Presstalis tousse,

les petits éditeurs s’enrhument

Le premier distributeur de presse en France, Presstalis, est au bord du gouffre. Pour éviter l’effondrement de la filière, un plan de sauvetage a été dévoilé en février dernier. Principaux contributeurs : les éditeurs. Les plus petits d’entre eux sont aussi les premiers touchés par cette crise. Certains ont déjà déposé le bilan, d’autres se battent pour survivre.

Par Ewen Renou

L’aventure fut belle mais de courte durée. Cette phrase résume bien l’histoire de Flair Play, un magazine consacré au rugby. Fin 2016, les créateurs lancent ce bimestriel avec la ferme intention de parler de ce sport autrement, de l’ouvrir à la culture. Un concept audacieux, une prise de risque, à l’image du « French flair », ce style de jeu du XV de France des années quatre-vingt, dont le nom du périodique s’inspire. La petite équipe composée d’une quinzaine de journalistes connaît des débuts encourageants : presque 300 lecteurs s’abonnent en un an. Forts de cette notoriété croissante, les dirigeants cherchent de nouveaux investisseurs pour passer la vitesse supérieure. Mais un imprévu vient gâcher les beaux jours qui s’annoncent. « La crise de Presstalis a précipité notre arrêt. Pour nous, chaque sortie de numéro était une victoire. Après un an d’existence, on était encore fragile. Comme un nouveau-né », résume Sophie Surrullo, rédactrice en chef, encore marquée par cette fin brutale. En effet, en mars 2018, avec les deux autres créateurs de Flair Play, elle décide d’arrêter les frais et de mettre la clé sous la porte. Le numéro 7 sera le dernier. Il est envoyé aux abonnés en version numérique. L’arrêt de ce magazine est une illustration concrète des menaces que fait peser la crise de Presstalis sur les petits éditeurs.

Flair play, victime de la crise Presstalis, ne dépassera pas le 7e numéro.

Presstalis est une messagerie. C’est le premier distributeur de presse dans l’Hexagone. Elle achemine tous les quotidiens nationaux et la moitié des magazines chez les marchands de journaux, soit 75 % du marché. Le reste revient à son unique concurrent, les Messageries lyonnaises de presse (MLP). Les premières indications sur ses difficultés financières commencent à fuiter dans la presse début décembre 2017. Ce n’est pas la première fois que Presstalis – anciennement les Nouvelles Messageries de la presse parisienne (NMPP) – traverse une crise. C’est même plutôt récurrent. La précédente remonte à 2012. Les causes sont multiples : la chute du papier (les ventes des titres de presse grand public baissent en moyenne de 3 % chaque année), la concurrence accrue du numérique et les choix hasardeux des dirigeants précédents.

Presstalis à l’agonie

Pour combler son manque de trésorerie d’environ 37 millions d’euros, la direction de Presstalis décide, dans l’urgence, de geler 25 % de ses paiements aux éditeurs pour les mois de décembre et janvier.

Le jour de l’annonce, le 6 décembre 2017, une partie de ces derniers sont pris au dépourvu. En juin 2017, lors d’une assemblée générale, la direction s’était montrée rassurante. Elle annonçait des résultats à l’équilibre pour la fin de l’année et des bénéfices pour 2018. Loin de la réalité : une perte d’exploitation de 25 millions d’euros sur 2017. « Personnellement, j’ai appris la situation comme tout le monde, dans la presse. J’ai même dû insister auprès de Presstalis pour qu’il m’envoie le mail officiel annonçant la ponction des 25 % », tempête Ivan Gaudé, directeur de publication de Canard PC, un magazine consacré à l’actualité informatique. Lorsque les premières retenues sont effectuées, certaines publications tirent la langue. Surtout les éditeurs indépendants qui ne sont adossés à aucun grand groupe de presse. « Pour notre numéro de décembre-janvier, sur le prix de vente de 6,50 euros on ne récupérait plus que 1 euro », se souvient Sophie Surrullo. La société annonce que ces sommes seront remboursées à partir de fin avril. Les éditeurs ayant un chiffre d’affaires (CA) inférieur à 1 million d’euro sont les premiers à en bénéficier. Mais il est déjà trop tard pour Flair Play. En plus d’acheminer les journaux et les magazines, une messagerie de presse récupère les invendus et redistribue le produit des ventes en kiosque aux éditeurs, déduction faite du montant des diverses prestations qu’elle a fournies. Ce montant est appelé le « barème ». Il s’élève en moyenne à 36 % du prix facial d’un numéro pour les clients de Presstalis. Mais il peut monter jusqu’à 50 % pour certaines parutions, selon un obscur système de calcul. Ce dernier prend notamment en compte le nombre d’invendus, la périodicité du titre ou encore le type de marchands de journaux (aussi appelés diffuseurs) dans lequel la publication est vendue (par exemple, le barème est plus élevé pour un magazine vendu dans un Relay que dans un kiosque).

