Chaque soir, dans les magasins Auchan, le tri des fruits et légumes dure pendant près d’une heure. Des fiches descriptives détaillent les exigences esthétique attendues. Photo : Ralitsa Dimitrova/EPJT

Boudés par tout le monde à cause de leur aspect, les fruits et légumes moches sont pourtant aussi bons que les autres. Les jeter, c’est gaspiller. Ils devraient bénéficier d’une seconde chance mais les nombreux échelons de tri freinent leur commercialisation. Quand les clients ou les grandes surfaces n’en veulent pas, difficile de les écouler.

Par Tim BUISSON et Ralisa DIMITROVA

Une pomme rouge souriante et édentée dessinée sur fond blanc. Le discret logo des « gueules cassées » peine à se faire une place sur les étals du Monoprix de la rue Nationale, à Tours. Comme dans tous les magasins partenaires, le logo est là pour que le chaland achète des fruits et des légumes à l’aspect disgracieux. Une façon de lutter contre le gaspillage alimentaire. Les résultats sont mitigés. « Malgré des essais réguliers, ils ont du mal à trouver preneur. Pourtant, sur les pommes, on applique une baisse de 1 euro au kilo », commente Frederick, le responsable du rayon.

L’Union européenne a fait de 2014 l’année de la lutte contre le gaspillage alimentaire. Les grandes surfaces ont donc été encouragées à trouver des alternatives au gâchis, comme l’illustre l’initiative des « gueules cassées », mise en place à Tours début 2015. Le principe est simple : les aliments qui ne remplissent pas les critères d’esthétiques mais qui sont toujours bons à consommer ont une seconde chance d’être acheté grâce à un prix réduit.

Ce dispositif a été testé dans d’autres grandes surfaces en France. La chaîne Intermarché a ainsi lancé sa campagne publicitaire en avril 2014 avec un slogan qui a fait le buzz sur Internet : « Mangez 5 fruits et légumes moches par jour. » Sans avoir besoin de ces incitations, certains consommateurs semblent accorder plus d’importance à la qualité qu’à l’aspect physique du produit. «J’achète mes fruits et légumes en grande surface quand je n’ai pas le temps d’aller ailleurs. L’aspect esthétique m’importe peu. Tant que la qualité et le goût sont présents, c’est ­l’essentiel », affirme Yannick. Ce père de famille, croisé au détour d’un rayon, est cependant en train de sélectionner soigneusement une laitue.

562 000 tonnes de nourriture gâchées par an

« Si un consommateur voit une clémentine abîmée, on risque de se faire taper sur les doigts », confie Florian, employé libre service de l’hypermarché Auchan Petite Arche, à Tours nord. Ici, pas de place pour les aliments difformes. Fruits et légumes sont présentés toute la journée sous leur meilleur jour et en abondance.

Avant d’arriver dans les rayons, ils ont dû répondre aux différents niveaux de réglementation. Un véritable parcours du combattant : en France, les normes de classification et d’étiquetage des produits témoignent des exigences qualitatives et esthétiques. L’interprofession des fruits et légumes frais (Interfel) impose les règles au niveau national. Et à l’échelle internationale, c’est la norme ONU qui répertorie les différentes réglementations. Dans l’édition 2014 relative aux pommes, on dénombre par exemple dix caractéristiques minimales de vente relatives à la qualité et au calibrage. Une pomme sera étiquetée « Extra » si « trois quart de la surface totale est de couleur rouge, pour le groupe de coloration A ». À l’inverse, si « un dixième de la surface totale de coloration est légèrement lavé ou rayé », la pomme sera classée en catégorie inférieure. Quant aux normes européennes, elles se calquent sur celles de l’ONU et se superposent . Leur application dans les pays membres s’avère donc obligatoire.

Circuits courts contre grandes surfaces

Pour contourner l’omniprésence des grandes surfaces, les producteurs cherchent des alternatives . Certains d’entre eux innovent, comme Didier Renard. Cet agriculteur a lancé un distributeur automatique de fruits et légumes il y a quatre ans. L’absence d’intermédiaire lui  permet de limiter les pertes. De son côté, Marie-Laure Duveau milite contre la standardisation des produits frais en grande surface. Elle est présidente de la confédération paysanne de Touraine et membre de l’Amap Les paniers du Lys à Pont-de-Ruan.

Dans les magasins de grande distribution une nouvelle phase de tri s’ajoute. Elle s’opère sur des critères assez subjectifs. « À Monoprix, deux personnes s’occupent chaque matin des fruits et légumes. Lorsqu’il faut choisir ce qui est exposable, nous essayons de nous mettre à la place du consommateur », explique Frederick. Une fois la journée terminée, le responsable effectue un nouveau tri. À Auchan Petite Arche, la sélection est encore plus stricte : les employés doivent s’appuyer sur des livres qui détaillent les conditions nécessaires à la vente pour chaque produit. Ce tri dure près d’une heure chaque soir et les aliments jugés invendables finissent, pour la plupart, à la poubelle. Selon une étude Bio Intelligence Service, 562 000 tonnes de nourriture sont ainsi jetées chaque année par les ­commerces et la distribution en France.

Les magasins qui n’adhèrent pas au projet des gueules cassées peuvent pourtant offrir aux produits « consommables mais difficilement commercialisables » une seconde vie, grâce à des dons à la Banque alimentaire. Une action de charité qui n’est pas dénuée d’intérêt pour les magasins et les commerces : elle permet une déduction fiscale égale à 60 % du montant du don. « Aujourd’hui c’est mal vu de tout jeter pour un magasin et les réductions d’impôts ne sont pas négligeables », confie Florian.

