, le meilleur souvenir que j’en ai c’est la cantine. »

A ce moment-là, L’Affiche atteignait poussivement les 3 000 ventes. Suite aux efforts de la nouvelle rédaction, il se relance un peu, mais pas assez pour les actionnaires. Début 2002 la ligne éditoriale est remaniée : L’Affiche devient un magazine pour adolescent. C’en est trop pour les journalistes. Ils emmènent leur groupe de presse aux prud’hommes et font jouer avec succès leur clause de conscience pour ce changement radical de ligne éditoriale. Trois mois plus tard le titre s’arrête définitivement.

En 2004, la rédaction de Radikal est licenciée abusivement par le groupe de presse Roularta.

Rédacteur en chef du titre à l’époque, Olivier Cachin résume sobrement l’affaire pour Les Inrocks : « À Roularta, le rap, ça ne leur convenait pas. » L’affaire ne se conclura qu’en 2011 et Roularta sera condamné pour transfert frauduleux de contrats de travail à verser 1,5 million d’euros de salaires non payés et 500 000 euros de cotisations aux anciens employés.

Chez les indépendants, le tableau est tout aussi sombre. La version magazine de Get Busy, créée en 2001, mise sur une ligne éditoriale plus sociétale que musicale. Elle s’arrête un an plus tard, faute de moyens. « On est arrivé trop tôt », justifie Sear.

Le magazine Gasface disparaît quant à lui en 2008, après deux ans d’existence. La raison ? La une de son sixième numéro titrait « Ils dansent mal, ils sont méchants, ils sont partout, même Barack Obama en est à moitié un : faut-il avoir peur de ces enculés de blancs ? ». Un titre sarcastique bien reçu dans le milieu de la presse hip-hop, beaucoup moins bien chez les distributeurs. Le titre est boycotté par les NMPP et les kiosquiers, ce qui causera sa mort.

En 2001, Sear tente de de faire une version  magazine de « Get Busy », son fanzine.  Plus sociétal que musical, il met un point  d’honneur à ne pas se lier avec les labels. Malheureusement, ses recettes insuffisantes l’obligeront à arrêter le  magazine un an après sa création.

L’exception R.A.P. R&B

Dans le même temps, R.A.P. R&B détonne. Fondé en 1998 par Yann Forgues, le magazine se veut plus grand public que le reste de la presse spécialisée. L’équipe rédactionnelle a fait le pari de suivre la ligne éditoriale d’une radio à l’époque en pleine construction : Skyrock. Un choix critiqué par le reste de la profession. « Au début c’était compliqué, tout le monde nous regarde en coin car nous étions partenaires de Skyrock : nous étions donc un magazine de vendus ou trop pour les jeunes… J’ai tout entendu à l’époque », se souvient Yann Forgues.

Ce dernier a mis un point d’honneur à lancer un magazine viable sur la durée, quitte à faire des concessions. « Je me suis rendu compte qu’on ne pouvait pas faire un truc intègre à 100 %, on ne peut pas faire tout ce qu’on a envie de faire. Il y a un marché, des artistes, il faut savoir jouer avec tout ça. »

L’un des derniers numéro de R.A.P. R&B, octobre-novembre 2016
Ce choix de ligne éditoriale s’avère payant. En 2004, alors que le reste de la presse rap commence à montrer des signes de faiblesses, R.A.P. R&B remporte une étoile OJD pour la plus grande progression de vente dans la presse en pourcentage (+42,72 %). Selon Yann Forgues, le magazine était alors tiré à plus de 100 000 exemplaires, un montant énorme dans un secteur en berne. Les ventes commencent à s’éroder en 2006, mais sa large base de lecteurs lui permet de durer. Mais l’éditeur du magazine n’est pas satisfait. En 2010, il se sépare de Yann Forgues et de son titre qui continue alors en indépendant.

En 2016, à cause de la crise de Presstalis, la société de distribution des journaux, plusieurs numéros n’atteignent pas les kiosques. Yann Forgues découvre également que R.A.P. R&B n’a pas les faveurs des kiosquiers. « Mon magazine, c’était du rap et il n’était pas cher, les kiosquiers préféraient vendre des magazines plus couteux pour toucher un pourcentage sur les ventes […] Certains ne mettaient même pas R.A.P. R&B en rayon. C’est compliqué de lutter contre ça quand tu es un petit éditeur indépendant. »

Avant de perdre trop d’argent, en janvier 2017 il fait le choix d’arrêter le magazine, pourtant encore vendu à plus de 12 000 exemplaires. Depuis, il ne reste que le trimestriel iHH  à paraître en kiosque.

Malgré son histoire chaotique, la presse hip-hop continue de faire rêver. Elle possède désormais une dimension presque mythique. Théo Cravan écrit pour Reaphit, un webzine hip-hop, mais également pour iHH. « Pour moi iHH c’est le complément de luxe de la presse web, le papier est presque devenu quelque chose pour puriste. Ce format est un peu une sorte d’idéal à mes yeux, j’y crois encore à fond. »

De son côté, Yann Forgues prépare le retour de R.A.P. R&B pour la rentrée 2018. Pas de grand changement de formule, seul le moyen de distribution sera modifié. Le rédacteur en chef continue lui aussi à croire au format papier. « Je reste optimiste car on parle de musique. La musique, il y a toujours eu des passionnés qui s’y intéressent, tout dépend de ce qu’on leur propose, résume-t-il. Les gens passionnés d’un groupe ou d’un genre musical vont bien acheter des t-shirts ou des mugs à l’effigie de leurs artistes, il n’y a pas de raisons qu’ils ne soient pas intéressés par un magazine. »

« Le problème venait plus des médias que des maisons de disques »

Directeur marketing, puis directeur artistique chez Sony dans les labels hip-hop S.M.A.L.L et Jive, Karim Thiam est habitué à traiter avec les médias pour promouvoir ses poulains. Il était inévitable de le questionner sur la disparition de la presse papier rap.

