Paie ta vidéo

Joséphine de Rubercy, Margaux Masson, Ariel Ponsot

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Joséphine de Rubercy, Margaux Masson, Ariel Ponsot
Photos : Margaux Masson
7 juin 2019

Depuis une dizaine d’années, les plateformes d’hébergement de vidéos sont en plein essor. Mais l’arrivée massive de capitaux a engendré une course à l’argent au point qu’on se pose des questions sur l’éthique du contenu proposé.

En 2012, Twitch a connu un scandale des plus retentissant : Angel Hamilton, alias ZilianOP, ce streamer soi-disant paraplégique, a reçu en l’espace de quelques mois un peu plus de 15 000 euros de dons pour financer un nouveau fauteuil roulant. Le problème ? Lors d’un stream, l’Américain s’est soudainement levé de son fauteuil sous les yeux ébahis de sa communauté.

Pour gagner davantage d’argent, il n’est pas le premier à user de divers stratagèmes et d’arnaques, que ce soit sur Twitch ou sur YouTube. Si ces plateformes déclarent que ces dérives sont « sous contrôle », de plus en plus d’utilisateurs sans scrupules passent entre les mailles du filet.

Youtube et Twitch à la dérive

Selon les chiffres de Youtube, deux tiers des utilisateurs de la plateforme s’y rendent plusieurs fois par jour.

Norman, Cyprien, Natoo ou encore Gotaga… Ces stars de Youtube et de Twitch vivent de leurs contenus et en inspirent plus d’un. Cependant, Vincent Manileve, journaliste à L’Express et auteur de Youtube, derrière les écrans : ses héros, ses escrocs, alerte : « C’est devenu de plus en plus difficile d’en vivre… Certains vont jusqu’à détourner le système de façon plus ou moins grave. »

En effet, depuis quelques temps, arnaques et fraudes sévissent sur les plateformes de vidéos. « Des utilisateurs vont tendre des pièges à leur jeune public pour leur soutirer de l’argent », explique-t-il.

C’est par exemple le cas du youtubeur, COD Forlan. Il promettait à chacune de ses vidéos des cartes cadeaux Google Play d’une valeur de 50 euros. La technique a porté ses fruits puisqu’il a cumulé plus de 1 million d’abonnés sur sa chaîne avant sa fermeture. Sur Twitch, il incitait en permanence au don, instaurant des concours entre les spectateurs avec une récompense à la clé pour le plus gros donateur.

Mais après enquête de plusieurs autres youtubeurs (Le Roi des rats notamment), les cartes cadeaux se sont révélées être fausses et personne n’a reçu la moindre récompense.

Un comportement pour le moins alarmant quand on sait que les spectateurs de ces plateformes sont relativement jeunes (12-17 ans) et utilisent souvent les cartes de crédit de leurs parents.

Sur Twitch, d’anciennes stars du porno se reconvertissent en gameuses professionnelles à l’instar de Jessie Rogers et de Mia Rose. Décolletés vertigineux et des tenues ultrasexy, devant la caméra, elles n’hésitent pas à user de leurs charmes pour attirer public, dons et abonnements. Devenues de véritables stars sur la plateforme, elles cumulent plus de 10 millions d’abonnés sur leur chaîne.

Les critiques ne s’arrêtent pas là. Certains dénoncent l’exploitation et le travail dissimulé d’enfants. Montrée du doigt, la chaîne RyansToysReview met en scène un enfant de 7 ans qui s’amuse avec ses jouets ou avec ses parents. Suivi par 17 millions de personnes, il figure en tête du classement des youtubers les mieux payés du monde.

En 2017, sa chaîne rapporte la somme de 19,3 millions d’euros, dont l’essentiel provient de partenariats. Seules 15 % de ses recettes sont épargnées sur un compte bloqué jusqu’à sa majorité. Les 85 % restants profitent à ses parents.

