Les jeunes sportifs doivent être sensibilisés à la prévention. Notamment lorsqu’ils participent à des compétitions comme ce Grand Prix d’Hiver Minimes 2014 de judo, à Tours. Photo : Léo Schmitt/EPJT

Avec les beaux jours, on renoue avec les activités sportives de plein air : jogging, football, natation… Mais contrairement à ce que prône la sagesse populaire, se remettre au sport n’est pas toujours bon pour la santé. Pour éviter les risques, de l’entorse douloureuse à l’accident vasculaire mortel, un suivi médical est obligatoire. Mais l’État cherche à alléger le dispositif de prévention trop couteux, et ce contre l’avis des médecins.

Par Jérôme COLLIN et Clémentine VERGNAUD

Avant chaque départ en colonies de vacances, c’est la même course dans les cabinets médicaux. Les salles d’attente se remplissent soudainement. Impossible en effet d’inscrire son enfant au moindre séjour sportif sans un certificat médical dûment estampillé par son médecin. Au terme d’une consultation, celui-ci déclare son patient apte ou non. Et la course recommencera en septembre pour les activités de l’année.

Malgré la corvée qu’il représente pour de nombreuses personnes, cet examen est essentiel si l’on considère le nombre de blessures liées au sport. En effet, en 2010, 9 % des sportifs licenciés ont eu un accident, selon une enquête du ministère des Sports. Soit 1,5 million de personnes. Si l’on prend en compte les sportifs du dimanche, non licenciés, ils étaient même 2,2 millions en 2008 selon une estimation de la Fondation pour la recherche sur les administrations et les politiques publiques (Ifrap). Cela a coûté la bagatelle de 1,3 milliard d’euros à l’Etat.

Mais cet examen incontournable est amené à disparaître dans les prochains mois. Valérie Fourneyron, ancienne ministre des Sports, souhaitait réformer ce « passage obligé et contraignant  ». Elle envisageait d’espacer les visites médicales annuelles et d’intégrer dans le nouvel examen un électrocardiogramme systématique. « La rentabilité sanitaire sera insuffisante », regrette Bruno Sesbouë, membre de la Société française de médecine de l’exercice et du sport (SFMES). Certains de ses collègues sont également sceptiques sur le projet de réforme. C’est le cas de Jean-Loup Hadjadj, médecin du sport et ostéopathe à Tours.

Des doutes sur la pertinence sanitaire de cette réforme donc. Mais aussi sur les réelles motivations de l’État. Luc Duquesnel, président de l’Unof-CSMF (syndicat de généralistes libéraux), ne se fait pas d’illusion sur l’objectif premier des pouvoirs publics : « Réduire les dépenses de santé ».

À l’heure actuelle, même s’il n’est pas inscrit dans les textes officiels, le remboursement des consultations est permis par les médecins. Le but de la réforme : serrer la vis. La suppression du remboursement deviendrait effective. Mais avec l’approfondissement souhaité de l’examen, la facture devrait passer de 23 à 50 euros pour les patients. Entre la tolérance zéro concernant le remboursement et la facture au montant doublé, le budget des familles risque donc d’en prendre un coup. On est très loin de la « promotion du sport pour tous » revendiquée par l’ex-ministre.

Période de vache maigre au ministère des Sports

Le budget serré n’est pas un problème réservé aux familles : le ministère des Sports en fait aussi les frais. « Dans un contexte de réduction des budgets publics, la prévention est un problème de coûts », reconnaît Laurent Villebrun, en charge de la protection du public. Les campagnes de prévention sont les premières touchées, comme celle des 10 réflexes en or. Lancée en mars 2012, elle vise à prévenir les accidents sportifs grâce à une série de conseils : ne pas fumer deux heures avant et après une activité sportive, signaler tout malaise survenu pendant ou après un effort, effectuer un échauffement avant l’activité physique… Près de 50 000 euros ont été investis dans cette opération de communication. Pour un écho limité : très peu de sportifs en ont entendu parler car seules quelques affiches et banderoles ont été proposées aux fédérations.

La natation est l’un des sports les moins traumatiques pour le corps. En effet, évoluer dans l’eau réduit les chocs articulaires. Même en compétition comme ici aux premiers championnats de France Masters 2014 à la piscine Gilbert-Bozon de Tours. Photo : Léo Schmitt/EPJT.

