Comme pour toute nouvelle mode, les grands groupes d’alimentation développent un marketing malsain autour de la nutrition saine. Cela provoque une véritable méfiance vis-à-vis des industriels. Photo: A. M.

Le « bien manger » est de plus en plus présent sur nos écrans et dans nos assiettes. Une nouvelle mode qui devient, pour certains, une véritable obsession nommée orthorexie. Cette maladie de l’autorégulation alimentaire est encore peu reconnue par les spécialistes. En France, elle toucherait 13 millions de personnes.

Par Apolline MERLE et Nicolas TAVARES

Le « bien manger » est de plus en plus présent sur nos écrans et dans nos assiettes. Une nouvelle mode qui devient, pour certains, une véritable obsession nommée orthorexie. Cette maladie de l’autorégulation alimentaire est encore peu reconnue par les spécialistes. En France, elle toucherait 13 millions de personnes.

Une montagne de verdure occupe près d’un quart de l’imposant réfrigérateur. Au-dessus d’elle, une étagère entière de blancs de dinde sous vide et, en dessous, une conséquente réserve de pots de 1 kilo de fromage blanc 0 %. Le bac à légumes est, quant à lui, plein de pommes. Quelques paquets de surimis et de yaourts 0 % se disputent les places restantes. « Ce midi, j’ai prévu de manger une salade composée et je choisirai un dessert suivant mes ­envies », explique Nicolas, étudiant en lettres, langues et civilisations étrangères (LLCE) à Paris.

Au menu du jour : salade verte, haricots verts, quelques dés de jambon, viande blanche cuite sans graisse dans une poêle spéciale et, enfin, quelques ­lichettes de vinaigre balsamique. Jamais d’huile ni de gras. Il vérifie également la qualité des produits avant l’achat. « Je n’achète pas forcément bio mais je regarde avant tout la qualité. Je veux que ce soit le plus naturel possible, sans gras ni sucres ajoutés. » La qualité est la règle numéro 1, dit-il, mais il consomme de la dinde et du surimi et fait la plupart de ses courses au supermarché. Seuls certains produits, plus spécifiques comme les flocons d’avoine, sont achetés dans des magasins spécialisés.

Le régime alimentaire d’un orthorexique

L’orthorexie, c’est l’obsession de manger sainement plutôt qu’équilibré. Elle peut d’ailleurs entraîner de graves carences. Elle touche 13 millions de personnes en France, dont la plupart ne sont pas conscients de souffrir de ce mal puisqu’ils sont persuadés de manger sain. Pierre, étudiant à Tours, détaille son régime alimentaire. A aucun moment, il n’est question de goût ou de plaisir. Mais la composition est minutieusement étudiée.

Recherche de perfection

Scruter la qualité des aliments, les comparer constamment, entrer dans des rituels de consommation, de préparation voire même de planification, voilà les symptômes de l’orthorexie. Ce terme, a vu le jour en 1997 grâce à un test d’un médecin américain, Steven Bratman, qui permet de détecter l’obsession du « manger sain ». Peu reconnue, celle-ci toucherait 13 millions de Français selon Gérard Apfeldorfer, psychiatre et spécialiste des troubles alimentaires.

Cette maladie fait-elle partie des troubles de comportement alimentaire ? Pierre Déchelotte, directeur d’une unité de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) à Rouen, en est persuadé  : « L’orthorexie est déjà une obsession de la performance, de la perfection. C’est aussi une sorte d’anorexie, en moins grave, mais on a bien un comportement restrictif qui devient obsessionnel. » Sophie ­Julienne, diététicienne au Mans, tempère : « C’est plus un ­comportement sociétal qu’autre chose. »

En revanche, tous s’accordent pour dire que le crédit de l’industrie agroalimentaire s’est considérablement affaibli depuis une vingtaine d’années. Des scandales alimentaires comme ceux de la vache folle, ou plus récemment l’affaire de la viande de cheval dans les lasagnes ont favorisé la méfiance vis-à-vis des industriels. La peur de la maladie, de la pollution ou, dans un tout autre registre, l’obsession de la perte de poids peuvent être à l’origine d’un changement de régime alimentaire.

