Pas de crise des vocations dans l’enseignement

Pas de crise des vocations dans l’enseignement

Les candidats aux Espé, ces nouvelles écoles de formation des enseignants, ont passé leur concours d’entrée fin avril. Dès son arrivée à l’Éducation nationale, Vincent Peillon s’était attelé à redynamiser une profession en perte de vitesse et à restructurer l’école. La formation des professeurs et leur temps de travail ont été parmi ses premiers chantiers. Reste à savoir si les mesures prises par l’ancien ministre aideront à revaloriser la profession et résisteront aux mesures d’austérité prises par le gouvernement Valls.

Par Mathilde CHOIN, Étienne ESCUER, Guillaume LE ROUX

Promesse numéro 36 : « Je créerai en cinq ans 60 000 postes supplémentaires dans l’éducation. » L’engagement pris par François Hollande, lors de la campagne présidentielle de 2012, s’apparentait à une gageure. Car si il y a une dizaine d’années, 30 000 personnes étaient recrutées tous les ans, en 2012, dernière rentrée préparée par le gouvernement Fillon, les 13 700 postes n’ont pas tous trouvé preneur. Est-ce une raison suffisante pour évoquer une crise de vocation ? « Le terme n’est pas approprié, estime Patrick Rayou, professeur en sciences de l’éducation à l’université Paris VIII. Par contre, il y a bien une crise du recrutement. ». La réforme de la masterisation et les conditions de travail compliquées pour les nouvelles recrues n’incitaient guère les étudiants à se présenter aux concours. Daniel Robin, secrétaire général du Snes, décrypte ces conditions.

« Les enseignants font du domptage »

C’est d’ailleurs l’environnement de travail d’un grand nombre d’enseignants du secondaire qui s’est dégradé dans de nombreux établissements. Classes surchargées, violences verbales, relations difficiles avec les parents… Certains sont épuisés et les arrêts maladie se multiplient. Luc Ferry, ministre de l’Éducation nationale ans le gouvernement Raffarin, estime que « dans certains endroits, les professeurs font surtout du domptage. Ajoutez à cela que le métier est mal rémunéré ». Un professeur certifié débutant gagne 1 584 euros par mois et peut espérer terminer sa carrière à 3 026 euros. La grille salariale, elle, ne prend pas en compte la qualité de l’enseignement. De quoi décourager les étudiants titulaires d’un bac+5 qui préfèrent se diriger vers le secteur privé, aux rémunérations plus élevées.

Malgré tout, le gouvernement se montre optimiste concernant les 60 000 postes à pourvoir. À la rentrée 2013, 43 500 enseignants ont déjà été recrutés. « Un tel effet d’annonce (la promesse numéro 36, NDLR) ne tombe pas dans l’oreille d’un sourd, confiait-on dans l’entourage de Vincent Peillon, alors ministre de l’Education nationale. Le projet motive les étudiants car ils savent qu’il y aura de l’offre. » Ce qui n’était pas le cas sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy. « Cela ne va pas changer le quotidien des professeurs, tempère Marilyne Baumard, chef du service éducation du Monde. Il faut réformer la pédagogie et la relation enseignants-élèves. » Sans doute, mais réformer l’école en profondeur s’avère particulièrement difficile. Depuis dix ans, les ministres de droite, de Luc Ferry à Luc Chatel, s’y sont essayés. En vain. La tâche est tout aussi compliquée pour la gauche. Claude Allègre voulait « dégraisser le mammouth ». Cela qui lui a coûté sa place. « La droite n’a pas besoin du consentement des professeurs pour réformer, poursuit Marilyne Baumard. Mais, pour la gauche, les enseignants constituent la base de son électorat. L’actuel gouvernement est obligé d’y aller à tâtons. »

« Adapter les textes à la réalité du métier »