Ses vidéos de tests de jouets ont conquis l’Hexagone. Swan The Voice, Studio Bubble Tea, Démo Jouets ou encore Madame Récré ont repris ce concept et figurent parmi les chaînes préférées des Français. Une activité qui peut s’avérer très lucrative pour certains (plus de 5 000 euros par mois pour les réalisateurs de démonstrations de jouets avec leur propre progéniture).

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Si ces pratiques posent des questions éthiques mais aussi légales, le ministère du Travail semble considérer que « les conditions de tournage des vidéos diffusées sur YouTube ne permettent pas de présumer l’existence d’une relation de travail. Dès lors, l’activité relève d’un loisir privé ».

Un avis que ne partage pas Christine Aubague, avocate de l’Observatoire de la parentalité et de l’éducation numérique (Open), qui a récemment saisi la justice pour travail illégal : « A raison d’une vidéo par jour, les enfants sont privés de toute activité de loisir et de vie sociale, souvent au profit des parents. Sans autorisation administrative délivrée par la commission des enfants du spectacle, il s’agit de travail illicite des enfants. »

Pour Vincent Manileve, il n’y a pas de véritable jurisprudence sur Internet permettant d’encadrer de telles dérives. « C’est une zone grise », affirme-t-il.

Dernière supercherie : des utilisateurs achètent de fausses vues, souvent générées par des ordinateurs à des prix défiant toute concurrence, afin de doper leur popularité. Ils comptent sur cette manipulation pour gagner de nouveaux abonnés et vivre de leurs vidéos ou pour faire connaître leur entreprise.

Une stratégie qui paraît plus innocente. Cependant, YouTube traque sans merci les contenus parasités par ces fausses vues, qui font perdre une partie de leur crédibilité aux plateformes. Si pour Vincent Manileve, ces manipulations et contenus suspects sont rapidement signalés, Youtube comme Twitch peinent à y mettre fin.

De vidéastes à superstars

Le youtubeur Squeezie dénonce les pratiques commerciales de TiboInShape.

Sur YouTube comme sur Twitch, le meilleur et le pire se côtoient. Conçus pour l’hébergement de vidéos ou de contenus diffusés en direct (tout comme Twitch, YouTube offre la possibilité de streamer), ces deux plateformes connaissent une croissance majeure ces dix dernières années.

Sur Internet, YouTube est devenu incontournable et exerce un quasi monopole dans son milieu, tant Dailymotion et ses autres concurrents semblent être à la traîne. Créé en 2005 puis racheté en 2006 pour 1,45 milliard d’euros par Google, le site a connu une évolution rapide, devenant le média le plus visionné par les jeunes en France selon l’étude annuelle « Junior connect » d’Ipsos publiée en mars 2017.

La plateforme américaine propose depuis peu une version premium permettant notamment d’éviter toute publicité. Interrogé à ce sujet, Google France n’a pas souhaité révéler les revenus rapportés par cette nouvelle formule.

Entre les annonces avant les vidéos et les partenariats avec les vidéastes, YouTube est devenu une vitrine pour les marques. La création du studio de la RedBox à Angers en est un parfait exemple. Initié par le youtubeur Amixem, ce studio réunit plusieurs youtubeurs tel que Joyca, Mastu ou encore Vodk. Le but est de réduire les coûts des différents créateurs tout en aménageant un lieu de travail commun, propice à la production de contenus originaux.

Si les fondateurs de la RedBox y ont investi des fonds personnels, ils peuvent également remercier leurs nombreux sponsors. La Redbox dispose en effet d’un studio entièrement meublé par Conforama, un autre par Cdiscount mais aussi des décors payés par l’application Lords Mobile, des équipements informatiques offerts par Asus…

En plus des partenariats, les revenus générés par les vidéos constituent une source de revenus conséquents, à une condition, la popularité. Cumulant des millions de vues sur chaque vidéo, les stars comme Squeezie, Norman, TiboInShape ou Gotaga s’assurent une rentrée d’argent confortable à la fin du mois.

