A 22 ans, Marina est une jeune transsexuelle épanouie. Mais, des limites du système public espagnol aux préjugés sur son homosexualité, son parcours a été semé d’embûches.

Par Clément Laré

Marina est à la tête de l’association étudiante Sin Vergüenza (sans honte). L’intitulé semble lui convenir. Car de la honte, Marina n’en a plus. Jeune transsexuelle, elle raconte désormais son histoire sans omettre de détails, même les plus difficiles. Sa voix est posée et elle se laisse aller, dans de longues tirades, de digressions en digressions. Ses yeux, cachés derrière d’épaisses lunettes violettes, fixent leur interlocuteur sans chercher à se baisser. « Aussi loin que remonte mes souvenirs, j’ai toujours su que j’étais une fille », confie-t-elle avec un sourire. Mais le comprendre fut un long chemin.

A 7 ans, la révélation

Ses cheveux bleus lui donnent des airs d’héroïne de manga. Ses vêtements noirs et ses multiples bracelets lui confèrent un coté mi-punk, mi-geek. Les jeux vidéos sont une des ses plus grandes passions. Ils ont même, pour elle, un rôle majeur. C’est en jouant à Pokémon, à l’âge de 7 ans que Marina eut un déclic. « On m’a demandé, pour créer mon personnage, si j’étais un garçon ou une fille. J’ai spontanément cliqué sur fille. Quand j’ai réalisé ce qui venait de se passer, ce fut un choc. »

Marina est alors trop jeune pour comprendre la situation et s’affirmer comme transsexuelle. L’enfance est dure et solitaire. A l’école, elle est la cible des moqueries. « Rien à voir avec mon genre, explique-t-elle. J’étais simplement geek et timide : la cible parfaite. » Elle s’isole petit à petit, se réfugie dans les jeux vidéos et se replie sur les doutes et les interrogations qu’engendre ne pas être « née dans le bon corps ». Jusqu’à la conduire à la tentative de suicide.

Vers l’acceptation

Marina se revoit encore sur le haut du toit, prête à sauter. Elle se revoit aussi s’arrêter en pensant à sa petite sœur, de 2 ans à l’époque. Un geste dans lequel elle ne voit aucune bravoure. « Etre brave aurait été de sauter, aller jusqu’au bout, répond-elle aussi sûre d’elle que du caractère subversif de ses paroles. Ce fut toutefois la meilleure des décisions. »

Elle décide alors de retourner à sa vie quotidienne et de se concentrer sur le lycée pour pouvoir partir à l’université. C’est là que sa vie prend un autre tournant : elle rencontre des amis et aussi l’amour. Marina tombe amoureuse d’une jeune fille. « Elle était belle et si douce, c’était parfait. » Pourtant, lorsqu’elle en vient aux relations sexuelles, elle comprend que quelque chose ne va pas. « C’était comme manger des spaghettis natures, confie-t-elle non sans humour. C’est bon, mais ce n’est pas comme ça qu’on voudrait manger ses spaghettis. »

« Aujourd’hui, on me dit encore : “Mais si tu aimes les filles, pourquoi as-tu voulu changer de sexe ?” Les gens ne comprennent pas la différence entre genre et orientation sexuelle. »

Alors qu’elle erre sur Internet de vidéo en vidéo, Marina tombe sur celle d’une transsexuelle ayant documenté toute sa transition. C’est un choc. « Je n’avais jamais vu une représentation aussi positive de la transsexualité. J’avais enfin compris que c’était possible, que ça pouvait marcher pour moi aussi. »

Moment décisif, elle comprend qui elle est vraiment et ce qui ne va pas dans sa relation : Marina est une femme et elle est aussi lesbienne. « Aujourd’hui on me dit encore : « Mais si tu aimes les filles, pourquoi as-tu voulu changer de sexe ? » Les gens ne comprennent pas la différence entre genre et orientation sexuelle. » Au sein même de la communauté trans, la situation engendre doutes et critiques. Qu’importe pour Marina qui est fière de s’être trouvée.

Du système public au privé

À 19 ans, elle décide de sortir du placard, plus sûre d’elle même que jamais. Elle parle à ses parents et à sa petite amie. Entre larmes et soulagement, les premiers instants sont ceux du soutien. Si certains disent ne pas comprendre, ils l’acceptent tous, dans un premier temps. « Ma mère a toutefois voulu que je consulte un psychologue de son choix avant d’entamer les traitements. Chaque session était une peine. Il ne comprenait pas que je sois trans et lesbienne. »

Plus les jours passent, plus l’idée d’attendre lui semble impossible. Elle se tourne alors vers l’une des deux cliniques publiques de Catalogne pour commencer, en secret, un traitement hormonal. En Espagne, la sécurité sociale prend en charge une partie des traitements. Quant aux services publiques offerts, ils dépendent des différentes communautés autonomes (les dix-sept régions composant l’Espagne), créant de nombreuses inégalités entre les régions (voir ci-dessous).