Photo Julien-Guillemin. Avec l’aimable autorisation de Karim Thiam

Karim Thiam a un nez pour découvrir les rappeurs de demain. Il est derrière le succès d’artistes emblématiques du rap français comme la Fonky Family, La Fouine ou encore la Mafia k’1 fry. Il a eu affaire à la presse hip-hop durant toute sa carrière.

Quelles étaient les relations entre les labels et les magazines de rap ?

Karim Thiam. Il y avait un rapport un peu de « je t’aime moi non plus ». Je dirais même plus « je t’aime » que « moi non plus », parce qu’avec S.M.A.L.L, on avait de très bons rapports avec les personnes qui bossaient dans la presse. Après, c’est vrai que ces rapports pouvaient être un peu compliqués. C’est particulier quand on est la personne qui fournit au magazine de quoi remplir ses pages d’un point de vue éditorial : on fournit les disques, les biographies, les photos ou on envoie des journalistes aux États-Unis pour aller rencontrer des artistes américains, tout en restant annonceur. On n’a jamais dit à un magazine de parler en bien de nos artistes mais c’est vrai que, d’une manière sous-entendue, c’était un peu comme si on achetait de la visibilité. C’est une situation très inconfortable pour les médias, un peu moins pour nous.

Y avait-il une concurrence entre les labels pour avoir les faveurs des magazines ? Des stratégies spécifiques étaient-elles adoptées ?

K. T. C’était un peu la guerre pour avoir les couvertures et les meilleurs emplacements pour les pages de pub. On était à une période où il fallait vachement anticiper tout ce qui était planning de travail : quand nos artistes sortaient leur projet, il était indispensable d’avoir les couvertures.  Après, c’est un rapport de force : quand on a le projet que tout le monde veut, on choisit le magazine qui aura la couverture avec son groupe. Cela n’arrive pas pour tous les artistes mais quand on a des artistes comme le 113, la Fonky Family ou des artistes internationaux comme le Wu-Tang, on est en position de force car tout le monde les veut, tout le monde sait que ça fait vendre du papier. À côté de ça, lorsqu’on prévoyait de prendre des campagnes d’affichage dans le métro on proposait de faire des couplages avec des magazines comme Groove ou L’Affiche. C’est-à-dire que l’on faisait la campagne de pub sur la couverture du magazine avec notre artiste dessus. Comme ça, en plus de présenter notre artiste, ca faisait aussi de la pub pour le magazine ce qui motivait le choix de la team éditoriale pour nous accorder la couverture.

Il n’y avait pas d’achat de couverture ?

K. T. Je sais qu’il y a eu des cas ou des couvertures ont été achetées oui, mais moi, en tout cas, je ne l’ai jamais fait.

« Plusieurs rédacteurs en chef ont pris des tartes au sens propre du terme »

Les rédactions étaient-elles la cible de pressions venant des maisons de disque ?

K. T. De la pression, nous, on n’en a jamais mis. Mais je ne vais pas mentir : j’ai eu une prise de tête avec Arnaud Fraisse, le rédacteur en chef de Groove. Il avait fait une chronique d’album dans laquelle il disait explicitement que c’ »tait un projet commandé par la maison de disques et, à aucun moment, il ne parlait de l’actualité du disque. Après, la presse, c‘ était vraiment un média important pour nous. Donc je pense que c’était une mauvaise idée de faire ce genre de choses. Je sais qu’il y a en eu de maisons de disques comme Hostile Records ou des labels indépendants comme Menace Records. Il y avait aussi les artistes eux-mêmes qui mettaient des coups de pression. Plusieurs rédacteurs en chef ont pris des tartes au sens propre du terme. Je ne vais pas donner des noms, mais il y a des journalistes qui se sont cachés pendant plusieurs années pour ne pas croiser tel ou tel artiste car ils savaient qu’ils allaient se faire éclater. Tout ça pour une mauvaise critique d’album. Les artistes étaient plus effrayants que les maisons de disques.

Les artistes avaient-ils leur mot à dire sur leur promotion dans les magazines ?

K. T. Ça nous est arrivé de prendre de la pub pour faire plaisir aux artistes, ils étaient parfois très insistants. Ils étaient en compétition permanente les uns avec les autres, Si l’un avait eu toutes les pages de pub, l’autre voulait toutes les couvertures… Le jeu de qui a la plus longue… Mais, derrière, c’était surtout la peur de l’échec. Je ne balance pas de noms mais il y avait des artistes super lourds. C’était de véritables bras de fer avec eux car on avait un budget à tenir, on ne pouvait pas satisfaire leurs envies. On allait jusqu’à mentir en leur disant qu’on réalisait une campagne d’affichage nationale alors que l’on ne couvrait que Paris et son département. Dans le cas de la presse magazine, on ne pouvait pas tricher car les rappeurs achetaient les magazines dès leur publication.

Les maisons de disques n’influençaient-elles pas trop la ligne éditoriale des magazines ?

K.T. Non, je trouve que les magazines ont toujours été maître de leur ligne éditoriale. Après, celle-ci est régie par l’actualité. Quand tu as un mec comme Booba qui arrive, tu as tous les médias qui le veulent en couverture. C’est ça qui a influencé surtout : les médias ne prenaient pas de risques. Quand tu arrivais avec un projet nouveau, souvent on ne voulait pas te le prendre parce qu’il n’allait pas faire vendre assez de papier. C’était compliqué pour nous car si on arrivait avec un projet moins fort, personne ne voulait le mettre en couverture. Pour moi, le problème venait plus des médias que des maisons de disques. On en a eu des projets qu’on voulait mettre en couverture mais qu’on a jamais pu concrétiser.

Mais les labels gardaient tout de même un œil sur le contenu de la presse ?