Les professeurs des classes préparatoires aux grandes écoles (CPGE) ont d’ailleurs apporté la preuve en descendant dans la rue début décembre. Le ministre a voulu s’attaquer au temps de travail des enseignants, fixé par un décret de 1950. Si les représentants du primaire et du secondaire étaient prêts à passer le cap, les protestations des enseignants des CPGE ont eu raison de la volonté du ministre, bloquant ainsi la totalité de la réforme. Au grand dam des syndicats. « Il faut adapter les textes à la réalité du métier. Être enseignant ne se résume pas à faire cours devant une classe, confiait Christian Chevalier, secrétaire général du SE-Unsa. C’est également la préparation de ces cours, la correction des copies, le travail en équipe avec les collègues… » Daniel Robin ne dit pas autre chose : « Pour l’opinion publique, un enseignant fait ses dix-huit heures de cours par semaine et le reste du temps il part à la plage ou au cinéma. Mais les dernières statistiques le montre : en fait, il travaille quarante-deux heures par semaine. »

La réforme dite de la masterisation a contribué à l’effritement du nombre des candidats aux concours. Cette disposition, prise par Xavier Darcos en 2010, a permis d’élever le niveau du recrutement (de bac+3 à bac+5). Mais sans pour autant lui donner un côté professionnel ni la rémunération qui va avec. « Les étudiants se retrouvent à enseigner du jour au lendemain sans conseil. Et ils s’en sont rendus compte », estime Daniel Robin. Marion Fourcade, étudiante en master, s’interroge, elle, sur la nécessité d’un master pour enseigner en maternelle et se plaint du manque de formation pratique.

Moins de cours, plus de stages. Les Espé mettent en avant la formation professionnelle. Photo : Guillaume Le Roux/EPJT

Sous les gouvernements Fillon, l’excellence académique était considérée comme la base du professorat. Une théorie discutable. « Ce qui fait un bon professeur, c’est la passion pour sa discipline, mais surtout l’envie de la partager. Il doit donc acquérir les capacités pour la transmettre », analysait en début d’année un proche de Vincent Peillon. D’où la création des écoles supérieures du professorat et de l’éducation (Espé) censées corriger les défauts des anciens instituts universitaires de formation des maîtres (IUFM). L’accent a été mis sur la professionnalisation de la formation. Dès la première année, 30 à 40 % du temps de travail des étudiants est consacrés à la pédagogie et aux stages (quatre à six semaines). L’année suivante, ils sont lancés dans le grand, devant une classe, mais encadrés par des tuteurs.

Ce changement a visiblement plu aux étudiants. Ils étaient 92 000 à passer le concours lors de la dernière année de mandat de Nicolas Sarkozy. Ils étaient 153 500 fin avril. Preuve que le métier a encore de beaux jours devant lui.

Pour aller plus loin

S’abaisser à être professeur, témoignage d’un enseignant (L’Express.fr)
Les enseignants français particulièrement mal considérés (LeFigaro.fr)

« L’institution scolaire a été malmenée cette décennie »

Pierre Périer, sociologue de l’éducation le constate : le statut de professeur a perdu de son prestige. Les enseignants se retrouvent en première ligne face aux critiques. Les publics attendent plus d’un système qui ne parvient pas à répondre à toutes les exigences. La gestion des élèves devient alors un  enjeu.

 

La baisse de motivation chez les jeunes enseignants est-elle à relier avec la perte de l’aura du métier de professeur ?

Pierre Périer. Il y a une perte de statut social chez les enseignants car l’institution scolaire a été malmenée cette dernière décennie. Les enseignants ne peuvent pas aider tout le monde et régler tous les problèmes. Avec un bac plus facile à obtenir, les professeurs ont le sentiment que le niveau de leurs classes régresse progressivement. Dans les années cinquante, les élèves qui arrivaient jusqu’au bac étaient considérés comme l’élite. Cette élite existe toujours. Elle est présente dans les classes mais elle se perd dans un plus grand nombre d’élèves. Ainsi, les enseignants ont l’impression d’avoir une génération de jeunes désintéressés devant eux. Paradoxalement, les plus « déclinistes » ne travaillent pas dans les établissements les plus difficiles.