Présidente-directrice générale de Presstalis depuis décembre 2017, Michèle Benbunan est l’ancienne directrice de la branche Services et opérations d’Hachette Livre. Pour Philippe Kieffer, le risque est qu’elle calque sur la presse des solutions trouvées pour le secteur du livre.

Compte tenu du poids de Presstalis dans le système de distribution de la presse, toute la filière est en danger. Entre décembre et janvier, une partie des éditeurs et Presstalis échangent sur les décisions à prendre pour sortir la société du gouffre. L’État prend aussi part à ces discussions. Un plan de sauvetage, qui s’élève à 140 millions d’euros, est finalement dévoilé fin février. Le Conseil supérieur des messageries de presse (CSMP) – l’organe chargé de réguler la distribution de la presse – dévoile en partie son financement. L’État participe à hauteur de 90 millions d’euros, sous la forme d’un prêt. Pour le rembourser, les éditeurs seront prélevés de 2,25 % de leur CA sur cinq ans. « L’État a posé plusieurs conditions avant de valider sa contribution au plan. Il a insisté sur le fait que les éditeurs qui en ont les moyens soient solidaires et injectent également des liquidités », se souvient Erwan Scoarnec, directeur de projet chez Presstalis depuis janvier. Cette participation, estimée à 50 millions d’euros, est présentée comme une avance des 2,25 %. Les noms de ces éditeurs n’ont pas été communiqués.

La presse indépendante aux abois

La messagerie certifie que tous les éditeurs seront remboursés quand elle aura retrouvé les capacités financières pour le faire. Peut-être en 2019… Michèle Benbunan, la présidente de Presstalis depuis décembre, a affiché l’objectif de revenir à l’équilibre à la fin de cette année-là. « Il est illusoire de croire que l’on sera remboursé un jour. On a fait une croix sur nos 2,25 % », assure Nadia Latreche, en charge de la diffusion du magazine Sciences humaines. « Pour de nombreux éditeurs indépendants, 2,25 % ça représente leur marge », détaille Laurent Laborie, directeur général de Politis.

Mais d’ici 2019, combien de petits éditeurs auront fermé boutique, étouffés par les mesures contraignantes du CSMP ? Philippe Kieffer, journaliste et auteur d’une longue enquête sur les causes de la crise de Presstalis publiée dans Le Un, juge la situation alarmante : « Les personnes que j’ai contactées m’ont indiqué que cette crise provoquera la disparition de plusieurs titres dans les années qui viennent. Des titres à diffusion très modeste et à faible trésorerie. » Les premiers effets sont déjà visibles. Flair Play n’est pas le seul à payer les pots cassés. D’autres publications ont souffert de la retenue de 25 % de leur CA, en décembre et janvier derniers. Pour continuer d’exister, Canard PC a lancé une campagne de financement participatif au début du mois de mars. Alors que l’objectif initial était de 100 000 euros, la rédaction en a déjà récolté 210 000. « Le crowdfunding nous a permis de rembourser la perte des 25 % de CA, qu’on estime entre 25 000 et 30 000 euros, d’amortir le coût des 2,25 % sur cinq ans, qui sont de l’ordre de 100 000 euros, et de financer le passage en mensuel », détaille Ivan Gaudé. Ce changement de périodicité – jusqu’ici Canard PC était bimensuel – est la condition sine qua non à la survie du magazine. « Avec deux publications par semaine, on perdait beaucoup d’argent dans les frais de distribution qui sont très onéreux. On était aussi vulnérable aux évolutions de ce marché, développe-t-il. Le rythme mensuel, donc moins de parutions, va nous permettre de réaliser plus de marge sur chaque numéro. »