K.T. Oui, il y a une surveillance parce que quand tu as un bon projet qui n’est pas bien reçu par la presse, il faut faire quelque chose. Par exemple, le rappeur La Fouine s’est fait démonter par presque tout le monde lorsqu’il a sorti son premier projet. Mais ces médias sont comme nous, c’est-à-dire des gens qui ont leur ego et leur fierté. Quand tu commences à les engueuler parce que tu n’es pas d’accord avec eux ils se braquent. Moi, je n’ai jamais eu cette philosophie. Pour les convaincre, je vais plutôt les prendre par l’épaule et leur dire « venez, venez écouter vraiment ». On les invites au restaurant, on écoute le truc et l’attaché de presse ne les lâche pas. À la fin, je pense que l’intégralité de la presse rap a reconnu que le premier projet de La Fouine était un très bon album !

Yann Cherruault

L’Irréductible

Présent sur la scène hip-hop depuis la fin des années quatre-vingt, Yann Cherruault a vu le rap grandir, évoluer. Le journaliste a passé quasiment toute sa vie à le raconter. Aujourd’hui, il porte sur ses épaules iHH, le dernier magazine français de rap à être édité. Une hérésie selon ses propres termes mais qu’il continue tant bien que mal à poursuivre, poussé par sa passion pour la presse et le hip-hop.

 

Lorsque l’on entre dans son petit appartement du 14e arrondissement de Paris, la première chose qui frappe chez Yann Cherruault est son impressionnante collection de cassettes audio. Recouvrant l’intégralité des murs de son salon, il ne sait pas lui-même combien il en possède. Un véritable trésor, accumulé au cours de plusieurs dizaines d’années de déambulation dans le milieu hip-hop.

Au premier coup d’œil on ne l’imagine pas interviewer les plus grandes stars du rap, pas plus qu’on ne le voit responsable du dernier magazine sur le sujet. Mais lorsqu’il commence à raconter son parcours et son rapport avec le hip-hop, on prend la mesure de l’expérience de ce journaliste, une expérience mêlée à la connaissance du passionné. Derrière la monture noire de ses lunettes, Yann Cherruault est un discret qui évolue dans l’ombre et préfére laisser la lumière aux artistes. À 46 ans, le fondateur et rédacteur en chef du magazine iHH (pour « international Hip-Hop ») a derrière lui près de trente années de presse rap.

Son premier magazine, il le crée en primaire avec un ami. L’Oursin, le second, sera vendu en cachette dans la cour de son collège. En 1994, alors qu’il est à la fac, il fonde avec l’un de ses amis, Sylvain Lehoux, un fanzine gratuit, The Truth.  Ce dernier est présenté comme la réponse à une « nécessité urgente d’un média hip-hop qui tranche avec la désinformation, l’approximation et le publi-rédactionnel ambiant diffusé dans les kiosques ». Le fanzine se veut pointu et accessible au plus grand nombre. Le titre obtient vite la reconnaissance du milieu. « Pour moi, à l’époque, comme fanzine qui tenait la route, il n’y avait que The Truth », confie Sear, fondateur de Get Busy, autre pionnier du genre.

Parallèlement, Yann Cherruault et Sylvain Lehoux écrivent sous le pseudo Camorra rouge pour le mensuel R.E.R. « On utilisait un pseudo pour ne pas parasiter The Truth car rédactionnellement c’était un autre exercice. Ce n’était pas le magazine qu’on voulait faire », explique le quadragénaire.

En 2001, la rédaction de R.E.R est envoyée dans sa quasi-intégralité redresser un magazine concurrent : L’Affiche. L’aventure durera une année avant un changement imposé de ligne éditoriale qui pousse le groupe de journalistes à démissionner.

Avec les indemnités obtenues aux Prud’hommes, le groupe lance en 2002 un nouveau projet de magazine, Digital Hip-Hop, le premier titre français à inclure un DVD. Six ans plus tard, Yann Cherruault reprend seul le projet et le renomme International Hip-Hop Magazine. En 2014, le titre est modifié : il se sépare du DVD, double son nombre de pages (passant de 58 à 116) et rebaptise le tout iHH.

Ce magazine laisse la part belle aux interviews longues et détaillées. Un élément auquel Yann Cherruault est particulièrement attaché depuis The Truth. « Quelle que soit la notoriété de l’artiste, s’il a des trucs à dire on le laisse s’exprimer et on en met le plus possible dans le magazine. Il faut que les gens en aient pour leur argent, explique-t-il. À l’époque sur les DVD c’était pareil : dans les derniers sortis, on mettait environ 60 clips, il y avait tellement de menus que ça en devenait une véritable usine à gaz. »

Cette volonté d’exposer un maximum les artistes, connus ou non, est un moyen pour Yann Cherruault d’aller à contre-courant de ce qui se fait dans le reste de la presse généraliste, bien souvent cantonnée aux têtes d’affiche. Un esprit hérité de The Truth. « J’ai un très grand mépris pour la presse en France. Elle ne prend pas de risques, elle ne laisse pas sa chance aux meilleurs artistes car elle reste dans les carcans de suivisme », ajoute-t-il.

Vingt ans séparent le numéro 4-5 du fanzine The Truth et le numéro 5 d’iHH. Mais c’est toujours le même homme aux manettes.
Depuis l’arrêt, début 2017, du magazine R.A.P. R&B, iHH est désormais le dernier magazine de rap édité en France. Un statut de survivant qui ne permet pas pour autant au magazine de prospérer. « C’est sûr que d’avoir le monopole est avantageux sur le papier, mais quand on a le monopole sur une île déserte c’est un peu plus compliqué », ironise Yann Cherruault.