« Ma mère est jésuite et très croyante. Avant d’accepter, elle a observé une semaine de méditation. Elle a fini par dire oui. »

« J’avais accès aux hormones, en grande partie remboursées (90%), j’étais ravie. C’est lorsque, un an après, j’ai voulu subir l’opération que cela s’est compliqué. » Remplissant tous les critères, elle décide d’en faire la demande. Mais très coûteuses, très peu sont réalisées chaque année par les institutions publiques, allongeant chaque fois une gigantesque liste d’attente. « Quand j’ai su qu’ils étaient 180 avant moi, j’ai tout de suite compris que je ne pourrai pas attendre. » Une seule solution semble envisageable : les cliniques privées.

« Nous avons eu notre fin heureuse »

« L’argent peut tout acheter, admet Marina. Il suffit de le trouver. » Ne pouvant supporter l’idée de patienter des années, elle décide de demander à sa mère de payer sa chirurgie. Mais entretemps, la situation entre elles s’est dégradée. Selon les dires de sa mère, Marina a décidé de quitter la maison. Selon Marina, sa mère l’a jetée dehors. Mais quand sa fille revient vers elle, les deux décident de s’écouter.

« Ma mère est jésuite et très croyante. Avant d’accepter, elle a observé une semaine de méditation. Et elle a fini par dire oui. » En juin 2015, Marina subit son opération de changement de sexe, quelques jours après son anniversaire. « J’ai eu un vagin comme cadeau, admet-elle en souriant. Le plus beau qu’on ne m’a jamais offert ! »

Les relations avec sa mère s’arrangent, au point qu’elle vit de nouveau avec elle. « Elle a fini par m’accepter, malgré tout les a priori qu’elle pouvait avoir. Nous avons notre fin heureuse. C’est la preuve que tout le monde peut comprendre et finir par évoluer. »

Le monde associatif

Changer les mentalités, Marina y croit. Elle voit d’ailleurs la société espagnole évoluer. « Je vis à Barcelone, une ville très ouverte. Nous ne sommes pas le pays très croyant que les gens imaginent. »

Pour ajouter sa pierre à l’édifice, elle a pris la tête de l’association LGBT étudiante de la faculté de Barcelone. Tous les vendredis les membres se retrouvent pour débattre et échanger. Pour la journée de dépathologisation de la transsexualité, Marina est en charge du débat. Assise en haut de l’estrade, elle partage son expérience avec les autres. Un témoignage qui sonne vrai et qui déclenche de nombreuses questions dans la salle.

Aujourd’hui, Marina se donne corps et âme pour l’association. Quant à son futur, elle hésite encore : « Je ne sais pas encore si je sortirai du placard comme transsexuelle. C’est pour cela que je le fais à l’université. Je veux faire profiter de mon expérience pour aider à créer un environnement plus tolérant. » Un environnement où la honte n’a pas sa place.

La législation espagnole pour les trans, entre avancées et inégalités

En terme de droits pour les personnes transgenres, l’Espagne est en tête de fil en Europe. Depuis 1997 il est légalement possible de changer de genre. Et depuis 2007, grâce à la loi 3/2007 elle rejoint le groupe des quelques pays européens qui autorisent le changement légal du genre sans passer au préalable par une stérilisation.

Si cette loi s’applique à toute l’Espagne, de nombreuses autres législations sont spécifiques aux différentes communautés autonomes qui composent le pays. « Les lois nationales diffèrent des lois régionales. Les lois régionales peuvent être passées dans les communautés sur des questions sociales et de protections des résidents », explique Pablo Nuevo Lopez, professeur de droit.

Une situation qui crée de nombreuses inégalités selon un article de la revue scientifique de la Société espagnole de santé publique et d’administration sanitaire : « Les objectifs fondamentaux du Système national de santé espagnol sont l’universalité, la gratuité des prestations et la qualité et l’équité des soins. Cela contraste avec la réalité des transsexuels en Espagne, un problème qu’exacerbe les différences d’attention sanitaire portée par les communautés. »

Inspirées par la « Loi intégrale de transsexualité » Andalouse, la plus progressiste des lois régionales, de plus en plus d’associations veulent porter le combat pour la faire appliquer au niveau national. Une mesure qui ferait rentrer l’Espagne dans l’histoire de l’Europe.

La formation reste une partie importante pour que la loi soit efficace. Comme l’explique Marina Sauca : « Pouvoir consulter n’importe quel médecin, cela veut aussi dire tomber parfois sur des gens qui ne savent pas répondre à ces besoins spécifiques. Dans l’absolu, la loi est une avancée, mais il faut s’assurer que tout le monde reçoive la bonne formation. »