Contre le gaspillage et le délit de faciès des fruits et des ­légumes, les petits producteurs à la source des chaînes de production comptent eux aussi agir. Didier Renard, maraîcher à Saint-Pierre-des-Corps, n’hésite pas à s’affranchir des codes esthétiques des grandes surfaces pour proposer certains de ses produits en vente directe. « Ceux que je vends ne seraient pas tous acceptés en grande surface à cause de leur aspect physique », admet-il. Pour ­autant, les qualités gustatives ne sont pas altérées et les consommateurs fidèles restent satisfaits. Peut-être pensent-ils, comme Serge Gainsbourg, l’homme à la tête de chou, que « la beauté ­cachée des laids se voit sans délai».

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Souper contre le gaspillage

Une des façons d’utiliser les légumes moches, c’est de les déguster dans une Disco Soupe. C’est une jeune femme dynamique, Noémie Kammes, qui a lancé ce concept à Tours. Elle lutte ainsi à sa façon contre le gaspillage alimentaire.

La Tourangelle Noémie Kammes s’est engagé il y a moins d’un an dans l’association Disco Soupe afin de lutter contre le gaspillage.

Solidarité, partage et innovation, voilà les principaux ingrédients de l’engagement de Noémie Kammes. Cette jeune femme souriante de 28 ans lutte contre la discrimination des fruits et légumes moches en s’impliquant dans le collectif Disco Soupes.

Lancée à l’échelle nationale en 2012, cette initiative a été reprise à Tours il y a moins d’un an. C’est Hélène Roberti, une amie originaire de Nantes de Noémie Kammes, qui a eu l’idée d’en importer le concept en Indre-et-Loire. « Noémie et moi  avons développé le projet ensemble sur notre territoire », explique-t-elle. Aujourd’hui, c’est elle la présidente de l’association.

Pour les deux jeunes femmes l’aventure commence en août 2014. À l’aide de tracts et grâce au bouche à oreilles, elles recrutent huit autres personnes. Une vraie communauté se forme. « De véritables liens d’amitiés se créent lors des rendez-vous Disco Soupes », affirme Hélène Roberti.

Une dimension pédagogique

Le principe de l’événement : inviter chacun à concocter gratuitement des soupes, mais aussi des compotes, à partir des invendus des petits commerces.  La première Disco Soupe a été lancée en novembre 2014, avec la collaboration du bar Caméléon, rue du Commerce à Tours. Dès ce premier rendez-vous, on attire l’attention des passants sur la question du gaspillage alimentaire. « Quand ils découvrent notre stand, ils sont souvent interpellés par ce que nous faisons explique Noémie Kammes. Lorsqu’ils préparent les soupes avec nous, nous les questionnons sur leurs habitudes alimentaires. Nous essayons de les sensibiliser. »

Noémie Kammes a toujours vécu à Tours. Issue d’une famille de restaurateurs, elle a obtenu un BTS de commerce il y a trois ans. Depuis, elle travaille pour un groupe de restaurateurs de la région. Les quantités impressionnantes de nourriture jetées dans la restauration la révoltent. Elle souhaite agir concrètement. Aller, par exemple, à l’encontre des idées reçues, notamment sur l’esthétique des produits. « J’ai toujours détesté les grandes surfaces, explique la jeune femme. Depuis toute petite, mes parents m’ont habituée au marché et à ses produits frais. »

La jeune femme est fière de son action au collectif Disco Soupes. « La présence d’aliments dits moches sur les étals des supermarchés devrait couler de source, s’insurge-t-elle. Savez-vous qu’une pomme tâchée est bien plus sucrée que la moyenne ? » Elle rêverait d’avoir un potager. Mais son logement ne le lui permet pas. Alors, elle continue de se rendre sur les marchés. Elle fait en sorte de choisir des fruits et légumes pour leur goût et non pour leur apparence. Et elle se méfie toujours des stands qui lui « rappellent fortement les étals des grandes surface ». Elle a réussi à rallier à sa cause son compagnon : celui-ci ne consomme plus que des produits de saison.

« Ramenez vos fraises »

L’association compte aujourd’hui onze adhérents, dont sept membres actifs. Noémie est trésorière. Elle affirme cependant qu’il n’existe pas réellement de postes fixes dans le collectif. « Chacun s’investit à son niveau, que ce soit pour l’organisation, la communication ou encore l’animation de la page Facebook », assure-t-elle. En quatre mois d’existence, cette page a engrangé quelque 150 mentions « J’aime ». Aujourd’hui, la jeune association subsiste essentiellement grâce aux dons collectés lors des soupes collectives. « Nous récoltons entre 80 et 100 euros de dons par événement. L’intérêt des gens est croissant. Peu importe l’âge ou l’appartenance sociale de chacun. C’est toujours un bon moment de partage », s’enthousiasme Noémie. Trois Disco Soupes ont déjà été organisées à Tours. La dernière a eu lieu en mars dernier.

Devant ce succès, le collectif Disco Soupes envisage d’élargir sa récolte de surplus auprès de grandes chaînes de distributions. Au niveau mondial, plusieurs pays comme la Grèce, le Brésil ou encore les États-Unis ont organisé des événements similaires : près de 42 000 repas ont été distribués dans le monde de cette façon en 2014. Et Noémie Kammes compte bien faire perdurer le succès de la formule. Sur les réseaux sociaux, elle n’hésite pas à inviter ses amis à « ramener leur fraise ».