Difficultés et solitude

iHH reste en effet un projet précaire : les recettes du titre ne permettent pas de verser des salaires, Yann Cherruault compte donc sur le bénévolat. « Économiquement, iHH est une hérésie, assume-t-il. Avec une masse salariale le magazine n’existerait pas, c’est vraiment la passion qui fait que tout ça soit tiré. » Même s’il est vendu en kiosque comme un titre lambda, c’est un projet associatif et la quasi-intégralité des recettes sont directement réinvesties dans le magazine. « C’est un fonctionnement de passionné, Yann est quelqu’un qui aime ce qu’il fait et le fait envers et contre tous. Si c’était pour l’argent il aurait depuis bien longtemps arrêté de publier, observe Olivier Cachin, autre spécialiste du rap. C’est bien qu’il reste encore quelques gardiens du temple. »

« Le dernier des Mohicans » comme certains le surnomment impressionne également par sa culture et sa connaissance du mouvement. Théo Cravan, rédacteur pour iHH, le voit comme une véritable encyclopédie du rap. « Quand tu es en interview avec lui, tu le vois retrouver des gens qu’il connaît et apprécie. Je l’ai vu se pointer sans aucunes notes et mener une interview, rebondissant sur ce qui a été dit à l’instant où faisant des parallèles avec des propos passés. Il ne fait que reprendre des discussions qui se sont arrêtées », raconte le jeune journaliste.

 

Enregistrant environ 10 000 ventes par numéro, iHH parvient à garder la tête hors de l’eau. Ses ventes sont mêmes en hausse depuis 2016

Mais le travail de Yann Cherruault est de moins en moins journalistique. Il a dû devenir, avec le temps, un véritable couteau suisse de l’édition, d’autant qu’il gère un second titre : Paris Tonkar, un magazine sur l’art urbain. Suivi de fabrication, gestion des fichiers et des envois à la poste, secrétariat de rédaction… l’homme est sur tous les fronts et passe près de cinquante-cinq heures par semaine à travailler sur ses titres. Enregistrant environ 10 000 ventes pour ses derniers numéros, iHH parvient à garder la tête hors de l’eau. Ses ventes sont mêmes en hausse depuis 2016. Mais Yann Cherruault étant le seul à plein temps sur le trimestriel, il est souvent difficile de tenir le rythme de parution. « C’est un peu démobilisant pour l’équipe, le magazine n’est pas toujours remplacé par un nouveau en kiosque. Il y a toute une chaîne d’organisation qu’il faudrait revoir pour qu’elle corresponde plus aux
disponibilités de chacun. »

La gestion du temps est donc précieuse. Du coup, la retranscription des longues interviews d’iHH est devenue un fardeau. « Un des trucs qui me pourrit la vie, c’est retranscrire les interviews, j’ai honte mais il y en a que je n’ai jamais retranscrit », confie-t-il.

Dernière inquiétude : la crise de la distribution. Même si le magazine n’est pas distribué par Presstalis, Yann Cherruault craint que l’État ponctionne une partie de son chiffre d’affaires. Mais, pour le moment, pas question d’arrêter. Depuis sa première interview de rap (le groupe américain House of Pain) au début des années quatre-vingt-dix, jusqu’au prochain numéro à sortir (en septembre), Yann Cherruault ne cesse d’avancer, souvent à contre-courant, mais toujours poussé par la passion du hip-hop et de la presse. « Il a écrit des pages du rap d’hier sur lesquelles il ne reviendra pas, résume Théo Cravan. Il préfère continuer de sillonner le paysage actuel en ayant déjà un œil sur ce qui se fera demain. »

Théo Lebouvier

@lebouvier_theo
21 ans
Etudiant en Année spéciale à l’EPJT.
Passé par la radio RAJE et les magazines Respect et Néon.
Aime écrire sur le hip hop, l’e-sport et des sujets de société.
Aspire à traiter ces thématiques depuis la Corée du Sud où il effectue son année
de licence en journalisme à partir de septembre

Les interviews  politiques  au défi de  la relecture

Les interviews politiques au défi de la relecture

Les interviews politiques
au défi de la relecture

Dans la presse nationale française, la relecture des interviews est
devenue pour les personnalités politiques une assurance et un moyen de maîtriser leurs propos. Pour que la communication ne prenne pas le pas sur l’information, les rédactions limitent la pratique.

Par Romain Pichon

Je veux bien vous donner une interview. Par contre, je veux relire. » La demande de relecture des entretiens par les politiques est habituelle. Un donnant donnant qui semble accepté par les journalistes : « Les politiques de haut niveau, comme les membres du gouvernement, relisent toujours leurs interviews », affirme ainsi Dominique Seux, directeur délégué de la rédaction des Echos. Quand le journal réalise l’interview d’un ministre, comme la majorité des journaux nationaux il envoie une première version de l’article à ses conseillers. Elle est relue et, souvent, corrigée.

Un rapport de force se met alors en place. Si le journaliste estime qu’il y a trop de modifications par rapport à ce qui a été envoyé, il s’appuie sur l’enregistrement audio de l’entretien et demande à rétablir les phrases qui ont bien été prononcées. Le travail journalistique est soumis à une négociation. « Un échange musclé où généralement ça se passe bien », commente Dominique Seux.

 

Lors de la crise de la SNCF, Matignon a largement repris et modifié les propos de la ministre Elisabeth Borne dans une interview donnée aux Echos. Le journal, du coup, a refusé de publier l’interview.
Mais en mars dernier, le quotidien économique refuse de publier l’interview de la ministre des Transports, Élisabeth Borne. Dans le contexte de la réforme sous tension de la SNCF, les services du Premier ministre ont retouché l’ensemble des propos de la ministre. « Tous les points intéressants avaient été supprimés. On s’est retrouvé avec de la langue de bois », dévoile Dominique Seux.
En effet, sur les sujets qui font l’actualité, la relecture se fait directement à Matignon ou à l’Elysée. Ainsi, l’interview de la ministre des Transports, le contexte de la grève à la SNCF entraîne plusieurs relectures et les propos d’Elisabeth Borne ne sont plus reconnaissables.

C’est loin d’être la première fois.