« C’est surtout difficile à vivre pour les proches »

Pétronille

Même s’il ne se dit pas orthorexique, Nicolas admet que son résultat de 10/10 au test de Bratman parle de lui-même : « J’ai conscience que mon alimentation n’est pas normale mais je ne peux pas revenir en ­arrière. » Il finit sa salade et opte finalement, au dessert, pour un yaourt et deux pommes. À côté du réfrigérateur, sur le plan de travail, un paquet de flocons d’avoine, format 1 kilo, fait face à la ­balance. « Je ne pèse pas tous les aliments, mais je suis obligé de le faire pour le porridge, sinon c’est beaucoup trop lourd », commente-t-il.

Manger au restaurant est impossible pour un orthorexique, car il ne pourra pas contrôler la composition de la nourriture servie. Photo : Akynou/Flickr

Le régime alimentaire d’un orthorexique peut parfois mener à l’exclusion sociale. En plus de plats spécifiques, les heures de repas ne peuvent absolument pas varier d’un jour à l’autre. Les familles sont parfois dans l’incompréhension ou divisées sur la question. « C’est surtout difficile à vivre pour les proches, explique Pétronille, étudiante en deuxième année de droit à Nantes. Ma sœur est en sport étude. Elle contrôle tout ce qu’elle mange et à quelle heure. Un soir de Noël, nous avions rendez-vous à 19 heures. Nous étions en retard. Elle nous a appelé, en crise. Elle devait manger à 19 heures. Pas plus tard. »

“Ils sont dans le déni”

Tous les orthorexiques n’en arrivent pas à ce stade-là mais tous admettent des difficultés au quotidien. « J’ai déjà refusé d’aller à des soirées car j’avais peur de ce que j’allais manger et de perdre le contrôle », admet Nicolas. Un de ses proches confirme même : « Quand on l’invite, il nous dit qu’il a quelque chose de prévu, mais trois semaines plus tard il avoue qu’il avait peur de craquer. »

« La plupart de mes patients atteints d’orthorexie viennent me voir pour des problèmes d’intestins par exemple mais à aucun moment pour cette obsession. Quand je le leur annonce, ils sont dans le déni car ils considèrent leur régime alimentaire tout à fait normal », explique Pierre Déchelotte. La majorité des orthorexiques n’ont, en effet, pas conscience qu’ils sont atteints de cette maladie. Pour eux, cela paraît démesuré puisqu’ils mangent sain et ont une bonne hygiène de vie.

Une maladie qui peine donc à se faire pleinement reconnaître par les personnes atteintes, mais aussi par l’Assurance maladie, qui ne prend pas en charge les soins financièrement. D’ailleurs, Chantal Durand, médecin psychiatre à Tours, considère plus l’orthorexie comme une conduite alimentaire volontaire qu’une maladie et « tous [ses] collègues de [sa] génération pensent la même chose ».

Pour aller plus loin

“Me réaffirmer face à la nourriture”

Ex-mannequin, Camille, entretient un rapport complexe avec l’alimentation. Et pour cause, la jeune femme a vécu plusieurs phases de troubles alimentaires. Elle continue de surveiller de très près le contenu de son assiette.

Le déjeuner quotidien de Camille : Smoothie de légumes et verdure. Photo N. T.

« J’étais à l’anniversaire d’une amie. Tout se passait bien jusqu’au ­moment où j’ai mangé tous les ­gâteaux qu’il y avait sur le buffet sans même y faire attention. Plus tard, dans la soirée, j’ai eu de grosses crampes, je suis restée couchée au sol pendant dix minutes. C’était terrible. » Camille, ancien mannequin, s’est autorisée un écart et son corps l’a punie.