Dans sa vidéo Combien j’ai gagné avec 100M de vues sur YouTube, Alexandre Calvez (990 000 abonnés) explique gagner environ 40 000 euros par an grâce à la publicité et à nouveau 40 000 euros grâce à ses partenaires.

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Capture d'écran de la page d'accueil du site de streaming Twitch

De son côté, Twitch connaît une percée plus récente. Ce service de streaming et de vidéo à la demande est créé en 2011 et racheté en 2014 par Amazon pour un peu plus 850 millions d’euros. Selon le site TwitchTracker, sur l’année 2018, environ 1 077 000 viewers se connectent en moyenne chaque jour sur le site. Cela représente plus de 47 milliards de minutes de stream visionnées par mois.

En France, les chaînes Twitch les plus consultées en décembre 2018 portent toutes sur le jeu et souvent liées au esport. C’est le cas de Solary et de Gotaga. Avec l’euphorie générée par Fortnite, Twitch a connu une explosion du nombre de chaînes voyant arriver une multitude de nouveaux vidéastes uniquement spécialisés sur le jeu.

En tête d’affiche, on retrouve l’Américain Ninja qui cumule près de 10 millions d’heures visionnées en moyenne chaque mois. Cela montre que l’on peut vivre convenablement du stream.

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Photo du streamer Ninja

Aujourd’hui, Tyler Blevins alias Ninja est une véritable star aux Etats-Unis et est régulièrement invité sur les plateaux des late-shows. Le streamer est lui-même devenu ambassadeur de plusieurs marques telles que Samsung, RedBull ou Beats.

Autre exemple, le canadien Disguised Toast révèle dans une vidéo intitulé How much Money do Twitch streamers really make? gagner jusqu’à 2 500 dollars par mois, soit environ 2 200 euros, rien qu’avec les dons ainsi que plus de 10 000 euros par mois grâce aux abonnements. Selon plusieurs estimations, Ninja, qui compte plus de 120 000 abonnés, percevrait près de 350 000 euros mensuels uniquement via ses revenus Twitch.

« 1 euro les 1 000 vues »

En moyenne, une vidéo sur Youtube rapporte 1 euro toutes les 1000 vues

Depuis leur création, ces sites d’hébergement ont permis l’émergence d’une multitude d’acteurs et la formation d’un système économique nébuleux et complexe, souvent inconnu du public.

Lorsqu’une personne souhaite lancer sa chaîne Youtube, elle doit d’abord activer, ou non, la monétisation de ses vidéos. Celle-ci repose sur quatre piliers : la plateforme, le public, les créateurs et les annonceurs.

Youtube chercher à diffuser des publicités avant, pendant et après les vidéos. Le niveau de rémunération dépend du niveau de popularité et de l’engagement de l’audience dans les publicités. Chaque vue déclenche le paiement de droits et Youtube assure reverser aux créateurs plus de 50 % des revenus générés directement.

Il n’y a pas de chiffres précis, mais leur rémunération se situerait entre 60 centimes et 1 euro pour 1 000 vues. De ce fait, plus une vidéo est regardée, plus elle rapporte de l’argent, sans réel contrôle de la plateforme, ni d’une quelconque autorité supérieure.

Pour les marques, le but est de toucher l’audience, donc d’engendrer des ventes et parfois de représenter un milieu. Pour une société d’accessoires informatiques, s’associer avec des gamers, c’est contribuer à se donner une image gaming »

Mylène Lourdel

Cela peut donc pousser certains à renoncer à l’éthique de leur contenu, préférant créer des vidéos qui attireront les vues. C’est le cas de la chaîne RyanToysReview, citée plus haut, mettant en scène un enfant de 7 ans. C’est aussi pour cela que certains vidéastes achètent de fausses vues, et parviennent à empocher de l’argent, sans être contrôlés ni punis.

Les vidéastes peuvent également recevoir des dons réguliers de la part du public qui souhaite soutenir leur chaîne. La popularité de certains peut devenir conséquente, c’est le cas de Norman. Et lorsqu’une véritable audience se dégage, les youtubeurs peuvent accéder à une autre source de revenus : le placement de produit.  La vidéo est alors sponsorisée par un annonceur.