 

Lors de la préparation de réforme du Code du travail, une interview de Myriam El Khomri donné aux Echos a provoqué un jeu de ping pong entre Matignon et l’Elysée. Photo ALAIN JOCARD/AFP
En 2016, Myriam El Khomri, alors ministre du Travail, accorde une interview au  Echos. Lors de la relecture, les conseillers du Premier ministre, Manuel Valls, ajoutent des éléments de langage (arguments tout faits décidés pour  la communication). Notamment sur une phrase sensible. La ministre avait dit : « Je veux convaincre les parlementaires avec ce projet de loi, et je ne pars pas avec en tête l’idée de recourir au 49-3. » À la place, l’équipe de Manuel Valls écrit : « Avec le Premier ministre, nous voulons convaincre les parlementaires de l’ambition de ce projet de loi. Mais nous prendrons nos responsabilités. »
Un élément de langage qui change le sens du propos. Alors que la ministre du Travail ne voulait pas recourir au 49-3, « Matignon a gommé cette phrase pour faire planer la menace, commente Dominique Seux. L’Elysée a voulu lui aussi voir le texte. François Hollande ne voulait pas que la modification soit publiée. Il savait que ça allait mettre le feu aux poudres. »

Le magazine Society  a vécu une mésaventure similaire. Et n’a pas cédé. En novembre 2017, le président Emmanuel Macron entreprend un voyage en Afrique. Le bimensuel décide de suivre le voyage. « Sur place, le journaliste a eu l’accord pour avoir une interview du président », raconte Stéphane Régy, rédacteur en chef de Society. Finalement, par manque de temps, l’interview se déroule en France, au téléphone.

L’entretien est envoyé aux services de communication de l’Elysée, comme le journaliste s’y était engagé. « Les conseillers du président voulaient changer beaucoup de choses. On n’était pas d’accord, déclare Stéphane Régy. On a donc décidé de publier la version initiale. » La réponse ne s’est pas fait attendre. L’Elysée indiqué à Franck Annese qu’il n’aurait plus d’interview du président durant le quinquénat. C’est en tout cas ce qu’a déclaré le patron de So Press à L’Opinion.

 

Society souhaite que les retranscriptions respectent le plus possible la conversation, avec un langage le plus décontracté possible. Sans forcément changer le sens, nombreux sont les politiques qui veulent enlever les tics de langage. Stéphane Régy, lui, « veut garder ces aspérités qui font toute la force d’une interview. » Et de conclure : « A Society, c’est simple : soit on ne publie pas, soit on passe en force. »

La relecture, une trahison

La pratique de la relecture ne met pas le journalisme en valeur. Cela renforce le sentiment de connivence entre politiques et journalistes pour les lecteurs. « Je fais appel à la déontologie et à l’éthique professionnelle du journaliste, s’exclame Emmanuel Poupard. Faire relire une interview c’est trahir les gens. » Le secrétaire général du Syndicat national des journalistes (SNJ) rappelle que le journaliste exerce une profession et que le politique exerce une fonction. « Chacun son rôle. Que les politiques nous laissent faire notre boulot. Nous ne sommes pas leurs chargés de communication ! » Emmanuel Poupard va plus loin dans la critique de cet usage : « Avec la relecture, la communication menace l’information. »

Les communicants veulent contrôler la parole des politiques. Pour Patrick Eveno, président de l’Observatoire de la déontologie de l’information (ODI), c’est dangereux. « Le journalisme et la communication s’affrontent lors de la relecture des interviews. Comme dans tous les combats, il y a un vainqueur. C’est malheureusement bien trop souvent la communication. »

 

Les politiques se servent de la tribune qui leur est offerte par la presse pour communiquer. Certains politiques veulent relire seulement pour éviter les petites erreurs factuelles. Mais la plupart modifient leurs phrases et donc le sens de leurs propos. « Le journalisme c’est un bras de fer permanent. Les journaux ne doivent pas publier les interviews trop réécrites », s’insurge Patrick Eveno. Selon lui, quand un entretien est réécrit par un politique, cela ne peut pas être présenté comme de l’information. Pour lutter contre cela, les rédactions imposent donc des limites à la pratique.

Au Monde, la charte de déontologie est claire. « Les interviews ne doivent pas être relues par les personnes interrogées ou alors dans le seul but d’éviter toute erreur factuelle. » Pendant quelque temps, le quotidien mentionnait quand l’interview était relue. « Ce texte a été relu et amendé par l’intéressé », pouvait-on lire en bas de l’entretien. Le quotidien du soir ne le fait plus. Cet exercice de transparence était mal compris. « Cela discréditait l’interview. Le lecteur se demandait si l’entretien n’avait pas été caviardé », indique Emmanuel Poupard. Pour se protéger, Le Monde a donc inscrit une règle dans sa charte : « Si la personne interrogée modifie substantiellement la teneur de ses propos, l’auteur de l’interview peut, avec la direction de la rédaction, refuser de publier l’entretien. »

De son côté, la charte éthique de Libération « accepte la relecture des interviews, pour éviter toute erreur d’interprétation ». Pauline Moullot, journaliste pour Check News, l’entité de vérification de Libé, explique que la relecture peut servir à « lever un malentendu en reformulant une expression, vérifier et corriger des points techniques, ou atténuer des propos ».

Une négociation entre journaliste et politique se met alors en place. « Chacun fait ce qu’il peut pour gagner sa bataille, précise la journaliste. Les services du ministère concerné peuvent faire exprès, par exemple, de renvoyer l’interview très tard pour que la rédaction n’ait plus le temps de modifier à nouveau derrière. » Et comme au Monde, si les modifications demandées dénaturent l’interview, « les journalistes et la direction de la rédaction peuvent refuser de publier ».