Depuis deux ans, cette jeune Parisienne de 29 ans exerce un contrôle quasi-total sur son alimentation : « J’aime avoir ma routine alimentaire. Le matin, je ne petit-déjeune pas. Le midi, c’est un Smoothie de fruits avec de la verdure. Au goûter, encore des fruits puis le soir, des féculents. » Entre deux gorgées d’eau puisées dans sa petite bouteille toujours à proximité, elle explique : « Je bois 2 litres d’eau par jour. » Lorsqu’elle dévie de ce régime alimentaire, draconien, comme à cette soirée d’anniversaire, elle le regrette : « Je déprime, je me sens mal. Je transpire et je me réveille la nuit. »

Camille a toujours eu une relation particulière avec la nourriture. A 17 ans, à l’aube de sa carrière de mannequin à Paris, une nutritionniste lui conseille vivement de mincir. La jeune femme entame alors un régime. Problème, à 21 ans, elle devient boulimique : « A cause du mannequinat, j’étais carencée, anémiée, je perdais mes cheveux… Cela a duré sept à huit mois. Je pouvais manger jusqu’à 4 000 kilocalories par jour et j’ai perdu 8 kilos au total. »

Un sujet tabou

Deux ans plus tard, elle claque la porte, déçue par « la mentalité insupportable du ­milieu ». Désormais chef de projet au sein d’une entreprise de bâtiment public, elle n’a pas, pour autant, abandonné son régime alimentaire. En partie à cause de son intolérance au gluten et au lactose, mais aussi par choix : « Cela me permet de me réaffirmer positivement face à la nourriture, ce n’est pas un régime. Je le vis très bien », affirme-t-elle.

Pour quelques uns de ses amis et sa famille, le son de cloche est différent. « Le sujet est conflictuel, admet-elle, embarrassée. J’évite d’en parler avec eux. » Patrick, un ami de longue date, ne comprend pas : « Camille pratique un vrai régime. Elle est plus restrictive qu’elle ne le devrait. Elle se prive de ce qu’elle aime, de ce qui lui plaît. Aujourd’hui, quand on se retrouve pour un repas, soit elle mange plus tôt, soit elle se prépare quelque chose. »

Orthorexique ? La végétarienne refuse de voir l’évidence : « Je ne crois pas que je le suis. Je ne me restreins pour rien. Je mange tout simplement ce que j’aime et ce que je pense être bon pour moi. » Céline, une autre de ses proches, ne la contredit pas : « Camille a trouvé son équilibre alimentaire par rapport à son corps et à son esprit. Elle n’est pas malade. Après tout, c’est normal de s’intéresser à ce que l’on mange. »

Des effets positifs

L’ancien mannequin fait du sport quatre fois par semaine. « Par envie et par besoin », précise-t-elle. Au programme, le plus souvent, du body-attack, du gainage et du tennis. « J’ai l’impression d’avoir plus d’énergie depuis deux ans », dit-elle satisfait. Elle jette un œil amusé à You-You, son perroquet de 11 ans qui ne cesse de jacasser et aimerait visiblement ajouter son grain de sel à la discussion.

Les quelques livres empilés sur une étagère parlent aussi : Manger en paix, du ­psychiatre Gérard Apfeldorfer, Les ­Intolérances alimentaires, de Jean-Pierre Willem ou encore Le Système de guérison du régime sans mucus, d’Arnold Ehret. « Le fonctionnement physique de l’homme m’intéresse beaucoup. J’assiste également à des conférences sur le sujet quand je le peux », confesse-t-elle.

Et si la jeune femme avale les livres pour réguler sa routine alimentaire, elle a fait preuve, récemment, d’un comportement ­compulsif : elle n’a pas pu résister à la trilogie romanesque du moment Cinquante nuances de Grey, après avoir vu le film: « J’ai acheté le premier, puis les autres… »

Grande lectrice, Camille aime également beaucoup écrire. Elle nourrit quotidiennement son blog dans lequel elle publie ses critiques cinématographiques, partage sa passion pour la photographie, raconte ses voyages à travers le monde ou encore distille des conseils pour garder la forme. Dernier article en date : « Que faire après des (gros) écarts alimentaires ? »