De son côté, Éric Fottorino, directeur de la publication du Un, a incité ses lecteurs à s’abonner. Une manière de s’assurer une trésorerie stable et d’être moins dépendant de la vente en kiosque qui représente 50 % du CA de cet hebdomadaire. « Je trouve ce choix peu pertinent. Car si tous les éditeurs favorisent les abonnements, les diffuseurs n’auront plus rien à vendre. C’est la faillite assurée pour eux et donc pour les messageries », nuance Claire Dupont Sorlot, trésorière du Syndicat de l’association des éditeurs de presse (SAEP) et directrice de publication de plusieurs titres. Cependant, une majorité des éditeurs reste attachée au kiosque. Il leur permet d’être visibles auprès des consommateurs. C’est souvent aussi par ce biais que leurs titres se sont fait connaître, la loi Bichet garantissant une certaine pluralité de titres sur les étals. Cette loi, en vigueur depuis 1947, encadre la distribution de la presse en France. Elle dispose que « toutes les publications [sont] libres de se diffuser elles-mêmes, mais que si elles [recourent] à des services collectifs, ceux-ci [doivent] avoir un statut coopératif », peut-on lire dans *La Presse française, de Pierre Albert et Nathalie Sonnac. Presstalis est détenue par deux coopératives : celle des magazines (CDM) en possède 75 % et le reste revient à celle des quotidiens (CDQ). Tout éditeur qui souhaite que sa publication soit diffusée par cette messagerie doit faire partie de l’une de ces deux coopératives. Les éditeurs sont donc à la fois actionnaires et clients de Presstalis.

Eric Fottorino, dans une video adressée à ses lecteurs, explique le fonctionnement de Presstalis et ce qu’il en coûte à son hebdomadaire, Le 1

Comme dans tout système coopératif, les coûts de distribution sont répartis avec un taux identique pour tous les clients de Presstalis. Acheminer les quotidiens nationaux et récupérer les invendus – en moyenne de 50 % pour cette société – requiert une logistique conséquente et génère des dépenses importantes. Certains petits éditeurs ont le sentiment de payer plein pot la distribution de ces journaux qui ne représentent qu’une vingtaine de titres. Un sentiment d’injustice renforcé depuis 2012. Déjà en crise cette année-là, Presstalis se plaint d’assumer seul la lourde charge de la diffusion des quotidiens et demande plus de solidarité de la part de tous les éditeurs. Le CSMP valide alors la mise en place d’un coût de péréquation, qui s’élève à 1,3 % des ventes en kiosque. Ce taux est aussi prélevé chez les adhérents des MLP qui ne distribuent pourtant aucun quotidien. « Un groupe comme le nôtre, avec des ressources financières moyennes donne environ 10 000 euros par mois à Patrick Drahi, Matthieu Pigasse et Serge Dassault (respectivement propriétaires de Libération, du Monde et du Figaro, NDLR) afin qu’ils distribuent leur journal. C’est un non-sens », s’offusque Éric Karnbauer, directeur général de So Press (Society, So Foot…).

