Sinef Gönül Arslan était coordinatrice de projet, à Istanbul, pour le film franco-turc Mustang, en course pour l’Oscar. Elle a également reçu un prix au festival d’Izmir, pour un court-métrage. Actrice, réalisatrice et productrice a fait de la caméra, son arme pacifique pour mettre en avant ses revendications sociales.

Par Solène Permane

« Le voile intégral, j’ai refusé de le porter pour le film Yanersalen. On m’a contactée pour un rôle, j’ai lu le script et dans une scène, je devais porter l’habit traditionnel de l’Islam. Alors j’ai refusé », raconte Sinef Gönül Arslan. Bien dans ses baskets et son jean retroussé, à 35 ans, elle revêt les costumes d’actrice, réalisatrice et productrice de films, en Turquie. En décembre, elle a reçu une récompense au festival de cinéma d’Izmir pour un court-métrage. Une consécration. Elevée dans une famille musulmane conservatrice, le scénario de sa vie ne la menait pourtant pas au cinéma. « Quand j’avais cinq ans, ma mère m’a inscrite dans une école coranique. On m’a enfilé le hijab, il faisait quarante degrés. J’ai dit à mon père : ‘J’ai chaud et je ne veux plus y retourner’. » Sinef Gönül Arslan n’y remettra jamais les pieds. Ce même déterminisme la conduira à prendre la caméra, bien des années plus tard.

Enfant, elle rêve d’être journaliste, horrifiée par le sort qui leur est réservé dans son pays et qu’elle veut dénoncer. Puis, le décor change. Après le lycée, l’adolescente intègre une faculté de politique. Option propagande. « J’étais envoyée par le groupe marxiste-islamiste Anti-Kapitalist Müslümanlar (Musulmans anticapitalistes, NDLR) dans lequel j’étais membre, raconte-t-elle avec une once de regret. Je devais répandre leurs idées auprès de mes camarades de classe. » Un professeur remarque son petit jeu, lui demande de l’arrêter ou de quitter l’université. Elle reste, car « ce n’avait pas été facile d’y entrer, je ne pouvais pas laisser passer cette chance. »

Un poisson dans « un monde de requins »

Après quelques mois d’études, vient l’entracte. « J’ai fait une pause pour réfléchir sérieusement à ce que je voulais faire. J’ai compris que c’était de travailler dans le cinéma », continue Sinef Gönül Arslan, toujours marquée par le premier film qu’elle a vu sur grand écran. Elle a 6 ans, dans une petite ville du sud de la Turquie, à Iskenderun, où elle grandit. Il n’y a qu’une salle de cinéma, seulement une projection : Spiderman. « J’avais l’impression que l’araignée allait venir sur moi, j’étais terrifiée. Je me cachais sous le siège et mon frère répétait : ’Tu me fais honte !’ » Elle est alors bien loin d’imaginer que quelques années plus tard, elle tisserait sa toile dans le monde du cinéma.

Diplômée en communication et cinéma à l’université de Marmara, désormais, Sinef Gönül Arslan nage dans le grand bain. Un poisson dans « un monde de requins », comme elle l’appelle. Le cinéma turc a fêté ses cent ans l’an dernier et écaille de plus en plus les productions hollywoodiennes puisque les Turcs plébiscitent davantage les réalisations locales. « Mais malgré son développement, c’est un milieu dur, un milieu d’hommes ici, en Turquie », regrette Sinef Gönül Arslan. « A force de côtoyer les équipes masculines, Sinef s’est créée une carapace, commente son collègue Engin. Sa persévérance et son courage ont payé. D’habitude en coulisses, sur les tournages, les femmes sont maquilleuses ou costumières, pas derrière la caméra. »

« Je n’ai jamais supporté la soumission aux hommes »

Cette réalité énerve Sinef Gönül Arslan. L’amélioration des droits de la femme est l’une des revendications sociales qui l’a conduite au cinéma. « J’ai vu des amies d’enfance se marier tour à tour, très jeunes. Pour moi, tout était possible, sauf ça. » Récemment, la jeune femme était coordinatrice de projet pour le film Mustang, une coproduction franco-turque en course pour l’Oscar. C’est l’histoire de cinq sœurs confrontées à la difficulté d’être fille en Turquie. « Une véritable ode à l’émancipation féminine, commente-t-elle. Je n’ai jamais supporté la soumission aux hommes, au travail comme dans ma vie privée. D’ailleurs, mon père m’a toujours traitée comme un petit garçon. »

Le bagage de son passé l’aide à avancer. « Mes grands-parents sont des réfugiés géorgiens qui ont fui le conflit et se sont installés en Turquie, ça m’inspire beaucoup », raconte Sinef Gönül Arslan, qui porte un intérêt majeur pour les minorités. Les conditions de vie difficiles pour les transsexuelles d’Istanbul la conduisent à jouer son premier rôle, dans Teslimiyet, en 2010. Mais un commentaire désobligeant sur un site Internet concernant sa « piètre prestation » la pousse, par la suite, à rester derrière la caméra. Son arme pacifique.

La trentenaire travaille actuellement sur la relecture d’un script, dont le sujet est tabou en Turquie : la guerre civile opposant le gouvernement aux forces kurdes, à l’Est du pays. Quand d’autres réalisateurs ne rêvent que de paillettes hollywoodiennes, Sinef Gönül Arslan, elle, n’est pas prête de quitter ses terres. « On peut faire passer beaucoup de messages à travers les films, et en Turquie, il y en a tellement à faire passer ! » Elle n’aura peut-être pas assez de ses dix prochaines années qu’elle souhaite encore consacrer au cinéma pour dénoncer tout ce qu’elle voudrait. « Mais je ne peux pas continuer comme ça éternellement. Avec mon travail, je vis à cent à l’heure », confie-t-elle.

Ses lunettes de soleil rondes à la John Lennon, qu’elle retire puis remet machinalement, cachent ses yeux marron en amande, cernés de noir. Le cinéma est le seul remède capable d’apaiser son hyperactivité diagnostiquée dans son enfance. Le seul moyen aussi, pour l’instant, par lequel elle livre ses revendications. Le story-board de son avenir n’est pas encore tracé. Mais la passionnée de lecture prendra peut-être la plume lorsqu’elle lâchera la camera. Car face à la Turquie conservatrice d’Erdoğan, qu’elle considère « pleine de problèmes et d’incertitudes », Sinef Gönül Arslan gardera toujours le même objectif : ne pas se voiler la face.

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