Beaucoup de journalistes se désolent du recours trop habituel des politiques à la relecture. Mais ils ne sont pas choqués par son utilisation. « Ce n’est pas aberrant qu’il y ait un droit de regard dans la mesure où l’on retravaille la parole du politique en sélectionnant une partie de ce qu’il a dit », explique Muriel Pleynet. La rédactrice en chef du service politique du Parisien prévient les politiques. Le journal permet seulement une « relecture de courtoisie » qui ne permet pas de modifier les réponses dans l’interview. La relecture semble tolérée par les journalistes dans la mesure où l’entretien publié n’est pas la retranscription exacte de la conversation. Contrairement à ce qui peut se passer en direct à la radio ou à la télévision, l’interview en presse écrite est en effet retravaillée.

Muriel Pleynet explique : quand une personnalité politique échange pendant plus d’une heure avec un journaliste, à la fin de la retranscription, ce dernier se retrouve avec beaucoup plus de signes que la place prévue pour l’entretien dans les colonnes du journal. « Si on se retrouve avec 15 000 signes alors qu’il y a la place pour 7 000, on choisit ce que l’on garde, le plus fort, le plus pertinent. En ce sens, faire relire une synthèse n’est pas scandaleux », conclut-elle.

La relecture ne choque pas non plus Dominique Seux. Le directeur délégué de la rédaction des Echos et éditorialiste de France Inter parle « d’un intérêt commun. Le politique est content d’avoir une interview dans un média puissant et vice et versa ». Dominique Seux se rappelle qu’un ancien ministre lui disait que « les journalistes ne se rendent pas compte des conséquences des phrases ». L’argument peut se retourner contre les politiques qui sont maîtres de leurs propos.

 

« Il faut utiliser cette contrainte et la retourner en notre faveur »

Mariana Grepinet, journaliste politique à Paris Match

« Dans un monde idéal, toutes les rédactions devraient mettre fin à la relecture »

Dominique Seux, directeur délégué de la rédaction aux Echos

« Ce n’est pas aberrant qu’il y ait un droit de regard dans la mesure où l’on retravaille la parole du politique »

Muriel Pleynet, rédactrice en chef du service politique du Parisien

Quoi qu’il en soit, les politiques se sont emparés de la relecture. Un privilège accordé par la presse. Une assurance pour eux. « Il faut utiliser cette contrainte et la retourner en notre faveur », assure Mariana Grepinet. La journaliste politique de Paris-Match en profite, elle, pour muscler ses interviews. « Puisqu’ils relisent, j’enlève les nuances car je sais qu’ils vont le faire. Mais, j’ajoute le off, des choses que la personne a pu dire de façon un peu informelle, qui donne de la force à l’entretien. »

Selon elle, la pratique de la relecture permet aussi d’avoir moins de langue de bois dans la parole des politiques. « Ils savent qu’ils peuvent relire donc ils peuvent être plus libres, précise-t-elle. Par contre, quand les politiques veulent enlever des éléments, je dis toujours non. »

Les journalistes ne sont pas obligés d’accepter les modifications proposées par les politiques. Comme partout, il y a des bons et des mauvais clients. « Najat Vallaud Belkacem réécrit vraiment tout. C’est insupportable. Je lui ai dit que l’on ne pouvait pas modifier à ce point-là », confie la journaliste de Paris-Match. Mais la relecture n’est pas toujours demandée. Des politiques savent faire des réponses courtes, intéressantes et pertinentes.

« Dans un monde idéal, toutes les rédactions devraient mettre fin à la relecture », glisse Dominique Seux. Pour Emmanuel Poupard, ce serait même la seule solution car « les politiques ont besoin de nous pour transmettre leur message. Si toutes les rédactions disaient non à la relecture, les politiques reviendraient vers nous ».

Certaines rédactions ont déjà décidé de reprendre le pouvoir dans ce rapport avec les politiques. Les quotidiens régionaux sont en première ligne. La Voix du Nord a décidé en début d’année de mettre fin à la relecture des interviews par les politiques. Pour Emmanuel Poupard, « la décision du rédacteur en chef de La Voix du Nord, Patrick Jeankielewicz, est un modèle à suivre et un excellent rappel à la déontologie ».

Dominique Seux est, quant à lui, dubitatif : « Je pense que le rédacteur en chef de La Voix du Nord n’aura pas d’interview du Premier ministre de sitôt s’il n’y a pas de relecture. » Patrick Jeankielewicz a pourtant réalisé l’interview d’Edouard Philippe en février dernier. Comme quoi, même sans relecture, il peut y avoir interview.

« Les politiques qui imposent la relecture ne respectent pas les journalistes »

La Voix du Nord a décidé le 15 janvier 2018 de mettre fin à la relecture des interviews par les personnalités politiques. Une annonce faite  dans un éditorial par le rédacteur en chef, Patrick Jankielewicz.

 

Patrick Jankielevicz souhaite que ses lecteurs puissent lire une information libre et indépendante. Photo La Voix du Nord
Pourquoi la relecture des interviews par les politiques est si courante?

Patrick Jankielewicz. Une tolérance s’est installée. L’ancien rédacteur en chef de La Voix du Nord, Jean-Michel Bretonnier, m’expliquait que, dans la mesure où l’on compacte la parole des politiques en coupant des passages, il faut leur soumettre le résultat. Cette pratique m’a toujours paru étrange. Il n’y a aucune raison de déformer la parole de quelqu’un. Quand la parole des gens est entre guillemets, elle ne peut plus être changée.

Les politiques expliquent vouloir éviter les erreurs. Est-ce toujours légitime ?

 

P. J. Il y a vingt ans, les ministres jouaient le jeu. Ils demandaient une relecture mais ne corrigeaient presque jamais. Depuis quelques années, les hommes politiques sont entourés de communicants qui profitent de cette tolérance pour faire de la réécriture. C’est insupportable. L’année dernière, La Voix du Nord a réalisé l’interview d’un ancien ministre. Envoyé en relecture, le texte est revenu complétement caviardé avec des corrections partout, des questions coupées et d’autres ajoutées.