« Les membres du conseil d’administration de la CDM étaient au courant de la santé alarmante de Presstalis, mais ils n’ont pas averti les autres actionnaires »

Claire Dupont Sorlot

En février dernier, un collectif de sept éditeurs indépendants publie une tribune collective pour faire entendre leur voix. « L’une de nos revendications est que les coûts portés par chaque éditeur soient calculés au plus près des prix réels. Certains magazines inondent les points de vente avec des centaines d’exemplaires, pour avoir une présence physique plus conséquente. Ils acceptent de payer de forts coûts d’invendus pour cela. Mais ces coûts sont répartis sur tous les éditeurs », renchérit Nadia Latreche, de Sciences humaines. Jean-François Dortier, le directeur de la publication de ce mensuel est l’un des signataires. Franck Annese (So Presse), Camille Dorival (Alternatives économiques), Éric Fottorino (Le Un), Fabrice Gerschel (Philosophie magazine), Laurent Laborie (Politis) et Thierry Mandon (Ebdo) sont les autres signataires. Aucun n’est membre du conseil d’administration de la CDM ou du CSMP, accaparés par les patrons des grands groupes de presse. Ils demandent, entre autres, plus de transparence sur la situation financière de Presstalis, une concurrence accrue entre les différentes messageries et la convocation d’états généraux de la distribution de la presse. D’autres éditeurs (cinq en tout dont Ivan Gaudé et Claire Dupont Sorlot) vont plus loin et portent l’affaire devant la justice. Ils ont porté plainte contre la coopérative des magazines devant le tribunal pénal pour faux bilan. « Les membres du conseil d’administration de la CDM étaient au courant de la santé alarmante de Presstalis, mais ils n’ont pas averti les autres actionnaires », déplore Claire Dupont Sorlot. De son côté, le syndicat SAEP a déposé un recours devant la cour d’appel contre l’Autorité de régulation de la distribution de la presse (ARDP), pour contester la validation des mesures dévoilées par le CSMP.

La loi Bichet, permet aux éditeurs de choisir les points de vente dans lesquels ils souhaitent être distribués. Mais depuis son instauration, le nombre de titres de presse, notamment les magazines, s’est fortement accentué.

Vers une réforme de la loi Bichet

Ces mesures paraissent dérisoires à la vue de l’ampleur de la crise. Le journaliste Philippe Kieffer prédit une rechute de Presstalis « avant cinq ans » si aucune réforme d’envergure du marché de la distribution de la presse ne voit le jour rapidement. Le gouvernement en est conscient. Françoise Nyssen, la ministre de la Culture, souhaite revoir en profondeur la loi Bichet. Pour le moment, aucune piste n’a été dévoilée. Mais Ivan Gaudé est inquiet : « Françoise Nyssen et Michèle Benbunan viennent toutes les deux de l’industrie du livre. Le risque est qu’elles s’inspirent de ce qui se fait dans ce secteur pour le calquer à la presse. Mais ce sont deux choses très différentes. Pour le livre, les gros éditeurs tiennent les circuits de distribution et font de la place aux petits que s’ils en ont envie. Alors que dans la presse, la loi Bichet permet à toutes les publications d’être diffusées. »

Un autre aspect de cette loi est en ce moment discuté dans des groupes de réflexion, mis en place par Presstalis, auxquels participent les éditeurs. Il s’agit des règles qui fixent les contours de « l’assortiment ». Ce terme technique renvoie à la composition des rayons chez les marchands de journaux. La loi Bichet, permet à tous les éditeurs de choisir les points de vente dans lesquels ils souhaitent être distribués. En 1947, l’objectif était d’assurer le pluralisme de la presse. Avec la multiplication des titres, cette mesure ne semble plus adaptée aujourd’hui. « Je me retrouve avec un kiosque rempli de publications que je ne vends jamais », s’agace Samir Lebcher, kiosquier parisien. « L’une des solutions est de donner une plus grande liberté de choix aux diffuseurs, pour ne pas se retrouver dans ce genre de situation », avance Erwan Scoarnec de Presstalis. Mais quels titres garder ? Selon quels critères ? Le risque est que seules les publications les plus rentables et au nombre de tirages le plus important soient mises en vente. Cette situation pourrait sonner la fin des petits éditeurs. Le pluralisme de la presse serait alors en danger de mort.

Les conditions de vie des kiosquiers tels que Samir Lebcher sont difficiles. En cause notamment, la vétusté des kiosques et le nombre de titres qu’ils doivent prendre en charge, parfois pour rien.

