Marqué(es) au fer rose

par Justine Brichard, Hugo Checinski, Bastien Lion

Marqué(es) au fer rose

Marqué(es) au fer rose

Justine Brichard, Hugo Checinski, Bastien Lion
Photos : Bastien Lion
6 juin 2018

Les plates-formes proposent un nombre de contenus innombrables gratuitement et sans avoir l’autorisation des acteurs. Évidemment, lorsqu’on tourne une vidéo, aujourd’hui, on s’attend à ce qu’elle court sur le Net. Mais quand on a été acteur entre les années soixante-dix et le début des années deux mille, il était alors difficile d’imaginer les répercussions.

Emilie Delaunay est aide-soignante. Pour cela, elle a dû passer par les bancs de l’école afin d’obtenir son diplôme. Mais, dès le premier jour, certains la reconnaissent. Ou plutôt reconnaissent son alter ego, Liza del Sierra, actrice X. « Personne n’osait lui en parler, raconte son amie Julie. Pour moi, ça ne changeait rien. Elle était très investie, très pro. D’autres cherchaient le rapport entre le porno et la pratique des soins. Il y a même eu des tensions. »

Liza est dans l’industrie du X depuis 2004. Une carrière hors-normes dans une industrie où les actrices tournent rarement plus de quatre ou cinq ans.  Elle a l’impression qu’il ne sera pas compliqué pour elle de tourner la page du porno. Elle a fait une pause de deux ans. Son projet : passer les concours d’infirmière. Mais il faut avoir des ressources pour se financer entre le concours et les trois années d’études qui suivent. Pour elle, tourner dans des vidéos X est un moyen de gagner rapidement l’argent nécessaire. Elle revient donc sur le devant de la scène.

Est-ce simple de tourner la page du porno quand cela fait près de quatorze ans qu’on tourne ? « Tant qu’on est actrice on est dans le déni total, on défend notre bifteck », constate Eloise Becht, plus connue sous le pseudonyme d’Ovidie.

 

Se rhabiller

Le rhabillage est le terme employé dans le milieu de la pornographie pour qualifier la période où les acteurs décident d’arrêter. Une étape que certains qualifient de casse-gueule. « On est seul, sans thunes et sans aucune perspective d’avenir », constate Ovidie. Elle a arrêté les tournages depuis plus de dix ans et est aujourd’hui réalisatrice et documentariste. Pourtant, elle reste poursuivie par l’image que le porno a construit d’elle.

L’acteur porno renvoie « une image tellement forte que les gens ne peuvent s’intéresser à autre chose. C’est comme si on avait un gros tatouage en plein milieu du front. » Des actrices françaises s’exilent à l’étranger pour espérer se faire oublier. Parfois mères de famille, elles veulent que leurs enfants grandissent loin de cette image sulfureuse qui leur colle à la peau.

Pour Ovidie, au début des années deux mille, il était difficile d’imaginer la puissance future d’Internet. Et aujourd’hui, des vidéos que certains pensaient oubliées à tout jamais, resurgissent. « Tout ce qui est sur Internet reste sur Internet ad vitam æternam », déplore la réalisatrice. « Lorsqu’on a 18 ans aujourd’hui et qu’on se lance dans la pornographie, on est probablement plus conscient de la diffusion de l’image. Tout le monde sait que ce qu’on dit, ce qu’on fait, peut être archivé. En 1998, on avait conscience du suicide social que cela entraînait sur le moment. Mais on n’avait pas conscience qu’on serait cramée toute la vie », regrette-t-elle.

Même Richard Lemieuvre, acteur dans les années soixante-dix est présent sur ces plates-formes. Mais il s’en sort plutôt bien. Lui qui était vu comme « l’homme aux 8 000 femmes » possède aujourd’hui une chocolaterie dans une petite commune de Normandie. Même si sa notoriété le poursuit, il a réussi à s’affranchir de toutes les contraintes que cela imposait.

C’est que la stigmatisation semble plus forte pour les femmes que pour les hommes. On parle de slut-shaming, un phénomène qui consiste à dénigrer les femmes pour leurs choix sexuels. « Le spectateur se focalise plus sur la gente féminine que masculine. Nous, on est des héros. Les femmes sont souvent adulées mais on les traites de salope », constate Richard Lemieuvre.

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Même quand on est sorti du porno, on rencontre parfois de vraies ordures sur Internet.

Bastien Lion/EPJT

Quand il commence les tournages en 1974, il a 32 ans, deux enfants. Il tourne dans plus de 500 films comme Zob, zob, zob, La Grande Lèche ou encore L’aubergine est bien farcie. « J’ai dit à ma femme “ça va nous poursuivre.” », se rappelle-t-il. Mais ce n’est pas seulement eux que ça poursuit. Leurs enfants et même leurs petits-enfants en entendent parler.

« Ça a perturbé ma vie de femme », confie la fille aînée de Richard Lemieuvre,  Karen, qui a découvert le métier de son père peu avant ses 10 ans. Des camarades de classe avaient tapé le nom Lemieuvre sur Internet et avaient fait le rapprochement avec Richard Allan qui n’a jamais caché son véritable nom. Elle a le sentiment qu’on lui a volé son enfance. « Je me baladais avec mon père dans Paris, on l’arrêtait dans la rue, raconte-t-elle. A l’école, des camarades me disaient “on va pas se fréquenter parce que ton père fait du porno”. »

Alors quitte à être vu comme ancien acteur de film pornographique, autant jouer de sa notoriété pour servir ses ambitions. Liza del Sierra, sur son compte Instagram, joue facilement sur les deux tableaux. Sa vie en tant qu’actrice porno et sa vie normale de fille de 30 ans, aide-soignante qui fait la fête avec ses amis se côtoient.

D’autres, comme Esther Kooiman, ont dû apprendre à vivre avec cette image et la dépasser. « J’ai été très dépressive, avoue-t-elle. Là d’où je viens, en Hollande, travailleur du sexe est un métier comme un autre. En France, le porno stigmatise beaucoup. » Peu importe. Elle se présente dans la 8e circonscription des Yvelines aux élections législatives de 2017 sous l’étiquette de l’Alliance Écologique Indépendante (AEI). Son score est faible : 1,6 %. Mais elle ne perd pas sa motivation pour autant. Elle est prête à tout pour défendre ses idées, même créer son propre parti. Alors, elle assume et joue sur la célébrité de Zara Whites pour servir ses ambitions. Elle veut faire de cette faiblesse une force électorale. Maintenant, qu’on l’appelle Zara ou Esther, finalement, elle s’en moque.

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