Peut-on dire que la pratique est parfois une dérive journalistique ?

P. J. Quand les politiques sont en condition de direct à la radio ou à la télévision, ils ne peuvent pas assister au montage. Les journalistes ne doivent pas l’accepter en presse écrite. La relecture remet aussi en cause les longues interviews où l’on parle de tout et de rien. J’en ai discuté avec Xavier Bertrand. Je lui disais qu’il fallait interviewer les politiques sur des points précis pour aller au fond des choses. Il était tout à fait d’accord.

La Voix du Nord a décidé de mettre fin à la relecture des interviews par les politiques. Pourquoi maintenant ?

P. J. La question de la relecture revenait depuis plusieurs années lors des conseils de rédaction. Je suis devenu le rédacteur en chef le 1er octobre dernier. J’ai prévenu que je mettrai rapidement fin à cette pratique de la relecture. Ça c’est fait par hasard, en début d’année. Nous avons demandé à faire une interview du président Emmanuel Macron car il venait dans la région. Nous avons eu deux refus. Puis, l’Elysée nous a proposé de faire l’interview du ministre de l’Intérieur Gérard Colomb, à condition qu’elle soit relue. C’était une belle occasion d’expliquer aux lecteurs ce qui se passe et de mettre fin à la pratique.

Votre quotidien imposait une règle avant cela ou chaque journaliste était libre ?

P. J. La question ne se posait tout simplement pas. On acceptait la relecture. C’était la pratique décidée par le rédacteur en chef. A une époque, la presse régionale a été fière d’accueillir des interviews de ministres dans ses colonnes. Les journaux se pliaient donc à leurs exigences.Mais depuis quelques années, de nouveaux communicants se sont emparés de la pratique pour réécrire les interviews. Elles deviennent aseptisées et inintéressantes.

L’ensemble de la classe politique demandait une relecture ?

P. J. Non, cette pratique est liée aux personnalités politiques de haut niveau. Les membres du gouvernement veulent que la presse fasse leur communication. Les journalistes ne sont pas là pour ça. Nous sommes les yeux et les oreilles des lecteurs qui nous achètent pour une information de qualité.

 

Quand la relecture devient réécriture, c’est toujours de la communication ?

P. J. Complètement. C’est en ce sens que j’ai fait mon éditorial le 15 janvier. Imaginez que vous écrivez et que quelqu’un est constamment derrière votre dos en train de lire chaque phrase. Ce n’est pas sain dans la relation. La relecture des interviews est une pratique bien française. J’ai été interrogé à ce sujet par des médias belges, allemands, suisses et espagnols. Ils n’en revenaient pas et me disaient que ça n’existait pas chez eux. C’est une docilité incroyable de la presse française. Ces petites habitudes et ces arrangements renforcent le sentiment de connivence entre journalistes et politiques que nous reprochent les citoyens.

Le fait d’y mettre fin, cela change-t-il le rapport entre journalistes et politiques ?

P. J. Le rapport change car les journalistes sont plus respectés. Les politiques qui imposent la relecture ne respectent pas les journalistes. Si les politiques ne sont pas contents, il existe le droit de réponse.

 

« Avoir des politiques pour avoir des politiques, ça n’a aucun intérêt »

La fin de la relecture est-elle un gain d’indépendance pour le journaliste ?

P. J. Le journalisme s’interroge sur son avenir. Une chose dont je suis sûre, les consommateurs d’informations voudront toujours une information indépendante. Et surtout pas une presse aux ordres. Quand les gens achètent le journal ou nous lisent sur le web, ils veulent du décryptage, des explications, des commentaires, de la hiérarchisation de l’information. Les politiques ont plein de moyens de communiquer avec les réseaux sociaux ou les newsletters. Il faut qu’ils acceptent que, dans une démocratie, la presse doit être libre et indépendante.

A vouloir s’affranchir de la pratique, ne coure-t-on pas le risque d’avoir moins d’interviews de politiques ?

P. J. Avoir des politiques pour avoir des politiques, ça n’a aucun intérêt. Nous avons fait moins d’interviews de ministre, c’est vrai. Mais les lecteurs ne se désabonnent pas pour autant. Nous avons plutôt reçu des encouragements et des remerciements. Les lecteurs ne sont pas dupes. Les ministres font des conférences de presse à Paris pour annoncer leurs mesures. En province, ils font le service après-vente. Ils viennent nous reparler de choses que les lecteurs connaissent déjà.

Votre journal a t-il réalisé des interviews politiques depuis le 15 janvier ?

P. J. Oui. Avec Xavier Bertrand, ça a été un peu particulier. Le rendez-vous avait été fixé avant mon éditorial du 15 janvier. Donc j’ai appelé son service de communication en disant que les règles avaient changé. Xavier Bertrand a accepté. On a réalisé l’interview sur plusieurs jours en faisant du fact-checking. Il a été un peu surpris mais il a joué le jeu. Dernièrement, on a réalisé l’interview du Premier ministre Edouard Philippe. C’est son cabinet qui a proposé l’entretien. Ce qui est marrant c’est que La Voix du Nord n’avait plus réalisé d’interview de Premier ministre depuis Edouard Balladur. Il a fallu attendre que l’on mette fin à la relecture pour que l’on se retrouve une nouvelle fois à Matignon.

La presse régionale se rebiffe

Usuelle dans la presse nationale, la relecture par les politiques est retoquée par la presse régionale. Les journalistes de la Vienne et de l’Indre-et-Loire combattent ce qu’ils jugent être une dérive du métier.

Jean-Pierre Raffarin relit ses interviews. « Dans le département de la Vienne, c’est le seul dont on accepte qu’il relise ses interviews », indique Arnault Varanne, rédacteur en chef de 7 à Poitiers. L’ancien Premier ministre semble profiter de son statut. « Derrière son côté tout gentil, il veut maîtriser toute sa communication dans la presse », explique Bruno Delion.