Une chose est sûre, la réforme de la distribution promet d’être périlleuse. La baisse constante de la vente de journaux n’annonce pas des lendemains qui chantent. « C’est toujours plus compliqué de redresser une situation sur un marché où les produits ne se vendent pas que l’inverse », analyse froidement Philippe Kieffer. La balle est donc dans le camp des lecteurs. « Aux kiosques citoyens ! », comme titrait Le 1 en avril dernier, dans un numéro consacré à la crise de Presstalis.

« La loi Bichet est une mauvaise loi »

Dans quelques années, aurez-vous encore le plaisir d’acheter votre canard favori chez le marchand de journaux ? Pour Patrick Eveno, la réponse est non. L’historien des médias dresse un tableau noir de l’avenir de la distribution de la presse en France.

 

Photo : Clara Gaillot/EPJT

Dans quel contexte a été votée la loi Bichet ? Patrick Eveno. En 1947, deux ans après la Libération, le secteur médiatique était en pleine transformation. Deux possibilités s’offraient aux dirigeants politiques pour réformer le système de distribution de la presse, alors essentiellement détenu par les messageries Hachette : la nationalisation ou la privatisation, comme cela existe partout dans le monde. Dans l’urgence, les parlementaires et le gouvernement n’ont pas voulu trancher. Ils ont imaginé un système coopératif, un système bâtard, à mi-chemin entre les deux. Cela a bien fonctionné tant que la presse était en expansion, que les titres et les volumes augmentaient.

Mais à partir des années soixante-dix, la presse quotidienne nationale a commencé à décliner. Ce fonctionnement est devenu surdimensionné. La crise des Nouvelles messageries de la presse parisienne (NMPP) s’est amplifiée dans les années quatre-vingt-dix, avec les premières difficultés rencontrées par les magazines. L’un des objectifs de la loi Bichet est de garantir une égalité entre tous les éditeurs. Cet engagement est-il encore respecté ? P. E. Cela dépend du sens que l’on donne au terme « égalité ». L’une des intentions premières était de faire en sorte que tous les éditeurs qui le souhaitaient puissent distribuer librement leurs journaux dans tous les points de vente. Cet aspect a été respecté. C’est le principe politique. Maintenant, il y a la réalité économique. C’est évident qu’un journal qui tire à 100 000 exemplaires a une plus grande capacité de diffusion qu’un journal qui tire à 10 000 exemplaires. Quand on comptait 40 000 points de vente, celui qui tirait à 10 000 ne pouvait pas tous les approvisionner. Par définition, le principe d’égalité a été rompu. Encore aujourd’hui, un journal comme La Croix, qui réalise 8 000 ventes au numéro est distribué dans moins d’un quart des points de vente. Si les dirigeants de ce quotidien le souhaitaient, ils pourraient augmenter leur tirage pour fournir plus d’exemplaires. Mais cela ne servirait à rien, ils ne seraient pas vendus. On aurait des tirages, du transport et des invendus supplémentaires. Donc des coûts qui augmenteraient. La réalité économique et l’objectif politique ne sont pas toujours compatibles. Pourquoi les NMPP, puis Presstalis depuis 2009, ont-elles été si souvent en crise ? P. E. Le problème de fond réside dans la loi Bichet, une mauvaise loi. Mais qui correspond aux schémas politiques de l’époque. Dans les textes, il est écrit que la gestion d’une messagerie revient à un opérateur privé. En réalité, les décisionnaires sont les coopératives de journaux [il en existe deux aujourd’hui : celle des quotidiens et celle des magazines. Jusqu’en 2011, on comptait cinq coopératives différentes, NDLR]. Or ces dernières éprouvent beaucoup de difficultés à prendre des décisions car, en leur sein, les coopérateurs sont concurrents entre eux et ont des intérêts différents. Par exemple, dans celle des quotidiens, on trouve Le Monde, Le Figaro, Libération, etc. Lors des assemblées générales, chacun essaie de tirer l’avantage de son côté. Pareil pour la coopérative de magazines. C’est une bisbille permanente. Une autre explication : les NMPP ont été obligées de reprendre les ouvriers du livre. Ceux-ci étaient employés par les Messageries françaises de la presse, l’organe chargé de distribuer les journaux avant 1947. Les ouvriers du livre étaient très politisés. Une grande partie était encartée au Syndicat général du livre et de la communication écrite CGT. Ils touchaient un salaire beaucoup plus élevé que les autres manutentionnaires. Cela a pesé sur le coût de distribution pendant très longtemps et contribué au fait que l’acheminement de la presse en France coûte beaucoup plus cher que dans les autres pays européens.

