Quand l’étudiant infirmier souffre à l’hôpital

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Harcèlement, humiliation, exclusion… La majorité des élèves infirmiers affirme avoir subi des violences pendant un stage. Pourtant, peu de moyens sont mis en place pour mettre fin au calvaire de ces étudiants.

 

Par Axel Nadeau

Pendant mon stage je rentrais en pleurs, il m’est arrivé de vomir. » Ainsi témoigne Luc, 21 ans, étudiant infirmier à Corbeil-Essonnes. Lors de sa deuxième année d’étude, il subit des humiliations répétées de la part de son infirmière référente. Il se souvient du jour où elle l’a accusé d’avoir volontairement fermé la perfusion d’un malade. Aujourd’hui encore, il reste  persuadé du contraire : « Ça ne pouvait être qu’elle puisque le patient était quasiment inconscient », affirme-t-il.

Les cas d’humiliations sur les stagiaires sont fréquents dans le monde hospitalier. Aujourd’hui professionnelle, Julia garde de mauvais souvenirs de ses stages, surtout de celui à la clinique Saint-Gatien de Tours. A l’époque, elle s’occupe d’une patiente qui ne peut pas se tenir debout. Elle choisit de lui faire la toilette au lit, contrairement à ce que son infirmière référente lui demande. « Elle m’a dit que j’étais une merde, que je ne valais rien, que je ne serai jamais diplômée », se souvient Julia. Pourtant, un chirurgien de l’hôpital lui assurera qu’elle avait agi comme il fallait.

Des élèves infirmiers ont très mal vécu leurs stages dans certains services de la clinique Saint-Gatien à Tours. Ils s’y sont parfois sentis exclus, dévalorisés, rabaissés. Certains parlent même de violence psychologiques.

Des exemples de violences observés pendant ses stages, Julia n’en manque pas. Les patients eux-mêmes en sont témoins et parfois victimes. Une infirmière qu’elle suit en stage à la clinique Saint-Gatien doit, pour préparer une intervention, épiler la verge d’un patient. Celui-ci a une érection. L’infirmière appuie alors sur la sonnette d’urgence pour inviter son équipe dans la chambre. « Elle se moquait : “Vous avez vu ce que je fais au monsieur”, se souvient Julia. Je suis restée silencieuse, choquée. Le patient, lui, pleurait. »

« L’humanité c’est notre cœur de métier »

Publié en 2017, Omerta à l’hôpital (ed. Michalon) du Dr. Valérie Auslender réunit 130 témoignages d’élèves victimes de maltraitances en milieu hospitalier. On y découvre qu’en 2015, sur un groupe de 3 500 étudiants infirmiers, 7 % affirment avoir pensé à mettre fin à leurs jours sur le lieu de leur stage.

Ces chiffres n’étonnent pas Sébastien Bocquet-Vial, psychologue, en charge des étudiants à l’Institut de formation en soins infirmiers (IFSI) d’Amboise. Il a déjà eu affaire à de nombreux cas de maltraitance sur les stagiaires. « C’est un raz-de-marée assez violent, on vient toucher au propre de l’individu », s’exclame-t-il.

Une formatrice à l’IFSI d’Amboise, qui souhaite rester anonyme, qualifie l’hôpital de « milieu impitoyable ». Elle reconnaît que les situations décrites dans Omerta à l’hôpital sont vécues par tous les professionnels. Mais pour elle, ce contexte de harcèlement est incompatible avec l’essence même de la profession. « L’humanité, c’est notre cœur de métier, s’insurge-t-elle. Qu’une infirmière soit maltraitante envers un stagiaire, ça me révolte ! » C’est cette humanité qui a poussé cette formatrice à devenir infirmière et c’est, selon elle, ce qui forge encore et toujours les vocations. D’ailleurs, à l’IFSI d’Amboise, les inscriptions ne diminuent pas.