Au ministère des Sports, période de vache maigre oblige, on préfère donc se concentrer sur la promotion du sport bon pour la santé. Les risques liés à l’activité physique sont en bas de la liste des priorités de l’État. Ce qui se ressent dans tout le territoire : « Notre rôle est de faire la promotion du sport plus que prévenir les risques liés à une activité physique et sportive », concède Aurélie Gachon, chargée du sport-santé à la direction régionale des sports (DRJSCS) de la région Centre. Les enseignements sportifs sont aussi touchés car « ils sont actuellement surtout axés sur le sport-santé », constate Marc Levêque, professeur au département Sciences et techniques des activités physiques et sportives (Staps) à Orléans. Ce choix est surtout flagrants quand on observe la répartition budgétaire. Le rapport d’activité de 2011 du Centre national pour le développement du sport (CNDS) et le rapport de la Cour des comptes en janvier 2013 font le même constat : depuis 2006, les crédits budgétaires de la « prévention par le sport et la protection des sportifs » stagnent.

Les fédérations montent au créneau

Face au peu d’intérêt de l’État pour la prévention des risques, les fédérations ont dû s’adapter et prendre le relais. La Fédération française d’athlétisme a mis en place une campagne de communication à travers une vidéo intitulée Le Décathlon de la prévention des blessures. Elle y présente « des modèles d’exercice pour diminuer les blessures les plus récurrentes et les plus graves chez les amateurs », précise Frédéric Depiesse, responsable de la campagne. Seulement 12 000 euros ont été investis, mais la diffusion s’est faite dans toutes les antennes régionales.

De son côté, la Fédération française de football développe depuis cinq ans un programme de formation aux gestes de premiers secours. « Trente-six heures de formation ont été dispensées aux éducateurs des clubs », explique Pierre Rochcongar, président de la commission médicale. L’initiative n’a pas été soutenue par l’Etat. Un problème ? « C’est aussi à nous de nous prendre en charge. » Une conclusion qui semble évidente pour la première fédération de France en nombre de licenciés et forte d’un budget de 201 millions d’euros en 2012 (mais seulement un tiers est alloué au football amateur). Mais qui sera peut-être plus difficile à tirer pour les petites fédérations disposant d’un budget bien plus modeste. Mais la prise en charge par les fédérations d’une partie de la prévention des risques paraît aujourd’hui indispensable, tant les pouvoirs publics choisissent d’ignorer les problèmes. Ce que regrette Bruno Burel, président du Syndicat national des médecins du sport : « l’État fait tout pour la communication. Mais, en réalité, il ne se passe pas grand-chose.

Pour aller plus loin

« Notre système de santé est tourné vers le soin et non la prévention »

L’État se concentre sur les bénéfices du sport pour la santé. Les risques ne sont souvent considérés qu’une fois la blessure survenue. Cela s’explique par la nature de notre système de santé, orienté vers le soin.

Docteur en sciences économiques, Jean-François Nys est directeur de l’Institut d’administration des entreprises (IAE) de Limoges depuis 2010. Il y assure des cours d’économie de la santé et d’économie du vieillissement. depuis 1999, il enseigne l’économie du sport à l’université de Marseille.

L’État incite les Français à pratiquer une activité sportive. Ne fait-il pas trop souvent l’impasse sur la prévention des risques ?

Jean-François Nys. Attention à ne pas confondre activité physique et activité sportive. Le Plan national nutrition-santé préconise de faire cent cinquante minutes d’activité physique par semaine pour lutter contre la sédentarité. Il ne dit pas de pratiquer un loisir dangereux comme le rugby, qui est une activité sportive. Il favorise plutôt l’occupation physique qu’est la marche. Dans ce cas-là, il n’y a pas de risque pour la santé.

La prévention n’intervient-elle pas trop tard, lorsque les blessures sont déjà présentes ?

J-F. N. C’est le problème de notre système de santé. On privilégie les soins. La prévention passe au second plan. Elle est coûteuse et nécessite du temps. Aujourd’hui, elle représente à peine plus de 2 % des dépenses de santé annuelles. Mais même si les médecins font de la prévention, les patients ne sont pas obligés d’appliquer leurs conseils. En économie, c’est la notion d’asymétrie : le médecin ne peut pas savoir ce que son patient va faire de ses conseils. Personnellement, je privilégierais l’éducation aux risques dès le plus jeune âge. Mais on ne sait pas le faire de manière efficace.