Lorreine Peters, enseignante et chercheuse en communication, spécialiste de la prescription marchande sur les réseaux sociaux, décrit cela comme « un placement réalisé de manière intentionnelle, afin de mettre en évidence un produit et une marque déterminée, selon un accord entre youtubeur et marque et qui prévoit un échange financier ou de biens ».

Nombreux sont les youtubeurs à avoir recours au placement de produit et parfois à outrance. C’es notamment le cas du studio « Redbox », majoritairement financé par des marques, en échange de vidéos sponsorisées mettant en avant les produits des marques en question.

Les MCN et les Youtubeurs

Afin de les accompagner dans leur relation avec leur public et les marques, les youtubeurs peuvent compter sur les multi-channel networks (MCN). À la manière d’un agent, ces sociétés repèrent les talents sur YouTube et leur proposent de signer un contrat pour booster leur chaîne et leur apporter des sponsors. En échange, ils ponctionnent une part des revenus générés par la chaîne, généralement entre 10 et 20 %.

En France, Mixicom (Webedia), Studio Bagel (Canal+) ou Golden Moustache (M6) se partagent le marché. « En général, une marque nous contacte pour demander un partenariat avec un ou des youtubeurs, explique Maxime Pontois, chargé de production pour Mixicom. Elle donne un budget pour la production de la vidéo et la rémunération du ou des créateurs, le reste revient à Mixicom. »

Les partenariats varient en fonction des valeurs et des intérêts personnels et financiers de chacun. « Pour les marques, le but est de toucher l’audience, donc d’engendrer des ventes, et parfois de représenter un milieu. Pour une société d’accessoires informatiques (souris, clavier…), s’associer avec des gamers, c’est contribuer à se donner une image gaming », affirme Mylène Lourdel, spécialiste en communication et marketing de jeux vidéos et de plateformes sur Internet.

Le système financier de Twitch est différent de celui de YouTube : il fonctionne par niveaux. Lorsqu’un streamer lance sa chaîne, ses seuls revenus sont les dons du public. Très nombreux sur Twitch, ces dons représentent parfois des milliers d’euros.

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Capture d'écran des différents cheers sur Twitch

Ils peuvent s’accompagner d’un message, cheer en anglais, qui s’affichera automatiquement sur l’écran du streamer et sera donc forcément lu par ce dernier, ce qui encourage les donneurs. Pour pousser le public au don, les streamer peuvent aussi jouer sur les émotions de leur public. C’est ainsi que Zilian OP s’est fait passer pour un handicapé.

D’autres misent sur le message qui accompagne ce don. Les très sexy camgirls, par exemple, peuvent promettre des échanges privés avec les plus gros donateurs, induisant parfois l’idée de montrer plus de leur corps que ce que leur stream seul autorise.

Si l’activité et l’audience d’une chaîne sont suffisamment importantes, le streamer accède au programme Twitch Affiliates. Il dispose alors d’outils de monétisation. Les vidéastes les plus actifs et populaires bénéficient du programme Twitch Partner.

La vidéo d’Enjoy Phoenix annonçant son souhait de ne plus recevoir de produit de la part des marques.

Le tableau peut paraître sombre, mais il faut garder à l’esprit que la grande majorité des vidéastes sont honnêtes. Certains ont fait le choix de ne pas monétiser leurs chaînes comme Eléonore Costes, youtubeuse humoristique.

Enfin, la star de YouTube, EnjoyPhoenix, submergée par les arrivages massifs de produits de beauté, a fait part de sa résolution de ne plus recevoir de marchandises gratuites. Sensibilisée à la cause environnementale, elle a décidé de cesser le gâchis en mettant fin à ses partenariats. Une action qui lui a valu 1,6 million de vues et près de 100 000 pouces bleus.

Comme quoi, l’éthique paie encore sur YouTube.

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