« Le système aurait dû être réformé il y a trente ans. Aujourd’hui, il est trop tard »

Pourquoi la crise de Presstalis, survenue fin 2017, paraît plus préoccupante que les précédentes ? P. E. L’ampleur de la crise est plus importante car le nombre de points de vente est en chute libre [36 000 en 1991, contre seulement 23 450 aujourd’hui, NDLR]. Cette baisse coïncide avec un changement de politique de certains éditeurs. Depuis une vingtaine d’années, ils ont incité leurs lecteurs à s’abonner afin de sauvegarder leur rentabilité économique. L’abonnement passe par une entreprise de portage ou par la poste, mais pas par les messageries de presse. Le nombre de journaux distribués a ainsi diminué. Cette baisse n’est pas prête de s’estomper. Le fait qu’un nombre croissant de lecteurs se tourne vers le numérique pour s’informer est un autre facteur d’explication. L’ensemble du réseau de distribution est en train de se rétrécir à grande vitesse. Le système aurait dû être réformé il y a trente ans. Aujourd’hui, il est trop tard. L’État rajoute de l’argent et octroie des prêts sans arrêt mais ce sont des choix palliatifs. À votre avis, comment faut-il réformer la distribution de la presse pour aboutir à un système plus pérenne ? P. E. C’est trop tard. Il n’y a plus rien à faire. Il faut laisser crever la bête. Et si on laisse crever la bête, que se passera-t-il après ? P. E. Il n’y aurait plus de journaux dans les kiosques. Je suis historien et de ce que j’ai pu étudier, quand on ne prend pas la bonne décision au bon moment, trente ans après il est trop tard. Il fallait prendre des décisions dans les années quatre-vingt-dix. L’État et les éditeurs vont continuer à investir à fonds perdus, jusqu’au moment où plus personne ne pourra soutenir le système.

Les dépositaires de la presse

Ils jouent un rôle primordial dans la distribution de la presse. Les dépositaires approvisionnent tous les points de vente. Reportage dans les locaux de Presse portage à Tours.

L’agitation qui règne dans ce hangar tranche avec le calme plat des rues tourangelles. À l’intérieur, une dizaine d’hommes et une femme s’affairent. Le bruit du transpalette et des cercleuses (outil permettant d’entourer un colis d’une tige plastique) interrompt régulièrement le son de la radio. Un détail interpelle : l’horloge, juchée à 3 mètres de haut, indique 4 heures du matin. C’est depuis ce dépôt, situé derrière les locaux de La Nouvelle République du Centre-Ouest de Tours, que les journaux et les magazines sont réceptionnés puis acheminés vers tous les points de vente d’Indre-et-Loire (37). Chaque jour, entre 15 000 et 9 000 imprimés passent entre les mains des employés de Presse portage. Ils jouent un rôle essentiel dans le système de distribution, dont ils occupent le niveau 2 : celui des dépositaires (également appelés « grossistes »). Le premier est celui des messageries de presse, comme Presstalis ou les Messageries lyonnaises de presse (MLP). Le dernier correspond aux diffuseurs (les marchands de journaux). Dès 1 h 30 du matin, les premiers camions, remplis de journaux et de magazines, arrivent au dépôt en provenance de Nantes (44), du Mans (72) et de Tremblay-en-France (95). La plupart de ces publications sortent directement de l’imprimerie. « Les horaires sont très variables. Les rédactions donnent le tempo. Si L’Équipe boucle son journal à 23 heures au lieu de 20 heures, à cause d’un match de foot, on sera livré plus tard, explique Johnny Chiquet, salarié de Presse portage. Surtout que c’est le journal dont on reçoit le plus d’exemplaires avec Aujourd’hui en France et Le Canard enchaîné, environ 2 200 par jour. » Cela fait trois ans que cette entreprise distribue quotidiens nationaux et magazines. Auparavant, elle s’occupait exclusivement d’acheminer La Nouvelle République dans les points de vente et aux abonnés. Presse portage a repris l’activité de la Société d’agence et de diffusion (SAD), filiale de Presstalis, qui a décidé de fermer l’entrepôt de Saint-Pierre-des-Corps (37) en mars 2015 pour faire des économies. Aujourd’hui, le centre de distribution est divisé en deux : d’un côté, la préparation des commandes pour le portage, de l’autre celle pour les diffuseurs.