Si certains formateurs soutiennent leurs étudiants face à ces violences, d’autres nient la réalité du harcèlement. C’est le cas du formateur référent de Luc. Averti par son élève de ce qu’il subit en stage, il reporte la faute sur Luc et lui reproche un comportement d’adolescent. « L’équipe de L’IFSI va essayer de noyer le poisson, déplore-t-il. Certains étudiants ont été virés pour insubordination car ils crient tout haut ce que tout le monde pense tout bas et l’IFSI considère que nous avons un devoir de réserve. » « Sous prétexte qu’il n’y a pas assez de lieux de stage, on envoie au casse-pipe des étudiants », fulmine la formatrice. C’était le cas d’un établissement dans lequel elle travaillait et qu’elle a quitté.

Même si les maltraitances contre les stagiaires sont connues de l’Institut régional de formation sanitaire et sociale de la Croix-rouges, on continue d’envoyer les étudiants dans les services fautifs. Photo cfasms.

« Les lieux maltraitants sont connus », reconnaît Céline, 22 ans, étudiante à l’Institut de formation Croix-rouge de Tours. Elle s’est déjà « emportée », selon ses propres termes, contre une formatrice qui lui soutenait que l’école ne pouvait pas se permettre de perdre des lieux de stage. Il reste toujours la possibilité d’échanger son stage contre celui d’un autre élève. Mais personne ne veut aller dans un service réputé violent. « On ne peut simplement pas refuser, ajoute Céline, ou alors on loupe notre année. »

Les stagiaires font fusibles

Si ces maltraitances ne peuvent être justifiées, les professionnels concernés cherchent néanmoins à les expliquer. Selon Dominique Gosnet, directeur de l’IFSI d’Amboise, l’hôpital est en pleine mutation. On constate une diminution de la bientraitance liée à une réduction d’effectifs et à la recherche du bénéfice dans les hôpitaux. « Les infirmières sont surbookées, explique le directeur de l’établissement, et il devient difficile d’encadrer les étudiants. » Le personnel infirmier peut avoir tendance à décharger cette pression sur les stagiaires. « Comme ils doivent garder une certaine tenue face au patient, les collègues font fusibles, atteste Sébastien Bocquet-Vial. C’est très facile avec les stagiaires, ils peuvent devenir des larbins. »

Dans les hôpitaux, la réduction des effectifs et la recherche du bénéfice dans les hôpitaux mènent à une hausse de la maltraitance, des patients, mais aussi des travailleurs. Photo Istock

Parfois, lorsque l’élève parvient à se confier aux formateurs, il est déjà trop tard. Nombreux sont ceux qui abandonnent. « Tous les infirmiers ont déjà subi des violences en stage », soutient Tony, ancien de l’IFSI Croix Rouge de Tours. Lui a abandonné sa formation après avoir vécu des expériences trop difficiles. Aujourd’hui il suit un cursus de carrières sociales. « Ces pressions t’obligent à faire des choses qui vont à l’encontre de tes valeurs », explique-t-il. Il garde en mémoire le souvenir d’une infirmière qui chronométrait les toilettes faites aux patients. Si Tony mettait trop de temps, elle disait « c’est zéro » et partait en riant. Difficile de travailler dans ces conditions sans devenir soi-même maltraitant.

David, un de ses camarade de classe, a également abandonné ses études à cause de stages difficiles. « C’est un jeu un peu noir, certains comportements sont pervers », regrette-t-il. Les infirmières lui demandaient de répéter des gestes plusieurs fois sans jamais lui expliquer ce qu’il ne faisait pas correctement. Elles l’observaient simplement et restaient silencieuses. Si David demandait ce qui n’allait pas, elles répondaient : « Démerde-toi. »

Luc souhaitait devenir infirmier depuis l’école primaire. Ses stages l’ont poussé à arrêter sa formation. Puis, alors qu’il était en service civique, il rencontre une équipe de femmes qui lui font croire à nouveau en ses capacités. Aujourd’hui il a commencé sa troisième année. « Si ça se reproduit, je serai capable de dire les choses », assure-t-il. Son stage de début d’année s’est très bien passé. On lui a même certifié qu’il avait beaucoup de potentiel.

Certains prénoms ont été changés à la demande des intéressés.

Axel Nadeau

nadeau.axel@gmail.com
24 ans
Etudiant en année spéciale journalisme à l’EPJT.
Passé par la Ferarock et divers webzines musicaux.
Bientôt en stage chez Society et 37 degrés.
Intéressé par les questions sociétales et culturelles.
Passionné de multimédia, se destine à la presse écrite.