 

Petit-déjeuner de presse avec Jean-Pierre Raffarin. Photo Patrick Lavaud/La Nouvelle République
Le journaliste poitevin a toujours été choqué par cette pratique. Il l’a découverte lorsqu’il est arrivé à Centre Presse, en 2004. « J’ai répondu à un coup de téléphone de l’attaché de presse de Jean-Pierre Raffarin, destiné à mon rédacteur en chef, se souvient-t-il. Il m’a dit que c’était d’accord pour l’interview. Je ne comprenais pas car l’entretien avait déjà eu lieu. Devant mon désarroi, l’attaché de presse m’a expliqué qu’il avait relu l’interview et qu’il n’allait pas faire de modification. »
A l’époque, Bruno Delion s’était ému de cet échange. Lui n’a jamais fait relire un entretien à un politique. « Pourquoi on accorde un privilège aux personnalités politiques alors qu’on ne le fait pas pour le boulanger du coin, s’interroge-t-il. Si je veux lire un tract politique, je vais ailleurs que dans un journal. »

L’ancienne députée de la Vienne, Véronique Massonneau, ne fait pas dans la langue de bois. « Soyons sincères, les politiques profitent de la relecture. » Elle n’a jamais réécrit un entretien car elle « respecte la liberté de la presse ». Mais elle affirme que ce n’est pas « choquant de relire pour éviter des approximations sur des sujets pointus ».

 

Véronique Massonneau. Photo Rombemel/CC
« Leur éternel argument est de vouloir éviter les erreurs », s’agace Olivier Pouvreau, journaliste politique de La Nouvelle République à Tours. Il refuse tout le temps. « Je suis très à cheval sur ce principe-là. Je ne fais jamais relire mes interviews. J’avoue l’avoir accepté une fois pour un président de l’Assemblée nationale. Et ça ne m’avait pas plu. » pour lui, « la relecture est inacceptable pour notre métier ».

Bruno Delion partage son avis et ne comprend pas que la presse nationale accepte de se soumettre aux politiques. « Dans la mesure où un politique valide ce qui paraît dans le journal, nous devenons un organe de communication. C’est une pratique qui ne sert pas le métier ». Et cela ne donne pas un bon message aux lecteurs.

A Poitiers, le maire Alain Claeys ne demande pas à relire. « Il préfère appeler le jour de la parution pour nous engueuler », raconte Bruno Delion en riant. Le service presse du maire peut utiliser son droit de réponse pour apporter des modifications. Les deux chefs de cabinet du maire poitevin, David Karmann et Florent Bouteiller, expliquent qu’il « existe une relation de confiance entre les journalistes et la mairie de Poitiers » et qu’ils n’ont pas à intervenir dans le travail du journaliste.

Arnault Varanne préfère aussi cette relation saine. Le rédacteur en chef de 7 à Poitiers s’élève contre la pratique en général. « Dernièrement, un patron d’entreprise m’a demandé de relire mon article car il sait que dans les médias, les politiques ont le droit de le faire, se rappelle-t-il. J’ai refusé. Il m’a donc demandé pourquoi j’étais à la botte des politiques. »

 

Christophe Bouchet, maire de Tours, ne demande pas aux journalistes de la NR de relire ses interview
Car, dans l’imaginaire collectif, les journalistes servent les politiques en leur permettant de contrôler leurs paroles. Ce n’est pas écrit dans le marbre mais Arnault Varanne en a fait une règle dans sa rédaction. « La relecture est interdite. On enregistre nos interviews politiques avec un dictaphone. L’enregistrement audio est une preuve des paroles prononcées par la personnalité politique. Il n’est pas question de se plier à cette dérive du journalisme. »

A La Nouvelle République, Olivier Pouvreau sait que certains collègues dans d’autres rubriques font relire leurs papiers. Le journal l’indique alors. « Je n’ai aucune envie de lire un entretien validé par un interviewé. L’article perd toute sa puissance », confie-t-il. En tant que journaliste politique, il refuse de « tomber dans de la communication ». Le nouveau maire de Tours, Christophe Bouchet, est un ancien journaliste. Il connaît la pratique mais n’a jamais demandé à relire.

A La Nouvelle République toujours, en vingt-cinq ans de carrière, le journaliste châtelleraudais, Franck Bastard, n’a jamais accepté une seule relecture. « Une relation de confiance s’instaure. Elle est liée à la proximité car nous sommes le seul journal localement. » Le journaliste explique que, dans la mesure où un journaliste retranscrit une interview avec objectivité, « le politique n’a pas à avoir une bouée de sauvetage ».

En 2012, Pascale Moreau, vice-présidente de la Vienne, l’a appris à ses dépens. « Je me rappelle d’une polémique sur les repas sans porcs à la cantine, se rappelle celle qui est aussi maire de La Roche-Posay. Beaucoup m’ont reprochée une sortie mal placée sur la laïcité alors que ce n’était pas du tout le sens de mes propos. » Elle n’a pas de conseiller en communication. « J’aimerais bien pouvoir relire. On me dit qu’il existe le droit de réponse. C’est vrai. Mais ça n’a pas du tout la force d’un titre d’interview qui fait le buzz. » Depuis, elle est moins spontanée.

Selon Franck Bastard, les politiques n’ont pas à relire car ils sont maîtres de leur propos. « Beaucoup de citoyens pensent qu’en presse locale, il y a plus de connivence, indique-t-il. Mais nous tenons à notre liberté d’informer et à notre indépendance. » Et Olivier Pouvreau de conclure : « La presse régionale montre le droit chemin. La presse nationale devrait s’en inspirer. Il ne faut pas transiger avec l’indépendance du journalisme. »

Romain Pichon

@RomainPichon86
21 ans.
Étudiant en année spéciale journalisme à l’EPJT.
En stage cet été à Vélo Magazine (groupe L’Équipe).
Aimerait se lancer dans la presse sportive.