Un employé de Presse portage prépare la livraison des diffuseurs en remplissant une souche. Photo Ewen Renou/EPJT

Dans cette partie de l’entrepôt, le déchargement des camions est terminé. La mise en case commence. Elle va durer environ une heure et demie. Elle s’effectue sur ce que l’on appelle une « souche ». Une sorte de grande étagère où un opérateur répartit les publications dans des casiers, chaque casier correspondant à un diffuseur. Tout est informatisé, le nombre de journaux qui doivent être livrés chez chaque marchand s’inscrit sur la case. L’employé n’a plus qu’à remplir celle-ci en fonction de ce nombre. Au total, cinq souches sont dispatchées dans l’entrepôt. On comptabilise soixante clients par souche.

Christophe Chabot livre un point de vente situé rue Nationale, dans le centre de Tours. Photo Ewen Renou/EPJT

Comme toute la filière de distribution, les grossistes sont dépendants des rythmes de parution. « En début de mois, la diffusion des mensuels augmente notre charge de travail », précise Stéphane Rochoux, le responsable du dépôt. En plus de celui-ci, Presse portage compte cinq salariés. Pour effectuer les quinze tournées quotidiennes, desservant entre quatre cents et cinq cents diffuseurs, l’entreprise fait appel à une dizaine de travailleurs indépendants. Une fois la préparation des commandes terminée, chaque chauffeur – qui a aussi participé à la mise en case – charge les livraisons dans sa camionnette. Les premières tournées partent vers 4 h 15.

Aujourd’hui, Christophe Chabot, s’occupe de la 84. Elle dessert le centre et le nord de Tours, Saint-Pierre-des-Corps, Parçay-Meslay et Vouvray. En ce lendemain d’Ascension et avec les vacances scolaires, seulement dix-sept diffuseurs sont à livrer, contre vingt-deux habituellement. Le jour se lève timidement. À chaque point de vente, la camionnette s’arrête. Christophe Chabot sort du véhicule, s’empare d’une pile de publications dans le coffre pour la déposer au seuil d’un tabac-presse, d’un boulanger, d’un magasin de produits bios, ou d’une supérette. Les mêmes actions sont effectuées dans le sens inverse pour récupérer les invendus. Ensuite, il note le nombre de paquets qu’il a livrés et repris. La mécanique est bien huilée, les gestes sont précis et efficaces. « Avant de travailler pour Presse portage, je n’imaginais pas toutes les étapes qui se cachent derrière l’achat d’un journal en kiosque », se souvient-il. Cela fait douze ans qu’il officie comme livreur. Au début, il bouclait cette tournée en trois heures et quinze minutes, soit quarante-cinq minutes de plus qu’aujourd’hui. « Je ne suis pas de Tours donc, même avec la feuille de route, c’était difficile pour me repérer », reconnaît-il. Le coffre de l’utilitaire se vide au fur et à mesure que les clients sont livrés. À partir de 6 h 15, les chauffeurs reviennent au dépôt au compte-gouttes. Une dernière mission les attend avant de terminer leur journée : décharger les invendus. Demain, le même processus recommencera.

Ewen Renou

@EwenRenou
21 ans.
Étudiant en année spéciale de journalisme.
Passé par Le Petit Vendômois et Radio Campus Lille.
Mordu de ballon ovale depuis le plus jeune âge.
Se destine au journalisme sportif en presse écrite.