Une campagne de prévention comme celle des dix réflexes en or ne bénéficie pas de la même médiatisation qu’une campagne encourageant l’activité physique comme Manger/Bouger. Comment l’expliquer ?

J-F. N. Il y a trop de messages. Tous les jours, il y a énormément de publicités sur toutes les chaînes de radio et de télévision. Une sélection s’opère et nous en mémorisons très peu. La campagne des 10 réflexes en or n’intervient pas au même niveau de la prévention car, malgré les 15 millions de licenciés (tous sports confondus, NDLR), il y a très peu d’accidents. Cette campagne touche donc 100 fois moins de personnes qu’une campagne comme Manger/Bouger. En conséquence, il y a une différence d’échelle entre les différents messages. Un décalage qui fait que l’incitation à pratiquer sera toujours mieux reçue que la prévention relative aux risques.

Aux États-Unis, on considère que 1 dollar investi dans la prévention permet d’économiser 3 dollars dans les dépenses de santé. Si une prévention de qualité était réalisée, l’Etat ne pourrait-il pas diminuer ses dépenses globales en incitant financièrement à la pratique du sport ?

J-F. N. Bien sûr. Une expérimentation strasbourgeoise a d’ailleurs permis aux médecins de prescrire une activité physique et sportive aux patients atteints de pathologies chroniques. Les malades pouvaient effectuer un sport gratuitement dans une salle réservée, avec l’aide d’éducateurs sportifs. Mais dans ce type de projets, il est nécessaire que les médecins soient personnellement convaincus de l’intérêt du sport. Sinon, ils ne pourront pas intervenir en complément de l’incitation financière. Il faut aussi savoir que le manque d’activité sportive n’est pas toujours lié à des problèmes d’argent : en France, on valorise les activités culturelles plutôt que sportives.

Marathon sans blessés, défi relevé

« Demandez vos dossards au bureau », s’époumone un bénévole du marathon de Cernay-la-Ville (Yvelines). À 7 h 30, le gymnase de la commune s’est transformé en vestiaire. Les coureurs s’y échauffent et préparent leurs provisions pour la course. Pour certains, c’est l’occasion de donner leur certificat médical, obligatoire pour pouvoir participer. Marc va courir son premier marathon. Il a consulté son médecin : « C’est rassurant, pour ma femme comme pour moi moi. Il vaut mieux être prudent », explique-t-il tout en nouant ses lacets. Éric refuse, lui, de parler de risques : « Si on craint les accidents, c’est qu’on n’est pas taillé pour cet effort », bougonne-t-il.

Le marathon de Cernay-la-Ville (Yvelines) était le premier de la saison 2014. Le vainqueur de la course s’est illustré en 2 heures et 47 minutes.

L’organisateur de l’évènement, Patrick Bonnot, le reconnaît : il ne se soucie pas vraiment des risques potentiels. C’est la Croix-Rouge qui est censée encadrer les 304 coureurs. Mais les six bénévoles arrivent avec trente minutes de retard. Du coup, ils ne sont placés sur le long du parcours qu’au tout dernier moment, sans véritable réflexion sur la pertinence de leurs emplacements. Deux secouristes vont au Bullion, endroit stratégique du parcours par lequel les coureurs passeront trois fois. Les quatre autres restent benoitement sur la ligne d’arrivée.

Pourtant, leur rôle est d’« aider les sportifs défaillants », explique Luc Furet, chef d’équipe. Le plus souvent, les coureurs ne s’hydratent ou ne s’alimentent pas. Ça se répercute sur leur organisme et certains font des malaises. » Malaise qui n’attendent pas forcément la ligne d’arrivée pour se manifester. C’est long un marathon.

Heureusement, celui-ci se termine sans aucun problème. Pour le responsable de la Croix rouge, c’est une première. D’habitude, il doit toujours intervenir auprès de sportifs à la peine.

Pas d’entorse sur le cross

Ils étaient près de 800 à participer au championnat départemental de cross-country de Château-Renault (Indre-et-Loire), le 12 janvier 2014. Une quinzaine de clubs étaient présents. Onze courses ont émaillé la journée, avec des parcours allant de 1 000 mètres à 9 000 mètres.