Peut-on, pour autant, parler de crise des vocations  ?

P. P. Le terme de vocation est peut-être à écarter ou à nuancer. La passion pour une matière pousse les étudiants à vouloir partager leurs connaissances et ainsi déboucher sur l’enseignement. Une fois devant les élèves, certains , au départ enchantés à l’idée de transmettre leur savoir, se sont vite déçus. Il faut toutefois distinguer la quantité de la qualité des candidats. Les dispositions prises par le gouvernement (la création de 60 000 postes, la réforme des IUFM, NDLR) devraient permettre d’enrayer une pénurie de recrutement particulièrement criante dans les matières scientifiques et linguistiques.

Vincent Peillon a-t-il été dans le bon sens pour redonner l’envie d’enseigner ?

P. P. J’ose espérer que oui. Beaucoup de professeurs se découragent quand ils voient le regard critique que la société leur porte. Il leur est extrêmement difficile de répondre aux exigences qui pèsent sur eux. L’enseignement est devenu plus complexe. Les compétences se sont élargies. Former un enseignant devient un vrai défi. Si cela continue, il sera compliqué de garder des professeurs impliqués jusqu’au bout. Les 60 000 postes proposés par le gouvernement ont eu un effet d’appel sur les candidatures. Il faudra voir si, dans cinq ans, tout le monde aura gardé la même motivation.

Les IUFM sont devenus des Écoles du professorat et de l’éducation (Espé) lors de la rentrée 2013. Ce changement est-il synonyme de meilleure formation des jeunes professeurs ?

P. P. Le métier a bien changé et la question de la formation n’a pas toujours été posée. La relation au savoir n’est plus la même. Les Espé prennent en compte un nouveau rapport à la pédagogie. Ce paramètre n’est pas à négliger. Les enseignants peuvent ainsi mieux gérer les relations avec les élèves adolescents, par exemple. Avec ces Espé, une logique d’alternance entre réalité du terrain et apprentissage de la pédagogie est mise en place. Au final, on voit poindre un enjeu à relever : la formation continue. Il faudra mieux accompagner les jeunes professeurs après leur sortie de l’école.

Des IUFM aux Espé, une transition compliquée

Photo : Guillaume Le Roux/EPJT

« Où sommes-nous ? Dans un IUFM ? Dans une Espé ? Personne ne le sait. Le ministère a juste changé le logo », s’interrogeait, avec un soupçon d’ironie, Laëtitia Roblin, une des 153 étudiants de l’École supérieure du professorat et de l’éducation (Espé) d’Orléans. Laëtitia avait raison. Sur les hautes grilles vertes qui s’élèvent devant cette ancienne école normale d’institutrices, force est de constater qu’est toujours accrochée la pancarte « IUFM ».

Rencontrés à la veille des vacances de Noël, les principaux concernés semblaient préoccupés. Ils étaient les premiers à expérimenter la réforme. « Nous ne savons toujours pas de quoi sera fait le prochain semestre », expliquait Lucy Schechter, étudiante et mère de famille.

Cependant, à la différence des IUFM, les 30 Espé françaises préparent les étudiants aux concours dès la première année de Master. Et grâce à la réforme, Lucy pourra poursuivre ses études sous le statut d’élève fonctionnaire. Si elle réussit le concours, elle sera rémunérée pour les cours qu’elle dispensera. Pour elle, le terrain, ce sera l’an prochain. Béatrice Mairesse, professeur de français à l’Espé d’Orléans, précise : « Le rattachement de la formation des professeurs à l’université a permis une valorisation. Pour ma part, cela ne change rien, j’ai toujours eu cette ambition universitaire. »

Être professeur en 2014

Les chiffres du concours de l’enseignement pour la session 2014 sont encourageants. Ils ont été 153 500 étudiants à tenter leur chance cette année. Zoom sur une profession parfois décriée de l’opinion publique mais dont on méconnaît les difficultés au quotidien.